CHAPITRE VI
Coup d'État & Plébiscite
Le 26 novembre, le général Magnan, commandant en chef de l'armée de Paris, réunit à son hôtel vingt-six généraux. « Messieurs, leur dit-il, puis-je compter sur votre discrétion/ autrement je n'aurais rien à vous dire. » Tous l'engagèrent à parler sans crainte. — « Vous me donnez chacun votre parole d'honneur ? — Nous vous la donnons. — Eh bien, reprit-il, il se peut que, d'ici à peu de temps, votre général ait besoin de vous. Il s'agit de sauver la France, ni plus ni moins. Mais, quoi qu'il arrive, ma responsabilité vous couvrira ; c'est moi qui porterai, s'il y a lieu, ma tète sur l'échafaud. Vous, si quelqu'un vous demandait compte de vos actes, il vous suffira de montrer les ordres reçus de moi, votre chef. Vous avez compris > Parlons d'autre chose, mais que chacun se tienne prêt et, en attendant, retienne sa langue. »
L'attente dura six jours. C'était beaucoup pour un secret partagé entre vingt-six personnes. Mais ces vingt-six personnes étaient vingt-six généraux, chefs d'une armée rompue à la discipline. Le secret fut gardé.
Afin d'empêcher le rassemblement de la garde nationale, le général de Lawœstine, qui la commandait, imagina un stratagème des plus efficaces et des moins compliqués : il s'arrangea pour qu'elle n'eût pas de tambours.
La garde nationale était alors partagée en douze légions, correspondant aux douze arrondissements de Paris, et les tambours étaient gardés par la légion à laquelle ils appartenaient. Le général donna simplement l'ordre, le 30 novembre, de porter tous les tambours à Vincennes, afin de les échanger contre d'autres, d'un nouveau modèle. Le lendemain donc, 1er décembre, tous les tapins de la garde nationale se réunirent devant l'hôtel de leur état-major, place Vendôme ; de là ils s'en allèrent à Vincennes, mais pour en revenir les mains vides : les modèles nouveaux n'étaient pas prêts. Ils retournèrent le lendemain, et encore le surlendemain. Ainsi, dans la garde nationale, le 2 décembre, à Paris, non seulement on chercha vainement les tambours, mais il ne se trouva personne pour battre le rappel '.
Il y eut, le 1er décembre, grande soirée à l'Elysée, si bien que nul n'aurait pu deviner ce qui se préparait. Sur les dix heures du soir, le Prince Président, adossé paisiblement à une cheminée, fit signe à un colonel d'état-major de la garde nationale, sur lequel il savait pouvoir compter et lui dit, de l'air le plus naturel du monde :
« — Colonel Vieyra, êtes-vous assez fort pour ne rien laisser paraître d'une vive émotion sur votre visage.
« — Mon Prince, je le crois.
« — Eh bien, colonel, c'est pour cette nuit... Vous êtes maître de vous, votre visage n'a rien dit. Pouvez-vous m'affirmer que demain on ne battra pas le rappel ?
« — Oui, Prince... d'autant que nos tambours sont au raccommodage... Ah ! c'est donc pour cela... ?
« — Allez, colonel, trouver Saint-Arnaud qui vous attend... Non, pas encore, suivez-moi. »
Et, sans affectation, Louis-Napoléon prit le bras d'un ambassadeur qui passait ; tandis que le colonel allait
1 Le général de Lawœstine fut, un peu plus tard, nommé gouverneur des Invalides.
saluer des dames de sa connaissance, qu'il venait d'apercevoir.
Pour comble de prudence, les conspirateurs s'étaient dispersés chacun de leur côté dans cette soirée du 1er décembre. M. de Morny se montra à l'Opéra-Comique, à peu de distance du général Cavaignac, dont le prochain mariage avec Mlle Odier faisait le sujet de toutes les conversations. Une dame dit à brûle-pourpoint à M. de Morny :
« — On parle aussi d'un coup de balai qui va être donné à l'Assemblée ; qu'en pensez-vous ?
« — Je n'en pense rien, Madame, mais soyez sûre que, le cas échéant, je tâcherais de me mettre du côté du manche. »
La dame répéta le mot ; on en rit autour d'elle et on s'endormit dans un redoublement de sécurité '.
1 Les anecdotes ne sont pas le moindre intérêt de l'histoire : elles peignent les caractères et les situations. On nous permettra donc de citer ici, malgré sa longueur, un passage du baron Haussmann :
« C'était uo lundi, jour de réception ouverte à l'Elysée. Je m'y présentai, le soir, tard, sans penser à mal, pour saluer et remercier le Prince. Les groupes d'hommes politiques, bien connus, que je traversais, dans le premier salon, où je reçus les compliments de nombre de personnes, me parurent occupés surtout de l'élection d'un représentant à Paris (M. Devinck), qui venait d'avoir lieu. — Le Prince Président était au milieu du second salon, modérément entouré. — Dès qu'il m'aperçut, faisant vers moi quelques pas, d'un air visiblement satisfait : — Madame Haussmann, me dit-il en souriant, est-elle très contrariée de retourner à 3ordeaux ''. — Bien loin de là, monseigneur, répondis-je, elle en est ravie, et, pour ma part, j'en suis d'autant plus heureux que je ne m'attendais pas le moins du monde à cela. — Je ne puis pas, reprit-il, vous dire ici maintenant pourquoi je vous y envoie ; mais je désire que vous vous y tendiez immédiatement. Allez, demain matin, de très bonne heure, d'aussi bonne heure que possible, trouver le ministre de l'intérieur, pour prendre ses instructions, et partez de suite.
« Comme je le regardais, sans oser exprimer l'étonnement que me causait cet ordre aussi précis qu'inattendu : — Allez même avant le jour chez le ministre, continua le Prince à mi-voix : ce sera mieux encore. — Et il me serra la main de la façon que je connaissais bien : celle des grandes circonstances !
« Je commençais à comprendre. Il s'agissait de choses graves ; mais desquelles?
« Revenu dans le premier salon, j'allai droit à M. de Royer, procureur général près la Cour d'appel de Paris, que j'avais déjà salué, pour lui demander si M. de Thorigny, son ancien premier avocat général, devenu mon ministre de l'intérieur, par je ne sais encore quelle aventure, et que, depuis un
Vers minuit, tous les complices du coup d'Etat se trouvèrent à l'Elysée. Louis-Napoléon s'enferma dans son cabinet avec Saint-Arnaud, Morny et de Maupas. Ce dernier, jeune préfet, dont l'audace avait séduit le Prince, allait être chargé de la préfecture de police et Morny du ministère de l'intérieur. Les intimes, tous mis au courant, se tenaient dans un salon voisin ; c'étaient le lieutenantcolonel Fleury, Persigny, Mocquard, les colonels Lepic, de Béville, Vieyra, Ney, le marquis de Toulongeon. Après une demi-heure, Saint-Arnaud s'avança et appela le colonel de Béville : « Portez ceci au Moniteur, dit-il ; M. de Saint-
mois, je n'avais pas eu l'occasion de connaître, était parmi les visiteurs du Prince. — Oui, me répondit-il, le voilà près de la cheminée. — Me feriez-vous l'honneur de me présenter à lui ? — Très volontiers. « Aussitôt dit, aussitôt fait.
« M. de Thorigny, me supposant l'intention de le remercier, me dit : — C'est au Prince même que vous devez votre nouveau poste. Dans un projet de mouvement, laissé par mon prédécesseur, vous deviez aller à Lyon. Mais, le Prince a jugé que vous lui rendriez de meilleurs services à Bordeaux. — Son Altesse Impériale a daigné me l'expliquer elle-même, et m'a bien recommandé d'allerr demain matin, de très bonne heure, prendre les instructions spéciales que vous avez à me donner, afin de pouvoir partir sans retard. — Mais, je n'en ai aucune ! s'écria le malheureux ministre. — Je vis, à sa stupéfaction, qu'il n'était pas dans l'affaire. Mais alors, pourquoi le Prince m'adressait-il à lui? — Monsieur le ministre, dis-je en me retirant, l'ordre du Prince est si formel, que je ne puis manquer d'y obéir. Son Altesse Impériale va, je le présume, vous faire connaître, dans un instant, de quelle mission urgente je devrai rn'acquitter à Bordeaux. — Et je le laissai bouche béante.
« En sortant, je tombai sur M. Frémy, qui revenait de l'Opéra-Comique, où M. et M'"8 Léon Faucher passaient la soirée. Il m'offrit d'y retourner avec moi, parce que, disait-il, mon ancien chef désirait beaucoup m'entretenir. Je m'en excusai. A peine avais-je le temps d'aller me reposer quelques heures, après avoir pris mes dispositions pour le lendemain matin.
« Dès cinq heures, j'étais en voiture. De la rue de Caumartin, où j'avais pris gîte, dans un hôtel quelconque, à la rue de Grenelle-Saint-Germain, où le ministère de l'intérieur était encore, je croisai, notamment sur la place de la Concorde, des corps de troupes en mouvement. L'agitation causée, la veille, par l'élection du chocolatier Devinck ne .suffisait pas à m'expliquer ce déploiement de forces. Il faisait nuit noire. Rue de Grenelle, la grande porte du ministère était ouverte; dans la cour, brillamment éclairée, stationnait un bataillon d'infanterie de piquet, l'arme au pied. — Oh ! oh ! pensai-je.
« Je franchis le perron du mdieu. Dans le vestibule, tous les huissiers, inquiets» effarés, s'empressaient autour de moi : — Ah ! monsieur Haussmann ! C'est vous ! — J'étais un visage connu — Vous venez pour parler au ministre ?