THIERS
SOUS escorte dans les quelques couvents temporairement con- -servés comme asiles ; non seulement sur cent quatre-vingttreize couvents existants on en supprima cent cinquante-neuf, ■en dispersant les habitants des autres; non seulement enfin on supprima le dernier évêché grec-uni qui eût été épargné encore et l'on enregistra d'office tous ses fidèles dans des diocèses du culte dit orthodoxe, sauf à maintenir dans l'orthodoxie, par le knout, ceux qui ne s'y trouveraient pas bien ; mais Milutine, pour créer entre laristocratie et les ■paysans un antagonisme permanent, ne recula pas devant une transformation violente de l'état social et l'abaissement systématique du niveau intellectuel de la nation vaincue. D'un seul coup tous les propriétaires furent dépouillés de ce <iu'ils ne cultivaient pas personnellement et leur propriété ■entière fut transférée à leur trois cent trente mille fermiers. La spoliation ne s'arrêta pas aux fermes exploitées par les fermiers, elle s'étendit à tout bâtiment ou établissement industriel quelconque ; ceux qui les habitaient, domestiques ou locataires, étaient déclarés propriétaires. Bien plus, on ressuscitait à leur profit ou on maintenait les servitudes foncières, comme celles de pâturage ou d'affouage sur les terres restant à l'ancien propriétaire, quoiqu'elles n'eussent plus pour justification le paiement des redevances ou les corvées, <le sorte qu'on allait voir des propriétaires obligés de réduire leurs troupeaux pour ne pas nuire au pâturage, sur leurs propres terres, des troupeaux de leurs anciens fermiers. Pour cette immense spoliation on leur promettait, il est vrai, «ne indemnité, mais elle était dérisoire ; on les frappait d'un impôt spécial pour la payer.
A cette mesure était jointe une réorganisation communale •calculée de manière à déposséder de toute influence tout ce qui était riche et intelligent, en l'excluant des élections locales et en le mettant à la merci des paysans, avec droit ■donné aux gouverneurs, pour plus de sûreté, de casser au besoin l'élection.
C'était, comme on le voit, une véritable jacquerie légale,
assez mêlée de vague et d'obscurité pour laisser toute latitude à l'arbitraire des Russes, chargés de juger les difficultés, et, en même temps, un mélange de radicalisme autoritaire et révolutionnaire et d'une sorte d'idéal de socialisme et de communisme,
La conséquence fut fatale à la Russie. Ces "doctrines dedémocratie violente qu'on appliquait à la malheureuse Pologne étaient prônées et appliquées par des Russes ; elles ne tardèrent pas à germer en Russie, où les universités rationalistes allemandes les avaient semées déjà. On vit bientôt l'athéisme envahir les moeurs, la littérature, la bureaucratie, les écoles ; le devoir, les vieilles notions morales, les convenances sociales furent traitées comme des inventions aristocratiques et des raffinements d'une civilisation décrépite ; les attaques à la propriété, à la famille, au mariage, les excitations au communisme se répandirent et se multiplièrent ; bref, la Pologne bien inconsciemment, se vengea et retourna contre son oppresseur l'arme dont il l'avait percée. A y regarder de près, on trouverait que la bombe qui mit en pièces Alexandre II, le 13 mars 1881, n'était pas seulement chargée d'explosibles, mais aussi des principes que les ukases du 2 mars I86i avaient si imprudemment posés.
Napoléon III connut toutes ces horreurs et ces iniquités ;. il en résulta une froideur momentanée entre lui et le Tsar. Ce fut tout : le moment d'agir était passé. Il faut être juste : l'Angleterre s'était dérobée avant lui et plus que lui. Pouvaitil marcher seul contre la Russie et la Prusse ? Les Polonaisne purent donc que maudire la stérile et décevante pitié despuissances occidentales. C'était le deuxième Napoléon qui les avait trompés ; la France, disaient-ils, s'était servie d'eux sur tous les champs de bataille, mais ne les avait jamais servis eux-mêmes avec sincérité. L'amertume de cette trop juste constatation contribua plus que tout le reste à leur ôtor leursdernières illusions ; on peut dire que, sans le vouloir ni le savoir, Napoléon III a peut-être plus fait que Nicolas I" et Milutine pour la russification définitive de la Pologne.
Seul, dans ces douloureuses circonstances, le duc de Morny, toujours sympathique aux Russes, eut le courage de son opinion. Il présidait le Corps législatif un Jour que Jules Favre déblatérait à la tribune moins pour la Pologne que contre le Tsar. II se leva, annonça qu'il revendiquait son titre de simple député afin dp pouvoir parler librem'^jnt, tout comme un autre, et on le vit se dresser debout, le visage calme, sans que rien trahît en lui la moindre émotion, mais avec un regard droit, indice d'une résolution indomptable. II céda sa place à un vice-président et, lentement, descendit à ia tribune. Le discours, en partie improvisé, qu'il y prononça à la louange de la Russie qu'il venait d'apprendre à connaître comme ambassadeur ; de la Russie dont il avait admiré Tesprit d'obéissance, de discipline, de respect pour l'autorité, et où il avait trouvé la compagne de sa vie, produisit une vive impression. A la façon dont les mots étaient scandés, on se sentait en présence non d'un prestidigitateur comme Billault, ou d'un déclamateur comme Jules Favre, mais d'un homme de volonté, qui dit ce qu'il sait et qui sait ce qu'il dit ; et plus d'un auditeur, dévoué à l'Empire, chuchota à son voisin : « Dieu garde longtemps à l'Empereur le duc de Morny ! »
Le duc de Morny, en effet, est la dernière figure d'homme d'Etat qui, en France, ait eu cette allure séduisante et cavalière, aristocratique et familière à la fois, et cette audace tranquille sans lesquelles on ne devient jamais complètement populaire. Seul parmi les familiers des Tuileries, il aurait pu éventer les pièges de Cavour et de Bismarck, si ses habitudes d'élégance', son amour excessif des plaisirs et son égoïsme ne l'eussent détourné d'un travail ardu et persévérant.
Le Corps législatif, renouvelable tous les cinq ans, arrivait en 1863 à l'expiration de son mandat. Il y eut des élections générales le 31 mai. Elles furent conduites avec plus de zèle que de prudence.
M. de Persigny, ministre de l'intérieur, se préoccupa surtout de faire échec aux adversaires de la politique impériale
en Italie. M. Thiers, candidat à Paris, et M. Plichon, candidat dans le département du Nord, furent combattus par lui comme des ennemis personnels. Il disait dans une circulaire :
En face de cette France qui n'est devenue si glorieuse et si prospère que depuis que M. Thiers et les siens ne sont plus aux affaires, le suffrage universel n'opposera pas à ceux qui l'ont tiré de l'abîme ceux qui l'y avaient laissé tomber.
Combattre ainsi des adversaires honorables, c'était révéler imprudemment la terreur qu'ils inspiraient, c'était les désigner d'autant plus sûrement à l'opposition grandissante.
M. Plichon fut élu, et avec lui plusieurs des quatre-vingtonze : MM. Ancel , Kolb-Bernard, de Grouchy, marquis d'Andelarre, comte de Chambrun, de Grammont. La plupart succombèrent : MM. Keller, de Carayon-Latour, de Blosseville, de Chazelles, de Cuverville, Duclos , de Flavigny, Garreau, de Jouvenel, Anatole Lemercier, de Mortemart^ Hallez-CIaparède, de la Cheisserie. Dautres, se voyant repoussés par le gouvernement, avaient renoncé à se représenter : MM. de Ségur-Lamoignon, de Reiset, de Tauriac, Pérouse ; d'autres enfin, ayant fait leur paix, furent élu& malgré leur indépendance, comme candidats officiels : comte de Champagny, Larrabure, Brame, de Boigne, de Ravinel,. de Saint-Hermine, etc.
Mais M. Thiers fut nommé à Paris, avec huit autres mécontents plus dangereux que les quatre-vingt-onze, car ils en voulaient, eux, non à la politique impériale, mais à l'Empire. Les élus de Paris étaient MM. Thiers, Ollivier, Picard, Jules Favre, Pelletan, Guéroult, Darimon, Havin et Jules Simon. M. Havin, directeur du Siècle, était en outre nommé dans la Manche, Jules Favre et Hénon dans le Rhône, Marie et Berryer à Marseille, Lanjuinais à Nantes, Magnin à Dijon, Dorian dans la Loire, Glais-Bizoin dans les Côtes-du-Nord, M. Havin ayant opté pour la Manche et M. Jules Favre pour Lyon, furent remplacés à Paris le 31 mars par MM. Carnot et Garnier-Pagès, deux anciens mem-
bres du gouvernement provisoire de 1848. En résumé lopposition plus ou moins anti-dynastique, de cinq membres, se trouva portée à trente-cinq. Symptôme plus alarmant encore i parmi les opposants qui avaient échoué, trente-trois avaient réuni de dix mille à quinze mille voix chacun, et le total dessuffrages donnés à Topposition, qui n'arrivait pas à six cent mille en 1857, atteignait maintenant un million neuf cent mille.
Au premier vote de la nouvelle Chambre sur la question romaine, quand même la gauche ennemie de l'Empire se rangea en entier, moins M. Thiers, du côté du gouvernement, il se trouva encore quatre-vingt-quatre voix pour blâmer les faiblesses envers la Révolution. De plus, un certain nombre d'impérialistes, dont MM. le comte Le Hon et Granier de Cassagnac, firent savoir aux Tuileries, où ils avaient leurs entrées, que si leur bulletin de vote restait fidèle aux ministres, leur sentiment politique intime était avec les quatre-vingt-quatre, et qu'ils avaient appuyé le ministère uniquement par crainte d'ébranler le gouvernement'.
L'Empereur eut enfin une vague idée que, sur la question italienne, l'accord n'existait plus entre lui et la nation. Il s'en prit à son ministre et regretta de lui avoir laissé carte blanche : « A qui me fier! dit-il mélancoliquement; mes meilleurs conseillers sont cléricaux, l'Impératrice est légi-
* Un supérieur de grand séminaire nous a raconté que le comte Le Hon^ député de Bourg, alors tout-puissant dans l'Ain, étant venu lui demander sa voix et celle de ses professeurs et élèves électeurs, pleura en s'entendant reprocher ses votes obstinément favorables à la politique italienne : c Oui, dit-il, je ne le sais que trop, le gouvernement fait fausse route ; mais voulez-vous que je contribue à le déconsidérer, à ébranler l'Empire? J'aime l'Empereur, et que deviendrionsnous sans lui ?...
— Si vous l'aimez, ayez le courage de lui dire qu'on le trompe, insista le vieux prêtre ; en l'éclairant vous contribuerez à raffermir son pouvoir ! »
Et il avait raison. C'est la réponse que, à vingt et trente années de distance de cette époque, nous avons faite nous-méme, plus d'une fois, à propos de la politique de concessions indéfinies et de non résistance recommandée aux catholiques au nom d'une autorité vénérée ; et c'est la conduite que nous avons tenue, comme publiciste. Les amitiés et les intérêts ont pu en souffrir; la conscience est sauve.
timiste, Morny orléaniste, Billault républicain ; il n'y a que Persigny qui soit bonapartiste, et il est fou ! » Persigny , •quand on lui rapporta ce propos, répliqua : « Et lui, il passe ses journées à écrire la Vie de César ! Il ferait bien mieux de travailler à la sienne... »
Mécontent, Persigny renvoya son portefeuille ministériel et se retira presque complètement de la politique active. Il était très irritable, comme tous les esprits de courte portée ; il ne reparut même plus aux réunions du Conseil privé, à moins d'y être convoqué par invitation expresse de l'Empereur.
Sa démission entraîna un remaniement ministériel. M. Duruy fut nommé à l'instruction publique; M. Rouher eut la présidence du Conseil ; M. Billault, toujours ministre sans portefeuille, fut l'homme prépondérant de la nouvelle combinaison; mais il mourut peu de mois après. Des funérailles nationales lui furent faites et M. Rouher resta seul chargé du fardeau de plus en plus difficile de la défense du gouvernement devant les Chambres.
M. Rouher était incontestablement un habile avocat. Doué d'une figure imposante et d'un esprit délié, il était souple, tenace et pratique comme toute cette forte race d'Auvergne ■dans laquelle il était né ; mais rarement une pensée généreuse élevait son intelligence. Il devait réussir et réussit dans les traités de commerce, mais les questions d'affaires, à ses yeux, comme à ceux d'un autre fils adoplif de l'Auvergne, M. de Morny, primaient les questions de justice et de patriotisme. Ces deux hommes admiraient sans réserve, parmi leurs compatriotes illustres, Biaise Pascal, promoteur du progrès des sciences physiques, et M. Rouher y ajoutait Cujas ; mais ni l'un ni l'autre n'étaient capables de comprendre Vercingétorix.
Le discours de rentrée de M. Thiers à la tribune, après douze ans de silence, roula sur les libertés nécessaires. Il eut un immense retentissement. On le trouva modéré, conciliant, et, d'autant plus gênant, puisqu'on avait un parti-pris
contre la politique nationale et conservatrice qu'il conseillait.
D'autres peuvent considérer comme le point culminant de la carrière de M. Thiers le temps où il fut président de la troisième République, Pour nous , c'est dans les sept années de 1864 à 1870 que nous aimons surtout à nous le représenter. Jamais il ne fut plus clairvoyant, plus dédaigneux d'une fausse popularité, plus éloquent, plus homme d'Etat en un mot. Il eut des intuitions de génie politique et jeta de tels éclairs sur les abîmes où l'on courait si follement, que pour ne pas les voir, il fallut être volontairement aveugle ou providenliellement aveuglé, aveuglé par un châtiment du ciel.
Qu'il s'agît du gaspillage des finances ou de l'expédition du Mexique, de la question romaine ou du Danemark, ou de l'Allemagne, ceux qui le virent alors à la tribune, ou qui seulement le lisaient le lendemain, n'oublieront jamais l'émotion pénétrante qui, à sa voix, allait remuer les fibres les plus profondes du patriotisme trop justement alarmé. Ceux qui l'avaient entendu jadis à l'Assemblée constituante, à l'Assemblée nationale, à la rue de Poitiers, retrouvaient chez lui toute la vivacité de l'âge mûr, mais avec un accent d'autorité qui n'appartient qu'aux vieillards. Il s'était guéri (on le croyait du moins) de son penchant pour la Révolution. Il parlait de la Papauté et de l'ancienne France comme auraient pu faire Berryer ou Montalembert ; il allait jusqu'à conseiller de se rallier à l'Empire. « Faisons l'économie d'une révolution », disait-il avec la spirituelle bonhomie d'un vieillard dont la jeunesse n'avait pas été aussi parcimonieuse. En vain, lorsqu'il parlait ainsi, ses amis de la gauche, les Jules Favre et les Ernest Picard, faisaient chorus contre lui avec les orateurs officieux; en vain les publicistes des Débats et du Siècle s'unissaient au Constitutionnel pour le traiter de clérical, — mot nouveau récemment inventé en Belgique ; — en vain allait-on jusqu'à lui faire entrevoir que son indépendance empêcherait sa réélection : il aimait mieux diriger
Topinion publique que la suivre. N'est-ce pas lui, d'ailleurs, qui venait d'écrire :
Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il m'a été intligé de vivre en des temps où elle domine et troublele monde. Toutefois, je lui rends justice ; si elle ne voit pas, elle sent et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéira son cœur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un torrent à suivre K
La multitude resta aveugle et sourde jusqu'au bout, comme le pouvoir. Mais nous, catholiques ou simplement conservateurs réfléchis, nous avions, grâce à M. Thiers, à M. Keller^ à M. Chesnelong et à quelques autres, la vision des fautes commises, au moment oij elles se commettaient, aussi clairement que si ces fautes eussent déjà porté leurs fruits amers. Rien n'était irréparable, il suffisait de s'arrêter; nous le disions, nous le criions, et nous ne pouvions rien empêcher. Nous étions comme ce voyageur seul clairvoyant dans une voiture conduite par un cocher ivre, et pleine de voyageurs tous aveugles, qui s'irritent de ses avertissements, ou s'amusent k lui lier les bras en riant de ses terreurs.
On vient de rencontrer, parmi les nouveaux ministres, un nom jusqu'ici inconnu, mais qui mérite de nous arrêter, le mouvement des idées étant pour nous plus intéressant encore que ceux des armées ; nous voulons parler de M. Duruy. Napoléon III a eu bien d'autres ministres de l'instruction publique, tous discutables et discutés, chacun ayant son système à lui que démolissait le successeur. Mais aucun n'a été maintenu aussi longtemps ; c'est que les réclamationsqui s'élevaient contre M. Duruy partaient des rangs des évêques, devenus importuns à cause de l'Italie. Aussi a-t-il pu tracer dans l'enseignement officiel du pays un sillon profond et, selon nous, malheureux.
Au point de vue académique, ses œuvres principales.
' Histoire du Consulat et de l'Empire, tome ix.
VHistoire des Romains et Vllistoire des Grecs, placent M. Victor Duruy à côté des Victor Leclerc, des Patin, des Nisard, des Gaston Boissier, des Perrot, parmi les représentants universitaires les plus distingués de cette brillante érudition française, moins solide, moins approfondie que l'allemande, mais plus littéraire et plus vivante. Ce sont là, en quelque sorte, ses titres extérieurs et secondaires. Mais ce qui le distingue surtout, ce qui fait sa renommée et sa responsabilité, c'est d'avoir été l'initiateur du mouvement de laïcisation scolaire qui, depuis, s'est épanoui avec la troisième République. Chez lui l'historien avait préparé le grand maître de l'Université.
Bien qu'il ait fini en chrétien, M. Duruy longtemps ne crut pas au christianisme. Il ne l'avait même pas vu dans l'histoire, ou plutôt il l'y voyait le moins possible. Ainsi, il trouva moyen d'écrire pourla jeunesse un volumed'Histoire moderne, allant de la fin du Moyen-Age à 1789, sans y mentionner ni les luttes des chevaliers de Malte contre l'Islamisme, ni la délivrance de Vienne par Jean Sobieski.
Pour lui, l'établissement de l'Evangile, dont il ne méconnaissait point la beauté morale, avait marqué un temps d'arrêt dans le développement normal de la civilisation antique. Il était Grec d'affection, Romain de tempérament. Son idéal, c'était la philosophie de Platon, la politique de César et d'Auguste, la sagesse de Marc-Aurèle. Il croyait qu'il n'en fallait pas plus pour gouverner les hommes et faire une société policée. Dans la marche de l'humanité, le christianisme lui paraissait une superfétation, presque une entrave.
Il avait la conception d'une société fondée sur la morale indépendante, la morale de la pure raison. C'est à ce point de vue qu'il avait étudié l'histoire ; c'est à ce point de vue aussi qu'il voulut régir l'enseignement public en France.
Césarien et démocrate comme Napoléon III, il plut au maître par ses idées de réforme scolaire démocratique. Il eut toute permission de les appliquer. Son dessein principal était de fonder un pur enseignement d'Etat affranchi de toute
influence de l'Eglise. A cet objet se rapportent les diverses innovations qui marquèrent son long passage au ministère. Telles furent, dans l'enseignement secondaire, la réorganisation des cours de philosophie, l'adjonction au programme de l'étude de l'histoire contemporaine; puis la création des cours publics de jeunes filles, prélude des lycées féminins, l'institution des écoles professionnelles et des études spéciales de français ; par-dessus tout, la faveur ouverte accordée à la ligue maçonnique de l'enseignement et la première réalisation, par la loi, de l'instruction gratuite, obligatoire et laïque.
Sous l'Empire, toutes ces innovations, où les esprits clairvoyants voyaient poindre le principe de la déchristianisation de l'enseignement, causèrent une émotion qui contraste avec la facilité postérieure à en accepter les conséquences. Les véhémentes attaques de M»"" Dupanloup, de M»"" Pie, de Mer Parisis, les vives polémiques de VUnivers et autres journaux religieux empêchèrent l'accomplissement intégral du plan de M. Victor Duruy ; elles finirent par obtenir le remplacement du ministre de l'instruction publique. Mais l'Empereur comprit trop tard l'erreur commise.
Le ministère de M. Duruy fut, lui aussi, « la grande pensée du règne >' et il le fut plus obstinément que l'expédition du Mexique. C'est sous lui que commencèrent les premières taquineries contre les congrégations religieuses enseignantes, que se firent les premières extirpations de l'idée religieuse dans les livres scolaires. Le principe de la laïcisation, la philosophie séparée régna en maîtresse dans les programmes universitaires. Tout cela, c'est pour beaucoup son œuvre, et par conséquent celle de Napoléon III.
Quant à l'idée principale, c'est-à-dire à l'extension de l'instruction populaire, elle était certes avouable, et même impérieusement commandée par la constitution politique de la France. Comment admettre des électeurs, desquels tout dépend, et qui ne savent pas lire ? Mais ce but avouable n'a eu, en fait, avec le but longtemps inavoué, qu'une relation
assez peu étroite. L'impulsion donnée aux écoles primaires et à leur fréquentation date de la loi Guizot (1833) ; elle n'a été ni arrêtée ni accélérée par les secousses législatives subséquentes, pas plus par la loi Falloux (1850), religieuse et moralisatrice que par la loi Ferry (1882), libre-penseuse et émancipatrice et qui compléta l'œuvre de M. Duruy. En consultant les statistiques établies sous forme de graphiques, on voit dès 1834 la courbe du nombre des élèves monter brusquement de plus d'un million ; puis l'ascension continue régulière et normale, d'année en année, sans qu'on la voie même sensiblement osciller après 1850, 18G7 et 188-2. Les seules choses qui aient fortement oscillé après les lois Duruy et Ferry, c'est le coût de l'instruction par tête d'élève et la morale de la jeunesse. Les réformes Duruy et Ferry n'ont pas développé l'enseignement primaire; cet honneur appartient surtout à la loi Guizot ; elles l'ont simplement rendu trois fois plus coûteux et infiniment moins civilisateur.
Dans le système de bascule devenu une nécessité pour l'Empereur depuis que la question romaine lui avait aliéné le clergé, chaque acte de mauvaise humeur envers celui-ci avait pour contre-coup un retour de bienveillance plus marqué envers la Franc-Maçonnerie. La Grande Maîtrise de Lucien Murât ayant suscité de graves embarras financiers dans cette société secrète qui, du reste, par prudence, faisait alors très peu de politique et cherchait plutôt à se faire oublier, ce fut l'Empereur qui lui désigna un nouveau Grand- Maître dans la personne du maréchal Magnan, le il janvier 1862'.
* Majjnan était étranger à TOrdre. « 11 me dit en riant, raconte le F.". Viennet, Grand-Maitre du Rite écossais {Réponse à la circulaire de Son Exe. le rnaréchal Magnan, Grand-Maitre du Grand-Orient de France, p. 2?), qu'il ne savait pas le premier mot des choses maçonniques, qu'il avait résisté plus d'un mois à l* volonté de l'Empereur, qu'on lui avait donné le matin même les trente-trois grades de la Maçonnerie, et que le soir il serait installé comme Grand-Maitre. )> Ce qui ne l'empêcha pas d'adresser aux Ateliers, dès le 16 janvier, une circulaire que le journal le Fra'^c-Maçon trouve « pleine de sentiments maçonniques ». (Le Franc-Maçon, mai 1862, p. 4.)
Il paraît que le maréchal Magnan ne fut choisi que faute de mieux. Canrobert a
A la session maçonnique de 1864 , Magnan annonça à l'assemblée que, sur sa demande, l'Empereur rendait à la Maçonnerie française le droit d'élire son Grand-Maitre. Il fut confirmé dans ses fonctions ; mais à sa mort, l'année suivante, on dut pourvoir à son remplacement. Un député à rassemblée constituante du Grand Orient de France écrivait le 5 juin 1865 au journal le Franc-Maçon, cette phrase caractéristique :
Nous allons nommer un Grand-Maître, c'est-à-dire, selon les uns, donner à l'Etat la caution agréée qui répond de nous, garantît notre autonomie et nous soustrait aux conséquences des lois sur le droit de réunion *. Selon d'autres, nous allons, aux termes de droits sacrés et imprescriptibles, faire acte d'indépendance, de souveraineté, — nommer, quand même, le chef qui nous conviendra, sans nous demander comment il s'y prendra pour consigner la loi civile .à la porte de notre petit Etat maçonnique.
raconté que Persigny se fit annoncer chez lui un matin et lui dit : « Monsieur le Maréchal, Sa Majesté veut vous donner une grande preuve de confiance ; Elle vous a désigné comme Grand-Maitre de la Franc-Maçonnerie. »
Et i-oniine le Maréchal, qui était un catholique notoire, faisait un geste d'étonnement, le Ministre lui exposa longuement tous les services qu'il pourrait rendre en endiguant, sous apparence de la diriger, une association puissante et dangereuse.
— Mon cher, répondit le Mai-échal, veuillez dire à l'Empereur que je le remercie, mais que je ne suis qu'un soldat et que je ne veux pas être autre chose.
Le lendemain avait lieu au ministère de la guerre une réunion présidée par Magnan. Celui-ci arriva en retard : « Excusez-moi, dit-il à ses collègues, j'ai .été retenu aux Tuileries. L'Em]iereur vient de me donner une grande preuve lie confiance. Il m'a désigné comme Grand-Maître de la Franc-Maçonnerie, et ce qui ajoute du prix à son choix, c'est c|u'il a bien voulu me dire qu'il ne voyait que moi à qui confier une mission aussi délicate. »
Chacun de féliciter le nouveau titulaire ; Canrobert ne fut pas le dernier. Il fit ressortir les services que pouvait rendre au gouvernement un Grand-Maitre « endiguant, sous apparence de la diriger, une association puissante et dangereuse ; ); bref, il répéta tout ce que Persigny lui avait dit à lui-même la veille pour le décider.
Jlagnan était ébahi : « C'est étonnant, dit-il. comme vos idées, et même vos expressions, mon cher collègue, s'accordent avec celles de l'Empereur; je le lui 'dirai, cela lui fera plaisir. »
Il lui en parla en elTet et, à la réception qui suivit, aux Tuileries, l'Empereur s'approcha de Canrobert : « Eh bien, Monsieur le maréchal, que pensez-vous du choix que j'ai fait de Magnan pour présider à la Franc-Maçonnerie ? » Mais aussitôt il sourit et, sans attendre la réponse, il se tourna vers d'autres personnes.
1 La Franc-Maçonnerie contrevient en effet, d'une façon flagrante, à l'article 291 du Code pénal et à la loi du 10 avril 1834 sur les Associations politiques.
■ Ces dispositions presque contradictoires marquent Texistence, dans la Franc-Maçonnerie, de deux courants d'opinions distincts : Fun qui veut dominer l'Etat par l'adresse et les moyens légaux, l'autre qui tend à saisir le pouvoir par la violence. Ce dernier parti était encore en minorité ; ce ne fut pas lui qui triompha, puisque le F.*. Mellinet, général de division, sénateur, commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, fut proclamé Grand-Maître de l'Ordre Maçonnique, le 0 juin, par 142 voix sur 200 votants.
Il ne faut pas perdre de vue que Napoléon III, vers la même époque, laissait Perslgny dissoudre la Société de Saint- Vincent-de-Paul, parce qu'elle ne voulait pas accepter un président général, pas même le cardinal-archevêque de Paris, des mains du gouvernement.
Comme compensation offerte aux catholiques, l'Empereur appuya durement sur l'autre côté de la balance des opinions 6t des partis, lorsque parurent la Vie de Jésus de M. Renan, et la Justice de M. Proudhon.
Ce dernier ouvrage fut supprimé et le cours de M. Renan fermé à l'Institut de France.
Moins justifiable fut la saisie d'une mordante Lettre sur l'Histoire de France, adressée au prince Napoléon par le duc d'Aumale ', et moins généreuse encore la saisie de VHistoire de la maison de Condé, du même roval écrivain. Toutefois,
' Après avoir, |iar droit de représailles, rappelé les bienfaits dont les Bourbons avaient comblé les Bonapartes, le duc d'Aumale relevait en ces termes une menace du prince Napoléon ■• « Que des légitimistes, avez-vous dit à la tribune du Sénat, que des légitimistes ou des républicains exaltés (vous avez oublié les •orléanistes, mais je vous fais grâce de l'omission, que je tiens pour purement accidentelle) essayent donc de l'aire, avec mille ou quinze cents hommes, une descente sur nos côtes, nous les ferons Ijel et bien fusiller. » Or, sous le gouvernement de mon père, il y eut une incursion à Strasbourg et une descente à Boulogne ; personne ne fut fusillé. Grave faute, sans doute. Eh bien, ces d'Orléans sont incorrigibles et ce serait à recommencer que je crois vraiment qu'ils seraient aussi cléments que par le passé. Mais pour les Bonapartes, quand il s'agit de faire fusiller, leur parole est bonne. Et tenez, prince, de toutes les promesses que vous et les vôtres avez faites ou pouvez faire, celle-ci est la seule sur l'exécution de laquelle je compterais. »
Quand la police arriva chez l'éditeur pour s'emparer de cette brochure, il n'en
l'interdiction de circuler n'empêcha nullement la Lettre sur l'Histoire de France de trouver l'entrée de tous les salons de Paris.
Mais l'attention générale était aux questions étrangères plus qu'aux affaires intérieures.
restait pas un seul exemplaire. Mais l'éditeur et l'imprimeur furent condamnés à. l'amende et à la prison.
Un commissaire de police pénétra dans la maison du duc Victor de Broglie, dont on annonçait un ouvrage intitulé : Vues sur le gouvernement de la France, et il emporta le manuscrit.
Louis Veuillot. se rendant à Rome, fut (île par un autre commissaire qui fit» en ami, le voyage avec le journaliste sans journal, et saisit ensuite tous ses papiers, y compris le papier blanc.