ÉDIT
d^Âboukir, (îit réduit k se rendre après huit jours d'une héroïque résistance* Une victoire si complète coûta peu de sang français; immense dans ses résultats, elle sauva Tarmée, qu'un revers eût perdue sans ressource. En efTet , les Tm^cs , les Arabes de Mourad , les Mamelucks , les Egyptiens révoltés, bientôt réunis aux forces nombreuses que le grand- visir tenait en Syrie , seraient venus nous accabler. Kléber avait sans doute le sentiment de ce danger, lorsqu'il disait à Bonaparte , après cette immortelle journée ; « Venez quç je « vous embrasse , mon cher général ; vous êtes « grand comme le monde. »
Ainsi fut vengée la flotte d'Aboukir. La population du Caire , en voyant , parmi les trophées de Bonaparte, Mustapha et son fils, tous deux captifs, accueillit avec tous les transports d'un enthousiasme superstitieux le prophète invincible qui ne craignit pas d'annoncer d'avance son triomphe.
A l'époque du retour de Bonaparte à Paris , après l'mspection de l'armée d'Angleterre , on l'avait , dans plusieurs réunions secrètes , vivement sollicité de se mettre k la tête d'une conspiration contre le Directoire. Elle était formée par tous ceux dont la révolution avait fait ou conservé la fortune , ou qui s'étaient placés à un rang élevé dans l'opinion par d'importans et glorieux services.
Celte question fut jugée alors, mais elle dut être ajournée. Pendant le délai que laffaire de Bernadotte apporta au départ de l'expédition d'Egypte , Bonaparte répondit a ceux qui le pressaient de prendre la direction du complot : « Les Français « ne sont pas encore assez malheureux ; ils ne sont « que mécontens. On me dit de monter à cheval ; « si je le faisais , personne ne voudrait me suivre : « il faut partir. » On assure que Bonaparte termina la dernière conférence sur le renversement du Directoire par ces mots : La poire n^ est pas mûre. Il voulait dire, et avec raison, qu'il n'était pas encore devenu assez nécessaire , asse?: grand pour réussir dans cette entreprise. Voilà , si l'on en croit les récits du temps , le motif qui le décida à aller attendre, en Egypte, la maturité de l'événement. Une telle prudence mérite d'être remarquée dans un ambitieux de vingt^huit ans.
Mais après la soumission de l'Egypte, après des exploits inouïs , au milieu desquels l'échec de Saint-Jean-d'Acre se trouvait perdu ; après la bataille d'Aboukir qui l'environnait de l'éclat d'un dernier succès, il sentit que l'Orient l'avait grandi et lui donnait de l'ascendant sur l'Europe frappée d'un nouvel étonnement. D'ailleurs, les journaux qu'il venait de recevoir lui apprenaient que la France humiliée avait éprouvé des revers sur le
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Rhin, et des désastres sur le théâtre où il fonda sa première gloire; que la nation Csûsait éclater son mécontoitement , que le nom du Tainqueur d\\rcole , du pacificateur de Campo-For mio r^entissait dans tous les souTenirs et entrait dans toutes les espérances. 11 yit que la France avait enfin besoin de lui; et cette haute pensée, qui renfermait tout le secret d'une ambition que justifiaioit sans doute à ses yeux deux années de prodiges militaires , le détermina à reyenir brusquement dans sa patrie. Il dut calculer également que Fexpédition d'Egypte, illustrée à jamais par la yictoire, par des conquêtes si utiles à la civilisation , et destinée a occuper une place étemelle dans les annales de la science et dans la mémoire des honmies, s'était achevée pour lui à la journée d'Aboukir, et qu'il ne lui restait plus qu'une administration de détail , soit comme général d'une armée sans recrutement, soit comme possesseur inquiet d'une contrée toujours étrangère. Il comprit que la continuation d'une position aussi précaire le livrait à toute la rigueur d'un exil obscur et sans repos , et ne présentait que la perspective peut - être rapprochée d'une capitulation inévitable , qui anéantirait en un jour ses triomphes d'Europe et d'Orient. On a parlé, dans plusieurs ouvrages, d'une lettre officielle du Directoire, et de plusieurs lettres confi-
dentielles de Sieyes et de Fouçhé , qui t*appelaîent Bonaparte; aucune de ces pièces ne lui parvint. On prétend aussi que ses instructions , en quittant la France , le laissaient maître de son retour ; la difficulté que le stationnement perpétuel des forces anglaises dans la Méditerranée devait mettre aux communications , rend cette assertion vraisemblable.
Quoi quMl en soit , la raison ostensible de son départ, pour ceux qui vivaient prés de lui, fut la lecture des gazettes , et notamment des journaux de Francfort , que le lieutenant de vaisseau Descorches lui apporta de la part de Sidney-Smith. Cet officier était allé à bord de Tamiral pour échanger les prisonniers turcs avec les prisonniers français. Sidney-^mith , en envoyant ces papiers à Bonaparte , voulait lui ôter toute idée de s'embarquer pour la France, battue et bloquée par la coalition; Bonaparte trouva, au contraire, dans les malheurs de nos armées en Italie, et dans la situation intérieure de la république , un nouveau devoir à remplir envers sa patrie, et peut-être réveil de la plus haute fortune pour lui-même. Chacun put lire ces journaux de Francfort , dans sa tente, à Ramanieh , lorsqu'il revenait au Caire. Ce fut pour le général en chef un moyen simple de préparer ou d'éclairer l'opinion sur la possibilité
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de son âoignement. Ceux qui rappelèrent une désertîoD, soit en France, soit en Egypte, n'étaient pas dans la confidence du génie ou des engagemens de Bonaparte. Il prit sur lui de quitter TEgypte , ainsi qu'il avait fait pour la signature des préliminaires de Léoben : FOrient n'avait pas altéré la puissance de sa volonté. Bonaparte exécuta son projet comme il exécutait un mouvement sur Tennemi. L'action fiit subite, le secret impénétrable. Un voyage dans le Deha servit de prétexte à son départ du Caire.
A cette époque, Desaix occupait la Haute- Egypte , où il était entré après les brillans succès du général en chef. Livré à lui-même , Desaix fit éclater son habileté militaire , et l'art de conduire des soldats finançais. A la bataille de Sédiman, l'iHie des plus terribles qui se soient jamais données en Egypte, tout ce que pouvaient le courage , l'intrépidité , la rage et le désespoir des plus braves guerriers du monde , et le tal^it d'un chef aussi vaillant qu'expârimenté , fut tenté contre nous par les Mamelucks et par Mourad-Bey. Nous dûmes l'avantage à des prodiges de sang-firoid , de constance , de valeur , et surtout au cri de vaincre ou fmoariry poussé par Desaix au moment de marcher avec ses bataillons sur les batteries ennemies qui menaçaient de les anésmtir jusqu'au dernier. Cette affaire nous rendit maîtres de la province du
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Fayoum. Une autre victoire, remportée à Samatihouth , et la résolution de n'accorder aucun relâche à l'infatigable Mourad , menèrent Desaix jusqu'à l'île de Philé , ancienne limite des possessions du peuple-roi.
Cependant Mourad , forcé de se jeter dans Taffreux pays de Bribe , au-dessus des cataractes , nous laissait encore des ennemis derrière lui. Il fallut combattre une partie des Mamelucks qui ne l'avaient pas suivi, et son lieutenant Osman-Bey- Hassan, à Luzor, près des ruines de Thèbes. Kéné , Aboumanah , Siout , nous virent aux mains avec les Arabes soulevés par ce même Hassan , fier du désastre de notre flottille incendiée ou prise à Benhouth, et de l'arrivée du chérif de la Mecque avec de nombreux renforts. Il n'existe pas un autre exemple d'une action comme celle de Benhouth , où une faible colonne de mille hommes , aux ordres du général Belliard, vengea notre malheur, et triompha de dix mille mahométans échauffés par l'ivresse d'un succès récent et par le fanatisme le plus exalté. Les Mamelucks et les Arabes furent également défaits : les premiers recoururent à la fuite ; les seconds , retranchés dans un bâtiment au centre du village , que nous avions été réduits à livrer aux flammes , chantaient des hymnes religieux au milieu de leur immense bu-
cher; et, à demi consumés, ils se défaidaient encore contre nos soldats yictorieux. On n'a rien TU de pareil , même dans la fanatique Vendée , où les paysans croyaient ressusciter sur le champ de bataille.
Le manque de munitions ne permettant pas au général Belliard de tenir la campagne , il s'était enfermé dans Kéné; Desaix yint le ravitailler et poursuivre la guerre. D'autres combats à Bardis, à Girgé , à Géhémi , firent ressortir de nouveau toute notre supériorité sur les Arabes et les Mamelucks. Biniadi , où nous trouvâmes jusqu'à des caisses pleines d'orj Abou-Girgé, qui avait maltraité notre envoyé cophte , et repoussé nos paroles de paix , subirent le sort de Benhouth. Un engagement glorieux avec l'ennemi à une demi-lieue de Sienne , et les préparatifs de l'expédition qu'il méditait sur Cosséîr , tels étaient l'aisemble et le résultat des travaux du général Désaix dans la Haute-Egypte : il s'y était montré grand capitaine , administrateur éclairé , gouvernant plein de sagesse ; et sa conduite lui avait mérité de la part des habitans le nom de Sultan juste, Bonaparte , qui lui portait une estime et une amitié particulières , aurait bien voulu emmener un homme dont il pouvait tout espérer, sans en avoir jamais rien à craindre; mais il ne pouvait l'attendre.
Kléber avait , comme on va le voir, dans les instructions que lui envoya le général en chef, l'ordre de faire partir Desaix pour la France. Voici la lettre de Bonaparte , qui est un véritable monument historique :
« Vous trouverez ci-joint ,, général , un ordre « pour prendre le commandement en chef de l'ar- « mée. La crainte que la croisière anglaise ne re- « paraisse d'un moment à l'autre , me fait précipi- « ter mon voyage de deux ou trois jours. J'emmène « avec moi les généraux Berthier, Andréossy, « Murât , Lannes et Marmont , et les citoyens « Monge et BerthoUet.
« Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et a de Francfort jusqu'au dix juin. Vous y verrez « que nous avons perdu l'Italie ; que Mantoue , « Turin et Tortone sont bloquées. J'ai lieu d'espé- « rer que la première tiendra jusqu'à la fin de no- « vembre. J'ai l'espérance, si la fortune me sourit , « d'arriver en Europe avant le commencement « d'octobre.
« Vous trouverez ci-joint un chiffre pour cor- « respondre avec le gouvernement , et un autre « chiffre pour correspondre avec moi.
a Je vous prie de faire partir dans le courant a d'octobre Junot ainsi que mes domestiques et a tous les effets que j'ai laissés au Caire. Cepen-
« danl je ne trouverais pas mauvais que vous eûga- « geassiez à votre service ceux de mes domesti- « ques qui vous conviendraient.
•i L'intention du gouvernement est que le géné- « rai Desaix parte pour l'Europe dans le courant w de novembre, à moins d'événemens majeurs.
<K La commission des arts passera en France tt sur un parlementaire que vous demanderez à cet « effet , conformément au cartel d'échange , dans « le courant de novembre , immédiatement après « qu'elle aura achevé sa mission. Elle est mainte- « nant occupée à voir la Haute-Egypte ; cependant « ceux des membres que vous jugerez pouvoir « vous être utiles , vous les mettrez en réquisition « sans difficulté.
e L'effendi fait prisonnier à Aboukir est parti « pour se rendre à Damiette. Je vous ai écrit de o l'envoyer en Chypre ; il est porteur , pour le « grand-visir^ d'une lettre dont vous trouverez c< ci joint la copie.
« L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon , tt et de l'escadre espagnole à Garthagène , ne laisse « plus de doute sur la possibilité de faire passer en a Egypte les fusils , les sabres , les pistolets , les « fers coulés dont vous pourriez avoir besoin , et « dont j'ai l'état le plus exact , avec une quantité M dé recrues suffisante pour réparer les pertes des « deux campagnes.
« Le gouvernement vous fera connaître alors « ses intentions lui-même ; et moi, comme homme « public et comme particulier, je prendrai des « mesures pour vous faire avoir fréquemment des « nouvelles,
« Si , par des événemens incalculables , toutes « les tentatives étaient infructueuses, et qu'au a mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours « ni nouvelles de France , et si , malgré toutes les « précautions , la peste était en Egypte et vous a tuait plus de quinze cents soldats , perte consi- « dérable , puisqu'elle serait en sus de celles que « les événemens de la guerre vous occasioneront a journellement , je pense que dans ce cas vous ne « devez pas hasarder de soutenir la campagne , et « que vous êtes autorisé à conclure la paix avec la « Porte-Ottomane, quand même la condition prin- « cipale serait l'évacuation de l'Egypte. Il faudrait « seulement éloigner l'exécution de cette condition « jusqu'à la paix générale.
« Vous savez apprécier, aussi bien que moi, « combien la possession de l'Egypte est impor- « tante à la France ; cet empire turc , qui menace « ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui; et l'é- « vacuation de l'Egypte serait un malheur d'autant « plus grand , que nous verrions de nos jours cette « belle province passer en des mains européennes.
« Les nouvelles des succès ou des revers qu'aura « la réjpublique , doivent aussi entrer puissamment « dains vos calculs.
o Si la Porte répondait , avant que vous eussiez a reçu de mes nouvelles de France , aux ouver- « tures de paix que je lui ai faites , vous devez « déclarer que vous avez tous les pouvoirs que « j'avais , et entamer les négociations , persistant « toujours dans l'assertion que j'ai avancée, que « l'intention de la France n'a jamais été d'enlever « l'Egypte à la Porte ; demander que la Porte sorte « de la coalition et nous accorde le commerce de la « mer Noire; qu'elle mette en liberté les prison- « niers français ; et enfin six mois de suspension « d'armes, afin que, pendant ce temps-là, l'é- « change des ratifications puisse avoir lieu.
a Supposant que les circonstances soient telles « cpie vous croyiez devoir conclure ce traité avec « la Porte , vous ferez sentir que vous ne pouvez « pas le mettre à exécution qu'il ne soit ratifié ; « et, suivant l'usage de toutes les nations, l'in- « tervalle entre là signature d'un traité et sa ra- « tificadon doit toujours être une suspension d'hos- <c tilités.
« Vous connaissez , citoyen général , quelle est « ma manière de voir sur la politique intérieure « de l'Egypte : cpielque chose que vous fassiez, les
« chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les « empêcher d'être insolens , afin que les Turcs « n'aient pas contre nous le même fanatisme que « contre les chrétiens ; ce qui nous les rendrait « irréconciliables. Il faut endormir le fanatisme , « afin qu'on puisse le déraciner. En captivant a l'opinion des grands cheicks du Caire , on a l'o- « pinion de toute l'Egypte ; et de tous les chefs « que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de t moins dangereux que les cheicks , qui sont peu- « reux , ne savent pas se battre ; et qui , comme « tous les prêtres , inspirent le fanatisme sans « être fanatiques.
« Quant aux fortifications , Alexandrie , El « Arich , voilà les clefs de l'Egypte. J'avais le a projet de faire établir cet hiver des redoutes <x de palmiers, deux depuis Salahieh à Katieh, deux * de Katieh à El Arich ; l'une se serait trouvée à « l'endroit où le général Menou a trouvé de l'eau a potable.
« Le général Samson , commandant du génie , o et le général Songis , commandant de l'artillerie , a vous mettront chacun au fait de ce qui regarde « sa partie.
« Le citoyen Poussielgue a été exclusivement a chargé des finances. Je l'ai reconnu travailleur « et homme de mérite. Il commence à avoir quel-
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« ques reoseignemeos sur le chaos de Fadminis- « tration de l'Egypte. J'avais le projet , si aucun « nouvel événement ne survenait , de tâcher d'éta- « hlir cet hiver un nouveau mode d'imposition , « ce qui nous aurait permis de nous passer k peu c près des Cophtes ; cependant , avant de Tentre- « prendre , je vous conseille d y réfléchir longc temps. Il vaut mieux entreprendre cette opérait tion un peu plus tard qu'un peu trop tôt.
« Des vaisseaux de guerre français paraîtront « indubitablement cet hiver à Alexandrie , Bourlos c ou Damiette. Faites construire une bonne tour « à Bourlos ; tâchez de réunir cinq ou six cents « Mamelucks que , lorsque les vaisseaux français « seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter au «I Caire et dans les autres provinces , et embar- « quer pour la France. Au défaut de Mamelucks , « des otages d'Arabes , cheicks-belets , qui pour « une raison quelconque se trouveraient arrêtés , « pourront y suppléer. Ces individus , arrivés en « France , y seront retenus un ou deux ans , ver- ^ ront la grandeur de la nation , prendront quel- « ques idées de nos mœurs et de notre langue , et , « de retour en Egypte , y formeront autant de « partisans.
« J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe « de comédiens : je prendrai un soin particulier de
« VOUS en envoyer. Cet article est très important « pour l'année et pour commencer à changer les « mœurs du pays.
a La place importante que vous allez occuper « eii chef va vous mettre à même enfin de dé- « ployer les talcns que la nature vous a donnés. « L'intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les ré- « sultats en seront immenses pour le commerce , « pour la civilisation ; ce sera l'époque d'où datea ront de grandes révolutions.
« Accoutumé à voir la récompense des peines a et des travaux de la vie dans l'opinion de la pos* « térité, j'abandonne avec le plus grand regret « l'Egypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'oa béissance , les événemens extraordinab*es qui a viennent de se passer , me décident seuls à pas-> « ser au milieu des escadres ennemies pour me « rendre en Europe. Je serai d'esprit et de cœur « avec vous. Vos succès me seront aussi chers • que ceux où je me trouverais en personne ; et a je regarderai comme mal employés tous les « jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose a pour l'armée dont je vous laisse le commande- « ment , et pour consolider le magnifique établis* « sèment dont les fondemens viennent d'être jetés.
a L'armée que je vous confie est toute compo- « sée de mes enfans ; j'ai eu dans tous les temps ,
« même au niilieu des plus grandes peines , des « marques de leur attachement. Entretenez -les c dans ces sentimens : tous le devez à Festime c toute particulière que j'ai pour tous , et à Tatta- « chementyraiqueje leur porte.
« Bonaparte. »
Le 23 août 1799, une proclamation instruisit Tannée de la nomination de Kléber au commandement général. L'impression que cette proclamation produisit sur les soldats , Ait d'abord hostile contre le chef qui les abandonnait ; mais leur colère découvrit bientôt des motifs de s'apaiser dans le choix de son successeur. On ne peut expliquer par quel prodige , au jour où il mit à la voile , et jusqu'à son arrivée en France , la mer se trouva libre poijur le passage des quatre bâtimens qui portaient Bonaparte et sa suite. L'historien qui veut résoudre ce problème , balance encore entre la fortune du héros et une pohtique étrangère. Il ne s'embarqua pourtant pas incognito; une corvette anglaise observa son départ. On la remarquait avec inquiétude. « Ne craignez rien , « s'écrie Bonaparte , nous arriverons ; la fortune « ne nous a jamais abandonnés : nous arriverons en « dépit des Anglais. » La flottille entra le !«' octo-
bre dans le port d' Ajaccio , où les vents contraires la retinrent sept jours. Bonaparte y apprit en détail rétat de la France et celui de l'Europe; et ces nouvelles rendirent ce retard insupportable à celui qui, de tous les hommes , savait le mieux apprécier la valeur et calculer Femploi du temps. Enfin le 7, la flottille appareilla pour la France ; mais à la vue des côtes, parurent dix voiles anglaises. Le contreamiral Gantheaume proposa de virer de bord sur la Corse : « Non , lui dit Bonaparte , cette manœu- « vre nous conduirait en Angleterre , je veux arri- « ver en France. » Cette volonté le sauva. Le 9 octobre (17 vendémiaire an VIII ) de grand matin , les frégates mouillaient à Fréjus , après quaranteun jours de route sur une mer sillonnée de vaisseaux ennemis. En un moment, toute la rade fut couverte de canots qui se dirigèrent vers Bonaparte. Le général Pereymont , commandant la côte , aborda le premier. Avant l'arrivée des préposés à la santé, il y avait eu de nombreuses communications avec la terre. Comme il n'existait point de malades à bord , et que , depuis plus de sept mois , la peste avait cessé en Egypte , cette violation des réglemens était peut-être moins condamnable. Toutefois rien ne la justifie. Mais avec l'impulsion ardente que la conquête et le ciel de l'Egypte venaient d'imprimer à son caractère , il était