PRINCE IMPÉRIAL
Directement ou indirectement, la restauration de son pouvoir restait le but constant de ses actes, de sa correspondance, des visites qu'il recevait. Il s'était remis à être de l'avis de tout le monde, système qu'il avait employé avec tant de suc- ■cès étant président de la République.
Un journaliste, aussi ardent catholique que bonapartiste fidèle, M. Georges Seigneur, rédacteur à VUnivers, fit plusieurs fois le voyage de Chislehurst. A la première, l'Empereur lui dit : « Je serai franc : les décrets du Concile m'ont fort contrarié, mais ils subsistent, j'ai la foi du charbonnier, je me soumets. Quant au pouvoir temporel, je me suis trompé; c'est par ma faute, bien que malgré moi, qu'il est tombé ; je réparerai mon erreur. »
Et comme il faisait visiter à son hôte la chapelle de Chislehurst, il lui dit : « Mettons-nous à genoux, adorons le Très- Saint Sacrement.
Il est vrai que, deux jours après, parlant à des Italiens, il leur disait qu'à son avis l'unité italienne était un fait sur lequel il ne songeait pas à revenir.
C'est sur l'armée quïl comptait pour une restauration. Dès le printemps de 1872, il avait fait pressentir quatre commandants de corps, dont trois acceptèrent avec ardeur de servir ses projets. Le quatrième, qui eût préféré le rétablissement de la royauté bourbonienne, céda devant la promesse du bâton de maréchal. Le plan adopté fut le suivant. Deux corps d'armée devaient faire contre un troisième de grandes manoeuvres qui aboutissaient à une quarantaine de lieues de Paris. Les trois généraux en chef étant gagnés devaient proclamer l'Empire et marcher ensemble sur la capitale. En même temps Napoléon III débarquerait sur les côtes de France, au milieu du quatrième corps.
L'armée était toujours impérialiste en très grande partie. Les officiers supérieurs avaient tous prêté serment à l'Empereur. La garde impériale dissoute avait été versée dans les régiments; elle y entretenait les souvenirs de Sébastopol, de Solférino, de Puebla. On espérait donc que les quatre corps
d'armée composés, en se réunissant, enlèveraient Paris sans difficulté, sans résistance sérieuse, soit des républicains qui avaient dans cette ville la majorité mais pas d'organisation, depuis les crimes et la répression de la Commune, soit des royalistes qui disposaient de l'Assemblée nationale à Versailles, mais qu'on eût aisément dispersés.
Le plan n'était-il pas présomptueux ? L'événement seul eût pu le dire. L'état de santé de Napoléon III en fît ajourner l'exécution, au moment même où tout paraissait convenu. « Il ne faut pas, dit-il, que marchant sur Paris, je sois forcé de m'arrèter en chemin ; il faut que je puisse rester à cheval du matin au soir ei, en vérité, pour le moment, je me trouverais impotent comme en 1870. »
C'est pour se préparer à une occasion favorable qui pouvait se présenter d'un jour à l'autre qu'une nouvelle et prompte opération chirurgicale fut décidée.
En dépit de ces plans et de ces espérances, le terme approchait. Le monarque déchu s'en rendait vaguement compte en sentant ses souffrances redoubler, et c'est ici le cas de parler de sa résignation et de ses sentiments religieux. Notre guide sur ce point sera un de ses conseillers les plus intimes, le R. P. Clair, Jésuite, qui était alors le prédicateur de Londres le plus en renom, et que sa parfaite connaissance des deux langues avait mis en rapport avec toute la colonie française. Voici, en substance, le récit du P. Clair, aujourd'hui vieillard vénérable uniquement préoccupé à son tour de se préparer à paraître devant le Souverain Juge :
Rien ne saurait dépasser la générosité d'âme de l'Impératrice, ni surtout celle du Prince impérial. L'Impératrice venait chaque semaine de Chislehurst à Londres se confesser dans la chapelle des Jésuites de Farm-Street. Elle eut quelque temps des atteintes rhumatismales assez vives ; sa demi-paralysie ne l'arrêtait pas ; elle traversait l'église en s'appuyant sur des béquilles qu'elle laissait contre la porte du confessionnal. Le comte et la comtesse Clary s'approchaient comme elle des sacrements tous les huit jours.
Mais ce qui édifiait plus profondément encore, c'était l'angélique et terme piété du jeune Prince impérial. Il vivait au milieu de grandes tentations. Sa beauté physique, sa vive intelligence, tout.
jusqu'à ses malheurs, attirait sur lui l'attention de la cour d'Angleterre. A peine adolescent, des pièges furent tendus à une innocence qu'on ne supposait pas capable de durer beaucoup plus que celle des autres princes, laquelle ne dépasse guère l'enfance. Pour lui il persévérait parce qu'il en prenait la peine et les moyens ; il se réfugiait dans l'étude, se faisait une existence très occupée, évitait les sociétés suspectes et recevait les sacrements au moins une fois par mois. Quelques journaux de bas étage, restés d'ailleurs sans écho, cherchèrent à ternir sa réputation (c'étaient les mêmes qui le représentaient comme un idiot, le dernier des élèves de Woolwich, et qui imaginèrent la légende des longues oreilles qui faisaient, disaientils, le désespoir de sa mère); mais lorsque le jeune homme partit pour l'armée coloniale, son honneur était aussi intact que celui de la jeune fille la mieux gardée. Non qu'il fût naturellement insensible, bien au contraire ; ce fut sa défiance de ses forces et le désir d'échapper aux séductions parfois extrêmes qui le porta à s'éloigner de la cour et à prendre du service actif.
La reine 'Victoria l'aimait tendrement et le lui témoignait. Elle lui destinait la main de sa dernière fille, la princesse Béatrice, et celleci ne craignait pas de se livrer elle-même à un attrait qu'approuvait sa mère. Elle le rencontrait parfois chez son frèi-e, le duc d'Albany, ami intime du Prince français. La différence de religion était un obstacle à l'union projetée; mais le Prince impérial ne désespérait pas d'opérer une conversion désirée, et peut-être d'autres encore. Il parlait de religion au duc d'Albany et l'avait décidé à avoir dans son appartement un petit oratoire avec un crucifix. La reine "Victoria, dont la mère mourut catholique et qu'on a prétendue souvent catholique elle-même en secret, laissait beaucoup de liberté autour d'elle pour toutes ces questions de conscience qui préoccupent si fort, de nos jours, la haute société anglaise.
Le Prince impérial avait toujours sur lui un livre de piété reçu du P. Clair. 11 l'emporta en Afrique, dans l'expédition dont il ne revint pas.
Napoléon III avait moins de religion que ses compagnons d'exil, mais il était loin d'être indifférent. Il avait, paraît-il, communié le matin de Sedan, jour où il avait cherché et espéré une balle libératrice; (le P. Clair incline à croire, sans en être sûr, que ce fut sa dernière communion.) On lui di&ait parfois la messe au château de Chislehurst, et de temps à autre il invitait à sa table l'abbé Godard, curé de la petite paroisse catholique voisine. Son esprit était agité d'inquiétudes et même de scrupules. Il ne paraît pas qu'il se soit préparé par la confession aux opérations douloureuses qui amenèrent sa fin. Tout avait d'abord bien réussi, et le danger semblait passé, lorsque le P. Clair reçut avis que l'Empereur désirait le voir pour le consulter sur un doute; mais, ajoutait le message, il n'y avait
pas urgence. Le Jésuite prit à Londres le train de nuit ; mais, par une malencontreuse erreur, il dépassa la gare de Chislehurst et, comme il revenait sur ses pas, fut surpris et désolé par la nouvelle d'un dénouement fatal. Le curé de Chislehurst était accouru, mais il trouva l'Empereur insensible, probablement déjà inanimé et hors d'état de recevoir utilement la dernière absolution que lui donnait l'Eglise.
Les opérations suprêmes que nous venons de mentionner furent au nombre de deux, et pratiquées d'une main très maladroite ou très malheureuse, par un Anglais, le docteur Thomson. La chirurgie n'avait pas encore accompli les progrès qu'elle a faits récemment et qui rendent beaucoup moins périlleuse la lithotritie et, en général, les suites de toutes les blessures. Deux médecins français, les docteurs Conneau et Corvisart, étaient présents. L'Empereur, cruellement déchiré, supporta d'abord avec courage d'atroces douleurs. Le 8 janvier 1873, au soir, on crut devoir, pour les calmer, doubler la dose de narcotique qu'on lui donnait habituellement. Un état de somnolence se déclara, sans inquiéter les médecins, si bien qu'une troisième opération devait avoir lieu le 9, à midi. Mais tout à coup, à 10 heures 25, l'action du cœur parut se ralentir, le pouls faiblit et, vingt minutes après,à 10 heures 45, le malade rendit le dernier soupir, sans avoir perdu complètement connaissance, mais sans avoir pu parler. Il eut seulement un sourire faible quand l'Impératrice l'embrassa. Le petit nombre des fidèles qui composaient sa maison assistèrent à genoux à l'administration hâtive des derniers sacrements par l'abbé Godard ; c'étaient le duc de Bassano, le comte Clary, le comte Davillier, MM. Piétri et Regnault de Saint-Jean-d'Angely, et M'""'* Clary et Lebreton.
Le Prince impérial était à Woolwich. Appelé par le télégraphe, il n'arriva qu'à midi, se jeta au cou de son père, puis se mit à prier pour lui à haute voix.
Les funérailles eurent lieu le 15. Une foule immense d'habitants de Londres y assistait, ainsi que plusieurs milliers de Français, huit maréchaux de France, dix-huit anciens ministres, soixante à quatre-vingts anciens sénateurs, députés,
diplomates, et toute la famille impériale. Tandis que cette triste cérémonie s'accomplissait sur la terre étrangère, dans presque toutes les églises de Paris, tendues de noir, se célébraient des services funèbres pour le repos de cette âme qui avait tant troublé le monde et connu toutes les extrémités des choses humaines.
Son testament, daté de 18G5, parut inexplicable et reste une énigme devant Thistoire. Il était ainsi libellé :
Ceci est mon testament.
Je recommande mon fils aux grands corps de l'Etat, au peuple et à l'armée.
L'Impératrice Eugénie a toutes les qualités nécessaires pour bien conduire la régence, et mon fils montre des dispositions et un jugement qui le rendront digne de ses hautes destinées. Qu'il n'oublie jamais la devise : Tout pour le peuple Français ! Qu'il se pénètre des écrits du prisonnier de Sainte-Hélène, qu'il étudie les actes et la correspondance de l'Empereur, enfin qu'il se souvienne, quand les circonstances le permettront, que la cause des peuples est la cause de la France.
Le pouvoir est un lourd fardeau parce que l'on ne peut pas toujours faire le bien qu'on voudrait, et que vos contemporains vous rendent rarement justice ; aussi faut-il, pour accomplir sa mission, avoir en soi la foi et la conscience de son devoir. Il faut penser que, du haut des cieux, ceux que vous avez aimés vous regardent et vous protègent : c'est l'âme de mon oncle qui m'a toujours inspiré et soutenu. Il en sera de même pour mon fils, car il sera toujours digne de son nom.
Je laisse à l'Impératrice tout mon domaine privé ; je désire qu'à la majorité de mon fils, elle habite l'Elysée et Biarritz.
J'espère que mon souvenir lui sera cher et qu'elle oubliera, après ma mort, les chagrins que j'ai pu lui causer.
Quant à mon fils, qu'il garde comme talisman le cachet que je portais à ma montre et qui vient de ma mère ; qu'il conserve avec soin tout ce qui me vient de l'Empereur, mon oncle, et qu'il soit persuadé que mon cœur et mon âme restent avec lui.
Je ne parle pas de mes chers serviteurs ; je suis convaincu que l'Impératrice et mon fils ne les oublieront jamais.
Je mourrai dans la religion catholique, apostolique et romaine, que mon fils honorera toujours par sa piété.
Fait, écrit et signé de ma main, au palais des Tuileries, le 24 avril mil huit cent soixante-cinq.
Napoléon.
Ce testament est le seul qu'on ait trouvé dans ses papiers. Il en fut fait un autre, probablement. En effet, déshériter en quelque sorte le fils en léguant à la mère tout le domaine privé était chose fort naturelle en 1865, alors qu'on laissait au fils un trône et une liste civile ; mais c eût été une injustice, après la déchéance. Il esta croire que le testament postérieur, daté de l'exil, a été détruit, consciemment ou par inadvertance, dans la hâte que mirent certaines pei'sonnes à faire disparaître des papiers compromettants ; ainsi le projet d'alliance franco-autrichienne de 1870, qui aurait pu attirer à TAutrichedes désagréments de la part de la Prusse, fut enlevé par un domestique infidèle, et Ion prétend que, devenu chef du gouvernement, M. Thiers n'a pas été étranger à cette soustraction, dont il voulait faire sa cour à Vienne.
Quoi qu'il en soit, le fait de se trouver déshérité, et l'extrême dépendance qui en résulta pour le Prince Impérial visà-vis de sa mère, dut être pour beaucoup dans la funeste résolution que prit ce fier et entreprenant jeune homme de s'expatrier et d aller servir dans l'armée anglaise du Cap.
Napoléon III n'avait pas tout à fait soixante-cinq ans au moment où il disparut de la scène du monde.
Comment maintenant résumer notre récit et éclairer d'un seul trait de lumière l'ensemble de ce règne et de ce caractère? C'est impossible, tant les contradictions y abondent ; et si nous appelons les contemporains à notre aide, c'est plus impossible encore, les uns s'en tenant au bien dont ils furent témoins, les autres ne voyant que le mal.
Le portrait suivant de Napoléon III est le plus vigoureux ■que nous connaissions ; ce n'est donc pas le plus complètement équitable et nous le donnons comme un modèle à proposer aux orateurs plutôt qu'aux historiens ; il est signé de Louis Veuillot.
Un général qui lui était favorable disait de Louis-Napoléon avant son avènement : « Voyez s'il n'a pas l'air d'un prisonnier! » Il l'était •en effet, mais prisonnier de ses rêves. Dans ses prisons et ses soli-
tudes, il n'avait pas seulement rêvé l'Empire, il avait fait de ces rêves que ne fait jamais un homme de bon sens, et que n'oublie jamais l'homme qui s'y est abandonné. En appelant cet homme, I)ieu avait livré la France, orgueilleuse de sa raison, au plus dangereux des rêveurs. Napoléon était un sectaire plein d'ignorance, et qui se croyait plein de ruse et de pénétration. L'aigle était un gobe-mouches, une tête de bois pour engloutir ces idées confuses dont la fermentation engendre les songes creux. Il avait une immense vanité, et quelquefois peut-être une affreuse sincérité. Il était sceptique en face de la vérité, crédule à l'erreur.
De tous les sectaires de l'époque il avait pris quelque chose qu'il •arrangeait à sa guise, avec une ténacité sourde et pourtant intermittente, coupée d'irrésolutions et de secrètes épouvantes : conspirant contre tous et surtout contre lui-même, s'en apercevant parfois, persévérant néanmoins.
Qui peut se rendre compte des incohérences de cette âme et de cet ■esprit ? Pour l'achever de peindre, les bons instincts n'y manquaient pas absolument... et il excellait à n'en pas tenir compte. I^a pente à la fourbe dominait et l'emportait toujours. Il lui arrivait parfois de se croire seul dans le monde et maître de tout. Il avait une aptitude remarquable à prendre le contre-pied du bon sens et de la grandeur. Il fit donc quelque chose. Il fit une fausse tranquillité, une fausse prospérité, une fausse sécurité ; il fit une fausse gloire, il se décora ■d'un art faux. En tout cela, il imita Louis-Philippe, et comme lui fit une vraie poussière. Pour pétrir toutes ces faussetés, la boue abondait et il savait multiplier la poussière. Il rêva même de pétrir une fausse Eglise. Ce fut son écueil devant Dieu et même devant les hommes. Son règne se termina par l'affirmation la plus éclatante de la vraie foi, faite par la vraie Eglise, puis Dieu le renvoya après vingt ans de règne, mais cette fois avec le balai. Ce balai que la France n'avait plus. Dieu le prit ailleurs pour se défaire de Napoléon. Ah ! tu veux faire une fausse Eglise ! Et la France elle-même fut frappée. Incapable de châtier le mal et ne voulant pas le châtier, la France fut jugée incapable aussi de se châtier elle-même. Dieu envoya l'étranger, châtiment suprême. Quelle en sera la suite ?...
Après cette charge à fond dont plusieurs patriotes, sans compter Victor Hugo, accroîtraient encore la fougue et l'emportement, voici une appréciation absolument différente, quoique non moins juste; elle est signée d'Alexandre Dumas.-
Cet homme était bon. Il n'oubliait jamais ceux ou celles qu'il avait aimés, si peu que ce fût. Il aimait ses enfants, il aimait sa femme, il «.imait ses amis, il aimait le premier venu qu'il rencontrait et qu'il pouvait secourir. Il s'attendrissait facilement, il pleurait même pour
un rien. Il pardonnait avec une facilité extrême et, malgré tout cela^ il lui était, en raison de son type, impossible de se porter aussi loin qu'il aurait voulu, quelque effort qu'il fît pour cela. Il ne rayonna pas ; c'était un astre froid. Ce n'était pas de l'atmosphère qui l'enveloppait, c'était du brouillard, et les attractions directes devenaient, impossibles avec lui.
Terminons par un portrait qui honore à la fois le peintre et le modèle, le serviteur et le maître, et qui aidera à remettre les choses au point :
Paris le 27 novembre 1890.
Cher Monsieur de Cassagnac,
Laissez-moi vous exprimer la profonde émotion que j'ai ressentieen lisant, dans votre article relatif aux millions formant la meilleure part de l'héritage de l'empereur Napoléon III, qui sont retenus par le gouvernement actuel, combien vous aimiez mon regretté maître, dont vous appréciez si justement la généreuse bonté, le complet désintéressement et la sollicitude efficace pourtant et tant d'infortunes !
J'ai servi l'Empereur vingt ans (dont j'ai passé dix-sept à l'IIôtelde-"Ville de Paris) avec un dévouement convaincu, sans réserve, sans défaillance. Impérialiste d'origine, je fus un des ardents promoteurs, de l'élection présidentielle de 1848; je n'ai pa.s craint de me dire un des « complices » du Coup d'Etat du Deux-Décembre, ce préambule du rétablissement de l'Empire : et, malgré tout, je demeure fidèle à la croyance que le régime impérial est la seule forme pratique delà démocratie.
Comme préfet de la Seine, appelé, par le chef de l'Etat même, à réaliser ses grands desseins, j'ai été trop longtemps dans son intimité confiante, j'ose ajouter affectueuse, pour n'avoir pas admiré les inépuisables trésors de bonté qui débordaient incessamment du cœur de ce prince trop mal connu, que j'ai, comme vous, tant aimé.
En 1870, lorsque je préférai quitter les splendeurs de l'Hôtel de Ville, à l'adhésiOTi qu'il m'eût fallu donner au retour du régime parlementaire, aboli depuis le Deux-Décembre, si j'en suis sorti pauvre, comme bientôt après l'Empereur le fut sur la terre d'exil, ce n'est pas faute d'avoir reçu, nombre de fois, pour les miens et pour moi, l'offre de ses largesses. Je dus souvent, au contraire, en décliner l'insistance, pour obéir au scrupule, bien naturel, que j'éprouvais, d'amoindrir, en les acceptant, ses ressources insuilisantes, malgré leur importance, à tout ce qu'obtenaient de lui des positions moins bonnes que la mienne.
Ne devais-je pas, en effet, à Sa Majesté, la dotation attachée à la. dignité de sénateur, et n'avais-je pas droit à la pension de grand fonctionnaire ?
Que ne possédé-je votre incomparable talent d'écrivain pour accomplir le devoir de conscience que je me suis imposé, dans l'histoire de ma vie publique, de constater les droits de l'Empereur à la reconnaissance du pays, non seulement pour la transformation de Paris, dont on m'attribue le mérite, bien qu'il ait pris seul toutel'initiative de cette grande œuvre, mais encore pour une foule d'institutions utiles et durables, fondées grâce à de larges prélèvements opérés sur sa liste civile ?
Confident habituel de ses idées, agent d'exécution de ses projets^ mieux que personne je puis témoigner qu'à côté des plus hautes conceptions politiques, il n'a jamais cessé de poursuivre le soulagement de toutes les misères, de toutes les souffrances dans les diverses classes de la société et de procurer aux plus humbles la plus grande somme de bien-être possible.
Voilà pourquoi je suis fier d'avoir été choisi par lui-même pour le seconder, et garderai jusqu'à mon dernier jour le culte de sa mémoire l
Baron G.-E. IIaussmann.
Napoléon III fut un esprit trouble, mais noble et grand ; un aventurier, un conspirateur incorrigible, mais un idéaliste, un ami de l'humanité. Amère dérision de la destinée ! L'oncle^ qui ne fit jamais rien pour le peuple, fut longtemps l'idole du peuple ; le neveu, abhorré aujourd'hui par les ouvriers, estle seul souverain de ce siècle qui ait aimé les ouvriers autrement qu'en paroles.
Ce qui fit défaut à Napoléon III, ce fut le sentiment du devoir, et aussi le sentiment du possible. Il prit des chimères pour des réalités et manqua de sens moral dans le choix des moyens.
Chef d'une puissante et chevaleresque nation qui, avouonsle, partageait ses instincts généreux et ses tendances à l'utopie, il ne se jugea point comptable envers elle seule,, comme aurait fait un souverain anglais ou allemand ; il se fit le champion du bonheur universel. De là toutes ses guerres. En Crimée il défendit l'équihbre de l'Europe, en Italie le principe des nationalités, en Syrie l'humanité, en Chine la liberté de commerce et la liberté religieuse, au Mexique le salut des races latines. Ce fut par respect de son principe chéri qu'il créa l'Italie, favorisa l'accroissement de la Prusse^ mit le pouvoir temporel des Papes, qu'il ne voulait pas
détruire, à la merci du premier orage qui surviendrait, et laissa supprimer le royaume de Naples, celui de Hanovre, et toutes ces Principautés qui faisaient à la France une ceinture protectrice. Averti suffisamment et à temps par ses meilleurs amis, il perdit le droit de se montrer surpris quand apparurent les conséquences de ses chimères. Alors les dangers volontairement et obstinément amassés sur l'avenir le ramenèrent à son intérêt personnel et à celui de la France ; mais Taffaiblissement de ses facultés et plus encore celui des forces nationales qu'il avait laissé se désorganiser, s'ajouta à son entêtement naturel pour l'empêcher de reconnaître franchement le mal et de le réparer ; il n'aboutit qu'à consommer, par les incertitudes de l'action, les désastres nés des plans téméraires ou coupables.
A le juger au point de vue de la morale, le crime de Plombières lie mot n'est pas trop fort) partagea son règne en deux moitiés tellement dissemblables qu'à peine peut-on croire qu'il s'agisse du même règne et du même homme : dans la première il joua tout le monde ; dans la seconde Cavour et Bismarck le jouèrent comme un inconscient.
La France, dans sa longue histoire, a compté des princes plus mauvais ; elle n'en a pas eu de plus funeste.