‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 46 sur 54 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

( Du 9 Mai 1 798 au 9 Octobre 1 799. )

EXPÉDITION D*ÉGTPTE.

Pendant son séjour a Passeriano , où fut convenu le traité signé ensuite a Campo-Formio , Bonaparte avait adressé à l'escadre de Tamiral Brueys , stationnée dans la mer Adriatique , cette courte et expressive proclamation : « Camarades , a dès que nous aurons pacifié le continent , nous a nous réunirons à vous pour conquérir la liberté a des mers. Sans vous nous ne pouvons porter « la gloire du nom français que dans un petit « coin du continent. Avec vous , nous traverse- « rons les mers , et la gloire nationale verra les a régions les plus éloignées. » Ces paroles formaient un ordre du jour menaçant pour l'Angleterre ; elles exprimaient énergiquement le dessein d'aller renouveler dans l'Inde la gloire d'Alexan-

dre , où plutôt d'aller y détruire la puissance britannique. Sa proclamation du camp de Bassano, le 9 mars 1797, l'avait déjà, en termes précis, révélé à son armée. Le vainqueur de l'Italie demandait un théâtre plus étendu que celui sur lequel il avait brillé jusqu'à cet instant; car, malgré les grandes choses que Bonaparte , consul et empereur, exécuta depuis par la force de ses armes et par la toute- puissance de sa domination sur l'Europe continentale , jamais sa pensée ne fut aussi vaste qu'à cette époque de ses triomphes d'Italie, où il n'avait d'autre politique que son génie ; la toge consulaire , la pourpre impériale , renfermèrent plus tard cette passion des hautes entreprises dans cette petite partie de la terre qu'alors il dédaignait. Arrêté tout à coup devant une forte citadelle turque, au milieu de sa course asiatique , et condamné à replier son ambition de conquérant, bientôt il devra soumettre au joug des vieilles traditions de la société européenne l'indépendance démesurée de ses premiers projets , lui qui avait conçu l'idée de devenir le héros du monde sur les ruines britanniques de l'Asie! C'était sous l'empire de cette inspiration gigantesque que Bonaparte entrait dans Toulon , le 9 mai 1798. II descendit à l'hôtel de la marine. L'armée , son armée, l'attendait. Un discours brusque et éner-

gique salua ses braves d'Italie. Dix jours après , au moment de mettre à la voile , il leur dit : s Sol- « dats, vous êtes une des ailes de l'amaée d'An-

■ gleterre; vous avez fait la guerre des monta- <■ gîies , des plaines et des sièges , il nous reste à a faire la guerre maritime. Les légions romaines « que vous avez quelquefois imitées , mais pas en- « core égalées , combattaient Carthage , tour à « tour sur cette même mer et aux plaines de Zama ; a la victoire ne les abandonna jamais , parce que « constamment elles furent braves , patientes h « supporter la fatigue, disciplinées et unies entre a elles../.. Soldats, matelots, vous avez été jus- « qu'à ce jour négligés ; aujourd'hui la plus grande « sollicitude de la république est pour vous ; le « génie de la liberté , qui a rendu dès sa naissance « la république arbitre de l'Europe , veut qtCelle le

■ soit des mers et des nations les plus lointaines. ■ Voilà comment l'armée apprit de son général qu'elle allait se battre et cueillir de nouveaux lauriers au delà des mers ; mais quelles mers devaitelle francbir, de quelles régions devait-elle s'emparer pour obtenir ce que le général lui avait annoncé en ces termes , le jour de son arrivée k Toulon : ■ Je promets à chaque soldat qu'au retour « de celle expédition il nma a sa disposition dr

■ quoi acheter «ixufj^ii* dcrene. ■■ Ki-s Iroupen,

indifîérentes sur les promesses , n'acceptèrent que la part du danger et de la gloire , et s'embarquèrent pleines de joie, avec le chef qui les avait conduites tant de fois à la victoire. Par un de ces hasards singuliers , attachés aux grandes fortunes humaines , le nom du vaisseau amiral , que montait Bonaparte , contenait tout le secret de l'expédition , il se nommait r Orient; et le 19 mai , le soleil , qu'on appela si souvent le soleil de Bonaparte, éclaira le majestueux départ de la flotte française. La traversée ne fut pas exempte d'alarmes ; on craignait à chaque instant l'apparition des Anglais qui sillonnaient la mer en tous sens pour nous rencontrer. Une fois , Nelson ne se trouva séparé de nos vaisseaux que par une distance de six lieues ; une brume favorable déroba les Français à la vue de l'ennemi. Bonaparte mesurait toute l'étendue des conséquences d'un combat naval qui, malheureux, détruirait tous les fruits de nos succès en Italie , ferait avorter l'entreprise , et peser sur son auteur une responsabilité immense ; mais , confiant en son génie , soutenu par une espérance pareille à celle de César, il s'occupait dès lors, avec les généraux, du gouvernement de 1 Egypte , comme si elle était conquise , ou se livrait aux plus vives discussions avec les littérateurs et les savans qui l'ac-

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corapagnaient. On eût dit qu'il siégeait déjà au milieu de son nouvel Institut , dans Alexandrie.

Le 9 juin , Tarmée parut devant Malte. Le convoi de Clvita-Vecchia l'y avait précédée de trois jours : la veille de son arrivée, l'escadre maltaise était revenue d'une croisière sur les côtes de Barbarie*, composée d'un vabseau de 74 et de plusieurs bâtimens de |!^erre , elle pouvait fadlonent détruire le convoi, escorté par une seule frégate. Une telle imprévoyance donnait Malte aux Français.

Cependant Bonaparte crut devoir tenter d'abord les voies d'accommodement. Il fit demander au grand-maître l'entrée du port pour noti-e armée navale. La réponse portait que les statuts et les lois de l'ordre ne permettaient pas à plus de quatre vaisseaux de pénétrer à la fois dans les mouillages de l'île. Bonaparte écrivit que la réponse du conseil équivalait à une déclaration de guerre ; que les Français n'ignoraiait pas la conduite partiale de l'Ordre en faveur des Anglais ; que l'escadre était résolue de recourir à la force ; et , sans perdre de temps , il ordonna à l'amiral Brueys de se préparer à l'attaque des forts qui défendent le port Lavalette. Aussitôt commença le dâiarquemeot sur sept points (liffi'iens des îles de Malte et de Goffio.

Les premières menaces de Bonaparte, ses fiéres paroles aux chevaliers , le développement rapide de nos démonstrations hostiles , répandirent la confusion dans la ville de Lavalette , où nous secondait d'ailleurs un parti qui levait la tête à mesure que le gouvernement laissait éclater sa faiblesse ; le désordre monta à son comble , et deux jours avant la reddition de Malte , quelques chevaliers de la langue de France furent amenés à Bonaparte : a Puisque vous avez pu prendre les o armes contre votre patrie ,' leur dit-il , il fallait « savoir mourir ; je ne veux point de vous pour « prisonniers : vous pouvez retourner à Malte, « tandis qu'elle ne m'appartient pas encore. » Bientôt cette île , qui avait résisté pendant deux ans à toutes les forces de l'Orient, commandées par l'invincible Dragut , fut au pouvoir de Bonaparte. Une courte et honteuse négociation avait suivi l'échange de quelques coups de canon , qui ne sauvèrent pas l'honneur du pavillon maltais. Le grand-maître , Hompesch , gentilhomme allemand , reçut six cent mille francs de Bonaparte , l'assurance d'une pension de trois cent mille francs, et se retira en Allemagne. Une bonne partie des chevaliers de la langue de France s'attachèrent au vainqueur, prirent du service dans l'armée , et le suivirent en Egypte. La division Reynier s'empara

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de l'ile de Gozzo. Le général Vaubois resta à Malte avec quatre mille hommes. Le général Baraguayd'Hilliers partit pour la France avec les trophées de la nouvelle conquête , sur ta frégate la Sensible, qui ftit capturée par les Anglais. Ainsi tomba l'Ordre de Malle, deux cent soixante-huit ans après la donation de l'île par Chartes-Quint. Sa possession assurait \ la république l'empire de la Méditerranée ; le drapeau tricolore affranchit alors ce dernier asile de la chevalerie religieuse, dont une autre révolution a fait depuis un port militaire sous pavillon luthérien. Toutefois c'était un prélude bizarre k la guerre des Musulmans d'Egypte , que la prise du couvent réputé inexpugnable des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Avant de remettre en mer, le général en chef rendit à la liberté tous les captifs mahométans qui languissaient dans les bagnes de la religion.

Aussitôt après son entrée dans Malte , Bonaparte en fit répandre la nouvelle par tous les agens français , en Grèce , dans les Echelles du Levant, en Barbarie; il leur prescrivît en outre de signifier aux beys d'Alger , de Tunis et de Tripoli , d'avoir à respecter les habitans de l'île , désormais sujets de la France. Le général C.liabot , commandant à Corfou, reg|Érik|^vi& cl

des ordres conformes à la circonstance. Bonaparte adressa aussi son aide de camp au fameux Ali , pachà de Janina , afin de concerter avec lui un plan du soulèvement de plusieurs provinces de la Grèce. Mais, occupé à combattre Passa wan- Oglou , AB ne put connaître la lettre ni l'envoyé de Bonaparte; et l'absence de ce pacha dut être considérée comme un malheur ; car s'il eût persisté dans ses bonnes dispositions pour la république française , d'heureux résultats devaient éclore de son intelligence avec Bonaparte qui, en s'assurant dès lors un point d'appui en Albanie et en Epîre, s'attachait un allié puissant et capable de contribuer à l'exécution de ses grands desseins.

Le U^ juillet, les minarets d'Alexandrie et la tour des Arabes montrèrent à l'armée le but de son voyage , et là terre d'Egypte lui fut promise. Trois jours auparavant , la flotte de Nelson , augmentée de dix vaisseaux , était venue annoncer à Alexandrie la flotte française , qu'elle avait inutilement cherchée, et repartit pour aller à sa rencontre. Bonaparte l'apprend : il ordonne le débarquement ; il sait apprécier et il veut mettre à profit cette faveur singulière accordée à ses armes; mais tout à coup une voile est signalée : « For- « tune! s'écria Bonaparte, m^abandonnerais-tu ?

j^iLnieiim.

Ha

a Je ne te dËmande que cinq jours ! ■> Celte voile àait une frégate de notre escadre. Menou , qui devait sortir le dernier de l'Egypte , y descend avant tous; Bonaparte et Kléber prennent terre ensemble, et le joignent dans la nuit au Marabou , où flotta en Afrique le premier drapeau tricolore. Le géoéi'al en chef, impatient de signaler son arrivée , n'attend point la présence des autres divisions : il n'ignore pas qu'Alexandrie se dispose à une défense; il a dessein d'étonner ses nouveaux ennemis par une audace qui leur est inconnue, et de s'assurer, par une conquête utile, du moral de sa propre armée. Â deux heures du matin , il s'avance sur trois colonnes et commande l'assaut des murailles ; elles cèdent à la furie française. Les troupes, malgré l'ordre de Bonaparte, se précipitent dans la ville, qui n'a pas le temps de capituler et se rend aux vainqueurs. La prise d'Alexandrie n'avait coûté qu'un très petit nombre de soldats et d'ofliciers français ; Bonaparte les fît enterrer au pied de la colonne de Pompée, et voulut que leurs noms fussent gravés sur le fût de ce monument. Toute l'armée assista à la cérémonie; elle répandit dans ses rangs l'enthousiasme que le héros d'Italie entretenait par tous les moyens que lui suggéraient son génie et l'habitude d'exercer un irrésistible ascendanl sur les

autres hommes. Jamais plus habiles proclamations n'avaient été adressées aux soldats français ni aux nations vaincues ; avant de débarquer, il avait dit aux premiers : « Les peuples avec lesquels « nous allons vivre sont mahométans; leur pre- « mier article de foi est celui-ci : Il n'y a d'autre « Dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète. « Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme « vous avez agi avec les Juifs, avec les Italiens; « ayez des égards pour leurs muphtis et pour « leurs imans , comme vous en avez eu pour les « rabbins et pour les évéques. Ayez pour les « cérémonies que prescrit F Alkoran , pour les « mosquées, la même tolérance que vous avez « eue pour les couvens, pour les synagogues, « pour la religion de Moïse et celle de Jésus- « Christ. Les légions romaines protégeaient toutes « les religions. Vous trouverez ici des usages dif- « férens de ceux de l'Europe : il faut vous y ac- « coutumer. Les peuples chez lesquels nous al- « Ions, traitent les femmes difieremment que nous; « mais , dans tous les pays , celui qui viole est « un monstre. Le pillage n'enrichit qu'un très « petit nombre d'hommes , il nous déshonore , il « détruit nos ressources , il nous rend ennemis « des peuples qu'il est de notre intérêt d'avoir « pour amis. La première ville que nous allons

« reocontrer a été bâlie par Alexandre ; nous trou-

■ verons k chaque pas de grands souvenirs dignes « d'esciter l'émulation des Français. ■ Le !.<'' juillet, il dit aux Musulmans d'Alexandrie : « Depuis

■ trop long-temps les beys , qui gouvernent l'E- « gypte , insultent k la nation irançaise , et cou- « vrenl les négocians d'avanies ; l'heure de leur « châtiment est arrivée. Depuis trop long-temps

■ ce ramassis d'esclaves, achetés dans le Caucase « et la Géorgie , tyrannise la plus belle partie du « monde; mais Dieu, de qui dépend tout, a or- » donné que leur empire finît. Peuple de l'E- « gypte, on vous dira que je viens pour détruire B votre religion; ne le croyez pas : répondez que

• je viens vous restituer vos droits , punir ces

■ usurpateurs, et que je respecte, plus que les « Mamelucks, Dieu, son prophète et le koran. « Dites-leur que tous les hommes sont égaux « devant Dieu ; la sagesse , les talens et les vertus

• mettent seuls de la différence entre eux.... .Y « a-t-il une belle terre? elle appartient aux Ma- « melucks. Y a-t'^l une belle esclave, un beau « cheval, une belle maison? cela appartient aux a Mamelucks. Si l'Egypte est lair ferme, qu'ils

« montrent le bail que Dieu Iciu* a làîl Qiiad-

« hys, cheicks,lm:ms Tcliorliii(lirS^djB|^JWuple

• que nous sommes aussi de *Tai|

« N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui « disait qu'il faUait faire la guère aux Musul- « mans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les tt chevaliers de Malte ? N'est-ce pas nous qui « avons été , dans tous les temps , les amis du a grand-seigneur et l'ennemi de ses ennemis?. ,. a Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! « ils prospéreront dans leur fortune et dans leur « rang. Heureux ceux qui seront neutres ! ils auc< ront le temps de nous connaître et de se ranger « avec nous. Mais malheur, trois fois malheur, à « ceux qui s'armeront pour les Mamelucks et com- « battront contre nous ! Il n'y aura pas d'espé- « rance pour eux; ils périront. » L'éloquence populaire caractérise éminemment ceux qui ont subjugué les peuples : Bonaparte possédait au plus haut degré cette éloquence , l'une des premières causes des succès de ses pareils. Il faut du génie pour persuader aux soldats et aux vaincus que les victoires sont à leur profit.

A peine maître d'Alexandrie , Bonaparte imprime au débarquement toute l'activité dont il est dévoré, et qu'il a le talent de communiquer à tout ce qui se réunit sous son drapeau. L'amiral Brueys conduit d'abord l'escadre au mouillage d'Aboukir. Le convoi entre dans le port d'Alexandrie. Quant à l'escadre , elle doit , d'après

les ordres donnés k Tamiral Brueys, k Alexandrie, par le général en chef lub-même , être dirigée sur Malte , ou sur Toulon , ou sur Corfou , immédiatement après le débarquement total des munitions de guerre, k moins que le port yieux , où nos vaisseaux seraient si bien en sûreté , n'ait assez d'eau poiir les recevoir. Bonaparte , pour qui l'occupation de l'Egypte n'est que la première campagne d'une autre expédition , attache k l'existence et au voisinage de la flotte l'intérêt du succès de ses vastes desseins , qui repose tout entier sur la coopération de l'armée de terre et de l'armée navale. La crainte des Anglais ne permet aucun retard pour l'exécution de ces dispositions, et le pressant besoin de prévenir et d'effrayer les beys prescrit une marche rapide sur le Caire. Le général Desaix se porte aussitôt dans le désert,avec sa division qui formait l'avant-garde, et se dirige sur Damanhour. Mais pendant cette marche de quinze lieues, sur un sable brûlant et stérile , nos ti^oupes , presque entièrement privées d'eau , éprouvèrent des souffrances telles, que Desaix , si difficile k s'émouvoir des plus grands dangers, écrivait au général en chef : « Si l'armée ne passe pas le désert avec toute la rapidité de l'éclair, elle périra. »

L'armée part d'Alexandrie les 5 et- 6 juillet : Bonaparte , quittant cette ville le 7 , en laisse le

commandement au général Kléber qui a été blessé en montant à Tassant de ses remparts. Le général Dugua marche d'un autre côté sur Rosette; il est chargé de s'en emparer et de protéger la flottille française qui doit suivre la route du Caire sur le bras gauche du INil , et rejoindre Tarmée à Ramanieh.

Bientôt une chaleur accablante , la faim , la soif plus terrible encore , causèrent des maux inouïs à nos soldats ; plusieurs y succombèrent. Pour comble de malheurs , le phénomène du mirage , effet de la lumière , inconnu dans nos contrées , montrait k leurs yeux séduits un lac immense où se réfléchissaient les monticules de sable et toutes les inégalités du terrain. L'illusion du mirage est telle , qu'on s'y trompe pour la dixième fois non moins que la première ; et comme elle avait lieu principalement dans la matinée, les Français haletans, épuisés de fatigue , pressaient le pas ; mais ils cédaient de nouveau à l'abattement , quand le soleil , dans toute sa force , avait dissipé les eaux imaginaires où ils croyaient trouver un terme à leur douleur. Le sol était comme enflammé ; on souffrait un égal supplice k s'arrêter ou k se mouvoir sur ce brasier ardent. La nuit , au lieu d'amener du calme, apportait d'autres tourmens : il se répandait une rosée froide qui glaçait les membres, et

semblait pénétrer jusqu'aux os. Quelle situation pour des hommes accoutumés à faire la guerre sous le délicieux climat de l'Italie ! Aussi le murmure gagna-t-il tous les esprits , et les plus dévoués donnèrent presque des signes de désespoir

Le 8 juillet , Bonaparte arrive à Damanhour , où l'armée réunie oublie les souffrances du désert et les cris séditieux dont elle a menacé son héros; Bonaparte oublie tout également. Le 10, à la pointe du jour , le mouvement s'opère sur Ramanieh : Bonaparte, accompagné de quelques officiers d'état-major , s'écarte à une certaine distance des différens corps , et ne. se trouve séparé des Bédouins que par une éminence qui le dérobe à leur vue : il reconnaît le péril auquel il vient d'échapper , et dit gaiement : « Il n'est point écrit là- « haut que je doive être pris par les Arabes. » Enfin, après quelques heures de route, le Nil parait , avec ses deux rives bordées de riches moissons. Le premier mouvement de nos soldats est de se précipiter dans le fleuve qui devient aussi un dieu pour les Français. A peine rafraîchis et consolés , ils sont rappelés au drapeau par une attaque de Mamelucks ; ils y courent, l'artillerie du général Desaix disperse l'ennemi. Bonaparte ordonne un repos à Ramanieh , pour y attendre sa flottille où sont les provisions : tout réussit. L'armée délassée^

réparée et contente, se met en marche dans la nuit, avec l'ordre et l'espoir de livrer la bataille qui doit lui ouvrir la capitale de sa future conquête. La flottille nous suit , elle vogue sous le pavillon du chef de division Perrée, Le général Andréossy est à bord , ainsi que le général Zayonscheck ; ils commandent Fartillerie et les troupes à cheval non montées. La violence des vents entraîne tout à coup la flottille française au delà de la gauche de l'armée , et la pousse en présence de la flottille ennemie, que soutient le feu de quatre mille Mamelucks, des Fellahs et des Arabes. Un combat inégal, où la valeur supplée au nombre, commence à l'instant , et coûte à l'ennemi ses chaloupes canonnières. Dans ce combat , où le sang-froid et l'intrépidité du général Andréossy contribuèrent beaucoup à la victoire , Monge et BerthoUet , qui étaient , comme lui , sur le chebeck de Perrée , montrèrent un courage vraiment français , et rendirent des services essentiels. Cependant Bonaparte, averti par le bruit du canon que sa flottille est engagée, fait avancer l'armée au pas de charge sur Chébreiss ; elle aperçoit les Mamelucks en bataille devant ce village. Bonaparte reconnaît la position de l'ennemi, et range ainsi nos forces : chacune de ses cinq divisions, commandées par Desaix, Bon, Reynier, Menou, et Dugua en l'absence de Kléber,

composait un carré qui présentait à chaque face six hommes de hauteur ; les équipages et la cavalerie étaient au centre , l'artillerie aux angles ; les grenadiers de chaque caiTé formaient des pelotons qm flanquaient les divisions , et devaient renforcer les points d'attaque.

A peine Tannée paraît-elle k une demi-lieue des Mamelucks , que soudain ils s'élancent en foule et inondent la plaine ; ils débordent nos ailes , caracolait sur les flancs et les derrières des Français , et cherchent l'endroit le plus faible pour pénétrer; mais ils ne rencontrent sur toute la ligne que des murailles de fer qui vomissent la flamme : d'autres masses chargent avec impétuosité la droite et le front de l'armée; elles approchent jusqu'à portée de la mitraille ; aussitôt l'artillerie se démasque et les dissipe. Alors les Français s'ébranlent et emportent le village de Chébreiss. Après deux heures d'une action opiniâtre, l'ennemi laisse six cents honunes sur le champ de bataille et se retire en désordre vers le Caire; sa flottille, qui prend aussi la fuite, remonte le Nil. L'armée victorieuse couche à Chébreiss , et reprend la route du Caire , au milieu de toutes privations , à travers des villages abandonnés , et sur un sol presque sans végétation alimentaire. Aussi, malgré quelques adoucissemens offerts aux peines de tous , la mélancohe et

la tristesse régnent parmi nos soldats ; ils re^et- * tent hautement l'Italie et la France , et se regardent comme déportés dans un pays ingrat et plus dangereux cent fois que Tennemi. Bonaparte entend ces plaintes , et cherche k les apaiser en plaçant toujours son bivac dans les lieux les plus incommodes.

Le 21 juillet, l'armée, partie d'Omdinar pendant la nuit , arrive sur les deux heures après midi à une demi-lieue d'Embabeh , et voit le corps des Mamelucks se déployer en avant du village. Bonaparte fait faire halte ; l'excès de la fatigue et de la chaleur accablait les troupes : un repos d'une heure seulement est le besoin du soldat ; niais les mouvemens de l'ennemi lem^ en commandent le sacrifice , et l'grdre de la bataille devient un besoin plus impérieux.

Tout est nouveau pour les Français. En arrière de la gauche de l'ennemi s'élevaient les pyramides , ces immobiles témoins des plus grandes fortunes et des plus grandes adversités du monde. En arrièrede la droite coulait majestueusement le vieux Nil , brillaient les trois cents minarets du Caire , et s'étendaient les plaines jadis si fertiles de l'antique et populeuse Memphis. Le costume magnifique, l'éclat des armes , la beauté des chevaux de la cavalerie des beys , contrastaient singulièrement avec

Puniforme et Farmement sévère des bataillons français , dont le général se confond avec eux par la simplicité. C'est Léonidas luttant avec ses Spartiates contre la fastueuse armée des Satrapes ; mais il n'y eut pas de Thermopyles. Les pyramides furent heureuses aux Français. «Soldats, s'écrie « Bonaparte , songez que , du haut de ces monu- « mens , quarante siècles vous contemplent ! »

Mourad-Bey appuie sa droite au Nil , vers lequel il a construit à la hâte un camp retranché , garni de quarante pièces de canon , et défendu par une vingtaine de mille hommes , janissaires et spahis ; sa gauche , qui se prolonge vers les pyramides , comprend dix mille Mamelucks servis chacun par trois Fellahs, et trois mille Arabes. Bonaparte dispose son armée comme à Chébreiss , mais de manière à présenter plus de feu aux ennemis: Desaix occupe notre droite , Vial notre gauche , Dugua le centre. La reconnaissance du camp retranché nous apprend que son artillerie n est point sur affûts de campagne , et ne pourra sortir non plus que son infanterie qui n'oserait le faire sans canons. Aussitôt Bonaparte ordonne un mouvement de toute son armée sur sa droite , en passant hors de la portée des pièces du camp : dès lors l'artillerie et l'infanterie deviennent presque inutiles a l'ennemi, et nous n'aurons affaire qu'aux JVfamelucks.

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