CHAPITRE XXVII
Après Sedan
Après l'entrevue humiliante et stérile, Napoléon III coucha au château de Bellevue. Le lendemain commencèrent les étapes de l'exil. On fit un long détour pour éviter Sedan, soit afin d'épargner à l'impérial captif la vue désormais inutile de tant de misères entassées, soit pour le soustraire au ressentiment des vaincus qu'exaspéraient la honte et la faim. Mais on ne put éviter le plateau d'Illy, où l'on s'était battu l'avantveille, et là, parmi les monceaux de cadavres non encore enlevés, la calèche découverte qui emportaitce fantôme vivant croisa une bande de soldats français, prisonniers aussi, hâves, couverts de poussière et de sang, que Ton poussait déjà, comme un troupeau, du côté de l'Allemagne. Les soldats se rangèrent sur le bord de la route pour laisser passer. Les premiers regardèrent sans rien dire, hésitant à reconnaître leur souverain. Lorsque le doute ne fut plus possible, quelques-uns continuèrent à garder le silence, mais la plupart de ces malheureux éclatèrent en plaintes, en reproches, et les huées, les malédictions, les poings tendus, les gestes de fusillement ne cessèrent que lorsque la calèche fut hors de vue. Quant aux soldats allemands, M. de Massa constate que pas un mot, pas un sarcasme ne sortit de leurs rangs.
A la Chapelle, dernier village français, on rencontra un groupe de francs-tireurs et de soldats de la ligne, fugitifs et
pour la plupart écloppés. Napoléon tendit sa bourse à son écuyer, M.Raimbaux, qui chevauchait à la portière : ^< Donnezleur ceci, dit-il, c'est tout ce qui me reste de ma liste civile ; je ne veux pas remporter, laissant tant de misères derrière moi. »
Pour se rendre à Cassel, où il allait être transféré, le prisonnier eut à emprunter le territoire et les chemins de fer belges. Il fut conduit à la frontière par un détachement de uhians qui le remirent à un détachement belge, commandé par le général de Chazals. On ne s'arrêta qu'à Bouillon. La première nuit d'exil se passa sans sommeil à 1 hôtel de la Poste. Dans l'entourage se troifvaient, avec des officiers prussiens, les généraux Pajol, de la Moskowa, Reille, Waubert de Genlis, le lieutenant prince Murât, M. Piétri, les docteurs Corvisart et Conneau.
Le lendemain, à Rocogne, l'Empereur, descendu du train, passa en revue les troupes belges massées autour de la gare. D autres haltes se firent à Libramont et à Jemelle. On traversa Liège sans s'arrêter ; mais on passa la nuit à Verviers. Ce fut là que Napoléon III apprit les événements du 4 septembre à Paris. Après avoir lu ses dépêches, il dit à ses compagnons de captivité :
« Messieurs, j'ai un successeur. Ce n'est ni le Prince impérial, ni l'héritier de Louis XIV, c'est le citoyen marquis de Rochefort. Quant à l'Impératrice et au Prince impérial, soyez rassurés. L'Impératrice a pu gagner l'Angleterre, grâce au dévouement du docteur Evans, et mon fils est, comme moi pour le moment, l'hôte de la Belgique. Il se trouve chez M. le comte de Baillet, gouverneur de Namur. »
Ensuite il passa une grande partie de la nuit à écrire. Il rédigea entre autres une proclamation au Peuple français, 'dans laquelle il protestait contre la Révolution du 4 septembre : « Ce que le Peuple a fait, disait-il, seul le Peuple peut le défaire ; ce qui est fait sans lui est illégitime. »
Le dernier départ, avec Cassel pour destination, devait avoir lieu à midi. Il s'annonça d'abord comme devant amener
de pénibles incidents ; mais tout se borna à une expérience nouvelle de la mobilité populaire.
Dès le matin, les rapports de la police avaient inquiété vivement le général de Chazals. La population ouvrière voulait assister en masse au départ. Les cabarets retentissaient de propos violents ; quelques exaltés ne parlaient de rien moins que de tirer sur l'Empereur. Le général, malgré l'importance relative de la force armée qu'il avait requise et qui dégagea les abords de l'hôtel et tout le parcours jusqu'à la gare, était en proie à une inquiétude telle qu'il crut devoir en prévenir Napoléon III, après la lui avoir cachée longtemps par générosité.
La multitude, en effet, entourait la troupe sous les armes €t l'étreignait d'une ceinture immense, grouillante et mal contenue. Des cri;:5, des apostrophes, des menaces jaillissaient de toutes les rues, de toutes les places voisines, des fenêtres et jusques des toits des maisons, et ces outrages venaient battre la façade de l'hôtel, comme des décharges d'artillerie ou le bruit de la mer montante. Le général ordonna au chef de gare de préparer une ouverture dérobée par laquelle l'Empereur pût se réfugier dans son wagon sans être obligé de paraître dans la rue ; puis il se résolut à aller occuper lui-même, pendant que s'opérait cette évasion, l'attention de la foule à chaque instant plus menaçante.
Suivi du capitaine Sterckz, il parut sur le seuil de l'hôtel •et, regardant avec une autorité calme ceux qui lui faisaient face, il indiqua de la main qu'il voulait parler. II y eut un moment de silence ; le général le mit à profit :
a Messieurs, cria-t-il, l'Empereur des Français va paraître devant vous. Il se rend en Allemagne comme prisonnier de guerre. Mais, en ce moment, il est notre hôte. Je vous demande, au nom de l'hospitalité belge, au nom de l'honneur de votre cité, de l'accueillir avec le respect et avec l'émotion qu'inspire sa haute infortune. Messieurs, je vous connais, «t je sais que vous ne faillirez pas aux devoirs qui s"imposent dans d'aussi pénibles circonstances. »
Fait bizarre, mais qui peint bien la foule, ces paroles à peine prononcées, les vociférations qui, une minute avant^ insultaient au malheur, se changèrent en applaudissements. « Vive le général Chazals ! » clama le peuple.
L'Empereur s'avança alors, et s'appuyani sur le bras du vieux soldat, descendit le perron de l'hôtel, suivi du général prussien de Boyen, donnant le bras également au capitaine Sterckz. La foule, profondément impressionnée, et subitement calme et respectueuse, se découvrit et, dans un silence absolu, regarda passer cet Empereur qui marchait naguères dans un rayonnement et qui, aujourd'hui, s'avançait comme écrasé par le destin.
Quand le train s'ébranla, le peuple n'avait point abandonné cette attitude recueillie, mais s'était massé davantage autour de la gare. L'Empereur se montra à la portière du wagon. Ce fut, alors, comme dans la spontanéité d'une émotion chevaleresque et instinctive, un cri vibrant et enthousiaste, dans la foule : « Vive l'Empereur! »
Et, devant des milliers de fronts nus, haussés dans un. hommage suprême à son infortune, Napoléon III s'inclina.
La captivité fut plus douce pour lui que pour ses malheureux soldats, dont un si grand nombre moururent dans les forteresses allem^andes. II eut pour résidence le château de Wilhelmshœho, près Cassel. Ce château, vu de loin, rappelle le Palais-Bourbon, de Paris. Au centre s'élève un large portique orné de dix gigantesques colonnes supportant une grande coupole pavoisée de drapeaux prussiens. Il se dresse au bout d'une large et droite allée de tilleuls, possède une vaste orangerie et est entouré d'un parc superbe. Plus d'une fois, soixante ans auparavant, il avait reçu Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. Le neveu de Jérôme, le prisonnier de 1870, y eut bientôt lui-même une petite cour.
Presque tous les chefs supérieurs des armées de Sedan et de Metz purent y venir saluer leur maître. Mac-Mahon, retenu à Wiesbaden par ses blessures, n'y alla point. Mais Lebœuf^ Ladmirault, Douay, Frossard, obtinrent aisément l'autorisa-
tion de s'y rendre, ainsi que MM. Rouher, Piétri, ancien préfet de police, Hubaine, secrétaire du prince Napoléon, et Paul de Cassagnac. Dès qu'il eut capitulé à Metz, Bazaine se rendit aussi à Wilhelmshoehe, avec sa jeune femme, et s'installa dans une villa voisine.
L'Impératrice, retirée dans un faubourg de Londres, à. Chislehurst, y vint un soir de novembre, furtivement ; ellerepartit le matin, faute d'autorisation de séjour.
Voici comment M°»e Carette raconte ce voyage :
L'Empereur avait laissé ignorer la gravité de sa maladie à l'Impératrice, on avait parlé seulement d'anémie, de douleurs névralgiques, épidermales. Ce n'est qu'à Chislehurst que la vérité fut connue.
Vers le milieu de décembre 1870, l'Impératrice causait avec la. duchesse de Mouchy de la situation de l'Empereur. Sachant combien il était sensible au froid, elle se demandait si le dur climat de- Wilhelmshoehe n'était pas nuisible, et si elle ne devait pas, malgréses répugnances, demander au roi de Prusse que l'Empereur pût. habiter un climat plus doux.
La duchesse de Mouchy croyait l'Impératrice instruite de tout. Elle supposait que Sa Majesté, habituellement très confiante, ne lur avait jamais parlé de la maladie de l'Empereur, par suite d'uneréserve intime.
— Mais, ma tante, dit-elle, le climat n'y fait rien. Dans l'état où est l'Empereur, c'est une opération qu'il faut faire, et le plus promptement possible. C'est l'avis de tous les médecins.
L'Impératrice resta frappée de stupeur.
— Alors, l'Empereur est perdu ! dit-elle. Comment m'a-t-on caché une chose pareille ? » Elle était atterrée en songeant aux souffrances, qu'il avait si stoïquement endurées.
Ce fut à la suite de cette conversation que l'Impératrice, quittant furtivement TAngleterre, se rendit en Allemagne pour voir l'Empereur. Elle ne put passer que quelques heures auprès de lui, dansce douloureux exil qui ne lui avait pas été ouvert.
D'autres témoins affirment que les captifs n'étaient point si à plaindre qu'on le supposait ; parmi eux l'abbé Guers^ ancien aumônier militaire à l'armée de Metz, qui visita aussi l'Empereur et qui n'emporta point de sa visite une impression favorable :
Je fus introduit, raconte-t-il. Je trouvai l'Empereur en dehors du château, dans une grande serre tapissée d'orangers ; il parcourait les
journaux épars sur plusieurs tables autour de lui... Il me parut que les malheurs de la France n'avaient pour lui qu'un intérêt secondaire, et qu'il n'avait qu'une idée : reprendre le pouvoir, fût-ce avec l'aide de l'ennemi victorieux.
Tous les trois jours, il recevait de Londres, par estafettes, des messages politiques qui étaient portés au château par le général Frossard. La défaite, les malheurs de la France, ne lui avaient point enlevé l'appétit ; on faisait bonne chère au château de Wilhelmshœhe, et le soir, c'étaient souvent de petites représentations intimes, des « raouts » qui rappelaient ceux de Biarritz et de Saint-Cloud.
Napoléon faisait de grandes promenades quand la température les favorisait ; au mois de décembre, il se mit à patiner. Cette passion subite du patin faillit même lui coûter la vie : il fit une chute qui lui causa une contusion au front, et il dut rester onze jours sans quitter ses appartements. Un moment, on fut inquiet dans l'entourage de Napoléon III. et la reine d'Allemagne lui envoya son médecin qui vint, depuis lors, une fois par semaine.
Comme d'habitude, Napoléon parlait peu et travaillait très lentement ; mais il avait retrouvé quelque gaieté. M. Rouher était arrivé vers le 20 novembre; il resta trois jours. L'Empereur s'enferma avec lui dans la serre pendant plus de quatre heures ; il s'agissait, croit-on, de s'entendre sur la rédaction d'un mémoire destiné au gouvernement prussien.
Ce qui ajoute quelque vraisemblance à cette hypothèse, c'est qu'avant son départ pour Londres, M. Rouher eut un long entretien à Cassel avec M. de Thiese, secrétaire d'Etat au ministère des affaires ■étrangères à Berlin.
Pour couvrir ses dépenses, l'Empereur avait un crédit ouvert sur une maison de banque de Francfort, mais il en usait fort peu ; il tirait de Londres la plupart des fonds dont il avait besoin ; il les recevait moitié en billets anglais, moitié en or français
Une fois par semaine un rapport sur l'état des prisonniers était adressé directement au grand-quartier de Versailles dont Wilhelmshœhe relevait ; c'est M. de Bismarck lui-même qui envoyait les instructions et les différents ordres au gouverneur *.
Quoi qu'il en soit, grande était son illusion lorsqu'il espérait que Wilhelmshœhe serait pour lui ce que Sainte-Hélène avait été pour son oncle Napoléon I". Une résidence princière
* Nous analy.sons ici le rapport de M. Guers, car il serait trop long de le citer textuellement ; sa sévérité s'explique par le contraste avec les brutalités qu'enduraient nos soldats dans les garnisons allemandes où l'aumônier les avait suivis.
aussi confortable, aussi accessible, ne parlait pas à l'imagination populaire comme le rocher gardé par le cerbère Hudson Lowe, et les humiliations de Sedan ne pouvaient s'illuminer de rayons posthumes comme les nobles désastres de Leipzig et de Waterloo.
L'Impératrice parut se préoccuper davantage des malheurs de la patrie et moins des siens propres. Dès le 10 septembre, ■en arrivant à Hastings, elle avait invoqué la généreuse intervention du tzar Alexandre II :
Sire,
Eloignée de ma patrie, j'écris aujourd'hui à Votre Majesté. Il y a quelques jours à peine, quand les destinées de la France étaient encore entre les mains du pouvoir constitué par l'Empereur, si j'avais fait la même démarche, j'aurais paru peut-être aux yeux de Votre Majesté et à ceux de la France douter des forces vives de mon pays.
Les derniers événements me rendent ma liberté, et je puis m'adresser au cœur de Votre Majesté. Si j'ai bien compris les rapports adressés par notre ambassadeur, le général Fleury, votre gouvernement écartait a priori l'idée éventuelle du démembrement de la France.
Sire, le sort nous a été contraire, l'Empereur est prisonnier et calomnié. Un autre gouvernement a entrepris la tâche que nous regardions comme notre devoir de remplir.
Je viens supplier Votre Majesté d'user de son influence afin qu'une paix honorable et durable puisse se conclure.
Quand le moment sera venu, que la France trouve chez Votre Majesté, quel que soit son erouvernement, les mêmes sentiments qu'EUe nous avait montrés dans ces dures épreuves ; telle est la prière que je lui adresse. Dans la situation où je me trouve, tout peut être mal interprété. Je prie donc Votre Majesté de tenir secrète cette démarche que son généreux esprit comprendra sans doute et que m'inspire le souvenir de son séjour à Paris.
De Votre Majesté, etc. Eugénie.
Le puissant Empereur de Russie répondit :
Tzarskoié-Sélo, 20 sept.jî oct. 1870.
J'ai reçu, Madame, la lettre que Votre Majesté a bien voulu tn'adresser. Je comprends et apprécie le mouvement qui vous l'a dictée et vous fait oublier vos malheurs pour ne songer qu'à ceux de la France. J'y prends un intérêt sincère et souhaite ardemment qu'une prompte paix vienne y mettre un terme, ainsi qu'aux maux
qui en résultent pour toute l'Europe. Je crois que cette paix sera d'autant plus solide qu'elle serait plus équitable et plus modérée. J'ai fait et continuerai de faire tout ce qui dépendra de moi pour contribuer à ce résultat que j'appelle de tous mes vœux.
Je vous remercie de votre bon souvenir et de votre confiance dans mes sentiments. En vous en renouvelant l'assurance, je suis. Madame, de Votre Majesté
Le bon frère, Alexandre.
Le tzar s'interposa en effet pour adoucir les exigences des vainqueurs ; mais toujours irrité contre les Parisiens, il n'eut garde de mettre aucun ultimatum au bout de ses remontrances. Le gouvernement de Berlin était cependant, à sa demande, arrivé à entrer en pourparlers avec Jules Favre, ministre des affaires étrangères de la nouvelle république. Même, le 10 septembre, à Ferrières, sur l'ordre du nouvel Empereur allemand influencé par le tzar, Bismarck avait consenti à faire la paix moyennant la cession de Strasbourg et du nord de l'Alsace et une indemnité de guerre de deux milliards. Seulement, Jules Favre avait répondu avec plus de rhétorique que de sens pratique : « Ni un pouce de nos territoires, ni une pierre de nos forteresses ! » La guerre avait continué ; sa continuation releva l'honneur du pays, mais lui coûta quatre départements et cinq milliards. Il convient d'ajouter, à la décharge de Jules Favre, que Paris et la plus grande partie de la France partageaient son infatuation et que la paix, dans ces conditions, n'était guère possible. Les nobles espérances de l'Impératrice furent donc trompées.
La réunion de l'Assemblée nationale et la signature du traité de Francfort, rendirent à Napoléon III sa liberté. Il adressa à la nation française un manifeste, daté du 8 février 1871, dans lequel il disait :
Trahi par la fortune, j'ai gardé, dans ma captivité, le profond 'silence qui est le deuil du malheur. Tant que les armées ont été en présence, je me suis abstenu de toutes démarches qui auraient pu diviser les esprits. Je ne puis, aujourd'hui, me taire plus longtemps devant les désastres du pays, sans paraître insensible à ses souffrances...
Je ne viens pas réclamer les droits que quatre fois en vingt ans vous m'avez librement conférés. En présence des calamités qui nous entourent, il n'y a plus de place pour une ambition personnelle. Mais tant que le peuple régulièrement réuni dans ses comices n'aura pas manifesté sa volonté, mon devoir sera de m'adresser à la nation comme son légitime représentant et de lui dire : « Tout ce qui est fait sans votre participation directe est illégitime. »
Il n'y a qu'un gouvernement issu de la souveraineté nationale qui •ait la force de cicatriser nos blessures, d'ouvrir vos cœurs à l'espérance comme les églises profanées à vos prières, et de ramener au sein du pays le travail, la concorde et la paix.
Cet appel au pays passa à peu près inaperçu.
Sitôt la paix signée, Napoléon III fut dirigé sur Ostende et, là, s'embarqua pour Douvres où il arriva le 20 mars 1871. C'était la date de la rentrée de son oncle aux Tuileries en 1815 et Tune de celles que fêtaient naguères ses courtisans, qui ne manquaient point d'aller ce jour-là faire un pèlerinage dynastique au fameux marronnier du 20 mars.
L'Impératrice et le Prince Impérial, avec quelques amis, attendaient le monarque déchu. La réception britannique fut ce qu'elle devait être envers un souverain qui n'avait eu qu'une fidélité politique dans sa vie, celle envers l'Angleterre, et qui avait trompé successivement tous ses alliés, sauf les Anglais. On le traita avec un respect où perçaient tantôt de la commisération, tantôt un peu d'ironie. Mais l'égoïste nation qui n'avait pas daigné lever le doigt pour empêcher sa chute ou la rendre moins profonde, ne fit rien pour le relever. Elle se borna à ouvrir l'école militaire de Woolwich au Prinee Impérial, puis à accepter les services de ce noble et brillant jeune Prince, qui paya de sa vie sa loyale confiance dans l'armée anglaise.
A peine installé à Chislehurst, Napoléon III eut, le 21, la visite de son ami de jeunesse, lord Malmesbury.
Il était seul, raconte celui-ci ; il me reçut avec ce sourire 'particulier qui pouvait, quand il le voulait, illuminer son visage ordinairement sombre ; il me serra cordialement la main, et j'avoue que de ma vie je n'avais été si ému... Tout le passé me revenait en mémoire et je dus trahir mon émotion, car il me serra de nouveau la main et me dit : « A la guerre comme à la guerre ! C'est bien bon à voua
d'être venu me voir. » Puis, avec un grand calme et beaucoup de naturel, il fît l'éloge de la bonté des Allemands à Wilhelmshœhe. Pas une plainte ne lui échappa dans le cours de notre conversation. Il dit qu'il avait été trompé sur la force numérique et sur le degré de préparation de son armée, mais sans citer aucun nom '.
Il vécut encore maladif, presque solitaire, près de deux ans, extraordinairement oublié après avoir tenu une si grande place dans le monde. Il eut la douleur de voir l'Assemblée nationale, le l-^^' mars, à Bordeaux, confirmer sa déchéance et le déclarer responsable de l'invasion et du démembrement de la patrie. Il protesta par une lettre au président de l'Assemblée. C'est à peine si quelques journaux y prirent garde. Mais il supportait stoïquement son infortune; les outrages qu'il rencontrait partout en abondance à son adresse ne l'empêchèrent jamais de lire les feuilles même les plus hostiles.
Un genre de calomnie pourtant avait le privilège de le faire sortir de son impassibilité; c'étaient les fables fort répandues sur son immense fortune, sur les sommes colossales qu'il était censé avoir placées à l'étranger ; un journal bien informé précisait : deux milliards et demi. La vérité ressort avec évidence des deux lettres suivantes à l'Impératrice :
Wilhelmshœhe, 17 septembre 1870.
Je n'ai avec moi que 260.0'^0 francs, mais, comme toi, je suis fier d'être tombé du trône sans avoir placé de l'argent à l'étranger.
Torquay, 1S71.
...Je suis bien aise de ce que tu me dis au sujet de tes propriétés en vente. Je comprends combien cela doit te coûter, ainsi qu'à ta mère, de te défaire de propriétés qui sont depuis longtemps dans la famille. Mais c'est un sacrifice nécessaire pour assurer l'avenir de notre cher fils... Vraiment on est ici au bout du monde et la vie d'hôtel est chère. Il faudra donc me résigner, pour bien des raisons, à retourner à Chislehurst.
1 Mémoires de lord Malmesbury. On a vu plus haut que Napoléon III avait avoué au même lord Malmesbury, avant la guerre, qu'il n'avaitque 350.000 hommes sous les drapeaux. Son erreur n'était donc point une erreur, mais une imprudence inexcusable et inexplicable.