CHAPITRE XXII
Un Hohenzollern a Bucharest. — Annexion du Luxembourg MANQUÉE. — Catastrophe finale au Mexique. — L'Armée
FRANÇAISE RÉORGANISÉE SUR LE PAPIER. — EXPOSITION UNIVER- SELLE DE 1867.
Au moment même où, pour la première fois peut-être, le cabinet de Berlin concevait l'idée qu'il serait possible de duper à fond Napoléon III, celui-ci encore tout puissant dans les affaires générales de l'Europe, donnait une importante preuve de bienveillance à la maison de Hohenzollern, dont le roi de Prusse était le chef.
Une révolution avait éclaté à Bucharest, capitale de la Valachie et de la Moldavie, réunies sous le gouvernement du prince Couza. Elle eut pour origine une discussion sur les biens des couvents grecs. Malgré la Russie qui appuyait les réclamations des moines, Couza sécularisa tous ces biens, offrit une idemnité de cent cinquante millions de francs aux dépossédés, et rendit l'Eglise roumaine indépendante du patriarche de Constantinople, comme l'étaient déjà les églises de Russie et de Grèce, C'était créer un schisme dans un schisme ; cette révolution religieuse souleva de graves mécontentements. Couza eut beau modifier la Constitution et faire consacrer cette modification par un plébiscite où le pays lui donna une énorme majorité (713,000 oui contre 50.000 non), une conspiration militaire se forma et, dans la nuit du 23 février 1866, Couza, surpris dans son palais, fut enlevé, forcé d'abdiquer et disparut de la scène politique.
L'Assemblée législative roumaine, après avoir inutilement
offert la succession de Couza à un frère du roi des Belges, appela au trône le prince Charles de Hohenzollern-Sigmaringen, cousin du roi de Prusse. Il y eut un plébiscite, naturellement favorable (20 avril 1866). Mais la conférence, assemblée à Paris, déclara ce choix contraire aux traités (3 mai) ; et le prince Charles hésitait fort à se rendre à Bucharest, lorsque Napoléon III, qui croyait aux plébiscites, lui donna ce conseil : « Laissez la conférence paperasser ; partez pour la Ivoumanie; afin de sauver les apparences, arrivez-y incognito, mais que cet incognito soit rompu dès votre arrivée, et qu'il ne vous empêche pas de recevoir des ovations, puis de prêter serment à la Constitution ; quand vous aurez pour vous le fait accompli, le temps se chargera du reste, car personne n'est disposé à recommencer la guerre d'Orient à propos de.« Principautés. «
Le prince comprit, se fit acclamer à Bucharest [2-2 mai 1866) et resta à la tête de ces provinces, sous le titre de Charles I", prince de Roumanie, qu'il devait bientôt échanger contre celui de roi.
Avant de quitter ces pays d'Orient dans lesquels notre sujet ne nous ramènera plus, notons une autre méprise politique, un peu antérieure et beaucoup plus grave, commise par Napoléon III en Bulgarie.
Le peuple bulgare, exploité et méprisé par le clergé grec, s'était détaché du siège patriarcal, dit orthodoxe, de Constantinople et projetait de retourner en masse à l'unité romaine.
Une telle perspective ne pouvait que déplaire extrêmement à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Le testament de Pierre I" ne permet pas aux tsars de détourner leurs yeux de Constantinople ; or une Bulgarie ou une Roumanie catholique seraient un sérieux obstacle entre eux et cette future capitale de leur immense empire ; ils ne sauraient donc les tolérer, moins par zèle religieux que par ambition nationale.
Les mêmes considérations auraient dij rendre, au contraire, très favorables aux progrès du catholicisme le long des Balkans et du Danube la Turquie, l'Angleterre, l'Autriche et la
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France, dont les vues étaient sur ce point directement opposées à celles de la Russie, puisque toutes elles se proposaient de lui barrer le chemin de Constantinople. Mais la Turquie n'osait rien faire toute seule ; en Angleterre, les préjugés protestants obscurcissaient la clairvoyance politique ; en France, Napoléon III ne voulut pas contrecarrer, pour une question d'apparence secondaire, la politique de la Russie ; il lui laissa donc carte blanche.
M^i' Sokolski, sacré à Rome comme évêque des Bulgares unis, était à peine de retour dans sa patrie qu'il fut enlevé nuitamment, transféré en Russie, et enfermé dans la forteresse de Kiew. Le mouvement religieux bulgare avorta; de trois millions, le nombre des Uniates tomba à quelques dizaines de milliers, qui seuls persévérèrent. On put ainsi constater une fois de plus un état d'âme très général en Orient. La recherche de la vérité pour elle-même y est chose à peu près inconnue ; les questions de religion sont avant tout des questions de nationalités.
Le pape Pie IX fît vainement appel à la bienveillante intervention des souverains catholiques, particulièrement de François-Joseph et de Napoléon. Il n'obtint que de vagues promesses, et la cause de la justice et de la liberté religieuse fut sacrifiée, aussi bien que la prévoyance politique. Les princes catholiques avaientassez d'affaires présentes et pressantes pour se croire dispensés des prévisions à échéances lointaines.
Au printemps de ISGT, Napoléon III se crut enfin au moment de toucher le prix de tant de complaisances envers les Hohenzollern ; satisfaction d'amour-propre plutôt que compensation sérieuse; mais il se faisait plus modeste de jour -en jour et retranchait sans cesse de ses exigences de la veille. Il s'agissait de l'annexion, volontaire et sans violences, du grand-duché de Luxembourg.
Cette compensation même lui fut refusée. Le Luxembourg ne faisait pas partie de la Hollande. Son unique rapport avec elle était d'avoir pour souverain, sous
le nom de Grand-Duc, le même prince qui portait en Hollandele titre de Roi. Il faisait partie de la Confédération germanique. La forteresse de la ville de Luxembourg était forteresse fédérale ; en cette qualité elle était occupée par une garnison prussienne. Quand la Confédération germanique se trouva dissoute par la victoire de la Prusse, le Luxembourg, ainsi que le Limbourg, — deux provinces à moitié françaises, par la langue et les souvenirs historiques, — se considérèrent comme dégagés du lien fédéral allemand. La chose allait de soi pour le Limbourg, qui était en réalité néerlandais, trop éloigné de la France et sans valeur stratégique pour la Prusse. Mais pour le Luxembourg la situation était différente.
L'empereur Napoléon fit représenter confidentiellement à Guillaume III, roi de Hollande et Grand-Duc, quelle source d'embarras pourrait être un joui- pour lui et pour son peuple l'installation armée sur son territoire d'un voisin aussi puissant et aussi dépourvu de scrupules que l'était le roi de Prusse. Guillaume III se laissa aisément persuader; il jugea prudent de céder, moyennant indemnité, ce qui infailliblement lui serait enlevé un jour par la force ; le peuple hollandais ne répugnait pas non plus à se séparer du Luxembourg» pour échapper aux complications dont il se sentait menacé à cause de lui. Quand tout parut réglé en principe, au mois de janvier 18G7, comme on ne pouvait rien conclure sans la Prusse, Bismarck fut informé officiellement par les deux principaux intéressés. Avisé déjà officieusement, il avait déclaré qu'il ne se mêlerait point de ce qui se tramait à la Haye ; que, le fait accompli, il ferait de son mieux pour le faire accepter par son souverain, mais que jusques-là il importait que le roi de Hollande s'abstînt de consulter son cousin de Berlin, Il recommanda aussi la discrétion vis-à-vis du public jusqu'à la clôture du Reichstag. « Ne me mettez pas» dit-il, en lutte avec les idées étroites du parti féodal. »
Mais en même temps il préparait sous main une manifestation énergique contre le projet. *
Son bonheur extraordinaire le servit encore, dans cette circonstance, et lui assura tous les profits de sa duplicité sans lui en donner l'apparence et l'odieux.
A la Haye, tout marchait à souhait. On avait fini par persuader complètement le roi Guillaume des Pays-Bas, en lui affirmant qu'on était d'accord avec Berlin. Déjà des agents politiques parcouraient le grand-duché pour préparer lespopulations et constituer des comités de propagande française ; l'Empereur avait écrit au Roi et on allait aboutir^ quand les Chambres se réunirent à Paris.
L'inévitable et fatal rhéteur qui avait nom Jules Favre demanda à interpeller sur les bruits qui couraient à proposdu Luxembourg. L'interpellation ne fut pas autorisée, mais il n'en fallut pas davantage pour attirer l'attention de l'Allemagne et de l'Europe. Comme à un signal de trompette, toute la presse allemande entama aussitôt une violente campagne contre la France et, au Parlement de l'Allemagne du Nord^ M. de Bennigsen demanda s'il était vrai que le roi de Hollande, prince d'Orange-Nassau et grand-duc allemand, eût, avec le consentement du Roi de Prusse, trafiqué à prix d'argent d'une forteresse allemande, occupée, en vertu du droit européen, par une garnison prussienne. Bismarck répondit d'une façon évasive :
Je pense, dit-il, qu'on ne prétend pas forcer le gouvernement du Roi à divulguer ses intentions. Le Roi et ses confédérés espèrent qu'aucune puissance étrangère ne portera préjudice aux droits incontestables d'aucun Etat allemand, d'aucune population allemande. Ils croient être assurés de pouvoir défendre ces droits par le moyen de négociations pacifiques, sans jeter l'Allemagne dans une guerre nouvelle.
L'incident parlementaire fut clos, mais l'émotion publique s'en accrut, et un moment on pensa que la guerre allait être déclarée. Le roi de Hollande, épouvanté, retira ses promesses. Napoléon hésita à accepter ce retrait; il dépensa, fiévreusement près de cent cinquante millions en armements. La crainte de faire échouer l'Exposition universelle qui allait s'ouvrir l'arrêta, non moins que la certitude de n'être pas-
aidé par rAutriche, tout occupée à panser ses trop récentes blessures. D'autre part, Bismarck ne tenait pas à faire la guerre à cette époque, ni pour ce motif. Il ne se dissimulait pas que le prétexte serait mal choisi, qu'il ne pouvait sérieusement contester au roi de Hollande le droit de soustraire le Luxembourg aux obligations d'un pacte fédéral que la Prusse elle-même avait brisé, et qu'il aurait contre lui, sinon les gouvernements, au moins l'opinion publique de toute l'Europe.
Napoléon, bien désabusé cette fois sur l'amitié du roi de Prusse et les protestations de son ministre, comprit que le plus sage était de réduire ses prétentions au seul point indiscutable : l'évacuation de la forteresse par la garnison prussienne. Là-dessus toutes les puissances furent immédiatement d'accord avec lui ; toutes étaient décidées à reconnaître le droit du roi de Hollande de n'être pas forcé de conserver chez lui des troupes étrangères, sous prétexte qu'il avait existé autrefois une Confédération germanique. Sur la demande officielle de Guillaume HI, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, l'Italie, la Belgique, la France et la Prusse se firent représenter à une Conférence qui se réunit à Londres le 7 mai 1867. Le 11, les plénipotentiaires signèrent un traité qui déterminait définitivement la situation du Luxembourg et même celle du Limbourg. L'union personnelle du Luxembourg avec la Hollande fut maintenue et sa neutralité fut placée sous la garantie des puissances signataires du traité; la forteresse devait être évacuée par la garnison prussienne aussitôt après l'échange des ratifications, puis démantelée, mais le Grand-Duché fut maintenu dans le Zollverein. Quant au Limbourg, il fut déclaré partie intégrante de la monarchie hollandaise et placé définitivement en dehors de la Confédé- Tation germanique.
La guerre était évitée, c'était le point important pour tout le monde. Aux deux motifs mentionnés plus haut, qui firent reculer le gouvernement français, il faut ajouter la divulgation que fit Bismarck, les 19 et 23 mars 1867, des traités secrets
conclus, par la Prusse, sept mois auparavant, avec les Etats allemands du Sud. L'Empereur, auquel ces Etats s'étaient adressés Tannée précédente afin d'avoir son appui dans leurs négociations! avec la Prusse, avait cru jusqu'alors qu'ils n'attendaient qu'un signe de lui pour joindre leurs troupes aux siennes. M. de Bismarck tint à le désabuser.
Les journaux officieux des Tuileries ne manquèrent pas -d'exalter la victoire de la diplomatie impériale, mais ils se ■gardèrent bien de rappeler combien elle coûtait de millions dépensés en armements inutiles, cette victoire toute platonique. Ce qui était plus grave encore, c'était que la malencontreuse affaire du Luxembourg, en surexcitant la fibre patriotique en Allemagne, avait désarmé l'opposition du Reichstag contre les envahissements du militarisme prussien. « Si l'étranger veut profiter de nos luttes intérieures pour changer sa situation vis-à-vis de nous, s'était écrié M. de Bennigsen, il n'y a plus d'Allemands du Nord ni d'Allemands du Sud, toute l'Allemagne est debout derrière son chef armé, qui est le Roi de Prusse ! »
Mais un fait inexplicable, un fait où le vrai cesse d'être vraisemblable et, ajouterons-nous au risque de faire sourire ceux qui ne croient pas comme nous à la justice de Dieu s'exercant dans les choses humaines, un fait en quelque sorte surnaturel, c'est que Napoléon III sachant, désormais, •comme tout le monde, que k guerre était seulement retardée, qu'elle ne pourrait être évitée un peu plus tôt ou un peu plus tard, et qu'il aurait alors sur les bras toute l'Allemagne organisée à la prussienne ; c'est que Napoléon III, disons-nous, n'ait pas immédiatement concentré tous ses soins, toutes les ressources de l'Etat, sur la préparation de cette guerre, et qu'il l'ait déclarée sans s'être assuré aucune alliance.
Vers le même temps les journaux belges et allemands avaient annoncé l'heureuse nouvelle du mariage du comte de Flandre, héritier présomptif du trône de Belgique, avec la princesse Marie de Hohenzollern. Le roi Léopold, averti du
projet di traité proposé par la France àB3rlin pour l'annexion de la Belgique, s'était hâté de placer sa dynastie sous l'égide personnelle du roi de Prusse.
Retournons au-delà de l'Atlantique, où nous avons laissé le nouvel empereur du Mexique, Maximilien, se livrer, ainsi que l'impératrice Charlotte, à des songes d'or.
Leur enchantement ne pouvait être de longue durée, une fois les Confédérés de Richmond vaincus et la grande République des Etats-Unis reconstituée dans sa force. Dès l'installation de Maximilien, M. Corwin, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis au Mexique, avait pris un congé. Son départ décelait une hostilité qui ne fut plus douteuse lorsque la Chambre des repi'ésentants à Washington eut voté, à l'unanimité, « son opposition à la reconnaissance d'une monarchie au Mexique ». Le président Abraham Lincoln écrivait dans le même temps à Juarez, l'intraitable champion du parti républicain : « Tenez ferme ; quoique nous ne soyons pas en guerre avec la France, comptez sur nous, sur notre argent, sur nos munitions et sur les enrôlements militaires que nous favorisons. »
Dans ces conditions, la pacification d'un pays déjà si divisé en lui-même était difficile. La bonne grâce des nouveaux monarques y échoua. La sévérité déployée par le général Forey, les contre-guérillas qu'il organisa, les pointes fréquentes qu'il faisait pousser jusqu'aux frontières ne réussirent pas mieux. Juarez échappait toujours. Le trésor public était vide ; le clergé, spolié de ses biens par Juarez et ses prédécesseurs, réclamait avec instances contre les actes accomplis et contre la législation, qui ne pouvait être revisée sans opposition ; la division régnait entre les troupes auxiliaires, belges, suisses, autrichiennes ; elle s'était glissée jusque dansl'état major français. Napoléon III rappela Forey, en le nommant maréchal. Il le remplaça par un des chefs les plus populaires de l'armée, par un homme qui, parti simple soldat à vingt ans, en 1831, était prêt à justifier dans sa personne, à cinquante-quatre, le proverbe si encourageant qai
veut que « tout soldat français porte dans ?a giberne le bâton de maréchal '>.
La plume frissonne entre les doigts de l'historien traçant ici pour la première fois son nom fatal : Bazaine.
Voici le portrait qu'un compagnon d'armes de Bazaine a donné de lui en se reportant à cette époque :
Il avait les faveurs de l'opinion publique ; il avait aussi les bonnes grâces et la confiance du souverain. Sous des allures de bonhomie auxquelles se prêtaient un corps un peu replet et une bonne grosse figure éclairée par des yeux très intelligents, mais qui ne s'ouvraient jamais qu'à demi, il cachait un esprit très délié et très fin, trop fin peut-être. Dans sa longue pratique des affaires arabes, il avait appris non pas les secrets de cette grande diplomatie qui voit les choses de haut et les buts de loin, mais ceux a'une rouerie qui consiste à se mouvoir au milieu des intrigues, pour s'en servir sans paraître s'y mêler. II possédait un courage universellement connu et imperturbable, conservant une impassibilité absolue au plus fort du danger €t affectant, en quelque sorte, la coquetterie de l'indifférence...
Avec sa grande taille de tambour-major, sa mâchoire puissante, indice d'énergie et aussi d'entêtement, ses façons rébarbatives et violentes, le général Forey devait succomber dans cette lutte entre un lion et un renard pourvu lui-même du courage du lion'.
Bazain^, en résumé, manquait non de courage, ni d'intelligence, mais de sens moral. Le sentiment du devoir et de l'honneur lui était inconnu ; il l'a bien montré à Metz, et plus encore peut-être à l'île Sainte-Marguerite, en se refusant à comprendre une trop juste et trop bénigne condamnation et en s'évadant comme un vulgaire malfaiteur.
Grâce à un siège habilement conduit et à l'énergique coopération des généraux mexicains Marquez et Mejia, il enferma dans Oajaca le principal général juariste, Porfirio Diaz, avec toute son armée et l'obligea à se rendre. Mais les Autrichiens chargés de garder ce prisonnier important le laissèrent échapper. On crut savoir que l'empereur Maximilien, mû par une générosité imprudente, avait prescrit de faciliter l'évasion. Porfirio Diaz reprit la campagne et devint bientôt
' Général du Barail, Souvenirs.
plus redoutable qu'auparavant. Maximilien confia la direction supérieure des troupes mexicaines à un Autrichien, le comte de Thun. Des mésintelligences éclatèrent entre celui-ci et les Français. Bazaine mécontent ne s'occupa presque plus que d'intrigues ou de ses affaires personnelles ; il épousa une riche héritière et fit restaurer un château reçu de Maximilien en cadeau de noces. Sa conduite devint tellement inexplicable qu'on lui supposa le dessein secret de perdre Maximilien afin de se faire nommer empereur à sa place. Si étrange qu'elle paraisse, cette opinion s'accrédita dans le corps expéditionnaire ',
Cependant les Etats-Unis reconstitués se trouvaient plus puissants qu'ils ne l'avaient jamais été, puisque, au lieu d'une force armée tout juste suffisante pour faire la police, ilsavaient maintenant à leur disposition, à la suite de la guerre civile, des armées de plusieurs centaines de mille hommes. Aussi était-ce avec une audace à peine diplomatique qu'ils exprimaient leur hostilité envers lEmpire mexicai:i, et qu'ils adressaient à Pai'is notes sur notes pour faire rentrer la France dans la politique de non-intervention. Seulement, comme les Piémontais en Italie, ils entendaient par là écarter qui il leur plaisait, mais non pas eux-mêmes et leurs amis. Le ton devenait agressif, presque insolent. M. Seward écrivait le 12 février 1866 à M, Drouyn de Lhuis :
Les Etats-Unis n'ont aucune preuve satisfaisante que le peuple mexicain ait parlé, et qu'il ait établi ou accepté le prétendu empire qu'on dit avoir été fondé dans sa capitale. Un pareil assentiment ne pouvait être librement donné en i^résence de l'armée française d'invasion... Sans doute l'Empereur des Français est fondé à adopter un autre point de vue; mais celui que je présente n'en est pas moins celui que l'Union a adopté. L'Union ne reconnaît au Mexique, que l'ancienne République...
' Dans uns lettre écrite en janvier 180G, le général Douay, après avoir parlé des rapines éhontées qu'on imputait à Bazaine, ajoute : n Tout ce que je pourrais te raconter en fait d'antcdotes sanglantes ne serait que de l'orgeat en comparaison de ce ([ui se dit tout haut dans les petites comme dans les grandes réunions d'officiers. »
A ne considérer que le point sur lequel notre attention n'a cessé de se concentrer, savoir notre délivrance des embarras du Mexique sans troubler nos rapports avec la France, nous serons charmés, lorsque l'empereur nous donnera, soit par la voie estimée de votre correspondance, soit de toute autre manière, l'avis définitif de l'époque à laquelle finiront les opérations militaires de la France au Mexique.
Les rôles étaient désormais intervertis : Jes Etats-Unis commandaient. Maximilien fut sacrifié. Napoléon III envoya le baron Sâillard en mission à Mexico pour préparer l'évacuation progressive de nos troupes, évacuation inévitable tôt ou tard et que le traité de Miramar avait prévue.
Dans une note du 31 mai 18G6, le gouvernement français servait à Maximilien toutes sortes de bonnes raisons et de belles phrases qui auraient gagné beaucoup à être produites cinq ans plus tôt :
L'Empereur Napoléon a conscience d'avoir aidé à l'œuvre commune. C'est au Mexique désormais qu'il appartient de s'afTirmer. La tutelle étrangère, en se prolongeant, est une mauvaise école et une source de dangers : au dedans, elle habitue à ne pas compter sur soi-même et paralyse l'activité nationale; au dehors, elle suscite des ombrages, elle éveille des susceptibilités. Le moment est venu, pour le Mexique, de répondre à tous les doutes, et d'élever son patriotisme à la hauteur des circonstances difficiles qu'il traverse. Au dedans comme au dehors, les attaques dirigées contre la forme des institutions qu'il s'est données s'affaibliront sans doute graduellement quand il sera seul à les défendre, et demeureront impuissantes contre l'union des peuples et de son souverain cimentées par les épreuves courageusement acceptées et supportées en commun. Ce sera l'honneur de S. M. l'empereur Maximilien et de la nation mexicaine d'avoir ainsi accompli l'œuvre civilisatrice que nous serons toujours fiers d'avoir encouragée et protégée à son début.
La cour de Mexico resta frappée de stupeur. Maximilien s'écria en présence de son entourage : « Je suis joué ! Il y avait, entre Napoléon et moi, une convention formelle sans laquelle je n'aurais jamais accepté le trône ; elle me garantissait le concours des troupes françaises jusqu'à la fin de l'année 18G8. »
Napoléon, voulant prévenir un désastre inévitable, envoyait
■en même temps un ami commun, le général Castelnau, pour dissiper les illusions que Maximilien pouvait garder encore, et le supplier de s'embarquer avec Bazaine. Maximilien faillit céder. Le 7 juillet il tenait une plume pour signer son abdication ; sa femme Tarrêta, lui dit qu'elle voulait tenter un dernier effort, franchir elle-même les mers et aller plaider sa cause à Paris et à Rome : à Paris la prolongation de Toccupation et un secours financier, à Rome l'obtention d'un concordat ecclésiastique. Si elle échouait, l'Empereur viendrait la rejoindre en Europe.
L'Impératrice du Mexique dédaigna de demander l'hospitalité à Napoléon IIL Elle descendit au Grand-Hôtel ; mais dès le lendemain elle se rendit à Saint-Cloud où la cour se trouvait. L'entrevue fut tragique et douloureuse.
Après avoir énuméré ses griefs, la fille du roi Léopold s'emporta au point d'accuser TEmpei-eur d'accomplir sur elle une basse vengeance, par haine de famille : « J'ai eu tort, dit-elle, d'oublier que j'étais du sang des Bourbons et petitefille du roi Louis-Philippe; mais vous n'avez pas oublié, vous, que vous êtes du sang des Bonapartes. » Le soir, sa raison parut l'abandonner tout à fait. Elle se trouvait dans le grand salon du château, entourée de l'Empereur, de l'Impératrice Eugénie et des intimes de la cour,- elle faisait peine à voir, selon l'expression d'un témoin, clans son attitude de veuve prématurée, lorsque, tout à coup, elle se dressa et, dans un geste égaré, demanda à boire.
L'Empereur, tristement, profondément désespéré de ne pouvoir venir en aide à la malheureuse, se leva et avec empressement lui apporta un verre d'eau mélangé de sirop d'orgeat. Charlotte, saisissant le verre, le regarda, tourna ses yeux vers celui qui le lui avait offert 3t, le rejetant avec effroi, eut par tout le corps un long frémissement. Puis, reculant, elle se prit à repousser des spectres imaginaires et murmura, cherchant à fuir, dans un accent de terreur :
— Ils veulent m'empoisonner... ils veulent m'empoisonner!
On lui donna des soins et, le lendemain, elle ne garda nul