‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 1 sur 54 · AMBROISE DUPONT ET C", LIBRAIRES · texte numérisé non relu

AMBROISE DUPONT ET C", LIBRAIRES

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Napoléon a été l'étude de ma vie depuis le 1 8 brumaire. Dès cette époque , j'avais conçu le dessein de représenter dans un tableau fidèle cet homme imprévu et neuf dans l'histoire. Sous le consulat et sous l'empire , je m'attachai a recueillir et à mettre en ordre de nombreux matériaux; j'avais formé un ensemble de tant d'élémens qui composent une renommée si extraordinaire , et déjà une grande partie de l'Histoire de l'Empereur était écrite et achevée : mais , par degrés , l'étendue et les difficultés de l'entreprise , comparées avec mes forces, m'inspirèrent du découragement. Dans cette disposition d'esprit, je me suscitai à moi-même des obstacles dont l'invincible résistance était plutôt un fantôme de mon imagination qu'une réalité. L'examen de la vie de Napoléon, me disais-je, laisse dominer trois grands

caractères : l'excès du génie, l'excès de la fortune et l'excès du malheur. L'écrivain , quel qu'il puisse être, doit trembler à l'aspect de ces proportions colossales. Mais, en adoptant cette idée qui me détournait de mon premier projet comme d'un péril insurmontable, j'oubliais qu'il s'agissait bien plus pour moi de retracer la carrière de Napoléon , que de mesurer la hauteur du géant de la guerre , de la politique et du gouvernement , et que si je faiblissais dans cette dernière tentative, le public tout entier viendrait par ses souvenirs au secours de mon insuffisance. Une autre objection de la crainte avait encore arrêté ma plume : contemporain de Napoléon , spectateur de son règne , honoré de quelque confiance sous soa gouvernement , consterné du triomphe des étrangers, qui n'étaient pas moins les ennemis de la France que les siens, profondément affligé des souffrances de ce Prométhée de la gloire , je craignais d'être encore trop frappé de ce que j'avais vu s'élever, briller et disparaître , pour que mon jugement pût être désintéressé sur les merveilles de la période de vingt-cinq années , qui commence à la bataille de Montenotte et finit avec la longue et cruelle agonie de Sainte-Hélène.

Mais j^aurais dû sentir que les scrupules de la bonne foi , qui ne m^abandonnerait jamais dans le cours du travail, me serviraient de préservatifs contre les erreurs de la passion , et que d^ailleurs , dussé-j€ me laisser ^atrainer par elle k mon insu, la qualité de témoin avait, au lieu des inconvéniens que je redoutais, dUmmenses avantages. En effet, l'écrivain qui a vu les faits qu'il raconte, qui a reçu d'eux une impression inévitable , qui a pu comparer comme moi cette impression avec les manifestations de la joie, de la crainte ou de l'espérance d'un peuple dont les destinées étaient ^itre les mains d'un homme , a dans le cœur des souvenirs profonds, devant les yeux des images fidèles , dans l'esprit des jugemens qui ont été faits par tout le monde au moment même de l'événement. Comme peintre , il porte en lui la véritable physionomie des hommes et des choses ; et, comme historien, son rôle se borne souvent k celui de rapporteur exact , quand il semble n'émettre que son opinion personnelle. Ce sont la , sans doute , des élémens de vérité bien précieux , et dont aucun talent ne peut entièrement réparer ou compenser l'absence. Ainsi les raisons qui me faisaient interrompre une entreprise k laquelle j'avais consa-

cré tant de travail , n'avaient point la force que je leur prêtais ; je cédai pourtant à leur influence , et je me bornai à donner le tableau politique et militaire de l'année 1813. Le bienveillant accueil que cette production reçut du public , frappé sans doute des révélations nouvelles qu'elle contenait sur une époque si importante , ranima mon courage et m'inspira la vive tentation de reprendre le vaste sujet que je méditais toujours. J'hésitais encore cependant , quand une circonstance leva tous mes doutes. J'avais appris de très bonne heure , et les journaux me rappelèrent alors que sir Walter Scott avait entrepris d'écrire la vie de Napoléon. Comme les Lettres de Paul y publiées en 1 822 , ne renferment qu'une suite d'outrages et de calomnies contre l'armée , contre les Français et contre l'Empereur, je me sentis tourmenté du besoin cLe paraître aussitôt que notre ennemi devant le tribunal des contemporains, avec une histoire du grand homme qui occupe le siècle comme il occupera l'avenir. Je voulais opposer la vérité a la passion, repousser les suppositions de la haine par l'éloquence des faits ; mais , je l'avoue , j'étais loin de prévoir que mon ouvrage dût être , à chaque moment, la réfutation indispensable et perpétuelle

des ignorances , des fautes , des mensonges et des injustices du romancier anglais. Jamais un tel oubli des devoirs les plus sacrés , dans un écrivain qui prenait le titre d'historien à la face de l'Europe, n'aurait pu entrer dans ma pensée. Quoi qu'il en soit , le sentiment qui m'inspirait la résolution de combattre sir .Walter Scott, ne me

permit pas plus de calculer les périls où j'allais

courir, en descendant dans la lice contre un homme chargé de tant de palmes littéraires , que l'amour de la patrie ne permettait à un soldat français de compter ses ennemis en 1 814 . J'avoue aussi , qu'un moment peut-être incertain de savoir s'il convenait à un Français de relever le gant d'un adversaire qui s'était montré aussi inique et aussi déloyal dans le récit des désastres de Waterloo , j'y fus tout à coup décidé, en relisant dans le Mémorial de Sainte- Hélène les passages suivans (tome III, pages 239, 240, 241) : « Après tout, « dit Napoléon qui venait de parcourir le recueil « calomnieux de Goldsmith , après tout , il^ auront « beau retrancher, supprimer, mutiler, il leur sera « bi^i difficile de retrancher tout-à-fait. Un his- « torien français sera pourtant bien obligé d'abor- « der l'empilée ; cl, s'il a du cœur, il faudra bien qu'il

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» luc l'o^aituc quelque diose, qu^il me fasse ma v^ pai i , et sa tâche sei^ aisée; car les faits parlent : a ils bi'Uleut cottuue le soleil.

« J 'ui reformé te gouHi^e anarchique et débrouiUé u le chaoÂ. J'ai dessouillé la i^volution, en^pbli ii, ten peuples et iniitVeitui les rois« J'ai excité toutes^ u Icii émulatioA^s » mH>mpeusé tous les mérites . et « i^^ilé len limites de la çk«re ! Tout cela est bien. « iiuv'lque i^osel Kt puis» sui* quoi pourrait-on u m'uttui|uei\ qu'un Imtoriaa ne puisse me détt fiHuh'e? Soraîeut-ce mes intentions? mais il est en tt foi^dn pour m'absoudi^. Mon despotisme? mais u il déu^outi'era q\ie la dictature était de toute né- « ceA»ité« Dîra-t-on que j^aî gêné la liberté? mais u il piH^uvera que la licence , Tanarchie , les grands « désoixlres étaient encore au seuil de la porte. « M'aceusera-t-on d'avoir trop aimé la guerre? « mais il démontrera que j'ai toujours été atta- « que. D'avoir voulu la monarchie universelle? « mais il fera voir qu'elle ne fut que l'œuvre for- « tuitc des circonstances ; que ce furent nos en- « nemis eux-mêmes qui m'y conduisirent pas à pas. « Enfin, sera-ce mon ambition? ah! sans doute, « il m'en trouvera , et beaucoup ; mais de la plus « grande et de la plus haute qui fut peut-être ja-

a mais ! celle d'établir, de consacrer enfin l'em- « pire de la raison , et le plein exercice , Tentière <K jouissance de toutes les facultés humaines ! Et « ici , rhistorien peut-être se trouvera réduit à de- « voir regretter qu'une telle ambition n'ait pas été c( accomplie , satisfaite ! ... »

Dès ce moment , je rentrai dans la carrière avec la ferme résolution de la parcourir jusqu'au bout, et je me consacrai tout entier à cette même entreprise devant laquelle j'avais reculé avec effroi. C'est le fruit de mes anciennes veilles et de mes nouveaux efforts que j'offre en ce moment au public. Voici ce que je disais dans la Préface du Portefeuille de 1813 :

« Napoléon est plutôt un homme de Plutarque qu'un héros moderne. Il est tombé comme un être d'une nature unique au milieu d'une civilisation qui lui était contraire. Il s'est trouvé le prisonnier de cette civilisation, mais un prisonnier souvent irrité contre ses entraves. Qu'a produit cette contrainte , où l'enchaînaient les mœurs d'une vieille société? Ne pouvant les détruire , parce qu'au temps appartient im pareil changement , il s'était emparé de ces mœurs ; et , pour les approprier à sa nature, il avait dû les pousser k l'excès, sous quelque

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forme qu^elles se fussent présentées à lui, soit dans la carrière des armes, soit dans celle du pouvoir ; mais aussi il leur avait imprimé un grand caractère par Tinfluence de ses lois civiles , et par la régularité de sa majestueuse administration.

« Telles sont les phases de la vie de cet homme qui nous a gouvernés :

« La prise de Toulon l'annonce à Tannée; le canon de vendémiaire Tannonce a la France; les trophées de Fltalie Tannoncent à l'Europe ; la conquête de l'Egypte l'annonce au monde. Il revient armé des mœurs militaires contre les mœurs politiques de la France. Au 1 8 brumaire, il brise les tables de la loi républicaine, et se met debout sur l'autel de la patrie. Là il règne au nom de la liberté , et couvre la France des monumens de son génie. Au milieu de ces monumens s'élève le Code immortel de nos lois civiles. Mais Napoléon regarde l'Europe , et n'y voit qu'un ennemi qui soit k la fois implacable et invulnérable : c'est l'Angleterre. Cette découverte est terrible pour les Français ; car elle le condamnera à être toujours armé pour soutenir cette lutte , ce duel à outrance. Bientôt il se croira trop faible , s'il ne reste que le mandataire du pouvoir qu'il a créé , et il voudra régner

en son propre nom. Immense erreur qui frappe de stupeur l'Europe et le monde ! Il détrône le consulat comme il a détrôné le Directoire. Alors il devient le captif volontaire des mœurs. Il se fait roi ! Il touche de son scepti^e les plus fougueux citoyens et les change en courtisans. Ce n'est point assez : cette métamorphose doit frapper aussi les républiques qu'il a faites, et elles se changent toutes en royaumes. Ce n'est point assez : il brise aussi son mariage avec une citoyenne , et la fille des Césars est dans son lit. Le voici l'héritier des coutumes royales; le voici souverain absolu. Mais le despotisme dont il est revêtu lui donne une brillante inspiration; il veut que la France puisse se passer du monde entier , et la France civile achève plus rapidement la conquête de toutes les industries, que la France militaire n'achève celle des Etats ligués contre lui. C'est alors qu'il conçoit le vaste projet de reconstruire la vieille royauté de l'Europe , que son avènement a sauvée de la décomposition républicaine. Il le prouve de deux manières : en détrônant les rois anciens , en faisant des rois nouveaux. Il met sur la tête du faible Joseph la couronne des Espagnes et des Indes, et les portes de Madrid tombent devant lui. C'est là

que le destin et FÂnglet^Te ont marqué sa perle. Cest de là aussi qu'il s'élance au cœur de la Russie, pour aller liirrer une autre bataille de Wagram k cette inévitable Angleterre ; et à huit cents lieues de sa capitale , dans la métropole incendiée d'un empire de l'Asie , il ose attendre que les clefs du pôle lui soient apportées! Les hommes n'ont pu s'opposar à sa marche triomphante; il ne reste plus que la nature pour défendre l'indépendance du Nord. Napoléon est vaincu par elle. Il cède à une loi inexorable; il cède, et il ne fiiit pas. Dans cette retraite devant les Scythes , c'est lui qui se retire comme un Scythe, en blessant toujours ses ennemis. Polotzk , Malo-Jaroslaveetz , Wiasma , Krasnoê , ont connu les braves de Moskou , et la Bérésina est immortalisée ! Enfin il a revu Paris ; il dit : « Me voilà seul , que la France se lève encore !» Et la France , comme si elle entendait le vainqueur de Friedland, donne sa dernière armée. Chaque soldat porte un crêpe et un laurier : le crêpe est pour Moskou ; le laurier pour les trois victoires de la Saxe. Après la première , Napoléon propose la paix ; après la troisième , il la propose encore , et il s'égare dans un armistice qui donne le temps à l'Angleterre de rassembler toute l'Eu-

rope contre lui. Le congrès de Prague, qu'il a aussi demandé, s'assemble; mais les alliés n'en font qu'un tribunal militaii'e , où Napoléon est condamné à périr les armes à la main. Une victoire seule ne peut le sauver; mais une seule défaite doit le perdre. Il l'éprouve à Leipzig, où il est trahi. Tout ce qui habite au delà du Rhin le poursuit dans le cœur de la terre française. Avec cinquante mille hommes , il soumet encore aux discussions d'un congrès le million d'hommes qui l'assiège. Mais le mot d'ordre de Prague est celui de Châtillon , et Napoléon est encore trahi ! • . . Il tombe, il est banni! Il va régner sur l'île d'Elbe. Un an après il reparaît avec huit cents soldats qui ont vuMarengo , Austerlitz , léna , Wagram, Friedland et Moskou. De Cannes à Lyon, il marche au nom de la liberté; de Lyon a Paris, au nom de l'empire. Si jamais il y eut une circonstance où le salut public pouvait décerner k dictature , ce fat sans doute celle de mars 1815. Mais, dès sa première séance , la Chambre des représentans voulait refuser le serment à Napoléon ! Toutefois les élémens du gouvernement impérial se réveillent, après une année de sommeil ou d'oubli , et il règne. Le premier acte de son pouvoir est l'acte addition-

tiei .iiix (Mins^tutions de Teinpire, au lieu d'une nouv<îllc (Charte que la France lui demande. Le >ect)nd L'st le Cham{Mle-Mair représentation gothique de lu rédératioa de 1 790 ; mais eik n'est ps» plu2^ iieureuM! pour le nourei empire , que ne Targui été lu cour plénière pour Fancienne monarchie. Kntin . >apoléoa part et Ta combattre encore rtunipe; il trouve suji^umée &tale à\Vata4oo, le H«)sk«>u dt' lu restauration. Il revient : les ports lui ^Mil ouNïMts pour vivre ef: moarir libre. C éluit S4.UI ptvrtjjer serment. >Iuis il veut croire à FhospitdUlé uti^ luise ^ et il en devient le captif. Enfin, uprvs etuq atmée» d^a^onie, il meurt sur un rovher qui ^îA^de sa i^ndre. Les vents ont porté à Uhis Ivs UVIK5 le» derniers soupirs de Napoléon , ^"1 uKm-^ s^Hileuieul peut-étre les trônes se sont crus

« Siiii!! doule une telle vie est plutôt merveilleil^^^ quUiuitniolive pour la société; car , dans TesivH'i^ do ptUsHieur^ siècles y Thistoire ne présente |ia<( uu lunuiue & qui Napoléon puisse être com- |»aHv Kl (H^ ii'o^t (|u*en remontant les siècles , que \\A\ pourrai! rtH^onnaitre ses ancêtres historiques A^ws Ho%(Mitri<i » («y ru» » Alexandre « César et CharloiH(ii<iMv ( hiM leH-(^uiut , Henri loGi*and, Frédé-

rie le Grand, Catherine la Grande, fiirent, si on peut le dire , des souverains , des grands hommes plus modernes que Napoléon. Dans cent ans, on ne comprendra ni l'apparition ni la destruction de cet homme à part dans l'histoire comme dans la nature, qui, d'une île de la Méditerranée, s'élevant tout à coup sur l'Europe, la domina pendant Tingt ans , disparut de la terre , et laissa ses débris au milieu des flots.

a La vie de Napoléon renferme , depuis la campagne de 1812, des choses que la superstition eût autrefois appelées du nom de fatsJités. Au nombre de ces événemens qui , aux yeux de l'historien, auraient paru sortir de la marche ordinaire , on verrait figurer, en Russie , l'incendie des villes sur le passage de l'armée jfrançaise; celui de la capitale de l'empire, au moment de notre entrée dans ses murs ; à Moskou , le rêve de la paix pendant quarante jours; dans notre retraite, la gelée prématurée ; la rentrée de l'armée en Prusse entre deux défections ; en Saxe , la veille de la victoire de Lutzen , la mort du maréchal Bessières ; le lendemain de la victoire de Wurschen , la mort des généraux Bruyères, Kirgener et surtout de Duroc , le seul confident de la pensée de son maî-

tre ; à Pima , le mal subit de Napoléon , arant le désastre de Vandamme ; en France , la veille de la première grande bataille , bataille pei'due , celle de Brienne, Napoléon à peine sauvé par Gourgaud de la lance d'un cosaque; k Troyes, la première désertion française devant Tennemi ; la marche d'Âugereau sur Genève au lieu de Lons-le-Saulnier ; la coupable reddition de Soissons à Blûcher, qui n'avait plus d'asile ni de retraite; la surprise du duc de Raguse sous les murs de Laon ; enfin , la contre-marche de Doulevent sur Saint-Dizier et Vitry, qui retarde de quarante-huit heures l'arrivée de Napoléon sous les murs de Paris !

a Telles sont les fatalités , ou plutôt tels sont les événemens qui ont pu imprimer quelque chose de prophétique h la chute de Napoléon ; mais l'histoire a cela de moral et de salutaire , qu'elle prouve la fausseté du merveilleux , l'absurdité des inductions superstitieuses , et que , par l'explication des causes qui produisent les événemens , elle les attribue justement aux intérêts, aux passions des hommes. C'est ainsi que mes récits montreront sans cesse que la prospérité de Napoléon , comme sa chute , appartiennent k lui seul , et non k la fortune, divinité fausse, idole dangereuse qu'il

est temps de détrôner à jamais , par respect pour la raison et pour le bonheur de l'humanité.

« Quand Napoléon monta au pouvoir, toutes les imaginations, toutes les espérances le portaient à la magistrature suprême. Cependant la gloire militaire , alors toute-puissante sur les Français , et qui avait jeté sous lui , en Italie et en Egypte , un autre éclat que sous les autres généraux , contribua moins à son élévation que Fhabileté dont il avait fait {preuve , en gouvernant les vaincus avec sagesse, après sa double conquête, en dominant les peuples par Fascendant .d'un caractère nouveau dans le siècle, et d'un génie jusqu'alors in-^ connu. Fatiguée des rigueurs et des convulsions républicaines , avilie par le gouvernement directorial , qui avait laissé perdre en moins d'une année toutes les conquêtes de Bonapaii.e, la France le salua du nom de libérateur, quand il débarqua à Fréjus. La commotion de la présence du héros fut électrique, et souleva en sa faveur les camps, les villages et les cités. Jamais homme ne fut plus national que lui k l'époque du retour d'Egypte. r(i les dragons de Sébastiani, ni la garnison de Paris , ni la gar^e directoriale ne firent le 1 8 bru^ maire; il faut attribuer le succès de la journée à

r-opinion civile seule , et sans laquelle , même alors , ce coup d^Ëtat eût été impossible. Un parti avait excité Bonaparte à le tenter au sortir du congrès de Radstadt ; mais il avait prudemment jugé que la France et sa propre fortune manquaient de la ma* turité nécessaire pom* sanctionner un aussi grand changement , et il partit pour l'Egypte , laissant cet avenir en dépôt dans les opinions.

a Napoléon s'est fait empereur, parce qu'il était premier consul à vie , parce qu'il venait de régner en Egypte , parce qu'il avait déjà été roi à Milan après la conquête du Piémont, parce qu'il avait exercé la souveraineté sur les destinées de la France , en conqu^ant la paix de Campo-Formio , encore plus sur le Directoire qui la refusait, que sur l'Autriche qui la demanda. Napoléon s'est fait empereur, parce que les constitutionnels de 89 , qui représentaient la révolution , et Fouché , qui représentait la Convention , et les capitalistes qui voulaient assurer leurs nouvelles fortunes , le pressèrent de prendre la couronne.

« Napoléon a péri , parce que les vieilles monarchies , de tout temps jalouses de la France , entraînant les nouvelles dans leurs tourbillons, trouvèrent , en rompant tout k coup les traités et les

alliances qu'elles avaient sollicites du vainqueur , l'occasion de détruire à la fois Napoléon , la révolution française qui l'avait produit , et la France telle qu'il l'avait constituée, c'est-à-dire la première puissance du monde par ses lois civiles , par son administration , par son régime financier, par sa prospérité industrielle , par son territoire , par sa grande civilisation , et par la gloire de ses armes.

a Ainsi ces deux extrêmes de la vie de Napoléon, son élévation et sa chute peuvent s'expliquer par cette observation : les traités de paix de l'Europe avec Napoléon ne furent pour elle que des armistices , parce que l'Angleterre la soldait sans cesse pour renouveler la guerre contre Napoléon , dans la crainte que la France , en paix sous un si grand souverain, ne devînt la métropole de l'univers. Alors Napoléon put se croire obligé de régner sur les rois de l'Europe, que l'Angleterre armait contre lui, ou de disparaître du monde.

a Mais en contemplant la prodigieuse destinée de Napoléon, l'historien ne peut échapper à une considération d'une haute importance ; par exemple : si , au lieu de faire du 1 8 brumaire une révolution politique , Napoléon n'en eût fait qu'une révolution militaire ; si , au lieu de s'attacher à recréer

la prospérité dé la France comme législatear et comme souverain , il n'eût fait de la France qu'une place d'armes ; si , profitant de ce que les mœurs de la République avaient pu laisser de sauvage et d'indompté dans le caractère des armées , il les eût entraînées à la suite d'un conquérant populaire , comme il l'était alors , et au nom d'une liberté fanatique qui n'eût anmistîé que les peuples , ceux-ci , déjà passionnés pour les principes républicains, seraient venus peut-être d'eux-mêmes déposer à ses pieds les sceptres et les couronnes , et alors Napoléon eût été invulnérable , tandis qu'il cessa de l'être le jour où il courba aussi son front sous le bandeau royal. Mais lors même que cette audacieuse hypothèse semblerait une vérité à l'historien , ce ne serait pas une raison pour qu'il osât avancer que Napoléon se soit trompé vis-à-vis de lui-même dans ce qu'il a entrepris et exécuté. Car si sa nature le portait à planer sur le monde , comme l'aigle qu'il avait pris pour drapeau , il était né aussi l'homme de la monarchie , et même de la monarchie catholique , et non l'homme de la liberté républicaine. Tout en lui le condamnait à agir, comme il l'a fait, soit pour s'élever, soit pour tomber. Dans ses jeunes années, sous les dra-

peaux victorieux de Lodi et d' Arcole , le cri de vive la République! n^était pour lui qu'un cri de gloire, comme le fut depuis pour T armée le cri de vive r Empereur! Il ne lui appartenait pas de se modifier , ni de transiger avec son caractère ; car il revint de rile d'Elbe le même homme qu'à son départ de Fontainebleau. Aussi, en 1814 et en 1815, accepta-t-il son adversité comme une conséquence de sa haute fortune, et ne vit-il que de l'ingratitude dans les trahisons.

« Napoléon ne se trompait pas non plus , quand il se croyait tellement nécessaire qu'on n'oserait pas le renverser. On lui a reproché à tort cette haute opinion de lui-même, comme une grande erreur de la vanité ; on ne devait y voir que l'expression de l'état où sa puissance avait placé l'Europe. Il sentait qu'il était la clef de la voûte continentale , et il pouvait crdre que si l'étranger parvenait à le faire tomber du trône, la révolution renaissante, tout en applaudissant à sa chute, en demanderait raison à l'Europe. Et en effet , l'armée ruÀse, après le retour de Napoléon et de son armée dans la limite du Rhin , s'arrêta sur les bords du fleuve , et ce fut sur le signal donné de Paris même, qu'elle s'enhardit à les franchir. Ce fut en-

core de Paris que cette même armée , stationnée à Troyes , reçut la pressante invitation d'arriver à toute course sous les murs de la capitale, pendant que Napoléon , trompé par des rappoits infidèles , manœuvrait de Doulevent sur Vitry, contre une division. Ce ne fut pas l'Autriche qui rompit le congrès de Châtillon ! . • • et même en 1815, la Russie et l'Autriche étaient à plusieurs journées du champ de bataille!...

« Peut-être jugera-t-on que ces idées mériteraient de plus grands développemens ; mais ce n'est pas ici le lieu de les produire. Qu'y a-t-il donc de plus merveilleux que l'élévation et la chute de Napoléon? Napoléon lui-même.

« Une histoire de la vie de Napoléon , bien que remplie des faits de toute nature qui ont établi sa renommée , a encore besoin des conjectures et des commentaires de l'histoire sur l'origine et sur les conséquences de ces faits eux-mêmes , quand ils ne sont pas expliqués par Napoléon , ou révélés par d'autres autorités imposantes. »

Je ne puis terminer cette préface sans combattre cette assertion de Sir Walter Scott , que Napoléon avait à choisir entre Cromwell et Washington , et qu'il préféra être Cromwell. Toutes les personnes

qui ont connu Napoléon savent que la nature n'avait pas plus crée en lui un Cromwell qu'un Washington ou un Monck. Il lui appartenait uniquement d'être ce qu'U a été ^ de faire ce qu'U a fait ; il lui a{^artenait de se servir des élémens de la liberté comme de ceux de la monarchie , pour rendre populaire la domination qu'il exerça sur la France. Cette domination , son génie militaire l'étendit sur l'Europe qui ne cessa de le provoquer à la guerre , dans l'espoir d'user les forces du géant qui se consumerait à force de victoires. Le calcul était juste : victorieux pendant vingt ans, Napoléon a succombé enfin sous les coups de ses alliés , qui ne cessèrent jamais d'être ses ennemis. La dernière coalition ne Ait qu'une révolte de captifs qui ont fini par terrasser leur maître avec les fers qu'il leur avait donnés. Si Napoléon eût pris le rôle de Washington , il eût été plus tôt abattu. Mais Tassimilation de Napoléon à Cromwell est une horrible injure pour celui qui, en 1815, a pu prononcer sur l'existence d'une partie de la famille royale ! ! ! Napoléon avait entendu dire aussi qu'U devait r être le Washington de l'Europe ; et voici comme

il traite cette question, page 467 du premier volume du Mémorial de Sainte-Hëlène :

« Arrivé au pouvoir , on eût voulu que j^eusse « été un Washington : les mots ne coûtent rien ; « et sûrement ceux qui Tout dit avec tant de fa- « cilité le faisaient sans connaissance des temps, « des lieux, des hommes et des choses. Si j'eusse « été en Amérique , volontiers j'eusse été aussi un « Washington , et j'y eusse eu peu de mérite ; car « je ne vois pas comment il eût été raisonnable- « ment possible de faire autrement. Mais si lui « s'était trouvé en France , sous la dissolution du « dedans et sous l'invasion du dehors , je l'eusse « défié d'être lui-même ; ou s'il eût voulu l'êlre , « il n'eût été qu'un niais , et n'eût fait que conti- « nuer de grands malheurs. Pour moi, je ne pou- « vais être qu'un Washington couronné : ce n'é- « tait que dans un congrès de rois , au milieu de « rois vaincus ou maîtrisés , que je pouvais le deve- « nir. Alors , et Ui seulement , je pouvais montrer « avec fruit sa modération , son désintéressement , « sa sagesse. Je n'y pouvais raisonnablement parce vaair qu'au travers de la dictature universelle. « Je l'ai prétendue; m'en ferait-on un crime? Pen- « serait-on qu'il fût au-dessus des forces humaines « de s'«i démettre ? Sylla , gorgé de crimes , a « bien osé abdiquer, poursuivi par l'exécration

a publique ! Quel motif eût pu m'arrêter, moi qui a n'aurais eu que des bénédictions à recueillir?. . . Il « me fallait vaincre à Moskou ! . . . Combien , avec le « temps, regretteront mes désastres et ma chute ! . . . « Mais demander de moi , avant le temps , ce qui a n'était pas de saison, eût été une bêtise vul- « gaire; moi l'annoncer, le prononcer, eût été a pris pour du verbiage, du charlatanisme; ce a n'était point mon genre... Je le répète, il me « fallait vaincre à Moskou ! . . . »

Voilà comment Napoléon explique Napoléon ; je me suis étendu particulièrement sur son caractère, parce que j'ai cru ce préliminaire indispensable pour préparer le lecteur à l'histoire d'un homme dont la vie nous présente un être à part , sans aucun terme de comparaison dans les fastes du monde. Quant à moi , je déclare que je n'aurais pas entrepris d'écrire cette grande histoire , si je ne m'étais senti également possédé du besoin de rendre hommage à la vérité , et du désir d'honorer la France.

DE

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