‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 39 sur 54 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

(Du ISMaiau 1" Scpicmbiu 1797.)

Apr£S avoir provisoirement réglé le sort de Venise , dont l'existence ne pouvait être décidée alors , Bonaparte , de Milan , porta son quartier général à Montebello. Les grandes affaires dont sa propre gloire , hien plus que la confiance déjà inquiète du Directoire , lui avait commis le soin , appelèrent dans cette petite ville les ministres d'Autriche, du pape, des rois de Naplesetde Sardaigne, des républiques de Gênes et de Venise, du duc de Parme, des cantons suisses et de plu* sieurs princes d'Allemagne, indépendamment des [HTemières autorité» de la l'épuLlique loiubiiide , que d'importantes (.ii'cotistancet^^iBBttyat de lii paix d'Autriche et

auprès de son fondateur. Le château de Montebello était devenu une véritable résidence royale. On eût dit une cour au lieu d'un quartier général. Bonaparte avait dès lors contracté, en sa qualité de général en chef, l'habitude du commandément absolu ; pendant les loisirs de Milan , de Montebello , de Passeriano , il contracta les mœurs d'un monarque. Là^ Madame Bonaparte reprenait les souvenirs de sa jeunesse. Entourée de tant de personnages des cours étrangères , elle servait ainsi les intérêts nouveaux que son mari était chargé de défendre, et, sans le savoir, ceux qu'il prévoyait pour l'avenir. Depuis la première entrée à Milan , avait cessé de la part de ses compagnons d'armes cette fraternité des camps , qu'il avait recherchée habilement en arrivant à Nice. Ce fut à cette époque que le vainqueur de l'Autriche fit le premier apprentissage du pouvoir souverain. Une partie de sa cour française , celle qui formait sa famille militaire, était déjà soumise : quant à l'autre , composée des généraux qui , tels que Masséna, Augereau, Bernadotte, Serrurier, commandaient des divisions , elle resta rebelle à ces nouvelles habitudes jusqu'au temps où la révolution , la république et la liberté passèrent au service de l'empereur Napoléon. Un corps diplomatique était accrédité de fait auprès du général , qui ne por-

tait plus d'autre titre que celui de libérateur. It se trouvait habituellement en présence de l'Europe , et malgré le caractère républicain qui constituait toute sa position, il se laissait aller k afficher une sorte de majesté dans sa représentation, en échange des respects de toute nature dont les envoyés de tant de puissances différentes lui apportaient cha^ que jour l'hommage. Cependant cette vie de palais, bien loin d'être oisive , dut une véritable grandeur à la gravité des opérations de haute politique qui changèrent pour le moment ta face de l'Italie.

La première fut la révolution qui donna k la république de Gênes le nom de république ligurienne. Cette fois encore un Doria l'appela à la liberté ; cette fois aussi la légation française avait , comme k Venise , préparé le mouvement populaire. Philippe Doria commença l'insurrection le 22 mai , k la tête de douze mille ouvriers .qui demandèrent Tabolition du gouvernement aristocratique. Les inquisiteurs d'État, prêts k repousser les patriotes par les mêmes moyens , lancèrent contre eux les charbonniers et les portefaix. Le succès, d'abord incertain , se décida le 24 en faveur de l'aristocratie, et de grands excès , dont plusieurs Français furent les victimes , sif^niilèrenl la fureur de ces deux populaces. La bourgeoisie renia uetitn

il lui appaitenait de consommer une révolution qui devait Fafïranchir du joug des nobles. Aussitôt que le général en chef apprit que le sang français avait coulé à Gênes , il y dépêcha son aide de camp Lavalette, avec la mission d'exiger la mise en liberté de tous les Français que , sous le nom de jacobins , Finquisitipn d'État avait fait arrêter ; le désarmement des charbonniers et de la populace, et l'arrestation des inquisiteurs. Lavalette arriva le 29 mai , et se rendit au sénat , qui prescrivit l'élargissement des Français. La bourgeoisie, se voyant soutenue par le grand libérateur , se réveille et veut aussi le désarmement des sicaires de l'oligarchie. Le soir, quatre mille fusils revinrent à l'arsenal. La bourgeoisie avait la majorité dans le petit conseil , et bientôt on sut qu'une division française était entrée à Tortone. Cependant, le sénat n'accordant pas l'entière satisfaction qui avait été réclamée , le ministre de la république résolut de quitter Gênes; mais à la demande qu'il fit de ses passe-ports , le sénat se ravisant , ordonna le désarmement complet des charbonniers , l'emprisonnement des trois inquisiteurs , et envoya une députation à Montebello , composée du doge Cambiaso et des sénateurs Serra et Carbonari , et conduite par le ministre Faypoult. De cette ambassade résulta , le 6 juin , la convention de Montebello, qui

prononça la destruction du gouvernement oligarchique et rétablissement d'une démocratie. Cette constitution devait être soumise à la sanction du peuple, le 14 septembre suivant. Le général Bonaparte nomma les douze citoyens qui , sous la présidence du doge, devaient former le gouvernement provisoire. Leur installation eut lieu le 13 juin. Elle fut, ainsi qu'à Venise , célébrée révolutiomiairement par le peuple. On brûla le livre d'or sur une place publique : on arracha les armoiries dans toute la ville, et la populace, qui, dans de semblables crises , fait une guerre à mort à toutes les supériorités , brisa les images des grands hommes de la république. Six mille Liguriens furent organisés par le générai Duphot et eurent bientôt occasion de servir la nouvelle république; car, dans le mois de septembre , une conspiration organisée à Pise 6t insurger la rivière du Levant , et d'autrçs paities du territoire génois. Duphot marcha contre les rassemblemens , et fut repoussé jusque dans Gènes , dont un fort tomba même au pouvoir des insurgés; mais, secouru par nos troupes accourues de Torlone, et par les habitans de l'autre rivière, il repiit l'o(TciLsivt' et dcii'uisii biciiint les derniers efforts de raristocral!*! g'

Le 13 juin, la Valtelinc, que I^^^^btc , la tangue et la religion alUchiiicnt 'Hi

elle avait été démembrée dans le 16« siècle, impatiente de porter plus long-temps le joug des Ligues Grises , proclama son indépendance. L'exemple donné par la terre-ferme de Venise et par les nouvelles démocraties de l'Italie était contagieux pour les habitans de la Valtelîne. En vertu d'un abus singulier du pouvoir dans une république fédérative comme la république helvétique , le pays de Vaud était sujet du canton de Berne , le Bas -Valais rétait du Haut- Valais , et la Valtelîne des Ligues Grises; ces tyrannies républicaines allaient bientôt disparaître. Les Valteliens, insurgés dans le mois de mai , avaient , suivant la marche commune 5 envoyé des députés au grand régulateur des démocraties ; les Grisons en avaient fait autant de leur côté; de sorte que le général Bonaparte se trouvait tout à coup exposé à devenir arbitre dans un différend qui touchait aux intérêts fonda^ mentaux de l'union helvétique. La politique de la France, comme la prudence de son général, devait donc nécessairement hésiter à prendre ce procès en considération ; mais on découvrit dans les archives de Milan que, par le traité de cession de la Valteline aux Grisons , le gouvernement lombard était investi du droit de garantie en faveur de cette dernière : en conséquence, Bonaparte accepta la médiation , et proposa de faire de

la Valteline une quatrième Ligue Grise ; ce qui fut refusé par les trois autres. Quelques mois après (le 10 octobre), Bonaparte convoqua les députés des Grisons et de la Valteline ; mais les premiers , ayant dédaigné de comparaître , furent condamnés par défaut , et un jugement rendu à Môntebello autorisa la Valteline à se joindre à la république cisalpine.

Le 9 juillet , Ton proclama la nouvelle république cisalpine , formée de la Cispadane et de la Transpadane , c'est-à-dire de la Lombardie autrichienne, du Bergamasque, du Mantouan, auxquels la Romagne , cédée par le traité de Tolentino ,' se réunit le 24. La Romagne avait déclaré son indépendance , sous le nom peu connu de République Emilie. La Cispadane, qui comptait plusieurs capitales d'anciens États , telles que Bologne, Modène, Reggio et Ferrare, était par cela seul plus soumise à l'influence de l'esprit aristocratique , et avait répugné à se confondre avec la Transpadane; mais ces petits intérêts de suprématies passées ne purent tenir contre l'espérance que donna Bonaparte à ces villes, de la réorganisation de la grande famille italienne. Le patriotisme triompha de toutes les oppositions de la noblesse et du clergé. La Cisalpine reçut la constitution française ; le 1 4 juillet , Bonaparte nomma

les cinq directeurs; et trente mille gardes natior naux, députes par les dix départemens de cette république , se jurèrent fraternité , sur l'autel de la Liberté. Par le traité de Campo-Formio, cette république devait encore s'augmenter de la terre-ferme vénitienne, située sur la rive droite de l'Adige, et représenter environ quatre millions d'Italiens libres , dont tous les regards se portaient sur Rome , comme sur la capitale future de la commime patrie. Rome aussi regarda alors la nouvelle république; mais c'était Rome papale qui refusa de la reconnaître. Excité sourdement derechef par la cour de Naples , qui ne paraissait pas vouloir tenir la convention du 10 octobre 1796, le Saint-Siège, malgré l'épreuve qu'il avait faite du général CoUi à Ancône , avait encore demandé un général à l'Autriche. La cour de Vienne envoya Provera , deux fois prisonnier des Français depuis la guerre ; mais le Vatican en fut pour le ridicule qui s'attacha k cette seconde rodomontade , et le général Provera pour un séjour momentané à Rome. La Cisalpine , fière comme une république naissante, demanda raison au pape de son refus de la reconnaître , et , dans l'espoir de lui prendre quelques provinces , elle lui déclara la guerre. N'ayant plus de secours à invoquer du côté de l'Autriche qui

négociait avec la France , ni du côté de Bonaparte justement indigné de cette nouvelle hostilité , ni enfin du côté de la cour de iNaples que sa conduite et ses prétentions rendaient plus que suspecte au libérateur de l'Italie, le Saint-Père dut se réfugier dans l'abaissement de l'humilité chrétienne , et donner à la Cisalpine toutes les satisfactions qu'elle exigea. Cette belle création de la république cisalpine , dont les frontières s'étendaient des Alpes helvétiques à l'Apeunin romain , et du Tésin à l'Adriatique , eût nécessairement enveloppé l'Italie entière , si quelques années plus tard le génie mo* narchique n'eût détrôné le génie républicain , replacé des royaumes sur les ruines des républiques déjà florissantes , et détruit enfin l'attente et le besoin des nations , en rétablissant des institutions despotiques , dont la chute, consacrée par la gloire nationale , était toute l'œuvre de la révolution française. Dans te moment où nous écrivons, l'Italie , pressée entre le despotisme de Vienne et celui de Rome , jette sans doute un regard douloureux sur de tels souvenirs, et leur compare la double servitude sous laquelle elle a perdu jusqu'à son nom de nation.

Tels furent sommairement les intérêts étrangers qui occupèrent Bonaparte à sa cour de Monlebello; il n'en était dlstr;iii (jur [jar les iutjuié-

tudes qui agitaient Fintérieur de la France , et qui 6e répandaient déjà sourdement dans son armée* Peut-être aussi le danger d une crise prochaine lui était-il plus fortement démontré , par le refiis que yaiait de Ëûre la cour de Vienne de ratifier la conyention signée avec le marquis de Gallo, et qui contenait les bases de la paix définitive. Ce refus Tarait déterminé à créer de suite un puissant Etat intermédiaire sous le nom de République Cisalpine y afin d'avoir sous samam un auxiliaire à opposer à rAutriche , en cas de rupture. Ce Ait aussi dans ce but qu^il avait sollicité vivement le Directoire de ratifier le traité de Turin du 5 avril.

Pendant ce séjour de quatre mois a Montebello , le géaâul Bonaparte avait aplani toutes les difficultés politiques de sa position en Italie par des fondations d'États et par des traités , quand il fiit tout à coup oitraîné à porter toute son attention sur ce qui se passait en France.

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