‹ Histoire de Napoléon (volume 5)Chapitre 20 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

AHiUTix Dt nkroi.iùa a, paris. — actk A&DxrioirXL. — cHAiir-iNt-iiAi.

Lb so mare , à neuf heures du soir, Napoléop eptr^ à Pari^ , par la barrière de Fontainebleau , avec les troupes qui avaient été placées pour le combattre è

Villejuif, et sans se faire annoncer, comme il avait fait en revenant deMarengo, d'Austerlitz , de Tilsitt, de Madrid, de Vienne,.., de Moskou. Une foule nombreuse l'attendait dans la cour du Carrousel et sur le quai; mais il passa par la porte du pavillon de Flore, et il fut porté jusqu'à ses appartemens particuliers sur les bras de la multitude. Il se vit tout à coup entouré d'une partie de ses anciens ministres, des maréchaux, des officiers et des dames du palais : il se retrouvait en famille. Les acclamations extérieures se prolongèrent long-temps. Paris, qui s'était réveillé capitale du royaume, s'endormit capitale d'un empire.

Napoléon dit, dans ses Mémoires y que la nuit même de son arrivée à Paris, il délibéra si, avec trente-cinq ou trente-six mille hommes qu'il pouvait réunir dans le Nord , il commencerait les hostilités le i^' avril, en marchant sur Bruxelles et ralliant sous ses drapeaux cette armée belge qui n'attendait que son signal pour lui servir d avant-garde. Wellington était à Vienne, Bliicher à Berlin. Dans les premiers

DE HAPOLÉaK. IqS

jours d'aTril , l'Empereur serait entré à Bruxelles avec son armée* Les forces anglaises et prussiennes étaient faibles , sans chefs et sans places fortes , dfisiséminées sur les bords du Rhin. Mais il sacrifia au vœu général de la France , c'est-à-dire à un sentiment fondé sur la plus grave erreur , une inspiration qui seule eût assuré le succès de la téméraire entreprise qu'il venait d'exécuter. La déclaration du congrès de Vienne ne permettait ni à la France ni à Napo«* léon la moindre incertitude à cet égard : elle disait « qu'«7 ne pouvait y avoir ni paix ni trêve ÇMee ]Sapo* léon: quen détruisant le seul titre légal auquel TexécuTiow du traité de Fontainebleau se trouvait attachée y il s'était placé hors des relations civiles et sociales^ qu'il s'était livré à la vindicte publique, etc.. » Il fallait donc que Napoléon surprît la coalition ^ comme il avait surpris la monarchie. Rien ne l'empêchait de s'emparer de la Belgique, d'où le général Maisop avait emporté d'énergiques souvenirs de l'attachement des troupes et des habitans pour la France. De plus, une vieille animosité aigrissait les Belges, d'abord contre l'Angleterre dont la Hollande était presque un ancien municipe , et dont la politique avait déjà séquestré, pour les détruire, Flessingue et Anvers; ensuite contre la Prusse, par une antipathie de voisinage et de nation. Il n'y avait pas d'espoir de désarmer ces puissances implacables, par l'exécution la plus religieuse du traité de Paris. Il fallait qu'elles fussent chassées par les efforts réunis de la France, de la Belgique et des frontières rhénanes, des camps qu'une surveillance menaçante contre la France avait tracés dans les anciens électorats écclé?»

siastiques. Une telle invasion ^ commandée par Napoléon pendant l'absence de leurs généraux en chef et l'éloignement des Russes et des Autrichiens, établissait, au moins pour le moment, l'occupation de la France, et entraînait la foule de ceux qui, répugnant à se rallier au danger, s'empressent de se rallier au succès. Napoléon se trompa en différant ; il agit contre l'opinion du plus grand nombre : il donna du temps à ses ennemis du dedans et du dehors. H remit au mois de mai la décision d'un plan de cam« pagne dont le choix était tout fait s'il l'eût conçu à Bruxelles, où il redevenait purement et redoutablement défensif , derrière la barrière du Rhin. Et qui ' sait si la conquête de la Belgique par Napoléon n'aurait pas servi les ressentimens de la cour de Vienne contre l'ascendant que le roi de Prusse , son ancien ennemi , s'attribuait au sein de sa capitale , en sa qualité d'un nouveau dominateur de l'Europe?

Dans la nuit du ao au 2 1 , arrivèrent les grenadiers de l'île d'Elbe. Les généraux Bertrand, Drouot, Cambronne, représentaient aux Tuileries les trophées d'un triomphe qui n'avait pas coûté une seule goutte de sang, qui avait duré vingt jours et dont Paris

était le repos et le terme ! Ce triomphe était tout

populaire : aussi Napoléon, entouré de son ancienne cour, et surtout des hommes qui n'avaient presque pas quittté le palais depuis son départ, disait hautement : a Ce sont les gens désintéressés qui mont amené à Paris; ce sont les sous-lieutenans et les soldats qui ont toutjait: c^est au peuple et à Varmée que je dois tout, x)

DE IVAPOLliON. igy

Le a I , l'Empereur passa en revue toute Farinée de Paris que commandait le duc de Berri.

c< Soldats! dit- il, je suis venu avec six cents homa mes en France , paiice que je comptais sur l'amour ce du peuple et sur le souvenir des vieux soldats. Je a n'ai pas été trompé dans mon attente. (Soldats! je « vous en remercie. La gloire de ce que nous te venons de faire est toute au peuple et à vous. La « mienne se réduit à vous avoir connus et appré- « ciés »

Au moment où le général Cambronne et les officiers du bataillon de l'île d'Elbe parurent avec. les anciennes aigles de la garde , il reprit la parole et dit :

« Soldats ! voilà les officiers du bataillon qui m'a fc accompagné dans mon malheur : ils sont tous mes ce amis ; ils étaient chers à mon cœur. Toutes les fois « que je les voyais, ils mereprésentaientlesdifférens ce régimens de l'armée. Dans ces six cents braves , il fc y a des hommes de tous les régimens ; tous me c< rappelaient ces grandes journées dont le souvenir ce m'est si cher : car tous sont couverts d'honorables ce cicatrices reçues à ces batailles mémorables. En les ce aimant, c'est vous tous, soldats de l'armée francc çaise , que j'aimais. Ils vous rapportent ces aigles; c< qu'elles vous servent de ralliement : en les donnant a à la garde, je les donne à toute l'armée. La trahi- «c son et des circonstances malheureuses les avaient ce couvertes d'un voile funèbre ; mais, grâce au peuple « français et à vous, elles reparaissent resplendissance tes de toute leur gloire. Jurez qu'elles se trouveor ront toujours et partout où l'intérêt de la patrie les «c appellera ; que les traîtres et ceux qui voudraient

igS HISTOIRE

a envahir notre territoire n'en puissent jamais sôui< tenir les regards! p

Le Roi et sa famille avaient quitté Lille pour se rendre à Gand. Le duc de Bourj3on, après avoir inutilemeut cherché à soulever la Vendée , était parti le premier; le aa, à deux heures du matin ^ il s'était embarqué au pont de Ce , sur là Loire. Il ne restait plus en France que le duc et la duchesse d'Angoulème. La princesse se trouvait à Bordeaux, et le prince à Toulouse. Madame, animée d'un courage viril, essaya de défendre la première de ces cités, et fut réduite enfin à se retirer sur un vaisseau anglais. De son côté , le duc d'Angoulême voulait entraîner le Midi, à la tête de douze mille hommes de ligne ou de gardes nationales. La guerre civile régnait en Provence et en Languedoc. Le prince avait demandé des secours aux Sardes et aux Suisses. Il marchait avec deux corps d'armée : l'un sous ses ordres , l'autre sous ceux du général Ernouf. Après son entrée à Valence , le prince occupa Sisteron , Gap , et se disposait à se porter sur Grenoble et sur Lyon. Mais c'était le 3 mars , et non le 3 avril , qu'il eût fallu être en arme sur la route de Grenoble. Bientôt le prince se vit, par les mouvemens rapides des troupes impériales , renfermé entre la Drôme , le Rhône , la Durance et les montagnes. Il pouvait se sauver seul; il préféra justifier la fidélité du petit nombre de braves qui l'avaient suivi , et capituler. A son lever , 3'Empereur reçut du duc de Bassano la dépêche télégraphique qui transmettait cette importante nouvelle, et décida que la capitulation serait exécutée : cette loyale conduite ne devait pas être imitée par

DE NAPOLEÔÀ 199

Ses ehiiéntis. Dâm l'après-midi ^ (}uélqaes opjiositicnia se manifestèrent autour de Napoléon. Sd mise hors de la loi semblait lui commander de ne pas se dessai* sir d'un otage aussi précieux. Le soir , le duc de Bassano lui remit une seconde dépêche télégraphique annonçant que, d'après le refus delà ratification par le général Grouchy, la capitulation n'existait plus* Napoléon demanda à son ministre si l'ordre d'accor* der la capitulation était parti : le duc répondit afBr* mâtivement. Napoléon voulut savoir encore si , avant d^expédier cet ordre , le ministre avait reçu la seconde dépêche 2 la réponse fut également affirmative. Napoléon approuva son ministre , et fit écrire au général Grouchy :

<c L'ordonnance du roi en date du 6 mars , et la «déclaration signée le i3 à Vienne par ses minis- « très, pourraient m'autoriser à traiter le duc d'An- « gouléme comme cette ordonnance et cette décla- <c ration voulaient qu'on me traitât, moi et ma « famille. Mais, constant dans les dispositions qui a m'avaient porté à ordonner que les membres de <K la famille des Bourbons pussent sortir librement de « France, mon intention est que vous donniez des ce ordres pour que le duc d'Angouléme soit conduit ce à Cette , où il sera embarqué , et que vous veilliez <r à sa sûreté et à écarter de sa personne tout mau- « vais traitement. » Cet ordre reçut son exécution le le 9 avril : le prince mit à -la voile le 16 pour l'Espagne. Le lendemain, le général Grouchy fut nommé maréchal de l'empire. Par sa marche rapide , Grouchy a détruit la guerre civile dans le Midi , comme le général Lamarque dans l'Ouest; et bientôt il aura l'im-

aOO HISTOIRE .

m''.nse honneur d'être chargé du salut de rarmée, grâce à cette fatale dignité de maréchal qu'il a gagnée sur tant de champs de bataille j et qull doit perdre quand Napoléon perdra Tempii^.

Enfin y la France tout entière voit flotter le dra* peau impérial : chaque jour apporte à Napoléon la nouvelle des progrès que sa cause a faits parmi les habitans et les chefs de Tarmée. Les adresses des corps , les proclamations des généraux se succèdent sans interruption ; mais Napoléon dut s'indigner en lisant celle du maréchal Augei*eau, gouverneur delà i4^ division. « Soldats ! disait-il, vous l'avez entendu: tf le cri de vos frères d'armes a retenti jusqu'à nous : tf il a fait tressaillir nos cœurs. L'Empereur est dans « sa capitale.' Ce nom, si long*temps le gage de la « victoire, a suffi pour dissiper devant lui tous ses ce ennemis. Un moment la fortune lui fut infidèle. <c Séduit par la plus noble illusion (le bonheur de la « patrie) , il crut devoir faire à la France le sacrifice « de sa gloire et de sa couronne. Égares nous mêmes (c par tant de magnanimité^ nous fîmes alors serment « de défendre d'autres droits que les siens. Ses droits «f sont impérissables! il les réclame aujourd'hui : c< jamais ils ne furent plus sacrés pour nous. Soldats ! « dans son absence vos regards cherchaient en vain c< sur vos drapeaux blancs quelques souvenirs hono- « râbles. Jetez les yeux sur l'Empereur : à ses côtés «brillent d'un nouvel éclat ses aigles immortelles; « rallions-nous sous leurs ailes. Oui , elles seules conte duisent à l'honneur.et à la victoire. Arborons donc « les couleurs delà nation.

« Caen/22 mars. »

Onze mois avant ^ le maréchahAugereaù avait dit à ses troupes : ...... Jurons fidélité à Louis XVni, et

« arborons les couleurs vraiment françaises.» Il leur avait dit aussi que Napoléon n'aidait pas su mourir en soldat; et il osait se ranger avec elles sous ses aigles , après avoir été flétri à leurs yeux par les proclamations vengeresses du golfe Juan !

Le 26 mars , l'Empereur reçut en audience solennelle les adresses des cours judiciaires, de ses ministres et de son Conseil d'Etat; elles étaient toutes patriotiques et annonçaient assez à Napoléon qu'une grande révolution s'était opérée , pendant l'espace qu'ils noïï\ïï\2LÏeïïtVinterrègrie, dans les esprits de ses anciens serviteurs. Le Conseil d'État surtout s'exprimait avec la plus noble indépendance ; voici le début de son éloquente adresse :

ce Le Conseil d'État, en reprenant ses fonctions, « croit devoir faire connaître les principes qui sont ce la règle de ses opinions et de sa conduite. La souc< veraineté réside dans le peuple; il est la seule ce source légitime du pouvoir... » Après avoir ainsi proclamé le dogme fondamental de la démocratie, dogme que Napoléon avait reconnu lui-même en soumettant sa nomination à l'approbation du peuple; après avoir parcouru les phases de la révolution , du consulat, de l'empire, le Conseil d'État démontrait que l'abdication de Napoléon, non consacrée par le vœu de la nation, ne pouvait détruire le contrat formé entre elle et l'Empereur , et que Napoléon n'était pas libre de sacrifier l^s droits de son fils. Passant ensuite à l'établissement du gouvernement royal , il dit que la constitution , décrétée par

lOS HlâTOIRB

le Sénat et non acceptée par le Roi, n'avaii pas été soumise à racception du peuple; que le Roi aco&rda volontairement i et par le libre exercice dé son autorité royale y une Charte constitutionnelle appelée Ordon-' tiance de réformation; que cette Charte n'eut d'aubne sanction que sa lecture en présence d'une nouvelle Chambre de députés qui ne l'accepta point , n'avait aucun caractère pour la recevoir, et dont les deux cinquièmes n'avaient plus le caractère de représentation ; que la présence des armées ennemies avait imprimé un caractère de violence à la publication de ces actes... k L'Empereur, ajoutait le ^Conseil a d'État , est appelé h garantir de noweau par des « institutions (et il en a pris l'engagement dans ses ce proclamations à la nation et à l'armée ) tous les ce principes libéraux , la liberté individuelle et l'égaa lité des droits, la liberté de la presse et l'abolition (c de la censure , la liberté des cultes , le vote des « contributions et des lois par les représentans de la c( nation légalement élus, le maintien des propriétés d nationales de toute origine, l'indépendance et tf l'inamovibilité des tribunaux , la responsabilité ce des ministres et de tous les agens du pouvoir; (c pour mieux consacrer les droits et les obligations <c du peuple et du monarque, les institutions natio- « nales doivent être revues dans une grande assem- « blée des représentans , déjà annoncée par l'Ëm- « pereur.... »

Sans doute cette adresse, résultant d'une discussion approfondie , ne semblait plus émaner de l'ancien Conseil d'État de l'empire; mais ce corps était le setil

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qui eut conservé là liberté des opinions sûr les ma* tières politiques ; et bien qu'à cette époque sa composition n'eût pas éprouvé de changement , il ren* fermait parmi ses membres beaucoup d'hommes qui saisissaient avec joie une grande occasion de rentrer dans un ordre constitutionnel. L'empereur répondit :

« Les princes sont les premiers citoyens de l'État : a leur autorité est plus ou moins étendue , selon Viri* « térêt des nations quils gouvernent. La souveraineté ic elle-même n'est héréditaire que parce que l'intérêt « des peuples l'exige. Hors de ces principes, je ne « connais pas de légitimité. J'ai renoncé aux idées « du grand Empire dont, depuis quinze ans, je « n'avais encore que posé les bases. Désormais le (X bonheur et la consolidation de l'Empire français a seront l'objet de toutes mes pensées... >> C'était parler en monarque, et non en réformateur, comme le demandait le Conseil. On désirait une autre Consti^ tution : Napoléon préparait un Acte additionnel aux Constitutions de l'Empire !

L'Ouest, que l'on n'avait pu soulever, le Midi,, soumis si rapidement, rendaient à l'heureux Napoléon la France disposée à rentrer avec enthousiasme , encore au nom de la liberté et de l'indépendance nationale, dans la carrière des armes : mais pour se donner tout entière , elle attendait le manifeste de sa régétiération politique de la même bouche qui au golfe Juan avait proclamé sa délivrance; elle l'attendait de celui qui venait de la mettre en péril, et qu'elle , voulait sauver comme elle-même. Par une fatalité , ou plutôt par un aveuglement inconceva-

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ble f au lieu de la proclamation solennelle des garanties complètes qui étaient dues à la nation , Napoléon s'obstina à publier , malgré les plus notables oppositions , malgré les vives résistances de ses anciens serviteurs et de ses plus fidèles ministres, TActe

ADDITIONJ^EL AUX CONSTITUTIONS DE l'EmPÏRE. Cette

promulgation frappa de stupeur la capitale le 22 avril, et apprit à la France que le retour de Fîle d'Elbe lui ramenait Napoléon tout entier, et non un empereur converti a la liberté par ces méditations profondes qui inspirent de grandes résolutions à un grand caractère. Le soulèvement général de l'opinion , si cruellement désabusée par un acte supplémentaire qui supposait le n^aintien des institutions du pouvoir absolu , fut mortel pour Napoléon. Les véritables amis de la liberté légale avaient salué avec transport le dictateur de la patrie en danger; ils jugèrent qu'ils étaient trompés : ils se retirèrent malheureux et mécoiitens. Dès ce jour il n y eut plus à opposer à la crise terrible dont l'Europe menaçait la France, qu'une armée tout impériale et une nation toute silencieuse.

Cependant, le 2 5 mars, les quatre grandes puissances avaient pris , dans un traité , l'engagement de ne déposer les armes qu'après avoir forcé Bonaparte à se désister de ses projets, et l'avoir mis hors d'état de troubler à l'avenir la paix de l'Europe. De son côté, le 29 du même mois, Napoléon avait, sur le rapport du duc d'Otrante, renvoyé l'examen de la déclaration de Vienne à une commission composée des présidens de son Conseil d'État : il en était résulté une réfutation , qui , par l'énergie du style , le

DE NAPOLEON. aoS

rapprochement des faits , la vigueur des raisonnemens et les principes qu'elle contenait , ne laissa pas long-temps méconnaître son auteur ; Napoléon répondait lui-même à l'Europe. Cette pièce, d'une très haute importance, restera comme une des plus habiles et éloquentes qui soient sorties de la plume d'un homme d'État , et comme un des documens les plus curieux de l'histoire de Napoléon ; elle contrastera singulièrement avec le manifeste furibond que le congrès lança de nouveau le i a mai contre l'ennemi commun. Malgré l'échange de ces hostilités écrites , Napoléon crut pouvoir reprendre des relatations , soit avec la Russie , soit avec l'Autriche. Un traité secret entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, pour défendre la Saxe du démembrement dont la Russie et la Prusse la menaçaient, avait été oublié dans le cabinet du ministre des affaires étrangères au départ de la cour. A l'arrivée de Napoléon à Paris, les ministres d'Autriche et de Russie étaient encore dans la capitale. Napoléon pensa que la communication de ce traité secret au ministre de Russie détacherait cette puissance des intérêts de la Maison de Bourbon, et jetterait la discorde dans le congrès de Vienne. En conséquence , on montra ce traité à M. .de Boudiskim : d'autres démarches furent faites auprès de l'empereur Alexandre , et quelques ouvertures au cabinet de Londres. Après ces tentatives préliminaires dont aucune n'atteignit son but , Napoléon avait pensé devoir répondre aussi par une déclaration à celle du congrès de Vienne ; et , le 4 avril , il écrivit aux princes de l'Europe. Sa lettre était ainsi conçue :

ccMoNSIBUR HON FrÉAE^

ic Vous aurez appris dans le cours du mois deiw «( nier mon retour sur les côtes de France , mon « entrée à Paris et le départ de la famille des Bouiv K bons. La véritable nature de ces événemens doit « être maintenant connue de Votre Majesté; ils sont % fc Touvrage d'une irrésistible puissance , l'ouvrage et « la volonté unanime d'une grande nation qui con<» K nait ses devoirs et ses droits. L'attente qui m'avait « décidée au plus grand des sacrifices avait été « trompée. Je suis venu , et du point où j'ai touché « le rivage, l'amour de mes peuples m'a porté juste qu'au sein de ma capitale. Le premier besoin de « mon cœur est de payer tant d'affecti(Mi par une « honorable tranquiUité. Le rétablissement du trône « impérial étant nécessaire au bonheur des Français, a ma plus douce pensée est de le rendre en même « temps utile à l'affermissement du repos de l'Europe. « Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux « des diverses nations. Les vicissitudes du sort ont a assers fait succéder de grands revers à de grands « succès. Une plus belle arène est aujourd'hui ou- « verte aux souverains , et je suis le premier à y des- « cendre. Après avoir présenté au monde le spectacc cle <Je grands combats , il sera plus doux de ne « connaître désormais d'autre rivalité que celle des « avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte c< sainte de la félicité des peuples. La France se plaît « à proclamer avec franchise ce noble but de tous « ses vœux. Jalouse de son indépendance , le prÎH*

JOE ITAMCiiON. ÛO^

ic cipe invariable de sa politique sera le rêspmt le « jdus absolu poupr indépendance des autres nattons* a Si tels sont, comme j'en ai l'heureuse con* ce fiance \ les sentimens personnels de Votre Majesté , « le calme général est assuré pour long-temps , et la a la justice , assise aiUE confins des États , Suffit seule « pour eh garder les frontières. »

Cette lettre de Napoléon, jurant à la face du monde le respect le plus absolu pour l'indépendance des autres nations, contrariait trop fortement les plans formés contre cette indépendance par les généraux alliés, alors occupés du projet de se partager l'Eu* rope comme une proie. Aussi ne fut-elle point aceueiUie des cabinets étrangers, qui se craignant mutuellement , avaient fermé toutes les avenues à des communications avec le gouvernement français. Malgré ce rigoureux interdit , Napoléon , à qui la confiance souriait comme une expression de sa volonté, renouvela ses démarches auprès delà cour de Vienne; il fit même sonder le prince de Talleyrand, son ancien ministre, alors plénipotentiaire du rôl de France au congrès : cette lettre, ces démarches datées de Bruxelles , ne fussent pas restées sans réponse.

Persuadé que le glaive devait mettre un poids immense dans la balance de ses destinées, et qu'une victoire éclatante pouvait seule faire de sa nouvelle adoption par les Français un titre tout-puissant aux yeux de l'Europe, Napoléon ne négligeait aucun moyen pour assurer le suctès de sa cause. Éclairé par l'expérience, il s'attachait à acquérir de la popularité j levier d'une force incalculable dans des posi-

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lions semblables à la sienne. C'est ainsi qn'ilparcourut seul les rangs de la garde nationale , malgré les craintes qu'on avait cherché à lui inspirer , et cette confiance excita un enthousiasme universel : en même temps il cimentait habilement l'alliance des citoyens avec la garde impériale, par un banquet de quinze cents couverts que ses vieux soldats donnèrent au Champs-de-Mars à la garde nationale. Cependant sept armées se formaient sous les noms d'armée du Nord, de la Moselle, du Bhin , du Jura, des Alpes , des Pyrénées; l'armée de réserve se réunissait à Paris et à Laon. Cent cinquante batteries étaient dressées ; on allait placer trois cents bouches à feu sur les hauteurs de Paris; les corps francs et les partisans s'organisaient ; la levée en masse des sept départemens frontières du Nord et de l'Est se préparait. Toutes les villes étaient fortifiées jusque dans le centre de la France ; tous les défilés gardés , tous les passages retranchés : les redoutes, les ouvrages de campagne, s'élevaient partout où il y avait un obstacle à défendre, une issue à fermer , une route à protéger. La France était disposée comme une citadelle à soutenir l'assaut de l'Europe.

Napoléon possédait au plus haut degré la magie miUtaire sur le soldat français ; il avait rendu aux régimens ces beaux surnoms êi invincible y de terrible^ di incomparable , d^un contre dix. Aussi, de quatrevingt mille homtoes , l'armée se trouva portée àr deux cent mille. Dix mille soldats d'élite entrèrent dans les rangs de la vieille garde; les braves marins immoi^ talisés à Lutzen et à Bautzen composèrent un corps de dix-huit mille hommes. La grosse cavalerie fut

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remontée par dix mille chevaux de la gendarmerie ; trente mille officiers , sous-offîciers et soldats en réforme ou en retraite s'offrirent pour les garnisons des places fortes..£nfin j la garde nationale de France, réorganisée en trois cent trente bataillons , présentait une masse de deux millions deux cent cinquante mille hommes; et quinze cents compagnies de chasseurs et de grenadiers de cette garde, formant cent quatre-vingt mille hommes, furent mis à la disposition du ministre de la guerre. Cependant les ouvriers de Paris fabriquèrent quinze cents fusils, et ensuite trois mille par jour : on eut bientôt pris toutes les mesures nécessaires pouf assurer l'habillement des troupes : au i^^ juin, quarante^ix mille chevaux étaient en ligne ou dans les dépôts; l'artillerie en comptait en outre dix-huit mille ; la trésorerie payait comptant toutes ces fournitures; la solde des troupes était alignée sans que le paiement des rentes et des pensions ni aucun service public n'éprouvassent de retard : le génie et l'infatigable activité de Napoléon enfantaient toutes ces ressources comme par enchantement ; à la vérité l'élan national le secondait partout- Si Napoléon n'avait voulu être que le dictateur de la France en péril , la liberté serait sortie triomphante de toutes ses ruines; je n'en veux pour preuve que ce qui se passait dans l'Est de la France, dans les provinces de montagnes , dont la nature sauvage est en rapport avec les sentimens austères du patriotisme : leurs habitans firent éclater de nouveau l'enthousiasme et les efforts qui les avaient illustrés pour la cause de la liberté. Il y eut dans les Thermopyles des IV. i4

ftto AidtôiàE

Vosges et dii Jura beaueonp d'etemples de détôtlëiiiens antiques ; en Alsace, en Franche-Comté , beaucoup de femmes, beaucoup de mères , dignes de Rome et de Sparte, excitaient leurs maiid et leurs enfans à prendre les armes. Napoléon avait au fond du cœur la persuasion de la nécessité de son alliance intime avec la hation , et il ne fdlait peut-être qu'une conviction forte et une voix courageuse pour le déterminer à suivre son impulsion secrète. Mais , environné de conseils timides^ n'ayant autour de lui aucun homme vraiiperit populaire, nourrissant d'ailleurs d'anciennes et profondes préventions contré la forcfe entraînante des mass^ , il n'osa point adopter le parti que sa raison jugeait indispensable comme le seul moyen de salut. Il eut peur du peuple , il s'inquiéta pour sa couronne impériale, quand, le 12 mai, il entendit le langage austère des fédérés des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau; et leurs acclamations à son passage dans leurs rangs ne dissipèrent pas ses craintes : voilà comment une armée qu'il aurait pu composer au sein de la capitale avec les robustes enfans du travail, presque tous éprouvés dans les immortelles campagnes de la république, ne devint entre ses mains qu'un secours faible et borné.

L'agitation des clubs qu'il avait fait rouvrira Paris, et que Fouché , tout en faisant semblant de les protéger , craignait comme un apostat tremble au souvenir de la religion qu'il a quittée, vint fortifier encore cette disposition de l'Empereur, qui eut des conséquentes funestes. En effet, les fédérations bretonne, bourguignonne, lyonnaise, àngenive, alsacienne , se formèrent vainement sous les plus rigou-

DE IXÂ^OtiOV. SU

reux âermeiiSy au bruit des ehantg populaire^; elles ue trouvèrent pas leurs places dans le grand système de la défense générale^ dont la nation ainsi fédérée eût été l'arme invincible. Inquiet de l'aspect, de l'ardeur de ces fédérations, auxquelles ressemblaient toutes les autres insurrections volontaires des campagnes y Napoléon parut également redouter , en les acceptant, de voir renaître cette force morale qui, après avoir fait lever tout un peuple sous le drapeau d'un chef pour défendre son indépendance contre l'étranger, le tient encore debout après la victoire , pour défendre aussi contre ce même chef les libertés de la patrie. U jugea les fédérés ; et ne voulant pas en faire des citoyens , il en fit des mécontens. San)s doute Napoléon était bien grand à la tête de la glorieuse armée qui vint ressusciter sous ses aigles; mais la France entière se levant contre l'Europe entière sous un pareil dictateur , était plus grande encore. Napoléon et l'armée pouvaient succomber dans la lutte avec l'Europe; Napoléon et la France étaient invincibles.

Le i6 avril, cent coups de canon annoncèrent à la capitale que le drapeau tricolore flottait à Mai*seille, Antibes et Draguignan. Le maréchal Masséna, gouverneur de cette division militaire , avait eu son gouvernement envahi le premier par Napoléon, et ce fut le dernier qui reconnut l'autorité de l'Empereur. Le la avril, le maréchal rendait compte des retards que la présence du duc d'Angouléme avait apportés à la soumission de Toulon et de Marseille. Toulon , que le prince voulait- mettre en dépôt entre les mains des Anglais, n'avait arboré que le ii les couleurs natio-

a t a HISTOIRE

nales« Pour contrepoids à cette heureuse nouvelle, on apprit par des lettres interceptées , que le duc de Wellington avait quitte Vienne le a 5 mars; que le roi de Prusse retournait le 3o à Berlin ; que les empereurs d'Autriche et de Russie partaient le i ^^ avril pour le quartier-général de Francfort. Tandis que tout se préparait à la guerre au-delà du Rhin et en France y lltalie aussi était devenue le théâtre d'un grand événement , qui, en dérangeant les vues de Napoléon , donna tout à coup à la coalition un avantage inespéré. Joachim Murât , qui avait trahi Napoléon en 1 8 1 4 9 qui > en récompense de cette trahison , avait conservé sa couronne , qui était au moment d'être reconnu par l'Angleterre elle-même j conune Tavait été Bernadotte; Joachim, cédant à une sorte de remords de vanité , venait de se décider à aflFronter seul l'Europe en armes , et à lever l'étendard de l'invasion contre l'Autriche , quoique Napoléon n'eût cessé de lui prescrire de ne pas agir avant d'avoir reçu ses ordres. Au lieu d'attendre le signal de Napoléon pour marcher , et ne pas tromper une seconde fois sa confiance par une tentative qui les perdait tous deux, Murât court attaquer les Autrichiens à la tête de cinquante mille Napolitains, et entre dans Florence le 6 avril. Les Autrichiens , surpris , sont obligés de se replier depuis Césenne jusqu'aux rives du Po; mais les généraux Blanchi et Neipperg combinent leurs mouvemens , prennent à leur tour l'offensive, chassent bientôt devant eux les bandes napolitaines , et , le 2 et le 3 mai , leur font essuyer une déroute complète, dans la Marche d'Ancône, à Tolentino et ^ Macerata.

DE NAPOuioir. ai3

Cependant Napoléon , ayant appris la téméraire levée de boucliers de son beau-frère, lui avait «nvoyé un offîcier-général très«-habile pour régler les opérations de son armée; mais il n'était déjà plus temps quand le général Belliard arriva. Un mois avait suffî pour détruire l'armée de Joachim et pour le détrônen Vainement sa bouillante valeur , encore excitée par son propre désespoir, l'avait vingt fois précipité seul au milieu des rangs ennemis pour y chercher la mort. Hélas! il était invulnérable, et il put s'écrier aussi : La mort ne veut pas de moi! « Je n'ai pu mourir, Madame! 39 dit-il à la reine, en revenant à Naples le i8 : son trône avait disparu» Le 19 il nomma des plénipotentiaires pour traiter avec le vainqueur, afin de faire cesser la trop inutile effusion de sang. Il combla de largesses ceux qui lui avaient été attachés. Le ao, il s'embarqua à Miliscola pour l'île d'Ischia, et voulut entrer à Gaëte; il avait eu le projet de s'enfermer dans cette ville, mais elle était gardée par des vaisseaux anglais. Le ai , il se jeta dans un bâtiment de commerce, qui fit voile pour la Provence , où il débarqua le a8 , sur la même plage qni avait reçu le souverain de l'île d'Elbe. La reine Caroline, restée seule , se montra la digne sœur de Napoléon : elle déploya un courage égal à une adversité qu'elle avait vainement prédite. Cette princesse, qui méritait un meilleur sort, stipula avec les Anglais son départ de Naples et le transport de toute sa famille, sur un vaisseau britannique, dans le port de Trieste.

Ce funeste épisode de la catastrophe qui attendait Napoléon lui enleva l'appui de l'Italie , dont l'immobilité silencieuse , soutenue par l'attitude menaçante

Sil4 HUTOUE

du i^onarque le plus guerrier de l'Europe après loi, formait une alliance secrète avec sa fortune, I^es auspices furent malheureux. La présomptueuse ineptie df 8 conseillers de l'infortuné Joachim abusa de h jactance du caraclère de ce prince, causa sa pote, celle de Tltalie ; Qt bien que T Autriche fut éloignée du champ de bataille où la destinée de Napoléon allait être décidée , l'inTasion de Murât contribua puissamment à sa raine*

Aussitôt débarqué 9 Joachim envoya un courrier au duc d'Otrante , qu'il chargeait d'informer Napoléon de son arrivée , et de lui offrir son bras. Pour toute réponse. Napoléon demanda à son ministre quel traité de paix avftit été conclu entre la France et Naples depuis i8i4* Napoléon, qui eût encore pardonné à Mural s'il s'était présenté lui-même , se méfia de l'intermédiaire , avec d'autant plus de raison qu'il venait de surprendre Fouché dans une intrigue avec M. de Metternich.

Napoléon se serait vengé noblement de i8i4 en faisant combattre Murât avec lui, pour l'aider à. reconquérir sur l'étranger le trône de France ; mais ni Vmx ni l'autre ne devaient mourir sous les aigles françaises. Depuis le moment où Joachim malheureux a remis le pied sur le sol de la France , son nom est devenu sacré pour elle; et notre histoire, à laquelle il appartient par tant de hauts faits , ponserve à jamais le droit d'appeler à la postérité du jugement qui viola envers ce prince le caractère inviolable de la royauté, comme il est de son devoir d'ajouter que Murât succomba en héros.

Cependant un nouveau manifeste ^ publié à Vienne

)e lâ m^iy manifeste 4^ l'autocpalie fiitui^e cl^ rois sur les lib^tés europée^Qes, ^nnoiice Tgraga qui approche de la France. Les al)iés avaient déj^. pourvu à tou$ les moyens d'attaque; leurs gr^^nds et petits vassaux étaient averti^ ; ils faisaient la presse de TEur rope. Depuis lei» Espagnols et les T^rtares^ déjà dresr ses à Tinvasion par Wellington et Alexandre , jusr qu'auic Napolitains dressés à la retraite par ])f eipp^rg et qui figurèrent , pour mémoire , si|r l'étfitrgéqéi^al des armées coalisées , tpfit se |:rquvait sous )^§ f^rnies: le Feudez*vous étaif: encore Paris I pt le mo| d'ordre» Mort ▲ ]$[APpL£oir!

^ï^iipoléon ouvrit, le i*' juin, le jChamp-deT^Efii : cette fête politique et religieuse rappelait au^ icitpyens le seraient de la première fédérs^tiQii | C^ rapprodiemept n'échappa k perspiuip ; l'apipur de 1^ liberté vivait dans tous les cû&ufs , mai^ il n'éclata pas ayec de$ transports fréquens et spontanés, comme eu 1790 9 k cette époque de jeunesse et d'enthousiasme, où toutes les imaginations, enflammées d'espérances par les magnifiques pnomesises du présent, s'élançaient vers J'avenir prochain d'un feopheur inconnu jusqu'à? lors aux naticms. Napoléon , sou g^ie , sa gloire , sa présence, et les merveillei^ qu'on en attendait, ne pouvait manquer d'exercer encore un ascendant n^girr que sur les Français.Duliautdesont:rpne,é}evé devant la façade de TÉcolerMilitaire, l'Empereur, «irépcmse à l'orateur des c<H*ps électoraux, fit ^:)tendre un dis* cours qui était une reconnaissance éclatante de la souy^raiueté nationale , et daiis lequd on remarqua les passages suivans :

«c Empereur, consul , soldat , je tiens to^t du peu*

ai6 HISTOIRE

a pie; dans la prospérité , dans l'adversité , sur le (c champ de bataille y au conseil j sur le trône , dans et l'exil , la France a été l'objet imique et constant de « mes pensées et de mes actions. Comme le roi d'Ace thènesy je me suis sacrifié pour mon peuple, dans tt l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de « conserver à la France son intégrité naturelle, ses

f( honneurs et ses droits Les vœux de la nation

« m'ont ramené sur ce trône qui m'est cher , parce « qu'il est le palladium de l'indépendance , de Fhona neur et des droits du peuple... Lorsque nous aurons « repoussé une injuste agression, une loi solenneUe « réunira les différentes dispositions de nos consti- « tutions aujourd'hui éparses... »

Après ce discours, prononcé d'une voix ferme, aux applaudissemens unanimes des spectateurs , l'orateur des corps électoraux proclama le résultat général des scrutins ouverts dans toute la France pour l'acceptation de l'Acte constitutionnel. Alors Napoléon , descendant les degrés de son trône , se rendit à un autel immense que l'on avait construit au milieu du Champ-de-Mars , et là, de même que Louis XVI en 1 790 , il prêta sur l'Évangile son serment de fidélité à la nouvelle constitution. Ainsi soumis à un engagement sacré, l'Empereur reçut à son tour le serment du peuple par la députation électorale ; celui des armées , par les ministres de la guerre et de la marine; celui des gardes nationales , par le ministre de l'intérieur; et enfin il distribua lui-même des aigles à la garde nationale de Paris et à la garde impériale. « Jurez de les défendre. » leur dit-il ; elles répondirent : « Nous le jurons. » Le cri de vwe V Empereur! reten-

DE ]Vapol:éoiv. 217

tit tout à coup dans l'assemblée et dans le Chàmpde-Mars, et fut au loin répété par la foule. Les trou-

pes défilèrent devant Napoléon. Leshabîtans de Paris ne pouvaient se rassasier de voir ces bataillons sacrés de la vieille et de la jeune garde , où la croix d'honneiir désignait à la reconnaissance publique des rangs e«itiers de soldats. On se pressait autour d'eux; on les saluait y on les admirait. Ces derniers gardes dé Napoléon emportaient avec eux tous les souvenirs de la gloire militaire , de la liberté et de l'empire. Leur attitude 7 toujours héroïque, était pourtant silencieuse : ils avaient l'air de savoir tous qu'ils marchaient à un sacrifice qui ne devait ni sauver l'iempire, ni conquérir la liberté. Les citoyens, partagés entre ces deux opinions, se séparaient en se disant : « Nous ne les resserrons plus ! » Mais il existait au fond des cœurs des dispositions qui détruisaient une partie de l'impression que l'Empereur attendait du jour de sa nouvelle alliance avec le peuple. Un grand nombre de personnes avaient pensé que Napoléon proclamerait son fils au Champ^le-Mai et déclarerait vouloir se retirer en signant la paix, afin d'épargner la guerre à la France. Il reçut des lettres ou Ion agitait cette question avec force, et en l'engageant vivement à s'immoler de nouveau pour le pays. Cette opinion l'inquiéta beaucoup dans le moment, et lui laissa de tristes pressentimens , en lui prou* vaut que la France, quoique toujours capable de généreux efforts pour se soustraire avec lui à l'orage qui grondait de toutes parts, était surtout avide de repos. Une autre opinion non moins importune se présentait sans cesse à son esprit : l'Acte additionnel

ai8 HISTOUE

g'était élevé comme un ennemi entre la France et hû. Les témoins de la cérémonie du Ghamp-de-Mai , les électeurs surtout^ avaient cru à leur tour que Napoléon profiterait de l'occasion pour rendre cette fête des citoyens et des soldats plus patriotique encore ^ en donnant des garanties réparatrices du passé et protectrices de Tavenir. Napoléon fut averti de cette pensée des électeurs , et il conçut l'idée de traiter l'importante affaire du rétablissement de nos libertés dans une grande fête de famille^ dont il ordonna la pompe pour le 4 7 ^u sein même de son palais. Il vou< lait aussi remettre de sa main aux électeurs les aigles de leurs départemens, et celles des régimens aux députations de l'armée; en conséquence , dis: miUe pe^ sonnes furent réunies dans les vastes galeries du Louvre, dont un côté était occupé par les députations de l'armée, et l'autre par les représentans et les électeurs de l'empire. Si Napoléon eût entendu le vœu de tant de citoyens et de soldats , il aurait conçu dès-lors tous ses périls; il aurait su qu'il n'eût pas été absous de sa dictature impériale par la victoire dleméme.

L'Empereur, le 7 juin , à l'ouverture des Chambres, prononça un discours remarquable parce début , qui contenait une abjuration des maximes du pouvoir absolu , bien étonnant dans la bouphe d'un souverain accoutumé à vpir tout céder à sa seule volonté.

ic Depuis trois mois, les circonstances et la con* tf fiance du peuple m'ont revêtu d'un pouvoir illimité. a ^aujourd'hui s'accomplit le désir le plus pressant de (c mon cœur. Je vieits coMiiEisrcEH la vlojxabc^se 'c GOïTSTrnjTioKHEiLE : les hommes sant trop impui&-

^ sapas pour assurer l'avenir; les iastitutioas seules « fixj^it les destinées des nations. »

Quelques jours après , la' Chambre des Pairs et la Chambre des Keprésentans ayant été admises à apporter leurs adresses au pied du trône :

a Sire 9 dit la première, vous avez manifesté des ce principes qui sont ceux de la nation... Oui, tout je pouvoir vient du peuple. La monarchie constitutf tionnelle est nécessaire au peuple français y comme «c garantie de sa liberté et de son indépendance... Si a la fortune trompait vos efforts, des revers, Sire, « n'affaibliraient pas notre persévérance et redoubleic raient notre attachement pour vous..... » Ces paroles furent prononcées solennellement le 1 1 juin. La Chambre des Représentans s'exprima ainsi par l'or^ gane de son président :

<£ Attaquer le monarque de son choix, c'est

ic attaquer l'indépendance de la nation : elle est armée •c tout entière pour défendre cette indépendance et « repousser sans exception toute famille et tout <« prince qu^on os^^it vouloir lui imposer. Aucun te projet aiiibitifôix n'entre dans la pensée du peuple «€ français; la volonté même du prince victorieux se- <c rait impuissante pour entraîner la nation hors des

tf limite^ de sa propre défense Si tous ces effcnrts

ic devenaient inutiles , que les malheurs de la guerre «c retombent sur ceux qui l'ont provoquée!...

L'Emper^ir répondit à ces deux adresses avec une haute dignité et une fière indépendance.

Il dit aux Pairs :

<c La lutte dans laquelle nous sommes engagés est « sériei}s^; L'entraînement de la prospérité n'est p^

SSO UlSTOIftE

« le danger qui nous menace aujourd'hui. C'est sous « les fourches caudines que les étrangers veulent « nous faire passer. C'est dans les temps diffîcfles que « les grandes nations, comme les grands hommes, dé- « ploient toute l'énergie de leur caractère et devîen- « nent un objet d'admiration pour la postérité... »

Il dit aux Représentans :

ce La Constitution est notre point de ralliement; c( elle doit être notre étoile polaire dans ces momens (c d'orage. Toute discussion publique qui tendrait à « diminuer directement ou indirectement la conc< fiance qu'on doit avoir dans ses dispositions, serait « un malheur pour l'État. Nous nous trouverions (( au milieu des écueils, sans boussole et sans direc- (c tion. La crise où nous sommes engagés est forcée. tf N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pre^c< se de tous côtés par les Barbares se rendit la « risée de la postérité en s'occupant de discussions « abstraites , au moment où le bélier brisait les a portes de la ville. Dans toutes les affaires, ma marée che sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à sauce ver la patrie. Premier représentant du peuple, j'ai ee contracté l'obligation que je renouvelle, d'em- <e ployer dans des temps plus tranquilles toutes les ee prérogatives de la couronne, et le peu d'expérience ce que j'ai acquis, à vous seconder dans l'amélioration ee de nos constitutions. »

Pendant que Napoléon promettait ainsi la liberté au peuple français , et donnait à ses représentans des avis prophétiques sur le sort qui attendait la patrie si l'on ne s'unissait pas fortement pour la sauver , les quatre grandes puissances de la coalition, prêtes à

marcher y disaient-elles , au secours de la liberté en

péril et de. la légitimité abattue , se partageaient l'Europe et dépouillaient la France au mépris des droits les plu$ sacrés des nations , et en foulant aux pieds les engagemens les plus solennels* Le 9 juin y la traite, des blancs^ ou si on Taime mieux y l'adjudication des ames^ était stipulée danâ un traire définitif par tous les princes de la chrétienté. La Russie prenait le grand-duché de Varsovie ; la Prusse , pour se consoler du traité de Tilsitt y s'adjugeait la moitié du royaume de Saxe , une partie de la Pologne , de la Wesphalie , de la . Franconie, etime longueur de soixante-dix lieues de la France républicaine sur la rive gauche du ïthin. L'Autriche reprenait tout ce qu'elle avait perdu à Campo- Formio en 1797, ainsi que tout ce quelle avait abandonnée par les traités de Lunéville ^ de Presbourg et de Vienne. U n'y a que la Belgique qu'elle ne recouvre pas , parce que la promotion qui a fait un roi du stathouder de Hollande donne à ce prince , par ordre de l'Angleterre, la Belgique , le pays de Liège et le duché de Luxembourg : c'est un présent de cinq millions d'ames que la maison d'Orange reçoit de lord Castlereagh. L'électeur de Hanovre prend le titre de roi par le même droit, et ajoute à son petit royaume quelques villes catholiques qui complètent un million deux cent mille sujets allemands pour la Grande-Bretagne. I^e roi de Sardaigne, qui a vécu si long-temps dans les montagnes de son île comme l'anachorète de la royauté , réclame et obtient malgré les assurances proclamées par lord Bentinck à Gènes, la réunion de cet ancien État à son royaume

m fflSTOIM

continental, dont il est absent depuis qtiins&e ans. Ces nations y converties en dons de joyeux avènement, n'apprennent leur changement de condition que par les journaux et par les édits qui les incorporent. Les Belges , les Italiens , les Polonais , les Saxons , les Génois, se réveillent Hollandais, Autrichiens, Russes, Prussiens et Piémontais. Ainsi ces peuples que Napoléon vient de reconnaître libres et indépendans , tout à coup morcelés sous des drapeaux étrangers , sont forcés , par leurs prétendus libérateurs , de faire cause commune contre lui et contre leurs propres partis.

Cependant l'Europe est en marche. Peut-être Napoléon avait-il conservé jusqu'au mois de mai l'espoir de la paix. Toutefois, s'il put adopter ou plutôt ne pas rejeter cette illusion, du moins, dans ce court espace de temps , il avait trouvé le secret de relever l'empire, de rallier la France, de mettre sur pied quatre cent mille soldats , au lieu de quatre-vingt mille , etc. , etc. Moins de trois mois avaient suffi à l'enfantement de ces prodiges qui signaleront à jamais à l'étonnement de la postérité ce règne de cent jours. La vie d'aucun des grands hommes de l'antiquité et des temps modernes , l'histoire d'aucun peuple n'offre de terme de comparaison avec cet ensemble de créations , plus surprenantes encore que le miracle de la conquête de la France en vingt jours, par le souverain de l'île d'Elbe, à :1a tête de mille soldats.

Napoléon n'avait plus qu'un devoir à remplir envers la nation , c'était de maintenir son indépendance menacée. Deux plans de campagne se présentaient à

DE KàPOtioN. àa3

Mû esprit i l'un était , de iaisseh le^ alliés prètvdn tout V odieux de . Vaggi^ssion et s engagea dans ho^ places fortes y pénétrer sous Paris et sous Lytriy et y là, de commencer sut* ces deux bases une guerre viue et dêfensisfe. Les alliés , d'après l'époque fixée par eux pour le commencement des hostilités , ne pouvaient être arrivés que le i *** août dans le rayon de ces deu* grandes villes, dont ils auraient trouvé le système de défense complet. Le camp retranché de Paris étant gardé par cent mille hommes, Napoléon eût mancfeuvré, sous la protection de ce camp, à la tête d'une armée de cent quarante mille soldats , sur les deux rives de la Seine et de la Marne ; et quand il récapitulait toutes les victoires que ses quarante mille braves avaient remportées, l'année précédente, sur des artnées de cent et de cent cinquante mille comfoattans , il ne doutait pas de vaincre, avec des forces six fois plus grandes que celles dont il disposait en i8i4y les quatre cent cinquante mille étrangers contre lesquels il devait lutter en i8i5. Paris, défendu par Napoléon , par deux armées , par ses habitàns , parles sept lieues de lignes fortifiées de son enceinte ^ pouvait résister à un million d'assaillans. L'Empereur appliqua le même calcul à la ville de Lyon , qui, également appuyée par ses deux fleuves, protégée par une armée de vingt-cinq mille hommes et par Une population dès long^temps aguerrie à uù siège, eût encore compté sur les talens du maréchal Suchet ayant soixante mille hommes sous ses ordres : car , cette fois, ce n'était plus à Augereau, malgré sa proclamation de Caen , que Napoléon avait confié le salut de la France du côté du Midi. Ce plan , suivant

aa4 nisTOiRE

lequel Fennemi y forcé de bloquer ou d^observer près de cinquante forteresses , fut devenu trop faible contre Paris et contre Lyon , méritait sans doute la préférence, après le projet que Napoléon avait voulu exécuter dès les premiers jours de son arrivée; projet qui consistait, comme je l'ai dit, à surprendre les soldats de la coalition, non dans leurs bivouacs, mais dans leurs cantonnemens du Rbin et de la Belgique. T^a résolution d'une attaque imprévue et soudaine rejetée , Napoléon regardait le parti de rester sur la défensive comme le meilleur : mais tous les hommes appelés à avoir une opinion lui représentèrent qu'aussitôt que quelques départemens seraient envahis, le découragement se mettrait partout, et et que la Chambre des Représentans donnerait ellemême le signal de la défection. La considération de ce danger trop certain , ainsi que l'événement l'a prouvé, devait paraître bien plus décisive dans la supposition d'une défaite de 'l'Empereur en dehors de la frontière ; au contraire , on n'aurait eu rien à craindre en suivant un système où le Corps-Législatif eût été presque constamment sous les yeux de Napoléon, et environné d'une armée urbaine de cent mille hommes qui, ralliés à lui par l'intérêt de la défense commune ; et n'ayant qu'une pensée , celle de concourir au salut de Paris et de la France , n'auraient permis à personne de se séparer du grand capitaine sur qui seul reposait toute espérance. Napoléon céda, comme en Russie, lors de la retraite de Kutusoff ; comme à Diiben , en Saxe , où ses lieutenans l'empêchèrent d'exécuter une de ces résolutions pui sauvent les empires, et se repentit de même de

DB lîAPOLÉorr. 2a5

n^âToir pas écouté la seule impulsion de son génie.

Contrarié dans ses idées l'Empereur adopta alors Ja proposition de prévenir les alliés , qui ne pouvaient être prêts que le i5 juillet, et d'ouvrir la campagne le i5 juin. Il n'avait affaire qu'à l'armée anglo-hollandaise et à l'armée prusso-saxonne , dans un pays ami, en Belgique, dont l'armée recruterait la sienne, si l'ennemi était vaincu. Il se portait alors sur l'Alsace, ralliait à son aigle victorieuse le corps de Rapp , et il allait fermer les Vosges aux armées russe et autrichienne. Ce projet l'emporta , malgré la conviction de Napoléon qu'il était plus fort sous Paris avefc cent quarante mille hommes contre quatre cent cinquante mille, qu'en Belgique contre deux cent vingt mille. Pour comble de malheurs, la Vendée, après avoir arboré les couleurs nationales en présence même du duc de Bourbon , s'insurgea , et il fallut détacher vingt mille hommes^de l'armée de Flandre, sous les ordres du général Lamarque, qui eut la mission de réduire les Vendéens, armés et soldés par l'Angleterre. Ce £ut un épisode bien funeste que cette guerre de la Vendée : les vingt mille hommes qu'elle employa eussent, avec les dix mille du comte Lobau, arrêté les Prussiens à la bataille de Waterloo, ou plutôt cette bataille n'aurait pas été livrée , et la journée de Ligny aurait eu pour résultat la prise de Bruxelles , et par suite la conquête de la Belgique. Mais, malgré une diversion si fatale, il faut marcher où nous appellent les vieilles et patriotiques amitiés de la Belgique et des quatre départemens du Rhin, qui tendent les bras à leurs frères de la France.

Le plan de campagne arrêté, et l'ouverture des IV. i5

21 a6 HUTutaE

hostilités fixée aa i5 juin^ la garde impériale partit, le 8^ de Paris, à marches forcées, pour Âvesnes; tous les autres corps de Tarmée étaient également en mouTement vers Maubeuge et PhilipperiUe. Dans k nuit du 1 1 au I a ^ Napoléon quitta la capitale , chargé de la responsabiUté de tous les périls, et de celle, phis forte encore , de toutes les trahisons.

DE NÀl^tiOW.

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