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pour l'Autriche des conditions plus dures que celles dont se contentaient la Prusse victorieuse et l'Italie vaincue. Ici il faut citer, malgré sa longueur, la dépêche expédiée de Vienne le 17 juillet par le duc de Gramont, ambassadeur de France, à M, Drouyn de Lhuis, sur la nécessité et la possibilité de s'opposer aux envahissements de la Prusse ; cette dépêche est trop importante, trop décisive pour que nous n'en donnions pas la plus grande partie :
... M. Renedetti est arrivé hier du quartier général prussien... Je lui ai communiqué ce matin le télégramme de Votre Excellence daté d'hier soir et il va reparlir pour le quartier général où il pressera l'acceptation des préliminaires de paix. D'après ce que nous croyons savoir ici, ces préliminaires dépasseraient en quelques points ce que la Prusse demande et il serait possible d'obtenir pour l'Autriche des conditions moins désavantageuses. Si, comme il est permis de le croire, le Cabinet de Vienne est informé que la Prusse exige pour faire la paix moins que ce que nous lui offrons, il ne faudrait pas s'étonner qu'il fît quelque difficulté au premier abord, mais il sera toujours facile dans le cours de la négociation d'arriver à la limite réelle des condition prussiennes.
En ce moment, il se fait des deux côtés des mouvements de troupes assez considérables. L'armée autrichienne qui était à Olmutz et présente environ un effoctif de 112 mille hommes (d'après les rapports qui mont été cités) se replie sur Vienne, dans le but d'opérer sa jonction avec les corps de l'armée du Sud qui arrivent ou qui vont arriver. 11 y a déjà 30 mille hommes à Saint-Polten, et comme on a organisé de 10 à 12 trains par jour, on pourra en avoir environ 80 mille, avec le matériel correspondant, dans quatre jours. Des divisions de cavalerie observent la marche des Prussiens, et on disputera le passage du Danube. Il est également probable qu'il se livrera une bataille entre Vienne et Presbourg...
Tout ce que la Prusse possède de forces militaires est engagé dans cette campagne, en sorte que les derrières de l'armée commencent à se dégarnir à mesure qu'elle avance et c'est une cause d'affaiblissement qui devient d'un certain poids, surtout si la guerre se prolonge encore quelque temps De telle sorte qu'en ce moment on peut dire avec raison que ai la Prusse tient l'Autriche, l'Autriche aussi.de son côté et sous un autre point do vue, tient la Prusse; car jamais la Prusse n'a été et no sera plus désarmée chez elle et sur le Rhin qu'elle ne 1 est aujourd'hui. Cela est si vrai que les Prussiens en convienuonteux-mèmes et que, du Rhin à Berlin, il n'y aurait pas quinze mille hommes à rencontrer.
Si j'insiste sur ce point et si j'appelle l'attention de Votre Excel-
lence sur cet état de choses exceptionnel qui ne se représentera peut-être plus d'ici à longtemp'=;, c'est qu'avec les informations que j'ai et la conviction qui m'anime, je croirais manquer à mon devoir et me reprocherais comme une faute de ne pas faire ressortir aux yeux de mon gouvernement les avantages incalculables qu'il recueillerait d'une simple démonstration militaire vers les provinces rhénanes pour appuyer sa médiation.
La guerre contre nous est complètement impossible. Le cabipet de Berlin ne peut à aucun prix en risquer les chances, car il ne peut se placer entre deux armées comme celles de la France et de l'Autriche. Une démonstration militaire, l'envoi d'un corps d'armée sur le Rhin est positivement une mesure que l'Empereur peut exécuter sans le moindre danger et dont l'effet est certain. Je crains, Monsieur le Ministre, et Votre Excellence me pardonnera de lui parler avec cette franchise que la solennité du moment peut seule excuser, je crains que les préliminaires de paix proposés à la Prusse ne portent pas à un degré suffisamment voisin de la réalité le sentiment de la force que les circonstances donnent à la médiation delà France. J'ai des raisons sérieuses de croire qu'en faisant une démonstration militaire, sans même lui donner un caractère agressif, l'Empereur sera étonné de l'effet qu'elle produira, et qu'à l'instant même il ne tiendra plus qu'à lui de dicter les conditions de la paix au lieu de s'y soumettre. Je ne parle pas de prendre les Provinces Rhénanes, ce qui peut se faire en ce moment sans coup férir, et ce qui pourra se faire encore de même pendant quelques semaines, mais seulement d'en faire naître l'idée, et je le répète, sans guerre, sans combat, sans danger et sans perte, la médiation de l'Empereur, aujourd'hui hésitante et presque compromise, devient triomphante et efficace.
Je suis frappé de ce fait que de tous les côtés on critique nos efforts de pacification, les uns parce qu'ils se plaignent d'être arrêtés et gênés dans leur essor, les autres parce qu'ils se voient abandonnés à leur destin ; notre œuvre de paix accomplie dans de telles conditions ne nous laissera pas un ami et cela me fait croire qu'il y aurait quelque avantage à la modifier dans le sens que j'ai pris la liberté d'indiquer. Il va sans dire que je n'ai pas la prétention d'être à l'abri des erreurs dans mes appréciations générales, mais je le répète, de même qu'il y a quelque temps, j'affirmais devant Sa Majesté que l'Autriche céderait la Vénétie avant la guerre, ce qu'elle a fait réellement par la convention secrète du 12 juin; de même j'affirme avec la même confiance aujourd'hui qu'une démonstration militaire sérieuse est nécessaire pour appuyer la médiation de l'Empereur, et lui donner l'autorité dont, à vrai dire, elle paraît manquer depuis qu'elle s'est produite.
J'ajoute aussi, et c'est là le point le plus important, qu'il est absolument impossible que la Prusse s'expose à une guerre avec nous,
que M. de Bismarck n'admet pas même cette éventualité, qu'il est bien résolu à l'éviter à tout prix, et que par conséquent la démonstration militaire est sans dangers ultérieurs.
Les préliminaires de paix furent signés à Nicholsbourg, le 26 juillet. M. de Bismarck, pendant ces négociations, se faisait encore tout petit. Il ne niait pas que des compensations dussent nous être accordées ; il était prodigue du bien d'autrui ; la France et la Prusse, d'accord, n'étaient-elles pas, disait-il, en état de remanier la carte de l'Europe ? Mais l'honneur de Sa Majesté l'Emperenr des Français ne souffrait pas qu'on discutât ces choses en ce moment. Lui, le négociateur, l'arbitre de la paix, allait-il s'abaisser à stipuler pour lui-même ? Chaque chose en son temps ; avant tout il fallait rendre aux peuples le bienfait du désarmement.
Le premier projet d'annexions à faire à la Prusse, présenté à Paris par M. de Goitz, portait sur un maximum de 4.500.000 habitants, et encore, dit M. de GoItz à M. Drouyn de Lhuis, on était disposé à le réduire, s'il le fallait absolument, jusqu'à un minimum de 300.000. M. Drouyn de Lhuis refusait tout, en fait d'annexions prussiennes, même le minimum. M. de Goltz courut à Saint-Cloud, et c'est le maximum qu'il en rapporta.
Mais chaque jour qui s'écoulait ajoutait â la difficulté de la reprise des hostilités et à la force, à la confiance de la Prusse. Bientôt ce fut Bismarck qui dicta les conditions. L'existence du Hanovre, celle de la Hesse, de Nassau, furent biffées d'un trait de plume ; les duchés danois restèrent également à la Prusse ; toutefois Napoléon III ayant déclaré que les Slesvigois, n'étant pas tous Allemands, devraient être consultés par un vote, Bismarck accéda en souriant à cette marotte plébiscitaire, et dans l'article 6 du traité à intervenir, promit cette consultation, mais sans préciser quand ni comment. Napoléon III écrivit joyeusement à Victor-Emmanuel :
Monsieur mon Frère, J'ai appris avec plaisir que Votre Majesté avait adhéré à l'armistice et aux préliminaires de paix signés entre le roi de Prusse et l'em-
pereur d'Autriche. Il est donc probable qu'une nouvelle ère de tranquillité va s'ouvrir pour l'Europe. Votre Majesté sait que j'ai accepté l'offre de la Vénétie pour la préserver de toute dévastation et prévenir une effusion de sang inutile. Mon but a toujours été de la rendre à elle-même, afin que l'Italie fût libre des Alpes à l'Adriatique. Maîtresse de ses destinées, la Vénétie pourra bientôt, par le suffrage universel, exprimer sa volonté.
Votre Majesté reconnaîtra que, dans ces circonstances, l'action de la France s'est encore exercée en faveur de l'humanité et de l'indépendance des peuples.
Je vous renouvelle l'assurance des sentiments de haute estime et de sincère amitié avec lesquels je suis, De votre Majesté,
Le bon frère,
Napoléon.
Saint-Cloud, le 11 août 1866.
L'Italie lui faisait perdre complètement de vue la France. Avec un cérémonial solennel, un Commissaire français procéda à la remise, qui fut faite successivement, des villes et forteresses de la Vénétie, parles Autrichiens hautains comme des victorieux ; ce Commissaire transmit ensuite, séance tenante, tous ces territoires aux Commissaires italiens battus et rebattus, mais qui n'avaient rien perdu de leur forfanterie. Il y eut là quelque chose de burlesque et en même temps de profondément triste. Napoléon III rappela ce personnage de comédie qui tient la chandelle pour éclairer des compères qui lui volent son honneur et sa caisse.
Le traité fut signé le 23 août à Prague. L'Autriche ne perdit pas un pouce de territoire et la Bavière seulement 300.000 âmes ; mais il fut interdit désormais à l'Autriche d'intervenir dans les affaires d'Allemagne. La Prusse forma au nord du Mein, avec les Etats qu'elle ne s'annexait pas, une confédération de 30.000.000 d'âmes. Les Etats allemands du sud demeuraient autonomes ; mais, sans en prévenir Napoléon III qui aurait bien dû s'en douter et prendre ses précautions, la Bavière, Bade, Wurtemberg et la Saxe liaient avec la confédération du nord des conventions militaires secrètes qui tenaient lieu d'alliances. M, de Bismarck
les leurarracha en leur dénonçant les convoitises de la France sur la rive gauche du Palatinat ; en sorte que désormais, en cas de guerre avec la Prusse, la France aurait quarante millions d'Allemands sur les bras. Ainsi Napoléon III venait de présider à la réalisation de l'unité allemande. Mais l'Italie avait son unité, elle aussi, et la promesse faite en 1859, avant Solférino : « L'Italie sera libre jusqu a l'Adriatique » était accomplie. Tout était donc pour le mieux.
L'ambassadeur de France, M. Benedetti, avait assisté à ces négociations plutôt qu'il n'y était intervenu. En somme, il s'était borné à renseigner très exactement le gouvernement impérial, s'appliquant surtout, et avec insistance, à le détourner de demander à la Prusse victorieuse aucune cession de territoire allemand. Sur ce point, ne cessait-il d'écrire, M. de Bismarck est de plus en plus intraitable. Et malgré ces avertissements, c'est précisément cela que la France allait réclamer imprudemment ; imprudemment, disons-nous, parce que maintenant, c'était trop tard.
Le? août 1866, M. Benedetti se présentait à M. de Bismarck et demandait, au nom de l'Empereur, la cession de Mayence et du Palatinat.
Il y eut une scène très vive — « Vous savez très bien, lui répondit Bismarck, que nous ne pouvons pas vous donner cela. — Mais ce n'est pas un pays prussien, c'est un pays bavarois, observa M. Benedetti. — Bavarois ou prussien, il n'importe, si nous vous le donnions, ce serait la banqueroute de notre politique, en dépit de nos victoires. Trouvez autre chose, nous nous entendrons peut-être ; Mayence, jamais !
— Cependant, mon cher comte, vous nous disiez il y a un mois... — Depuis un mois j'ai réfléchi, les événements ont marché... — Alors quoi ? que nous offrez-vous ? — Tout ce que vous voudrez, mais pas de terre allemande. Et n'insistez pas, car ce serait la guerre. — La guerre ? — Oui, la guerre entre vous et toute l'Allemagne. — Mais, mon cher comte, vous n'y pensez pas ! — Pardon. J'y pense parfaitement, puisque vous m'y forcez, et je vais préciser ma pensée. Nous
ferons immédiatement la paix avec l'Autriche, sans condition; nous proclamerons la constitution révolutionnaire de 1849, nous rallierons les Etats du Sud, nous passerons le Rhin avec 800.000 hommes et nous prendrons l'Alsace. Nos armées sont mobilisées. Les vôtres ne le sont pas. Réfléchissez. »
Napoléon III recula. Il allégua un malentendu et cinq jours après, le 12 du mois d'août, il acceptait la démission de son ministre des affaires étrangères ; le marquis de la Valette, l'ami intime de M. Rouher, remplaçait M. Drouyn de Lhuis, par intérim, en attendant M. de Moustier, ambassadeur à Constantinople, désigné comme titulaire définitif.
A peine installé, M. de la Valette revint à la charge, le 18 août, et ordonna à M. Benedetti de réclamer à Berlin une simple rectification de frontière, c'est-à-dire Landau et la Sarre supérieure, territoires très anciennement français que les traités de 1814 nous avaient laissés et que ceux de 1815 nous avaient enlevés. — C'est peu de chose, disait-il, c'est bien peu ; mais il nous faut cette petite consolation pour satisfaire le sentiment national qui, chez nous, commence à s'émouvoir. — Et le nôtre donc, le comptez-vous pour rien ? répliqua Bismarck. Terre allemande, vous dis-je, terre allemande, nous n'y pouvons toucher, nous soulèverions contre nous toute l'Allemagne ! j) M. Benedetti se retira l'oreille basse.
L'Empereur ne pouvait se résigner. Avec une persévérance digne d'un meilleur sort, il cherchait toujours une solution aux « trouvez autre chose !» de M, de Bismarck. Econduit sur la question de la rive gauche du Rhin, il avait espéré le trouver plus traitable sur les pays non allemands.
La lettre suivante de M. Benedetti, datée du 4 juin, c'està-dire avant Sadowa, avait déjà paru offrir un terrain de transaction.
M. de Bismark me disait hier, en me témoignant ses inquiétudes sur nos intentions, qu'il aurait bien voulu vous pressentir avant l'ouverture de la guerre, pour le cas surtout où la Prusse, comme il en manifeste la confiance, remporterait de grands succès.
J'ai relevé de ce qu'il m'a dit que le Roi se refuse toujours à
admettre qu'il pourrait être conduit à céder une portion du territoire actuel de la Prusse. Suivant Sa Majesté, au dire du moins de M. de Bismarck, les compensations qu'il pourrait y avoir lieu d'offrir à la France devraient être prises partout où on parle français sur sa frontière... Cependant, sans que je l'aie pressé en aucune façon de s'expliquer davantage, il a indiqué qu'il ne croyait pas impossible de décider le Roi à nous abandonner les bords de la haute Moselle (la province de Trêves, sans doute, qu'il n'a pas nommée), qui jointe au Luxembourg, où la réunion à la France serait favorablement accueillie, redresserait notre frontière de manière à nous donner toute satisfaction.
Je me suis borné à lui rappeler que le Luxembourg n'est pas plus une propriété sans maître que la Belgique, ou certains cantons de la Suisse ; ne voulant pas, d'ailleurs, accepter la discussion sur ces éventualités, ni lui laisser supposer que ses combinaisons pouvaient avoir quelques chances d'être examinées à Paris, j'ai rompu l'entretien sur ce sujet.
Je ne saurais dire si M. de Bismarck, en s'ouvrant à moi à cet égard, sans que rien lui en fournît le prétexte, a voulu me pressentir ou vous faire connaître dès à présent, par mon intermédiaire, les concessions qu'il pourrait nous offrir et celles que nous devrions nous abstenir de lui demander, mais je n'en serais pas surpris, ces sortes d'expédients lui étant généralement habituels...
Renonçant donc aux nobles scrupules, M, Benedetti, après en avoir causé avec l'Empereur et M. Rouher, mais sans consulter M. Drouyn de Lhuis, reprit cet entretien qu'il avait vertueusement rompu deux mois auparavant. Il tenta de négocier avec Bismarck un acte secret stipulant, moyennant la reconnaissance des faits accomplis et à accomplir en Allemagne, alliance offensive et défensive avec la Prusse, son concours diplomatique pour donner à la France le Luxembourg et son concours armé pour le jour où la France jugerait opportun de s'emparer de la Belgique. Bismarck ne déclina nullement la proposition ; il mit plutôt de l'empressement à y donner suite et reçut des mains de Benedetti ou lui fit même écrire, en cinq articles, dans son cabinet et sous sa dictée, la minute du traité qu'il demandait ; il y proposa quelques changements qui furent soumis à Paris et acceptés ; puis quand il n'y eut qu'à mettre au net le traité et à le signer, il souleva tout à coup quelques objections blessantes sur
l'usage qu'on pouvait en faire pour le brouiller avec l'Angleterre, et on n'en entendit plus parler.
Quant à lui, voici l'usage qu'il avait déjà fait et qu'il fit plus tard des ces deux pièces si imprudemment laissées à sa discrétion.
Dès le 6 août, il avait envoyé M, de Manteuffel communiquer le premier document à la Russie, alors fort irritée contre la Prusse, en alléguant que les exigences territoriales de la France, dont ladite pièce était la preuve, avaient seules empêché la Prusse de consentir au Congrès que la Russie proposait ; puis, en le montrant aux Etats allemands du Sud, il s'était posé comme leur défenseur vis-à-vis de la France, et leur avait ainsi arraché (du 17 au 22 août) les traités d'alliance offensive et défensive qui les liaient à la Prusse, et qui les lancèrent sur nous à sa suite en 1870. C'est après avoir obtenu ces traités que, sûr désormais de sa force, il avait subitement refusé de signer le traité sur la Belgique, avec lequel il avait jusque-là amusé Napoléon.
Quatre ans après, le 29 juillet 1870, après la déclaration de guerre, une circulaire fameuse de Bismarck vint dénoncer à l'Europe les ambitions de la France en lui révélant les deux projets de traité secret dont la rive gauche du Rhin et la Belgique avaient été l'objet, et dont il avait les minutes, écrites de la main de Benedetti ; iV n'oublia de dire qu'une chose, c'est que c'était lui-même qui le premier les avait proposées et provoquées, mais il n'en produisit pas moins l'effei qu'il cherchait.
Napoléon III songea à détruire, dès qu'il la connut, la légende créée et exploitée par Bismarck. Il était trop tard.
La légende est restée ; voici la lettre tardive adressée à M. de Gramont :
Metz, le 28 juillet 1870.
Mon cher Duc, En partant ce matin, j'ai oublié de vous dire qu'il serait bien important de faire le plus tôt possible une dépêche à Lavalette afin de rejeter sur qui de droit l'initiative et la responsabilité du prétendu traité.
Voici ce que m'a rappelé mon cousin Napoléon et ce qui est d'accord avec mes souvenirs. M. de Bismarck a dit au prince Napoléon à Berlin : « Vous cherchez une chose impossible ; vous voulez prendre les provinces du Rhin qui sont allemandes et qui veulent le rester. Pourquoi ne pas vous adjoindre la Belgique où existe un peuple qui a la même origine, la môme religion et parle la même langue ? J'ai déjà fait dire cela à l'Empereur ; s'il entrait dans ces vues, nous l'aiderions à prendre la Belgique ; quant à moi, si j'étais le maître et que je ne fusse pas gêné par l'entêtement du roi, cela serait déjà fait.
Ceci est authentique, car Goltz me l'avait déjà dit. Aussi, lorsque, à l'époque de l'exposition, le roi des Belges parla à Napoléon de ses inquiétudes sur mes intentions, mon cousin lui répondit : a Vous devriez être très reconnaissant à l'Empereur, car Bismarck lui a offert la Belgique et il l'a refusée. » En un mot, c'est la Prusse qui a fait l'offre, et c'est nous qui avons éludé de répondre.
J'ai fait bon voyage. L'enthousiasme est une belle chose, mais bien fatigante et souvent de bien mauvais goût. Croyez à ma sincère amitié.
Napoléon.
Lorsque M. Benedetti avait représenté à M. de Bismarck les exigences de l'opinion publique en France et les périls que pouvait courir la dynastie napoléonienne, il avait escompté la chaude affection officiellement étalée par le diplomate pour l'Empereur et le culte chevaleresque et tout juvénile que le vieux Guillaume I" professait pour les grâces et les perfections de l'Impératrice. Un jour on apprit que cette dernière, à la suite d'une violente altercation avec son auguste époux, avait quitté brusquement les Tuileries, pour se réfugier solitairement dans la petite station balnéaire de Schwalbach. Aussitôt le roi de Prusse, qui se trouvait à Bade, quitta sa cour pour courir seul ou presque seul, lui aussi, faire compagnie à la belle exilée. Cela ne tirait point à conséquence, sous le rapport de l'intimité, car il avait près de quatre-vingts ans ; mais quel appoint pour les enjôlements diplomatiques ! L'Impératrice, flattée jusqu'au fond de l'àme, acceptait avec conviction ces pittoresques dévouements de chevalerie errante ; elle croyait, selon l'expression populaire, que « c'était arrivé. « Elle ne devait comprendre qu'un peu plus tard quel maigre empire exerçaient en réalité sur le
chancelier de fer et sur son évangélique raailre, les agréments de sa personne et les intérêts de sa famille.
M. do Bismarck cependant ne laissa pas tomber l'argument du salut dynastique. Se voyant pressé trop vivement, il dit aux négociateurs français : « Faites observer à S. M. l'Empereur qu'une guerre, en présence des excitations révolutionnaires, pourrait bien être moins funeste aux dynasties allemandes qu'à celle des Napoléon. » Il les ramenait par ces paroles au sentiment de la faiblesse d'une dynastie trop neuve, trop dépourvue de racines et obligée d'être constamment heureuse pour durer ; faiblesse qui n'était un secret pour personne, mais que les diplomates français avaient eu la maladresse d'évoquer les premiers.
On ne pouvait cependant jouer éternellement le rôle de mendiants, ni se résigner publiquement à s'avouer dupés. L'Empereur prit son parti en brave ou, pour mieux dire, en fataliste. « Sire, lui dit M, de La Valette, quand on n'a pas ce que Ton aime, il faut aimer ce que Ton a. La politique de S. A. le prince Napoléon, poussée au point où nous la voyons s'accomplir, dépasse nos prévisions et peut-être nos vœux ; mais nous nous rendrions lùdicules si jious paraissions avoir des regrets, maintenant que nous ne pouvons plus rien empêcher. Je demanderai donc à Votre Majesté l'autorisation d'écrire en son nom que nous sommes pleinement satisfaits.»
L'Empereury consentit et, le 16 septembre 186G, fut envoyée à tous nos agents diplomatiques à l'étranger une circulaire stupéfiante, à laquelle avaient travaillé et M. de la Valette, et M. Ftouher et le cousin démagogue, gendre du roi d'Italie. Cette circulaire célébrait l'unité allemande et l'unité italienne comm3 un double bieafait pour la France et comme une condition d3 S33urité pour l'avenir. Elle disait que « les grandes agglomérations sont le résultat d'une loi providentielle qui condamne les Etats secondaires à disparaître ; que la Prusse agrandie assurait l'indépendance de l'Allemagne, et que la satisfaction donnée au sentiment national de celleci, qui la poussait vers l'unité à laquelle la France était
arrivée, éteignait ses inquiétudes et ses inimitiés et était un pas qui la rapprochait de nous, bien loin de l'en éloigner ; qu'il ne fallait pas subordonner à des sentiments jaloux les principes de nationalité que la France professait ; que la dissolution de la Confédération germanique, c'était pour la France la liberté des alliances (comme si l'existence de la Confédération nous avait empêchés de faire la guerre à la Russie et à l'Autriche !) ; que la France débarrassée des traités de 1815, entourée de nations satisfaites et certaine de leur reconnaissance, n'aurait plus désormais qu'à se consacrer avec une quiétude absolue au développement de sa prospérité intérieure...
... En résumé, du point de vue élevé où le gouvernement considère les destinées de l'Europe, l'horizon lui parait dégagé d'éventualités menaçantes. Des problèmes redoutables, qui devaient être résolus parce qu'on ne les supprime pas, pesaient sur les destinées des peuples; ils auraient pu s'imposer dans des temps plus difficiles ; ils ont reçu leur solution naturelle sans de trop violentes secousses et sans le concours dangereux des passions révolutionnaires. Une paix qui reposera sur de pareilles bases sera une paix durable.
Toutefois (conclusion qui ne sortait guères des prémisses), la circulaire informait « qu'en face des graves enseignements de la dernière guerre, il y avait nécessité de songer à la défense du territoire et de réorganiser l'armée sans délai, »
On reste confondu en présence d'un pareil langage et la circulaire La Valette est demeurée célèbre, dans les annales diplomatiques, comme un triste exemple de la condescendance à laquelle peut s'abaisser un courtisan.
L'opinion publique ne fut point dupe. On a su depuis combien de patriotes, amis de l'Empereur, gardèrent leur sangfroid et leur franc-parler. M. Magne écrivait le 7 août à M. Waleswski, et sa lettre mérite d'être citée, à cause de sa perspicacité et d'un portrait intéressant de Bismarck :
C'est probablement parce que je n'entends rien à la politique que j'aime à politiquer. Il taut être juste, Bismarck est un véritable homme d'Etat, et un caractère. L'avenir pourra détruire son oeuvre, mais combien de grands hommes n'ont pas cessé d'être grands, parce que leur œuvre ne leur a pas survécu ! Quoi qu'il arrive, Bismarck fera figure dans l'histoire. Son roi a un mérite singulier. C'est de
l'avoir soutenu à travers tous les obstacles. Si, après avoir approuvé le plan de son ministre et autorisé sa mise en pratique, le Roi l'avait lâché et renié au premier échec, le Roi et la Prusse ne seraient pas ce qu'ils sont.
Ce que j'admire dans la conduite de ces deux personnages, c'est qu'ils ont su concevoir un système, le méditer à fond dans toutes ses parties, préparer lentement et sûrement les moyens d'exécution, bien déterminer leur but, et le moment d'agir étant venu, le poursuivre, résolument, avec précision et constance, sans se laisser intimider, ni décourager par rien.
On pourra blâmer, au fond, cette partie, personne ne pourra dire qu'elle n'a pas été jouée de main de maître. Bismarck, le Roi ont eu le grand mérite de diriger les événements au lieu de se laisser conduire par eux. La Prusse a grandi, c'est justice.
Quant à la France, ce que je vois de plus clair, en ce moment, c'est que les Prussiens y sont détestés. Leur orgueil blesse, leur conduite à Francfort révolte, mais surtout leurs succès, leur ambition, leur agrandissement ne sont pas vus chez nous sans une vive pointe de jalousie nationale. En province, comme à Paris, je vois ce sentiment se produire avec énergie ; c'est ce qu'il importe que l'Empereur sache. Pour ma part, je l'ai dit et écrit peut-être trop crûment, la France, malgré son vif désir de la paix, ne se résignerait pas platoniquement, comme l'Autriche, àperdresa situation, à descendre du premier rang de puissance militaire au second rang. Onnepardonnerait pasàl'Empereurde n'avoir tiréde son intervention officieuse, ou provoqué de ses conseils, de son influence, d'autres résultats que d'avoirattaché à nos flancs deux puissants voisins.
Eh bien ! de deux choses l'une :
Ou bien, dans les arrangements qui vont suivre, la Prusse par une abnégation qui nest guère dans la nature humaine, dans la sienne surtout, fera à la France une part telle que son rang, sa sécurité, sa puissance relative, sa prépondérance actuelle seront équitablement ménagés ; dans ce cas, l'Empereur aura triomphé sans combattre. La voix des amis de la paix et celle des patriotes se confondront pour célébrer sa sagesse ; jamais il n'aura été si grand. Jamais les villes n'auront été pavoisées et illuminées avec un entraînement plus sincère, telles sont mes conjectures et mes espérances.
Mais si le contraire arrive... Oh ! alors préparons-nous ! N'être pas préparé ne peut servir deux fois d'excuse.
La guerre est une chose abominable. Mais lorsqu'elle est dans la nature des situations, il n'y a qu'un moyen de l'éviter. C'est de ne pas la craindre. Je voudrais que l'on comprît bien que laisser la Prusse faire, comme on dit, son lit toute seule et à sa guise, c'est absolument prendre d'avance l'engagement de ladélogerpar la force un peu plus tard.
C'est là, sans contredit, une des plus belles lettres qu'ait écrites et pensées M. Magne. Il s'y révèle homme d'Etat véritable, quoiqu'il affirme n'entendre rien à la politique.
Une lettre de M. de Banneville, alors à la légation de Berne, est à reproduire aussi : elle prévoit les haines de races, les armements à outrance en pleine paix et, en cas de guerre, les tueries abominables, conséquences des rêveries humanitaires des deux cousins :
Pans, 17 septembre 18i;6.
... Pour mon compte, voici le résumé d'une conversation, que j'ai eue hier avec mon seigneur intérimaire (M. de La Valette) :
« Ce que je reproche surtout à ce qui se fait, c'est de n'être pas français. Vous me dites que l'Empereur vous a répété que si les peuples étaient contents, heureux, satisfaits, il ne voulait pas autre chose...
Ne le dites pas trop haut. L'iî'mpereur n'a pas charge DES peuples, il a charge du peuple franrais et tenez pour certain que celui-ci ne tiendra pas son souverain quitte envers lui, quand on lui aura expliqué que le peuple allemand et le peuple italien sont pleinement satisfaits. Cela lui est entièrement indifférent et cela cesse de lui être indifférent pour lui devenir souverainement désagréable quand on lui démontre que la satisfaction de ces deux peuples étrangers provient de ce qu'ils sont devenus aussi puissants que lui.
.Te soutiens ceci : c'est que les gouvernements qui sont des êtres de raison plus ou moins éclairés, peuvent bien se combattre, mais ne se haïssent pas. Ce qui se déteste et s'exècre, ce sont les peuples, les races surtout, parce qu'elles obéissent à des instincts en quelque sorte physiques et qu'elles ne raisonnent pas, tandis que les gouvernements raisonnent même leurs sympathies et leurs antipathies.
« Le jour où vous aurez constitué les races européennes dans les «grands groupes que vous rêvez, vous ferez bien d'avoir votre million de soldats disponible, car vous aurez en perspective, au premier choc, des cruerres abominables... »