N.A.POLÉON
Bismarck conclut de cette lettre, lorsqu'il la connut, qu'il allait pouvoir s'arrondir dans de très grandes largeurs, mais qu'il faudrait partager. Il y était absolument résigné en principe : déjà son interprète à Paris, le comte de Goltz, en mars 18()6, s'était cru acculé à la nécessité de parler clair, et a,vait demandé expressément à Napoléon ce qu'il lui fallait pour sa part. M. de Goltz montra la Prusse prête à céder à la France le pays compris entre la Sarre, la Moselle et le Rhin, et une partie du Palatinat, s'il en était fait une condition absolue et de nécessité. Bismarck, il est vrai, personnellement, n'avait jamais précisé à ce point, du moins il s'est souvent défendu de l'avoir fait ; mais il a tout avoué depuis, implicitement, dans une conversation avec le roi Louis II de Bavière. Comme celui-ci, un moment distrait de ses préoccupations musicales, causait avec lui, en 1871, des récents événements qui avaient fait du roi de Prusse un empereur, et lui exprimait avec un peu d'amertume sa surprise des concessions qu'il avait cru devoir accorder en
principe, aux dépens du territoire allemand, si Napoléon avait su mettre à propos la main dessus : « Que voulez-vous ? répondit Bismarck ; il fallait en passer par là ou rester la petite Prusse impuissante dans l'Allemagne divisée. Mais soyez tranquille, ce que j'aurais donné nous l'aurions repris, et quelque chose avec. »
Le doute est moins possible encore lorsqu'on a lu le rapport que le général Govone, qui représentait alors l'Italie à Berlin, adressa le 3 juin à son gouvernement :
Pour une seule chose, m'a dit Bismarck, il m'aurait plu de me rendre à Paris, jaurais voulu m'aboucher avec l'Empereur afin de connaître le maximwn des concessions qu'il désire de nous.
J'ai demandé alors si, en dehors du Rhin, il y avait quelque partie du pays où un vote pour l'annexion à la France pût en partie réussir. — Aucune, répondit Bismarck ; les agents français eux-mêmes, qui ont parcouru le pajs pour connaître les dispositions des populations, rapportent tous qu'aucune votation qui ne fût pas fictive ne pourrait réussir. Personne n'aime son propre gouvernement ni la dynastie régnante de son propre territoire, mais tous sont et veulent rester Allemands, de sorte qu'il ne resterait qu'à indemniser la France avec la partie française de la Belgique et de la Suisse. Je lui expliquai alors que cela était extrêmement difficile, mais que si on ne pouvait faire valoir la volonté populaire, peut-être pourrait-on mettre en avant quelqu'autre principe, comme par exemple, celui des confins naturels, et, m'empressant d'ajouter que je n'entendais pas parler de toute la rive gauche du Rhin, n'y-a-t-il pas, ajoutai-je, quelqu'autre ligne géographique qui pourrait convenir à la France? A quoi Bismarck répliqua : « Si, il y aurait la Moselle. Je suis, a-t-il ajouté, moins Allemand que Prussien, et je n'aurais aucune dilTiculté à souscrire à la cession à la France de tout le paj's compris entre le Rhin et la Moselle, c'est-à-dire le Palatinat. Le roi ne s'y déciderait que dans un moment suprême, lorsqu'il serait sur le point de tout perdre ou de tout gagner (et certes, il y était,), mais de toute manière, pour travailler son esprit en vue d'un arrangement quelconque avec la France, il serait nécessaire de connaître la limite des prétentions de celle-ci, parce que s'il était question de toute la rive gauche du Rhin, Mayence, Coblentz et Cologne, le Roi aimerait mieux s'accommoder avec l'Autriche que de s'y décider jamais.
Ainsi il est bien clair que ce jour-là, pour s'assurer notre simple neutralité, Bismarck était prêt à nous donner le
Palatinat, qui appartenait à la Bavière alliée de l'Autriche, c'est-à-dire la limite du Rhin jusqu'à Manheim, et en outre la partie de la province prussienne rhénane située au sud de la Moselle. La France n'avait qu'un mot à dire pour l'avoir ; ce mot, l'Empereur ne le dit pas.
Mais déjà les combattants étaient en marche. La Prusse, qui était prête, armée jusqu'aux dents, somma l'Autriche de désarmer et, avant même d'attendre la réponse, appela à elle les contingents du Mecklembourg, de l'Oldenbourg, des petits duchés de Saxe qui, la touchant de trop près pour lui échapper, avaient pris son parti. La Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, la Bavière, Nassau, la Hesse, s'étaient rangés du côté de l'Autriche.
La Prusse négligea ces petits adversaires, sauf le Hanovre, qu'elle surprit en pleine mobilisation. Les Hanovriens se défendirent courageusement, à Langensalza ; leur vieux roi (Jeorges, aveugle, se fit conduire sur le champ de bataille pour les encourager, mais ils succombèrent sous le nombre.
Le chef de l'armée bavaroise, secrètement gagné, s'arrangea pour arriver trop tard à leur secours ; le roi de Bavière Louis H, tenait moins à sa couronne qu'à la musique de Wagner. Sur la frontière de France deux ou trois régiments prussiens, dix mille hommes au plus, circulaient bruyamment comme des figurants de théâtre, qui sortent par une porte et rentrent par l'autre ; ils se multipliaient pour cacher l'absence des garnisons.
L'Autriche fut moins bien inspirée. Elie voulut faire face des deux côtés à la fois et commit la faute d'envoyer son meilleur général, l'archiduc Albert , contre les Italiens. Elle se donna le plaisir de les battre sur terre et sur mer. Sur terre, l'archiduc les rencontra le 24 juin à Custozza et, quoiqu'ils fussent une fois plus nombreux, les mit en pleine déroute. Sur mer l'amiral Tegethoff battit lamiral Persane, le 20 juillet, à la hauteur de l'île de Lissa, et coula plusieurs de ses gros navires cuirassés. L'Europe ne s'attendait pas à
trouver une telle supériorité de manoeuvres et de solidité dans la vieille flotte en bois, formée et longtemps commandée par le malheureux archiduc Maximilien. Mais à quoi bon ces victoires sur Tennemi secondaire si Ton était battu par l'ennemi principal ? Or ce fut ce qui arriva, le 3 juillet dans les plaines de la Bohême.
L'Autriche n'avait à opposer sur sa frontière du nord qu'une armée légèrement inférieure en nombre (205.000 hommes contre 215,000), et très inférieure sous le rapport de l'armement. Le fusil à aiguille doublait les moyens et la confiance de l'ennemi.
Des erreurs de stratégie furent commises des deux côtés. Les Prussiens envahirent la Bohême en trois armées, convergeant toutes sur le même point. Le maréchal hongrois Benedeck les y attendait. Il avait sur elles un avantage, un seul, mais capital : celui de la concentration. Il pouvait accabler ces trois armées l'une après l'autre. Il n'en fit rien ; il s'installa sur le plateau de Sadowa, voulant, disait-il, en finir d'un coup. La bataille s'engagea entre lui et deux armées prussiennes seulement. A deux heures du soir les Prussiens pliaient de toutes parts ; Benedeck, comme jadis Mêlas à Marengo, annonçait sa victoire, quandarrivalatroisième armée prussienne qui changea tout. Benedeck eut 40.000 hommes tués ou blessés, rétrograda en désordre sur Koeniggraetz et demanda un armistice. Les Prussiens ne perdirent que 20.00G hommes.
Le coup de foudre de Sadowa surprit et consterna l'Europe. Seules les sociétés secrètes, les Juifs et la Franc-Maçonnerie triomphèrent bruyamment. Une hausse folle se produisit le 5 juillet sur toutes les valeurs et dans tous les marchés financiers, sans en excepter celui de Vienne. C'est ainsi que l'Autriche était récompensée de ses tendresses pour les Rothschild et pour tant d'autres gros financiers qu'elle a faits barons et qu'elle autorise, un peu partout, comme consuls, à couvrir de son drapeau leurs maisons de commerce.
Ce fut dans la matinée du 4 que le comte de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris, alla porter la nouvelle à S'-Cloud, où se trouvait la Cour. Napoléon- III était loin de s'y attendre ; il avait pensé que les chances étaient plutôt en faveur de l'Autriche et que, dans tous les cas, la guerre serait longue. M. de Goltz observait avec attention et non sans inquiétude les visages des hommes d'Etat français ; quelques-uns rayonnaient, la plupart devenaient sombres. M. de Goltz se retira peu rassuré sur les résolutions qui allaient être prises.
C'était en effet, pour la France, l'instant décisif. Une résolution prompte pouvait tout sauver encore. Le maréchal Randon, ministre de la guerre, et M. Drouyn de Lhuis, ministre des affaires étrangères, passèrent toute laprès-dinée à stimuler l'Empereur, que son cousin le prince Napoléon cherchait au contraire à rassurer; M. Walewski, le maréchal Niel, M. Fould, appuyaient les deux ministres; M. Rouher et M. de Persigny aidaient le prince. A leurs yeux, le duel de l'Autriche et de la Prusse représentait, comme aux yeux du Siècle et de VOpmion Nationale, la lutte du libéralisme contre l'Eglise.
Le prince Napoléon ne craignit pas de dévoiler toute sa tendresse béate pour la Prusse, dans un discours qu'il prononça quinze jours avant Sadowa, à la suite d'un festin, et qui fut reproduit, sans désaveu de sa part, dans tous les journaux du temps :
... On a eu trop d'hésitation et de prudence ; on aurait dû franchement s'alliera la Prusse et à l'Italie depuis un an. L'empire, c'est le triomphe de la démocratie moderne, de la Révolution ; or, quel est le programme de cette Révolution? C'est d'abord la lutte engagée contre le catholicisme, lutte qu'il faut poursuivre et clore ; c'est la constitution des grandes unités nationales, sur les débris des Etats factices et des traités qui ont fondé ces Etats ; c'est la démocratie triomphante ayant pour fondement le suffrage universel, mais qui a besoin pendant un siècle, d'être dirigée parla forte main des Césars; c'est la France impériale au sommet de cette situation européenne ; c'est la guerre, une longue guerre, comme condition et instrument de cette politique.
Or le premier obstacle à vaincre, c'est l'Autriche. L'Autriche est
le plus puissant appui de rinlluence catholique dans le monde ' elle représente la forme fédérative, opposée au principe des nationalités, unitaires ; elle est le repaire du catholicisme et de la féodalité ; il faut donc l'abattre et l'écraser. L'œuvre a été commencée en 1859; elle doit être achevée aujourd'hui.
La France impériale doit rester l'ennemie de l'Autriche ; elle doit être l'amie et le soutien de la Prusse, la patrie du grand Luther, et qui attaque l'Autriche par ses idées et par ses armes ; elle doit soutenir l'Italie, qui est le centre de la Révolution dans le monde, ei> attendant que la France le devienne, et qui a la mission de renverser le catholicisme à Rome, comme la Prusse a pour mission de le détruire à Vienne. Nous devons être les alliés de la Prusse et de l'Italie, et. nos armées seront engagées dans la lutte avant deux mois...
Ainsi s'exprimait un jacobin qui n'était français, catholique et prince, que par le hasard de la naissance.
Le roi Guillaume marcliait sur Vienne, mais en regardant du côté de Paris. Bismarck l'encourageait avec une sorte d'exaltation: « Sire, victoire complète ici et bonnes nouvelles d'Italie! — Comment, d'Italie? Mais l'Italie est battue... — Heureuse défaite, Sire. Si l'Italie s'était montrée capable de se tirer d'affaire toute seule, son tuteur s'occuperait moins d'elle et d'avantage de nous. — Enfin est-il possible qu'il nous laisse faire jusqu'au bout ? — Sire, tout est possible, et nous savons que lui et son cousin ont des idées à eux. »
S'il arrivait à Guillaume d'exprimer sa surprise de tant de chances favorables échues à ses ambitions : « Sire, affirmait Bismarck, vous êtes l'élu de Dieu ! » Et le mystique monarque, le pontife éperonné du piélisme protestant, citait quelque verset biblique et ressentait une vertueuse et croissante ardeur pour dépouiller tous ses parents et voisins, et pour abattre les Philistins que Dieu lui livrait.
La maison de Hohenzollern, en effet, s'est toujours considérée comme le boulevard du protestantisme dans le nord et son épée dans le midi.
1 Où le prince Napoléon avait-il donc étudié l'histoire de son pay-s ? Il attribue ici à TAutriche un rôle que le monde entier reconnait avoir été, depuis trois siècles, et être encore, celui de la France.
Si elle parut tolérante durant les soixante-dix premières années de ce siècle, ce fut à cause du plan qu'elle poursuivait contre TAutriche, qu'elle visait à expulser de TAllemagne. Il fallait garder le masque, a dit le député Lasker, un des chefs de cette politique, <■< tant que Tédifice de l'empire allemand ne serait pas arrivé sous toit ». M. de Bismarck lui-même est moins étranger qu'on ne pense aux passions religieuses \
Mais sur cet instant psychologique de la déchéance nationale de la France, il faut laisser la parole aux témoins occulaires, seuls capables de nous expliquer l'inexplicable. Citons d'abord le maréchal Randon :
On invoqua une raison, qui depuis a été souvent reproduite, pour justifier notre abstention dans un moment où la nécessité d'une •action énergique devait être reconnue par tous les patriotes clair»
1 Un personnage politique important, membre du Reichstag, mais qui préférerait infiniment siéger à la Chambre des .léputés français (on devinera pour ■quel motif il désire n'être pas désigné autrement au public) écrivait en 1870, à propos de Pie IX, sa vie, son histoire, son siècle.
« M. Emile Keller a eu parfaitement raison do dire que M. Villefranche est trop indulgent envers la Prusse. Ignore-t-il donc que la haine de l'Eglise catholique est la principale tradition des Hohenzollern'? C'est par eux que des professeur~-i prussiens ont envahi peu à peu toutes les universités de l'Allemagne catholi(|ue; its ont cherché surtout à s'emparer des chaires d'histoire, et ils y ont réussi ; par eux aussi l'hérésie a circonvenu et perdu le vaniteux Dôllinger, et séduit plusieurs des Hohenlohe. On va jusqu'à affirmer que le roi Maximilien de Bavière fut corrompu systématiquement, durant un séjour de deux semaines à la cour (le Berlin, au moment où il devait épouser une princesse d'Autriche.
« L'histoire de la reine douairière de Prusse, morte en 1873, donne une juste idée des sentiments intimes de la famille des Hohenzollern. Celte princesse était bavaroise, et par conséquent catholique ; elle répugnait beaucoup à épouser un protestant dans la |)ersonne du prince royal de Prusse, frère et prédécesseur de Guillaume I"'. Enfin, après de longues négociations, le mariage eut lieu, à la ■condition expresse que la future reine ne serait point gênée dans l'exercice du culte où elle était née. Or, quoique son royal époux fût le plus tolérant des Hohenzollern, à peine fut-elle arrivée à Berlin qu'on s'arrangea pour qu'elle ne put jamais se rendre publiquement à une église catholique. On lui permit de transformer en chapelle la pièce la plus reculée du palais ; c'est là qu'un vicaire de Sainte-Hcdwige vint lui dire la messe, pendant quelque temps ; mais elle était obligée d'assister tous les dimanches, avec la famille royale, au prêche protestant •du Dôme. On renvoya en outre , peu à peu, son entourage bavarois, pour ne laisser auprès d'elle que des protestants. La pauvre femme résista quelques années à cette pression, puis elle finit par cesser d'être catholique.
« Quant à Bismarck il appartient au protestantisme orthodoxe ; sceptique et
.voyants. On prétendit que le ministre do la guerre avaît formellement déclaréà l'Empereur que nous n'étions pas prêts. Si le Maréchal a prononcé ces paroles, il n'aura fait qu'accomplir un devoir rigoureux de sa charge et affirmer une vérité élémentaire : qu'on ne passe point du pied de paix au pied de guerre en vingt-quatre heures. Mais ce qui est d'une exactitude absolue, c'est qu'il assura pouvoir en un mois réunir sous les drapeaux quatre cent cinquante mille hommes, défalcation faite des armées d'Afrique, du Mexique, de Rome, et qu'il mettrait immédiatement en marche quatre-vingt mille hommes. A quoi le ministre des affaires étrangères, parfaitement renseigné sur l'épuisement momentané de la Prusse, répondit : Quatre-vingt mille hommes, c'est trop ; quarante mille suffisent ; des gardes-champêtres sufTiraient. » Ces derniers mots n'étaient pas l'expression d'une jactance ridicule, mais l'affirmation de ce fait que la seule déclaration de la France d'intervenir dans le débat, et, au besoin d'y intervenir les armes à la main, aurait sufTi pour tout changer.
brutal en politique, c'est avec passion qu'il a servi les haines à la fois sectaires et maçonniques de Guillaume I", jusqu'à ce que l'un et l'autre rencontrassent sur leur chemin la résistance invincible des consciences catholiques.
« Le 14 avril 1874, dans les débats sur la loi qui suspendit le traitement du clergé catholique, le comte de Malzahn, député conservateur protestant, ayant déclaré c|u'il voterait pour cette loi, parce qu'elle n'atteindrait que les catholiques sans toucher aux droits du culte évangélique, Bismarck répondit : t Je dois exprimer la joie profonde que me cause la déclaration de l'honorable préopinant; si, dès le début du conflit religieux, le parti conservateur s'était placé sur ce terrain, s'il eut appuyé le gouvernement au nom du culte évangélique, je ne me serais jamais trouvé dans la douloureuse nécessité de me séparer du parti conservateur.
« La séanca du 5 décembre 1874 fit encore mieux ressortir l'absence da scrupules et la profondeur de la haine dans ce ciuur ulcéié. 11 s'agissait d'obtenir la suppression du budget de la légation prussienne près le Saint-Siège. Bismarck osa accuser la cour de Rome d'avoir élé l'alliée de la France et, qui est pis, de la Révolution dans la guerre de 1871 ; il prétendit que si le concile avait élé clos si brusquement, c'était pour laisser toute liberté d'action à Napoléon III ; et, comme il fallait des faits à l'appui de cette singulière assertion, il prêta à M^ Méglia, alors nonce à Munich, cette parole mensongère : « Nous n'avons plus d'espoir que dans la Révolution. » Au moment où le chancelier proféra cette odieuse calomnie, un saisissement étrange s'empara de sa personne. On le vit pâlir, balbutier, recourir quatre ou cinq fois à son verre d'eau avant de retrouver une contenance et les mots qu'il cherchait. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front; nous tenons ces détails de témoins oculaires. Tout le parlement en fut frappé : mais l'abbé Majunke, directeur du journal catholique la Germania fut le seul qui se permit d'en entretenir le public. Aussi M. Majunke, qui se trouvait sous le coup d'une condamnation pour offenses envers le tout puissant chancelier, fut-il mandé immédiatement au bureau de police, d'où il passa à la prison, malgré son inviolabilité de député et les protestations du Reichstag. »
Une intervention française eût fait courir à la Prusse de sérieux dangers ; car les 120.000 Autrichiens victorieux de Custozza allaient, en huit jours, être rendus à Vienne, et une grande partie de l'Allemagne, dans le sud, en Saxe, sur le bord du Mein et dans le Hanovre, était exaspérée contre l'agression prussienne. Mais on ne voulait pas à Paris de cette intervention, et pour expliquer une inaction inexplicable, on prétendit que l'état de nos forces ne permettait pas une politique aussi résolue. Le public, les cours étrangères elles-mêmes, furent trompés par cette assertion erronée, et l'on resta sur cette opinion parce que le Maréchal a été condamné à garder le silence pour couvrir d'autres responsabilités <.
Le meilleur témoignage en faveur de la justesse de vue des ministres de la guerre et des affaires étrangères, c'est celui qui leur a été donné par Bismarck lui-même, après nos désastres de 1870. II a dit devant le parlement allemand :
Après la bataille de Sadowa, l'empereur Napoléon fit entrevoir son immixtion ; l'apparition de la France sur le théâtre de la guerre nous eût exposés à perdre nos succès. Bien que la France eût alors peu de forces disponibles, l'addition d'un corps français eût suffi à faire des nombreuses troupes de l'Allemagne du sud, qui avaient un matériel excellent, mais sans organisation, une très bonne armée, qui nous aurait aussitôt forcés à couvrir Berlin et à renoncer à tous nos succès en Autriche.
Le comte de Beust a ajouté à cet aveu le curieux récit d'une conversation qu'il eut avec Guillaume P"" lui-même en
* Toutes ces assertions du maréchal Randon sont corroborées par celles que l'on trouve dans l'ouvrage de M. le comte Bernard d'Harcourt : Les quatre ministères de M. Drouyn de Lhuis, et dans les mémoires de M. le comte de Beust, alors premier ministre de Saxe, intimement mêlé, lui aussi, à ces grands événements.
Avant de livrer à la publicité les Mémoires du maréchal Randon, la maréchale, jalouse de conserver exempte de tout reproche la réputation de l'époux qu'elle venait de perdre, soumit à M. Drouyn de Lhuis, pour savoir ce qu'il en pensait, les passages de ces mémoires se rapportant à l'année 1866. M. Droujn de Lhuis, après les avoir lus, les approuva entièrement, les reconnut parfaitement conformes à la vérité, et fit seulement modifier quelques expressions qui ne lui paraissaient pas suffisamment énergiques. Gomment donc, alors, pourrait-on croire au langage qui lui a été prêté récemment par un sénateur, lui faisant dire qu'il aurait voulu une intervention, mais que le général ministre de la guerre avait déclaré à. l'Empereur que l'armée n'était pas en état de fournir quatre-vingt mille hommes, et que le ministre des finances n'avait pas d'argent pour subvenir en ce moment à une pareille démonstration ?
1871, et qu'il a consignée, à cette époque, dans un rappori officiel à l'empereur d'Autriche,
La pensée de Sa Majesté (Guillaume h^) est que la France a consommé sa ruine dès 1866, attendu que Napoléon pouvait et devait attaquer l'armée prussienne par derrière. En 1866, lui, roi de Prusse, ne voulait pas croire à la vraie neutralité de la France, et ce n'était qu'après une longue résistance qu'il avait consenti à dégarnir la frontière rhénane. Aussi avait-il toujours conservé, disait-il, beaiv» coup de reconnaissance à Napoléon III.
Il y parut à Sedan !
Cependant l'ardeur de conviction des deux ministres finit par entraîner la plupart des quelques hésitants, et par fixer les irrésolutions de l'Empereur. Il fut décidé que l'ordre de la mobilisation serait lancé, qu'une armée d'observation de 80.000 hommes se réunirait sur le Rhin, sous le commandement du maréchal de Mac-Mahon, que le Corps législatif serait convoqué, et que toutes ces résolutions seraient annoncées au pays par le Moniteur du lendemain.
Rassurés dans leurs inquiétudes, les deux ministres se retirèrent et l'on peut croire qu'ils dormirent peu. Le lendemain à leur réveil, chacun de son côté, ainsi que l'un et l'autre l'ont dit, ils demandèrent, non sans émotion, mais avec pleine confiance, le Moniteur universel, l'ouvrirent et n'y trouvèrent rien.
Ils coururent aux Tuileries, exprimèrent leur surprise et leur douleur. L'Empereur garda le silence, ou balbutia de nouveau que peut-être on n'était pas prêt ; mais ils surent que, dans la soirée, très tard après le conseil des ministres, le prince Napoléon était revenu, accompagne de MM. Rouher et de La Valette, et que leurs communes instances, aidées des secrètes et obstinées complaisances du souverain pour sa chère Italie, avaient obtenu que le décret fût retiré de l'impression,
« Sire, s'écria le Maréchal avec amertume, en apprenant ce revirement, ce n'est pas l'Autriche qui a été battue à Sadowa, c'est la France ! » — Pour moi, ajouta M, Drouyn
de Lhuis, dans ces conditions je ne puis plus rester aux affaires ! » Il se retira effectivement quelques semaines après, mais non sans avoir fait de nouvelles tentatives.
Cinq jours plus tard, le 11 juillet, il remit à TEmpereur, sur les réformes fédérales proposées par la Prusse, un mémoire où il démontrait que, si ces réformes s'accomplissaient, l'Allemagne entière se trouverait absorbée par la Prusse.
L'empereur François-Joseph, ne recevant rien de Paris, céda à ses malheureuses habitudes de découragement. Dès le 6 juillet au matin, il se détermina à demander la paix. Toutefois un des vaincus, le comte de Buol, qui possédait sa confiance, obtint un sursis afin de tenter un dernier effort. Il partit en qualité de négociateur confidentiel. Il dit dans ses mémoires :
Napoléon était alors très souffrant de sa maladie de la prostate ; son aspect et même ses dispositions intellectuelles accusaient son état. Il ne cessait de balbutier comme un enfant : « Je ne suis pas prêt à la guerre... »
Ce fut en vain que je lui adressai les paroles suivantes : o Je ne demande pas^Sire, que vous fassiez la guerre; il ne s'agit pas décela. Vous avez cent mille hommes à Châlons : dirigez-les sur la frontière ; faites partir une escadre pour la mer du Nord ; c'est tout ce qu'il faut. La ligne d'opération de l'armée prussienne est déjà trop étendue pour que celle-ci ne soit pas obligée de faire halte ; à Vienne, à Munich, à Stuttgard, on reprend courage et l'Allemagne vous accepte avec reconnaissance comme médiateur. Si vous ne faites pas cela, vous aurez peut-être vous-même la guerre avec la Prusse dans cinq ou six ans, et alors je vous promets que toute l'Allemagne marchera avec elle contre vous. »
M. Lefèvre de Béhaine, notre chargé d'affaires à Berlin, écrivait de son côté :
M. de Dalwigk, chef du cabinet de Darmstadt, me dit que la France devrait entrer dans le Palatinat et les provinces rhénanes ; il m'aassuréque nous n'y trouverions ni haines, ni préjugés nationaux si difficiles à surmonter. 11 m'a parlé de l'immense effet que produirait une démonstration hardie de la France sur l'esprit de ces populations du Midi, qui ne sont encore aujourd'hui qu'étourdies et stupéfaites par les victoires de la Prusse. J'ai demandé à M. de Dalwigk s'il n'exprimait pas une opinion personnelle. M. de Dalwigk
m'a affirmé que son collègue de Bavière, M Von der Pfordten, jugeait la situation absolument comme lui. L'entrée immédiate de troupes françaises dans le Palatinat rendrait aussitôt aux populations le courage de résister à la Prusse,
On apprenait vers le même temps que les Prussiens étaient décimés en Bohême par le choléra et la fièvre, que 40.000 des soldats autrichiens de Custozza arrivaient à Vienne, que l'archiduc Albert allait prendre le commandement en chef et que les Autrichiens qui évacuaient l'Italie, s'étant retournés pour modérer la marche en avant de Victor-Emmanuel, lui avaient infligé un nouvel échec à Visco.
Rien de tout cela n'eut la puissance de prévaloir contre le prince Napoléon, qui disait dans une note datée du 14 juillet:
Dans sa précipitation à rédiger sa précédente note à l'Empereur sur la situation actuelle, le prince Napoléon croit ne pas avoir insisté assez sur la situation fâcheuse que ferait à l'Empereur une politique pouvant amener une rupture avec la Prusse et l'Italie. Avec l'Italie, ce serait la négation de toute la politique impériale, ce serait défaire ce que l'Empereur a si glorieusement fait en 1859, ce serait rejeter l'Italie à moitié mutilée et exaspérée aux pieds de l'Autriche. Cette politique serait désastreuse. Vis-à-vis de la Prusse, la question est beaucoup plus délicate. Sans doute, une partie de 'l'opinion publique serait très facilement entraînée à une guerre avec les Prussiens, mais d'un autre côté il faut s'attendre à ce que M. de Bismarck, menacé sérieusement sur ses derrières par la France, jouerait son va-tout et, cessant d'être Prussien, se faisant tout à fait Allemand, ferait un appel aux passions militairesde toute l'Allemagne. Quelles conséquences terribles entraînerait un tel acte! Sans doute la France est forte, et l'Empereur peut beaucoup obtenir d'elle, mais, en envisageant froidement la situation, quel serait le motif de la guerre contre la Prusse et toute l'Allemagne ? Ce serait au nom de l'équilibre européen que l'Empereur marcherait contre un peuple qui ne veut rien nous prendre, qui ne veut que s'organiser à l'intérieur comme il l'entend. Ce serait donc une guerre contre le principe des nationalités, contre les principes libéraux, contre la volonté de l'Allemagne de s'organiser intèrieureinent.
Pour ceux qui rêvent pour l'Empereur le rôle de la réaction et du cléricali&me européen à faire triompher par la force, ils doivent pousser à une alliance avec ce cadavre autrichien et à une guerre contre TAllemagne, la Prusse et l'Italie ; mais ceux qui voientjdans
Napoléon III non le modérateur de la Révolution, mais son chef éclairé, ne désertant jamais les grands principes de nationalité et de liberté qu'il a pour mission de faire triompher en Europe, et qui seront sa véritable grandeur dans la postérité, ceux-là seraient bien inquiets le jour où il entrerait dans une politique qui, même dût-elle triompher par la force, serait le renversement de la véritable grandeur et de la gloire de Napoléon III.
Quant à M. Rouher, il ne faut pas chercher les motifs de ses préférences dans des considérations d'ordre supérieur : il ne voulait pas déplaire au prince Napoléon el à quelques autres amis ; rien de plus. On a parlé des relations d'affaires du ministre d'Etat avec les principaux financiers de cette époque ; mais les suppositions malveillantes paraissent ici mal justifiées *.
1 Sans doute M. Rouher rencontrait à chaque pas sur sa route les occasions de faire en toute sécurité une immense fortune. Mais il vivait simplement et en bon père de famille au milieu des siens, qui avaient pour lui autant d'admiration que de tendresse. Quelques rares et très sûrs amis pénétraient seuls dans son intimité ; cette vie modeste lui permit de grossir, par l'épargne, son patrimoine de famille. M. Rouher était arrivé anisi à une honorable aisance qui fut, on peut l'affirmer, le fruit de son travail et la conséquence naturelle d'une bonne gestion.
En France, à Paris surtout, les impressions furent vives et contradictoires comme à la cour.
L'histoire doit être impersonnelle ; le narrateur de celle-ci évite donc de se mettre lui-même en scène ; cependant les anecdotes ont leur prix.
Modeste chef d'un bureau télégraphique à Paris, en juillet 18G6, j'étais de ceux qui entrevoyaient avec une clarté saisissante les conséquences désastreuses de l'alliance italo-prussienne, bien que je fusse loin, assurément, de les prévoir aussi terribles. Après la nouvelle de Sadowa, je restai trois nuits sans pouvoir fermer les yeux. J'avais des camarades qui ne dormaient pas toujours non plus : ils firent un punch en l'honneur de la Prusse.
Le 5, au moment où la Bourse montait si effrontément, je rencontrai Louis Veuillot, chez le libraire Palmé, rue Saint-Sulpice.
— Est-il Vrai, me demanda-t-il, que l'Empereur consent à la victoire de la Prusse ?
— Hélas ! répondis-je.
— L'Empereur trahit son fds, reprit avec énergie Louis Veuillot.
— Et il trahit aussi les nôtres, ajoutai-je, car il va falloir changer tout notre système de recrutement.
Mais que pouvions-nous sur la marche des événements ? Le journal de Louis Veuillot était supprimé, et moi j'étais loin de supposer que je serais journaliste un jour. Nous pouvions à peu près ce que peut le souffle des spectateurs sur la marche d'un ballon qui passe à mille mètres en l'air.
Néanmoins la chaleur des angoisses patriotiques du grand écrivain ayant
Le Moniteur annonça donc que l'Autriche se déclarait prête à traiter. La note officielle était conçue en ces termes :
Un fait important vient de se produire.
Après avoir sauvegardé l'honneur de ses armes en Italie, l'empereur d'Autriche, accédant aux idées de l'empereur Napoléon dans sa lettre adressée, le H juin, à son ministre des affaires étrangères, cède la Vénétie à l'empereur des Français et accepte sa médiation pour amener la paix entre les belligérants.
L'Empereur, s'empressant de répondre à cet appel, s'est immédiatement adressé aux rois de Prusse et d'Italie pour amener un armistice.
Ainsi non seulement Napoléon III consentait à sa propre déchéance, mais il y présidait. Bien plus, pourrait-on le croire si cela ne résultait de documents officiels ? — il proposait
exalté les miennes, j'allai trouver le soir même le seul homme politique en place que je connusse un peu : c'était un conseiller d'Etat, directeur de l'imprimerie impériale, M. Anselme Petetin :
« Souffrez, lui dis-je, que je vous expose une considération dont je suis obsédé et que je vous supplie de la soumettre à l'Empereur. Elle est très simple. La Prusse, n'ayant pas vingt millions d'habitants, a pu mettre en ligne une armée égale à celle des puissances qui en ont quarante ; comment cela ? parce que chez elle tout le monde est soldat. Si on la laisse se doubler en population, son armée sera double de la nôtre, à moins qu'elle ne renonce à son système militaire ; peut-on espérer d'elle cette renonciation ?
— Non, répondit M. Petetin, c'est grâce à ce système qu'elle a vaincu.
— Peut-on la lui imposer .''
— Encore moins ; ce serait la guerre.
— Alors il ne nous reste à nous mêmes qu'à accepter la suprématie de la Prusse, â moins que' nous n'adoptions, à notre tour, le service militaire universel. Cherchez une autre alternative... Moi je n'en découvre point. Mais croyez-vous que la France accepte sans murmurer ce fardeau écrasant du « tout le monde soldat? » Croyez-vous que la popularité de l'Empereur lui-même soit assez forte pour y résister?
M. Petetin, très frappé de ces conséquences évidentes et immédiates de l'agrandissement excessif de la Prusse, me dit qu'il devait voir Sa Majesté le lendemain, qu'il avait à lui porter des épreuves de VHistoire de César, et qu'il en profiterait pour aborder la question qui nous préoccupait tous.
Il tint parole.
Je revins le surlendemain 7, et demandai des nouvelles.
— J'ai vu l'Empereur, raconta M. Petetin ; j'ai même pu lui parler. II m'a écouté avec sa bienveillance, mais aussi avec son impassibilité ordinaire. J'avais fini, j'attendais une réponse, lorsque Son Altesse impériale le prince Napoléon est entré, l'air radieux et la main fendue. Je me suis levé, on ne m'a pas retenu ; j'ai pu seulement surprendre un geste de Sa Majesté qui semblait dire : Tan* pis ! j'ai mon étoile !