CHAPITRE XIX
Expédition du Mexique ; Puebla. — Insurrection de Pologne. Élections de 1863
Le fameux axiome « l'Empire c'est la paix » était bien loi» désormais. Daiis^ses dLxpremJÊ^ Napoléon III
avait fait la guerre en Russie, en Italie, en Chine, en Cochin« chine et déjà il était engagé dans une nouvelle expédition non jnoins lointaine mais beaucoup plus grave : en Amérique.
La pensée-mère ;de cette expédition aurait fait honneur à la politique impériale, si le coup d'œil et la décision dans l'exécution avaient répondu à la haute prévoyance de la conception. L/Empereur parait s'être proposé de dresser une barrière, dans le Nouveau-Monde, entre la race anglosaxonne et les races latines sans cesse refoulées par elle. Ce n'est point pour le consoler de son échec, ni par flatterie, qu'on lui a attribué une aussi sage pensée. II écrivait au général Fleury, de Fontainebleau, le 20 mai 1862 :'« Si le Mexique conserve son indépendance et l'intégrité de son territoire, si un gouvernement stable s'y constitue, nous aurons rendu à la race latine, de l'autre côté de l'Atlantique, sajorce et son prestige. »
C'était bien ainsi que le comprenait, de son côté, le chef de la race anglo-saxonne, le président Lincoln, lorsqu'il soutint Juarez avec une si indomptable énergie.
Les circonstances étaient favorables. La grande République
du Nord s'était scindée en deux moitiés sensiblement égales qui luttaient l'une contre l'autre avec une telle ardeur, et de telles alternatives de succès et de revers, qu'il était difficile de prévoir de quel côté pencherait la victoire. Si la France, à ce moment, avait jeté résolument son épée dans la balance, comme sous Louis XVI, les Confédérés de Richmond l'auraient certainement emporté sur les Fédéraux de Washington et la scission restait définitive ; l'immense Amérique du Nord serait aujourd'hui partagée en quatre grands Etats indépendants, dont un de race hispano-indienne, un autre de race française — en partie du moins : le Mexique, le Canada, la République anglo-saxonne confédérée et la République anglo-saxonne fédérale. Napoléon hésita, attendit, comptant que les armées du président Davis battraient toutes seules celles du président Lincoln. L'événement trompa son attente, et alors il fut trop tard. Les vainqueurs lui signifièrent dédaigneusement qu'il eût à se retirer du Mexique, et cette expédition qui devait empêcher Mexico et Guatemala, Lima et la Havane, Montevideo et Buenos- Ayres d'avoir lé sort de la Floride et de la Louisiane, du Texas et de la Californie; cette expédition faite pour conjurer les dangers que pourra courir un jour l'indépendance de la vieille Europe elle-même, n'aboutit qu'à rendre plus forte et plus menaçante la formidable unité anglo-américaine. ~" """
Le prétexte principal et l'entrée en matière furent beaucoup moins nobles que le projet. Un banquier, nommé Jecker, avait prêté quatre à cinq millions au gouvernement de Miramon, président contesté de la République mexicaine. Miramon ayant été vaincu et chassé par son compétiteur, l'indien Benito Juarez, Jecker n'en réclama pas moins le remboursement, produisit un mémoire qui décuplait le montant de sa créance et y intéressa le duc de Morny en lui offrant trente pour cent sur ses recouvrements.
Il était Suisse, ce ne fut pas un obstacle ; on le naturalisa Français et la France prit sa cause en mains.
Comme le Mexique était en pleine anarchie, que les étran-
gers y étaient alternativement rançonnés et pillés par les deux partis, et que Juarez venait de suspendre le paiement d'indemnités dues à des Français, à des Espagnols et à des Anglais, Napoléon III entraîna l'Espagne et l'Angleterre ■dans une alliance ayant i)our but unique la demande au gouvernement mexicain de l'exécution des obligations contractées par lui envers les sujets des trois puissances. Ljijraité dans ce but fut signé à Londres le 30 novembre 1861.
Le 7 janvier de l'année suivante, six mille Espagnols, trois mille Français et mille Anglais débarquèrent à la Vera-Cruz. En même temps les commissaires des trois puissances adressèrent à la nation mexicaine un manifeste. « Ils vous trompent, disaient-ils, ceux qui prétendent que, derrière de justes réclamations, les alliés cachent des plans de restauration et d'intervention dans vos affaires intérieures. »
Juarez, trop faible, négocia. Le général Prim, commandant •en chef espagnol, qui était un soldat de fortune plutôt qu'un •diplomate, conclut, au grand étonnement de l'Europe, le 19 février 1862, un traité, qui a reçu le nom de convention delà Sqledad, et qui stipulait que, pendant la durée des négociations, les forces alliées, afin de se soustraire aux fièvres du littoral, occuperaient les trois villes de Cordova, Orizaba et Tehuacan avec leurs rayons, mais qu'elles se retireraient loyalement sur leurs positions premières, en avant de la Vera-Cruz, si les négociations n'aboutissaient pas.
Les trois gouvernements furent unanimes à blâmer cette convention. Toutefois ils ne purent tombe.' l'accord sur leur^ obligations respectives et l'interprétation du traité de Londres. Une rupture s'en suivit ; l'Angleterre et l'Espagne rappelèrent leurs soldats. Les Français, restés seuls, reçurent un renfort de trois mille cinq cents hommes, et avec ■eux le général mexicain Almonte et d'autres émigrés qui ne cachaient point leur but : le renversement de Juarez, champion des libéraux et des démagogues. C'était, selon Almonte, le seul moyen de rétablir l'ordre au Mexique et d'obtenir les satisfactions demandées. Cette manière de voir était parta-
gée à Paris par le duc de Morny, l'Impératrice et l'Empereur.
Dans la séance du 13 mars, au Corps législatif, M. Jules Favre exprima des craintes sur l'extension du^i^ojetjnmîtif et avoué. « Est-il vrai, demanda-t-il, qu'on se propose d'éta-f "blir un empire mexicain? On désigne même, comme empereur futur, l'archiduc Maximilien, frère de l'Empereur d'Autriche. » M. Billault répondit : « C'est là un simple propos d'officier ; avant vous, lord Cowley s'en étant ému, notre ministre des affaires étrangères lui a dit textuellement que cela n'est pas vrai, J'affirme donc que jamais une telle combinaison n'est entrée dans la pensée du gouvernement. Quand on insinue de pareilles suppositions, on devrait au moins avoir quelques preuves; or ici on n'en a pas l'ombre. >>
M. Billault était-il de bonne foi en lançant cette affirmation ? Il paraît difficile qu'il ignorât les négociations engagées depuis plusieurs mois déjà entre Maximilien et Napoléon. M. de Kératry affirme qu'elles avaient abouti dès la fin de 1861, et que dès lors la France et l'archiduc étaient liés l'un envers l'autre'. Mais les preuves manquaient à l'opposition, et, pour une fois que Jules Favre avait raison, la majorité hua Jules Favre.
Le gouvernement français commit un autre acte d'indélicatesse qui lui fut amèrement et justement reproché. Sous prétexte que nos malades n'auraient pas été en sûreté si on les eût laissés seuls à Orizaba, nos soldats, à la reprise des hostilités, ne rétrogradèrent point en masse sur la Vera- Cruz, quoique ce fût une des conditions des préliminaires signés à la Soledad. Des rapports inexacts avaient fait croire au général en chef, comte de Lorencez, que Mexico, las de Juarez, n'attendait que la présence des Français pour se déclarer en leur faveur. On marcha sur Mexico.
On avait franchi le défilé de Las-Cumbres et l'on débouchait sur un plateau élevé de douze cents mètres, où sont
* Comte de Kéralry. L'Elévation et la chute de Maximilien.
situés d'abord Puebla, ensuite Mexico, lorsqu'on se trouva en vue de la première de ces deux villes, très grande, très riche, peuplée de soixante-quinze mille à quatre-vingts mille âmes. C'était, disait-on, la ville du monde qui avait été le plus souvent assiégée, tellement qu'elle allait l'être pour la cent cinquantième fois. On ignorait que toute l'armée de Juarez s'y était concentrée.
Le 5 mai, au matin, des colonnes de zouaves et de chasseurs furent lancées à l'assaut des forts de Guadalupe et de Loreto qui dominent la ville ; mais au lieu de ne rencontrer qu'un semblant de résistance, comme on l'avait annoncé, elles allèrent se heurter contre un couvent massif transformé «n forteresse, défendu par une garnison de deux mille hommes, protégé par une artillerie énergiquement servie et par tout un système de feux combinés. Quelques-uns des plus intrépides assaillants arrivèrent, sous un déluge de fer, jusque dans les fossés du fort, se hissèrent sur les murs et s'y firent tuer ; le reste échoua au pied. On s'était présenté sans matériel de siège, avec une artillerie de campagne insuffisante pour faire brèche, et on s'était précipité sur des fortifications défendues par de Tartillerie et un triple étage de mousqueterie.
La ville étant imprenable avec les moyens dont on disposait, il fallut reculer jusqu'à Orizaba, juste au moment où la Revue des Deux-Mondes écrivait (1" juin) : « A l'heure qu'il est, nos soldats ont sans doute bravement planté notre drapeau à Mexico. » On ne voulait pas croire encore en France, à la fin de juin, aux dépêches américaines qui annonçaient i'échec de Puebla.
Cet échec eut les plus graves conséquences. L'honneur militaire se trouvait engagé, et on allait être obligé, pour le réparer, de porter par des envois successifs notre corps expéditionnaire jusqu'à trente-cinq mille hommes avant de pouvoir reprendre la marche en avant ; disons cependant que c'était encore un bonheur qu'il se fût produit à Puebla ; que fùt-il arrivé, en effet, si nous l'eussions rencontré plus loin dans l'Ouest, et séparés par une distance plus grande
encore de notre base (ropérations ? D'un autre côté, il donna à Juarez le prestige d'une victoire, en exaltant l'instinct de résistance de ses partisans et en réduisant au silence tous ceux qui attendaient un succès de nos armes pour se tourner vers nous. Le général Lorencez préserva ses troupes d'un désastre complet en opérant sur Orizaba une retraite aussi habile que périlleuse, à travers trente lieues d'un pays boisé^ inondé et dominé par des collines que couronnaient les tirailleurs mexicains. Zaragosa, lieutenant de Juarez, prit position sur le mont Borrégo, à quatre kilomètres d'Orizaba. De là iï fit faire des propositions d'accommodement à Lorencez qui, pour toute réponse, envoya un détachement le déloger de ses retranchements. Il suffit de deux compagnies pour enlever ce mont Borrégo, qu'on disait imprenable et mettre en fuite trois mille hommes. Deux cent cinquante Mexicains furent tués ou blessés, trois cents pris, et le reste dispersé. Cela n'empêcha point Zaragosa d'être comparé, comme son nom s'y prêtait si bien, au défenseur de Saragosse, et quand it mourut subitement quelque temps après, on transporta son corps à Mexico, au milieu des plus grands honneurs, et on mit à ses pieds un drapeau français.
Le corps expéditionnaire, cantonné entre Orizaba et la Vera-Cruz, eut beaucoup à souffrir des maladies ; mais le 22 septembre le général Forey arriva avec une armée de trente mille hommes. Lorencez retourna en France. Forey transféra son quartier général à Cordova, où ses troupes hivernèrent. Ce fut seulement après la saison des pluies qu'il put s'occuper de réparer l'échec de l'année précédente. Le 8 mars 1862 il investit Puebla.
Juarez n'avait pas non plus perdu son temps. Ses troupes avaient encore augmenté leurs moyens de défense ; neuf forts garnis de cent quarante pièces de canon croisaient leurs feux autour de la place ; d'immenses approvisionnements avaient été réunis ; des quartiers entiers, les maisons, les édifices avaient été barricadés avec un art singulier, tous les couvents changés en magasins ou arsenaux, les carrés de
maisons entre lesquels la ville est divisée convertis en espèces de redans communiquant entre eux souterrainement, toutes les terrasses crénelées; chaque pâté nécessitait un siège régulier, et les assiégeants, obligés d'enlever la ville morceau par morceau, n'emportant chaque ouvrage qu'au prix des plus énergiques efforts, ne progressaient que lentement^ échouant quelquefois.
Cependant toute ville assiégée est perdue si elle n'est secourue, et les Mexicains ne faisaient une si belle résistance que parce qu'ils attendaient du secours. Ce fut le général Comonfort, ministre de la guerre, qui, manoeuvrant entre Mexico et Puebla, se présenta avec son armée pour la secourir. Surpris et vigoureusement attaqué sur les hauteurs de San-Lorenzo, par le général Bazaine qui protégeait le siège, il fut mis le 8 mai en complète déroute. Les Français firent après la bataille une constatation qui aurait pu les éclairer sur les vrais sentiments des Mexicains ; ils trouvèrent parmi les morts des Soldaderas, espèce de bataillons féminins qui, du moins à cette époque, remplaçaient l'administration militaire mexicaine, et accompagnaient les soldats, portant sur leur dos ou sur leur tète les ustensiles de ménage et les provisions de la journée, et parfois dans les bras un enfant.
La dispersion de l'armée de secours et l'impossibilité de se faire jour à travers nos lignes enlevaient désormais toute espérance aux défenseurs de Puebla; leur brave chef, le général Ortega, demanda à capituler ; Forey exigea une reddition sans conditions, ne s'engageant à rien si la garnison attendait l'assaut. Le 17, Ortega lui adressa la lettre suivante :
Comme il ne m'est plus possible de continuer à défendre la place, faute de munitions et de vivres, j'ai dissous l'armée sous mes ordres et détruit l'armement, y compris l'artillerie (et les drapeaux). La place est donc à votre discrétion et vous pouvez la faire occuper... Je me constitue prisonnier de guerre avec les officiers généraux, supérieurs et subalternes, qui sont réunis sur la place du gouvernement ; si je pouvais continuer la défense plus longtemps, croyez bien que je le ferais.
C'est ainsi qu'après une très belle défense la ville de Pue-
l)Ia tomba enfin en notre pouvoir avec vingt-six généraux, trois cent trois officiers supérieurs, mille cent soixante-dixneuf officiers subalternes et onze mille hommes de garnison. Napoléon éleva le général Forey à la dignité de maréchal ^e France et félicita vivement ses troupes ; il écrivit :
l^e déplore amèrement la perte de tant de braves, mais j'ai la consolante pensée que leur mort n'a été inutile ni aux intérêts et à l'honneur de la France, ni à la civilisation. Notre but, dites-le bien •autour de vous, n'est pas d'imposer aux Mexicains un gouvernement contre leur gré, ni de faire servir nos succès au triomphe d'un parti quelconque. Je désire que le Mexique renaisse à une vie nouvelle et que bientôt, régénéré par un gouvernement fondé sur la volonté nationale, sur les principes d'ordre et de progrès, sur le respect du droit des gens, il reconnaisse, par des relations amicales,
\ devoir à la France son repos et sa prospérité. '^ ---j
Les Français à leur entrée dans Puebla, furent accueillis comme des libérateurs, et de même à Mexico, où ils arrivèrent le 10 juin. Les autorités provisoires et les principaux habitants de cette capitale allèrent au devant d'eux pour leur ■en offrir les clefs. Forey écrivit au mini&lre de la guerre :
Nous avons été littéralement écrasés sous les couronnes et les bouquets dont l'entrée de l'armée à Paris, le 14 août 1859, en revenant d'Italie, peut seule donner une idée. J'ai reçu au palais du gouvernement les autorités qui m'ont harangué. Cette population est ^vide de liberté, d'ordre, de justice. Je leur ai promis tout cela au nom de l'Empereur.
Les Français connaissaient mal la ténacité de Juarez, et Napoléon III fermait volontairement les yeux sur la sourde hostilité des Etats-Unis qui, impuissants jusqu'alors, commençaient, à ce moment-là même, à se ressaisir, grâce aux victoires du Nord sur le Sud.
Le maréchal Forey organisa un gouvernement provisoire. Il créa une junte supérieure composée de trente-cinq mem- -bres pris parmi les citoyens les plus honorables du Mexique, et cette junte choisit trois hommes qu'elle investit du pouvoir exécutif. Ce furent le général Almonte, l'archevêque Labastida et le général Salas (24 juin). De plus, une assem-
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blée des notables, comprenant deux cent quinze membres -élus par le pays, fut appelée à statuer sur la forme définitive du gouvernement.
II fallait s'y attendre : les préférences du peuple mexicain furent consultées avec moins d'empressement que celles du souverain victorieux ; et celui-ci songea encore, dans cette circonstance, à cette fatale Italie qui obsédait son esprit et ■qui dominait toute sa politique. Offrir un ti'ôae au jeune frère de Tempereur François-Joseph, c'était un moyen de rendre moins amers à l'Autriche les sacrifices qu'il lui avait imposés et ceux qu'il méditait de lui imposer encore.
L'assemblée des notables mexicains prit les trois résolutions suivantes : 1° La nation mexicaine adopte pour forme de gouvernement la monarchie modérée, héréditaire, ^vec un prince catholique ; 2° le souverain prendra le titre d'Empereur du Mexique; 3" la couronne impériale est offerte ■à Son Altesse I. et R. le prince Ferdinand- Maximilien, archiduc d'Autriche, pour lui et ses descendants. »
Une députation alla porter cette décision au château de Miramar, où résidait l'Archiduc. En chemin elle avait ordre de s'arrêter à Paris pour offrir à Napoléon III l'expression «du respect et de la reconnaissance du Mexique.
Elle arriva à Trieste le l*"" octobre et fut reçue à Miramar par l'Archiduc entouré de toute sa maison en grand apparat. L'acceptation ne fut pas un instant douteuse. Maximilien était jeune, loyal, froidement résolu ; il comptait sur son étoile, et ■aussi sur celle de Napoléon III, si brillante jusqu'alors. Sa femme, Charlotte de Saxe-Cobourg, fille du roi des Belges, enthousiaste aussi et dans tout l'éclat de sa beauté, ne le découragea point. Ils prirent le titre d'Empereur et d'Impératrice, puis, dans la ferveur de leurs premières illusions, se rendirent à Rome pour demander la bénédiction du Pape Pie IX, et de là à Paris afin de rendre leurs devoirs à la famille impériale de France. Ils étaient bien faits l'un et l'autre pour ouvrir les longues prospérités et n'entrevoyaient que des espérances sans limites. Napoléon III était fier de
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faire des empereurs, bien qu'il s'en défendît officiellement ; l'impératrice Eugénie rayonnait; M^Rouher proclajnait.Xexpédition du Mexique « la grande pensée du j;ègne,»; les Chambres françaises applaudissaient et l'Europe regardait avec une curiosité sans malveillance et une surprise voisine de l'admiration.
Maximilien et Charlotte débarquèrent à la Vera Cruz dans^ les derniers jours de mai 1864 ; la frégate autrichienne La Novarra. les y avait amenés. Le 10 juin ils firent leur entrée à Mexico en grande pompe et furent grisés par ces démonstrations populaires qui ne manquent jamais à des souverains nouveaux. Ils recueillirent ou inventèrent, mais en tous cas firent répandre la légende d'une vieille tradition d'aprèslaquelle un prince aux yeux bleus devait venir relever le sceptre des Aztèques, multiplièrent les largesses et les bienfaits autour d'eux, lâchèrent dans les bois, comme un harmonieux présage, plusieurs douzaines de rossignols, qu'ils avaient apportés, ces oiseaux étant jusques-là inconnus au Mexique, et crurent leur Empire fondé et leur dynastie acclimatée dans le Nouveau-Monde.
La résistance n'avait pourtant point cessé. Les troupesfrançaises, aidées de quelques régiments mexicains reconstitués à la hâte, firent flotter l'étendard impérial jusques dans les provinces septentrionales qui touchent aux Etats-Unis ; 0!i occupa, au nom de Maximilien, San-Luis-de-Potosi» Monterey, Matamores à l'embouchure du Rio Bravo del Norte et Mazatlan, Guaymas à l'ouest sur le Grand-Océan. Juarez errait, avec quelques débris de ses forces, sur la frontière du Texas ; mais il restait le chef du parti républicain,, seul complètement national désormais, et il avait derrière lui la grande République anglo-américaine.
Chez Napoléon III, la soif des aventures, qu'on lui avait toujours connue, était maintenant compliquée d'un esprit d'irrésolution et d'imprudence qu'on ne lui connaissait pas. On voyait poindre cet esprit dans l'expédition mexicaine ; iL se montra plus encore dans les affaires de Pologne.
Coupée depuis un siècle en trois tronçons et plusieurs fois noyée dans son sang, la Pologne s'obstinait à ne pas mourir. Elle eut, de 18G1 à 1864, une nouvelle convulsion occasionnée, comme les précédentes, par la persécution religieuse qui na jamais cessé depuis Tavènement de Nicolas I". Le mirage lointain des victoires de la France en Italie y contribua également; certains patriotes polonais inconsidérés avaient le vague espoir que le libérateur de Milan affranchirait Varsovie. Ils oubliaient que les serments de jeunesse du conspirateur couronné avaient été prêtés à la seule révolution italienne et que la bombe d'Orsini n'était pas une bombe polonaise. En 1861,1e -25 février, ils eurent l'idée de célébrer pacifiquement un anniversaire national glorieux, celui de la bataille deGrochow(à quelques lieues Est de Varsovie) où, en 1831, les Polonais avaient pendant trois jours disputé la victoire à l'armée russe. Le jour s'était levé brumeux et sombre; on devait aller prier pour les morts jadis tombés dans la bataille, et dès le matin une passion spontanée jeta la population dans les rues. Une procession immense se forma, marchant sans désordre, précédée d'un drapeau à l'aigle blanc, et chantant Ihymne : « Dieu saint, Dieu puissant, ayez pitié de nous, daignez nous rendre notre patrie ! Sainte Vierge Marie, reine de Pologne, priez pour nous! » Le gouverneur de Varsovie, prince Gortschakoff, l'ancien défenseur de Sébastopol, n'avait rien fait pour empêcher la manifestation, lorsque tout à coup le chef de la police lança deux escadrons de gendarmes sur cette masse épaisse, et on vit ce spectacle sublime d'une foule se mettant à genoux, continuant à chanter, et se laissant sabrer par les soldats sans résister. Plus de quarante victimes furent relevées mortes ou blessées ; le prince Gortschakoff était atterré, il jurait n'avoir donné aucun ord^'e, les officiers russes eux-mêmes se montraient indignés du rôle de bourreaux qu'on semblait leur préparer ; dès le lendemain la ville entière prit le deuil, et dès le surlendemain une scène semblable recommença.
Le 8 avril, les Cosaques maltraitèrent encore la population
de Varsovie sans parvenir à la faire soulever. Le 15 octobre, une foule immense s'étant réunie dans les églises pour fêter l'anniversaire de Kosciuzko, on la laissa faire et, quand elles furent pleines, les troupes reçurent ordre de les cerner et d'arrêter tous les hommes présents, parmi lesquels on choisirait les plus compromis pour les déporter en Sibérie. La foule put s'échapper de quelques églises, mais dans la cathédrale de Saint-Jean elle prit la résolution de ne pas sortir tant que l'armée serait là. Pendant tout le jour on resta en présence, les soldats campant aux portes, le peuple s'obstinant à demeurer à l'intérieur, malgré les exigences de la faim. A huit heures du soir, un premier parlementaire vint offrir amnistie à la foule. La grâce fut repoussée, aucun délit n'ayant été commis. On allume les cierges d'un catafalque dressé pour les funérailles de l'Archevêque, et on chante des hymnes. A deux heures du matin, second parlementaire, nouveau refus /de demander grâce. Enfin, à quatre heures du matin, le 16 octobre, après dix-sept heures de blocus, les troupes russes reçurent l'ordre d'envahir l'église et d'en chasser de force la foule ; elles pénétrèrent violemment dans le lieu saint et y saisirent plus de deux mille personnes qu'il fallut conduire à la citadelle. En réponse à cette violation, le chapitre métropolitain fit fermer toutes les églises; le grand rabbin et les pasteurs protestants en firent autant pour leurs temples et synagogues. Depuis un an, toutes les écoles étalent fermées en Pologne, les théâtres aussi.
L'insurrection existait donc, mais purement morale. Lois, coutumes, langue, habillements même, tout ce qui rappelait la Pologne était proscrit ; plus de trois cent mille individus avaient été arrachés au foyer natal; la plupart étaient morts sur les chemins de l'exil. Un ukase avait incorporé comme enfants de troupes tous les orphelins de sept à seize ans et bon nombre d'enfants pauvres ; on vit des mères se jeter sous les chariots qui emportaient leurs fils pour servir les tyrans. D'autres ukases donnaient les églises catholiques aux schismatiques appelés officiellement orthodoxes, défendaient
d'en bâtir de nouvelles et de restaurer les anciennes, interdisaient aux pères de famille de faire élever leurs enfants, même chez euv, par des maîtres non approuvés par l'Université russe de Charkow. La Pologne endurait tout et n'opposait que la résistance passive des anciens martyrs. L'archevêque de Varsovie, Mg'Felinski, ayant osé demander pitié pour son peuple, par une lettre à Alexandre II, fut enfermé dans une forteresse et de là transporté en Sibérie où il est resté plus de vingt ans ^ Mais les Polonais ne se rendaient pas. Parmi eux toutes réjouissances ou affaires étaient mises de côté pour le relèvement national. Les hommes se privaient de tabac et de tout ce qui pouvait enrichir le trésor russe; les femmes se vêtirent de noir. M. de Montalembert fit lire en France des pages poignantes sur ce deuil étrange de toute une nation.
Enfin, le 15 janvier 18G3, une tentative nocturne d'enlèvement de toute la jeunesse masculine pour être incorporée -dans l'armée russe, fit prendre les armes à cette jeunesse exaspérée. Tout dormait dans Varsovie ; les soldats seuls étaient sur pied. Vers une heure du matin ils envahirent les demeures, enfoncèrent les portes qui ne s'ouvraient pas, appelèrent les victimes, leur lièrent les mains derrière le dos et les poussèrent vers la citadelle, par groupes de vingt à vingt-cinq. Plusieurs brisèrent leurs liens, délivrèrent ce
' 11 y eut, on peut le dire, de véritables martyrs. Saisi par une troupe de rasholnilis ou vieux croyants russes, le jeune comte Plater fut condamné à mort et exécuté le 8 juin. La veille, il obtint la faveur de faire ses adieux à sa mère et à ses sœurs, mais non à ses frères, prisonniers comme lui. Sa dernière entrevue fut mémorable par la dignité des femmes et le courage du jeune homme. Ces créatures d'élite s'entretinrent du ciel et dédaignèrent les larmes ; leurs yeux ne se mouillèrent qu'à l'heure des adieux suprêmes. Le comte Plater mourut le sourire sur les lèvres. Sa mère voulut être témoin de sa mort ; aucune lamentation ne décela sa présence. Rentrée dans sa maison, elle trouva ses filles et ses petites-fdles inconsolables : « Imitez-moi, mes enfants, leur dit-elle ; voyez si je pleure ! Oh ! si mon fils eût tremblé devant les balles moscovites, je pleurerais. Mais je l'ai vu dans la prison, je l'ai vu sur la place du supplice, ferme et confiant en Dieu. J'ai prié avec lui, je l'ai béni, je l'ai vu mourir en homme de cœur et en chrétien. Ne pleurons pas la victoire du martyr ; imitons son courage et restons dignes de lui. «
qu'ils purent de leurs camarades et coururent sus aux sentinelles. Tout le peuple se leva comme un seul homme.
Alexandre II n'attendait que cela, mais ne l'attendait pourtant pas sans inquiétude. L'Europe se montrait sympathique pour le malheur, et lorsqu'on connut les premiers coups de fusil échangés entre Cosaques et Polonais, la question était devenue internationale. La France, l'Angleterre, l'Autriche elle-même, adressèrent à Saint-Pétersbourg des notes comminatoires.
Ce fut un grand malheur, car ces notes ne pouvaient aboutir à rien, personne n'ayant l'intention de les appuyer d'une déclaration de guerre. Elles ne furent donc, pour la Pologne, qu'un coupable et stérile encouragement à une révolte sans espoir,
Milutine, le principal conseiller du Tsar, le même personnage qui conçut et exécuta les terribles ukases du 2 mars 18G4, se trouvait alors à Paris, chez son oncle, l'ambassadeur comte de Kisseleff. « Tâchez donc de voir le sphinx, lui écrivait la princesse Hélène, tante d'Alexandre II ; il faut que vous le voyiez et que nous sachions à quoi nous en tenir. » Ce sphinx, c'était le souverain tout-puissant de qui l'Europe entière attendait les obscures énigmes. Le sphinx se tut. Il ne sut ni secourir franchement les opprimés, ni leur dire qu'ils ne devaient pas compter sur lui, mais se soumettre pour éviter des calamités plus grandes. Là encore, comme dans la guerre de sécession des Etats-Unis d'Amérique, il se livrait au hasard, attendant que la Fortune le servît sans qu'il l'aidât.
Lorsque le Sénat s'en rapportant, selon sa coutume, à la sagesse du gouvernement, passa à l'ordre du jour sur de nombreuses pétitions en faveur des Polonais , le prince Napoléon s'écria : a L'Empereur fera quelque chose, j'en suis sûr ! » Voici ce qu'il fit, et il faut convenir que ce fut lui qui en eut l'initiative. Il obtint de l'Angleterre et de l'Autriche qu'elles s'uniraient à la France pour proposer au Tsar, dans une conférence européenne, d'abord une amnis-
tie, puis une autonomie administrative de la Pologne, dans le genre de celle de la Galicie, la liberté du culte catholique, le rétablissement de la langue polonaise dans les administrations, enfin un système de recrutement régulier et légal.
La proposition était tardive et ne fut remise qu'à la fin de juin. Le prince Gortschakofif l'écarta en déclarant, le 14 juillet, que la Russie ne négocierait qu'avec l'Autriche et la Prusse, puissances co-partageantes. Alors Napoléon III s'adressa, par lettre autographe, à la générosité d'Alexandre II, en l'invitant à rétablir un royaume de Pologne sous le sceptre de son frère le grand-duc Constantin. Nouveau refus. Enfin, il pria le Pape Pie IX d'unir ses instances aux siennes pour attendrir le cœur de l'Empereur d'Autriche, un des co-partageants, et obtenir de lui qu'il s'entendit avec la Russie et la Prusse pour rétablir la nationalité polonaise. Le Pape s'empressa de répondre à ce désir et François-Joseph lut avec attendrissement la lettre de Pie IX. Rien de plus; le Pape seul alla jusqu'à rompre ses relations avec l'ambassadeur du Tsar ; mais cela ne tirait pas à conséquence, le Pape n'ayant pas cinq cent mille hommes à aligner au bout de ses brefs ou de ses encycliques.
Quant à l'Angleterre, toujours disposée à aller de l'avant quand il n'y a pas de danger, sa reculade est restée célèbre. Nul plus qu'elle n'avait jeté feu et flammes ; elle avait adressé à la Russie des notes irritantes, essayant d'ameuter l'Europe, mais ne s'engageant pas elle-même à fond.
Après la réponse dédaigneuse et péremptoire du prince Oortschakoff, on crut qu'elle relèverait le gant et que la guerre allait recommencer dans les mêmes conditions qu'en Crimée. Lord John Russell prononça, dans un banquet, à Blairgowrie, le 26 septembre 1863, un discours où il déclara que la Russie n'ayant pas rempli les obligations du traité de 1815 qui lui avait livré la Pologne, était déchue de tout droit à la détenir ; puis il proposa à la France et à l'Autriche de se joindre à lui pour signifier à la Russie, dans des notes identiques et officielles, la même appréciation. La France accepta
immédiatement ; l'Autriche demanda, contre les conséquences faciles à prévoir, des garanties qu'elle ne put obtenir. Alors elle se récusa. Mais John Bull semblait parti en guerre, et' après s'être assuré que l'ambassadeur de France avait reçu mission d'appuyer sa déclaration solennelle à Saint-Pétersbourg, le ministère britannique rédigea sa dépêche, la fit approuver par la Reine et l'expédia, en faisant aviser le prince Gortschakoflf qu'il allait recevoir « une communication importante. »
Ce bel accès d'énergie ne dura pas longtemps. Le courrier porteur de la dépêche brûlait les étapes en Allemagne, quand un coup de télégraphe le rattrapa ; lord John Russell ressaisit sa dépèche et au lieu de la « communication importante », le prince Gortschakoff reçut une lettre datée du -20 octobre où lord John Russell déclarait « avoir reçu avec satisfaction l'assurance que l'empereur de Russie continuait d' être animé ' d'intentions p/eùie.sc/e bienveillance à l'égard de la Pologne ». Or, il y avait quinze mois que cette bienveillance se manifestait par des massacres et que lord Russell protestait.
Qu'avait-il fallu pour inspirer à John Bull cette subite satisfaction ? Simplement l'avis signifié de Berlin que non seulement la Russie, mais aussi la Prusse considérerait sa dépêche comme un casus helli. Lord Russell abandonna la Pologne aussi résolument qu'il l'avait encouragée ; des flots de sang que ses imprudentes manifestations avaient fait couler et allaient faire couler encore en Pologne, il n'avait cure, son intérêt le lui défendait. Quant h, l'honneur anglais, qui dut ce jour-là « couler par tous les pores », comme jadis à Quiberon, nul doute aussi qu'il se tint pour satisfait.
Les Polonais furent écrasés, et, comme conséquence et conclusion de leur soulèvement, la noblesse, la bourgeoisie et le clergé catholique, c'est-à-dire les classes éclairées, se virent déportées en masse et dépouillées de leurs biens. Non seulement dans une même nuit tous les moines, religieux et religieuses, éveillés en sursaut au milieu des ténèbres et habillés à la hâte, durent quitter leurs maisons et se rendre