ÉDIT
« Quand on a bonne envie d'entrer en campaa gne , il n'y a rien qui arrête , et jamais , depuis B que l'histoire nous retrace des opérations milio taires , une rivière n'a pu être un obstacle réel. « Si Moreau veut passer le Rhin , il le passera ; et B s'il l'avait déjà passé , nous serions dans un état à •> pouvoir dicter les conditions de la paix d'une ma- « nière impérieuse et sans courir aucune chance; « mais qui craint de perdre sa gloire est sûr de la « perdre. J'ai passé les Alpes juliennes et les Alpes a norîques sur trois pieds de glace. J'ai fait passer B mon artillerie par des chemins où jamais char- « riot n'avait passé, et tout le monde croyait la s chose impossible. Si je n'eusse vu que la tranquîl- « lité de l'armée et mon intérêt particulier, je me a serais arrêté au delà de l'Isonzo. Je me suis pré- « cipité dans l'Allemagne pour dégager les armées « du Rhin et anpêcher l'ennemi d'y prendre l'offen- 0 sive. Je suis aux portes de Vienne , et cette cour M insolente et orgueilleuse a ses plénipotentiaires à a mon quartier général. Il faut que les armées du ■ Rhin n'aient point dcsant,' dans les vetncsysi elles « me laissent seul; alors je m'en rfiu « Italie. L'Europe entière jugera la dillil « conduite des deux armées. Elles auri a sur le corps toutes les fortes de l'a « Elles en seront n i''liyiiftn, et ce sera leul^
Les hostilités ne commencèrent à l'armée de Sambre-et-Meuse , commandée par le général Hoche , que huit heures après la signature du traité de Léoben , le 1 8 avril ; elles ne s'ouvrirent à l'armée du Rhin que le 20 avril , jour où , en l'absence de Moreau , alors à Paris , le général Desaix passa le fleuve à Kilstett y à quelques lieues au-dessous de Strasbourg. Moreau arriva à temps pour battre les Autrichiens. Il apprit lui*même le passage du Rhin au général Bonaparte, par une lettre du 23 ^ datée de Strasbourg. Ce fait important justifie la dépêche de Bonaparte au Directoire. Ce n'était pas la faute des braves armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse si elles n'avaient pas coopéré aux grandes opérations de l'armée d'Italie; leur impatience sous les armes , dans les cantonne^ mens français , approchait de la sédition. Le Directoire dut prendre pour lui tous les reproches que Bonaparte adressait à Moreau et aux deux armées. L'Europe jugea ces armées ; la France jugea le Directoire , et Bonaparte fut absous. La nouvelle de l'armistice vint arrêter Hoche à Francfort, où il était entré le 23 avril, après avoir vaincu le général Kray à Heddersdorf. Le même jour, la même nouvelle trouva Moreau à Offenbourg : il avait mené battant le général Starray jusqu'à Radstadt, et repris le fort de Kehl. Ce fut à la
suite de cette victoû'e, qui coûta aux Autrichiens beaucoup de prisonniers et vingt-cinq pièces de canon sur vingt-sept, que le fourgon du général Klinglin , renfermant la correspondance secrète de Pichegni avec le prince de Condé, tomba au pouvoir de Moreau ; mais Moreau laissa passer (|uatre mois avant de rendre compte de cette correspondance au gouvernement : trois ans après , il devait paraître devant la justice comme complice de trahison envers Bonaparte, ainsi que le même Pichegru , son ami , dont il avait dénoncé trop lard la perfidie.
La dépèche de Bonaparte, en date du 19 avril, présente une autre couleur que celle du 1 6 ; elle annonce la signature des préliminaires. Cette dépêche révéla au Directoire toute l'indépendance de son général , et l'effraya sans doute d'un avenir que sa politique jalouse et mesquine avait à peine deviné. Voici les passages principaux de cette pièce intéressante, où Bonaparte trace à grands traits la situation de la France vis-à-vis de l'empereur, celle de l'armée, et sa conduite politique et nulilairt; depuis l'ouverture de la campagne... «Si je me (u; « au commencement de la campagne, ohsUn& « k Turin , je n'aurais jamais passé le Pô- '■ « tais obstiné à aller h Vienne, peiil-ètrea a perdu ia république. Dan.^ la pusil/on "
DE NAPOLÉO\. 325
o les préliminaires de lapaix, même avec l'empe- 8 reur, sont devenus une opération militaire. Cela « sera un monument de ta gloire de la république 0 française et un présage infaillible qu'elle peut , « en deux campagnes , soumettre le continent de
■ l'Europe. Je n'aî pas, en Allemagne, levé une a seule contribution. Il n'y a pas eu une seule o plainte contre nous. J'agirai de même en évaa cuant ; et , sans être prophète , je sens que le u temps viendra où nous tirerons parti de cette B sage conduite. Quant à moi, je vous demande « du repos. J'ai justifié la conûance dont vous « m'avez investi : je ne me suis jamais considéré
• pour rien dans toutes mes opérations, et je me « suis lancé aujourd'hui sur Vienne, ayant acquis
• plus de gloire qu'il n'en faut pour être heureux ,
• et ayant derrière moi les supei'bes plaines de " l'Italie, comme j'avais fait au commencement de " la campagne dernière , en cherchant du pain " poar l'armée , tjae la république ne pouvait
■ plus nourrir. »
Cette dépêche, et notamment la deniière phrase, établissait énergiquement la position dans laquelle laparlc se placdil en faci: du gouvernement; . Uonaparte, après avoir reçu à Gratz, llo , les préliminaires signés par , fit évacuer, sans attendre
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la ratification du Directoire ^ la Styrie , une partie de la Camiole et de la Carinlhie. Dans une de ces conférences de Gratz , le comte de Meerweldt remit au général une lettre autographe par laquelle l'empereur offrait de lui faire donner à la paix une souveraineté de cent cinquante mille âmes en Allemagne , pour lui et sa famille. Le cabinet autrichien , qui ne cessait la guerre qu'afin d'échapper à la crise du moment , c'est-à-dire qui n'entendait réellement conclure qu'une suspension d'armes , avait senti tout l'avantage d'enlever à la république un homme tel que Bonaparte. C'était à ses yeux désarmer la France : aussi ce cabinet ne recommença la lutte contre nous , que lorsqu'il vit le vainqueur de l'Italie exilé dans sa conquête de l'Egypte. Et ce ne fut que trois ans ciprès , que la victoire de Marengo fit sanctionner le traité de Campo-Formio par celui d'Alexandrie.
L'illustre Masséna , qui tenait le premier rang après le général en chef, par la part qu'il eut dans toutes les victoires , représenta dignement à Paris la gloire de l'armée d'Italie. Envoyé par Bonaparte, il remit, le 9 mai, au Directoire, en audiaice solennelle, les préliminaires de Léoben , et fîit le héros de cette grande fête nationale que le gouvernement fit célébrer dans la capitale.
DE MAPOLÉOfi. 327
Cependant le sénat de Venise , qui , le I â avril , protestait si hautement, dans la lettre du doge à Bonaparte, de son invariable résolution de tHainlenir la paix, n'avait pas rapporté la proclamation publiée , le 13, dans toutes les provinces de la terre-ferme, qu'il appelait aux armes ^o«/' la défense commune. Non seulement toute la population s'était réunie aux régimens esclavons et albanais , mais elle courait la campagne , arrêtait et désarmait les détachemens français. Le 16, entre autres , jour du départ de Junot, cinq cents hommes arrivés à Vérone avaient du employer la force ouverte pour entrer dans les forts : dès lors la garnison fut portée k dis-neuf cents hommes; cependant la ville était occupée au dedans et au dehors par une troupe d'environ vingt mille soldats , bourgeois et paysans vuiitiens. Depuis plusieurs jours , par ordre du sénat , on prêchait hautement dans les églises l'extermination des Français. La proscription s'unit au sacrilège; car c'était pendant les cérémonies de la semaine-sainte que Pesaro faisait organiser et armer quarante mille paysans et dix mille ËsclavoDS , pour détruire en même temps les Français et leurs partisans; et dans Vérone, à la seconde fête de ia clochti qui appelait 1rs lidi'los au seri>elait aussi la populalioii ww meurtre
des Français. Ils tombèrent impitoyablement massacres chez leurs hôtes , dans les rues , dans les hôpitaux. On donna la mort aux blessés ; on n'attendit pas celle des mourans. Les postes placés atix portes furent surpris. La garnison , trop faible pour tenter des sorties , et menacée d'un assaut général , ne pouvait opposer que le feu des forts où elle était enfermée. Plus de quatre cents Français périrent sans combat. Ce crime inoui , prémédité et exécuté froidement , reçut aussi un nom nouveau , qui associa à jamais la plus grande atrocité d'un gouvernement despotique k la plus grande solennité du christianisme : il parviendra jusqu'à la postérité la plus reculée , sous le nom de Pâques vénitiennes ^ plus affreux encore que celui de Vêpres siciliennes , et ce nom sera inséré dans le traité de Milan , le 1 6 mai suivant. A cet horrible attentat se joignit une foule de forfaits semblables commis à la Chiusa, à Castiglione, k Dezensano , k Chiari , k Velaggio , et dans les villes qui n'avaient pas proclamé leur indépendance. L'insurrection, comme je l'ai dit, avait été combinée avec la marche du corps de Laudon , qui descendait du- Tyrol où il avait repris quelques positions sur les Français , et que la signature des préliminaires arrêta subitement. Aussi ce fut presque sous ses yeux que la division de Victor, qui
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arrivait de Rome sous Vérone , mit dans une déroute complète les huit mille Vénitiens chargés d'en défendre les approches , aûn de protéger les assassinats ordonnés dans l'intérieur de la place. Tout concourait à la perte de Venise , ses chefs politiques et ses chefs mihtaires. Le 30 avril , pendant que le sénat attendait avec impatience la nouvelle de la prise des forts de Vérone , un bâtiment français , qui était venu chercher un relîige sous le canon du Lido contre des bàtimens autrichiens , se vit foudroyer par les batteries vénitiennes , et le capitaine Laugier fut tué sur son hord. Le 22 , le sénat, par un déci'et, remercia le commandant du fort , el accorda une gratification aux marins qui avaient pillé le navire français et égorgé l'équipage. De telles trahisons ne devaient pas rester impunies : elles ne pouvaient être expiées que par la destruction de l'aristocratie vénitienne qui les avait prescrites. Le châtiment se préparait. Les bataillons de dépôt étaient en marche ; Vérone se trouvait occupée par la division Victor, placée sous les ordres du général Rilmaine, ainsi que les troupes qu'Augereau et Baraguay-d'Hilliers portaient sur les lagunes.
Dès qu'il apprit la signature des préliminaires , el la capilulatioii de Vérone (lui en ;iv;iit été le ; stiiiul de N'eiiise dcpulii ;iu Directoire
et au général Bonaparte , pour détourner la vengeance de la république française. 11 offrit , à Paris et à Léoben , tout ce que peut oflrlr pour son salut un gouvernement désespéré. Rien ne fut écouté au quartier général de Bonaparte : le sang des victimes criait trop haut pour permettre d'entendre leurs assassins. L'heure fatale de Venise était arrivée. Libre du côté de l'Autriche , et fort de la prépondérance que lui donne tout à coup dans les affaires de l'Eui-ope le traité de Léoben , Bonaparte ne songea plus qu'à aller punir Venise de toutes ses trahisons. 11 annula de sa seule autorité ■ la négociation que l'or des oligarques avait entamée à Paris , et il arrêta toute leur correspondance. Le 3 mai , il publia à Palma-Nova , ville vénitienne, un manifeste où , après avoir retracé d'une manière énergique le tableau des sanglantes perfidies de cette république , il lui déclarait la guerre. Â la lecture de ce manifeste , le sénat , abandonné aussi par la cour de Vienne , qu'il avait vainement suppliée de le faire comprendre dans la suspension d'armes et dans le tiaité, dut prononcer lui-même sa dissolution , abandonner le pouvoir suprême; et It^ terrible conseil des jD/ir fit place k une simple municipalité. Les sf/niteurs vénitiens s'en prirent trop tard à Pesar'.' Pesaro ît la foi autrichienne. Le lion de Saiiil-iMii. :■
fut abattu pour toujours par Bonaparte, à qui l'anéantissement du plus exécrable pouvoir que roUgarchie eût jamais enfanté mérita réellement alors le glorieux surnom de vengeur de F Italie, Le 1 1 mai , il y eut une abdication générale ; Pesaro, le juste objet de la haine publique, s'enfuît avec tous les nobles , et la souveraineté revint naturellement au peuple. Les ambassadeurs étrangers témoignèrent aussi , par leur départ précipité , l'absence du gouvernement près duquel ils étaient accrédités , et la crainte d'être compris dans le légitime ressentiment du vainqueur. Après cinq siècles de proscription et d'abaissement-, la démocratie, qui avait vraiment fondé la puissance vénitienne, vint se rasseoir sur les ruines de la tyrannie de quelques familles patriciennes.
La terre -ferme s'était soulevée tout entière contre sa métropole. A la réception du manifeste de Bonaparte, Bergame, Brescia, Bassano, Padoue, Vicence, Udme, s'érigèrent en républiques. L'agonie de la république souveraine dura quinze jours ; elle voulut encore parlementer, comme usant d'un droit de la guerre ; elle comptait quinze mille hommes dans ses murs , pour la défense t;uiics; mais il ne s'agiiisait plus de stipuler 1 esisleuce, ni de souscrire aux demandes viiil iiiutilcnient renou-
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velées vers la fln d^avril. Pesaro était d'avis qu'on i*ésistât. Le l*"^ mai, le grand conseil autorisa à traiter avec Bonaparte , pour sauver la republique. Bonaparte était déjà à Trévise , d'où il alla à 3Iantoue , et de Mantoue à MQan. Ce fut dans la première ville que les députés apprirent qu'il n'y avait plus d'espérance de concUtation ; cependant ils obtinrent un armistice de six jours , qui pouvait rappeler ces dernières heures de grâce que le juge accorde au condamné pour se préparer à mourir. Bonaparte exigeait le châtiment des trois inquisiteurs d'État et du commandant du Lido, pour venger le sang des Français et le meurtre du capitaine de vaisseau Laugier. Le grand conseil consentit d'abord à faire des changemens à la constitution. Le 8 , il consentit également à la reddition de la capitale, et fît embarquer ses douze mille Ësclavons pour la Dalmatie. Les commissaires vénitiens se transportèrent à Milan , où Bonaparte prononça , le 10 mai , comme première clause du traité, l'abdication du grand conseiket la reconnaissance de la souveraineté dans la réunion des citoyens. Ce traité devança aussi la résolution prise , le 1 2 suivant , par le conseil , effrayé de la révolution qui venait d'éclater dans Venise , d'adopter un gouvernement représentatif provisoire. Le jour même, Baraguay-d'Hilliers
entra dans ta ville sur ta flottille qui alla le chercher au delà des lagunes , et il débarqua sur la place Sdint-Marc aux acclamations du peuple. La municipalité provisoire, de soixante membres, tous patriciens , nommée en vertu de la résolution du 1 2 , fut tout k coup remplacée par une municipalité toute démocratique , qui confirma la convention de Milan. Ce singulier gouvernement n'avait aucune attribution suprême pour fair:e ou ratifier des traités; il fut méconnu de la terre-ferme, qui refusa toute relation avec lui; il était présidé par l'avocat Dandolo , descendant de ce fameux Dandolo qui ravit les chevaux de Corinthe à Constantinople : ce monument, après avoir suivi deux fois la victoire romaine à Rome et à Constantinople , devint , comme le lion de Saint-Marc , un trophée de la victoire française, et partit pour Paris. On brûla publiquement le livre d"or, ainsi que le bonnet ducal du doge , et tous les insignes de l'oligarchie renversée. La marine de Venise , forte de douze vaisseaux de 64 , et d'autant de frégates , fut envoyée h Toulon. Les Iles Ioniennes passèrent aussi sous la domination de la France. Le général Genliti, de retour de la Corse, alla, sur l'escadre vénitienne chargée de bataillons français , planter le drapeau tricoloïc à Corl'ou. Ainsi, Ton dut eni< bQCIfÙjlV^«'tIerAdritiliqiji' \\ l'idriiéc d'iNiiie.
Jamais il n'y eut de possession plus complète ; car il ne resta dans l'Etat vénitien que les palais , les anciens sujets , et l'armée victorieuse. Tous les membres du gouvernement souverain avaient disparu, et s'étaient réfugiés sur les terres d'Autriche. Le secrétaire de légation Vittelard avait été l'instigateur du mouvement démocratique , qui venait de faire disparaître les derniers débris de l'oligarchie. Cette cpntre-révolution domestique ne fut pas une des opérations les moins heureuses de la guerre d'Italie ; elle ouvrit sans coup férir a nos troupes les inexpugnables accès de la maritime Venise , qui pourrait devenir pour elles une autre Mantoue, si l'avis de Pesaro eût prévalu. La cour de Vienne, qui avait excité l'insurrection des Vénitiens , et qui venait de la sanctionner par un traité , ne refusait pas sans dessein de les comprendre dans celui qu'elle négociait avec la France. Dès ce jour , Venise n'eut plus ni amis , ni ennemis ; elle cessa d'être , et elle entra dans le grand cadre républicain de l'Italie , comme dans un dépôt d'où la politique devait malheureusement la faire sortir, sous la condition d'une simple indemnité concédée k l'allié qui l'avait abandonnée !