‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 45 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

[Du 15 Oclobre 1797 au 9 Haï 1798.)

Milan le 15 nuTeinbre, il alla descendre à Turin inistre de la l'opublique.

iaiit de paiiiî) re à la cour, isance du roi de Sarinlin d^èli'c ratifié par

le Directoire. Il franchit le M(mt-Cenis , et se dirigea sur Radstadt par Genève et le pays de Vaud, où on lui rendit des hommages publics en souvenir de Findépendance qu'il avait fait donner aux Yaltelins : ces hommaj^es étaient intéressés de la part des Vaudoîs. Ensuite il traversa Berne qui ne pouvait pas l'accueillir avec le même transport , passa le Rhin à Bâte et entra dans Radstadt ; il y fut reçu par les. plénipotentiaires Treilhard et Bonnier. L'empire avait trois représentans au congrès : le comte de Mettemich , pour l'empereur d'Allemagne ; le comte de Erbach , pour le Cercle d'Autriche ; et le comte de Cobentzel , pour l'empereur d'Autriche, Tous les princes d'Allemagne avaient aussi leurs fondés de pouvoirs. La Suède, qui paraissait en qualité de médiatrice et de garant du traité de Westphalie , n'avait pas été heureuse dans le choix de son ambassadeur, le comte de Fersen , ex-colonel du régiment français Royal- Suédois , et si connu par son opposition a la révolution : le général Bonaparte lui défendit de reparaître. De grandes difficultés s'annonçaiept par la foule des plaintes et des demandes que formaient les princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin. La cession de Mayence commença le procès : il fallut toute la puissance autrichienne pour imposer silence sur cette réclamation , dont la justice ne

pouvait être contestée. Fatigué déjà de la perspective des obstacles qui devaient à chaque pas entravejr la négociation qu'il présidait au nom de la France , Bonaparte se hâta de conclure , le U^ décembre , la convention pour la remise de Mayence aux troupes de la république , et pour la remise de Palma-Nova et de Venise aux troupes autrichiennes. Après la signature de ce traité purement militaire, qui complétait celui de Campo- Formio , il déclara à Treilhard et à Bonnier qu'il regardait sa mission comme finie. Le 5 décembre , il arriva à Paris incognito et descendit dans sa petite maison de la rue Chantereine , que par une délibération spontanée le corps municipal appela rue de la Victoire.

Moins indépendant que les municipaux de la capitale, le Conseil des Anciens ne put décréter Tacte par lequel son comité décernait, à titre de récompense nationale, au héros pacificateur, le domaine de Chambord et un grand hôtel a Paris. Le Directoire voulut se charger seul de la reconnaissance publique. Mais bientôt il comprit tout son danger en voyant de quel enthousiasme universel Bonaparte devenait l'objet. Le peuple , les soldats , exprimaient leur admiration par des cris de joie sur son passage , par des chansons où ils célébraient ses exploits. Le Directoire s'effraya

justement de cette puissance de la gloire , à laquelle il dut se soumettre lui-même, trop faible qu'il était pour l'honorer dignement ou pour la bra- Ter, Toute sa politique se réfugia dans une fête extraordinaire, triomphale, inusitée, dont la pompe excessive montra tout autre chose que de la grandeur. Cette exagération de la gratitude directoriale ne trompa personne, ni celui qu'elle regardait, ni la foule toujours éclairée des spectateurs. La remise du traité par Bonaparte servit de prétexte à cette fête. Elle eut lieu le 20 frimaire (10 décembre ) au palais du Luxembourg , en présence des ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Sardaigne, de Prusse, de Danemarck, de la Porte Ottomane , des ministres des républiques batave , cisalpine, helvétique, ligurienne, genevoise, et des envoyés de Toscane , de Wurtemberg , de Bade , de Francfort, de Hesse-Cassel. La vaste cour du palais fut disposée pour cette solennité sans exemple, à laquelle aucun édifice public ne pouvait suffire. Les généraux Joubert et Andréossy y tenaient le drapeau donné par le Corps-Législatif à l'armée d'Italie , et qu'ils ramenaient couvert d 'inscriptions , où on lisait en lettres d'or les noms de soixante-sept combats , et des dix - huit batailles rangées , ou affaires importantes , dans lesquelles nous avions vaincu à Montenotte, Millesimo, Mon-

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doTÎ, Lodi, Borghetto, Loaato,CastigIione, Koveredo, Bassano, Saint-George, Fontana-Viva, Caldiero, Arcole, Rivoli, à la Favorite, au Tagliamento, à Tarvis, enfin à Neumark, pendant les campagnes de 17% et de 1797. Au milieu de la cour s'élevait l'autel de la Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l'Égalité et de la Paix. Les drapeaux conquis en Italie se déployaient en forme de dais au-dessus des cinq directeurs; ils étaient pour eux l'épée de Damoclès. Les directeurs , drapés en costume antique , avec ime magnificence théâtrale, s'éclipsaient, malgré le luxe de leurs vétemens , devant le général Bonaparte , vêtu de l'uniforme de Lodi et d'Arcole, qui , par sa simplicité, laissait voir entièrement le guerrier qui le portait. Son cortège se boinait à quelques officiers de son état-major , couverts , ainsi que lui , de l'habit des champs de bataille. Arrivé près de l'autel, Talleyrand-Périgord , ministre des relations extérieures, en présentant Bonaparte au Directoire, lui adressa un discours empreint du sceau d'un ardent républicanisme, rempli d'admiration pour le vainqueur, et semé d'éloges pour le gouvernement qui avait su le deviner comme le choisir. On y remarquait ce passage : « Ainsi tous les Français <i ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la a propriété de tous ; ainsi il n'est pas un républi-

« cain qui ne puisse en revendiquer sa part. Il est a bien vrai qu'il faudra lui laisser ce coup d'œil ce qui dérobait tout au hasard , et cette prévoyance « qui le rendait maître de Favenir , et ces soudaines «. inspirations qui déconcertaient , par des ressour^ (< ces inespérées , les plus savantes combinaisons « de Fennemi, et cet art de ranimer en un instant « les courages ébranlés, sans que lui perdit rien « de son sang-froid , et ces traits d'une audace sua blime, qui nous faisaient encore frémir pour ses « jours, long-temps après qu'il avait vaincu, et cet « héroïsme si nouveau , qui , plus d'une fois , lui a « fait mettre un frein k la victoire , alors qu'elle lui « promettait ses palmes triomphales. Tout cela, <f sans doute, était à lui ; mais cela encore était l'ou- « vrage de cet insatiable amour de la patrie et de « l'humanité... La France entière sera libre; peut- « être lui ne le sera jamais. Dès ce moment, un « nouvel ennemi l'appelle; il est célèbre par sa « haine profonde pour les Français , et par son in- « solente tyrannie envers tous les peuples de la « terre. Que par le génie de Bonaparte il expie « promptement l'une et l'autre, et qu'enfin une « paix digne de la gloire de la république soit im- « posée a ces tyrans des mers ; qu'elle venge la V France, et qu'elle rassure le monde. »

Ce discours , quoique propre à frapper les es-

prîts , ne fut écouté qu'avec une vive impatience ; on voulait que le héros parlât ; et dès qu'il en manifesta l'intention , un silence presque religieux régna dans toute l'assemblée. Bonaparte s'avança , remit au président le traité de Campo-Formio , et prit la parole. Voici les principaux traits de sa harangue : a Le peuple français, pour être libre, a avait les rois à combattre : pour obtenir une cons- « titution fondée sur la raison, il avait dix- huit a siècles de préjugés à vaincre. La religion, la a féodalité, le despotisme, ont successivement, « depuis vingt siècles, gouverné l'Europe : mais « de la paix que vous venez de conclure date l'ère « des gouvememens représentatifs. Vous êtes par- « venus à organiser la grande nation dont le vaste « territoire n'est circonscrit que parce que la na- « ture en a posé elle-même les limites. Je vous « remets le traité de Campo-Formio ratifié par « l'empereur. Cette jaix assure la liberté, la pros- « périté et la gloire de la république. Lorsque le « bonheur du peuple français sera assis sur les meila leures lois organiques , l'Europe entière devien- « dra libre. » Cette prophétie de Bonaparte est encore bien loin de s'accomplir. Barras , qui présidait le Directoire, en répondant au général, s'étendit avec beaucoup de chaleur sur le 1 8 fructidor, que celui-ci avait passé sous silence. En mê-

lant les éloges de rarmée d'Italie à ceux du grand capitaine , « la nature , dit-il , a épuisé toutes ses « richesses pour le créer i Bonaparte a médité se» B conquêtes avec la pensée de Socrate; il a récon- « cilié l'homme avec la guerre. ■> Barras invitait ensuite Bonaparte à aller planter l'étendard tricolore sur la Tour de Londres. Cette partie de son discours exprimait la haine la plus prononcée contre l'Angleterre , avec mi faste de paroles et de déclamations qui sentait le rhéteur, et convenait mal au chef d'un gouvernement. Le général Joubert et le chef de brigade Andréossy , présentés par le ministre de la guerre, reçurent à leur tour les félicitations du Directoire; mais le véritable sujet de tous les éloges, les triomphes de Bonaparte, rempUssait tous les cœurs. L'illustre chef de l'armée de Sambre-et-Meuse , le modeste Jourdan, que le nom de Fleurus immortalise, mit le comble à cette espèce d'apothéose, en célébrant avec candeur la gloire des soldats d'Italie, (|ui semblait pouvoir faire oublier la sienne.

Le Curps-Lcgîslalif donna aussi uQeicte au vainqueur de l'Aulnche. Mais la pins hq^^fc^feit sans contredit celle du ministre dv'^ ■ ' ■'^^**"Trricui-es, Talleyrand. La belle < .: mi y

chanta en l'honneur des viclnii ^ laîtJ ^

elle-même un trophée. Les kllrus .

posaient leurs tributs aux pieds du héros de la patrie. L'Institut choisit Bonaparte pour remplacer Camot, proscrit au 18 fructidor. Le royaliste Bonald lui offrit son livre, et le républicain David son pinceau. Le peintre voulut le représenter k cheval au pont d'Arcole ou de Lodi : Norij répondit Bonaparte, y y servais avec toute V armée. Représentez-moi de sang-froid sur un cheval fougueux. L'enthousiasme exaltait toutes les têtes. Le cri de vive Bonaparte! était devenu un cri patriotique.

Le Directoire aurait voulu que Bonaparte retournât prendre au congrès de Kadstadt la conduite des négociations. Cependant le général de l'armée d'Italie ne se disposait pas à laisser exiler, dans une semblable mission , sa fortune et sa popularité. Il pressentit la question de Radstadt avec la sagacité qui , depuis le 1 8 fructidor , lavait si justement alarmé sur la politique du Directoire. Il ne voyait plus que des ennemis dans tous les souverains qu'il venait de soumettre par ses armes ou d'attacher par des traités. Nommé au vain commandement d'une nouvelle armée, mais occupé plus que jamais des moyens de faire agréer le projet qu'il avait conçu depuis plusieurs mois d'une expédition en Egypte, Bonaparte partit avec éclat pour inspecter les troupes qui occupaient*, sous le nom d'armée d'Angleterre, la Normandie, la Pi- *

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cardié et la Belgique. De cette tnanière il trompait l'inquiète observation du cabinet de Londres; il tenait en échec celle de l'Europe, et procurait du repos à la jalousie du Directoire. On doit rapporter à cette excursion en Belgique l'origine de ces grands établissemens maritimes que la France lui a dus , et qui seuls auraient suffi pour illustrer son règne. Bonaparte visita Anvers. Il dit lui-même que le canal de Saint-Quentin, ouvert sous le consulat, fut un des résultats de son voyage, et qu'il remarqua également alors ia supériorité que la marée donnait au port de Boulogne sur celui de Calais pour une attaque contre l'Angleterre. Ainsi , au moment où il ne devait concevoir d'autre pensée que celle d'aller faire retentir sur les rivages du ]\il la gloire de son nom , il semblait prévoir son retour triomphal , et posait les pierres d'attente dé l'édifice que déjà sa pénétration lui montrait dans Tavenir. Pendant que la France et l'Europe étudiaient Bonaparte , il se méditait lui-même , et peutêtre ne découvrait-il pas sans quelque trouble la destinée que lui imposait la force d'un génie alors si heureux de la recoimaissance de sa patrie.

Cependant le Directoire, t'ommc s'il eût voulu se venger du traité de Camjio-Formio et e parer la l-upture, suivait son esprit belliqueils," ' tandis que ses plénipotentiaires négociaient à 1

sladt , il mettait en mouvement deux armées : l'une marchait en Helvétie pour rendre , disait-il , l'indépendance au pays de Vaud, dont il dirigeait les mécontentemens , mais surtout aiin de placer aussi cette vieille république sous le niveau du gouvernement directorial; l'autre marchait à Rome, moins dans le dessein de punir les auteurs de la mort du général Duphot , tué le 28 décembre dans une émeute , devant le palais et sous les yeux de Joseph Bonaparte, ambassadeur de France, qu'afin de détruire le pouvoir du pape, dont la conservation avait été vivement reprochée au général en chef- Le directeur Réveillère-Lepaux , en sa qua- Ulé de grand-prétre de la théophilantropie , portait une haine de parti au souverain pontife, et avait fait décider le rétablissement de la république romaine. Le directeur Rewbell s'était chargé de la révolution helvétique. Les deux opérations furent menées de front. Le 28, le Directoire accorda sa médiation au pays de Vaud , pour le soustraire h la tyrannie beraoise , et bientôt le général Berthier reçut l'ordre d'avancer sur Rome. Le 25 janvier 1 798 , le pays de Vaud se constitua en république indépendante, et le duché d'Urbin, légation padonna h la cisalpine. Deux jours après, inçaisc avaitennhila Suisse, dont l'an- ?. de Mulhausen,

enclavée dans la Haute- Alsace , se réunissait au département du Haut-Rhin.

Tout respirait la guerre au milieu des accords de la paix germanique. Le 4 février, le Directoire faisait proclamer une loi qui ouvrait un emprunt de quatre- vingt millions pour la descente en Angleterre. Tous les chantiers de nos ports retentissaient d'immenses préparatifs; le public accueillait avec le plus grand enthousiasme cette expédition illusoire, à la tête de laquelle paraissait rinvlncible Bonaparte. £n peu de semaines toute l'œuvre de la conquête directoriale est consommée. La Réveillère a détrâné son rival. Jamais conquête ne fut plus légitime. Car c'est encore un assassinat qui appelle contre le Saint-Siège la vengeance de la république. Le Vatican avait promptement oublié l'article du traité de Tolentino , qui lui ava^t imposé une réparation pour le meurtre de l'infortuné Basseville. Il s'était formé à Rome, et notamment depuis la prise de Mantoue , un parti républicain qui voulait , à l'exemple des autres républiques de l'Italie , relever, sous la protection de la France l'autel de la liberté. Ce n'étaient ni les souvenii's ni les griefs , ni les passion» H^BUiquaient à ce parti : Josepli Bonaparte, am^^^^u' de la république auprès du sainl-siége J^^^^B^fager espérances de ces patriotes

primé leurs vœux. Vers le milieu de décembre 1797, ces vœux devÏDrent si ardeus, qu'il eut la loyauté d'informer le cabinet pontificat des projets d'insurrectioD dont il avait reçu et repoussé la confidence. Le 38 du même mois, une foule armée , portant les couleurs de la liberté française , s'assembla tumultueusement autour du palais de France, aux cris de vive la république Jrançaise! vive lare'publiqae romaine! Chargée tout à coup par les troupes pontificales , cette foule se précipite sur le palais de l'ambassadeur, qui en avait fait fermer les portes au commencement de la sédition. Le général de brigade Duphot, fiancé a Pauline Bonaparte , en sortit tout à coup l'épée à la main, ainsi que l'ambassadeur, pour en imposer aux insurgés, et garantir l'asile de la légation française. Mais une décharçe de mousqueterie, dirigée contre ce jeune et intrépide général , l'étendit mort auprès de Joseph Bonaparte, qui tout à coup sortit de Rome avec sa légation. Il partit convaincu du machiavélisme de la cour de Rome , qui, en reconnaissance de l'avis qu'il avait eu la loyauté de lui donner, avait elle-même organisé elle insurrcclion. Un piircil attentat contre le t des gens méritait un châtiment exemplaire, ■ Alexandre Berthier, qui, ipiirte , commande en chef

l'armée d'Italie, campa "avec dix mille hommes sous les murs du château Saint -Ange. Dès ce jour la révolution du peuple de Rome devint légitime pour la France. Le 15, il prononça l'arrêt du gouvernement pontifical et le décret de sa liberté. Le même jour , le Capitole s'étonna de se retrouver républicain, et la république romaine d'être consacrée dans la basilique de Saint-Pierre pw quatorze cardinaux. Berthier occupa le fort Saint- Ange, le Forum, et se vit salué du nom de libérateur par uu nouveau peuple romain. Le pape Pie VI ne quitta Rome qu'après la solennité religieuse qui avait sanctifié à Saint-Pierre la proclamation de la république. Il se retira d'abord à Sienne, dans un couvent, ensuite dans une char^ treuse auprès de Florence, où il resta jusqu'au 30 avril 1799 , qu'il partit pour Valence en Dauphiné. Mais le séjour de Rome ne fut pas heureux aux conquérans. Nos troupes , victimes d'une administration déprédatrice, qui s'introduisit tout à coup dans l'armée, après le départ de son héros pour Radstadt, devinrent par cela seul des hôtes très incommodes pour les habitans; U en résulta une double insurrccllon du peuple contre nos soldats> de no» soldats conirc leurs onivt.ir*,. C'était la fatale époque des réquisitions, c <t)i violentes, qui contribuèrent puissammui!'

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le gouyemement directorial. Masséna avait remplacé Berthier au commandement. Il n'eut pas le crédit de pacifier la sédition de son armée, qui, à la manière de ces temps orageux , dévoua à la haine publique , par d'énergiques proclamations , ses chefs civils et ses chefs militaires. Masséna, Masséna lui-même , le premier de cette armée après Bonaparte, dut se soustraire à l'insurrection du drapeau qu'il avait honoré tant de fois , et remettre son autorité au général Goyvion-Saint-Cyr, dont la sagesse parvint bientôt k rétablir l'harmonie et la discipline. C'était la première fois , sans doute , qu'un peuple délivré par l'armée qu'il a appelée pour son sahit, se révoltait contre elle et avec elle pour réclamer la garantie commune de l'occupation de son territoire. Mais ce ne sera pas le dernier essai républicain , que la propagande directoriale improvisera passagèrement dans cette belle Italie , dont les mœurs ne sont plus en harmonie avec les souvenirs.

Dans la Suisse, les souvenirs sont moins an«^ dens, mais les courages sont plus ardens. Les griefs de la république française , pour être moins caractérisés que ceux qu'elle a vengés à Rome, n'en sont peut-être que plus aivenimés; car depuis la fondation de la liberté en France , l'état helvétique a été non seulement l'asile hostile de l'émigra-

tion, mais ses principales villes, Bâle, Berne el Genève, ont été autant d'arsenaux politiques de la contre-révolution. C'est sous le voile de la neutralité, et même sous son exercice rigoureux, qu'ont été ourdis les complots de F Angleterre , de l'Autriche, de l'armée de Condé, des généraux Moreau et Pichegru , et du gouvernement Bernois lui-même, pour la destruction de la république et le rétablissement du trône en France. L'émancipation du pays de Vaud n'était qu'une affaire d'avantposte politique. La guerre était contre l'olygarchie bernoise , qui se défendit un peu mieux que celles de Venise et de Gênes. A la voix d'un vieux Helvétien , l'avoyer Stey ger , trente mille hommes défendirent les approches de Berne , du côté de Soleure , contre Schauembourg ; du côté de Fribourg, contre Brune. Deux bataillons de la Côte -d'Or et de l'Yonne, qui font partie d'une colonne de Brune, détruisirent avant d'arriver à Morat, l'ossuaire qui renferme quelques débris des Bourguignons vaincus par les Suisses à la bataille de Morat , en 1476 , sous Charles-le-Téméraire. Ce monument triomphal était pour ces bataillons un outrage de famille. Après deux combats, l'un devant Soleure, l'autre devant Fribourg, Berne se rendit par capitulation au général Brune. Les cantons furent tous désarmés. Ceux de Bâle et de Schotfonn étaient restés

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spectateurs de cette lutte inhale. L^UeiTâie dot proclamer le 32 mars sa omlre-réTohiticm directoriale. Cette transmutation TkJenle n^est que le prélude de celle que hii fera ^raorer pins tard la contre-rérolution consulaire. La politique de la France fut essentieUement propagandiste depuis le commencement de sa rérohiticm jusque la chute de Fempire , où la Suisse figura seule connue république impériale. En 1798, lUdTetie ne cède pas seulement à nos armes : die ploie sous le joug du traité germanique de Radstadt. Vingt millions et Fun des plus ridies arsenaux de TEurope tombèrent à Berne au pouToir des yainqueurs. Ces armes, ce trésor, ayaient leur destination. Peut-être furent-ils Tobjet principal de la guerre d'Helyétie, indépendamment de cet intérêt de Tanité si impolitique, qui portait le gouvernement du Luxembourg à sceller du timbre directorial les constitutions des Etats conquis. La Suisse perdit de plus son intégralité; car indépendamment de la réunion de la Valteline à la Cisalpine , et du p^it État de Mulbausen au départemoit du Haut-Rhin, le 26 avril , la république de Genève s^incorpora à la grande république , sous le nom de département du Léman. Toutefois cette politique envahissante et convertissante du Directoire , contre FHelvétie et conU^ TEtat romain , n'était pas sans quelque

grandeur, dans le moment où , sous l^ poids de sa rupture violente avec l'Angleterre, il négociait à Radstadt la paix du continent ; mais il tr^tait k l'ombre des lauriers d'Italie. Dès le T'mars, la députation de Fempire avait reconnu au congrès toute la rive gauche du Rhin pour limite de la France ; et , le 8 avril suivant , fier de tant de succès , le Directoire faisait déclarer par sa légation que ses armées n'évacueraient la rive droite qu'après la pacification de l'Allemagne.

Jamais plus belle , plus solide destinée ne sortit des efforts d'une grande nation qui a conquis son indépendance avec les armes de sa liberté ; une telle fortune devait sembler complète : invulnérable par sa nature, elle établissait, pour toujours peutêtre, la puissance de la révolution française, si le Directoire avait eu la conscience de sa force et la probité de son triomphe ; mais , abandonné à des conseils machiavéliques , il ne s'attachait qu'à faire jaillir la guerre de l'œuvre de la paix. Un événement dont on lui attribuait alors la cause, tant ses vues hostiles étaient peu dissimulées , fut au moment de rappeler l'Autriche et la France sur le champ de bataille. Bernadotte, ambassadeur k Vienne, où la haine contre les Français brûlait avec l'énergie d'une passion populaire , avait , par l'ordre du Directoire , arboré tout a coup , après

plusieurs semaines de résidence, sur la porte du palais de France le drapeau tricolore , surmonté du bonnet rouge et accompagné de l'inscription : Liberté, égalité. Cette innovation, dont cependant le principe trouvait sa consécration dans les habitudes diplomatiques , sembla au peuple de Vienne une provocation ou un abus de la victoire. L'hôtel Bmiadotte fut assailli inopinément par la populace , et les insignes de la république arrachés et foulés aux pieds. Le caractère de l'ambassadeur parut tellement compromis , qu'il se hâta de quitter Vienne , et que le Directoire s'empressa de deniander une réparation dont Yultimatam portait ou la guerre ou la paix. C'était bien la guen-e qu'il désirait , et il n'y eut plus à douter de cette disposition quand , après avoir appelé le général Bonaparte à un conseil subitement convoqué pour délibérer sur cette affaire , il lui proposa de prendre le commandement de l'armée d'Allemagne. Bonaparte refusa : il voulait aller conquérir l'Egypte. Mais il se chargea de correspondre k ce sujet avec le comte de Cobentzel, qui avait ordre de sa cour de conjurer Torage et d'entamer des négociations à Seltz avec François de Pieufchâteau.

La méfiance et l'amertume qui régnaient habiluellemcut dans les ooii férciiccs du Luxembouiji' , entre le Directoire et Bonaparie, pruir

que jour davantage la nécessité de terminer une rivalité qui partageait la France et divisait le Directoire lui-même. Aussi l'activité que le gouvernement avait mise à disposer en- secret tous les préparatifs de l'expédition d'Egypte , n'était pas étrangère au sentiment d'une sorte de reconnaissance pour le général qui , en s'assurant l'indépendance par une entreprise lointaine , rendait réellement la sécurité au Directoire.

La France apprend tout a coup que trente mille hommes et dix mille marins sont réunis dans les ports de la Méditerranée; qu'un armement immense se fait à Toulon. Treize vaisseaux de ligne armés en guerre, deux en flûte, quatorze frégates, parmi lesquelles huit flûtes , quatre cents bâtimens de transport sont équipés pour conduire à une destination inconnue cette nombreuse armée , dont les généraux appartiennent déjà par de hauts faits d'armes à la gloire de la France , et la plupart à celle du vainqueur de l'Italie. Au nombre des principaux on compte Berthier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Reynier, Lannes, Damas, Murât, Andréossy, Belliard , Menou , le mulâtre Dumas , Baraguay-d'Hilliers,Vaubois, Bon, Dugua, Dommartin et Zayonscheck, aujourd'hui vice -roi de Pologne. La flotte obéit à cet amiral Brueys qui commandait dans l'Adriatique pendant la cam-

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pagne d'Italie, et aux contre-amiraux Villeneuve, Duchayla , Decrès et Gantheaume. La nation se demande pourquoi la commission des arts et des sciences envoie à Toulon cent de ses membres pris dans chacune de ses classes : est-ce un nouvel Etat que la France veut fonder? Où và-t-elle en même temps porter sa liberté et sa civilisation ? On parlait également alors de la Grèce , de l'Inde , de l'Egypte.

Bonaparte a composé son état-major : il prend pour aides de camp son frère Louis , Eugène Beauharnais, Duroc, Croizier, Julien, Lavalette, te fils du directeur Merlin, etlebraveSulkowski, noble polonais qui s'est voué à la fortune du grand capitaine. Les convois de Gênes , de Civita-Vecchia , de Bastia, ont reçu ordre de se rallier à la flotte de Toulon. Bonaparte a tout proposé, les places de rarraement , les lieux de la réunion des troupes, les points de la descente : tous les projfAs actuels et futurs de la mystérieuse expédition sont son ouvrage; rien n'a été oublié pour la faire réussir. On assure même que Barras , qui en secret souhaite peut-être plus qu'aucun autre de ses collègues Téloignemwit du -vainqueur de vendémiaire , a tout écrit sous la dictée de Bonaparte. Enfin , le B Talievrand doil , après \r dt'piirt de l'arf en aiiibassadftfxU'iordiiiiiire li Constan-

tinople, afin d'amener la Porte k agréer les motifs de l'entreprise , et dans le but de l'intéresser k s'unir à la France , qui veut briser le joug de la domination britannique sur le commerce de l'Inde et de la Méditerranée ; cette mission forme la ocoo-^ dition principale du commandement accepté par le général Bonaparte, et le Directoire s'est engagé à la tenir. Bonaparte presse vivement le gouverne-»ment de le faire partir avec les élémens de succès qu'il a créés lui-même, auxquels se joignent les révolutions qui viennent de détruire l'aristocratie helvétique et la puissance pontificale. L'Helvétie et le patrimoine de saint Pierre ont été convertis en démocraties , pour frayer à une armée française la

route de l'Egypte ; les trésors de trois républiques lui ouvriront les portes du Caire. Berne a fait les fonds a Toulon pour la marine , Gènes pour le convoi qui est dans son port , Rome pour cdui de Civita -Vecchia. On dispose encore un armement à Marseille , qui doit porter la division Reynier. La république française ajoute une faible. somme aux contributions payées par les républiques vas* sales. Jamais plus grande, plus importante expé^ dition dans les temps modernes ne coûta moins à un grand État. Tous les obstacles sont aplanis. Bonaparte n'a plus à vaincre que les lenteurs dont le Directoire semble s'étudier à entraver ses des*

seins. Aussi , fatigué de ce syâtème de tergiversations qui le retient à Paris, quand la gloire l'appelle à Toulon, il ne peut contenir ses ressentimens , et il exige impérieusement son départ au Luxembourg. Dans une de ces conférences orageuses , il menace de donner sa démission , et le directeur Rewbell lui présentant une plume , lui dit froidement : sfgnez-in, général. Telle était la position respective du Directoire et de Bonaparte , quand arriva la nouvelle du tumulte de Vienne et de l'outrage fait à l'ambassadeur Bernadotte.

Cette misérable aventure pouvait tout à coup anéantir le grand ouvrage de Campo - Fôrmio , acheté au prix de tant de victoires et de tant de sacrifices , et annuler le projet de la conquête de l'Egypte. Cependant la fortune de Bonaparte veut que le Directoire se décide à opposer tout à coup à la cour de Vienne ce même général , dont il bravait l'impatiente ardeur, tout en redoutant également sa vengeance et son éclatante renommée. On ne voit que Bonaparte pour demander raison à l'orgueilleuse maison d'Autriche de l'injure reçue par celui qui était déjà l'ennemi du héros d'Italie. Bonaparte, presque disgracié la veille , se retrouva , dans un jour, l'arbitre de la destinée de son pays. Investi de pouvoirs sans bornes , il dut rêver alors cette souveraineté que le Directoire semble prêt à abdi-

quer pour lui dans les momens du péril. Mais toutefois le Directoire entoure encore cette grande confiance de toutes les précautions d'un mandat inquiet et jaloux. La correspondance de Bonaparte avec le comte de Cobentzel offrait un caractère de suprématie qui devait sans doute moins étonner la politique de la cour impériale que les membres du Directoire. Aussi le gouvernement français , alarmé de la nature des communications dont il surprend la confidence , loin de songer davantage à mettre Bonaparte k la tête d'une armée contre l'Autriche, se hâte d'accepter les satisfactions de cette puissance , et donne au général en Chef de l'armée d'Egypte l'ordre de se mettre en route pour Toulon.

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