CHAPITRE XXI
Sadowa
Le partage des pays danois entre la Prusse et l'Autriche ne pouvait être que provisoire. L'Autriche proposa de livrer ces pays à la Confédération germanique. Mais la Prusse professait que ce qui est bon à prendre est bon à garder. Le Prussien est très pieux, c'est le champion de la Bible et du Décalogue, sauf qu'il a une Bible et un Décalogue à lui : tout ce qui profite à la Prusse est licite. Grâce à cette heureuse disposition de conscience, le pieux roi Guillaume I" fit savoir à ses bons alliés qu'il avait cru, la veille, comme toute l'Allemagne, que le Holstein et le Lauenbourg appartenaient à la patrie allemande ; mais que, depuis la conquête, sa conscience, bourrelée de scrupules, avait soumis la question aux légistes de Berlin et que ceux-ci venaient de découvrir, à son grand étonnement, que le Holstein et le Lauenbourg appartenaient réellement au Danemark.
La conclusion, pour un casuiste vulgaire, eût été qu'il ne restait qu'une chose à faire : s'excuser auprès du Danemark, lui rendre son bien et rentrer chez soi.
Seulement la Prusse a une logique spéciale. Elle démontra que les duchés, n'ayant jamais appartenu de droit à l'Allemagne et n'appartenant plus de fait au roi de Danemark, devaient être annexés à la Prusse. Le Slesvig de même, par droit de conquête et comme indemnité de guerre, quoiqu'il ne fût allemand qu'à moitié et n'eût jamais été l'objet d'une revendication allemande. Si l'Autriche réclamait, on ne lui refuserait pas une compensation en argent.
L'Autriche s'étonna, comprit confusément qu'elle était jouée et porta la main à la garde de son épée.
L'heure arrivait de la partie suprême. Bismarck redoubla avec Paris d'obséquiosités et de sous-entendus pleins de promesses, afin d'isoler l'Autriche et d'obtenir la complicité de la France, de laquelle dépendait pour lui le concours de l'Italie ; car l'Italie ne pouvait bouger sans la permission de la France.
Napoléon était l'arbitre forcé, le maître indiscutable de la paix ou de la guerre. Deux partis s'oiïraient à son choix : ou bien s'entendre avec la Prusse et se faire sa part de butin dans l'expédition de grand chemin qu'elle méditait et qu'elle ne pouvait mener à bien s'il s'y opposait ; ou bien faire savoir à la Prusse que, si elle voulait rompre l'équilibre de l'Europe, il se mettrait avec l'Autriche, et signifier à l'Italie que, si elle s'avisait d'aider la Prusse, les troupes françaises qui étaient encore à Rome allaient être renforcées et marcher sur Florence.
Il ne se décida ni pour l'une ni pour l'autre de ces résolutions; il garda inébranlée sa foi robuste aux fallacieuses avances de Bismarck, le laissa armer à son aise, désorganiser la Confédération, violenter ses plus proches voisins pour les empêcher de secourir l'Autriche et conclure avec l'Italie tous les arrangements qu'il voulut. Chose plus invraisemblable encore, mais qui est racontée par le général La Marmora dans son ouvrage intitulé Un peu j^lus de lumière, l'alliance de la Prusse et de l'Italie se fit par l'empereur Napoléon et malgré les avis de son clairvoyant ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuis. On ne sait qu'admirer le plus ou de la stupide hallucination de ce rêveur, ou du bonheur insolent de Bismarck ^
Napoléon était tellement persuadé que la Prusse travaillait
* M. le marquis de Villeneuve a raconté, à ce propos, uue entrevue de tous points caractéristiques entre Bisimarck et le prince Napoléon ; deux cyniques ensemble, on va le voir.
pour lui autant que pour elle, et qu'elle lui réservait les plus abondantes compensations sans qu'il eût besoin de se donner Todieux de les prendre, qu'à peine la guerre devenue certaine, il se rendit à l'exposition d'Auxerre et là, dans un discours officiel, annonça à la France et au monde que les traités de 1815 avaient vécu et que, par conséquent, il trouvait toutes naturelles les ambitions de quiconque voudrait les déchirer.
Je vois avec bonheur, dit-il, que les souvenirs du premier Empire ne sont pas effacés de votre mémoire. Croyez que, de mon côté, j'ai hérité des sentiments du Chef de ma famille pour ces populations ■énergiques et patriotes qui ont soutenu l'Empei'eur dans la bonne
Le prince Napoléon ayant rapporté l'entretien en présence de plusieurs amis, M. de Villeneuve le transcrivit et demanda au prince s'il pouvait le publier.
« Peut-être, répondit-il... mais après ma mort. Un prince ne doit jamais être indiscret de son vivant. »
Voici le récit de M. de Villeneuve :
C'était en 186!). Bismarck vint au-devant du visiteur, lui présenta un siège et se jeta lui-même dans un grand fauteuil à côté d'une table sur laquelle étaient des verres et un énorme broc de bière. Il reprit la pipe entamée eu disant du bout •des lèvres :
— Vous permettez, prince ?
Et il tira une longue spirale de fumée.
Le prince alluma une cigarette, et comme l'atmosphère étouffante puait le tabac, il alla à la fenêtre et l'ouvrit. Bismarck le laissa faire, prit une casquette et l'enfonça sur son crâne chauve en disant :
— Faites comme moi, prince, vous allez vous enrhumer... et maintenant causons.
— C'est vous que je viens voir, monsieur le comte, commença le prince Napoléon.
— Je le savais, riposta Bismarck. L'Empereur veut connaître mes projets. Eh bien ! avec vous, je puis causer, car vous êtes capable de me comprendre.
Et alors, en vingt minutes, avec une verve incomparable, il développa le plan suivant : l'Allemagne s'unifiait, s'alliait à la France, et ces deux nations, étroitement serrées, rejetaient la Russie dans ses steppes, ouvraient à la Hongrie devenue le pivot de l'empire autriihien, la route de Constantinople. enlevaient à l'Angleterre ses colonies qui seraient le déversoir du trop-plein de l'Allemagne et de la France, réduiraient l'Espagne, l'Italie et les pays Scandinaves au rôle de satellites. Il conclut par ces mots :
— Je vois bien votre pensée. Vous dites : M. de Bismarck prend l'Allemagne; ■que nous donne-t-il ? Eh bien, voulez-vous Genève?
— C'est trop peu.
— Le Luxembourg ?
— Ce n'est rien. A prendre, il faut quelque chose qui en vaille la peine. Nous voulons la frontière du Rhin.
— Ah! le Rhin? Je m'en doutais. Eh bien! cela je ne puis pas vous le donner
comme dans la mauvaise fortune. J'ai, d'ailleurs, envers le département de l'Yonne, une dette de reconnaissance à acquitter. Il a été un des premiers à me donner ses suffrages en 1848 ; c'est qu'il savait, comme la grande majorité du peuple français, que ses intérêts étaient les miens et que je détestais comme lui ces traités de 1815 dont on veut faire aujourd'hui l'unique base de notre politique extérieure.
Je vous remercie de vos sentiments. Au milieu de vous^ je respire à l'aise, car c'est parmi les populations laborieuses des villes et des campagnes que je retrouve le vrai génie de la France.
L'Europe entière, particulièrement l'Autriche, vit dans ce discours la révélation d'un accord formel entre la France et la Prusse. En réalité Napoléon III se disposait à faire ce
Comprenez bien. Moi, peu m'importerait; je ne tiens pas au Rliin. Je ne suis pas un Allemanij, je suis un Prussien, un Wende. Il ne faut pas me confondre avec un professeur d'IIeidelberg. Mais je ne suis pas le maître en cette question Jamais l'opinion n'admettrait la cession d'un village allemand. Cherchons ailleurs.. Voulez-vous la Belgique?
— On pourrait en causer Mais l'Angleterre?...
— L'Angleterre, me dites-vous! Ah ! si j'étais cotonnier américain ou rajah des Indes, je m'inquiéterais fort de ce que pensent les Anglais. Mais je suis une grande puissance continentale et je me f... de l'Angleterre. 'Voyons, que peut-elle? Elle embarquera 80.000 hommes, 100.000 ; mettons 150.000 si vous voulez. Elle ne peut pas en mobiliser davantage. Eh bien, ne sommes nous pas de force tous deux à les jeter dans la Manche ?
— Tout cela peut faire l'objet de négociations sérieuses. Mais ne pensez-vous pas qu'il serait utile de jeter ces idées sur le papier, de faire un mémorandum qui serait mis sous les yeux de l'Empereur ?
Bismarck se leva, prit une nouvelle pipe, la bourra, l'alluma, et regardant bien en face le prince :
— Vous voudriez un traité secret avec des signatures ? Eh bien, non! A quoi bon, d'ailleurs ? Si le pacte m'est avantageux, je l'exécute sans qu'il soit écrit. Dans le cas contraire...
Un ge^te acheva la phrase.
— Pourquoi n'avez-vous pas parlé à l'Empereur aussi nettement qu'à moi ?
— Votre Empereur ! Mais c'est une femme. Je lui propose mille avantages. Il hésite, il parle de son amour pour la paix, de la justice, des droits des peuples... des niaiseries ! Je lui pousse le genou sous la table et il fait semblant de ne pas comprendre. Je ne puis cependant pas lui dire que j'ai envie de coucher avec lui !
La conversation était terminée. Le prince Napoléon se leva :
— Monsieur le comte, je vais répéter notre entretien à l'Empereur. Voulez-vous savoir en quels termes ?
— Dites donc, prince, dites !
— Sire, M. de Bismarck nous propose une grande filouterie. Pouvons-nous l'empoigner et le mener chez le commissaire ? Je crois que non. Eh bien, alors, volons avec lui.
Un grand éclat de rire du prince de Bismarck mit lin à la conversation.
qu'on appelle un saut dans l'inconnu ; mais personne ne pouvait le croire.
M. Thiers, du haut de la tribune, lors de la discussion récente sur les affaires dan "»ises, avait énoncé cette prophétie :
Messieurs, prenez garde ! La population de la Prusse ne dépasse pas, à l'heure actuelle, quatorze millions. Si la guerre lui est heureuse, elle s'emparera de quelques-uns des Etats de l'Allemagne du nord, et ceux dont elle ne s'emparera pas, elle les placera dans une Diète qui sera sous son influence.
Le 13 juin, à la même tribune, M. Kouher donna lecture d'une lettre que l'Empereur avait adressée, deux jours auparavant, à M. Drouyn de Lhuis, ministre des affaires étrangères ; lettre qui démontre et son obstination à compter sur des compensations qui viendraient toutes seules, et sa bienveillance pour la Prusse et l'Italie :
... Nous ne pourrions songer à l'extension de nos frontières que si la carte de l'Europe venait à être modifiée au profit exclusif d'une grande puissance, et si les provinces limitrophes demandaient, par des vœux librement exprimés, leur annexion à la France ..
Le conflit qui s'est élevé a trois causes: la situation géographique de la Prusse, mal délimitée ; le vœu de l'Allemagne demandant une reconstitution politique ; la nécessité pour l'Italie d'assurer son indépendance nationale...
Nous désirerions, en ce qui nous concerne, pour les Etats secondaires de la Confédération, une union plus intime, une organisation plus puissante, u;i rôle plus important {ajjprobation, d'après le Moniteur) ; pour la Prusse plus d'homogénéité dans le Nord ; pour l'Autriche le maintien de sa grande position en Allemagne {très bien, très bien !)
Nous aurions voulu en outre que, moyennant une compensation équitable, l'Autriche pût céier la Vénétie à l'Italie (très bien ! très bieii !} car si, de concert avec la Prusse et sans se préoccuper du traité de 1852, elle a fait au Danemark une guerre au nom de la nationalité allemande, il me paraissait juste qu'elle reconnût en Italie le même principe en complétant l'indépendance de la Péninsule. (Approbation.)
Telles sont les idées que, dans l'intérêt du repos de l'Europe, nous aurions essayé de faire prévaloir, .aujourd'hui il est à craindre que le sort des armes seul en décide. En face de ces éventualités, quelle est l'attitude qui convient à la France ? Devons-nous manifester notre déplaisir parce que l'Allemagne trouve les traités de 181 S
impuissants à satisfaire ses tendances nationales et à maintenir sa tranquillité ?
Dans la lutte qui est sur le point d'éclater, nous n'avons que deux intérêts : la conservation de l'équilibre européen et le maintien de l'œuvre que nous avons contribué à édifier en Italie (très bien ! très bien!) Mais pour sauvegarder ces deux intérêts, la force morale de la France ne suffit-elle pas? Pour que sa parole soit écoutée, sera-t- ■elle obligée de tirer l'épée ? Je ne le pense pas. (Nouvelles marques d'approbation).
Si, malgré nos efforts, les espérances de paix ne se réalisent pas, nous sommes néanmoins assurés par les déclarations des cours engagées dans le conflit que, quels que soient les résultats de la guerre, aucune des questions qui nous touchent ne sera résolue sans l'assentiment de la France. (Très bien ! Très bien /)
Restons donc dans une neutralité attentive, et forts de notre désintéressement, animés du désir sincère de voiries peuples de l'Europe oublier leurs querelles et s'unir dans un but de civilisation, demeurons confiants dans notre droit et calmes dans notre force. iApplaudissements prolongés.)
Sur ce, Monsieur le ministre, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.