‹ Histoire de Napoléon III (volume 2)Chapitre 8 sur 36 · FIALIN DE PERSIGNY · texte numérisé non relu

FIALIN DE PERSIGNY

réponse fut commentée dans la ville et les commentaires furent en faveur du Président (21 août).

Le lendemain il parla, à la fin d'un banquet, du danger des utopies et proclama sa confiance dans l'Alsace :

On calomnie la vieille Alsace, dit-il ; quelques mois n'ont pas pu faire, et jamais on ne fera d'un peuple profondément imbu des vertus solides du soldat et du laboureur un peuple ennemi de la religion, de l'ordre et de la propriété.

D'ailleurs, Messieurs, pourquoi aurais-je été mal reçu ? En quoi ai-je démérité? Placé par le vote presque unanime de la France à la tête d'un pouvoir légalement restreint, mais immense par l'influence morale de son origine, ai-je été séduit par la pensée, par les conseils d'attaquer une Constitution faite pourtant, personne ne l'ignore, en grande partie contre moi ? Non : j ai respecté et je respecterai la souveraineté du peuple, même dans ce que son expression peut avoir de faussé ou d'hostile.

Si j'en ai agi ainsi, c'est que le titre que j'ambitionne le plus est celui d'honnête homme. Je ne connais rien au-dessus du devoir.

Je suis donc heureux, Strasbourgeois, de penser qu'il y a communauté de sentiments entre vous et moi. Comme moi vous voulez votre patrie grande, forte, respectée ; comme vous je veux l'Alsace reprenant son ancien rang, redevenant ce qu'elle a été durant tant d'années, l'une des provinces françaises les plus renommées, choisissant les citoyens les plus dignes pour la représenter, et ayant pour l'illustrer les guerriers les plus vaillants.

A l'Alsace ! A la ville de Strasbourg !

La garde nationale de Metz ne voulut pas rester en retard du Conseil municipal de Strasbourg. Ces deux provinces qui, depuis, à peine séparées de la patrie française, n'ont rien trouvé de mieux que d'élire des prêtres pour porter leurs protestations au Reichsrath de Berlin, n'envoyaient alors que des jacobins pour les représenter à Paris, Il parut donc de bon goût à quelques officiers de la garde nationale de Metz d'accueillir Louis-Xapoléon par des cris de « Vive la République ! rien que la République ! » Les cris étaient constitutionnels, l'intention était malveillante. Le Prince se tourna vers ces officiers avec beaucoup de calme : « Veuillez vous arrêter, Messieurs, et faire un peu de silence. Si ce sont des conseils que vous voulez me donner, je n'en ai pas besoin : mes actes vous le disent assez haut. Si ce sont des leçons, je

n'en reçois de personne. » Les impertinences qui se proposaient de le déconcerter ne servirent donc qu'à montrer, dans son caractère, une trempe qu'on ne lui connaissait pas.

Après l'Est, il visita l'Ouest. Il passa à Cherbourg une grande revue de la marine. L'escadre de la Méditerranée l'y attendait déjà depuis quelques semaines. Une escadre anglaise prit part aux évolutions et, le soir, tous les bâtiments furent éclairés par des feux de Bengale. Le toast du Prince à la ville de Cherbourg (5 septembre) n'eut pas moins de retentissement que celui à la ville de Lyon :

Messieurs, plus je parcours la France, et plus je m'aperçois qu'on attend beaucoup du gouvernement. Je ne traverse pas un département, une ville, un hameau, sans que les maires, les conseils généraux et même les représentants me demandent ici des voies de communication, tels que canaux, chemins de fer, l'achèvement de travaux entrepris, partout enfin des mesures qui puissent remédier aux souffrances de l'agriculture, donner la vie à l'industrie et au commerce.

Rien de plus naturel que la manifestation de ces vœux ; elle ne frappe pas, croyez-le bien, une oreille inattentive ; mais à mon tour je dois vous dire : Ces résultats tant désirés ne s'obtiendront que si vous donnez le moyen de les accomplir, et ce moyen est tout entier dans votre concours à fortifier le pouvoir et à écarter les dangers de l'avenir.

Pourquoi l'Empereur, malgré les guerres, a-t-il couvert la France de ces travaux impérissables qu'on retrouve à chaque pas, et nulle part plus remarquables qu'ici ? ("est qu'indépendamment de son génie, il vint à une époque où la nation, fatiguée de révolutions, lui donna le pouvoir nécessaire pour abattre l'anarchie, réprimer les factions et faire triompher à l'extérieur par la gloire, à l'intérieur par une impulsion vigoureuse, les intérêts généraux du pays.

S'il y a une ville en France qui doive être napoléonienne et conservatrice, c'est Cherbourg : napoléonienne par reconnaissance, conservatrice par la saine appréciation de ses véritables intérêts. Qu'est-ce, en effet, qu'un port créé, comme le vôtre, par de si gigantesques efforts, sinon l'éclatant témoignage de cette unité française poursuivie cà travers tant de siècles et de révolutions, unité qui fait de nous une grande nation? Mais une grande nation, ne l'oublions pas, ne se maintient à la hauteur de ses destinées que lorsque les institutions elles-mêmes sont d'accord avec les exigences de sa situation politique et ses intérêts matériels.

Les habitants de la Normandie savent apprécier de semblables intérêts ; ils m'en ont donné la preuve et c'est avec orgueil que je porte aujourd'hui un toast à la ville de Cherbourg.

L*insistance du Prince à se plaindre de l'étroitesse de ses pouvoirs finit par agacer la commission de permanence qui représentait l'Assemblée absente, mais elle créa dans le pays un courant sympathique aux vœux présidentiels, en faveur de la prolongation et même de l'accroissement des prérogatives de Louis-Napoléon. Il n était pas rééligible, aux termes de la Constitution ; mais celle-ci ne pouvait-elle pas être revisée? C'est ce que ne cessaient de répéter les journaux favorables. Même il se forma à Paris une société composée de huit à dix mille ouvriers, la plupart anciens militaires, qui prit le nom de Société du Dix-Décembre et ne se proposa rien moins que d'en finir avec le parlementarisme. Naturellement, le mépris des bavards était un sentiment que partageait l'armée.

Dans une grande revue passée à Satory, au-dessus de Versailles, le jeudi 10 octobre, la cavalerie défila en criant à tue-tête : « Vive Napoléon! Vive l'Empereur! » L'infanterie fit contraste par sa tenue parfaitement régulière et froide; c'est que le général Neumayer, qui la commandait, avait, par ordre du général en chef Changarnier, interdit toute acclamation sous les armes. Le Prince en fut choqué. Il déplaça Neumayer, sous prétexte de lui donner de l'avancement. Mais Changarnier devint l'idole de la commission de permanence. Les journaux de la majorité ne cessaient de le porter aux nues comme « l'arbitre de la situation, le rempart de la légalité, l'homme nécessaire, plus nécessaire que le Président. » Le Journal des Débats poussa la naïveté ou la mauvaise foi jusqu'à dévoiler un complot formé, disait-il, par la Société du Dix-Décembre pour assassiner Changarnier et le Président de l'Assemblée, M. Dupin. Le Prince laissait dire, mais prenait des notes. Afin de ne garder aucune apparence de provocation, il supprima la Société du Dix-Dé(% [fibre et eut l'air de se priver ainsi d'hommes énergiques et

dévoués (7 novembre). Il savait bien qu'il les retrouverait quand il voudrait.

Le message du 12 novembre lui fournit l'occasion de ramener la sécurité dans les rangs du parlementarisme. Il ne récrimina point et affecta de n'avoir aucunement remarqué les injures dont il avait souffert,

Après avoir retracé, à grands traits, la situation du pays, et rappelé en passant que lui « seul il disposait de l'armée », le Prince eut la satisfaction de faire applaudir frénétiquement les paroles suivantes :

Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la revision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées.

Les Conseils généraux ont, en grand nombre, émis le vœu de la revision de la Constitution. Ce vœu ne s'adresse qu'au pouvoir législatif. Quant à moi, élu du peuple, ne relevant que de lui, je me conformerai toujours à ses volontés légalement exprimées.

L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sais, bien des appréhensions, en réveillant bien des espérances. Sachons tous faire à la patrie le sacrifice de ces espérances, et ne nous occupons que de ses intérêts. Si, dans cette session, vous votez la revision delà Constitution, une Constituante viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif; si vous ne la votez pas, le peuple, en 1852, manifestera solennellement l'expression de sa volonté nouvelle.

Mais, quelles que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-nous, afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation. Inspirons au peuple l'amour du repos, en mettant du calme dans nos délibérations ; inspirons-nous de la religion du droit, en ne nous en écartant jamais nous-mêmes; et alors, croyez-le bien, le progrès des mœurs politiques compensera le danger d'institutions créées dans nos jours de défiance et d'incertitudes.

Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852 ; c'est d'employer le temps dont je dispose de manière que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble.

Le but le plus noble et le plus digne d'une âme élevée n'est pas de rechercher, quand on est au pouvoir, par quel expédient on s'y perpétuera, mais l'avantage de tous, les principes d'autorité et de morale qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois.

Je vous ni loyalement ouvert mon cœur ; vous répondrez à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions par votre concours, et Dieu fera le reste.

On ne pouvait mieux dire, si les actes eussent répondu aux paroles. Mais une telle résignation, un tel désintéressement sur les lèvres, quand le cœur en avait si peu ! Le renard prêchait la sagesse aux poulettes inattentives et aux coqs fanfarons et divisés, tout en se disposant à mettre tout le poulailler dans son sac ; et, s'il nous est permis de pousser la comparaison jusqu'au bout, il pouvait être fier en lui-même du succès de sa prédication.

Toutefois, l'année 1851 s'ouvrit par un coup d'autorité présidentielle qui aurait dû éclairer les chefs parlementaires, s'ils avaient pu faire trêve à leurs dissensions. Le 9 janvier, le général Changarnier, l'homme de confiance de la majorité, fut destitué de son commandement. Sur la menace qui lui en avait été faite parce qu'il se posait trop ouvertement en tuteur ou en frondeur de l'Elysée, il avait répondu, comme tant d'autres présomptueux avant et après lui : « On n'osera pas! r> Et il avait ajouté : a Si le Prince s'avisait d'en faire à sa tête, c'est moi qui le fourrerais à Vincennes. » Le Prince osa ; il dédoubla le commandement de Changarnier, en confiant la garde nationale au général Perrot, et l'armée de Paris au général Baraguey d'Hilliers, et la Bourse salua cet acte par une hausse que les parlementaires qualifièrent d'insolente, mais qui n'en accusait pas moins les tendances de l'opinion publique.

L'opinion, en effet, dans ce duel autour duquel, pour ainsi dire, elle faisait cercle, prenait parti, de plus en plus, pour l'homme qui luttait seul contre une collectivité. Les gens avisés voyaient combien une collectivité est lente à se mouvoir, tandis qu'un homme seul peut prendre des résolutions subites. L'issue du duel était donc dès lors facile à prévoir. M. Thiers s'efforça d'entraîner ses collègues en leur disant : « Si vous cédez, l'Empire est fait ! » Ce fut en vain. Il n'obtint qu'un vote de défiance qui disloqua le cabinet ; mais le

Président tint bon ; il saisit d'une main ferme le commandement supérieur de l'armée qu'on lui disputait, et Changarnier resta simple député.

Quelques-uns des ministres se retirèrent plutôt que de braver les colères de l'Assemblée. Mais MM. Rouher, Baroche, Fould et de Parieu déclarèrent qu'ils liaient leur fortune à celle du Président.

Louis-Napoléon présenta donc, comme provisoire et devant s'occuper uniquement d'affaires [9 janvier) un cabinet nouveau formé dans le but « de faire cesser un désaccord dont la France commençait à souffrir », disait il dans un court mais significatif message. La majorité crut l'embarrasser en repoussant encore cette combinaison, comme la précédente (24 janvier). Il ne manifesta aucune mauvaise humeur et en choisit une autre, toujours qualifiée d'intérimaire, qu'il prit tout entière en dehors de l'Assemblée et qui dura un peu plus de deux mois.

Ce ministère, dans lequel figuraient M. Vaïsse à l'intérieur, M. de Germiny aux finances et M. Brenier aux affaires étrangères, formula, en faveur du Président, une demande de crédit supplémentaire de 4.800.000 francs, pour frais de représentation, attendu que ses dépenses de voyage et autres étaient notoirement très supérieures aux 600.000 francs qui lui avaient été alloués d'abord. La majorité ne contesta point le fait, mais refusa le crédit : il ne lui convenait pas d'encourager des voyages qui lui faisaient ombrage, ni de faciliter des libéralités de prétendant '. Alors le Prince, le 10 avril, appela aux affaires ses seuls amis, en choisissant parmi les plus énergiques. M. Rouher fut nommé garde des sceaux ; M. Baroche, ministre des affaires étrangères ; M. de Chasse-

1 Le docteur Véron, alors directeur du Constitutionnel et grand ami de la Présidence, nous révèle dans ses Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris (p. 330), que la situation pécuniaire de Louis-Napoléon et de sa petite cour était en ce temps-là fort précaire. Quatre traites de 10.000 francs chacune, fournies par le Président de la République française, venaient d'être refusées coup sur coup par un banquier célèbre, homme d'ordre cependant et nullement hostile à Louis-Napolêon.

loup-Laubat, ministre de la marine; M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur ; M. Magne , ministre des travaux publics ; M. de Crouseilhes, ministre de l'instruction publique et des cultes ; M. Fould, ministre des finances. Le général Randon conserva le portefeuille de la guerre qu'il avait dans le précédent cabinet.

Dans la discussion des crédits présidentiels, un symptôme de dislocation s'était produit et, à la grande surprise de tous, ce n'était point dans le parti du Président, qui se resserrait chaque jour davantage, c'était dans la majorité parlementaire. M. de Montalembert, caractère primesautier, porté aux extrêmes et souvent facile aux illusions, n'hésita point à braver les murmures de ses amis en se rangeant du côté du Président.

Je ne réponds pas, dit-il, des fautes auxquelles il pourra être conduit par l'acharnement de ses adversaires ou par les funestes conseils de ses auxiliaires éventuels. Je ne suis pas son garant, ni son conseiller ; je suis simplement son témoin, et je viens lui rendre témoignage devant le pays qu'il n'a démérité en rien de cette, cause de l'ordre que nous voulons tous servir. Je sais bien qu'en tenant ce langage je vais me faire inscrire parmi les courtisans de l'Elysée; eh bien ! j'accepte cette dénomination, j'accepte ce titre. J'aime mieux passer pour courtisan de 1 Elysée que d'être un courtisan des passions démagogiques ; que d'être 1 esclave des rancunes, des préventions, des préjugés qui vivent trop souvent au sein des vieux partis *.

1 II est bon de rappeler que le grand orateur catholique n'était pas et n'avait jamais été légitimiste ; un peu orléaniste, tout au plus, lorsque, à la Chambre des pairs, il siégeait, par droit de naissance, auprès de Victor Hugo qui, lui, y avait été appelé par le choix de Louis-Philippe.

Ce qui suit est extrait d'une note que nous communique un homme sérieux et de toute bonne foi.

« Le ô juillet 1851, j'eus l'honneur d'être re';u par M. le comte de Montalembert. Nous n'étions que nous deux. Il insista avec chaleur sur la nécessité de nous rallier tous à la prorogation des pouvoirs du Prince Président. De ce côté était la France, et la seule voie de salut. — Qu'est-ce que le parti légitimiste ? ajoutait-il ; quelques barons, quelques marquis..., de vieilles gens, de vieilles idées... ce n'est pas la France, allons à la France!

« Sur mon observation que peut-être la fusion des deux branches de la famille de Bourbon, dont on parlait beaucoup, pourrait doubler le nombre des royalistes. — La fusion? me répondit-il, elle ajouterait à ce que je viens de dire quelques bourgeois ; ce n'est pas encore la France!... — Mais la Constitution?

Si M. de Montalembert avait mal lu dans la pensée du Prince, il interprétait avec justesse celle du pays. L'Assemblée était entrée dans sa dernière année de législature : aux termes de la Constitution on pouvait alors agiter la question de revision. Les imaginations s'effrayaient d'avance des désordres qui pourraient surgir au changement présidentiel. Ledru-Hollin, Mazzini et les autres exilés de Londres n'attendaient que cette époque pour rentrer en France ; une conspiration démagogique, fomentée par Alphonse Gent dans quinze départements du Midi et jusques dans l'armée, venait d'être découverte ; en un mot l'échéance de 1852 passait, dans le langage courant, pour quelque chose d'inconnu, mais de terrible, et qui serait dur à traverser. Un pamphlet lancé par un ami de l'Elysée, M. Romieu, et intitulé le Spectre rouge, eut un succès inouï et porta à son paroxysme cette maladie de la peur de 1852 \ « Un sauveur, il nous faut un sauveur! » s'écriaient chaque matin les journaux bonapartistes. Des pétitions arrivaient en foule à l'Assemblée, pour réclamer la revision ; le nombre des signataires atteignait plusieurs centaines de mille.

La guerre entre les deux pouvoirs, qui datait du premier jour où ils se trouvèrent en présence, mais qui s'était faite sourdement sans être déclarée, semblable à un feu qui couve et ne se trahit que par des bouffées intermittentes de fumée,

objectai-je ; la Constitution s'oppose à la réélection du Prince. Il reprit avec feu : Peu importe la Constitution: la société avant tout.... soyons avec la France !

« M. de Montalembert m'engagea beaucoup à voir le Prince avant de repartir; il écrivit quelques mots sur une carte pour M. le comte Roguet et m'assura que grâce à lui je serais reçu...

« Peu après, comme je racontais cette conversation avec M. de Montalembert à M. Bérard, préfet de l'Isère, celui-ci me raconta à son tour que, dînant chez M. Carlier, préfet de police, lui Bérard, septième convive, avec MM. Thiers et de Montalembert. la discussion s'engagea sur le parlementarisme que soutenait M. Thiers, et dont M. de Montalembert disait avoir assez. M. de Montalembert nous laissa sur cette grande parole dont tous, et même M. Thiers, nous fumes vivement impressionnés : « Monsieur Thiers, souvenez-vous que, pour que la France redevienne grande et forte, il nous faut vinijt ans de silence ! »

1 Les militaires pourtant, mais presque seuls, ne tremblaient pas. Qu'on en juge par ce trait. A Lyon, un jeune coiffeur démagogue, nouveau venu dans la

éclata enfin au grand jour. Cet état fut imputable au Président. Il eut lieu à Dijon, à l'inauguration du chemin de fer {1er juin 1851).

Enhardi par les témoignages de sympathie des populations bourguignonnes, le Prince leur confia que si son gouvernement n'avait pas réalisé tous les progrès attendus, il fallait s'en prendre aux manœuvres des partis qui paralysaient la bonne volonté des assemblées, comme celles des ministères les plus dévoués au bien public. Il leur fit remarquer que, depuis trois ans, il avait toujours été secondé quand il s'était i agi de combattre le désordre par des mesures de compres- | sion, mais que, chaque fois qu'il avait voulu réaliser une amélioration, fonder le Crédit foncier, s'occuper du sort du peuple, il n'avait rencontré que l'inertie. Il ouvrait à ses concitoyens le fond de son cœur. Si la France attendait de ! lui quelque chose de plus que le maintien de l'ordre matériel, ! elle n'avait qu'à le dire, l'heure était venue. Pour lui, les attaques les plus injustes et les plus violentes n'avaient pu le faire sortir de son calme, mais sa mission n'était peut-être pas terminée. Le peuple maintenant le connaissait ; il pouvait avoir l'assurance que la France ne périrait pas dans ses mains.

Une aussi franche révélation de ses ambitions latentes alarma M. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, et lesrepré-

ville, disait à un frère et ami qu'il tenait sous la lame affilée de son rasoir : « Ah ! si je tenais Castellane comme je te tiens ! » Castellane était le commandant en chef de l'armée de Lyon. A quelque temps de là, le même coiffeur voit entrer chez lui un officier général : « Voulez-vous me raser ? — Mais comment donc, mon général, c'est beaucoup d'honneur que vous me faites ! » Et l'artiste d'exhiber, avec son plus gracieux sourire, son meilleur instrument de travail. Le client s'assit et, savonaé, immobile, se livra à la discrétion de l'opérateur, puis demanda tranquillement : « Savez-vous, monsieur, qui vous tenez si complètement sous votre rasoir? — Non. — Eh bien, apprenez-le : C'est Castellane. » — A ce nom, des secousses convulsives agitèrent le rasoir ; mais celui des deux hommes qui tremblait n'était pas le général. La toilette fut longue. Enfin Castellane se leva, déposa une pièce de cinq francs sur la table et dit en sortant : « Nous sommes en France quelques milliers d'officiers comme cela ; nous plaignons les démagogues pour leurs rêveries irréalisables, nous n'en avons pas peur ! »

sentants qui accompagnaient le Prince. Ils lui firent des observations. Craignant d'en avoir trop dit, le Président consentit à retrancher de son discours les passages les plus significatifs, à n'en insérer au Moniteur qu'un résumé pâle et tronqué. Mais le coup était porté ; les représentants se tinrent pour avertis, et comme le Prince disposait de la force, ils se mirent en devoir de lui arracher des mains cette arme dangereuse à laquelle, tôt ou tard, le dernier mot resterait.

Le 3 juin, à la tribune, un des orateurs de la gauche, le colonel Charras émit l'opinion que l'obéissance aux chefs ne liait le soldat que dans certaines circonstances. Le général Randon, ministre de la guerre, protesta énergiquement. Le général Changarnier, au milieu des applaudissements de la majorité, répondit avec emphase au discours de Dijon :

Messieurs, dit-il, une question grave est soulevée devant vous. A en croire certains hommes, l'armée serait prête, dans un moment d'enthousiasme, à porter la main sur les lois du pays et à changer la forme du gouvernement. Pour vous rassurer, il me suffirait peutêtre de vous demander où est le prétexte à l'enthousiasme ; mais, j'ajouterai que, profondément pénétrée du sentiment de ses devoirs et du sentiment de sa propre dignité, l'armée ne désire pas plus que vous de voir infliger à la France les misères et les hontes du gouvernement des Césars, alternativement imposés et renversés par des prétoriens en débauche. La discipline est fondée dans l'armée française sur les bases les plus solides : le soldat entendra toujours la voix de ses chefs ; mais personne n'obligerait nos soldats à marcher contre la loi, à marcher contre cette Assemblée. Dans cette voie fatale, on n'entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas. une escouade, et on trouverait devant soi, sur son passage, des chefs que nos soldats sont accoutumés à suivre dans le chemin du devoir et de l'honneur.

Mandataires de la France, délibérez en paix !

Les délibérations portèrent, du 14 au 19 juillet, sur la revision de la Constitution. Les discours pour et contre furent modérés. Seul Victor Hugo s'exprima dans un style tragique, sur un ton de mélodrame. Ses métaphores outrées tombèrent à plat devant le silence et l'étonnement. La revision fut rejetée. Ce fut une faute : quatre-vingts conseils généraux s'étaient prononcés plus ou moins pour elle, et le mouvement

révisionniste s'étendait toujours. Au nombre des conciliants qui votèrent pour la revision on remarqua MM. de Broglie, Mole, Odilon Barrot, Dufaure, de Montalembert, Daru, Baroche, Léon Faucher, poussés par le désir de résoudre pacifiquement les difficultés de l'avenir. M. Thiers fut intraitable : la République n'avait pas alors de pire ennemi. . Quelques-uns des ministres ayant paru hésiter, le Prince les changea. « Vous ne voulez donc pas me suivre dans la route de la fortune ? demancla-t-il au général Randon, ministre de la guerre. Et comme Randon ne répondait pas, Louis- Napoléon fit venir d'Algérie le général Le Roy de Saint- Arnaud, qui achevait glorieusement une pénible campagne en Kabylie et que Persigny et lui avaient depuis longtemps marqué comme leur homme. On raconte que Cavaignac, montrant du doigt à un ami, dans le Moniteur, le nom de ce ministre inattendu qu'il croyait encore au-delà de la Méditerranée, s*écria : Saint-Arnaud à Paris ! Saint-Arnaud ministre de la guerre! Mon cher, nous n'avons qu'à bien nous garder. »' Lamoricière eut le même pressentiment. Il avait dit un jour dans les couloirs : « Pour un coup d'Etat, il faut un ministre de la guerre difficile à trouver, mais qui se trouvera et je crois le connaître. Ce ne sera ni Magnan (alors commandant de Paris), ni Randon. Le premier est trop timide, le second trop honnête. L'homme est en Algérie. Quand vous verrez Saint-Arnaud au ministère de la guerre, faites vos malles ou prenez un fusil, mais , dites : « Voilà le coup d'Etat ! »

Saint-Arnaud, en effet, devait tout au Prince; il était littéralement sa créature. Dès les premiers mois de 1850, le coup d'Etat étant déjà décidé en principe, le Prince exprimait à son fidèle Persigny la crainte que l'armée ne refusât de marcher, au besoin, contre des généraux tels que Lamoricière, Changarnier, Cavaignac, Bedeau, qui très probablement ne se laisseraient pas séduire ! — « Si nous faisions des généraux ? dit négligemment le Président. — C'est une idée, une dée de génie ! s'écria Persigny ; faisons des généraux ! » Ils

choisirent en première ligne Saint-Arnaud, et l'expédition de Kabylie fut décidée pour lui et pour quelques autres.

C'est ainsi que les cadets devinrent les aînés et que le cadre de l'armée active s'habitua aux noms de Saint- Arnaud, de Cotte, Espinasse, d'AUonville, de Lourmel, Canrobert, Herbillon, Forey, etc. '

Les autres ministres nouveaux furjnt MM. Turgot aux affaires étrangères ; de Thorigny à l'intérieur ; Daviel à la justice ; Giraud à l'instruction publique etaux cultes ; Fortoul à la marine ; Lacrosse aux travaux publics.

I Histoire du Deux-Décembre, par M. P. Mayer, p. 132.

D'autres historiens, non moins favorables à l'Empire, confirment ce plan. M. Véron, directeur du principal journal bonapartiste de l'époque, le Constitutionnel, a écrit dans les Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris (p. 329) : « M. Fleury (aide de camp du Prince) vint me dire qu'il serait très agréable au Prince Président que l'on parlât le plus et le mieux possible du général Saint- Arnaud, un homme d'avenir ! et que l'on mit en grande et belle lumière les prochains services de M. le général de Saint-Arnaud dans la Kabylie. « Et, comme on pense bien, le Constitutionnel ne marchanda pas la louange aux « prochains services » du favori de l'Elysée.

Enfin, M. Belouino dit dans son Histoire du coup d'Etat (p. 53) : « Il fallait un ministre de la guerre. Le choix tomba sur le général Saint-Arnaud. Afin de donner à ce général l'autorité nécessaire dans un poste si élevé, on décida la guerre de Kabylie, qui devait le couvrir d'une gloire si éclatante. On se souvient que l'Assemblée ne voulait pas que cette guerre fût faite... »

Ces détails ont leur importance : ils prouvent la préméditation du coup d'Etat.

D'après le même M. Belouino (p. 55) l'opération faillit même être exécutée pendant les dernières vacances parlementaires. « C'eût été une faute, et une faute grave, ajoute-t-il. Les députés dispersés en province s'y seraient réunis dans une ville. Que serait-il advenu ? La moindre conséquence eût été une guerre civil© acharnée. » Saint-Arnaud et Magnan, consultés, firent prévaloir la résolution d'attendre la rentrée, afin de pouvoir tout envelopper dans un même coup de filet.

Le maréchal de Castellane a consigné, dans son Journal, le texte d'un billet que lui apporta à Lyon un ami personnel du Prince, M. de Compaigno :

« Elysée, le 17 septembre 1851.

Confidentiel.

« Mon cher général,

« Je profite d'une occasion sûre pour vous engager à ne pas quitter Lyon à « partir du 22 de ce mois, et à prendre toutes les précautions nécessaires en cas « d'insurrection.

« Je ne vous en dis pas davantage ; je compte sur votre énergie et votre « patriotisme. « Louis-Napoléon. »

II est donc facile de préciser : c'est à la fin de septembre que le conspirateur faillit tenter, prématurément, de surprendre ses adversaires.

Tel qu'il était, à l'exception de Saint- Arnaud, le nouveau ministère parut généralement pacifique. Il se présenta à l'Assemblée avec un message qui l'était moins (4 novembre).

Le Président y parlait d'une vaste conspiration démagogique organisée en France et en Europe. Les sociétés secrètes cherchaient à étendre leurs ramifications jusques dans les moindres communes. Tout ce que les partis renfermaient d'insensé, de violent, d'incorrigible, sans être d'accord sur les hommes ni sur les choses, s'était donné rendez-vous en 18.V2, non pour bâtir, mais pour renverser. Les bons citoyens devaient donc unir tous leurs efforts, afin d'enlever au génie du mal jusqu'à l'espoir d'une réussite momentanée. Il ne parlait plus de la revision puisque les législateurs l'avaient repoussée. Mais afin de satisfaire d'un côté tous les intérêts légitimes et de détruire de l'autre tous les prétextes du parti anarchique, qui couvrait ses détestables desseins de l'apparence d'un droit à reconquérir, il proposait l'abolition de la loi du Ml mai, loi restrictive du suffrage universel.

A cette proposition, nouvel élément de popularité pour lui et nouvelle machine de guerre contre l'Assemblée, la gauche applaudit, la droite murmura. Tout au plus quelques conservateurs, dont M. de Vatimesnil se fit l'organe, déclarèrentils qu'une modification pourrait avoir lieu quand on s'occuperait de la loi municipale. La loi du 31 mai fut maintenue, à la faible majorité de trois voix, mais elle fut maintenue (13 novembre).

L'Assemblée estima, avec raison cette fois, que le plus pressé était de pourvoir à sa propre défense. Mais là encore ses divisions intestines l'empêchèrent d'aboutir.

Les questeurs de l'Assemblée réclamaient d'urgence, pour son Président, le droit de requérir la force armée. Le général de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, s'y opposa et l'on put juger, par son attitude à la tribune, qu'il n'était pas homme à se laisser intimider.

Messieurs, dit-il, si vous adoptez la proposition de MM. les questeurs, si vous inscrivez dans une loi le droit absolu de réquisition

directe pour le président de l'Assemblée, vous faites passer dans ses mains le pouvoir exécutif tout entier. Ce droit qu'on réclame pour lui ne serait pas seulement la violation du grand principe de la séparation des pouvoirs, ce serait aussi la destruction de toute discipline militaire. Une condition essentielle de cette discipline est l'unité de commandement. Supposez une insurrection : des ordres contradictoires pourraient être donnés, émanant de deux chefs différents ; que deviendrions-nous?

M. Thiers lui ayant reproché, au cours de la discussion, d'avoir parlé, dans un récent ordre du jour, uniquement d'obéissance, de discipline, et d'avoir omis le respect dû aux lois, le ministre répliqua:

Je remercie l'honorable M. Thiers de me fournir l'occasion de répondre aux interprétations étranges dont mon langage aux troupes a été l'objet. Homme nouveau dans la politique, étranger aux partis, je ne m'attendais pas à des suppositions aussi injurieuses. Je n'ai pas l'habitude de cacher ma pensée et, en entrant au ministère, j'ai cru qu'il était de mon devoir de rappeler à l'armée le principe tutélaire de l'obéissance dans les rangs. Ce principe, je l'ai appris à l'école de tous les hommes que l'armée s'honore d'avoir eus pour chefs, à l'école de l'illustre maréchal Bugeaud. Sans ce principe, vous n'auriez plus d'armée.

On me reproche de n'avoir pas rappelé aux troupes le respect de la loi et de la Constitution , et ici, ce ne sont plus mes paroles qu'on interprète, c'est mon silence. Messieurs, je sais respecter les lois, et je sais aussi les faire respecter. Mais le soldat n'est pas juge de la loi. Et quant aux chefs, je n'ai cru ni digne ni utile de leur recommander ce qui est le premier de leurs devoirs. Je ne sais si je me fais une idée juste de la majesté de la loi, mais j'aurais cru la faire descendre des hauteurs où elle réside, en parlant d'elle dans un ordre du jour. L'obéissance aux lois c'est le principe vital de toute société ; mais ce principe ne s'applique pas partout selon une règle uniforme ; il s'applique dans l'armée par le culte de la discipline. C'est par le culte de la discipline qu'on prépare dans l'armée de bons citoyens, dévoués aux lois de leur pays.

Si, par je ne sais quelle distinction que dicterait la méfiance, vous opposez le respect de la loi au respect de la discipline, que ferezvous? Vous introduirez dans l'armée un esprit de délibération mortel à la discipline. Pour le soldat sous les armes, les règlements militaires sont l'unique loi...

Messieurs, M. le rapporteur vous a dit qu'il ne fallait pas d'équivoque. Je suis de son avis. Il faut que l'Assemblée rejette ou accepte la proposition. L'article 32 de la Constitution dit que « l'Assemblée fixe l'importance des forces militaires établies pour sa sûreté, et

qu elle en dispose ». Ces forces, nous ne lui contestons pas le droit de les fixer, mais cette réquisition doit se renfermer dans les termes de la Constitution. Le Président de la République ne peut pas se laisser dépouiller des attributions que les articles 19, 50 et 64 lui ont conférées. C'est lui qui est le commandant unique de nos forces de terre et de mer.

La voix éclatante du général, sa figure, son geste, renforçaient la fierté de ses paroles. L'avez-vous entendu ? C'est le ■clairon de Brumaire ! » s'écria M. Beugnot qui necroyait pas si bien dire.

Au vote, les Montagnards, craignant que le Président de l'Assemblée ne se servit un jour de son pouvoir contre eux, s'unirent unanimement aux Bonapartistes et aux quelques membres de la droite qui s'obstinaient à s'illusionner sur les périls imminents de la situation.

La proposition des questeurs fut rejetée par 408 voix contre 300 (17 novembre . Le général Cavaignac, le colonel €harras et la plupart des militaires républicains avaient voté pour. Ils comprenaient parfaitement, etCharras l'expliqua en termes très intelligibles, à la tribune, que le péril qui menaçait la République n'était pas dans la majorité parlementaire, désunie, impuissante, mais dans le pouvoir exécutif qui disposait de l'armée et de toutes les forces d'une administration centralisée. lôO républicains furent d'avis différent ; la passion les aveugla au point de leur faire redouter davantage les audaces du comte de Chambord absent que «elles de Louis-Xapoléon qui les guettait.

Saint-Arnaud s'attendait à l'adoption de la proposition des questeurs. Il la désirait même et lorsqu'il apprit qu'elle était repoussée il s'écria : « Tant pis ! » Quant au Président, prêt à monter achevai, il attendait. A la nouvelle du rejet, apportée par Saint-Arnaud, il dit flegmatiquement : « Cela vaut peut-être mieux. » Son visage reprit aussitôt sa sérénité habituelle et tous les préparatifs de résistance cessèrent1.

1 Granier de Cassagnac, Histoire de la chute de Louis-Philippe, tome n, p. 349.

En même temps que le coup de clairon de Saint-Arnaud au palais Bourbon, un autre avait résonné, discret et contenu, mais plus vibrant encore dans sa discrétion, à l'Elysée. Le Prince recevant des officiers qui arrivaient d'Afrique pour tenir garnison à Paris, les entretint de la gravité de circonstances qui pouvaient se présenter un jour :

Si elles m'obligeaient, ajouta-t-il, de faire appel à votre dévouement, il ne me faillirait pas ; car, vous le savez, je ne vous demanderai rien qui ne soit d'accord avec mon droit reconnu par la Constitution, avec l'honneur militaire, avec les intérêts de la patrie. J'ai mis à votre tête des hommes qui ont toute ma confiance et qui méritent la vôtre, et si jamais le jour du danger arrivait, sachez queje ne ferais pas comme les gouvernements qui m'ont précédé, que je ne vous dirais pas : Marchez, je vous suis ! Non, je vous dirais : Je. marche, suivez-moi !

Le temps pressait pour Louis-Napoléon. L'Assembléevenait de lui signifier nettement deux choses : d'abord, son congé par le rejet de la revision, ensuite, par le rejet de la proposition des questeurs, son intention à elle-même d'attendre l'attaque. Devrait-il donc descendre de ce pouvoir dont la jouissance légale allait cesser pour lui dans quelques mois? Une fois perdu, qui pouvait dire s'il le ressaisirait jamais ?

D'autre part, c'était chose bien grave que de se révolter contre la loi. « — Très grave, en effet, si nous ne réussissons pas, avouait son confident M. de Morny; il y va de notre tête ; mais, croyez-moi, la Fortune est une femme qui se donne quelques fois, mais qu'il faut prendre de force, le plus souvent. — Et puis, ajoutait Persigny ne voyez-vous pas dans quelle alternative nous sommes ? — Ou aller en prison, ou y envoyer les autres, il faut choisir. Le peuple comprendra que nous n'ayons pas de goût pour la prison. »

La réalité de l'alternative exposée par Persigny était plus que douteuse ; elle n'existait qu'autant que les locataires actuels de la présidence refuseraient de s'en aller. L'intérêt et la passion aidant, ils se persuadèrent qu'elle était inévi-

table, fatale, qu'elle excusait tout. Bien plus ils firent partager à la nation cette manière de voir.

Mais ce n'était pas encore ce dont il fallait parler pour le moment.

Le 28 novembre, le Prince Président disait à un des principaux orateurs de la Montagne, Michel de Bourges : « Je voudrais le mal que je ne le pourrais pas. Tenez, hier jeudi 29, j'avais à ma table cinq colonels de la garnison de Paris ; je me suis passé la fantaisie de les interroger chacun à part : tous les cinq m'ont déclaré que jamais l'armée ne se prêterait à un coup de force contre l'Assemblée; vous pouvez dire cela à vos amis. » Et Michel de Bourges, béatement, colportait cette anecdote et répétait : « C'est mon homme ! sans lui Henri V serait déjà aux Tuileries ! » Et le colonel Charras, qui depuis des mois ne sortait jamais sans une paire de pistolets chargés, pensa que de telles précautions devenaient ridicules et déchargea ses pistolets.

Mais il est équitable de reporter à chacun sa part de responsabilité. Si l'on en croit M. de Tocqueville, ceux mêmes qui ont le plus vivement reproché à Louis-Napoléon la violation de son serment ne contribuèrent pas peu à entretenir chez lui des visées conspiratrices auxquelles il n'avait pas besoin d'être encouragé.

M. de Tocqueville raconte ceci :

Quand j'étais ministre, M. Thiers et M. Mole, nous le savions , par nos agents, voyaient sans cesse le Prince en particulier et le poussaient de tout leur pouvoir à renverser, d'accord avec eux, et à frais et profits communs, la République. Ils formaient comme un ministère secret à côté du cabinet responsable. A partir du 13 juin, je vécus dans des alarmes continuelles, craignant tous les jours qu'ils ne profitassent de notre victoire pour pousser Louis-Napoléon à quelque usurpation violente, et qu'un beau matin, comme je le disais à Barrot, l'Empire ne vînt à lui passer entre les jambes. J'ai su, depuis, que nos craintes étaient plus fondées encore que je ne le croyais. Après ma sortie du ministère, j'ai appris de source certaine que, vers le mois de juillet 1849, le complot fut fait pour changer de vive force la Constitution par l'entreprise combinée du Président et de l'Assemblée. Les chefs de la majorité et Louis- Napoléon étaient d'accord, et le coup ne manqua que parce que

Berryer, qui sans doute craignit de faire un marché de dupe, refusa son concours et celui de son parti. « On ne renonça pourtant pas au projet, mais on l'ajourna *. »

Ces révélations historiques sont confirmées par lord Malmesbury dans ses Mémoires. Le 17 avril 1850, le Prince le recevant à dîner, lui fit ses confidences comme à un vieil ami :

Je vous l'ai dit à Ilam, quand vous me vîntes voir dans ma prison, que je gouvernerais un jour la France. Vous et les autres m'avez cru fou. Mais bien que j'aie été acclamé chef de l'Etat par le peuple, je ne connais personne ici; les amis quej'ai — et j'en ai certainement beaucoup — sont ignorés de moi, même de vue ; quand je suis arrivé d'Angleterre, il n'y en avait pas cinquante parmi eux qui m'eussent jamais rencontré. J'ai essayé de concilier tous les partis politiques; c'est impossible. Il existe en ce moment une conspiration pour m'envoyer à Vincennes , le général Changarnier et Thiers sont à la tète de ce complot. La Chambre est intraitable; je suis absolument isolé, mais j'ai l'armée et le peuple avec moi et je ne désespère point. Cependant je puis être mis en prison d'un jour à l'autre. Votre ambassadeur, lord Normanby intrigue contre moi, bien que son chef, lord Palmerston, et quelques-uns de vos ministres soient en ma faveur. Je crois aussi que lord Normanby entretient avec le prince Albert, à mon préjudice, une correspondance particulière.

1 Souvenirs d'Alexis de Tocqueoille. M. de Tocqueville écrivait ces lignes en 1852, bien qu'elles n'aient été publiées qu'en 18'J2, par son neveu. S'il eût vécu davantage et s'il eût mieux connu le chef réel du parti légitimiste, dont Berryer n'était que le porte-parole, peut-être aurait-il attribué à un motif moins égoïste et moins bas le refus de concours de celui-ci. Le comte de Cbambord a-t-il jamais sincèrement aspiré au trône, même par les voies droites et légales ? On peut en douter, après son refus de 1873. En tous cas, il n'est pas invraisemblable qu'il ait refusé d'y arriver par une trahison ou un coup de force, tel que celui qu'aurait projeté M. Thiers.

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