CHAPITRE XV
Magenta. — Solférino. — Villafranca & Zurich
Que faisait, pendant ce temps, l'Empereur d'Autriche ;' Les bataillons français qui gravissaient hâtivement les pentes du Mont-Cenis, et ceux qui, débarqués à Gênes, s'acheminaient vers Turin avec cet entrain pittoresque, allègre, un peu débraillé, spécial aux armées du second Empire, n'avaient qu'une crainte, celle d'arriver trop tard au secours des Pié montais. Il n'est pas douteux, en effet, que si le maréchal comte Giulay, que François-Joseph avait chargé du commandement suprême, eût pris l'offensive avec quelque hardiesse, il serait arrivé à Turin avant les Français, aurait écrasé la petite armée sarde et, bloquant la forteresse d'Alexandrie, aurait empêché la jonction des deux armées françaises. Il se contenta de franchir le Tessin et le Pô, ce qui eut lieu sans coup férir, et d'occuper Novare et Verceil. De là il menaçait Turin.
Le maréchal Canrobert, qui commandait en chef en attendant l'arrivée de l'Empereur, trouva Victor-Emmanuel dans une inq'uiétude extrême. Celui-ci avait compté défendre les lignes de la Dora Baltea et de la Stora. Après les avoir explorées, en compagnie du général La Marmora, Canrobert reconnut qu'en raison de leur étendue et de la nature même du terrain, elles ne réunissaient pas des conditions sufTisamment favorables. Pour arrêter les Autrichiens, il eût fallu un
déploiement de troupes auquel l'armée sarde et l'avant-garde française ne suffisaient pas.
a La position de la Stora, écrivit le Maréchal dans sa dépêche du 30 avril au soir, n'est pas plus tenable que celle de la Dora Baltea avec les ressources dont Je dispose; l'unique chance de défendre Turin, si l'ennemi marche contre la capitale, est de lui donner de l'inquiétude sur son flanc gauche et sur ses derrières par la tête du pont rie Casale. » Il fit part au Roi de l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de couvrir la ville et lui montra les dernières instructions apportées le jour même par le général Niel.
« Je vous réitère, disait l'Empereur, de rester, jusqu'à mon arrivée, sur la défensive à Turin ou en arrière de Turin. »
— Je croyais cette ligne importante capable d'arrêter l'ennemi ! s'écria Victor-Emmanuel. Jugez de l'effet moral produit sur mes troupes si, dès le début de la campagne, ma capitale est au pouvoir de l'invasion ! Alors je suis perdu !
Devant l'attitude émue du souverain, le maréchal répondit:
— Votre Majesté me garantit-elle que Casale et Alexandrie peuvent mettre à l'abri mon avant-garde et les quelques mille soldats sardes qui sont à Turin ?
— Je vous en donne ma parole royale.
— S'il en est ainsi, nous partirons cette nuit pour occuper ces deux places.
Le Roi, qui venait de lire l'ordre donné au Maréchal de rester sur la défensive, parut aussi stupéfait que joyeux.
— Quoi I malgré des ordres si impératifs, vous vous porteriez en avant ?
— Oui, Sire, car je ne veux pas que l'on raconte un jour que la capitale de l'allié de mon souverain a été occupée par l'ennemi ; l'histoire ne dirait pas qu'elle était défendue par une simple avant-garde, mais elle mentionnerait que Turin a été pris en présence de l'armée française, commandée par un maréchal de France. Je prends tout sur moi, aux dépens de ma responsabilité, peut-être de mon avenir.
Le Roi, se jetant dans les bras du Maréchal, l'embrassa
avec émotion et lui dit : « Vous me sauvez : nous partirons cette nuit. »
Le projet fut aussitôt mis à exécution. Le Roi fit diriger sur Casale et Alexandrie les troupes destinées d'abord à la défense de la Dora Balteaet ne laissa en observation sur cette ligne que la division de cavalerie du général Sambay et le corps des chasseurs des Alpes. La division Bouat reçut l'ordre d'entrer dans Alexandrie et le général Frossard commença à retrancher Casale ; des mouvements de troupes furent multipliés en avant de la tète de pont de cette ville, dans le but de faire croire que l'armée française était déjà réunie sur ce point, et les Autrichiens, en voyant les pantalons rouges si près de leur flanc gauche d'opérations contre Turin, eurent des lenteurs, des hésitations qui permirent à l'armée franco-sarde de se rassembler près d'Alexandrie.
L'ennemi avait ainsi perdu le bénéfice de sa brusque entrée en campagne; il s'arrêtait après avoir mis quinze jours à opérer un facile et inutile mouvement d'agression.
C'est que rien n'était prêt, en réalité, pas plus en Autriche qu'en France, pour une guerre que pourtant le souverain de la première avait déclarée, et que celui de la seconde préméditait depuis longtemps. Mais nous n'avons pas à nous occuper ici de l'Autriche. Les magasins à Paris et sur la frontière étaient vides, les cadres militaires insuffisants, malgré le rappel hâtif des réservistes. Rien n'avait été prévu, rien n'était à jour ; les traditions d'ordre et de ponctualité léguées par les régimes précédents s'étaient peu à peu évanouies, aussi bien que la rigoureuse discipline. L'Empereur ne put pas ne pas le remarquer, mais il ne savait guères punir et il aimait mieux pardonner à des hommes qui le trompaient par incapacité, incurie, ou pour lui plaire ; il ne voulait pas voir que ce désordre irait en s'aggravant si une sérieuse répression n'y était apportée, et qu'un jour viendrait où la sécurité du pays s'en trouverait compromise. Enfin, il put acheminer sur l'Italie cent seize mille hommes ; mais il ne lui restait pas d'armée de seconde ligne, en cas de revers, ainsi qu'il l'avoua
publiquement au Corps législatif, au retour de la campagne. Le Piémont avait mobilisé cinquante-deux mille soldats, TAutriche cent trente mille.
Napoléon III, si avisé jusque-là, n'était déjà plus cet homme circonspect dont la prévoyance ne laisse au hasard que ce qu'on ne peut lui ôter. A son passage à Valence, pour se rendre en Italie, le général de Bailliencourt, qui commandait le département de la Drôme, s'étant hasardé, au cours d'une longue causerie, à le prémunir contre les imprudences généreuses dans le rôle brillant que la Providence semblait lui ménager, il répondit, avec un accent indéfinissable comme son caractère : « L'homme fait ce qu'il peut, Dieu le conduit. » Il semblait considérer ainsi tous les humains, et lui-même avec eux, comme des jouets de la destinée. DU nos homines quasi pilas habent, disait un ancien ; ce que Montaigne traduit si bien dans son langage pittoresque : « Les dieux s'esbattent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, »
Napoléon III débarqua à Gênes, accompagné du prince de Savoie-Carignan et du comte de Cavour, qui étaient venus à sa rencontre en mer. Le général Regnaud de Saint-Jeand'Angely, commandant en chef de la garde, les attendait dans le port :
C'est bien littéralement et sans métaphore, raconte-t-il dans une lettre, que la mer était couverte de fleurs partout où passait le canot impérial, tandis que les nôtres, formant escorte, se remplissaient d'une pluie de bouquets.... Le soir, au théâtre, dire quels furent les cris, les applaudissements, les mouvements de mouchoirs, la frénésie de toute la salle, serait impossible...
Le roi de Sardaigne ne rendit visite à l'Empereur que le lendemain et resta peu d'heures auprès de lui. Il retourna directement à son quartier général. Dans le même temps Garibaldi, accepté sans enthousiasme ou plutôt subi comme auxiliaire, s'enfonçait dans les gorges des Alpes avec quelques milliers de volontaires ; il opéra dans la direction du lac Majeur, afin d'inquiéter l'aile droite de l'armée autrichienne.
De Gênes, l'Empereur se rendit à Alexandrie, Il employa
les premières journées à étudier les positions de l'ennemi et à rectifier les lignes occupées par l'armée alliée. A cheval dès l'aube, il allait, venait, consultait, donnait des ordres, réprimandait moins qu'il ne louait, croyait tout diriger et, finalement, laissait beaucoup aux aventures, mais consciencieusement, en rentrant à Alexandrie ou à Novare, il interrogeait encore, parcourait les rapports de la journée et ne se couchait que tard.
Ce fut le général Baraguey d'Hilliers qui se trouva le premier engagé et remporta, à Montebello, la première victoire. L'Empereur accourut le lendemain visiter le champ de bataille, se fit expliquer les incidents de la journée, interrogea les prisonniers. Comme il n'avait encore jamais vu de ses yeux un pareil carnage, l'horreur que lui inspirèrent les cadavres et les blessés le bouleversa jusqu'au fond de l'âme. Il était plus pâle que les morts qui jonchaient le sol.
Le 30 mai l'armée sarde franchit la Sésia et s'empara du village de Palestro, après une lutte assez vive. Mais dans la nuit l'ennemi fit un retour offensif et s'établit fortement sur une hauteur protégée de front par un canal. Les Piémontais, inférieurs en nombre, reculaient et allaient être tournés sur leur gauche sans l'arrivée du 3^ zouaves. Cet intrépide régiment se met au pas de course, franchit, sous un feu terrible, les huit cents mètres qui le séparent de l'artillerie autrichienne, traverse le canal à la nage, s'élance sur la hauteur et tue à l'arme blanche les artilleurs ennemis. Les survivants s'enfuient, abandonnant cinq pièces de canon. Reprenant leur course furieuse, les zouaves se précipitent sur l'infanterie qui est en arrière, s'ouvrent un passage, rejoignent le roi de Sardaigne, poussent avec lui jusqu'à la Brida, s'emparent du pont et ferment la route aux Autrichiens restés sur la rive droite et chassés par d'autres régiments. Les Autrichiens ou se rendirent ou se noyèrent.
L'Empereur était accouru de Verceil au bruit du canon de Palestro. C'est là qu'il rejoignit Victor-Emmanuel qu'accompagnait le général Bourbaki, tout radieux : « Sire, s'écria le
général, vos soldats et Sa Majesté sarde ont fait aujourd'hui l'impossible ; venez et voyez ! » L'Empereur traverse alors la rivière et arrive au milieu des zouaves, qui, animés encore de l'ardeur du combat, élèvent en l'air, avec leurs acclamations, leurs mains noircies et leurs baïonnettes sanglantes.
L'un d'eux eut, le soir, l'idée de conférer au Roi le grade de caporal. On forma le cercle et le plus ancien sergent prononça solennellement ces paroles : « Au nom du 3e zouaves, le nommé Emmanuel, roi de Sardaigne, est élevé au grade de caporal dans le dit régiment. » Procès- verbal fut dressé et signé de tous.
L'Empereur félicita le Roi d'une manière à la fois délicate et sévère. « Je vous admire, mais, si vous recommencez. Je serai forcé, en ma qualité de général en chef, de vous mettre aux arrêts. »
Victor-Emmanuel, au moment dont nous parlons, avait trente-neuf ans, mais son aspect en indiquait davantage. Robuste et carré, il était usé prématurément par les fatigues de la chasse et plus encore par celles de l'inconduite. Ses yeux, très petits, impressionnaient néanmoins par leur vivacité puissante ; sa moustache avait des proportions inusitées ; l'ensemble de sa physionomie étalait une bonhomie rude et grossière, destinée à voiler une finesse, voire une astuce essentiellement italienne. C'était un Italien du Moyen-Age. Il ne se plaisait point aux affaires, mais s'y déplaisait moins qu'il n'affectait de le dire, et il en avait le sens. Ce qui a fait sa fortune et son incontestable popularité, c'est d'avoir su donner une forme, un corps aux aspirations de l'Italie nouvelle ; c'est en son nom que s'est accomplie partout la révolution ; les grandes villes, entraînant les campagnes, se donnèrent à lui personnellement, au cri de : « Italia e Vittorio Emmanuele ! » Lui, il jouait à merveille l'indifférence pour la politique pure, ne voulait être que soldat, s'emportait, jurait contre les avocats, mais ne pouvait se passer longtemps de Cavour, son compère et son ami de cœur, comme le furent successivement les divers ministres qu'il choisit, tous révo-
lutionnaires, tous dépourvus de scrupules maïs pleins d'ambition. En feignant d'ignorer leurs entreprises de brigandage contre ses voisins, ou de n'avoir cure de ces bagatelles politiques, il cherchait à se dissimuler à lui-même et aux autres ce qu'il y avait de particulièrement odieux dans le rôle de détrousseur de rois, assumé par le chef de la plus ancienne maison royale rognant alors ; mais Mazzini l'avait bien jugé lorsqu'il écrivait dès 1855 : « Quant à Victor-Emmanuel, ne vous en inquiétez pas, il est bien prince savoyard ; l'espoir de la couronne d'Italie le tiendra toujours de notre côté. » Les révolutionnaires eurent l'audace de l'affubler du surnom qui lui convenait le moins, celui de « roi galant homme », et l'adresse de faire passer cette appellation dans le langage courant des journaux et des clubs. Ainsi soixante-dix ans auparavant, ils avaient fait appeler le meilleur des rois « le tyran ». Le papier blanc accepte tout, dit un proverbe; la badauderie des foules ressemble au papier blanc.
Afin de retarder la marche des alliés, Giulay fit sauter le pont de San-Martino, dans l'après-midi du 2 juin, et se retira derrière le Tessin. Le lendemain , le général Espinasse s'avança de grand matin, avec une brigade, sur la tête de pont, que les Autrichiens abandonnèrent à son approche ; le 2o corps partit de Novare et marcha sur Turbigo. La première division franchit le pont vers une heure et demie. Le général Mac-Mahon se porta alors en avant de Turbigo, pour visiter les hauteurs de Robecchetto. Il était occupé à cette reconnaissance, lorsqu'il aperçut, à la faible distance de cinq cents mètres, une colonne autrichienne qui, venant de Buffalora, paraissait vouloir occuper elle-même ces hauteurs. Il n'avait sous la main que les Turcos de la division de la Motterouge. Le temps pressait, il n'y avait pas à hésiter ; il fallait ou attaquer immédiatement, ou se retirer, et laisser à l'ennemi une position avantageuse. Les trois bataillons de ce superbe régiment furent disposés en colonne par division ; le premier et le troisième devaient marcher sur le village de Robecchetto, déjà aux mains des Autrichiens, y pénétrer par
le sud et le nord; le deuxième était tenu en réserve jusqu'à l'arrivée des autres régiments. Jamais attaque ne fut faite dans des conditions plus tragiques. Les Turcos marchèrent quelque temps unis ; aux approches du village, ils se livrèrent, au milieu d'une grêle de mitraille, aux plus bizarres fantasias : les uns, couchés sur le sol, rampent comme des bêtes fauves, profitant d'un buisson, d'une motte de terre pour se couvrir ; les autres bondissent, en poussant des clameurs sauvages, et se ruent sur les Autrichiens. Tour à tour unis et disséminés, ces noirs enfants de l'Afrique font une guerre qui déroute les règles de l'escrime. En les voyant bondir comme de noirs démons, ceux que ne touche pas leur redoutable baïonnette s'enfuient, roulent par groupes dans les fossés et les ravins pour éviter la mort. Dix minutes suffirent à décider la retraite. C'était la première fois que l'armée autrichienne voyait devant elle ces hommes vraiment extraordinaires. Au premier coup ils se posèrent en dignes émules des zouaves de Palestre '.
Napoléon était arrivé à Turbigo pendant l'engagement. Satisfait de voir que l'ennemi ne lui disputait pas plus sérieusement ce débouché, il se contenta de prescrire à Mac-Mahon de s'y établir solidement, après quoi, il s'en retourna à Novare, espérant que la situation ne tarderait pas à se débrouiller et qu'il pourrait enfin asseoir ses dispositions sur une base un peu solide.
Celles qu'il arrêta dans la soirée du 3, pour la journée du lendemain, qui devait être la grande journée de Magenta, n'avaient d'autre but que de faire prendre à l'armée française une nouvelle position « d'attente » ; la bataille n'était rien moins que préméditée par l'Empereur, pas plus du reste que par Giulay, et deux cent cinquante mille hommes se trouvaient en présence dans un carré de quelques lieues, sans qu'aucun des deux partis fit autre chose que soupçonner le voisinage de l'autre.
' J.-A. l^etit, Histoire contemporaine de la France, tome xii, p. 232.
L'Empereur, en effet, n'était pas mieux renseigné sur les positions des Autrichiens que les Autrichiens ne paraissent l'avoir été sur les siennes. Persuadé que l'inaction prolongée de Giulay, qui subissait les attaques sans en faire lui-même aucune, cachait un piège, il ne savait à quelle résolution s'arrêter et envoyait dans toutes les directions des reconnaissances qui, ne poussant pas assez loin, ne voyaient ni n'apprenaient rien. Plus perspicace, sinon mieux informé, Victor- Emmanuel était persuadé que Giulay avait ramené toute son armée sur la rive gauche du Tessin, et il demandait instamment qu'on l'y suivit : de là l'idée de pousser le 2« corps en avant sur la gauche, pendant que le gros des forces francosardes restait concentré, à tout événement, aux environs de Novare. De là aussi le passage de la rivière par Mac-Mahon, qui opéra sans avoir reçu du grand quartier général le moindre ordre précis, ni même le plus vague renseignement sur les vues et projets du commandement supérieur.
Les tâtonnements et l'incertitude étaient si grands que l'Empereur lui-même se trouva un moment en danger. C'était le 1" juin, trois jours avant la bataille de Magenta. Le corps du maréchal Niel avait chassé de Novare deux bataillons autrichiens qui s'étaient établis à une demi-lieue de la ville. A midi l'Empereur arriva. Il eut la fantaisie de visiter le champ de bataille de 1849. Le général Niel l'accompagna avec deux.de ses officiers, MM. Parmentier et Stofïel.
Il ne s'était pas écoulé dix minutes depuis notre départ, raconte celui-ci, que nous nous vîmes tout à coup isolés dans la vaste plaine. Un profond silence régnait autour de nous ; nous n'apercevions devant' nous, à droite ou à gauche, ni le moindre poste, ni une sentinelle : tout semblait indiquer que nous avions déjà dépassé la ligne des avant-postes, et pourtant nous n'avions pas fait trois cents mètres au-delà du front de bandière des divisions. L'Empereur n'avait pas d'escorte : « Sont-ce là vos postes les plus avancés ? » demanda-t-il au général Niel, en lui montrant de la main, derrière nous, les grand'gardes de la division de Failly. Le général Niel comprit le reproche que lui valait la négligence de ses divisionnaires, qui ne s'éclairaient pas à plus de trois cents mètres de leurs positions, et fit une réponse que je n'entondis pas. « Il faudra vous
garder plus loin que cela », lui dit l'Empereur, avec sa douceur habituelle.
La voiture continuait à avancer, elle s'approchait d'Olengo, lorsque l'Empereur donna l'ordre de rebrousser chemin. Arrivé à la Bicocca, l'Empereur prenait congé du général Niel et retournait à Novare. Il était à peine parti qu'un capitaine d'infanterie couvert de sueur et de poussière accourait essoufflé.
« Où est le général Niel ? nous demanda-t-il en reprenant haleine à chaque mot. L'Empereur a manqué d'être pris... toute une compagnie autrichienne... je suis envoyé par mon général de brigade... j'ai l'ordre de le dire au général Niel... où est-il? conduisez-moi. »
Dix minutes après, l'officier, qui avait eu une entrevue orageuse avec le général Niel, faisait à l'état-major du 4* corps, auquel était attaché M. Stoffel, le récit suivant :
« J'étais, nous dit-il, en avant du front de bandière près de la route, lorsque la voiture de l'Empereur vint à passer. Je me suis mis à la suivre du haut de l'escarpement, machinalement, tout en fumant ma pipe; et comme les chevaux n'allaient pas vite, je ne l'ai pas perdue de vue un seul instant. Je l'apercevais encore lorsqu'elle ht demi-tour pour rebrousser chemin. A ce même moment, j'ai vu distinctement à cinq cents pas plus loin, cent ou cent cinquante Autrichiens, restés jusque-là cachés dans un bouquet de bois sur la droite de la route, se dresser à moitié pour mieux voir, demeurer quelques secondes dans cette position, puis se baisser et disparaître à mes yeux. Si la voiture avait fait cinq cents pas de plus, l'Empereur était pris ou tué. »
Ces détails étaient donnés avec une si évidente sincérité qu'il était impossible de n'y point croire ; nous ne revenions pas de notre surprise. Lorsque le capitaine nous eut quittés, le général Niel sortit de sa chambre et vint à nous. « Eh bien ! nous dit-il, cet officier vous a tout raconté ! C'est épouvantable ! Voyez-vous l'Empereur fait prisonnier à moins d'un kilomètre des lignes du 4" corps? Les cheveux me dressent lorsque j'y pense. »
Le lendemain, une reconnaissance effectuée aux avant-postes permettait de vérifier l'exactitude du récit qu'avait fait le capitaine. A l'endroit qu'il avait indiqué, l'herbe. était fraîchement foulée sur une large étendue ; plusieurs feux de bivouac brûlaient encore, des abris de feuillage étaient dressés. Plus de cent Autrichiens avaient campé là quelques heures. auparavant.
L'Empereur ne connut que plus tard le péril qu'il avait couru. Quand, sept ans après, le colonel Stoffel lui raconta l'anecdote, l'Empereur devint pensif et s'écria : « A quoi peuvent cependant tenir les événements de ce monde * ! »
' Colonel Stoffel. Mémoires.
II faut dire aussi que le pays était éminemment favorable aux surprises. Le Tessin et le grand canal qui le longe (le Naviglio-Grande) coulent dans des fonds marécageux où les saules, les aulnes, les buissons forment des halliers inextricables ; au-delà, la plaine de Magenta, quoique un peu moins fourrée, n'offre pas des horizons beaucoup plus étendus ; à chaque pas, les rideaux de peupliers, de mûriers et d'ormeaux entrelacés de vignes, comme au temps de Virgile, interceptent la vue, qui rarement s'étend au-delà du champ ou de la prairie où l'on se trouve. On ne pourrait même pas reconnaître la position des principaux villages, et en particulier de Magenta, sans les hauts clochers carrés qui, çà et là, émergent au-dessus des arbres.
C'est sur ce terrain qu'une lutte nouvelle et plus terrible allait s'engager dans la matinée du 4 juin 1859. Mac-Mahon, pour sa part, avait simplement reçu l'ordre « de descendre le cours du Tessin (rive gauche) pour occuper Magenta et Buffalora » ; pendant ce temps, la division des grenadiers de la garde (brigades Cler et Wimpfen), appuyée par la brigade Picard, devait franchir la rivière à San-Martino et occuper solidement les ponts du Naviglio-Grande, pour faciliter le passage du reste de l'armée, mais seulement lorsque le deuxième corps serait près d'arriver à sa hauteur.
Mac-Mahon avait levé ses bivouacs de très bonne heure et s'avançait sur deux colonnes, la division La Motterouge, avec laquelle il se trouvait marchant à gauche sur Buffalora, la division Espinasse se dirigeant à droite sur Magenta. La première ne tarda pas à se trouver aux prises avec l'ennemi et attaqua vigoureusement le village qui lui avait été assigné pour objectif. Mais bientôt le général en chef fit interrompre le combat et retirer les troupes un peu en arrière : c'est que, en reconnaissant le pays du haut d'un clocher, il avait aperçu ou plutôt deviné devant lui des forces considérables, notamment entre Buffalora et Magenta, et qu'il craignait qu'un mouvement offensif ne vint à isoler ses deux colonnes. Dans ces conditions, il était prudent d'attendre qu'Espi-
nasse, qui avait à parcourir la route la plus longue, fût en mesure d'entrer en ligne à son tour. Seulement cette détermination, en elle-même très sage et parfaitement justifiée, vu surtout le peu de précision avec lequel avaient été combinés les mouvements des deux fractions de l'armée française portées simultanément en avant, faillit devenir funeste à la division de la garde arrêtée, depuis le matin, en avant du pont de San-Martino.
En entendant, un peu après midi, retentir le canon du côté de Buffalora, Napoléon ne douta pas que Mac-Mahon ne fût engagé à fond et que le moment ne fût venu de porter en avant sa droite. Alors commença, aux deux hameaux de Ponte-Nuovo et Ponte-Vecchio de Magenta, sur le Naviglio- Grande, un combat d'une extrême violence, dans lequel les brigades Cler, Wimpfen, et, un peu plus tard. Picard eurent à soutenir l'effort d'une grande partie de l'aile gauche autrichienne. Après avoir gagné tout d'abord quelque peu de terrain, les six mille grenadiers sont arrêtés sur place et ce n'est qu'avec la plus grande diflficulté qu'ils parviennent à se maintenir.
Du côté de Buffalora et de Magenta règne maintenant un silence profond. Il faut lire dans la spirituelle quoique très technique relation de la guerre d'Italie par le duc d'Almazan (A. de Saint-Priest), le tableau des perplexités de l'Empereur, « qui savait de la guerre tout ce qu'on en peut apprendre dans les livres, mais rien au-delà, et à qui faisait défaut, au suprême degré, le coup d'œil militaire ». Il ne comprend plus rien à ce qui se passe ; son flegme est devenu de l'ahurissement. De temps en temps, il demande ce qu'est devenu Mac- Mahon : '■< J'entendais pourtant son canon tout à l'heure; maintenant je n'entends plus rien. »
Les officiers de son état-major ne sont pas moins effarés ; les uns se lancent de toute la vitesse de leurs chevaux à la recherche du maréchal Canrobert, qui a dû suivre, mais d'assez loin, sur San-Martino, le mouvement de la garde; les autres grimpent sur les cheminées de San-Martino pour
tâcher de voir ce qui se passe dans la plaine, au-delà de Buffalora. Mais ils n'aperçoivent ni n'entendent rien ; l'anxiété est à son comble. Les soupçons les plus étranges en viennent à se faire jour ; on se dit tout bas que Mac-Mahon est, au fond, un légitimiste, que son cœur appartient à une dynastie autre que celle des Napoléon, et l'on rappelle la conduite inexpliquée, sinon formellement traîtresse, de Grouchy à la journée de Waterloo. L'Empereur, impassible en apparence, continuait à répéter : « Que devient donc Mac-Mahon ? »
Il n'avait pourtant à s'en prendre qu'à lui-même si le sort de la journée semblait compromis, et si « les heures s'écoulaient longues et sanglantes », suivant l'expression un peu ampoulée de l'historiographe officiel, le baron de Bazancourt. Avant d'incriminer la conduite du commandant du 2" corps, l'Empereur aurait dû se rappeler que le plan arrêté par luimême ne prévoyait que des manœuvres sur les deux rives du Tessin, nullement une grande affaire, et qu'il n'avait assigné à son lieutenant qu'un but très général, négligeant complètement de s'entendre avec lui sur ce qu'il avait sans doute regardé comme des « détails d'exécution », comme si une opération aussi délicate qu'une attaque par deux corps séparés ne demandait pas à être minutieusement calculée, combinée et réglée d'avance.
Mac-Mahon, abandonné à sa propre inspiration, fit tout ce qu'il devait faire. Comme Espinasse, considérablement retardé dans sa marche par les difficultés du terrain, n'apparaissait toujours pas, il courut à sa rencontre, risquant fort, au cours de cette chevauchée à travers champs, d'être enlevé par la cavalerie autrichienne ; il ramena lui-même sa 2* division, dont il pressait fiévreusement le mouvement, aiguillonné qu'il était par le bruit du canon de Ponte-Nuovo et brûlant de dégager le corps inconnu qu'il sentait, de ce côtélà, aux prises avec l'ennemi.
Quand le 2-^ corps fut enfin réuni tout entier, le général lui montra comme point de direction le clocher de Magenta, et quarante bataillons convergèrent sur ce gros bourg, enlevant
au pas de course les « caséines » et les hameaux fortement occupés qui en couvraient les abords. L'Empereur, qui n'a rien compris à l'inaction de Mac-Mahon, ne comprend pas à présent sa manoeuvre : il s'accroche aux fonds du Tessin et l'armée reste coupée en deux. Heureusement, le commandant du 2* corps voit le danger et déploie son artillerie dans la plaine entre Magenta et Buffalora pour se relier à la droite française.
Rien ne peut arrêter la marche victorieuse des divisions Espinasse et La Motterouge : elles arrivent enfin devant Magenta et attaquent avec furie les talus du chemin de fer, la gare et les bâtiments voisins, que les Autrichiens défendent avec une opiniâtreté extrême. Une grosse métairie que l'on voit .encore à gauche de la station, et qui a gardé les traces de la lutte effroyable dont elle fut le théâtre, arrête assez longtemps les troupes d'Espinasse ; celui-ci reçoit à bout portant une balle mortelle au moment où il frappait avec fureur, du pommeau de son épée, les volets d'une fenêtre de rez-de-chaussée d'où partait un feu d'enfer.
Enfin l'ennemi abandonne la partie : Magenta, évacué précipitamment, est au pouvoir des Français, sauf le cimetière, dont il faut tuer, sur place, à la nuit tombante, les derniers défenseurs. Ceux de Ponte-Nuovo et de Ponte-Vecchio se sont déjà mis en retraite, et bien que la fatigue empêche les vainqueurs de poursuivre, cette retraite ne tarde pas à dégénérer en déroute. L'armée française compte à son actif une victoire de plus, et elle la doit sans contredit au général de Mac-Mahon, à son énergie, et même à sa perspicacité dont la renommée, malheureusement, se soutint mal dans la campagne de 1870.
La bataille de Magenta ressemble beaucoup à celle de Marengo. La tenace défense du Naviglio par Regnaud de Saint-Jean d'Angely ne fut pas inférieure pour l'héroïsme à celle du Fontanone par Lannes. A Marengo c'est la garde consulaire, à Magenta la garde impériale que rien ne peut entamer, mais ce sont toujours les mêmes grenadiers, les
mêmes bonnets à poil. Là, comme ici, la bataille était perdue sans l'arrivée de renforts marchant au canon. Plus heureux toutefois que Desaix, Mac-Mahon a pu jouir de sa victoire et cueillir comme trophée, au soir de la bataille, le bâton de maréchal de France et le titre bien mérité de duc de Magenta. Regnaud de Saint-Jean d'Angely fut fait également maréchal.
Vainqueurs et vaincus étaient à bout de forces. L'armée autrichienne se retira lentement, laissant derrière elle près de dix mille des siens. L'armée française eut à regretter la perte de quatre mille cinq cents tués, blessés ou disparus. Elle coucha sur les positions conquises. L'Empereur se jeta tout habillé sur un lit d'auberge. Il dormit peu. Ceux de ses officiers d'ordonnance qui veillaient purent le voir tantôt assis à une table, les yeux sur une carte, tantôt se promenant, en proie à des réflexions profondes ; il venait de constater combien le succès tient souvent à peu de chose, et peut-être concevait-il des doutes sur ses propres aptitudes comme stratégiste.
Rien ne s'opposait maintenant à la marche des alliés sur Milan, ville ouverte, qui ne pouvait être défendue. Les souverains y firent leur entrée le 8 juin, au milieu d'un enthousiasme délirant*. Ils s'étaient donné rendez-vous sous l'arcde-triomphe de la porte de l'Ouest. Grêle d'obus et de balles la veille; aujourd'hui, grêle de fleurs et de compliments; mais dans le lointain, à peine perceptibles, les gémissements des blessés. La foule n'avait pas d'oreilles pour eux.
' Une spirituelle lettre de Regnaud de Saint-Jean d'Angely, citée par le géuér : de Bailliencourt, donnera une idée de cet enthousiasme italien :
« Pobiena, 7 juin 1859. »
« .T'ai quitté ce matin notre champ de bataille de Magenta pour porter mon quartier général à Pobiena, à trois kilomètres de Milan. Je suis établi dans une grande ferme. L'Empereur, à dix minutes de moi, occupe un grand château qui m'était d'abord destiné ; mais il a eu la préférence et je ne l'ai pas trouvé mauvais. Les femmes, si grande qu'en soit leur consommation, n'ont pas le monoi)ole exclusif de la coquetterie ; il en reste un peu pour le soldat et l'Empereur a
L'Empereur lança de Milan deux proclamations, l'une à l'armée, l'autre aux Italiens :
Soldats, disait-il, il y a un mois, confiant dans les efforts de la diplomatie, j'espérais encore la paix, lorsque, tout à coup l'invasion du Piémont par les troupes autrichiennes nous appela aux armes. Nous n'étions pas prêts ; les hommes, les chevaux, le matériel, les approvisionnements manquaient, et nous devions, pour secourir nos alliés, déboucher par petites fractions au-delà des Alpes, devant un ennemi redoutable, préparé de longue main.
Le danger était grand, l'énergie de la nation et votre courage ont suppléé à tout. La France a retrouvé ses anciennes vertus et unie dans un même but, comme en un seul sentiment, elle a montré la puissance de ses ressources et la force de son patriotisme. Voici dix jours que les opérations ont commencé, et déjà le territoire piémontais est débarrassé de ses envahisseurs. L'armée alliée a livré quatre combats heureux et remporté une victoire décisive, qui lui ont ouvert les portes de la capitale de la Lombardie ; vous avez mis hors de combat plus de trente-cinq mille Autrichiens, pris dix-sept canons, deux drapeaux, huit mille prisonniers. Mais tout n'est pas terminé : nous aurons encore des luttes à soutenir, des obstacles à vaincre.
Je compte sur vous. Courage donc, braves soldats de l'armée d'Italie. Du haut du ciel, vos pères vous contemplent avec orgueil !
La deuxième proclamation s'adressait autant à l'Europe qu'aux Italiens ; elle avait pour but de rassurer en particulier l'Allemagne et l'Angleterre contre les projets de convoitise universelle dont il avait hérité, disait-on, de son oncle :
Italiens, la fortune de la guerre me conduit aujourd'hui dans la capitale de la Lombardie ; je viens vous dire pourquoi j'y suis. Lorsque l'Autriche attaqua injustement le Piémont, je résolus de
trouvé que, par cette excessive chaleur et cette poussière indicible, des régiments seraient trop peu à leur avantage s'ils entraient dans une capitale après six heures de marche. Demain, le bouquet sur l'oreille, frais comme des roses pompons, nous ferons notre entrée, ayant Sa Majesté à notre tête.
« En arrivant ici ce matin j'ai détaché Haillot à Milan pour y préparer mon installation. Il y a couru un véritable danger; il a failli être écharpé, taillé en lanières ; toutes les femmes en voulaient un morceau ! Les unes le tiraient par l'habit, les autres l'asphyxiaient sous un déluge de fleurs ; ce n'est pas sans peine ni péril qu'il a échappé à cette ovation. Je veux le ramener en France avec un bout de ruban à sa boutonnière ; il faut que tout ce qui m'entoure se ressente un peu de la faveur que l'Empereur m'a accordée... »
soutenir mon allié le roi de Sardaigne; l'honneur et les intérêts de la France m'en faisaient un devoir. Vos ennemis, qui sont les miens, ont tenté de diminuer la sympathie universelle qu il y avait on Europe pour votre cause, en faisant croire que je ne faisais la guerre que par ambition personnelle et pour agrandir le territoire de la France.
S'il y a des hommes qui ne comprennent pas leur époque, je ne suis pas du nombre.
Dans l'état éclairé de l'opinion publique, on est plus grand aujourd'hui par l'influence morale qu'on exerce que par des conquêtes stériles; et cette influence morale je la recherche avec orgueil, en contribuant à rendre libre une des plus belles parties de l'Europe. Votre accueil m'a déjà prouvé que vous m'avez compris. Je ne viens pas ici avec un système préconçu pour déposséder les souverains, ni pour vous imposer ma volonté. Mon armée ne s'occupera que de deux choses : combattre vos ennemis et maintenir l'ordre intérieur ; elle ne mettra aucun obstacle à la libre manifestation de vos vœux légitimes. La Providence favorise quelquefois les peuples comme les individus, en leur donnant l'occasion de grandir tout à coup, mais c'est à condition qu'ils sachent en profiter. Profitez donc de la fortune qui vient à vous.
Votre désir d'indépendance si longtemps exprimé, si souvent déçu, se réalisera si vous vous en montrez dignes. Unissez-vous donc dans un seul but, l'affranchissement de votre pays. Organisez-vous militairement. Volez sous les drapeaux du roi Victor-Emmanuel, qui vous a déjà si noblement montré la voie de l'honneur. Souvenezvous que sans discipline il n'y a pas d'armée ; et, animés du ieu sacré de la Patrie, ne soyez aujourd'hui que soldats; demain vous serez les citoyens libres d'un grand pays.
Aux cris de joie qui s'élevaient à Milan se mêla, dans l'après-midi du 8, le bruit lointain du canon. Les coups arrivant tantôt voilés et sourds, tantôt distincts et éclatants, selon la direction changeante du vent qui les apportait, tempéraient l'exaltation de la fête milanaise. Ici on célébrait l'indépendance conquise ; là-bas on éprouvait encore ce qu'elle coûte à conquérir. C'était à Melegnano, ou Marignan, ilieu déjà illustre dans nos fastes militaires. Le maréchal Baragueyd'Hilliers en délogea le maréchal Benedeck, après une lutte terrible. « En certains endroits, dit M. de Bazancourt, les morts des deux nations étaient tellement serrés les uns contre les autres, qu'on eût dit des bataillons couchés à terre
pour prendre un 'peu de repos. » L'Empereur exprima avec vivacité son mécontentement d'une boucherie qui lui parut inutile : « L'ennemi s'en allait, il fallait le laisser faire, dit-il à Baraguey-d'Hilliers ; est-ce que nous faisons la guerre pour le plaisir de tuer des hommes, ou même pour la vanité d'ajouter à nos annales une victoire de plus ? »
Le combat de Melegnano fut le dernier fait d'armes de la campagne en Lombardie, Les Autrichiens se replièrent rapidement dans la direction de Vérone, abandonnant les lignes de défense qu'offrent à chaque étape les nombreux torrents descendus des Alpes, et ne songeant pas même à défendre des places fortes telles que Lodi, Plaisance, Pizzighettone et Crémone. Leur nouveau centre de concentration, leur refuge suprême était dans l'immense quadrilatère formé par les forteresses de Vérone, Peschiera, Mantoue et Legnano ; c'était là qu'en 1848 ils s'étaient reformés, après avoir cédé comme aujourd'hui à l'orage ; c'était de là qu'ils avaient confiance de s'élancer à nouveau pour ressaisir la victoire.
Mais l'armée franco-sarde n'hésita pas à y pénétrer à leur suite, et sur les rives du Mincio une deuxième grande bataille s'engagea. Comme la première, elle fut inopinée. Jusqu'au 22 juin, les Autrichiens avaient continué à rétrograder ; dans la journée du 23, ils réoccupèrent les hauteurs de Solférino. L'Empereur comprit qu'ils allaient faire face et se hâta de donner des ordres pour relier entre eux les différents corps, qui marchaient jusques-là en lignes parallèles. La cohésion leur était indispensable : ils allaient avoir à chasser l'ennemi de hauteurs escarpées, séparées les unes des autres par des ravins profonds dont les pentes se hérissaient de haies, de vignes entrelacées, de plantations de mûriers, de maisons crénelées, et qui formaient ainsi autant de citadelles.
Les deux armées avaient été successivement renforcées et, malgré leurs pertes, présentaient des effectifs supérieurs à ceux de l'entrée en campagne : 218.000 hommes du côté des Autrichiens, 188.000 du côté des Eranco-Sardes ; ce choc allait être le plus épouvantable du milieu de ce siècle.
Les Piémontais formaient l'aile gauche, les corps de Niel et de Canrobert la droite ; Mac-Mahon, Baraguey-d'Hilliers, avec la garde et l'Empereur en personne, se trouvaient au centre.
Averti que l'ennemi poussait une forte reconnaissance de son côté, l'Empereur gravit à pied les pentes d'un monticule qui domine la plaine de Medole et, après avoir dirigé sa lorgnette sur tous les points d'où l'on pouvait apercevoir les longues lignes blanches de l'armée autrichienne, il dit : « Ce n'est pas une reconnaissance, mais une bataille. » Puis il descendit rapidement, monta achevai et, suivi de son état-major et des Cent-gardes, se dirigea au galop vers la tour de Solférino, surnommée la spia. cVItalia., l'espionne de l'Italie, tant ce poste d'observation est bien placé.
Pendant cette course rapide à travers les rizières et les mûriers, l'Empereur perdit une de ses épaulettes. Beaucoup de soldats, remarquant dans la journée cette incorrection de tenue, s'imaginèrent que l'épaulette impériale avait été enlevée par une balle tyrolienne, ce qui ne contribua pas peu à accroître leur propre ardeur,
A dix heures du malin les bataillons se heurtaient partout avec furie, sur une étendue de cinq lieues,
La tour de Solférino était au pouvoir de l'ennemi et une de ses batteries bien visible, postée au-dessous, couvrait de ses feux les régiments du deuxième corps (Mac-Mahon). L'Empereur lança contre elle une brigade de voltigeurs, en même temps qu'il ordonnait au général Baraguey-d'Hilliers de l'appuyer de toutes ses forces.
Les Autrichiens virent avec surprise surgir tout d'un coup devant eux des soldats qui escaladaient les pentes rocailleuses à pic, en s'accrochant aux buissons, roulaient, se relevaient et finalement couronnèrent les bords du plateau et s'élancèrent à la baïonnette. Les Autrichiens se défendirent avec une admirable ténacité ; mais lorsque tombèrent parmi eux les décharges de l'artillerie rayée, invention nouvelle et d'une portée tellement supérieure qu'on recevait les boulets
sans presque apercevoir les canons, la panique se mit dans leurs rangs.
Rompus au centre, ils continuèrent à se battre en désespérés à leur gauche contre le général Niel, à leur droite contre les Piémontais qui furent culbutés des hauteurs récemment conquises et faillirent même être coupés de l'armée française. Heureusement le général Forgeot, qui commandait l'artillerie de Baraguey-d'Hilliers, aperçut le mouvement de l'ennemi essayant de se glisser dans un espace vide ; il retourna ses pièces qui battaient Solférino, et, d'une distance de seize cents mètres, il arrêta net la colonne autrichienne.
Le corps de Niel fut également en grand danger. En vain demanda-t-il du secours à Canrobert. Celui-ci fut longtemps immobilisé par un faux avis qui lui annonçait l'approche de vingt à trente mille Autrichiens sortis de Mantoue le matin, et dont les avant-postes, lui disait-on, touchaient déjà au village d'Aquanera ; ce ne fut qu'à partir de trois heures qu'il se décida à secourir Niel. Alors infanterie, artillerie, cavalerie, tout le quatrième corps s'élança en même temps. Les chasseurs d'Afrique, entre autres, poussèrent des charges terribles.
L'Empereur resta pendant la dernière partie de la bataille sur une éminence appelée le mont Fenile, s'exposant audacieusement aux coups de l'artillerie autrichienne ; plusieurs Cent-Gardes de son escorte furent blessés ou démontés. De son côté, l'Empereur d'Autriche resta debout presque toute la journée sur un mamelon, en avant de Volta ; deux boulets labourèrent la terre à ses côtés. Il envoya au feu les archiducs qui l'entouraient, ainsi que le duc de Modène et le prince de Nassau ; mais le général Schlick l'empêcha d'y aller luimême et, faute plus grave, d'engager sa garde, sous prétexte que rien ne semblait devoir se décider si promptement : « Sire, lui répétait-il, attendez, attendez encore; en cette saison les batailles se gagnent jusqu'à huit heures ! »
Un ouragan, qui souleva des tourbillons de poussière et fut bientôt suivi d'une pluie torrentielle, mêla un instant les
combattants et confondit leurs rangs et leurs positions, sans suspendre leurs fureurs. Le tonnerre domina le bruit de l'artillerie mais ne la fit point taire. Dès qu'il fut possible de se reconnaître, Napoléon s'aperçut que, durant ce déchaînement de la nature, l'ennemi avait sensiblement reculé. Ses colonnes, encore serrées, se repliaient sans désordre vers les ponts du Mincio. L'obscurité était devenue profonde. Si la cavalerie française eût été lancée à la poursuite, elle eût fait de nombreux prisonniers et peut-être achevé la destruction des Autrichiens ; mais aux instances de ses généraux l'Empereur répondit d'un ton résolu : « Non, la journée est terminée ! »
Une expression de tristesse et de lassitude morne avait succédé chez lui à l'excitation de la bataille, et ceux qui l'entouraient se l'expliquaient par la tendresse de son âme. Le soir, après la retraite de l'ennemi, il voulut traverser le champ de bataille dans toute sa longueur. L'impression qu'il ressentit à la vue de tant de cadavres amoncelés le fit sortir de son impassibilité ordinaire : « Pauvres gens ! ne cessait-il de répéter ; la guerre, quelle horrible chose ! » Il resta toute la nuit sous le coup de ses préoccupations, comme après Magenta.
Les pertes étaient effectivement douloureuses. L'armée alliée avait dix-sept mille hommes tués, blessés ou disparus ; les Autrichiens, plus de vingt-deux mille; onze généraux, dans les trois armées, avaient été atteints ; les généraux Auger 3t Dieu, du côté des Français, ne devaient plus revoir leur patrie.
Mais les préoccupations de l'Empereur avaient encore d'autres motifs.
Le roi de Prusse, intérieurement charmé de ce qui venait d'arriver, quoiqu'il fût loin d'en prévoir toutes les conséquences pour la grandeur prussienne, ne pouvait plus retenir l'ardeur de ses confédérés impatients de voler au secours de l'Autriche. Le lendemain même de la bataille de Magenta, la Diète germanique, réunie à Francfort, y avait déclaré que la Vénétie appartenait à la Confédération, qu'elle devait être
défendue par elle, et la mobilisation générale avait été décidée. Le roi de Prusse en informait Napoléon III par une dépêche qui lui fut remise durant la bataille de Solférino et qui le suppliait, avec une insistance désormais sincère, de ne pas le forcer à se ranger parmi ses ennemis ^
En même temps une lettre de la reine d'Angleterre lui était transmise par l'impératrice Eugénie. Cette lettre, tout entière de la main de la souveraine britannique, priait la Régente d'insister auprès de son auguste époux afin qu'il terminât la guerre au plus tôt.
D'autre part, les accointances plus ou moins inavouées qu'une pareille guerre lui imposait ne laissaient pas que de lui causer de l'embarras. Il souffrait d'avoir pour compagnon d'armes un Garibaldi, bien que les prétendus exploits de ce dernier, sur le flanc gauche de l'armée franco-sarde, n'existassent guères que dans les correspondances des journaux du parti ^ Il n'avait pas cru pouvoir refuser à d'incorrigibles
1 La menace, au moins apparente, de l'intervention active de la Prusse dans la guerre est confirmée par une dépèche de lord Malmesbury à lord Cowlej, insérée dans ses Mémoires : « J'ai vu le duc de Saxe-Cobourg ; il est tout f«u pour la guerre; il dit que la Prusse ne peut résister à la pression de l'opinion publique, qu'en conséquence elle a armé; son aide de camp va jusqu'à exprimer l'espoir que l'Autriche sera battue cette semaine et qu'alors l'Allemagne se lèvera comme un seul homme et envahira la France. J'ai dit à Son Altesse royale que si l'Allemagne faisait cela et était attaquée par la France dans la Baltique, l'Allemagne ne devait pas attendre de nous le moindre secours. »
La France non plus, aurait pu ajouter le ministre anglais. Quant à Napoléon, il est impossible qu'il ait réellement ignoré les préparatifs de l'Allemagne, mais il ne pouvait lui convenir d'avouer à l'Angleterre que tout avait été mené, contre l'Autriche, par un secret accord entre lui et le roi de Prusse.
^ Après une escarmouche, le 8 mai, Garibaldi était entré à Varese inopinément ; le 23, il déjoua une surprise des Autrichien» et occupa Cônie. A ce moment Giulay donna l'ordre au général Urban de reprendre Varese et de cerner Gari. baldi. Celui-ci, faisant la guerre en fantaisiste, était allé tenter un coup de main sur Laveno, au bord du lac Majeur. Repoussé, il revint sur Varese et trouva Urban établi sur les hauteurs qui commandent la route de Milan. Il fut ainsi acculé dans un entonnoir, entre la frontière tessinoise et le lac Majeur. Sans la diversion apportée par les progrès de la marche des Franco-Sardes, qui forcècèrent Giulay à rappeler Urban, il était perdu.
Le jour de l'entrée de l'Empereur et du Roi à Milan, Garibaldi vint présenter ses hommages à Leurs Majestés et reçut d'eux la médaille d'or ; A la bravoure