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CHAPITRE X

Guerre d'Orient. — L'Alma. — Sébastopol

Dans l'accès universel de fièvre politique provoquée par la deuxième République française, Nicolas Ier, empereur de Russie, était le seul souverain qui n'eût éprouvé aucun ébranlement sur son trône. Il avait même tendu à ses voisins de Prusse et d'Autriche une main secourable et, par l'envoi de ses armées en Hongrie, sauvé l'empire des Habsbourg d'un démembrement. Aussi était-il respecté et redouté comme l'arbitre de l'Europe et le tuteur des rois. Plein du sentiment de sa force, outrecuidant et naïf parce que tout lui avait réussi jusqu'alors, il comptait sur la reconnaissance de ses obligés et se jugeait non seulement invincible par luimême, mais inattaquable, grâce à l'appui de ses alliés allemands ; il oubliait, comme fera bientôt Napoléon III à propos de l'Italie, l'axiome que les Anglais seuls ne perdirent jamais de vue : qu'en politique il n'y a pas de sentiments, mais des intérêts.

L'établissement d'une dictature en France ne pouvait lui déplaire. L'accord paraissait naturel entre deux potentats que rapprochait l'analogie des formes gouvernementales; tous deux commandaient à des nations qui s'étaient souvent combattues mais toujours estimées, et qui, aux sombres mages de 1812, pouvaient opposer les radieux souvenirs? de Tilsitt et d'Erfurth. Du côté de Napoléon les partisans de

l'alliance russe ne manquaient pas.MM.de Morny, Walewski, Thouvenel la soutenaient avec feu contre MM. de Persigny et Rouher, qui préféraient l'alliance anglaise. La visite de la reine Victoria à Paris fit pencher la balance ; cette habile visite rappelle Marie-Thérèse, la grande et rusée Impératrice; tirant du roi Louis XV tout ce qu'elle voulait en traitant la Pompadour de « bonne cousine, chère et belle cousine ». Nous avons raconté, en outre, par quelle maladresse dédaigneuse et futile : « mon bon ami » au lieu de « Monsieur mon frère », l'orgueil de Nicolas avait piqué au vif celui de Napoléon.

La question des Lieux saints fut la cause apparente d'une rupture qui n'était souhaitée passionnément, au fond, que par les révolutionnaires et par quelques ministres anglais.

On entend par Lieux saints les églises construites à Jérusalem, à Bethléem, Sichem, Cana, Tibériade, Nazareth, c'est-à-dire dans les endroits où se sont accomplis les principaux événements de la vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ.

D'après un traité conclu en 1740 entre Louis XV et le sultan Mahmoud Ier, les religieux latins résidant à Jérusalem devaient rester à perpétuité en possession du saint Sépulcre et des autres lieux de pèlerinage. La Russie n'avait formulé aucune opposition à ces dispositions, au moment où elles furent arrêtées. Néanmoins, comme les Grecs schismatiques (orthodoxes, selon le langage russe) ne cessèrent jamais de disputer aux possesseurs la tranquille et exclusive jouissance convenue, Nicolas intervint. Les Latins cédèrent d'abord, parce qu'il répugnait au Saint-Siège d'allumer la discorde à propos des sanctuaires d'un Dieu de paix. Mais, en 1850, de concessions en concessions, ils se virent expulsés de plusieurs de leurs églises, entre autres de la grande église de Bethléem et de celle du tombeau de la Vierge à Gethsémani.

Les Pères de Terre sainte invoquèrent alors l'appui de la France, leur protectrice traditionnelle depuis saint Louis. A

la demande du Prince Louis-Napoléon, alors Président de la République, une commission mixte de Français et de Grecs fut nommée par le sultan Abdul-Medjid pour examiner les •droits des contestants. 'L'empereur Nicolas se plaignit de n'être pas consulté et, par une lettre autographe, ordonna à la commission de se dissoudre.

Cette ingérence de sa part, si elle eût été acceptée, aurait étendu son influence sur onze millions de sujets du Sultan. La Porte ne pouvait y consentir. Nicolas s'en rendit compte et prit ses précautions en vue d'une rupture imminente et qui ne l'effrayait point.

Dans un bal, le 9 janvier 1853, prenant à part lord Seymour, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg : « Tenez, lui dit-il, nous avons sur les bras un homme malade, un homme très malade ; ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises. » Ce fut là le point de départ d'une série de notes et •d'entretiens où le Tsar, tout en protestant qu'il ne désirait ni précipiter la chute de l'Empire ottoman, ni entrer à Constantinople, en propriétaire s'entend, « car en dépositaire, il ne disait pas non », s'efforça d'amener l'Angleterre à une entente, sinon sur ce qu'on ferait, au moins sur ce qu'on ne laisserait pas faire si l'Empire ottoman venait à tomber. Malgré l'offre séduisante qu'il lui fit de l'Egypte et de Candie, l'Angleterre se déroba et nul accord n'intervint; l'un se préoccupait surtout d'empêcher de s'ouvrir une succession -dont l'autre voulait régler l'emploi, comme si elle était déjà •ouverte.

Mais pendant que Nicolas semblait reconnaître que « le meilleur moyen de faire durer le gouvernement turc était de ne pas le fatiguer par des demandes excessives, faites d'une manière humiliante pour son indépendance et pour sa dignité », il lui envoyait le prince Menschikoff, amiral, ministre de la marine, gouverneur de Finlande, comme ambassadeur extraordinaire chargé de régler la question des Lieux saints.

Le moment était bien choisi : ni l'ambassadeur de Franceni celui d'Angleterre ne se trouvaient à Constantinople. On, exigea des honneurs extraordinaires pour le haut personnage russe, dont la grandeur semblait si peu en rapport avec l'objet de sa mission. Il débarqua le 28 février à Constantinople, et y fit son entrée plus en général d'armée qu'en diplomate, acclamé par les Grecs, entouré d'un brillant étatmajor et de nombreux officiers.

Menschikoff était bien l'homme qui convenait pour une mission comminatoire. Tartare civilisé, hautain avec lesfaibles, insinuant avec les forts, plein de souplesse et de raideur à la fois, il cachait, comme son maître lui-même, la plus dangereuse finesse sous les apparences d'une brusque sauvagerie. Comptant l'emporter de haute lutte par l'intimidation, il fit remettre au ministre des affaires étrangères,. Rifaat Pacha, une note qui débutait ainsi :

Péra, 19 avril L853.

Son excellence le Ministre des relations extérieures, en prenant connaissance à son entrée aux affaires, des négociations qui ont eu lieu, a vu la duplicité de ses prédécesseurs ; il doit s'être persuadé combien on a manqué aux égards dus à l'Empereur de Russie, et combien est grande la magnanimité de Sa Majesté offrant à La Porte les moyens de sortir des embarras que lui a créés la mauvaise foi de ses ministres. Ils ont abusé de la religion de leur souverain» en le mettant en opposition avec ses propres paroles, et le plaçant envers son allié et son ami dans une position que ne peuvent admettre ni de hautes convenances, ni la dignité souveraine.

Tout en voulant être oublieux du passé, et n'exigeant pour réparation que le renvoi d'un ministre fallacieux et l'exécution patente de promesses solennelles, l'Empereur se trouve obligé de demander dea garanties solides pour l'avenir.

Il les veut formelles, positives, et assurant l'inviolabilité du culte professé par la majorité des sujets chrétiens, tant de la Sublime Porte que de la Russie, et enfin par l'Empereur lui-même.

Il ne peut en vouloir d'autres que celles qu'il trouvera désormaisdans un traité, ou dans un acte équivalant à un traité, et à l'abri des interprétations d'un mandataire mal avisé et peu consciencieux...

L'acte demandé n'était rien moins que la reconnaissance du protectorat de la Russie sur tous les Grecs de l'Orient,

et par suite la faculté de régler à elle seule les affaires religieuses intérieures d'un empire dont le traité du 13 juillet 1841 avait placé l'indépendance et l'intégrité sous la garantie collective des cinq grandes puissances.

Le Sultan refusa « en s'en remettant à l'opinion publique du monde entier ». Menschikoff partit le 21 mai, après une offense aux ministres, qu'il laissa se morfondre en l'attendant à la Sublime Porte, pendant qu'il se présentait avec la prétention de traiter directement avec le Sultan au Sérail, dont l'accès lui fut d'ailleurs interdit. La note que laissa, après lui ce diplomate au langage si peu diplomatique, annonçait qu'il emmenait tout le personnel de l'ambassade russe et que « le refus de garantie pour le culte orthodoxe imposait désormais au gouvernement impérial la nécessité de rechercher cette garantie dans son propre pouvoir. »

La Porte, effrayée, invoqua le traité de 1841, qui la mettait sous la protection commune de toute l'Europe, et, par une note du -26 mai, elle pria la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse de juger sa cause, et, si elles la trouvaient juste, de l'aider dans sa défense.

Si Nicolas s'était flatté jusqu'à ce jour de surprendre la Turquie isolée; son erreur se dissipa devant les encouragements donnés, en réponse à cette note, par les puissances allemandes. Les puissances occidentales le détrompèrent plus nettement encore : les baïonnettes françaises et les mâts des vaisseaux anglais apparurent derrière les cimeterres et les croissants.

Le 15 juin, les flottes de la France et de l'Angleterre, arrivées ensemble, mouillèrent dans la baie de Besika.

Le 13 juillet les troupes russes franchirent la frontière et envahirent les Principautés danubiennes, vassales du Sultan.

Cependant la période des notes diplomatiques n'était pas encore close. M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères de France, fit, le 15 juillet, un dernier effort pour dissiper les illusions que Nicolas pouvait conserver sur

l'isolement de la Porte. Il disait dans une note circulaire adressée à tous les agents français à l'étranger :

Pris en quelque sorte au dépourvu par des exigences qu'ils n'avaient pas dû soupçonner, les représentants de la France, de l'Autriche, de la Grande-Bretagne et delà Prusse se sont loyalement employés à empêcher une rupture dont les conséquences pouvaient -être fatales.

Ils n'ont pas conseillé à la Porte une résistance de nature à l'exposer aux dangers les plus sérieux; et reconnaissant à l'unanimité que les demandes de la Russie touchaient de trop près à la liberté d'action et à la souveraineté du Sultan pour qu'ils pussent se permettre un avis, ils ont laissé aux seuls ministres de Sa Hautesse la responsabilité du parti à prendre. Il n'y a donc eu, de leur part, ni pression d'aucun genre ni ingérence quelconque; et si le gouvernement ottoman, livré à lui-même, n'a pas voulu souscrire aux conditions qu'on prétendait lui imposer, il faut assurément qu'ils les ait trouvées entièrement incompatibles avec son indépendance et sa ■dignité.

C'est dans de telles conjonctures, Monsieur, que M. le prince Menschikoff a quitté Constantinople en rompant toute relation diplomatique entre la Russie et la Porte, et que les puissances engagées par leurs traditions et leurs intérêts à maintenir l'intégrité de la Turquie ont eu à se tracer une ligne de conduite.

Le gouvernement de Sa Majesté Impériale, d'accord avec celui de Sa Majesté Britannique, a pensé que la situation était trop menaçante pour ne pas être surveillée de près, et les escadres de France et d'Angleterre reçurent bientôt l'ordre d'aller mouiller dans la baie de Besika, où elles arrivèrent au milieu du mois de juin.

Cette mesure, toute de prévoyance, n'avait aucun caractère hostile à l'égard de la Russie ; elle était impérieusement commandée par la gravité des circonstances, et amplement justifiée par les préparatifs de guerre qui, depuis plusieurs mois, se faisaient en Bessarabie et dans la rade de Sébastopol...

Les forces anglaises et françaises ne portent, par leur présence en dehors des Dardanelles, aucune atteinte aux traités existants : mais l'occupation de la Valachie et de la Moldavie constitue une violation flagrante de ces mêmes traités...

("est un acte de guerre dont, je le reconnais, on ne veut pas prononcer le vrai nom, mais qui dérive d'un principe nouveau, fécond en conséquences désastreuses, que Ton s'étonne de voir pratiquer pour la première fois par une puissance conservatrice de l'ordre européen, à un degré aussi éminent que la Russie, et qui n'irait à rien moins qu'à l'oppression, en pleine paix, des Etats faibles par les Etats plus forts qui sont leurs voisins.

L'intérêt général du inonde s'oppose à l'admission d'une semblable doctrine, et la Porte, en particulier, a le droit incontestable de voir un acte de guerre dans l'envahissement de deux provinces qui, quelle que soit leur organisation spéciale, font partie intégrante de son ■empire. Elle ne violerait donc pas plus que les puissances qui viendraient à son aide le traité du 13 juillet 1841, si elle déclarait les détroits des Dardanelles et du Bosphore ouverts aux escadres de France et d'Angleterre. L'opinion du gouvernement de Sa Majesté Impériale est formelle à cet égard, et bien que, dans sa pensée, elle n'exclue pas la recherche d'un moyen efficace de conciliation entre la Russie et la Turquie, j'ai invité M. le général (astelbajac à faire connaître notre manière de voir à M. "le comte de Nesselrode et à lui communiquer cette dépêche.

Lord Clarendon envoyait en même temps une circulaire analogue, et le généralissime turc Omer Pacha donnait quinze jours à Menschikoff, revenu comme commandant en chef de l'armée d'occupation des Principautés, pour évacuer ces provinces, s'il ne voulait en être expulsé par la force.

Mais Nicolas Ier se croyait assez fort pour braver l'Europe ; car on ne saurait admettre qu'il fût de bonne foi lorsque, dans une proclamation à ses sujets, il leur laissait croire que l'Europe était avec lui. Il y disait :

Lors de notre manifeste du 14 juin, nous conservions l'espoir que la Forte reconnaîtrait ses torts. Notre espoir a été déçu.

En vain même les principales puissances de l'Europe ont cherché, par leurs exhortations, à ébranler l'aveugle obstination du gouvernement ottoman. C'est par une déclaration de guerre, par une proclamation remplie d'accusations mensongères contre la Russie, qu'il a répondu aux efforts pacifiques de l'Europe, ainsi qu'à notre longanimité. Enfin, enrôlant dans les rangs de son armée les révolutionnaires de tous les pays, la Forte vient de commencer les hostilités sur le Danube. La Russie est provoquée au combat ; il ne lui reste donc plus, se reposant en Dieu avec confiance, qu'à recourir à la force des armes pour contraindre le gouvernement ottoman à respecter les traités, et pour en obtenir la réparation des offenses par lesquelles il a répondu à nos demandes les plus modérées et à notre sollicitude légitime pour la défense en Orient de la foi orthodoxe que professe également le peuple russe.

Nous sommes fermement convaincu que nos fidèles sujets se joindront aux ferventes prières que nous adressons au Très-Haut, afin que sa main daigne bénir nos armes dans la sainte et juste cause

qui a trouvé de tout temps d'ardents défenseurs dans nos pieux ancêtres.

In te, Domine, speravi; non confundar in œternum.

Donné à Tsarskoé-Sélo, le 20e du mois d'octobre (1er novembre! de l'an de grâce mil huit cent cinquante-trois, et de notre règne le vingt-huitième.

Signé : Nicolas.

Pendant que les notes s'échangeaient, les hostilités s'ouvrirent, mais seulement entre la Turquie et la Russie. Orner Pacha, le délai fixé par lui au prince Menschikoff étant expiré, franchit bravement le Danube à Oltenitza, sous le canon des Russes. Abdi Pacha, en Asie, mit le siège devant Alexandropol et se retira après un combat où il eut le dessous. Les flottes anglo-françaises restaient immobiles dans la baie de Besika.

Mais tout à coup une nouvelle formidable ébranla l'Occident. La flotte d'Osman-Pacha, composée de 11 bâtiments avec 400 canons et 4.600 hommes, à l'ancre dans la baie de Sinope, avait été attaquée par la flotte russe d'une force double et détruite en trois heures. 4.170 tués, 300 blessés, et seulement 120 prisonniers, tels étaient pour les Turcs, qui avaient mieux aimé périr que de se rendre, le résultat de ce glorieux désastre. Lorsque survinrent le vaisseau anglais la Dévastation et la frégate française le Mogadoi , ils n'eurent qu'à recueillir les lamentables débris de cette boucherie. La ville de Sinope était ruinée ; ses maisons désertes, la solitude de ses rues, tout attestait le passage de la mort La rade, silencieux tombeau d'une escadre entière, avait repris son calme et son uniformité ; pas une voile ne flottait, pas un gémissement ne s'élevait sur ce champ de carnage où le sang s'était si vite effacé (30 novembre).

A la suite d'un tel acte d'hostilité, le Sultan invita les flottes alliées à entrer dans la mer Noire. Elles firent droit à sa demande. Néanmoins Napoléon III voulut tenter un dernier effort. Il envoya, le 29 janvier 1854, à l'Empereur de Russie, une lettre autographe dans laquelle il disait :

Sire.

Le différend qui s'est élevé entre Votre Majesté et la Porte ottomane en est venu à un tel point de gravité que je crois devoir expliquer moi-même directement à Votre Majesté la part que la France a prise dans cette question, et les moyens que j'entrevois d'écarter les dangers qui menacent le repos de 1 Europe.

La note que Votre Majesté vient de faire remettre à mon gouvernement et à celui delà reine Victoria tend à établir que le système de pression adopté, dès le début, par les deux puissances maritimes, a seul envenimé la question. Elle aurait, au contraire, ce me semble, continué à demeurer une question de cabinet, si l'occupation des Principautés ne l'avait transportée tout à coup du domaine de la discussion dans celui des faits. Cependant, les troupes de Votre Majesté une fois entrées en Valachie, nous n'en avons pas moins engagé la Porte à ne pas considérer cette occupation comme un cas de guerre, témoignant ainsi notre extrême désir de conciliation. Après mètre concerté avec l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, j'ai proposé à Votre Majesté une note destinée à donner une satisfaction commune ; Votre Majesté l'a acceptée. Mais, à peine étions-nous avertis de cette bonne nouvelle, que le ministre, par des commentairesexplicatifs, en détruisait tout l'effet conciliant et nous empêchait i par là d'insister à Constantinople sur son adoption pure et simple. I De son côté, la Porte avait proposé au projet de note des modifica- Itions que les quatre puissances représentées à Vienne ne trouvèrent pas inacceptables. Elles n'ont pas eu l'agrément de Votre Majesté. ; Alors la Porte, blessée dans sa dignité, menacée dans son indépenjdance, obérée par les efforts déjà faits pour opposer une armée à [celle de Votre Majesté, a mieux aimé déclarer la guerre que de rester i dans cet état d'incertitude et d'abaissement. Elle avait réclamé notre : appui ; sa cause nous paraissait juste ; les escadres anglaise et française reçurent l'ordre de mouiller dans le Bosphore.

Notre attitude vis-à-vis de la Turquie était protectrice, mais passive. Nous ne l'encouragions pas à la guerre. Nous faisions sans cesse parvenir aux oreilles du Sultan des conseils de paix et de modération, persuadés que c'était le moyen d'arriver à un accord, et les quatre puissances s'entendirent de nouveau pour soumettre à Votre Majesté d'autres propositions. Votre Majesté, de son côté, montrant le calme qui naît de la conscience de sa force, s'était bornée à repousser, sur la rive gauche du Danube comme en Asie, les attaques des Turcs, et avec la modération digne du chef d'un grand empire, elle avait déclaré qu'elle se tiendrait sur la défensive. Jusque-là nous 'étions donc, je dois le dire, spectateurs intéressés, mais simples spectateurs de la lutte, lorsque l'affaire de Sinope vint nous forcer à ! prendre une position plus tranchée. La France et l'Angleterre n'avaient pas cru utile d'envoyer des troupes de débarquement au

secours de la Turquie. Leur drapeau n'était donc pas engagé dans les conflits qui avaient lieu sur terre. Mais sur mer, c'était bien différent. Il y avait à l'entrée du Bosphore trois mille bouches à feu dont la présence disait assez haut à la Turquie que les deux premières puissances maritimes ne permettraient pas de l'attaquer sur mer. L'événement de Sinope fut pour nous aussi blessant qu'inattendu ; car peu importe que les Turcs aient voulu ou non faire passer des munitions de guerre sur le territoire russe. En effet, des vaisseaux russes sont venus attaquer les bâtiments turcs dans les eaux delà Turquie et mouillés tranquillement dans un port turc; ils les ont détruits, malgré l'assurance de ne pas faire une guerre agressive ; malgré le voisinage de nos escadres. Ce n'était plus notre politique qui recevait là un échec, c'était notre honneur militaire Les coups de canon de Sinope ont retenti douloureusement dans le cœur de tous ceux qui, en Angleterre et en France, ont un vif sentiment de la dignité nationale. On s'est écrié d'un commun accord Partout où nos canons peuvent atteindre, nos alliés doivent être respectés. De là l'ordre donné à nos escadres d'entrer dans la mer Noire et d'empêcher par la force, s'il le fallait, le retour d'un sera blable événement. De là la notification collective envoyée au cabinel de Saint-Pétersbourg pour lui annoncer que, si nous empêchions les Turcs de porter une guerre agressive sur les côtes appartenant à la Russie, nous protégerions le ravitaillement de leurs troupes sur leur propre territoire. Quant à la flotte lusse, en lui interdisant 1e navigation de la mer Noire, nous la placions dans des conditions différentes, parce qu'il importait, pendant la durée de la guerre de conserver un gage qui pût être l'équivalent des parties occupée? du territoire turc, et faciliter la conclusion de la paix en devenant h titre d'un échange désirable.

Voilà, sire, la suite réelle et l'enchaînement des faits. Il est claii qu'arrivés à ce point, ils doivent amener promptement, ou un< entente définitive, ou une rupture décidée.

Votre Majesté a donné tant de preuves de sa sollicitude pour h repos de l'Europe, elle y a contribués! puissamment par son influenc» bienfaisante contre l'esprit de désordre, que je ne saurais douter d< sa résolution dans l'alternative qui se présente à son choix. Si Votr» Majesté désire autant que moi une conclusion pacifique, quoi de plui simple que de déclarer qu'un armistice sera signé aujourd'hui, qu«j les choses reprendront leur cours diplomatique, que toute hostiliM cessera, et que toutes les forces belligérantes se retireront des lieu: où des motifs de guerre les ont appelées ?

Ainsi, les troupes russes abandonneraient les Principautés, et n escadres la mer Noire. Votre Majesté préférant traiter directeme avec la Turquie, Elle nommerait un ambassadeur qui négocier avec un plénipotentiaire du sultan une convention qui serait soumi

à la conférence des quatre puissances. Que Votre Majesté adopte ce plan, sur lequel la reine d'Angleterre et moi sommes parfaitement d'accord, la tranquillité est rétablie et le monde satisfait. Rien, en effet, dans ce plan qui ne soit digne de Votre Majesté, rien qui puisse blesser son honneur. Mais si, par un motif difficile à comprendre, Votre Majesté opposait un refus, alors la France, comme l'Angleterre, serait obligée de laisser au sort des armes et aux hasards de la guerre ce qui pourrait être décidé aujourd'hui par la raison et par la justice.

Que Votre Majesté ne pense pas que la moindre animosité entre dans mon cœur; il n'éprouve d'autres sentiments que ceux exprimés par Votre Majesté elle-même, dans sa lettre du 17 janvier 1853 : « Nos relations doivent être sincèrement amicales, reposer sur les mêmes intentions : maintien de l'ordre, amour de la paix, respect des traités, et bienveillance réciproque. » Ce programme est digne du souverain qui le traçait, et, je n'hésite pas à l'affirmer, j'y suis resté fidèle.

Je prie Votre Majesté de croire à la sincérité de mes sentiments, et c'est dans ces sentiments que je suis, sire, de Votre Majesté, le bon ami.

Napoléon.

La réponse de Nicolas, pleine de récriminations, détruisit les dernières espérances pacifiques. Elle disait :

...Du moment qu'on a permis aux Turcs d'attaquer notre territoire asiatique, d'enlever un de nos postes frontières (même avant le terme fixé pour l'ouverture des hostilités), de bloquer Akhaltzykh et de ravager la province d'Arménie, du moment qu'on a laissé la flotte turque libre de porter des troupes, des armes et des munitions de guerre sur nos côtes, pouvait-on raisonnablement espérer que nous attendrions patiemment le résultat d'une pareille tentative? Ne devait-on pas supposer que nous ferions tout pour la prévenir? l'affaire de Sinope s'en est suivie : elle a été la conséquence forcée de l'attitude adoptée par les deux puissances, et l'événement ne pouvait certes leur paraître inattendu.

J'avais déclaré vouloir rester sur la défensive, mais avant l'explosion de la guerre, tant que mon honneur me le permettrait, tant qu'elle resterait dans de certaines bornes. A-t-on fait ce qu'il fallait faire pour que ces bornes ne fussent pas dépassées 9 Si le rôle de spectateur ou celui de médiateur même ne suffisait pas à Votre Majesté, et qu'Elle voulût se faire l'auxiliaire armé de mes ennemis, alors, Sire, il eût été plus loyal et plus digne d'Elle ,de me le dire franchement d'avance en me déclarant la guerre. Chacun alors eût connu son rôle. Mais nous faire un crime après coup de ce qu'on n'a rien fait pour empêcher, est-ce un procédé équitable? Si les coups

de canon de Sinope ont retenti douloureusement dans le cœur de tous ceux qui, en France et en Angleterre, ont le vif sentiment de la dignité nationale, Votre Majesté pense-t-elle que la présence menaçante à l'entrée du Bosphore des 3.000 bouches à feu dont elle parle et le bruit de leur entrée dans la mer Noire soient des faits restés sans échos dans le cœur de la nation dont j'ai à défendre l'honneur? J'apprends d'Elle pour la première fois (car les déclarations verbales qu'on m'a faites ici ne m'en avaient encore rien dit) que, tout en protégeant le ravitaillement des troupes turques sur leur propre territoire, les deux puissances ont résolu de nous interdire la navigation de la mer Noire, c'est-à-dire, apparemment, le droit de ravitailler nos propres côtes. Je laisse à penser à Votre Majesté si c'est là, comme Elle le dit, faciliter la conclusion de la paix, et si, dans l'alternative qu'on me pose, il m'est permis de discuter, d'examiner même un moment ses propositions d'armistice, d'évacuation immédiate des Principautés et de négociation avec la Porte d'une convention qui serait soumise à une conférence des quatre cours. Vousmême, Sire, si vous étiez à ma place, accepteriez-vous une pareille proposition ?

Nicolas ne pouvait plus laisser croire à ses peuples que les autres puissances chrétiennes faisaient cause commune avec lui. Un manifeste du 9/21 février annonça que la Russie entrait en lutte avec l'Angleterre et la France ; il rappelait les glorieux souvenirs de 1812 et se terminait par une citation de l'Ecriture sainte : « Que Dieu se lève, et ses ennemis s'en iront en poussière ! »

Ce qu'il ne dit point, et qui lui fut extrêmement sensible, o'est que les deux puissances germaniques, l'Autriche comprise— l'Autriche que la Russie venait de sauver en Hongrie! — conclurent ensemble, à Berlin, le 20 avril, une convention par laquelle elles s'engageaient à prêter main-forte aux puissances occidentales, dans le cas où la Russie s'incorporerait les Principautés ou ferait passer les Balkans à son armée.

Un mois auparavant, le 20 mars, après une sommation inutilement adressée à la Russie d'évacuer les Principautés, la France et l'Angleterre, par un traité formel, étaient convenues de s'unir pour protéger l'intégrité du territoire ottoman. Elles se donnaient parole de ne pas conclure la

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