CHAPITRE IX
(Du l" Mars au 18 A.ril 1798.)
En moins de douze mois , Bonaparte a réuni à la France une partie du Piémont , fondé deux républiques en Lombardie , conquis toute l'Italie depuis le Tyrol jusqu'au Tibre , et assuré tant de gloire par des traités avec les souverains de la Sardaigne, de Gênes, de Parme, de la Toscane, de Naples et de Rome. La Corse est rentrée sous notre obéissance. L'illustre guerrier el le grand politique marchent ensemble, et ne doivent plus se séparer. Toute la France regarde Bonaparte , et ne regarde que lui. Le Directoire commence k ne se considérer que comme un intermédiaire entre la nation et son héros , et il obéit à tous deux également, lorsqu'il comuiande au gtiiéial (.-a chef de l'armée d'Italie de pourswi|UL^^ succès cl de iiic-
nacer la capitale de rAutriehe. Le Directoire se souvient du projet d'invasion en Allemagne , ainsi que de la coopération de l'armée du Rhin, que le vainqueur de Millesimo et de Mondovi lui avait proposés , du quartier général de Cherasco : il s'en souvient, et se soumet aux dispositions que cette singulière prévision du général victorieux lui a tracées aux portes de l'Italie , avant d'y avoir attaqué la maison d'Autriche sur son territoire.
Aussitôt après la prise de Mantoue , cette puissance se voit inquiétée dans ses Etats héréditaires, au moment où, par la prise de Kehl, elle espérait franchir le Rhin et envahir nos frontières. Sa dernière ressource est une cinquième armée à opposer à Bonaparte. Le prince Charles , illustré par des exploits récens , amène avec lui ses meilleurs soldats du Rhin. Le Tagliamento sert de point de réunion aux nouvelles troupes impériales , mais trop peu nombreuses encore pour soutenir les grands intérêts qui reposent sur elles. L'imprévoyance du cabinet de Vienne sous ce rapport mérite d'être remarquée. Si quatre armées de quatre- vingt mille hommes , successivement envoyées contre les Français, n'avaient pu sauver l'Italie, l'Autriche devait faire marcher la moitié des forces de l'empire pour défendre la route de Vienne et ressaisir les conquêtes de^. Bonaparte. Cette importante mesure,
prescrite par la nécessité, eût peut-être alors changé les destinées militaires et politiques de la France. La république n'aurait pu reprendre l'offensive sur le Rhin, si Tarchiduc Charles, victorieux dans le Brisgaw, n'avait pas dû partir avec ses balaillons d'élite. Le Directoire, plus occupé de sa conservation que de sa gloire, moins habile que jaloux de son général, se fût peut-être facilement consolé de la perte de l'Italie , et n'eut pas épargné une disgrâce éclatante à ce grand capitaine, qui avait conquis son élévation autant sur son propre gouvernement que sur les ennemis de son pays.
Cepenflant Bonaparte a deviné son illustre adversaire , et , le 1 0 mars , il met en mouvement ses troupes, auxquelles se sont réunies la division Bernadotte et la division Delmas , venues de la Sambre et du Rhiii. En arrivant , Bemadotte avait dità ses soldats : « Soldats de F armée de Sambre-et-Measel V armée d'Italie nous regarde. » La rivalité de Bernadotle ne fut pas toujours aussi pure , mais alors toutes les ambitions militaires se montraient désintéressées. La rivalité était , comme la valeur, une noble passion commune à tous les généraux distingués, et leur donnait un caracléii: de L;r;intl('ur individuelle qui disparut inijr iuflUUt ftvec lu république.
Quarante mille soldats s^avançaient des bords du Rhîn pour rejoindre les débris de Tannée d'Alvinzi. Le quartier général de l'archiduc, d'abord à Inspruck , était porté à Goritz. Bonaparte voulait attaquer le prince avant l'arrivée de ces renforts , et profiter de la supériorité numérique de son armée, pour affranchir entièrement l'Italie et ouvrir une campagne d'Autriche. Il avait espéré un secours de vingt mille hommes , dont dix mille de troupes piémontaises , et dix mille de troupes vénitiennes. Mais on a vu déjà que le Directoire, suivant ce système d'envie par lequel il cherchait k miner la gloire du général en chef, n'avait point ratifié le traité conclu a Bologne entre Bonaparte et la cour de Turin. En empêchant par ce refus maladroit la réunion des deux peuples sous le même drapeau , le Directoire tardait encore l'effet de cette politique convertissant aux idées républicaines, qui faisait cependant le continuel objet de ses instructions. Dans le même temps , la seigneurie de Venise refusait son contingent. Bonaparte connaissait les dispositions que ce gouvernement , malgré nos triomphes, conservait envers la maison d'Autriche. Il avait rendu compte au Directoire de la faveur avec laquelle Venise accueillit dans ses provinces \ie terre-ferme les fugitifs de Rivoli et de la Favorite ; et , en poli-
lique habile autant qu'en général prévoyant , au moment de porter la guerre dans les deux Friouls et dans les deux Tyrols , il avait voulu comprimer par un traité d'union les intrigues vénitiennes , et briser, par rétablissement d'une coopération militaire , les liens qui attachaient le lion de Saint- Marc à la cour de Vienne. Mais il échoua dans cette négociation ;*de manière qu'au lieu d'acquérir un allié, il dut compter sur un ennemi; aussi se vit-il obligé de laisser Victor avec dix mille hommes en réserve sur l' Adige , pour contenir la malveillance de l'oligarchie vénitienne. Cette malveQlance lui présente un grand péril, soit qu'il revienne vainqueur ou vaincu : elle est un piège tendu sur sa route par la puissance qui tient au Nord les clefs de ritalie. Quant à l'oligarchie génoise, depuis long-temps prisonnière de la Victoire , et contenue par l'alliance piémontaise, elle demeure encore sous la garde continuelle de la faction démocratique, qui, dans les murs de Gênes , favorise les Français. Telle est la position de Bonaparte prêt à marcher seul sur l'Autriche, car il sait qu'il ne doit rien attendre des armées du RhÎQ et de Sambre-et- Meuse : les cent quatre-vingt mille combattans dont elles se composent seront encore sur la rive gauche du Rhin, quand il aura planté son^ drapeau sur les hauteurs du Simmering , à vingt lieues de Vienne.