CHAPITRE XI
Cavour. — Chute de Sébastopol. — Traité de Paris
Depuis ses désastres militaires de Novare, le petit royaume de Piémont s'agitait dans le vide, cherchant à ressaisir, en Italie, par une politique révolutionnaire, un rôle agrandi qui lui avait échappé en 1849 et qu'il ne pouvait retrouver par une politique normale. Il continuait à s'appuyer sur les sociétés secrètes et à faire la guerre à l'Eglise. Comme il était seul dans cette voie, non seulement en Italie, mais en Europe, son isolement était complet ; il ne fût arrivé à rien s'il n'eût eu Cavour et si Cavour n'eût rencontré dans Napoléon III un complice et une dupe.
Ce fut au début de l'expédition de Crimée que M. de Cavour se révéla hors des étroites limites de son pays.
On raconte qu'il reçut d'une femme, sa nièce, la comtesse Alfieri, la première idée d'une intervention qui devait, en quelques années, transformer le Piémont en royaume d'Italie et que ce ne fut pas sans d'immenses difficultés qu'il fit accepter l'acte qui allait fonder la grandeur de sa patrie, « L'Autriche tergiverse, elle s'engage et ne s'engage pas, dit un soir brusquement la comtesse au ministre ; vous allez voir qu'elle fera acheter son concours, et que la France et l'Angleterre lui garantiront ses possessions italiennes. Pourquoi ne prendrions-nous pas les devants ? Pourquoi ne planterions-nous pas nos tentes à côté des camps anglo-
français ? Otte hardiesse nous donnerait le droit d'intervenir à la paix et de réclamer le prix du sang versé par nous en compagnie des vainqueurs ! » Cavour tressaillit, refléchit, adopta chaleureusement le projet; mais quand il l'exposa à ses collègues et au roi Victor-Emmanuel, il se trouva seul de son avis.
Ce n'est pas que Victor-Emmanuel eût des scrupules ; il a assez prouvé depuis combien il en était incapable.
Victor-Emmanuel était subalpin par sa bravoure personnelle, seul côté vraiment honorable de son caractère, mais florentin du temps de Machiavel et de Boccace, par sa politique et ses mœurs. Totalement dépourvu de principes et de bonne foi, il cacha sous une apparente aversion pour les affaires une grande ténacité et une assez forte dose de finesse diplomatique. Il connut les hommes et sut choisir ceux quïl lui convenait d'employer. En se dissimulant derrière eux, il eut l'art de paraître constamment entraîné par la Révolution, tandis qu'il ne cessait de la stimuler et de la pousser en avant, non certes par amour pour elle, car peu de rois ont tenu plus que lui aux prérogatives royales, mais parce qu'elle servait ses ambitions. Lorsque les événements l'obligeaient à se découvrir, il n'hésita jamais, soit à renier sa parole ou sa signature, soit à répondre à un ami : « Je ne vous connais pas ». C'est pour cela que Mazzini lui donna le surnom de roi galant-homme, que les révolutionnaires de tous pays lui ont confirmé.
Cavour commença par le rassurer contre la crainte d'empirer sa situation en Europe en cas d'insuccès. Les chances de la guerre étaient en faveur des alliés ; jamais la Russie ne serait assez victorieuse pour venir jusqu'en Italie demander compte au Piémont de sa conduite ; on pourrait obtenir peu de chose immédiatement peut-être, mais on s'assurerait l'appui des deux plus grandes puissances de l'Europe en vue de revendications futures, et l'on mettait dès à présent l'armée sarde en relief comme une espérance aux yeux de l'Italie; donc, rien à perdre, et peut-être beau-