BONAPARTE POUR RADSTADT
Le Directoire imposait la forme de son gouvernement aux États d'Italie , et Bonaparte , pour attacher davantage au système de la France la nouvelle Cisalpine, avait fixé au 14 juillet la solennelle fédération qui devait en sanctionner l'établissement. Mais il n'avait pas négligé de célébrer également l'anniversaire de la prise de la Bastille et de la première Fédération française : il profita de cette grande fête pour éclairer militairement ses soldats sur les agitations politiques dont la capitale était le théâtre ; et , dans le dessein de confondre les deux fédérations dans un même
triumvirat , qui ne recula pas devant la froide cruauté de prononcer la même peine contre des citoyens tels quePortalîs, Tronçon-Ducoudray, Dumolard, Muraire, Barbé-Marbois , Benezech , Pastoret, Siméon, les généraux Dumas, Villaret- Joyeuse, etc., devint aussi dès ce moment le justiciable de cette armée qu'il venait de rendre complice de son coup d'Etat. Il savait bien qu'il sacrifiait la liberté à son salut en décimant ainsi la représentation nationale ; mais il devait aussi penser que, par cet acte de violence inoui même dans les fastes de la Convention , il donnait un gage contre lui-même et contre la république à tout ambitieux qui aurait l'appui des soldats. Le 18 fiructidor fut plus que le précurseur du 1 8 brumaire ; il en fut l'exemple , deux ans avant d'en être la victime.
Là ne se borna point Faction fructidorienne ; trop faible pour être ou terrible ou modéré, le Directoire se jeta dans un système intermédiaire qui n'inspira ni crainte ni respect à aucun parti. D'un côté , le rappel des lois révolutionnaires ne fit qu'indigner la masse des citoyens , sans satisfaire les hommes qui les avaient votées. Ces vétérans de la république méprisèrent avec raison des chefs qui voulaient se servir d'instrumens trop pesans pour leurs bras; ils se souvenaient bien
que l'empire effrayant de la Convention n'eût pu exister un seul jour sans nationalité. Les -directeurs calculèrent une nouvelle terreur.qu'ils tachèrent de quelques gouttes de sang émigré. Ils se crurent les sauveurs de la patrie en refusant aux lauriers de Bemadotte la vie de M. d'Ambert, son premier colonel. D'un autre côté, ils ouvrirent le palais du Luxembourg à des favoris de toutes les opinions , à des spéculateurs , à des fournisseurs, à des hommes de plaisir. Cela formait , dit Napoléon , cinq petites cours bourgeoises , placées à côté l'ane de l'autre, et agitées par les passions des femmes , des erifans et des valets. Cependant la cour de Barras se distinguait des autres ; c'était la régence en miniature , moins le régent. Le Directoire , depuis son origine jusqu'à sa chute , fut le Bas-Empire de la République ; mais ce Bas-Empire cachait un César.
L'esprit de fructidor porta également son influence sur une chose qui, par sa nature et sa gravité , semble devoir être a l'abri des passions de tous gouvemans. Dès le mois d'octobre de l'année précédente , le cabinet de Saint-James , fatigué d'une guerre trop dispendieuse , s'était décidé à traiter. Lord Malmesbjiry, arrivé comme plénipotentiaire, demanda la rétrocession de la Belgique à l'Autriche; les conférences , rompues al-
parurent avoir été renouées à cause des préliminaires de Léoben , où T Autriche renonçait à la Belgique. Mais indépendamment du penchant que la cour de Vienne ne dissimulait plus pour la paix , r Angleterre avait encore , dans sa position intérieure , d'autres motifs de traiter avec la rq)ublique. L'Irlande était toujours en feu , malgré le désastre qui en avait éloigné l'armée du général Hoche. Ce royaume attendait hautement sa délivrance d'une nouvelle expédition française. La Banque avait suspendu ses paiemens ; Londres avait vu Pitt échouer au parlement pour ses mesures de finances. Enfin , ce qui était presque inouï dans les fastes de la marine britannique , une insurrection pour une discussion de paie avait fait révolter les équipages de deux flottes , et l'esprit public 9 depuis long-temps alarmé de la continuité de la guerre , avait besoin d'être calmé par une démarche éclatante du cabinet auprès de la république. Ce fut par ces motifs que Wd Malmesbury fut envoyé à Lille , le 4 juillet , pour reprendre la négociation avec Letoumeùr, Plévillele-Peley et Maret , depuis duc de Bassano. Celui-ci . avait acquis en 1792 , dans sa mission k Londres , une considération qui n'était pas oubliée. Il avait travaillé hautement au maintien de la paix et au salut du roi. Maret, chargé de correspondre avec le
DE NAPOLEON. iùl
général Clarke , plâtipotentiaire eo Italie pour la paix d'Autriche, communiquait, par cet intermédiaire alors si dévoué, avec le général Bonaparte. Il était parvenu k mener celle de Lille à son terme, lorsque le 1 8 fructidor vînt tout k coup changer le système du gouvernement. À Tinstant où il allait être pacificateur pour l'Europe entière, à Lille et k Milan , le Directoire eût pris dé nouveau les armes contre l'Autriche , s'il avait pu commander k son général d'Italie comme h son ministre de Lille ; car il rappela Maret et laissa Treilhard et Bonnier chargés de la rupture. En effet, ils reçurent l'ordre de demander que l'Angleterre restituât toutes ses conquêtes sur la France, la Hollande et l'Espagne, sans compensation , et ils donnèrent à l'ambassadeur anglais , comme à un général forcé de capituler, vingt-quatre heures pour réptmdre. Lord Malmesbury quitta Lille le 1 7 septembre , et fit attendre , jusqu'au 5 octobre , aux envoyés français , le refus de l'Angleterre , qu'il leur adressa de Londres. La victoire du 18 fructidor devint ainsi le manifeste de la guerre h toute l'Europe. Le Directoire sacrifia l'avenir de la France au coupable orgueil de disposer hautement de ses destinées , k l'extérieur comme à l'intérieur. Mais peu . de jours après la nouvelle révolution , ce gouvernement si intraitable se trouva embarrassé même
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de son triomphe : il se TÎt; comme réduit k ses s^es forces , au milieu de quelques hatûtués , qui n'empruntaient de lui aucune considà^âon et ne lui apportaient aucun crédit. Il resta placé entre la yengeance, maintenant l^itime, du cabinet de Saint- James , et le mécontentement de son génàral de Farmée d'Italie, à qui cette éclatante rupture fait pressentir toutes les difficultés qui Tont hérisser sa négociation avec la maison d'Autriche ; enfin , entre les justes reproches dont ce même général flétrit les proscriptions du 19 fiructidor, et entre la haine des citoyens , qui s'indignaient de la violation de la représentation nationale , en un mot , des deux journées de fiructidor. Cepaidant le gouvernement pouvait les rendre également mémorables , par l'exercice de la justice légale. Il n'avait qu'à faire aux conspirateurs , à ceux qu'il condamna sans les entendre , l'application des lois ; elles étaient plus que suffisantes pour châtier tous les crimes contre l'Etat , et même pour satisfaire tous les ressentimens Une lettre adressée par le général Moreau à leur collègue Barthélémy, tomba entre les mains des directeurs ; cette lettre contenait la dénonciation d'une conspiration déjà bien ancienne , qu'il devait leur importer de faire juger, et qui peut-être par ses ramifications eût amené devant les tribunaux
bien d^autres coupables que Pichegru qui en étail le chef.
En effet , la révélation des pièces que renfermait le fourgon de Klinglin aurait pu compromettre fortement Moreau. Ce général se trouvait, depuis une époque antérieure aux rapports mystérieux de Pichegru avec le prince de Condé , engagé dans une relation d'une nature plus élevée, et qui avait pour objet le retour de la famille royale. On découvrit dans les papiers de Klinglin un plan de contre-révolution dont , par l'entremise du comte de Montgaillard et de Fauche- Borel , imprimeur de Neufchatel , et avec l'or de l'Angleterre , Pichegru devait diriger l'exécution. Cette machination remontait h l'année 1795; il s'agissait de mettre Louis XVIII sur le trône. De la part de ce prince , il avait été promis à Pichegru de le nommer maréchal de France et gouverneur d'Alsace, apparemment pour consacrer la trahison par le nom du département où ce général commandait l'armée du Rhin : on lui donnait en outre le cordon rouge , le château de Chambord , que l'on donne toujours, douze pièces de canon enlevées aux Autrichiens , un million comptant , deux cent mille francs de rentes , un hôtel a Paris ; la ville d'Arbois sa patrie devait prendre le. nom de Pichegru , etc. Le prince de Condé avait confirmé
par une lettre de sa main toutes ces promesses : il voulait seulement que Pichegru proclamât le roi à Huningue; Pichegru s'y était refusé. « Je ne « ferai rien d'incomplet , avait-il répondu ; je ne « veux pas être le troisième tome de Lafayette et « de Dumouriez : je connais mes moyens , ils sont a aussi sûrs que vastes , ils ont leurs racines non « seulement dans mon armée , mais à Paris , dans a la convention , dans les dépai^temens , dans les « armées , dans les généraux mes collègues , qui « pensent comme moi.... Le plan du prince ne « mène à rien , il serait chassé d'Huningue en
« quatre jours et je me perdrais en quinze
« J'oflre de passer le Rhin où l'on me désignera. « Avant je mettrai dans les places des officiers « sûrs. Dès que je serai de l'autre côté du Rhin, « je proclame le roi ; j'arbore le drapeau blanc , le a corps de Condé et l'armée de l'empereur s'unis- « sent à nous , aussitôt je repasse le Rhin , nous <c marchons sur Paris , et nous irons en quatorze « jours. » Telles furait les propositions de Pichegru. Le prince de Condé avait rejeté la coopération autrichienne.
Wickam , ministre d'Angleterre en Suisse, oflnt douze millions ; Pichegru , dénoncé au Directoire , partit pour la capitale avec 900 louis que Wickam lui envoya. A Paris on n'osa pas dé-
brouiller les fils d'une intrigue où Pichegru se trouvait impliqué. L'on se contenta de le nommer à l'ambassade de Suède : il revint en congé passer un mois à l'armée du Rbin, récemment placée sous les ordres de Moreau. Là, Pichegru, abandonnant son premier projet, conseilla au prince de Condé de pousser les Autrichiens à rompre la trêve , de faire attaquer vigoureusement les Français , qui seraient battus ; et alors il ne doutait point que le Directoire ne lui rendit le commandement. De plus , le général autrichien devait déclarer ne vouloir traiter qu'avec lui , et Pichegru avait refusé l'ambassade de Suède , afin de pouvoir suivre librement le nouveau complot. Mais les Autrichiens ayant été constamment défaits , Pichegru se vit forcé de se reployer siir son influence politique à l'intérieur, et de chercher un asile dans la représentation nationale.
Cependant Moreau , qui possédait entre les mains les preuves écrites de la connivence de Pichegru avec le prince de Condé et l'anglais Wickam pour opérer la contre - révolution en France, avait sacrifié son honneur, son devoir, à son amitié pour un perfide ; et , un mois plua tard, le 20 mai, Pichegru et son complice le général Willot , signalé au Directoire par Bonaparte dès son arrivée à Nice, étaient entrés au
Corps législatif, comme on l'a vu plus haut. Ainsi , Moreau , déjà obligé par son serment de général en chef à veiller sur le salut public , avait de plus encouru la responsabiUté de laisser siéger parmi les législateurs de la république un homme qu'il savait être un traître, comme général et comme citoyen. Et , en effet , trois mois après l'élection de Pichegru , dans les premiers jours de fructidor, des symptômes de contre-révolution s'étant fait remarquer dans la capitale et même dans les Conseils , ces inquiétudes parvinrent jusqu'à Strasbourg , où Moreau tenait son quartier général. Alors plusieurs officiers qu'il avait employés au déchiffrement des pièces du fourgon de Rlinglin , et qui n'étaient point dans le secret de leur chef, témoignèrent la résolution de dénoncer au Directoii'e la correspondance de Pichegru avec l'ennemi. Inquiet enfin de son silence et des discours du quartier général , craignant d'être prévenu auprès du gouvernement , Moreau s'était décidé à écrire à Barthélémy , qui avait passé de l'ambassade de Suisse au Directoire. La date de la lettre de Moreau prouve qu'il ne l'envoyait qu'à la dernière extrémité.
Le général en chef de V armée du Rhin au directeur Barthélémy.
Strasbourg , 1 7 fructidor an V.
« Citoyen directeur,
o Vous vous rappellerez sûrement qu'à mon der- « nier voyage à Bâle je vous instruisis qu'au pasce sage du Rhin nous avions pris un fourgon au a général Klinglin , contenant deux ou trois cents « lettres de sa correspondance ; celles de Wit- « terbach en faisaient partie , mais c'étaient les « moins importantes. Beaucoup de lettres sont en « chiffres , mais nous en avons trouvé la clef : « l'on s'occupe de tout déchiffrer, ce qui est très a long. Personne n'y porte son nom; de sorte que « beaucoup de Français qui correspondent avec a Klinglin , Condé , Wickam , d'Enghien et autres, et sont difBciles à découvrir ; cependant nous avons « de telles indications , que plusieurs sont déjà « connus. J'étais décidé à ne donner aucune pu- « blicité à cette correspondance , parce que , la « paix étant présumable , il n'y avait plus de danger a pour la république , d'autant que cela ne ferait « preuve que contre peu de monde , personne n'é-
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tant notniné. Mais voyant à la téie des partis qui foot actndlement tant de mal à notre pays , et jouissant àms one place émînente de la plus haote confiance , un homme très compromis dans cette correspondance , et destine a joaer un grand rôle dans le rappel da prétendant qa*elle avaii pour bat, j^ai cni deroir toos en instmîre, poor que toos ne soyez pas dope de son feint républicanisme ^ que tous puissiez « faire éclairer ses dànarches et tous opposer « aux coups funestes qu'A peut porter à notre « f^ys ^paùçae la guerre civile ne peut être que « le bat de ses projets.
« Je TOUS aToue, citoyen Directeur, qu'A m'en « coûte infiniment de tous instruire d'une telle « trahison , d'autant plus que celui que je tous fais « connaître a été mon ami , et le serait sûrement « encore s'il ne m'était connu. Je tcux parler du « représoitant du peuple Pîchegru : il a été assez « prudent pour ne rien écrire ; il ne communiquait « que Terbalement aTec ceux qui étaient chargés « de la correspondance , qui faisaient part de ses « projets et reccTaient ses réponses. Il y est dé- « signé sous plusieurs noms, entre autres sous « celui de Baptiste; un chef de brigade, nommé « BadouTille , lui était attaché et désigné sous le « nom de Coco : il était un des courriers dont il se
« serrait , ainsi que les autres correspondans. Vous « devez l'avoir vu assez fréquemioeDt à Bâle. Leur tt grand mouvement devait s'opérer au commen- « cément de la campagne de Tan iv. On comptait « sur des revers à leur arrivée à l'armée , qui , (c mécontente d'être battue , devait redemander « son ancien chef, qui alors aurait agi cT après « les inslructioîis quil aurait reeues. Il a dû r<?- « cevoir 900 louis pour le voyage quil fit à Paris « à V époque de sa démission : de là vint naturelle- « 7n^nt son refus de rambassade de Suède. Je « soupçonne la famille Lajolais d'être dans cette « intrigue.
<x II n'y a que la grande confiance que j'ai en « votre patriotisme et en votre sagesse , qui m'a « déterminé à vous donner cet avis. Les preuves « en sont plus claires que le jour ; mais je doute « qu'elles puissent être judiciaires.
« Je vous prie, citoyen Directeur, de vouloir « bien m'éclairer de vos avis sur une affaire aussi « épineuse : vous me connaissez assez pom^ croire « combien a dû me coûter cette confidence ; il n'en « a pas moins fallu que les dangers que court ce mon pays pour vous la faire. Ce secret est « entre cinq personnes : les généraux Desaix , « Régnier, un de mes aides de camp , et un officier « chargé de la partie secrète de l'armée , qui suit
« coDUnuellemeiit les rensdgiieiiieiis que donnoiL « les lettres qa'on dëchiflre. »
Cette lettre fat transmise par le Directoire au Conseil des C^nq-Cents, le 10 septonbre. Moreau aurait dû Fécrire inunédiatement après la saisie du fourgon de Klinglin , c'est-a-dire le 23 ou le 24 arril; alors, le coup d^tat du 18 fiructidor n'eût pas éclate quatre mois et demi après ; la loi politique de la France n'aurait pas été détruite par cette révolution ; et le traitre Pichegru , attdnt par la justice , eût peut-être par son châtiment fermé la carrière des conspirations. Moreau demeura dès lors responsable de son silence. Et ce n'est que depuis la restauration que l'histoire, jusqu'alors incertaine ou trompée , a pu juger Moreau et quelques autres noUibilités de la république et de l'empire.
Le 25 fructidor (11 septembre), le général Moreau , h la réception de la proclamation directoriale , relative à la journée du 18 , osa révéler aussi k la France^ par une proclamation à son armée , cette trahison de Pichegru , à laquelle il n'était rien moins qu'étranger :
a Soldats!
« Je reçois à l'instant la proclamation du Direc- « tôire exécutif, du 18 de ce mois , qui apprend à
« la France que Pichegru s'est rendu indigne de « la confiance qu'il a long-temps inspirée à toute « la république , et surtout aux armées. On m'a « également instruit que plusieurs militaires , trop a confians dans le patriotisme de ce représentant , « d'après les services qu'il a rendus , doutaient de « cette assertion. Je dois à mes frères d'armes, a à mes concitoyens , de les instruire de la vérité, a 11 n'est que trop vrai que Pichegru a trahi la « confiance de la France entière. J'ai instruit un et des membres du Directoire, le 17 de ce mois , « qu'il m'était tombé entre les mains une corres- « pondance avec Condé et d'autres agens du pré- « tendant, qui ne me laissent aucun doute sur « cette trahison. Le Directoire vient de m'appeler « à Paris , et désire sûrement des renseignemens a plus étendus sur cette correspondance. Soldats , « soyez calmes et sans inquiétude sur les événe- « mens de l'intérieur; croyez que le Gouverne- « ment , en comprimant les royalistes , veillera au a maintien de la constitution républicaine que « vous avez juré de défendre. »
Le lendemain d'une déclaration aussi manifeste , qui semblait devoir mettre une barrière étemelle entre Moreau et Pichegru , Moreau répondit au Directoire :
« Je n'ai reçu que le 22 , très tard et à dix lieues
o de Strasbourg , votre ordre de me rendre à « Paris. Il m'a fallu quelques heures pour pré- « parer mon départ , assurer la tranquillité de « l'armée, et faire arrêter quelques hommes com- « promis dans une correspondance intéressante, « que je vous remettrai moi-même. Je vous envoie « ci-joint une proclamation que j'ai faite , et dont « l'effet a été de convertir beaucoup d'incrédules; « et je vous avoue qu'il était difficile de croire que « l'homme qui avait rendu de si grands services « à son pays et qui n'avait nul intérêt à le trahir, a pût se porter à une telle infamie. On me croyait « Fami de Pichegra , et dès long-temps je ne « V estime plus. Vous verrez que personne n'a été a plus compromis que moi; que tous les projets ce étaient fondés sur les revers de l'armée que je « commandais : son courage a sauvé la républi- « que. » Dès ce jour, Moreau, le seul rival que la mort si imprévue du général Hoche laissait à Bonaparte, venait de disparaître pour lui et de perdre tout avenir politique.
Du quartier général de Passeriano, où il s'était porté pour donner plus d'activité aux négociations de la paix , Bonaparte mandait au ministre des relations extérieures , le 26 fructidor : « Que « l'on ait de l'énergie sans fanatisme , des princi- « pes sans démagogie , de la sévérité sans cruauté ;
« que Ton cesse d'être faible , tremblant ; que l'on « n'ait pas honte, pour ainsi dire, d'être républicain; « que l'on balaie de la France cette horde d'esclaves « conjurés contre nous , et le sort de l'Europe est « décidé. Que le gouvernement, les ministres , les « premiers agens de la république n'écoutent que « la voix de la postérité. » Il était difficile de régenter le Directoire d'une manière plus énergique : mais il s'adressait à Talleyrand , et il savait déjà que ses confidences étaient bien placées. Le jour suivant , à mesure qu'il voyait s'approcher davantage l'œuvre de Campo-Formio , plus dominé que jamais par le projet d une expédition en Egypte, dont il avait déjà parlé au directeur Carnot , il écrit au mmistre des relations extérieures : « Pource quoi ne nous emparerions-nous pas de l'île de « Malte?. . . . S*il arrivait qu'à notre paix avec l' Ana gleterre nous fussions obligés de céder notre « Cap de Bonne-Espérance , il faudrait alors nous « emparer de l'Egypte... On pourrait partir d'ici « avec vingt-neuf mille hommes , huit ou dix bâti- « mens de ligne ou frégates vénitiennes, et s'en « emparer. V Egypte rC appartient pas au granda seigneur. Je désirerais, citoyen Ministre, que « vous prissiez à Paris quelques renseignemens , « et me fissiez connaître quelle réaction aurait sur « la Porte l'expédition d'Egypte. » On ne peut