GUERRE DU PAPE. TRAITE DE TOLENTINO
La reddition de Mantoue au général Serrurier ne fut, grâce à la modération de Bonaparte, que la cérémonie sans éclat d'un immortel triomphe , et Wurmser n'eut pas le chagrin de défiler, prisonnier, à la tête de sa garnison, devant son vainqueur. Peu de jours après, il donna a Bonaparte une preuve signalée de sa reconnaissance, en l'avertissant d'un complot d'empoisonnement ourdi contre lui dans la Romagne, où nous portions nos armes. Sans cet avis nécessaire, le destructeur de quatre armées autrichiennes en batailles rangées pouvait périr obscurément de la main d'un fanatique ou d'un assassin. La nouvelle campagne ne fut ni longue ni glorieuse : les rencontres avec les troupes du pape n'offrirent aux soldats fran-
çais que de simples exercices militaires. Aussi le général en chef ne réservait au SiÛDt-Si^^, pour prix de ses trahisons , qu'une vengeance purement politique et administrative.
Un traité d'armistice avait été signé le 33 juin ) 796 , à Bologne , par le marquis Gnudi, plénipotentiaire du pape, le général en chef Bonaparte, les commissaires civils Garrau et SaUcetti, et enfin, sous la médiation de l'Espagne, par le chevalier d'Azzara, ministre de cette puissance auprès du Saint-Siège. Il avait été ratiûé par Sa Sainteté , à Rome, le27 dumrâne m<Hs. Dès le ISnovemhre, l'ambassadeur français Cacault se plaignit de la non-esécution de ce traité ; mais bientôt il trouva roccasion d'être éclairé sur les vôitables intentions de la cour de Rome, dans un manifeste qne le raritaillemrait de Mantoue par le général Wunnser inspira tout & coup au Saînt-Père. Après avoir annoncé que toute négociation de paix était incompatible avec la religion catholique et son devoir de souverain , « S. S. enjoint à tous les
■ évéques , aux curés , aux magistrats , et à toute
■ autre [>ersonne en place, d'encourager les peu- « pies qui dépendent d'eux k prendre les armes , •. elde les exciter même au, son da tocsin , comme « Q a été ordonné par la noniic:iLion du Si jann«| « 1793. * Le général Bonap^iitc demanda directâ>
ment des explications sur cette étrange proclamation lancée au milieu d'un armistice, et il lui Ait répondu formellement que le pape reconnaissait ce manifeste comtne son ouvrage, et qa' il en avait ja^é la publication nécessaire pour être tov^oars en état de défense. Malgré l'audace d'une telle déclaration, Bonaparte eut la générosité d'écrire au cardinal Mattei, légat de Ferrare : ■ Vous con- « naissez , M. le cardinal , la force et la puissance a des troupes que Je commande. Pour détruire le « pouvoir temporel du pape, il ne me manque " que de le vouloir. Allez à Rome ; voyez le Saint- « Père : éclairez - le sur ses véritables intérêts ; « détachez-le des intrigans qui l'entourent, qui « veulent sa perte et celle de la cour de Rome. « Le gouveniement français me permet encore « d'écouter des propositions de paix. Tout peut H s'arranger. La guerre, si cruelle pour les peu- » pies , a des résultats terribles pour les vaincus. « Évitez de grands malheurs au pape. Vous savez " combien je désire personnellement de finir par « la pais une lutte que la guerre terminerait pour •> moi sans gloire , comme sans péril. » Le général Bonapai:te ne se contenta pas de cette dânar- ^Jie auprès du souverain [lonlife; il écrivit au «i- % Cacault)dtidftfiC(obre : « J'attache bien plus iportancâd^^^k^e conservateur du Saint-
« Siège, qu'à celui de son destructeur. Vous sa- « vez bien vous-même combien mes sentimens ont a toujours été conformes k ce sujet ; et moyennant « les facultés illimitées que m'a données le Direc- « toire , si à Rome on veut faire preuve de jugé- « ment, nous en profiterons pour donner la paix a à cette belle partie du monde , et pour tranquil- « User les consciences timorées de plusieurs peu- « pies. » Telles étaient les dispositions bienveillantes de Bonaparte pour la cour de Rome , malgré la violation de Farmistice par la proclamation du Saint-Père , et malgré le refus de payer les sommes ou de livrer les subsistances qui y avaient été stipulées , lorsque, le 10 janvier 1797 , l'on intercepta entre autres lettres celle que le cardinal Busca avait adressée , le 7 , au prélat Albani , ambassadeur de Rome à Vienne. Ce prélat négociait dans le même moment avec le baron de Thugut une alliance offensive et défensive entre le Saint- Siège et l'Autriche , et le gouvernement impérial s'engageait à envoyer au pape le général CoUi pour conduire les trempes pontificales contre les Français, a Quant à moi, disait le cardinal Busca dans a cette lettre , tant que je pourrai espérer d'obtea nir des secours de l'empereur, je temporiserai « relativement aux propositions de paix que me ^font les Français. » Il disait en outre que les
DE MAPOLÉON. 263
ordres étaient donnés pour la réception du général Colli h ÀDcÔDe ; que le pape lui accordait un traitement, et demandait un corps d'Autrichiens pour couvrir la Romagne; enfin, qu'il fallait faire passer ce secours par mer de Trieste k Âncâne. Le cardinal ajoutait qu'il serait imprudent d'expédier aux souverains catholiques les brefs que l'on avait demandé^ pour publier de nouveau la guerre du Saint-Siège contre la France. « Cette démar- « che du pape ne pourrait demeurer cachée aux s Français ; nous serions exposés h toute leur îna dignation , avant d'être assurés de l'alliance de « S. M. I. Sur ce que vous me direz, concernant • le point de guerre de religion, le pape se résou- « dra à envoyer les hrefs et à faire toute autre « démarche que vous exigerez de lui. » Après cette preuve irrécusable de la trahison du SaintSiége, Bonaparte ordonna à l'ambassadeur Cacault de quitter Rome et de se rendre à Florence. Avant de partir, Cacault vît le cardinal Busea, qui, désespérant de pouvoir le retenir et le tromper encore , lui dit : ■ Nous ferons une Vendée de la « Romagne ; nous en ferons une des montagnes « de la Ltgurie; nous en ferons une de l'Italie a litière. B
Le général Bonaparte , après le rappel de Cacault, eut encore l'indulgenca irrnrhT de Vérone
au cardinal Mattei , en lui mettant sous les yeux les lettres interceptées : « Voilà donc cette comé- « die ridicule sur le point d'être terminée. Les « lettres que je vous envoie vous montreront plus « clairement encore la perfidie , l'aveuglement et « la sottise de ceux qui dirigent actuellement la « cour de Rome. Mais, quelque chose qui arrive, « je vous prie de dire au pape qu' il peut demeurer « tranquillement à Rome. Premier ministre de la « religion , il trouvera , à ce titre , protection pour « lui-même et pour l'Eglise. »
Bonaparte était jeune alors ; il ne connaissait pas encore la cour de Rome , ni l'esprit de cette Eglise à laquelle il garantissait protection. En réponse à tant de généreuses démarches et à la communication franche des pièces de la correspondance , qui prouvait la mauvaise foi du cabinet pontifical , on publia dans Rome une nouvelle proclamation , intitulée : Harangue adressée aux braves qui combattent sous les étendards de V Eglise , pour le salut commun. Voici cette pièce singulière dans son entier :
« Il est enfin venu, le moment si désiré de courir « aux armes , ô peuples vaillans , jadis sujets de « Quirinus , aujourd'hui sujets du prince des apô- «1 très , m^noibres fidèles du patrimoine de saint f( Pierre, et fils bien*aimés de la sainte Eglise
« romaine I Les iniquités de tous genres commises « partout où ont pénétré ces soi-disant Ubéi-ateurs, ■ ces feints amis , mais véritables oppregseurs et « tyrans des peuples, vous ont ébranlés , vous ont « fait décidément penser à vos intérêts. L'irréligion " et même l'athéisme le plus impudoit , qu'ils por- « tent en triomphe , vous ont fait craindre avec « raison de voir votre sainte religion non seule- » ra^it méprisée , mais encore entièrement abolie ; « cette religion si soigneusement conservée et trans- K mise sans tache jusqu'à vous par vos ancêtres : « aussi , en vrais catholiques, vous avez eu horreur « de vouloir être en amitié avec des impies , avec <• des hommes qui , en renonçant k la foi que vous « professez , se sont rendus plus indignes de vivre « en bonne intelligence avec vous, que ne lesont les, n païens et les pubUcains , à qui le divin législateur u ne permettait pas même qu'on donnât le salut. « L'expérience funeste de leur conduite inhumaine « et féroce envers nos co - sujets d'Avignon , de « Carpentras , de Bologne, de Ferrare , et envers « les sujets des autres Etats d'Italie, qu'ils ont « tous dépouillés , ruinés , chassés de chez eux , ou tt qu'ib ont traînés à une mort certaine et malheu- « reuse , pour contenter leiu' barbare caprice ; " l'injiisk' réqiiisitiuii de Uint de millions d'étus, « de tant de bciidx i^|itt||^mmwcrits , stiilties,
« tableaux , et même tableaux d'église , les meil* « leurs qu'il y eût à Rome et dans les Etats ponce tificaux, et cela a titre d'armistice, non pour « payer la guerre que vous ne leur aviez point « faite, mais pour se payer par anticipation du a pillage qu'ils n'ont pu faire; les conditions plus « dures encore d'une paix mensongère, portant a avec elle les résultats les plus abominables et «r les plus ruineux; les menaces insolentes qu'ils a vous font sans cesse ainsi qu'au vicaire de Jésusa Christ , au suprême pontife , à notre souverain « chéri, dont ils ont enfin lassé l'héroïque pa-
« tience : tout k servi a vous déterminer, quo* « qu'il en dût coûter, d'abord à implorer l'assî- « stance divine , h tenter le sort des armes , à re- « pousser la force par la force , à vous montrer « de vrais Romains , accoutumés de tout temps à « dompter les superbes.
a Oui , vous avez désiré ardemment l'occasion tt de faire de nouveau briller votre antique valeur, « si terrible à tout l'univers . Notre pasteur suprême « vous seconde par tous les moyens que fournit « la prudence humaine. Le Ciel lui - même s'est manifestement déclaré en votre faveur, tant en vous conservant , comme par miracle , sains et saufs jusqu'à cette époque et simples spectateurs des calamités de vos voisins , qu'en vous faisant
» 81 visiblement avertir, par les regards de compasa sion de la bienheureuse Vierge , de ne pas vous « laisser séduire par des hommes astucieux et « trompeurs , et de ne vous fier h eux ni dans la 1 paix ni dans la guerre.
a Mais c'était la guerre précisément que vous
■ commandaient votre intérêt et votre devoir, la « conservation de votre sainte religion et Dieu
• même , qui en est l'auteur. Vous avez voulu la « guerre en hommes sages : maintenant vous défi vez la faire en Romains , en Catholiques , et en a Catholiques les plus favorisés du Ciel , qui vous a a constitués les gardiens, les dépositaires du siège " de la vérité, de la chaire infaillible de saint Pierre.
■ Aux armes donc, courez tous aux armes ! « Réveillez-vous 1 levez-vous comme des géans qui
• n'avez point dégénéré de vos ancêtres ! prévenez « un ennemi dont vous ne connaissez que trop les a impostures , mais qui n'a pas encore éprouvé les
■ effets de votre courage , et qui , pour cela , vous
■ méprise injustement I Qu'il sente à son dommage
■ et à sa honte le poids de vos bras ! Déjk lliis-
■ toire a saisi sa plume d'or, pour enregistrer vos
■ glorieux faits dans les fastes de l'immortalité. < L'Europe , d'une extrémité à l'autre , a les yeux
vous; file ne doute ni de votre valeur, s qui doit la couronner.
a Notre excellent empereur François II , le « magnanime défenseur, l'avocat de l'Église ro- « maine, non content d'envoyer à notre secours «les intrépides volontaires Hongrois, Transil- « vains , Croates et Allemands , a encore fait paroi tir, k la demande de notre saint et affectueux « père Pie VI , un de ses généraux , le meilleur, « le plus expérimenté et le plus estimé, le seul « bien qui nous manquât , et que vous désiriez « obtenir. Il s'est hâté d'arriver, il est parmi nous. <( Le seul nom de CoUi ne vous émeut-il pas , ne « vous donne-t-il pas du courage ? N'anime-t-il « pas les esprits de tous les peuples , ce CoUi qui , « pendant deux années entières , a rendu impéné- « trables les gorges du Saorgio, les Thermopyles « de l'Italie , les montagnes de Tauy et de Brois , « où les cadavres des forcenés Français ont comblé « les vallées , et aplani les rochers les plus escar- « pés? Ce même Colli vient vous guider, non pas « à des combats incertains , mais k une victoire A immanquable. Il est italien comme vous ; il vous <• aime tendrement. Il a en vous une entière con- « fiance, et a toutes les raisons de l'avoir plus « qu'on ne le voit communément.
« C'est à vous maintenant de ne pas le démentir, ç( de ne pas compromettre votre honneur et le sien, a mais d'ajouter encore de nouveaux lauriers à
■ ceux qui ceignent déjà ses cheveux blanchis au a milieu des coii:J>ats et des armes. L'honneur qui
• vous est commun avec lui exige que vous le rea gardiez comme un autre César, afin que, par « vous, il puisse venir, voir et vaincre. Vous êtes « trop heureux de pouvoir l'espérer avec tant de B certitude.
• Aidésparla main puissante du Dieu des armées,
• au nom duquel vous répandrez, s'il le faut, votre
■ propre sang, pourriez-vous craindre un ennemi
• rusé et vil , qui est l'ainemi de Dieu lui-même a aussi bien que des hommes , et qui , jusqu'à ce « jour, a mis sa confiance dans la fraude , les traor hisons , les excès , les bravades , plutôt que dans
■ la véritable valeur militaire? Vous qui combattrez « sous l'image même de cette Vierge qui vous a ex- « cités à cette entreprise , pourrez-vous douter de « son amoureuse et efficace protection? Vous, gé-
• néreux chevaliers , qui portez dans vos enseignes «le signeéclatant delà croix, ne voudrez-vous pas
■ vous prédire et croire assuré par les décrets du
■ Ciel, que de même que Constantin -le -Grand
■ vainquit le tyran Maxence par la vertu de ce « signe, qui lui apparut divinement au pont Mil- « vio , et qui , par une telle victoire , établit domîu naiile la rclisifin catliulique tlaiis la capllale dn « niomk- ei iliiii- i ■ ■ 'ii.|i' ''ntipr, vous, ainsi ([ih'
270 HÎ^TOIRE
o lui , protégés par ce signe salutaire , vous triom- « pherez d'ennemis plus impies et plus féroces ; et a vous maintiendrez sacrée et inviolable la même « religion dans Rome , dans l'Italie , et partout où c< il a plu k son auteur, au Verbe incarné , de la pro- « pager?
a Eh ! votre visage ne brille-t-il point de joie ? « Votre cœur ne se dilate-t-il point à cette douce « pensée que la divine Providence vous a choisis « pour un si grand œuvre? Que les Romains , les a enfans bien-aimés de la religion romaine , de la « sainte religion catholique , en soient le soutien le a plus puissant et le plus inébranlable !
« Courage donc ! ne craignez rien. Aux armes ! « Nous tous qui resterons dans nos maisons , nous « n'y resterons pas indifférens sur votre sort. Nous « ne cesserons pas de fournir à vos besoins : rien « ne vous manquera. Nous offrirons de ferventes et prières au Très-Haut , afin qu'il dirige vos coups « vers un but immanquable : et alors vous serez « pleins de confiance qu'avec de tels secours hu- « mains et divins , vous remporterez le triomphe « le plus prompt et le plus signalé : nous serons « empressés de venir a votre rencontre et de vous c( ramener sains et saufs et triomphans aux lieux « qui vous ont vus naître , afin de rendre ensemble a à ce même distributeur de tous biens ces actions
« de grâce que saura nous inspirer l'épanchement « (le notre cœur reconnaissant. Dieu est en Israël : « les Josué et les Gédéon ressusciteront parmi Cl nous. Ne craignez rien. Aux armes ! aux armes ! »
Le général Bonaparte répondit à cette étrange déclamation de la haine et de la mauvaise foi par cette courte proclamation : « L'armée française va a entrer sur le territoire du pape ; elle sera fidèle « aux maximes qu'elle professe : elle protégera la « religion et le peuple. Le soldat français porte « d'une main la baïonnette, sûr garant de la vieil toire , et de l'autre le rameau d'olivier, symbole fit de la paix et gage de sa protection. Malheur à « ceux qui, séduits par des hommes profondé- « ment hypocrites , attireront sur leurs maisons la « vengeance d'une armée qui , en six mois, a fait « cent mille prisonniers des meilleures troupes de K l'empereur, pris quatre cents pièces de canon a de bataille , cent dix drapeaux , et détruit cinq « armées ! »
Le lendemain il rendit compte à son armée , par l'ordre du jour suivant , des motifs qui lui faisaient reprendre les armes :
« 1» Le pape a refiisé d'observer les conditions « de l'armistice qu'il avait conclu . 2^ La cour de « Rome n'a pas cessé d'armer et d'exciter les peu- « pies à la croisade par ses manifestes. 3^ Elle
« a entamé des négociations hostiles contre la « France avec la cour de Vienne. 4° Le pape a « confié le commandement de ses troupes à des « officiers généraux envoyés par la cour de Vienne. « ô^ Il a refusé de répondre aux demandes offîtt cielles qui lui ont été faites par le général Ca- « cault , ministre de la république française. 6^ Le « traité d'armistice a donc été violé et rompu par « la cour de Rome , etc. »
Le 2 février, Bonaparte partit de Bologne et porta son quartier général à Imola, dans le palais de révêque Chiaramonte , depuis le pape Pie VIL Cette hospitalité militaire devint pour l'évêque et pour le général un événement important. On connaît la fameuse homélie républicaine de ce respectable prélat , publiée à Imola la même année. C'est là qu'il dit : « Oui, mes très chers frères , soyez bons chrétiens et vous serez (TexceUens démocrates^.. Les vertus morales rendent bons dé* mocrates, . . Les premiers chrétiens étaient animés de l'esprit de démocratie ; Dieu favorisa les tra-vaux de Caton d'U tique et des illustres républicains de Rome... » La réflexion n'était pas heureuse; car si Dieu avait favorisé les travaux de Caton , Rome n'eût point été asservie par César, et Caton ne se fût pas tué à Utique.
L'armée du pape était en campagne. Le cardinal
Rusca, fidèle à sa parole, avait fait une Vendée de la Romagne, en soulevant, en fanatisant les populations. Toutes les ressources du génie ultramontain, si puissant encore à celte -époque sur l'Italie , avaient été mises en œuvre. Le prince de l'Eglise lui-même campait fièrement , à la tête de sept mille hommes et d'une multitude de paysans et de moines , sur les bords du Senio , et défendait le pont de Castel - Bolognèse avec huit pièces de canon. Le général Victor prit position le 2 février. Un parlementaire romain se présenta , et menaça , de la part de S. E. , de faire fea si l'armée s'avançait. Bonaparte eut la politesse de remettre i'affeire au jour suivant; mais il fit passer, pendant la nuit, la rivière à une lieue au-dessus de sa position , par Tavant-garde aux ordres du général Lannes, en sorte que le lendemain l'armée pontificale se réveilla tout étonnée de se voir entre deux feux , et coupée même de sa retraite sur Faenza. Les Français forcèrent au pas de charge le pont du Senio : une heure après, les troupes romaines fuyaient dans une déroute complète, avec une perte de quelques centaines d'hommes. On ramassa sur le champ de bataille des moines , s crucifix ei des poignards. Victor marcha sur ïDza , dont il fut obligé de briser les portes , d'inutiles ^UMmations repoussées par les
-■î'i.l>tz.
outrages les plus injurieux. Le général en chef rassembla dans un grand jardin tous les captifs. Comme ils avaient répondu par d'infâmes invectives aux sommations de Victor, ils se crurent perdus, se jetèrent à genoux, et demandèrent grâce. Bonaparte ne se sentait aucunement porté à user du droit de la victoire contre cette populace de soldats : il leur accorda la vie et la liberté, ne voulant pas même d'eux pour prisonniers. Il sauva également la ville du pillage auquel la condamnaient les lois de la guerre. Ce n'était là qu'un acte de grandeur de caractère; les vaincus, en qui la passion de la vengeance était naturelle , prirent cette conduite pour de la générosité, de la part d'un homme qu'eux et leurs chefs avaient dévoué aux poignards et à la destruction. Peu touché des expressions tumultueuses de leur reconnaissance, Bonaparte appela chez lui tous, les officiers , dont une partie appartenaient aux grandes familles de Rome ; il leur permit de retourner dans leurs foyers , et , après les avoir pénétrés de sa ferme résolution de protéger l'Italie et le Saint- Père , il les décida à se charger de publier sa proclamation. De prisonniers inquiets, d'ennemis acharnés , ces officiers devinrent tout à coup d'utiles émissaires. La métamorphose fut prompte et complète , parce que dans cette classe , même à
cette époque, il n'y avait pas de fanatiques. A leur retour, qui étonna beaucoup leurs compatriotes , ils tinrent exactement leur parole : ils répandirent la renommée du vainqueur, et disposèrent les esprits, d'ailleurs peu belliqueux , à des sentimens pacifiques. Forli, Césène, Pesaro, Rimini, Sinigaglia, acceptèrent avec empressement la conversion qui leur fut prêchée par ces missionnaires d'une nouvelle espèce ; elles se hâtèrent d'ouvrir leurs portes aux Français comme à des libérateurs. La conquête de la Vendée du cardinal Rusca, de la terrible Romagne, fut une simple promenade militaire. De Faenza, Victor marcha sur Ancône, où il devait rencontrer le général CoUi. Ce général avait éprouvé la valeur française à Cherasco et à Mondovi, et savait bien qu'il ne comptait plus des soldats piémontais sous son drapeau. Cependant il se porta avec trois mille hommes sur les hautalrs qui défendent la ville ; c'était tout ce qu'il avait pu réunir. Mais quand il vit s'avancer les colonnes de Victor, il disparut tout à coup , ainsi que ses officiers. Le général français somma cette troupe de se rendre, et, pendant la sommation , la fit entourer. Les Romains , n'apercevant plus le chef invincible envoyé par T Autriche , mirent bas les armes sans brûler une amorce. Victor s'empara, le 9 février, de la citadelle , où il trouva cent vingt
bouches à feu , un arsenal bien approvisionné , et cinq mille fusils que l'empereur venait d'adresser au Saint-Père. Le lendemain, Victor occupa Lorette, si fameuse par la Casa-Santa que les anges y apportèrent. Mais le Vatican avait prudemment fait enlever le trésor de cette église , enrichie depuis tant de siècles par les libéralités du monde chrétien; il avait laissé, parce que ce n'était qu'une pauvre statue de bois , la Vierge des miracles , celle à qui appartenaient ces trésors et cette maison sainte.
Bonaparte , h cette occasion , prit plaisir à entrer vis-k-vis du Directoire dans l'esprit de la cour de Rome : il lui expédia à Paris la Vierge de bois. C'était une piquante récrimination , à propos d'une instruction singulière qu'il avait reçue, sous la date du 12 avril 1796, avant les opérations contre le Piémont. Voici cette instruction . a Gênes ne doit « pas être éloignée de Lorette de plus de quarantea cinq lieues. Ne pourrait-on pas enlever la Casa- « Santa et les trésors que la superstition y amasse « depuis quinze siècles? On les évalue à dix mil- « lions sterlings. Dix mille hommes secrètement a envoyés , adroitement conduits , viendraient à a bout d'une telle entreprise avec la plus grande « facilité. Il reste une difficulté : la route n'est pas « directe, et il faut passer par l'Apennin. Cepen- A dant avec de l'audace , non dans l'exécution , qui
a en exige peu ou point , mais dans le projet , vous « ferez une opération financière la plus admira- « ble, et qui ne fera tort qu'à quelques moines. « Dix mille hommes suffisent pour cette entrece prise. Leur marche inconnue assure le succès; « au besoiny F armée les secondera. » Il n'y a pas un mot dans ce document qui ne soit une absurdité. Le Directoire convoitait avec tant de franchise et d'ardeur les dépdhilles sacrées de la Vierge de Lorette, que dans son impatience il n'avait pas même songé combien il était inopportun de proposer au général en chef une expédition au cœur de l'Italie, et le sacrifice du tiers de l'armée, quand il se trouvait encore en dehors des frontières du Piémont. L'avidité fiscale du Directoire ne fut pas mieux satisfaite , dix mois après , malgré la possession de la Péninsule , assurée par la prise de Mantoue; et il fallut se contenter de la statue de bois, à défaut des trésors de la Casa-Santa.
Au milieu de ces petits épisodes de la guerre pontificale, Bonaparte poursuivait toujours avec succès sa conquête morale sur les peuples de l'Italie et sur l'opinion de l'Europe. Sa générosité pleine de prévoyance servit merveilleusement sa politique. Une foule de prêtres français émigrés restèrent tout à coup sans retraite pai' l'occupation de la Romagne; et déjà, fatigués de l'hospitalité
378 HISTOIKE
qu'ils leur accordaient, te clergé et les moioes profitèrent de la victoire républicaine pour les congédier. Bonaparte, indigné de cette cruauté , dont il était loin d'offrir l'exemple aux vaincus , invita hautement, par une proclamation, les évêques et les supérieurs ecclésiastiques à donner asile à ces pauvres prêtres , qu'il eut l'heureuse idée de placer sous la protection de ses troupes. Cette cii-constance amena une fotfe de scènes touchantes. Beaucoup de soldats recomiurent les curés de leurs villages. C'était ainsi que Bonaparte, maître de Mantoue, quatre fois vainqueur des Autrichiens', et fondateur de plusieurs Etats litres en Italie, répondait aux excommunications et aux complots d'assassinat dont le Vatican menaçait notre armée et son général.
Cependant le retour des prisonniers de Faenza avait jeté la tonsternalion dans la coui- du Saint- Père. Le parti de la liberté , comprimé dans Rome depuis les membres de Duphot et de Basscville, y reparut subitement. Enfin , la jirise d'Ancànc et de l'inexpugnable Mantoue avait g\an deur des conseils pontificaux , et fut si honteux de sa conduite, assurances [iroclamées par le généra sécurité que lemoËdevuiL cuuserv étemelle, lUiebU
DE NAPOLEON. ^lU
la résolution d'aller se réfugier k Naples. Mais Bonaparte lui ayant fait proposer d'envoyer des plénipol^tiaires à son quartier général de Tolentino, le Saint- Père resta au Vatican. Alors le serpent de la politique ultramontaine se replia sur lui-même, et le souverain pontife, conseillé par son propre malheur, écrivit à Bonaparte :
■ Cher Fits, • Salut et bénédiction apostolique.
« Désirant terminer à Tamiable nos différends <• actuels avec la république française , par la re- " traite des troupes que vous comoiandez, nous " envoyons et députons vers vous , comme nos
■ plénipotentiaires , deux ecclésiastiques , M. le > cardinal Mattei, parfaitement connu de vous, <■ et monsignor Galeppi , et deux séculiers , le duc
■ don Louis Braschi , notre neveu , et le marquis
• Massimi, lesquels sont revêtus de nos pleins-
• pouvoirs pour concerter avec vous, promettre
• «t souscrire, les conditions justes et raisonnables 3 espérons d'obtenir. Nous nous enga-
[ notre foi et parole à les approuver
1 forme spéciale , afin qu'elles soient
iplables en loul temps. Convaincu
1 bienveillance que vous avez
■ manifestés , nous sommes décidé à ne pas sorti tir de Rome : tous verrez par \k combien est
■ grande notre couBance eu tous. Nous finissons > ea TOUS assurant de notre plus grande estime , et « en TOUS donnant la paternelle bénédiction apos- « tolique.
■ Donné à Saint-Pierre de Rome, te 12 février « 1 797 , l'an 22* de notre pontificat.
o ^(^Tie'PlE VI. "
Le style de cette lettre différait un peu de celui de la harangue publiée les jours précédens.'Mais il n'y avait plus d'Autriche pour le Vatican.
Le général Bonaparte répondit, le 19 suivant, jour de la conclusion du traité de Toleutino :
Au quartier général de Toleotino, le 1« reutâse an V.
« Très Saint-Père, je dois remercier V. S. des « choses obligeantes contenues dans la lettre qu'elle € s'est donné la peine de m' écrire. La paix entre « la république fraiiraise tîi V, S. vient d'èlre « signée. Je me félicite d'avoii' pu cotltS 0 son repos particulier. J'enj^age V. S. i « des personnes qui sont, à Rome, ' ■ cours ennemies de la France, ou c 0 guider par les passions haineuses t]
« la perte des Etals. Toute l'Europe connaît les 1 inclinations pacifiques et les vertus conciliatrices a de V. S. La république française sera, j'espère, 0 une des amies les plus vraies de Rome. J'envoie « mon aide de camp, chef de brigade (Murât), n pour exprimer k V. S. l'estime et la vénération 0 parfaite que j'ai pour sa personne, et je la prie « de croire au désir que j'ai de lui donner, dans
• toutes les occasions , les preuves de respect et « de vénération avec lesquels j'ai l'honneur d'être
« Son très obéissant serviteur,
• Bonaparte. »
Napoléon dit dans ses Mémoires que le Directoire voulait mettre fin au règne temporel du pape. Pour lui, il avait eu, vers cette époque, la même idée, mais en y rattachant une combinaison toute politique. Avant de quitter Bologne, le 1" février, pour se rendre à Imola, il écrivit au Directoire :
« Ne pourrait-on pas , si nous allons jusqu'à
• Rome, réunir le Modénais, le Ferrarais et la " Romagne, et en faire une république qui serait
• assez puissante? Ne pourrait-on pas donner Rome « à t'Eapa^nc, ;i L'oiidîliuii qu'elle garyntii'ait l'in-
; la nouvelle république':' Alors
" "flXgf^^^^gffS/f filer à l'empereur le Mila-
damier le dachè de
« Pay-niey au cas que nous fussions obligés de « passer par là , afin d^accélérer la paix dont nous « avons besoin. L'empereur n'y perdrait rien , l'Es- « pagne y gagnerait beaucoup , et nous y gagnea rions plus encore : nous aurions un allié naturel « en Italie qui deviendrait puissant , et avec lequel « nous correspondrions par Massa-Carrara et l'Aû driatique. »
Il fallait que la paix avec l'Autriche fût bien nécessaire, malgré les triomphes d'Italie, pour que le général Bonaparte proposât lui-même au Directoire la restitution de sa plus belle conquête , du duché de Milan , du duché de Mantoue , et la cession du duché de Parme. Cette nécessité explique comment il se trouva entraîné à conclure, deux mois plus tard , l'armistice de Léoben et la paix de Campo - Formio , contre la volonté du Directoire, lorsque nous étions sur la route de Vienne, après avoir détruit la cinquième armée autrichienne , commandée par le plus grand personnage et le plus grand capitaine de l'Autriche, l'archiduc Charles.
Le 23 février , Pie VI ratifia le traité de Tolentino. Il était divisé en partie politique et en partie financière : la première stipulait l'abandon des droits du Saint-Père sur Avignon et le comtat Venaissin , la cession des légations de Bologne , de
Ferrare et de la Romagne, de la ville, de la citadelle et du temtoire d'Ancône, ainsi que la mise en liberté de tous les détenus pour opinion ; la partie financière stipulait le paiement des seize millions qui restaient à solder pour Tarmistice de Bologne, et quinze autres millions pour la paix actuelle. L'article du traité d'armistice relatif à la livraison des tableaux, statues, manuscrits, et à divers objets d'art et de science , était rappelé et maintenu pour une rigoureuse et prompte exécution. Un article séparé obligeait le pape à faire désavouer à Paris le meurtre de Basseville par un envoyé extraordinaire , et à payer une somme de 300,000 fr. à la famille de cet infortuné. Bonaparte, au lieu d'aller à Rome^ où il eut paru vouloir triompher du pape , se rendit k Mantoue , où il n avait pas voulu triompher de Wurmser.
Ainsi Bonaparte, infatigable, impétueux dans la guerre , aussitôt qu'il est vainqueui^ donne sur le champ de bataille la paix à ses conquêtes. Il se proclame le protecteur des peuples. Il accorde la liberté aux prisonniers et l'indépendance aux provinces. Il n'est encore ambitieux ni pour lui ni pour sa patrie. Ce sont des amis et des nations libres qu'il attache à la république. Généreux dans l'âge où la gloire des ai'mes est une passion, il épargne l'humiliation aux cheveux blancs du ma-
réchal Wurmser et du souverain pontife; et, rémule de César pour le génie de la guS*re , il est l'émule de Scipion pour la modération dans la victoire. Heureuse et unique époque peut-être pour la France et pour son héros ! La gloire de Bonaparte fondait la grandeur de la république, en même temps que le génie de la liberté contenait cette gloire dans son austère limite , ne lui permettant rien de personnel , rien qui ne fût pour la patrie. Jamais plus noble contrat n'avait lié une armée et sa nation, un grand capitaine et son gouvernement. Toutefois, comme je Tai dit , il manquera à la vie de Bonaparte d'avoir vu la ville étemelle. Qui sait ce qu'aurait produit sur une ame alors toute républicaine la majesté de la cité de Numa? et quel eût été l'effet de cet imposant souvenir, quand, par une grande révolution de la fortune , Rome devint la seconde capitale du négociateur de Tolentino , monté sur le trône des Français.