CANROBERT
paix sans l'assentiment l'une de l'autre et de se retirer, aussitôt après cette paix, de toutes les forteresses et possessions ottomanes que le développement de la guerre les aurait amenées à occuper temporairement.
Les Parlements de Paris et de Londres accueillirent par ■des acclamations unanimes la communication qui leur fut donnée, le 27 mars, de ce document. La guerre était déclarée.
Une tentative de coopération de la Grèce et du Monténégro avec la Russie fut une consolation pour le Tsar, mais une •consolation presque uniquement platonique. Elle n'eut d'autre résultat que d'immobiliser 8.000 Français et un régiment anglais, qui allèrent occuper Athènes, pendant que le contre-amiral le Barbier de Tinan surveillait l'archipel grec et le purgeait des pirates qui commençaient à l'infester.
La Russie se trouvait donc absolument isolée contre l'hostilité déclarée de trois grandes puissances et la neutralité malveillante de deux autres. Cette situation, si le Tsar l'eût prévue dès le commencement, l'aurait probablement fait reculer alors qu'il le pouvait encore avec honneur. Mais il •est dans la destinée des gouvernements absolus de n'être pas toujours exactement renseignés ; on leur répond selon leurs ■désirs, plutôt que selon la vérité.
Les premiers coups de canon furent tirés contre Odessa, le 22 avril 1854, par l'amiral anglais Dundas et l'amiral français Hamelin. La ville fut épargnée, mais la flotte russe qui se trouvait dans le port fut anéantie, ainsi que les magasins militaires et les casernes.
En Angleterre on fondait les plus grandes espérances sur une expédition dans la Baltique. Le commandement en fut •remis à l'amiral Napier, célèbre par ses victoires en Portugal et en Chine. Napier s'était vanté de prendre Cronstadt en moins d'un mois. Lorsqu'il fut devant cette forteresse, il la •déclara inexpugnable, ainsi que Sweaborg et Helsingfors, à moins qu'on n'employât une flottille de bombardes ; or, on n'en avait pas.
La flotte française, aux ordres du contre-amiral de Parseval-
Deschênes, avait rejoint la flotte anglaise le 12 juin. Ensemble elles bloquèrent la flotte russe. Celle-ci se refusa à une bataille. Les alliés se retournèrent alors contre les îles d'Aland et bombardèrent la forteresse de Bomarsund, qui fut enlevée par un corps de troupes françaises que dirigeait le général Baraguey-d'Hilliers (16 août). Cette forteresse renfermait une garnison de 2.500 hommes et était armée de 180 pièces de canon ; c'était donc un établissement important d'où la Russie dominait la Baltique et menaçait les côtes de Suède ; mais ce n'était pas Cronstadt. La capture de la. garnison de Bomarsund et celle d'un certain nombre de petits vaisseaux russes ne répondit qu'à moitié à la confiance qu'on avait mise dans les rodomontades de l'amiral Napier. L'hiver vint ; il força les flottes alliées à évacuer la Baltique. Néanmoins Baraguey-d'Hilliers reçut le bâton de maréchal' en récompense de sa belle conduite.
C'était au midi, à l'extrémité opposée de l'empire russe,, que les coups décisifs allaient être portés.
Les Turcs soutinrent brillamment sur le Danube l'attaque de la grande armée russe commandée par le maréchal Paskewitch. Celui-ci avait mis le siège devant Silistrie, mais il s'y épuisa vainement en assauts furieux et multipliés, du 19 avril au 15 juin. Un de ses généraux, Schilders y fut tué, et lui-même blessé, ainsi que le prince Gortschakoff. Le choléra se mit dans ses troupes et bientôt, sans attendre lesalliés qui se disposaient à marcher au secours de la place, il leva le siège et repassa le Danube.
Orner Pacha, après un combat heureux à Oltenitza, avait franchi le fleuve à son tour. Rien ne l'empêchait de marcher sur Bucharest et de ruiner les magasins que les Russes avaient concentrés dans cette ville. Il préféra rester sur la défensive et repoussa dans Kalafat tous les efforts de Gortschakoff qui avait remplacé Paskewitch et qui perdit cinq mille hommes, autour de cette place sans pouvoir s'en rendre maître.
Pendant ce temps, une armée française commandée par le maréchal de Saint-Arnaud, ayant sous ses ordres, comme
chefs de second rang, le général Canrobert et le prince Napoléon, fils du roi Jérôme, et une armée anglaise commandée par lord Raglan, après avoir débarqué à Gallipoli à la fin d'avril, s'étaient, de là, dirigées sur Varna, d'où elles ■devaient surveiller les Russes dans leurs opérations sur le Danube. Elles les attendirent longtemps ; le général Espinasse poussa même de leur côté, à travers la Dobroudscha, une reconnaissance funeste. La maladie fit parmi ces quelques milliers d'hommes en marche dans les marécages plus de victimes que n'en eût pu enlever le feu de l'ennemi. Le choiera envahit le camp de Varna, un terrible incendie détruisit la moitié de la ville, et l'on se demandait si les soldats de l'Occident allaient disparaître avant d'avoir combattu, lorsqu'une proclamation de Saint-Arnaud, investi du commandement général, annonça que la période d'attente sous les ■armes était finie et que, l'ennemi s'éloignant, on allait le chercher chez lui, en Crimée, « pays aussi salubre que la France, et à Sébastopol, siège principal de sa force » {26 août).
Les Russes avaient rétrogadé non seulement derrière le Danube, mais en dehors des Principitautés et cela sur la sommation d'une puissance qu'ils croyaient leur amie. Le 14 juin, l'Autriche avait signé avec la Turquie une convention qui l'autorisait à occuper ces deux provinces vassales de la Porte, et au besoin, à les faire évacuer de force. Nicolas, menacé sur sa droite par les Autrichiens, sur sa gauche par les Anglo-Français, ayant en face de lui les Turcs qu'il cessait de mépriser, fit semblant de croire aux protestations doucereuses dont la communication venue de Vienne était accompagnée ; il répondit qu'il consentait, « par égards pour l'Autriche, son alliée, » au sacrifice qu'on demandait à sa dignité, et ses troupes cédèrent la place, dans Bucharest et dans Jassy, aux troupes autrichiennes ; mais il fut blessé au cœur. Les troupes alliées débarquèrent en Crimée à Eupatoria, ville ouverte, et à Vieux-fort (en anglais Oldfort), le 4 septembre. Elles comptaient 33.000 Français, 27.000 Anglais et
7.000 Turcs ; en tout 67.000 combattants. Le prince Menschikoff les attendait avec confiance dans une position formidable. Il avait écrit au Tsar qu'avec les 40.000 hommes qu'iî commandait il se chargeait d'en arrêter 200.000 et de leur barrer indéfiniment la route de Sébastopol. Mais il avait maintenant affaire à des soldats moins faciles à intimider que les diplomates de la Porte.
L'aurore du 20 septembre trouva les armées en présence, séparées par un ravin profond dans lequel serpente le petit fleuve de l'Aima. Les Russes couvraient les collines de la. rive gauche, très escarpées sur ce point ; à leur droite, ils étaient protégés par leur cavalerie ; à leur gauche, la falaise à pic leur semblait un rempart suffisant.
Du côté des alliés, les Français, qui formaient la droite et le centre, attendirent impatiemment depuis six heures Tordre d'attaquer. Les Anglais, à gauche, ne furent prêts qu'à dix heures. Alors tout s'ébranla.
L'Aima est franchie rapidement. La division Canrobert s'élance à l'escalade des hauteurs ; les pièces ont dix ou douze chevaux chacune, les soldats poussent aux roues. Les zouaves, l'infanterie de marine les devancent, chassant les tirailleurs russes embusqués dans les broussailles et les vignes. L'artillerie du général Bosquet parvient jusqu'au haut d'une crête qui domine le plateau ; elle couvre d'obus les rangs serrés de l'ennemi, qui répond avec intrépidité. Les Anglais font de leur côté une ascension lente, comme à la parade ; ils enlèvent sur leur passage une redoute de douze pièces, défendue avec acharnement, et viennent se mettre en bataille sur le plateau déjà couvert de cadavres. Les Russes reculent sur toute la ligne.
Les Français avaient perdu 1.340 hommes, dont seulement 140 tués ; ils avaient grimpé presque isolément et les balles de l'ennemi avaient passé pardessus leurs têtes. Les Anglais, marchant en masses profondes, perdirent près de 2.000 hommes ; les Russes, 5.000. Mais le résultat moral de cette première rencontre fut immense.
Malheureusement pour les alliés, la lenteur des Anglais qui, déjà au débarquement, avait fait perdre deux journées précieuses, ne permit pas non plus une poursuite sérieuse à la fin de la journée. Lord Lucan, qui commandait leur cavalerie, s'embourba dans les marais de l'Aima. Si, conformément au plan du Maréchal, l'armée en retraite avait été tournée sur sa droite avec la même impétuosité qu'elle le fut sur sa gauche, qui peut dire ce qu'elle fût devenue ?
Les Anglais voulurent employer les journées du 21 et du 22 à reformer leurs cadres et à enterrer leurs morts. La marche en avant ne reprit que le 23. Menschikoff était déjà entré dans Sébastopol, tout en consolidant ses communications avec Simféropol, et en couvrant habilement l'unique route par laquelle la grande forteresse, dont le siège était imminent, pouvait recevoir des secours de l'empire russe.
Le maréchal Saint-Arnaud envoya à Paris un magnifique rapport. Les mots par lesquels il débutait : « Sire, le canon de Votre Majesté a parlé et notre victoire est complète », parurent à Napoléon III encore plus doux à entendre que les bulletins de plébiscite, seules victoires qu'il eût remportées jusqu'alors. La divine Providence semblait ajouter désormais sa consécration effective à celles des acclamations populaires.
Un deuil inattendu obscurcit toutefois ce brillant fait d'armes. Saint- Arnaud, malade du choléra, était resté douze heures à cheval le jour de la bataille de l'Aima. Cet effort l'avait épuisé. Un ordre du jour, daté du surlendemain 26, apprit à l'armée qu'il était obligé de remettre le commandement au général Canrobert : « Soldats, disait-il, vous me plaindrez, car le malheur qui me frappe est immense et peutêtre sans exemple. »
Il s'embarqua et mourut deux jours après. Grande perte pour l'Empereur et même pour la France.
A Saint-Pétersbourg, la nouvelle de la bataille trouva un accueil bien différent de celui de Paris. Nicolas s'était montré incrédule dès le principe sur le projet de venir l'attaquer
chez lui. A la lecture de la proclamation de Saint-Arnaud qui annonçait l'expédition de Crimée et la marche sur Sébastopol, il sourit avec dédain : « Les Français n'oseront pas », dit-il. Mais, lorsqu'il apprit au palais d'hiver la défaite de l'Aima, il prit au collet le courrier qui rapportait : « Tu mens, lui dit-il, tu mens, ce que tu m'annonces est impossible! »
C'était pourtant la vérité, terrible déjà, désespérante bientôt malgré des prodiges dé valeur. La désorganisation et Ja fraude régnaient dans l'armée russe qui souffrait et se désagrégeait. Les distances, car les chemins de fer manquaient encore, apportaient au ravitaillement des difficultés et des lenteurs inouïes ; pour arriver en Crimée, il y avait plus loin de Pétersbourg ou de Moscou que de Marseille ou de Plymouth. Seul, abandonné de tous, même de l'Autriche, le fier despote, trop tard éclairé, fut atterré de son isolement et de son impuissance; il voyait son règne glorieux de trente ans s'achever dans la nuit sombre : * Je suivrai de près mes braves soldats dans la tombe », murmurait-il chaque fois qu'il achevait de dépouiller les courriers quotidiens de Crimée'.
Chargé du commandement en chef après Saint-Arnaud, Canrobert, dès que les Anglais se jugèrent enfin prêts à marcher, s'achemina vers le sud, sur Sébastopol; ses mouvements étaient flanqués à droite par les flottes qui l'accompagnaient.
La rade de Sébastopol s'ouvre dans la mer du côté ouest. Elle est formée par l'embouchure de la Tchernaïa, petit fleuve qui vient de l'est et débouche au fond d'un golfe long de six
1 Le jour de la Saint-Michel, 29 septembre 1854, un lugubre présage frappa Saint-Pétersbourg au moment même où le désastre de l'Aima y fut connu. Un loup énorme parcourut quelques rues et mordit vingt-cinq personnes. C'était, pour le peuple, le signe d'un grand malheur prochain. Quand l'impératrice Alexandra l'apprit, elle fondit en larmes et parut en proie à une indicible frayeur.
« Rassurez-vous, ma mère, lui dit la grande-duchesse Marie, le loup a été tué, il ne fera plus de mal à personne.
« Hélas! ma fille, en octobre 1796, un loup de même taille parcourut Saint- Pétersbourg et laissa derrière lui des victimes aussi. Un mois plus tard, la grande Catherine, votre aïeule, mourut subitement, mon enfant. «
l'impératrice continua à pleurer, n'osant révéler toute sa pensée.
kilomètres et large de huit à neuf cents mètres, qui constitue la rade ; c'est sur sa rive méridionale qu'est bâti Sébastopol •et que s'enfoncent les divers bassins qu'il couvre et qui forment son port.
Mal défendue encore contre une attaque par terre, la ville l'était fort bien contre une attaque par mer ; avant d'arriver •à l'ouverture de la passe, il fallait, en effet, subir d'abord le feu du fort de la Quarantaine (S.), et pour en forcer l'entrée, il fallait passer entre les forts Constantin (N.) et Alexandre <S.) croisant leurs feux et le commandant, puis traverser successivement trois autres lignes de forts et batteries se répondant d'une rive à l'autre, la plupart casemates et à plusieurs étages, c'est-à-dire subir de front, de flanc et de revers, pendant au moins trois kilomètres, l'action simultanée de 600 bouches à feu.
Une pareille témérité n'aurait pas, dit-on, arrêté Saint- Arnaud, s'il eût vécu. Pendant que sa flotte canonnerait les batteries extérieures de la rade, ses troupes de terre devaient ■attaquer le fort du Nord, le premier qui se présentait à elles et qu'il confondait avec le fort Constantin situé à l'entrée de ia passe, et, cet ouvrage dominant une fois occupé, prendre à revers les défenses intérieurement construites sur la rive septentrionale de la rade, et bombarder la ville étagée sur l'autre rive ; alors la flotte, désormais en sécurité du côté -conquis par elle et n'ayant plus à craindre les feux croisés des deux bords, aurait forcé l'entrée de la rade et serait venue y assaillir la flotte russe déjà compromise par le feu plongeant des batteries de l'armée. Tel était le plan, du moins de Saint-Arnaud, car si l'amiral français Hamelin n'avait qu'à lui obéir malgré ses répugnances, il n'en était pas de même de l'amiral anglais, qui hésitait à aller opposer à des murailles de pierre ses murailles de bois. D'autre part, le nouveau généralissime des armées de terre, s'il était aussi intrépide que Saint-Arnaud, n'avait pas non plus le même coup d'oeil ni les mêmes audaces. Mais ce furent les Russes eux-mêmes qui décidèrent de l'opération à exécuter.
Le 23, à six heures du matin, l'armée en marche entendit de fortes détonations du côté de Sébastopol ; on y dépêcha un aviso : voici ce qui se passait. Dès le soir même du 20 et en quittant les champs de l'Aima, Menschikoff avait mandé de Sébastopol l'amiral Korniloff et lui avait donné l'ordre de fermer l'entrée de la rade en y submergeant des navires. En vain Korniloff, ne comprenant pas ce coup de génie, essaya. de résister, offrant d'aller avec ses quatorze vaisseaux et sept frégates se jeter sur la flotte alliée et mourir du moins en combattant ; l'ordre fut réitéré et il fallut obéir. Le 22, cinq vaisseaux et deux frégates furent rangés en ligne de file en travers du chenal, entre les forts Alexandre et Constantin, et le soir, sur une dernière injonction du prince, on commença à les saborder. L'œuvre dura toute la nuit. Au matin, il ne restait plus debout qu'une frégate et un vaisseau de Î20; celui-ci ne voulait pas mourir, oscillait et roulait, poignant du spectacle de son agonie le cœur crispé des milliers de marins qui le regardaient ; il fallut lui donner le coup de grâce; une frégate s'approcha, lui ouvrit les flancs de son artillerie, et enfin il sombra à côté de ses compagnons. C'étaient ces coups de canon qu'avaient entendus les alliés, et dès lors tout leur plan d'attaque était renversé ; la flotte n'y pouvait plus concourir, et les Russes, renonçant à se servir de la leur, venaient d'un seul coup d'augmenter la défense de toutes ses ressources, c'est-à-dire de sept mois de vivres, 3.000 canons et 18.000 matelots. On crut voir là un acte de désespoir, la suite montra que c'était au contraire l'acte du patriotisme le plus éclairé.
Canrobert et lord Raglan poursuivirent néanmoins leur marche. Mais quand, le 24, ils rencontrèrent le Belbek défendu par une batterie de position qui les força d'obliquer à gauche pour le franchir, et qu'ils se furent assurés par des reconnaissances que le fort du Nord, le premier qui se présentait ensuite, n'était pas du tout le fort Constantin situé à l'entrée septentrionale de la rade, et que de plus d'autres ouvrages le flanquaient, ils renoncèrent à attaquer par le
nord, et se décidèrent à tourner la ville pour l'aborder par lesud.
Le sud, c'est le célèbre plateau de Chersonèse sur le bord duquel Sébastopol est bâti, triangle dont la pointe extrême est à l'ouest, dont les deux côtés sont baignés par la mer, et. dont la base est fermée à l'est par une ligne de rochers, abrupts qui domine la plaine au-delà, depuis Balaklava au sud jusqu'à la Tchernaïa au nord ; il occupe une superficie d'environ 125 kilomètres carrés, soit celle qu'occuperait un carré régulier de 11 kilomètres de côté. Pour aller s'y établir^ il fallait quitter momentanément l'appui de la flotte, tourner par le sud-est et aller passer la Tchernaïa en amont du point où elle entre au fond de la rade, puis redescendre au sud sur Balaklava ; ce fut l'objet d'une marche de flanc des plus dangereuses. Les Anglais, formant jusque-là la gauche de l'armée, se trouvaient naturellement en avoir la tête. Ils ont la lenteur des tenaces, et les Français, l'arme au pied dès sept heures, durent attendre jusqu'à midi pour se mettre en route derrière eux. On n'avait qu'un chemin de traverse pour aller rejoindre la route qui, venant de Batchi-Séraï, descend au sud sur Balaklava, et ce chemin traversait une épaisse et. interminable forêt. L'artillerie et les bagages le suivaient, flanqués à droite et à gauche par l'infanterie ; le tout tantôt, s'arrêtant quand le chemin s'engorgeait, tantôt même refluant; véritable chaos de voitures, de canons et d'hommes,, où la moindre surprise eût suffi à jeter une panique qui eût été rendue irrémédiable par l'obscurité, car lorsque le jour baissa, les fantassins marchaient absolument les yeux fermés, et les cavaliers au gré de leurs montures, sans voir où ils allaient. Peu s'en fallut qu'une rencontre n'eût lieu. En effet, au même moment, Menschikoff remontait au nord et poussait jusqu'à Batchi-Séraï, afin de bien assurer ses communications avec la Russie ; de sorte que, pendant toute la journée du 25, ses troupes défilèrent sur cette route vers laquelle les alliés s'avançaient pour y déboucher. Quand le soir les Anglais sortirent de la forêt, ils aperçurent la queue
du convoi qu'un détachement d'arrière-garde escortait, et s'en emparèrent aisément. Que fût-il arrivé si l'armée russe •elle-même leur eût barré le débouché de la forêt?
Cette petite escarmouche avait encore retardé la marche ; les Anglais arrivèrent à la nuit dans la vallée de la Tchernaïa; \es Français durent s'arrêter à un bivouac qu'ils nommèrent 4e camp de la Soif, tant ils eurent à en souffrir ; aussi, quand le lendemain ils aperçurent la Tchernaïa, rien ne put les retenir, ils dévalèrent les pentes dans un élan irrésistible pour •aller s'y abreuver et s'y plonger. Ce fut une joie folle, une immense baignade ; heureusement, il n'y eut pas de Russes pour la troubler. Ceux-ci n'avaient pas une minute à perdre pour élever des défenses au front sud de Sébastopol, et, sous Ja direction de Totleben, déjà tous les bras y travaillaient.
Dans la matinée du 17 octobre, les assaillants saluèrent la place par une décharge générale, sur terre et sur mer. La flotte s'était rapprochée du rivage et avait pris position ; les Français canonnèrent le fort de la Quarantaine, les Anglais le fort Constantin ; mais les Russes firent face à tout. Le vaisseau la Ville-de-Paris reçut cent cinquante boulets, tant dans sa carène que dans sa mâture ; un obus vint se loger audessus de la dunette, tuant plusieurs officiers; l'amiral Hame- Jin fut enseveli sous un amas de planches ; on le crut au moins blessé, mais il n'avait que des contusions sans gravité. Un autre obus éclata dans la machine du Charlemagne ; le Montebello reçut également de terribles avaries. Tel fut le vacarme causé par tant de bouches à feu, que la terre frémissait à plusieurs lieues à la ronde et que des vitres furent brisées par la commotion à cinquante kilomètres de là, à Balaklava. Le résultat de la journée fut de convaincre les alliés qu'il fallait abandonner l'idée d'un assaut.
Les vaisseaux anglais s'installèrent donc au port de Balaklava au sud-est de Sébastopol ; ceux des Français au sudouest, dans la rade de Kamiesch. Ces deux centres d'approvisionnements se couvrirent bientôt de constructions improvisées et devinrent de véritables villes. Un coup de main sur
la grande forteresse de la mer Noire étant désormais impossible, il fallut se résigner à un siège, ou plutôt à une série de sièges, car on ne pouvait investir complètement cet immensecamp retranché. On recourut à la pioche ; les Français la prirent avec ardeur, et en se livrant à des plaisanteries ; les. Anglais silencieusement, avec la résignation stoïque qui fait le fond de leur caractère. Mais Menschikoff ne renonçait point. à abréger le siège en surprenant les Anglais, grâce à unearmée de renfort que les grands-ducs lui amenaient de- Russie ; il espérait les détruire, tandis que la garnison ferait une attaque de front contre les Français.
L'exécution de ce plan fut favorisée par un épais brouillard,, dans la matinée du 5 novembre. Les Anglais, postés à Inkermann, ne virent les colonnes russes qu'après avoir entendu? siffler les balles. Leurs postes les plus avancés se laissèrent, exterminer jusqu'au dernier homme, ce qui donna au restele temps de se reconnaître et de se ranger en bataille. Formés en carrés, mais pressés par des forces six fois supérieures, ils soutinrent tous les chocs sans faiblir, mais ils n'apercevaient autour d'eux qu'un cercle de fer et de feu impossible à rompre. Leurs principaux chefs tombent ; il n'y a plusd'autre alternative que de se rendre ou de mourir. Se rendre, ils n'y songent point; mais voici qu'une clameur s'élève et. grandit : Hourrah ! les Français arrivent! — Vive l'Empereur! répond une formidable acclamation encore lointaine,, mais déjà appuyée de coups de fusil. Ce sont les têtes decolonnes du général Bosquet, puis du prince Napoléon, qui arrivent au pas de course.
Les Français se mirent en ligne sous le feu de l'ennemi.. « Ne tirez pas, mes enfants, criait Bosquet, ne tirez pas, vous tueriez les Anglais. A la baïonnette ! » A ces mots, ils. fondirent comme un ouragan sur les Russes, qui ne purent, résister à cette avalanche et furent à leur tour obligés de reculer. Leur retraite ne tarda pas à se changer en pleine déroute. Lord Raglan a évalué leurs pertes dans cette journée, à 15.000 hommes tués ou blessés, quoique Menschikoff
n'en avouât que 8.760. Celles des Anglais furent de 2.612, dont 130 officiers, et celles des Français de 1.726 hommes hors de combat, en y comprenant ceux qui tombèrent à l'autre extrémité des lignes des assiégeants, où les Russes avaient fait une sortie pour retenir l'armée française. Repoussés, ils faillirent, en rentrant dans la place, y laisser pénétrer l'ennemi avec eux. C'est là que tomba le général de Lourmel, blessé à mort au pied des remparts.
A la suite de la bataille d'Inkermann, les généraux alliés tinrent un conseil de guerre; il y fut décidé que l'assaut serait ajourné jusqu'à l'arrivée des renforts nécessaires pour avancer les travaux de siège et tenir en même temps la campagne contre l'armée de Menschikoff.
Toute espérance d'un succès rapide était désormais perdue. Depuis trois mois, l'armée russe avait décuplé ses défenses sur tout le front de ses lignes ; les fortifications étaient réparées, liées entre elles par de nouveaux ouvrages. Derrière la première ligne des bastions, l'habile officier du génie dont la défense a immortalisé le nom, et qui, simple capitaine au commencement de la campagne, conquit en moins d'une année tous les grades et fut nommé à la fin général-major, Totleben accumulait les travaux. Des milliers de bras remuaient jour et nuit la terre ; le nombre des canons, leur calibre énorme, l'habileté des marins qui les servent, créent pour l'assaillant un obstacle qui ne pourra être brisé que par des efforts inouïs. Ce nouveau genre de guerre va révéler dans l'armée française des qualités qu'elle-même ne se connaissait point : une patience égale à celle des Russes, et une industrieuse activité bien supérieure à celle des Anglais, que le manque du confortable habituel et les rigueurs de l'hiver éprouvent cruellement. Les jeunes soldats qui liront ces pages y trouveront peut-être avec profit un tableau exact emprunté aux notes d'un survivant de ce rude siège.
Le départ pour la garde de tranchée a lieu à huit heures du matin. L'adjudant-major a désigné d'avance l'emplacement de chaque compagnie ; aussitôt arrivés, les soldats déposent leurs sacs, visitent
leurs armes, les amorcent et les appuient contre les parapets. Puis chacun se met à se défendre de son mieux contre les rigueurs du froid ; les uns se promènent, les autres battent la semelle. De distance en distance des francs-tireurs sont postés derrière des créneaux ■construits sur la crête du parapet; ils commencent sur les emhrasures et les embuscades russes un feu qui durera tout le jour. L'ennemi leur répond ; ses balles passent à quelques pouces audessus de nos têtes, leurs sifflements ressemblent aux bourdonnements d'un essaim d'abeilles.
Le général de service parait, il fait sa tournée habituelle, accompagné du major de tranchée ; les hommes se placent le dos au parapet à côté de leur arme ; la plupart des officiers généraux se contentent de cette position ; d'autres, exigeants, veulent que sur leur passage chaque homme soit au port d'arme. Pendant ses vingt-quatre heures de service, le général de tranchée se tient au « Clocheton », ses colonels ou lieutenants-colonels de tranchée habitent de légers abris, que le génie leur a élevés dans les parallèles.
A trois heures, on apporte la soupe des soldats et le dîner des officiers; chacun s'installe le moins mal possible, pour manger à son aise, heureux quand une bombe qui tombe à quelques pas, ou un sifflement de balles trop persistant ne nous force pas à changer plusieurs fois de place.
Dans ces jours d'hiver, la nuit commence à quatre heures, et quelle nuit ! Il faudra la passer tout entière debout, ou s'étendre sur la terre boueuse et glacée.
Vers six heures, les commandants de compagnie franchissent le parapet et vont placer en avant des sentinelles doubles qui s'abritent dans des trous creusés exprès. Quand il fait clair de lune, cette opération est des plus périlleuses ; l'ennemi voit se dessiner nos silhouettes, nous devenons le point de mire de ses tireurs.
A huit ou neuf heures, les batteries russes commencent leur sabbat ; des saillants du « bastion du Mât » partent des nuées de bombes, des bouquets de grenades qui éclatent sur nos têtes et retombent en pluie lumineuse. Il est inutile de chercher à les éviter ; sous cette grêle de feu le mieux est d'attendre immobiles, à la grâce de Dieu. Ce feu infernal cesse tout à coup ; bientôt les notes retentissantes du clairon nous apportent le « garde à vous. » Sur le front de nos parallèles les Russes sont en vue quelque part ; les gradins pratiqués dans les parapets se couvrent de soldats ; souvent ce n'est qu'une fausse alerte, souvent aussi l'ennemi a vu qu'il ne peut nous surprendre, il est rentré sans coup férir.
Rarement nos batteries répondent, ce n'est que par des bombes isolées qu'elles donnent signe de vie.
Les balles et les boulets pendant le jour, les bombes, les obus et les grenades pendant la nuit, nous tuent ou nous mutilent toujours
plusieurs hommes; les morts et les blessés sont emportés dans des couvertures et sur des brancards, dont mainte fois nous avons eu à déplorer le nombre restreint. Des parallèles à l'ambulance de tranchée le trajet est long, une demi-heure au moins ; les pauvrespatients rendent souvent le dernier soupir avant d'avoir pu être visités ou opérés par les chirurgiens de service.
La nuit s'achève lentement, les heures paraissent longues, or» trouve toujours que les montres retardent. Enfin, à sept heures, lejour commence à poindre, les hommes en embuscade rentrent, on les a relevés plusieurs fois pendant la nuit
Chaque soldat secoue sa couverture, blanche d'une couche degivre ou de neiee ; on lui apporte sa goutte matinale : elle l'aide à attendre patiemment la garde montante. Ces vingt-quatre heures degarde, mêlées d'incidents si divers, se renouvellent tous les trois jours; il faut y avoir passé pour en comprendre les souffrances et les angoisses.
A dix heures nous sommes de retour au camp, où nous attend une soupe bien chaude. Quand le déjeuner a réparé nos forces, il faut se prémunir contre l'éventualité de la nuit prochaine; peut-être seronsnous de travail, ou de longues heures sous les armes en cas d'alerte ; enfouis sous nos peaux de moutons, nos dures paillasses nous semblent des lits de plumes.
Dès les premiers jours de janvier, la nourriture s'améliore, les distributions de viande fraîche et de pain sont plus fréquentes, les officiers peuvent, à des prix élevés, se procurer quelques adoucissements au régime réglementaire, du vin potable à deux francs le litre, des conserves de viandes et de légumes que nous fournit l'administration contre des bons remboursables.
Kamiesch est devenu le rendez-vous de nombreux navires decommerce qui ont bravé la rigueur de la saison et. en spéculant sur nos besoins, ont trouvé la source de gros bénéfices. Les officiers anglais sont riches ; leurs appointements énormes leur permettent une vie luxueuse: ils sont, pour les marchands de Kamiesch et de- Balaklava, une mine d'or inépuisable...
Pour se soutenir dans ses labeurs, l'officier a devant lui la perspective de l'avancement, le point d'honneur; il a librement choisi sa carrière. Mais le soldat qui paie une dette forcée, que la loi du sort a arraché à sa famille et à sa chaumière, chez qui l'éducation n'a pu développer ces sentiments élevés auxquels nous obéissons, que direde sa résignation et de sa bravoure? Un quart au moins de nos hommes a droit à son congé, on les retient néanmoins sous les drapeaux : il est impossible, en face de l'ennemi, de se priver tout à coup des plus vieux soldats ; ils acceptent cette nécessité douloureuse et pourtant ils ont pu mesurer, par les dangers qu'ils ont déjà courus, ceux qu'il leur reste à affronter. Certes, les enfants de nos
villages se sont montrés dignes de leurs pères, ils ont eu toutes les vertus militaires, la bravoure et la patience, l'intelligence de la guerre et l'abnégation '.
Le 14 novembre une épouvantable tempête éclata sur les flottes et les camps. Le plateau de Chersonèse était balayé par un cyclone ; les nuages bas et rasant la terre passaient d'un bord à l'autre avec la vitesse de la foudre, au milieu de torrents de pluie : de mémoire d'homme, pareille bourrasque ne s'était vue. Bientôt quelques baraquements, plus solidement installés que les autres, demeurèrent seuls debout, tout le reste gisait sur le sol ou volait au gré des tourbillons ; officiers et soldats éperdus, souvent renversés par l'orage, cherchaient quelque pli de terrain où se réfugier; il fallut un véritable dévouement pour arracher à une mort certaine les malades et les blessés dont les tentes ou les abris en planches avaient été enlevés, et les transporter à grand'peine dans les baraques préservées; la fureur du vent était telle que la croix de fer qui s'élevait au-dessus de la chapelle d'un monastère fut tordue sur sa base et inclinée.
Sous cet épouvantable vent du sud-ouest soufflant de l'entrée de la mer Noire, que devenaient les flottes alliées, alors que la flotte russe, abritée dans la rade profonde qui s'enfonce à l'est de Sébastopol, avait la plus grande peine à résister ? Les désastres furent immenses. A Balaklava , onze navires anglais se perdirent complètement, dont un emportant tout un chargement de vêtements, sept furent désemparés; à Kamiesch, une partie de l'escadre française, relativement abritée, ne perdit que trois petits navires de commerce ; mais sur la côte qui s'élève au nord de Sébastopol, le reste eut à supporter, avec toute l'escadre anglaise, des pertes cruelles ; sans parler de graves avaries, cinq navires de guerre anglais, deux frégates turques et plusieurs transports de commerce furent jetés à la côte entre les embouchures du
1 Un régiment de ligne pendant la guerre d'Orient. Notes et souvenirs d'un officier d'infanterie, recueillis par l'abbé Rochet, p. 125.
Belbeck et de la Katcha, petites rivières situées sur la route de Sébastopol à l'Aima ; plus au nord encore, à Eupatoria, le vaisseau français Le Henri IV et la corvette à vapeur Le Pluton vinrent également à la côte ; leurs équipages purent être sauvés et même le matériel débarqué plus tard ; un vaisseau turc, une corvette anglaise, treize navires marchands périrent corps et biens et vingt-trois autres eurent le même sort dans la seule rade de Kustendjé en Dobroudscha1.
Cependant tous ces désastres glissaient, comme la neige et les averses glaciales, sur le rude tempérament des Français aussi bien que sur celui des Russes ; les ouvrages se rapprochaient, se poursuivaient, se rapprochaient encore, tranchées contre tranchées, bastions contre bastions, courtines contre courtines. Les renforts arrivaient, et avec eux les vêtements d'hiver ; déjà la capote à capuchon et le paletot en peau de mouton dominaient dans l'armée française. Les Anglais étaient moins heureux. Leur armée, si belle au départ, si pleine de sève et de jeunesse, se fondait au feu de l'adversité ; souvent réduit à la demi-ration, au quart même, le soldat s'épuisait dans les luttes avec la faim, pendant que le port et la ville de Balaklava étaient encombrés de provisions, que le mauvais état des routes empêchait de faire arriver jusqu'aux camps ; 20.000 Anglais périrent de froid, de fatigues, et, chose épouvantable à dire, de faim.
Les Français vinrent au secours de leurs alliés, et, comme sur le champ de bataille, prirent leur part dans le travail et dans le danger ; ils se chargèrent de la garde et de la continuation de la plus grande partie des travaux commencés par les Anglais ; ils leur prêtèrent des chevaux et des mulets, car la cavalerie anglaise n'existait plus, et des équipages il ne restait absolument rien ; enfin ils leur construisirent une route solide, préludant ainsi au chemin de fer de Balaklava.
De tous côtés, cependant, s'organisaient les secours : en
1 L'auteur de cette histoire, alors employé du télégraphe à Varna, constata de visu, quelque temps après, l'étendue du désastre de Kustendjé.
France, par des souscriptions; en Angleterre, par des dons patriotiques et l'envoi d'infirmières. Une enquête, provoquée ■par les malheurs de l'armée anglaise, fut ouverte au sein du Parlement. Le ministère Aberdeen dut se retirer devant la •clameur générale et céder la place à lord Palmerston qui, •sous la présidence de lord Granville, sut imprimer à la ■conduite de la guerre un plus vigoureux élan.
Les Russes ne s'endormaient point ; depuis la bataille •d'Inkermann, ils avaient renoncé aux grandes surprises. Mais leurs sorties fréquentes, leurs expéditions partielles et journalières, fatiguaient horriblement l'assiégeant. Ils furent repoussés dans trois grandes sorties en décembre, et dans six autres en janvier et février 1855. En revanche, les Français firent, le 23 février, une première et inutile tentative sur la vaste redoute qu'on appelait la tour Malakof. Ils s'en emparèrent mais ne purent s'y maintenir ; les zouaves surtout y perdirent beaucoup de monde.
Le prince Napoléon, malade, ayant demandé à rentrer en France, fut remplacé par le général Pélissier. Canrobert resta généralissime pour quelque temps encore ; mais cet homme modeste, paternel pour le soldat qu'il craignait toujours de sacrifier inutilement, s'imaginait que la lenteur des progrès du siège lui était imputable, et sollicitait l'autorisation de remettre à ur. autre un fardeau dont il se disait écrasé. Les rapports étaient devenus difficiles entre les Anglais et lui. Il aurait voulu suspendre les opérations du siège, porter ses efforts sur l'armée russe de secours et ■couper les communications des assiégés avec l'intérieur du pays ; mais lord Raglan refusait de s'éloigner de Balaklava. ■Canrobert télégraphia au ministre de la guerre :
Ma santé fatiguée ne me permettant plus de conserver le commandement en chef, mon devoir envers mon souverain et mon pays me force à vous demander de remettre le commandement au général Pélissier, chef habile et d'une grande expérience. L'armée que je lui laisserai est intacte, aguerrie, ardente et confiante ; je supplie l'Empereur de m'y laisser une place de combattant à la tête d'une simple division...
— Général, ne faites pas cela, lui dit Pélissier, à qui il expliquait les raisons qui l'engageaient à se retirer.
« — On ne regrette jamais de faire son devoir », répondit, simplement Canrobert.
Les vraies raisons de la démission, Canrobert les a consignées dans une lettre adressée à un de ses amis, comme lui aide-de-camp de l'Empereur.
■2(i mai lsô.J.
Un des buts que je n'ai cessé de poursuivre était le maintien de la concorde entre nous et les Anglais ; j'y ai réussi, quoique ce fût, chose des plus difficiles. Mais, depuis près de deux mois, nos relations officielles avaient changé de face, nous n'étions d'accord ni sur les opérations du siège, ni sur les opérations extérieures. Cette circonstance pouvait devenir un péril pour la bonne entente: elle neme permettait pas de suivre les excellents plans de l'Empereur ; j'ai cru utile au service de notre cher souverain et de la France de résilier le commandement en chef et de redevenir bras après avoir été assez. tête et cœur pour être devenu l'objet de la plus sympathique confiance et du dévouement le plus affectueux que jamais année ait donné à son général ! Tout cela pourra un jour être utile à l'Empereur !...
La Porte projetait une diversion sur le Pruth, afin d'utiliser Omer-Pacha et son armée inactive. L'Autriche, qui occupait les Principautés, l'en dissuada, en raison des embarras que ne manquerait pas de lui causer à elle-même un déplacement du théâtre de la guerre. Omer-Pacha reçut donc ordre de se rendre, lui aussi, en Crimée. Il débarqua à Eupatoriav que les Français avaient fortifiée. Vingt-deux régiments russes, dont six de cavalerie, vinrent l'y surprendre mais nepurent l'y forcer, quoique les travaux d'enceinte de la place fussent inachevés. Après toute une journée de lutte ils se retirèrent, laissant sur le terrain 500 morts.
Ainsi la fortune des armes trahissait de toutes parts la Russie. Battue par les armées venues d'Occident, elle l'était encore par les Turcs, ennemis naguère méprisés. Pour comble de mécomptes, Nicolas était informé que l'Autriche venait de se rapprocher encore de la France et de l'Angle-
terre; qu'elle avait accédé, elle quatrième, au traité par lequel ces deux puissances et la Porte s'étaient engagées réciproquement à n'entrer dans aucun arrangement avec la Russie sans en avoir délibéré en commun ; enfin qu'elle avait promis de défendre les Principautés contre un retour offensif ■des Russes. Cette vieille amie acceptait donc formellement l'éventualité de grossir le nombre des adversaires du Tsar. Celui-ci en fut atterré1. L'excès de ses chagrins le conduisit •au tombeau. Il mourut presque subitement, le 2 mars 1855, -après s'être confessé et avoir reçu le saint viatique.
« Je m'imaginais tenir beaucoup de place dans le monde, •disait-il à son lit de mort; mais quoique j'aie commandé en maître à un sixième du globe terrestre, je comprends maintenant que je ne fus qu'un point dans l'espace et un point dans la durée des âges. »
A tout prendre, Nicolas Ier fut assurément un grand prince •et son règne un grand règne. Il forma de hardis projets, en réalisa quelques-uns et se montra de taille à les soutenir 1ous. Mais quand on le voit châtié par la divine Providence, on ne peut se refuser à reconnaître le châtiment mérité. Il fut pour ses sujets catholiques en général, et en particulier pour les Polonais, un tyran inexorable, dur jusqu'à la férocité. Enivré de sa force, intraitable dans son orgueil, il montra un •esprit étroit, incapable de comprendre les droits de la conscience humaine et les égards dus à une nationalité déchue.
Il eut de hautes qualités, disent les panégyristes à outrance ; il eut des vertus inoubliables. Nous n'avons garde de les passer sous silence Mais d'autres tyrans ne furent pas non plus des monstres sous toutes leurs faces. Marc-Aurèle fut un philosophe ; le zèle passionné de Julien pour le culte na-
1 II demaada un jour, à l'improviste, au comte Rzewusiki : « Lequel de» rois ■de Pologne était le plus béte ? » Le comte, interloqué, cherchait une réponse. — « Eh bien, je le sais, moi, reprit le Tzar ; c'était Jean Sobieski, parce qu'il sauva Vienne de l'invasion turque. Et le plus béte des empereurs de Russie, continua Nicolas Ier, c'est moi, parce que j'ai aidé le3 Autrichiens à vaincre l'insurrection hongroise. »
tional et orthodoxe de la Rome antique ne saurait être mis en doute ; Septime Sévère, Dèce, Dioclétien, furent de vaillants capitaines ; Néron lui-même eut des qualités.
Elles n'empêchent pas l'histoire de les flétrir.
Le fils aîné de Nicolas, Alexandre II, s'il partageait les animosités de son père contre l'Eglise catholique et les Polonais, n'avait pas hérité des illusions de son orgueil. Enarrivant au pouvoir suprême, il trouvait l'Empire dans une situation critique. Tout lui manquait à la fois ; ses alliés l'avaient abandonné, ses diplomates semblaient frappés de vertige, ses généraux étaient battus, ses flottes humiliées, son territoire envahi. La paix était le premier de ses vœux ; mais tout en la souhaitant, il dut poursuivre courageusement, la guerre pour sauver l'honneur. L'amiral Menschikoff fut remplacé à Sébastopol par le prince Gortschakoff, qui donna à la défense une impulsion nouvelle. Le nouveau Tsar leva, pour l'aider, le ban et l'arrière-ban de ses sujets, et d'innombrables recrues furent dirigées sur la Crimée.
Les assiégeants, de leur côté, reçurent un renfort, petit par le nombre, mais d'une importance que personne au monde n'eût pu prévoir, et qui allait devenir funeste à l'un des alliés beaucoup plus qu'à l'ennemi commun. C'était un corps de 10.000 soldats piémontais. Le Piémont était donc entré dans la coalition anglo-franco-turque. Quel motif avait pu l'y attirer ? Quel intérêt avait-il en Orient ? Aucun ; mais un homme venait d'apparaître sur la scène politique, où il prit bientôt le rôle dirigeant, quoique sa faiblesse parût faire de lui un simple comparse, ce qu'on appelle dans un calcul une qualité négligeable. Telle une poignée de ferment qu'on introduit dans une masse de pâte, soulève et met en fermentation la masse entière.
Nous avons nommé le comte Camille de Cavour ; et l'histoire doit suspendre un instant le récit des batailles pour étudier cet homme et son fatal génie.