‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 11 sur 54 · ÉDIT · texte numérisé non relu

ÉDIT

puguables des Piémontais ; aussi la Convention récompensa sa valeur par le grade de général de division. Le même jour, Tinfatigable Masséna emportait les hauteurs de Muriatto, et en chassait les Autrichiens ; et le 29 , avec le général Macquart, il prenait Saorgio. Le 8 mai, ces deux généraux forçaient le Col de Tende ; et le lendemain Farmée dltalie , dont la gauche appuyait à la vallée de la Stura , se trouva en communication avec larmée dés Alpes , qui arborait , sur les redoutes du Mont-Cénis, le drapeau républicain. La prise de Col-di-Monte , le 12, par Tadjudant-général Almeyras , couronnait la rivalité et complétait, la combinaison des deux armées françaises sur les Alpes. Ainsi, dans peu de jours, l'armée d'Italie, d'après le plan du général Bonaparte, se trouva maîtresse de toute la chaîne supérieure des Alpes maritimes , et communiquait avec le Col d'Argentiére, premier poste de l'armée des Alpes. Quatre mille prisonniers, soixante-dix pièces de canon, deux places fortes , Oneille et Saorgio , et l'occupation de la chaîne des Alpes jusqu'aux Apennins , furent les résultats inespérés de cette belle opération. Le général en chef Dumerbion écrivit au comité de la guerre : « Cest au talent du général Bonaparte que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré notre victoire. » Mais la communi-

cation pai* mer, entre Gènes et la Provence, si utile au commerce de la France , ne pouvait être entièrement assurée que par Poccupation de Yado , où s'était retirée la flotte anglaise après la prise d'Oneille; et il était important de forcer Gènes à persister dans sa neutralité y en Fisolant de toutes communications avec les armées autrichienne et piémontaise : car la coalition se fortifiait par de nouveaux liens. Le 14 avril , un traité avait uni la Sardaigne , TAutriche et la Finisse à l'Angleterre , qui avait accordé à cette dernière puissance un subside de soixante millions , pour mettre en campagne une armée de soixante mille hommes au mois de mars suivant. Le 19, le même traité était répété à La Haye , entre TAngleterre ,- la Hollande et la Prusse , avec la clause que les conquêtes faites par les armées prussiennes seraient faites au nom de la Hollande et de l'Angleterre. L'Europe regardait alors la France comme une proie légitime dont le partage lui était promis. C'était à la paix , disait ce dernier traité , que l'Angleterre et la Hollande feraient de ces conquêtes l'usage qui leur paraîtrait convenable. En attendant l'exécution de ces dispositions et le succès des nouveaux coalisés , la Convention appesantissait son bras de fer sui* la France qu'elle couvrait d'éehafauds , et sur les armées à qui elle ordonnait de vaincre. Le

jour où elle envoyait à la mort tous les fermiers généraux , le 5 mai , à la voix de Robespierre , elle reconnaissait un être suprême et l'immortalité de lame : cette alliance monstrueuse de la barbarie et de la morale , proclamée et exécutée le même jour par la première magistrature d'une nation , aux cris de vive la republique , devait effrayer l'Europe , autant par l'imperturbable volonté qui dirigeait , au milieu de tant d'orages , les dominateurs de la France , que par l'inexplicable dévouement de ses habitans sur les champs de bataille et sur les échafauds.

Cependant la neutralité de la république de Gênes «tait une considération de la plus haute politique , tant pour la campagne actuelle que pour celle qui devait la suivre : aussi inspira-t-elle au général Bonaparte un second plan d'opérations qui , adopté comme le premier , eut bientôt le même succès. On était instruit d'un projet de jonction combiné par une division autrichiemie qui vint occuper Dego sur la Bormida , et une division anglaise qui devait débarquer à Vado. L'on craijgnait avec raison que ces forces , une fois réunies , ne devinssent maîtresses de Savone, et que Gênes, interceptée par terre et par mer, ne fut forcée de faire cause commune avec les ennemis. Bonaparte proposa en conséquence de s'emparer des posi-

dons de Saint-Jacques , de Montenotte et de Yado , et d'appuyer ainsi la droite de Tarmée aux portes de Gênes. Le général en chef, k la tête de dix-huit mille hommes et vingt pièces de montagne, pénétra 9 sous la conduite du commandant de lartillerie, dans le Mont-Ferrat, longea la Bormida, et , descendu dans la plaine , espérait atteindre les derrières de Tannée autrichienne; mais cette armée , efirayée de ces mouyemens , se mit en retraite sur Cairo et sur Dego. Poursuivie par le général Cervoni , elle se replia sur Acqui , abandonnant les magasins de Dego , ainsi que ses prisonniers , et après avoir perdu un millier d'hommes. On était aux portes de Tltalie; le général Dumerbion , satisfait de cette brillante reconnaissance , se replia de Montenotte sur Savone , dont il fît garder la vallée , et prit position sur les hauteurs de Vado , qui furent liées par de forts ouvrages et des postes de communication avec les hauteurs du Tanaro. Alorsi fut établie la communication de Gênes et de Marseille, par les batteries qui régnaient sur toute la côte. L'armée française , maîtresse de la rivière du Ponant , interceptait toute relation entre les Autrichiens et les Anglais ; elle maintenait Gênes dans sa neutralité , en défendait l'approche à l'ennemi , et y entretenait les bonnes disposition^ des nombreux partisans de la repu-

blique française. Tels ftirent les ayantages que la France retira du second plan d^opérations que le général Bonaparte avait conçu. Il voulait qu^on profitât de ces suocès pour enlever le camp retranché de Ceva, centre de résistance des Piémontais. Il demandait qu^on se précq>itât sur le Piémont, et il forma en conséquaioe un plan d'invasion sur Pltalie, qui fut ^ivoyé au comité de la gu^re. Mais la fortune réservait Texécu* tion de ce plan à celui-lk seul qui Tavait conçu et proposé.

dépendant, tandis que le général Bonaparte dberchait à illustrer l'armée d'Italie , et [«réparait soa établissement sur les sommités des Alpes et sur les rivages de la Méditerranée , les Anglais , qu'il avait chassés de Toulon , et à qui ses hautes combinaisons avaient fermé toute communication avec les armées austro-sardes , avaient été appelés en Corse, dans le mois de mai (1794), par le général Paoli , et s'étaient rendus maîtres de l'île , où les Français , sous les ordres de Lacombe-Saint- Michel , ne conservaient plus que les villes de Calvi et de Bastia. Trois députés de la consulta, que Paoli présidait, étaient allés à Londres offrir la couronne de Corse au roi d'Angleterre, qui l'avait acceptée ; mais Paoli , trompé dans ses espérances , n'obtint pas la vice-royauté, qui fut donnée à lord

ElUot. Yicdoie d'une intrigue domestique, Paoli ne tarda point à s^embai*quer pour Livoume , d'où il se rendit en Angleterre; tandis que Pozzo-di- Borgo, dont il avait fait la fortune, fut nommé orateur du nouveau parlement. Les Corses imputèrent la disgrâce de leur chef à Pozzo , et le brûlèrent en effigie dans toutes leurs villes , entre auti^s à Alata , où il est né. Paoli reçut k Londres le salaire de sa défection, une pension dont il a joui jusqu'à sa mort. Ce vieillard , naguère couvert de l'estime européenne , termina ainsi , dans une hospitalité étrangère , une vie glorieuse dont il avait souillé les dernières années en trahissant sa première et sa seconde patrie. La ville de Bastia, défendue par Lacombe - Saint - Michel , soutint héroïquement pendant deux mois , contre, l'insurrection de la Corse et les forces de terre et de mer de l'Angleterre, le siège le plus désastreux; la famine y joignit tous ses fléaux : aifin , le 20 juillet , cette ville , à moitié détruite , capitula.

Mais , un mois après l'occupation de la Corse par les Anglais , Un événement de la plus haute importance venait de surprendre la France et TEurope : le 9 thermidor (27 juillet 1794) avait détrôné le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint -Just. Cette révolution ne fut d'abord

qu'une victoire de proscrits : car c'est parce que CouthoQ avait dit à la tribune : il faut retrancher du corps de VEtat les membres gangrenés j que Vadier, Tallien, Fréron, Billaud-Varennes , etc. , dénoncèrent leurs proscripteurs , et sacrifierait à leur sûreté vingt*deux de leurs collègues. Mais la victoire , utile seulement à ses auteurs , ne tourna nullement au profit de ceux qui, détenus sous les noms alors si communs de conspirateurs , de suspects, avaient eu le bonheur d'échapper aux triumvirs. Le char de la mort se promena encore pendant quelques jours dans les rues de la capitale. La république resta aux mains de Billaud-Varennes , de Vadier, de VouUand , d' Amar, de Fréron , de Fouché , de Tallien , etc. Ils avaient abattu Robespierre, mais ils se déclarèrent ses héritiers , et se montrèrent même quelquefois ses vengeurs. La hache thermidorienne fut un moment suspendue sur la tête du général Bonaparte. Pendant l'hiver de 1794 à 1795, il. avait été inspecter l'ai^mement des batteries établies sur le littoral de la Méditerranée. Dans ses courses , on l'avait vu plusieurs fois à Toulon, a Marseille, où la fureur de la réaction était échauffée par les passions méridionales. A Mai*seille , le représentant du peuple craignit que la société populaire ne s^emparât du magasin d'ai*mes et à poudre , des

forts Saint-Jean et Saint-Micolas , détruits à l'époque de la réyolution. Le généi^al Bonaparte lui remit alors un projet pour élever une muraille crénelée qui fermât ces forts du côté de la ville. Ce plan , envoyé à Paris , Ait qualifié de liberticide par la Convention , et le général d'artillerie de l'armée d'Italie mandé à la barre. Il était retourné au quartier général à Nice, où les représentans en mission près de l'armée d'Italie le filant garder chez lui par deux gendarmes» La situation de Bonaparte devenait d'autant plus dangereuse à cette époque qui n'oubliait et ne pardonnait rien , que les vainqueurs de thermidor n'avaient point ignoré le^ relations d'amitié qui avaient existé à l'armée entre lui et Robespierre jeune , lequel avait péri avec son frère dans cette journée. Bonaparte , envoyé à Paris , succombait infailliblement. Les nouvelles que l'on recevait n'avaient pas un caractère propre a tranquilliser ses amis. Gasparin, dont l'attachement lui était assuré depuis le siège de Toulon , ne pouvait rien sans l'avis de ses deux collègues. Dans cette extrémité, le capitaine Sébastiani et Junot, devenu officier, avaient formé le projet , si l'on renouvelait l'ordre de son départ pour Paris , de débarrasser leur général de ses deux gendarmes , de l'enlever de vive force et de le conduire à Gênes. Heureu-

sèment les menaces du dehors vinrent au secours de Bonaparte; le crédit qu'il avait dans Farmée , et la confiance du général en chef et des soldats , se réveillèrent hautement à la nouvelle des mouvemens de l'ennemi. Pressés par le danger dont la responsabilité pesait sur leurs têtes , les représentans écrivirent au Comité de salut public qu'on ne pouvait se passer du général Bonaparte k l'armée , et le décret de citation à la barre fut rapporté. Sous Dugommier à Toulon , et sous Dumerbion à l'armée d'Italie, Bonaparte était pour les soldats le véritable général en chef.

Une accusation non moins dangereuse que la première pesait encore sur Bonaparte : dans une course qu'il avait faite à Toulon peu auparavant , il avait été assez heureux pour sauver de la fiireur du peuple plusieurs émigrés de la famille de Chabrillant , pris siu* un bâtiment espagnol par un corsaire français. Les partisans de la Montagne faisaient dans cette ville une guerre à mort aux partisans de la réaction thermidorienne. Tout ce qui appartenait à l'armée de terre et de mer, les ouvriers de l'arsenal , les équipages de vaisseaux , et la populace de la ville , prenaient le parti de la Montagne contre les représentans en mission , et dans une émeute ils demandèrent hautement la mort de ceux-ci et celle des émigrés. Heureusement le

général Bonaparte reconnut à la %ete de ce tumulte des eanonniers du siège de Toulon. Il monta sur un chantier, leur parla , reprit sur eux tout s(Mi crédit , et parvint à sauver les représentans du peuple qu^on voulait mettre à la lanterne ; il promit aussi à la multitude qui assiégeait la maison où Ton venait de conduire les émigrés , que le lendemain ils seraient jugés. La nuit il les fit cacher dans des caissons du parc : voilà comment ils purent sortir de la ville et aller s'embarquer à Hyères, où un bateau les attaiidait. Ainsi B<maparte , conduit à là barre de la Convention , devait , suivant que tel ou tel parti dominât dans rassemblée, craindre de s'entendre condamner pour avoir eu des liaisons avec Robespierre jeune, pour avoir voulu sauver les magasins de Marseille de la fureur populaire , et enfin pour avoir arraché dans Toulon , aux partisans de la Montagne, des émigrés et des représentans du peuple. A cette temble époque , tout pouvait mener à la mort , comme avant le 9 thermidor. Il y avait un devoir indâini qu'il fallait deviner , et une justice connue qui était implacable. Cette justice était l'expression terrible de l'égalité ; car elle atteignait toutes les supériorités et toutes les obscurités , et rendait toute pitié impossible. La clémence eût passé pour une prévarication contre la terreur gé[iérale qui avait seu-

lement changé de victimes; on Teût appelée un crime de lèse-nation, parce qu'elle eût été une exception. On regardait alors comme une vérité positive la maxime que le peuple qui se gouverne n'a pas le droit de pardonner et ne le saurait fak*e sans se trahir.

La révolution du 9 thermidor avait déplacé les membres des comités. Aubry, représentant du peuple , ancien capitaine d'artillerie , avait obtenu la direction du comité de la guerre. Par une basse jalousie , il profita de son pouvoir pour arrêter la carrière de son camarade Bonaparte, à peine alors âgé de vingt-cinq ans. Il lui ôta le commandement de l'artillerie de l'armée d'Italie pour lui donner unç brigade d'infanterie dans la Vendée. Sans doute Bonaparte ne manquerait point à sa gloire, en acceptant un poste où il pourrait contribuer k l'extinction de la guerre civile , qu'il regardait comme le plus grand fléau. Mais , sur les hauteurs de Cairo, il a deviné la conquête de l'Italie; il a conduit lui-même les premiers succès de l'armée , dont il possède la confiance , et pressé dé remplir la destinée glorieuse à laquelle il se sent appelé , il se rend à Pai'is pour obtenir d' Aubry la conservation de son commandement. Ce dernier se montra inflexible, et lui dit qu'il était trop jeune pour commander plus long-temps en chefdans son arme. « On vieillit

« vite sur le champ de bataille^ répondit Bonaa parte, etfen arrive. » Tout fut inutile. Bonaparte refusa alors la brigade de l'Ouest, et rentra à Paris dans la vie privée.

Ses amis Sébastiani et Junot l'avaient accompagné. Ils' prirent ensemble un petit log^nent rue de la Michodière. La détresse se fit bientôt sentir: Bonaparte fiit obligé , pour vivre , de vendre une précieuse collection d'ouvrages militaires qu'il avait rapportés de Marseille. Aloi^ il eut un moment, dit-on , l'idée d'aller servir le sultan ; mais il fut bientôt détourné de ce projet par les circonstances qui amenèrent la journée du 1 «f prairial , par celles qui suivirent l'expédition de Quiberon, par l'attente de la nouvelle constitution que préparait la Convention, enfin par les agitations qui fermentaient dans la capitale. Le parti royaliste avait relevé la tête après le 9 thermidor, et les sections de la garde nationale semblaient annoncer des dispositions hostiles en faveur de ce parti, qui était en majorité dans leurs rangs. Bonaparte prévit alors que , dans peu de temps , il pourrait se faire une place au milieu des mouvemens qui devaient éclater.

Cependant il aurait été tout- à -fait oublié à Paris, si Doulcet de Pontécoulant n'eût remplacé Aubry pour les affaires de la guerre. Le

premier de ces deux représentans , à qui les taleus et les services de Bonaparte étaient bien connus , fut parUculièrement frappe du rapport que le général Bonaparte avait envoyé au comité de la guerre, après Taffaire de Cairo, pour la campagne dltalie, dont le comité s'occupait exclusivement. Il apprit que le général Bonaparte était k Paris ; il le fit appeler et Fattacha au comité topogra* phiqiie , où. se décidait le plan de campagne et se préparaient les mouvemens des armées. Ce service, peu connu peut-être, fut toujours présent au souvenir de Bonaparte. Quelques années après, sa reconnaissance fut rendue publique, quand, devenu premier consul , il appela au Sénat Conservateur M. de Pontécoulant , le jour même où son âge lui permettait d'y être admis. Letoumeur de la Manche, qui remplaça M. de Pontécoulant à la direction de la guerre, fut peu favorable à Bcmaparte, qui depuis oublia son injustice.

Si, pendant le temps de son inactivité, Bonaparte , sans fortune et sans traitement , eut beaucoup à souffrir , sa détresse tourna peut-être au profit de son génie, absorbé dans de profondes méditations sur Tart de la guerre; c'est alors qull enfanta dans Tombre l'admirable plan de campagne qu'il développa bientôt au comité, et qui éleva si haut la gloire de son auteur. Kel-

lermann ne comprit pas ce plan; Schérer, son successeur, voulut créer k son tour; et il fallut une crise politique pour que Bonaparte, appelé par la Convention et mis en lumière par le succès, pût réaliser les grandes choses qu'il avait

conçues.

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