CHAPITRE IX
Double Lune de miel
Double lune de miel; aucune comparaison ne nous paraît plus expressive pour peindre les premières années de l'Empire : lune de miel de Napoléon III avec la France, lune de miel de Louis-Napoléon avec l'Impératrice Eugénie.
Un châtiment des conspirateurs qui réussissent est de n'être entourés, pendant longtemps, que d'aventuriers comme eux. Napoléon III avait l'esprit assez élevé pour sentir cette disgrâce. Il comprenait fort bien que les vieux légitimistes auxquels leur Prince, du fond de l'exil, interdisait toutes fonctions, jusqu'à celles de maires de villages, ne pussent paraître à la nouvelle Cour ; mais ceux qui affectaient de ne pas être légitimistes , comme Montalembert , et ceux qui conservaient ostensiblement leur action sociale, comme le vicomte Armand de Melun, se tinrent également à distance Ce fut un malheur pour tous. Napoléon s'en plaignit un jour en toute simplicité ; c'est M. de Melun qui le raconte :
J'ai su depuis qu'en plus d'une circonstance, où quelques amis sincères et honnêtes osèrent se plaindre de la part trop grande que l'on accordait dans le gouvernement à des hommes dont la réputation laissait à désirer, l'Empereur se plaignit à son tour du peu d'empressement avec lequel les honnêtes gens avaient répondu à ses avances, et qu'il me cita comme un de ceux qu'il aurait le plus volontiers accueillis et écoutés.
M. de Melun non seulement ne paraissait pas à la Cour,
mais lorsqu'il recevait, ou plutôt subissait quelque décoration pour prix de sa collaboration philanthropique, il ne daignait, pas même remercier par une visite. La plupart des hommes, jouissant du prestige d'un nom ou de l'autorité d'un grand caractère faisaient de même; on ne saurait donc blâmer ceux qui se laissèrent apprivoiser, comme les Ségur, le marquis de Larochejacquelein et le marquis de Pastoret, (bien que la malignité publique attribuât la conversion de ces deux derniers à leurs dettes, lorsqu'ils se laissèrent nommer sénateurs) ; si les grandes forces sociales de l'aristocratie s'étaient tenues moins à l'écart du courant démocratique qui portait l'heureux aventurier, il est à croire que ce courant aurait moins dévié.
Napoléon III s'aperçut encore davantage de son isolement, lorsqu'il songea à assurer par un mariage la perpétuité de sa. puissance. Les familles royales d'Europe firent comme la noblesse française ; elles le traitèrent en étranger.
Bien qu'il eût personnellement peu dégoût pour le mariage, il se rendait parfaitement compte qu'aucun membre de la famille Bonaparte n'était à même de lui succéder. Le fils de son oncle Jérôme, qui était son héritier en première ligne, ne possédait pas son estime, ni celle de personne ; parmi ses autres cousins, ceux qui avaient gardé la qualité de Français étaient des démagogues, des déséquilibrés. Quelques jeunes filles, de ses parentes, semblèrent d'abord attirer sa recherche ; on cita la fille de la grande duchesse Stéphanie de Bade, depuis duchesse d'Hamilton, et la princesse de Wagram,. depuis princesse Murât. On parla aussi, avec plus de fondements, d'une princesse Wasa, suédoise, et d'une princesse de Hohenzollern, sœur du prince Léopold qui nous valut la guerre de 1870. A quoi tiennent les destinées des peuples! Beau-frère d'un prétendant au trône d'Espagne, Napoléon III l'aurait probablement plutôt aidé que contre-carré et la guerre •funeste n'aurait pas eu lieu.
Etant encore Prince Président, ou même déjà Empereur, il vit .donc tous les partis à sa convenance se dérober devant
lui. Il se tourna alors vers l'Angleterre et sollicita la main de la princesse Adélaïde de Hohenlohe, fille de la sœur utérine de la reine Victoria et, par conséquent, nièce de celle-ci. Le père de la princesse, qui était de la branche protestante des Holenlohe, éleva des objections au point de vue de la religion et, ajouta-t-il, de la moralité. La souveraine de la Grande-Bretagne, de son côté, fit allusion au sort des femmes de tous les princes qui ont régné sur la France depuis 1789 et, sans éconduire positivement M. de Morny et lord Malmesbury, qui s'étaient chargés de la négociation, elle ajourna sa. réponse. Sur ces entrefaites, M. Walewski étant venu aux Tuileries, l'Empereur lui prit les deux mains et s'écria : « C'en est fait, je suis pris, j'épouse la fille du comte de Montijo! »
Le parvenu, comme on l'appelait dans l'intimité des vieilles cours de l'Europe, renonçait à un honneur qu'on ne lui eût accordé qu'en l'humiliant, honneur qui, au surplus, s'était trouvé complètement illusoire pour son oncle Napoléon Ier, dans les jours de l'adversité. En s'adressant à une simple particulière, il pourrait au moins la choisir selon son coeur, et il l'épouserait avec éclat, de façon à inspirer des regrets. aux dynasties dont il s'était vu dédaigné.
Eugénie de Montijo, comtesse de Téba, appartenait par sa. naissance à la grandesse d'Espagne. Son père avait été un des rares Espagnols fidèles jusqu'au bout à la fortune du roi Joseph. Elle vivait avec sa mère qui, cherchant à l'établir, la produisait beaucoup. Plutôt petite, un peu rousse, mais avec une opulente chevelure aux tons dorés, elle était d'une beauté sculpturale et, de plus, extrêmement gracieuse. Invitée avec sa mère aux chasses de Compiègne, elle séduisait par l'aisance et l'intrépidité qu'elle déployait à cheval. L'Empereur était, iui aussi, un admirable écuyer ; il aimait, d'instinct, tous ceux qui, hommes ou femmes, savaient monter. Dès qu'il eut remarqué MIle de Montijo, il en fut épris et, comme elle gardait avec lui une provocante mais absolue réserve, sa passion s'alluma au point de ne lui laisser d'autre ressource que le
mariage. Un des collaborateurs du Coup d'Etat, M. de Maupas, a fait des débuts de cette intimité une description charmante au commencement du deuxième volume de ses Mémoires. Laissons la cruelle Histoire céder un moment la place à l'idylle et transportons-nous dans le parc de Compiègne par une belle matinée d'automne :
Les pelouses étaient couvertes d'une rosée abondante et les rayons du soleil donnaient à toutes ces gouttelettes qui chargeaient encore les herbes, des reflets et des transparences diamantées. Mllc Eugénie de Montijo, dont la nature était pleine de poésie, se plaisait à admirer les effets capricieux et magiques de la lumière. Elle avait fait remarquer, en particulier, une feuille de trèfle si gracieusement chargée de gouttes de rosée qu'on eût dit un vrai bijou tombé de quelque parure. La promenade finie, l'Empereur prit à part le comte Baciocchi, qui partit pour Paris quelques instants après. Il rapporta le lendemain un délicieux bijou qui n'était autre qu'un trèfle dont chacune des feuilles portait un superbe diamant imitant des gouttes de rosée. Le comte, dont on connaissait le goût délicat, avait fait imiter, avec une rare perfection, la feuille admirée la veille par sa future souveraine, et, peu après son retour, le petit trèfle, qui avait toutes les apparences d'une bague de fiançailles, figurait sur l'élégant corsage de la belle étrangère.
Bien qu'il fût, dès lors, moralement engagé envers elle, la jeune comtesse de Téba ne se départit nullement envers lui de sa prudente réserve et de sa dignité. Empereur depuis quelques jours seulement, il s'arrangera pour se trouver auprès d'elle dans la soirée du 31 décembre 1852, chez la princesse Mathilde. La réunion était nombreuse. Tout le monde était assis autour de la vaste cheminée lorsque la pendule marqua minuit. Pour ne pas déroger à la coutume qui permet à ce moment aux cavaliers présents dans une réunion de déposer un baiser sur le front des dames en leur souhaitant la bonne année, l'Empereur se leva et embrassa la princesse Mathilde d'abord, puis les autres dames ; mais lorsqu'il demanda à doua Marie-Eugénie la permission de l'embrasser aussi, elle répondit gracieusement :
« — Sire, cette coutume n'est pas de mon pays; voici tout ce que je puis vous permettre. »