CHAPITRE XLVIII
Etablissement rie Napoléon à Saiiilr-llélèiie. -Sa \ie. - Le t'oiuerneui' IIlhI.^oii-I.owc. Sa tyrannie envers le prisonnier. - Malariie, mort, testament de Napoléon.
L'équipage (lu Bel/érop/wn iivail \u avec (Imileur Napoléon passer, au milieu des lioinmogf s du peuple britannique, sous les vciious du ISo)ihumberla7id. L'épuipagede ce dernier vaisseau, non moins sensible à une iiifditune si auguste, ne le \it pas sans IVéniii' toucher le sol qui devait le dévorer. Le silence, les larmes des officiers, des inaleinis, des troupes du bord, adieux nuiets et prophétiques, honorèrent la nation an<;laise et la victime de leur allVeux gouvernement. Sur le /Yo;//(Kw6er/rtnf/, Napoléon venait de passer ses trois derniers mois d'Europe: un cunot le jeta tout à coup en Afrique. Il descendit dans une auberge. Le lendemain, accompagné de l'amiral Cockburn et du général Bertrand, il alla voir, à trois lieues de la \ille, la maison de Longwood, (|ui lui était destinée. Au retour, il s'arrêta à une maison de campagne nommée les
Briars (les ronces), et il désira s'établir le jour même dans un petit pavillon. Ce pavillon ne formait qu'une pièce au rez-de-chaussée, surmonté d'un fçrenier. Il n'était nullement préparé pour recevoir un tel hôte; mais l'air, du moins, y était libre, et quelques arbres l'ombrageaient.
Ce lieu, où Napoléon fit placer son lit de camp, devint tout à la fois la chambre à coucher, le salon, la salle à manger et le cabinet de travail. Las-Cases et son nis Emmanuel se logèrent dans les condjies. Aux environs, s'établirent monsieur et madame Bertrand, monsieur et madame de Montholon avec leurs enfants, le général Gourgaud et les serviteurs de Napoléon ; à l'entour , et au plus près, les sentinelles , les corps de garde. Le ministère anglais a fait du pic de Sainte-Hélène un ponton. Cependant le captif ne parait pas encore condamné à une mort lente et inévitable; on ne le traite jusqu'ici ([ue comme un grand prisonnier d'État. En attendant un supplice que n'a retracé aucun des historiens qui ont raconte de grandes infortunes, Napoléon fait remettre au capitaine Desmont, qui retournait en Europe, la note suivante, que Las-Cases écrit sous sa dictée rapide.
Noie. « L'Empereur désire , par le retour du prochain vaisseau , avoir des nouvelles de sa femme et de son fils. Il profite de cette occasion pour réitérer et fiiirc parvenir au gouvernement britannique les protestations qu'il a déjà faites contre les étranges mesures adoptées contre lui.
« 1° Le gouvernement l'a déclaré prisonnier de guerre. L'Empereur n'est pas prisonnier de guei-re : sa lettre écrite au prince régent, et comnmniquée au capitaine Maitland avant de se rendre à bord du Uellérophon , prouve assez'au monde entier les dispositions et la confiance qui l'ont conduit librement sous le pavillon anglais.
« L'Empereur eût pu ne sortir de France que par des stipulations qui eussent prononcé sur ce qui était relatif à sa personne; mais il a dédaigné de mêler des intéi'èts personnels avec les grands intérêts dont il avait constamment l'esprit occupé. Il eût pu se mettre à la disposition de l'empereur Alexandre, qui avait été son ami , ou de l'empereur François, qui était son beau-père ; mais, plein de confiance dans la nation anglaise , il n'a voulu d'autre protection que ses lois ; et , renonçant aux affaires publiques, il n'a cherché d'autre pays que les lieux qui étaient gouvernés par des lois fixes, iiulépendantes des volontés particulières.
« 2° Si l'Empereur eût été prisonnier de :;ueri'e, les droits des nations civilisées sur un prisonnier de guerre sont bornés pai' le droit des gens , et finissent d'ailleurs avec la guerre même.
« 3" Le gouvernement anglais , considérant l'Empereur, même arbitrairement , comme prisonnier de guerre, son droit se trouvait alors borné par le di'oit public, ou bien il pouvait, comme il n'y avait point de cartel entre les deux nations dans la guerre actuelle, adopter vis-à-vis de lui les principes des Sauvages qui doiment la mort à leurs prisonniers. Ce di'oil eût été plus humain , plus conforme à la justice, que celui de le porter sur cet afIVeux rocher.
«Les contrées les plus infortunées de l'Europe ne lui sauraient être comparées. Privé de tout ce qui peut rendre la vie supportable, il est propre à renouveler à chaque instant les plus cruelles angoisses. Les premiers principes de la morale chrétienne, et ce grand devoir imposé à l'homme de suivre sa destinée, quelle qu'elle soit , peuvent seuls empêcher l'Empereur de mettre lui-même un terme à une si horrible existence : il met de la gloire à demeurer au-dessus d'elle; mais si le gouvernement britannique devait persister dans ses violences envers lui, il regarde comme un bienfait qu'il lui fasse donner la mort. »
Le capitaine Desmont partit avec cette note, qui devait avoir le sort de la protestation du Bellérophon. Napoléon n'en doutait pas, et, n'espérant rien de la générosité du gouvernement anglais, il continua à se réfugier dans le souvenir de sa vie passée. En effet, le jour même de l'arrivée à Briars, le lendemain de son débarquement, il s'était déjà occupé à dicter à Las-Cases la campagne d'Italie , à Bertrand celle d'Egypte. Fidèle à ses engagements , il veut accomplir à Sainte-Uéléne, autant que le lui permettront ses forces, la promesse de Fontainebleau : J'écrirai les grandes choses que nous avons faites. Les généraux Montholon et Gourgaud furent appelés aussi alternativement pour écrire sous sa dictée.
Un mois était à peine écoulé depuis le débarquement à Sainte-Hélène, que le climat avait déjà attaqué la santé de Napoléon. Au milieu de ses premières douleurs physiques et morales, que renouvelait chaque incident de ses longues journées, il disait à ses compagnons : « Notre triste situation peut même avoir des « attraits. L*univei's nous contemple : nous demeurons les martyrs d'une cause « immortelle. Des millions d'hommes nous pleurent ; la patrie soupire, et la gloire 0 est en deuil. Nous luttons ici contre l'oppression des dieux, et les vœux des « nations sont pour nous... Mes véritables souffrances ne sont point ici. Si je ne « considérais que moi , peut-être aurais-je à me réjouir. Les malheurs ont aussi « leur héroïsme et leur gloire. L'adversité manquait à ma carrière. Si je fusse n mort sur le trône, dans les nuages de ma toute-puissance, je serais demeuré un « problème pour bien des gens. Aujourd'hui , grâce au malheur, on pourra me « juger à nu... »
Un autre jour, il leur disait : « .\ quel infâme traitement ils nous ont réservés! «A l'injustice, à la violence, ils joignent l'outrage! Comment les souverains de «l'Europe peuvent-ils laisser polluer en moi ce caractère sacré de la souve- « raineté? Ne voient- ils pas qu'ils se tuent de leurs propres mains? Je suis « devenu leur égal par le choix des peuples, la sanction de la victoire, le caractère (( de la religion, les alliances de leur politique et de leur sang... Faites vos plaintes, «Messieurs; que l'Europe les connaisse et s'en indigne! Les miennes sont au - « dessous de ma dignité et de mon caractèie. J'ordonne , ou je me tais. »
Le 10 décembre, après un séjour d'environ deux mois dans le pavillon de
Briars, Napoléon alla prendre possession de son dernier asile. On lui assigna Longioond, maison de campagne du sous-gouvci'neur, jadis construilo pour servir de grange à la compagnie des Indes, et assise sur un plateau élevé de deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, sans cesse battu par les vents impétueux , par des pluies violentes qui durent plus de la moitié de l'année, et presque toujours couvert de nuages épais d'où s'échappent parfois les rayons d'un soleil dévorant. Des rochers à pic, séparés par de profonds abhnes, des montagnes escarpées et arides, terminent l'horizon. On éprouve à Longwood les plus étonnantes variations atmosphériques. Là régnent toute l'année des dyssenteries, des hépatites aiguës; affections presque toujours mortelles, et souvent si promptes, si terribles, qu'un instant suflit pour porter le désordre dans l'économie animale et détruire la puissance des l'emèdes les plus efficaces. La population n'offre point d'exemple de longévité ; même pour un indigène , le terme de quarante-cinq ans est le dernier période de la vie commune, vérité attestée parles registres de l'état civil. Voilà désormais la retraite du dominateur de l'Europe, et le cimetière où il doit laisser sa cendre. Aussi Napoléon disait : Ce pays est mortel. Partout où les fleurs sont étiolées, l'homme ne peut pas vivre. Ce calcul na point échappé aux élèves de Pitt. Transformer l'air en un instrument de meurtre, disait-il, celle idée n'était pas venue au plus farouche de nos proconsuls: elle ne pouvait germer que sur les bords de la Tamise.
La maison de Longwood se composait de vingt petites pièces, presque toutes construites en bois. Pendant neuf mois, l'humidité en moisit les cloisons; et pendant les trois autres, où le soleil des tropiques frappe d'aplomb cette demeure, on y respire l'odeur infecte du goudron dont elle est enduite. Napoléon habitait une seule pièce tendue de nankin brun encadré dans un papier vert. Deux fenêtres de cette pièce s'ouvrent sur le camp du 5'»' régiment, qui le garde. Elle a pour décoration quelques portraits du roi de Home, des deux impératrices, le réveilmatin du grand Frédéric et le lit de fer d'.\usterlit/.. Un canapé chargé de livres, quelques chaises, un guéridon sur lequel Napoléon mange seul quelquefois, une commode qui supporte un grand nécessaire et une aiguière d'argent, complètent l'ameublement de la chambre à coucher. Un cabinet de bain est auprès ; plus loin un billard et une salle à manger obscure. Les oUiciers de Napoléon sont logés, partie sous le même toit que lui , partie dans les demeures voisines. Ses serviteurs, au nombre de onze, composent sa maison domestique. In homme excellent, un habile médecin, le docteur O'Meara, descendu avec lui du /Ywthumberlund , attaché d'office à l'illustre captif, s'est dévoué à lui, et s'applique à adoucir, par ses soins et par son affection, les mesures tyranniques du gouvernement anglais.
Outre le travail important de ses Mémoires, à la rédaction desquels Napoléon associait ses compagnons d'inhti'tune, des conversations du plus haut intérêt avec eux étaient également un des plaisirs favoris de son esprit. C'était un penchant
bien naturel dans un homme qui avait occupé le monde pendant vingt années , que d'aimer à planer sur le passé pour y ressaisir la source, les moyens, les jouissances de sa grandeur, et la justifier comme s'il parlait à la postérité. Mais, loin de se concentrer tout entier en lui-même, Napoléon aimait souvent à jeter des regards d'aigle sur l'avenir de l'Europe et surtout de la France.
Il parlait un jour de sa chute avec une grande impartialité. «C'est sans raison « surtout (luon m'a reproché d'avoir employé des nobles et des émigi'és... Ce ne « sont point les nobles et les émigrés qui ont amené la l'estauration, mais bien « plutôt la restauration qui a ressuscité les nobles et les émigrés... Les vrais cou- « pables sont les intrigants de toutes les couleurs et de toutes les doctrines. « Fouché n'est point un noble, Talleyrand n'est pas un émigré, Augereau et « Marmont n'étaient ni l'un ni l'autre... Le bon M. de Ségur, malgré son âge, m'a « fait oITrir de me suivre... Ce n'est rien de tout cela qui m'a roinersé, mais seu- « lement des catastrophes imprévues, inouïes, des circonstances forcées, cinq « cent mille hommes aux portes de la capitale, une révolution encore toute M fraîche, une crise trop forte pour les tètes françaises, et surtout une dynastie « pas assez ancienne. Je me serais relevé du pied des Pyrénées même, si seule- 0 ment j'eusse été mon petit-fils; et, ce que c'est pourtant que la magie du passé 1 « bien certainement j'étais l'élu des Français ; leur nouveau culte était leur « ouvrage : eh bien ! dès que les anciens ont reparu, voyez avec quelle l'acilKé ils « sont retournés au\ idoles! Et comment une autre politique, après tout, eiit- « elle pu empêcher ce qui m'a perdu? J'ai été trahi par Marmont, que je pouvais u dire mon fils, mon enfant, mon ouvrage, lui à qui je confiais mes destinées en « l'envoyant à Paris au moment môme où il consommait sa trahison et ma perte ! « J'ai été trahi par Murât, que de soldat j'avais fait roi, qui était l'épouv de ma " sœur; j'ai été trahi par Berthier, véritable oison que j'avais fait une es|)è((! « d'aigle ; j'ai été trahi dans le Sénat, précisément par ceuv du ])arti national cpii « me doivent tout. Si un Mardonald, un Valence, un Moiitesquiou, m'eussent « trahi !.. mais ils m'ont été fidèles.
En avril 1816, après la lecture des papiers publics, où était vivement retracé l'état déplorable de plusieurs de nos provinces. Napoléon, toujours occupé du sort de la Fi'ance , s'écria : « La contre-révolution, même en la laissant aller, M doit inc^itablement se noyer d'elle-même dans la révolution. Il suffit à pi'éscnt « de l'atmosphère des jeunes idées pour étouffer les vieux féodalistes, car rien « ne saurait désormais détruii'e ou effacer les grands principes de notre révo- « lution. Ces grandes et belles vérités doivent demeurer à jamais, tant nous « les avons entrelacées de lustre , de monuments, de prodiges! Nous en avons « lavé les premières souillures dans des flots de gloire : elles seront désormais « immortelles. Soi'ties de la tribune française, cimentées du sang des batailles, « décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclamalions des peuples, sanc- « tionnées par les traités, les alliances des souverains, devenues familières aux
« oreilles comme à la bouche des rois, elles ne sauraient plus rétrograder. Elles « vivent dans la Grande-Hrelagne , elles éclairent l'Amérique , elles sont nationa- « lisées en France. Voilà le trépied d'où jailliia la lumière du monde. Elles le « régiront, elles seront la foi , la religion , la morale de tous les peuples, et cette « ère mémorable se rattachera, quoi qu'on en ait voulu dire, à ma personne, « parce que, après tout , j'ai fait briller le flambeau , consacré les principes , et « qu'aujourd'hui la persécution achève de m'en rendre le Messie. Ainsi , amis et « ennemis, tous m'en diront le premier soldat, le grand représentant... m
Ces idées sont celles qui l'ont le plus constamment dominé sur la terre de l'exil : elles le poursuivaient comme des vérités qu'il semblait forcé de révéler. Le pic de Sainte-Hélène était devenu pour lui le trépied du destin : il y rendait des oracles sur le monde dont on l'avait banni. Napoléon prédi>>ant, dans les fers de la Sainte- Alliance , le triomphe des doctrines libérales, n'est pas le moins grand phénomène de sa vie.
Le 17 avril 181G, un nouveau gouverneur, sii' Hudson Lowe, arriva à Sainte- Hélène et fit sa première visite à Longwood. «Il est hideux, dit Napoléon: « c'est une face patibulaire ; mais le moral , après tout , peut raccommoder ce que cette figure a de sinistre. »
C'était une barbarie de la part des ministres anglais d'avoir relégué Napoléon sous le fatal climat de Sainte-Hélène : ce fut un crime d'assigner à l'illustre captif sir Hudson Lowe pour gardien. L'amiral Cockburn , à qui l'on donnait un si indigne successeur, avait paru rigide, tracassier, jaloux de son autorité, violent même; mais il possédait un cœur d'homme, et son caractère ne manquait pas de générosité. Sir Hudson Lowe, accoutumé à martyriser les soldats français sur ces fameux pontons, la honte éternelle de nos voisins, avait un singulier titre d'honneui' comme officier : avec deux mille hommes et une bonne artillerie, il s'était laissé forcer, dans l'île inexpugnable de Caprée, par le général Lamarque, à la tête de douze cents baïonnettes françaises. Il avait rapporté des souvenirs amers de cette île qu'il n'avait pu défendre , et dans celle de Sainte-Hélène il s'annonça comme le Séide de Bathurst et de Castlereagh. Il débuta par un mot affreux. Les serviteurs de Napoléon lui ayant fait observer qu'à Longwood il n'y avait point d'arbre pour se mettre à l'ombre, ISous en planterons, répondit-il. Tel était le ministre subalterne dont les commissaires des rois de l'Europe vinrent sanctionner par leur présence la basse tyrannie, le 17 juin, en apportant à Sainte-Hélène le bill relatif à la détention de Napoléon : car le ministère britannique avait osé faire convertir en loi l'acte le plus indigne de porter ce nom sacré.
Kien ne fut oublié par le nouveau gouverneur pour torturer sa victime. Le cheval était absolument nécessaire à Napoléon : la surveillance indécente et continuelle qui l'arrêtait à clia(iue pas le força de se priver d'un exercice indispensable à sa constitution ; bientôt même l'espace (lu'il parcourut à pied fut lellemenl
circonscrit par les sentinelles multipliées sur son passage, qu'il se vit obligé de renoncer à ses promenades. La transition subite d'une vie laborieuse et agitée à une inaction complète, suffisait pour porter une atteinte funeste à la constitution du piisonnier. La mauvaise qualité des aliments, la nature de l'eau , qui n'était potable qu'après avoir subi l'épreuve du feu; des privations de toute espèce, le strict nécessaire à peine assuré, la petitesse et l'incommodité d'une maison malsaine , devaient accroître incessamment le danger. Mais un tempérament robuste et éprouvé, l'énergie d'un grand caractère, pouvaient triompher de tout, même de l'influence meurtrière du climat : Hudson Lowe eut recours à tous les moyens propres à miner et à décomposer les forces morales du captif.
La maison de Longwood fut mise au secret : on interdit à Napoléon et aux siens toute correspondance avec les habitants de l'île, on entrava les communications avec les officiers de la garnison, et particulièrement avec ceux du brave C3% qui lui rendaient cette espèce de culte qu'un grand capitaine obtiendra toujours dans le cœur même de ses ennemis. Indépendamment de ces vexations journalières , les agents de sir Hudson pénétraient à toute heure dans les appartements de Longwood : les occupations , l'état de maladie , le sommeil même , si nécessaire au prisonnier, ne suspendaient point ces visites réitérées. Ce n'est pas tout : la haine du cabinet brilamiique avait enlevé d'avance à Napoléon la possibilité de recevoir des nouvelles de sa mère , de sa femme, de ses frères et de son fils ! Leurs lettres , si on en laissait passer queliiues-unes , ne lui arrivaient qu'après avoir été décachetées et lues. Vainement avait-il t'ait demander les journaux anglais et français, et les livres qui paraissaient pendant son exil, celte requête si simple avait été rejetée. Non content donc de l'enfermer vivant dans une affreuse prison qu'on s'appliquait h lui montrer comme son tombeau, on voulait encore lui interdire tout rapport, même intellectuel, avec la France et l'Europe. Quelquefois on paraissait se relAcher de la sévérité de cette consigne, mais c'était pour mettre sous ses yeux des fragments des libelles les plus remplis d'injures débitées contre lui par des misérables qui a\aient rampé à ses pieds et fatigué sa patience de leur servilité intéressée. La mort venait-elle à frapper quelques-uns des objets de son affection, le gouverneur, par un raffinement de barbarie, s'empressait de lui communiquer la fatale nou\elle. En même temps, on lui enviait toutes les consolations du cu'ur. Ainsi, ayant appris qu'un voyagcui' M'tiu d'Europe avait vu Marie-Louise et touché de ses mains leur enfant. Napoléon, ému jusqu'au fond des entrailles, demanda la permission d'entielenir un instant cet étranger : un refus fut la seule réponse de sir Hudson. Napoléon, qui n'avait point abdiqué la première des souverainetés de l'homme , celle de son propre cœur, restait supérieur à ces injures et à ces outrages; mais, à la lecture du discours prononcé dans la Chambre des pairs par lord Batliurst, qui, sourd aux instances privées, et opposant de hlclies mensonges aux plaintes i)ul)li(pu'sde lord Hollandet des membres les plus distingués de l'opposition au sujet de la
détresse de l'illustre prisonnier sur le rocher de Sainte-Hélène, avait osé affirmer qu'il avait des trésors immenses à sa disposition, il dicta de verve cette éloquente réfutation, bien moins pour confondre le ministre que pour être entendu de l'Europe et de la postérité :
« Vous voulez connaître les trésors de Napoléon ! Ils sont immenses, il est vrai ; « mais ils sont exposés au grand jour. Les voici : le beau bassin d'Anvers, celui a de Flessingue, capables de contenir les plus nombreuses escadres et de les « préserver des glaces de la mer ; les ouvrages hydrauliques de Duiikerque, du « Havre, de Nice ; le gigantesque bassin de Cherbourg, les ouvrages maritimes « de Venise, les belles routes d'Anvers à Amsterdam, de Mayence à Metz, de « Bordeaux à Bayonne ; les passages du Simplon , du Mont-Cenis, du Montce Genèvre, de la Corniche, qui ouvrent les Alpes dans quatre directions (dans « cela seul vous trouveriez plus de 800 millions) ; ces passages qui surpassent en « hardiesse , en grandeur et en efforts de l'art , tous les travaux des Romains ; les « routes des Pyrénées aux Alpes, de Parme à la Spezzia , de Savons en Piémont ; « les ponts d'Iéna, d'Austerlitz , des Arts, de Sèvres, de Tours, de Roanne, de « Lyon , de Turin , de l'Isère , de la Durance , de Bordeaux , de Rouen , etc. , etc. ; 0 le canal qui joint le Rhin au Rhône par le Doubs, unissant la mer de Hollande «avec la Méditerranée; celui qui unit l'Escaut à la Somme, joignant Amsterdam a à Paris; celui qui joint la liaiue à la Vilaine; le canal d'Arles, celui de Pavie , « celui du Rhin; le dessèchement des marais de Bourgogne, du Colentin , de « Rochefort ; le rétablissement de la plupart des églises démolies pendant la révo- « lution , l'élévation de nouvelles; la construction d'un grand nombre d'établisse- H ments d'industrie, pour l'extirpation de la mendicité ; la construction du Louvre, « des greniers publics, de la Banque, du canal de l'Ourcq ; la distribution de ses « eaux dans la ville de Paris; les nombreux égouts, les quais, les embellissements « et les monuments de cette grande capitale; les travaux pour l'embellissement « de Home, le rétablissement des manufactures de Lyon, la création de plusieurs « centaines de manufactures de coton, de fdature et de tissage, qui emploient « plusieurs millions d'ouvriers ; des fonds accumulés pour créer plus de quatre « cents manufactures de sucre de betterave pour la consommation d'une partie « de la France, qui auraient fourni du sucre au même prix que celui des Indes, « si elles eussent contiu;ié d'être encouragées seulement encore quatre ans; la « substitution du pastel à l'indigo , qu'on fût venu à bout de se procurer en France « à la môme perfection et à aussi bon marché que celte production des colonies; « le nombre des manufactures pour toute espèce d'objets d'art.... etc., etc.; « 50 millions employés à réparer et embellir les palais de la couronne; 60 mil- « lions d'ameublements placés dans ces palais en France, en Hollande, à Turin, «à Rome; GO millions de diamants de la couronne, tous achetés a\ec l'argent « de Napoléon ; le llrr/ciil même , le seul (lui restiit des aiuiens dian:anls de la « couronne de France, ayant été retiré jiai' lui des mains des Juifs de Berlin,
« auxquels il avait été engagé pour trois millions ; le musée Napoléon , estimé à « plus de 400 millions , et ne rontenant que des objets légitimement acquis « ou par de l'argent ou par des conditions d(> traités de paix connus de tout « le monde, en verlu desciuels ces cliefs-d'œuvro furent donnés en commutation « de cession de territoire ou de contriliulions; plusieurs millions amassés pour « reucouiiigemenl de l'agriculture, ipii est l'intérOt premier de la Frauce; « l'institution des courses de chevaux, l'introduction des mérinos, etc., etc. «Voilà ce qui forme nu trésor de plusieurs milliards, qui durera des siècles. «Voilà les monuments qui confondront la calomnie!!!... L'histoire dira que «tout cela fut accompli au milieu de guerres continuelles, sans aucun em- » prunt, et même lorsque la detle puhlique diminuait chiique jour. »
(lepenilanl les persécutions continuèrent. Le gouverneur crut devoir se juslilicr en rejetant sur le ministère anglais tout l'odieux de sa conduite; il i)réten(lait accomplir un devoir. « Le bourreau en fait autant, lui répondit l'Empereur: il B exécute aussi les ordres qu'il a reçus. Je ne crois pas qu'un gouvernement soit « assez vil pour donner des ordres semblables à ceux que vous faites exécuter — « \'ous avez plein pouvoir sur mon corps, mais aucun sur mon âme. Cette rtme « est aussi (ière, aussi courageuse que ((uand elle commandait à l'Europe. Vous « éles un sbire sicilien, et non pas un Anglais. Je vous prie de ne plus revenir « jusqu'à ce que vous apportiez l'ordre de me dépêclier. Alors vous trouverez M toutes les portes ouvertes. » Malgré cette défense, les sicaires de sir Hudson Lowe voulurent pénétrer dans l'asile de Napoléon. La menace d'une défense désespérée et la protestation réitérée qu'on ne violerait sa retraite qu'en passant sur son cadavre le débarrassèrent enlin d'un indigne assujetlissenient; mais la haine et la méchanceté n'en parviiu-ent pas moins à leur but , celui de l'assassiner lentement et d'une manière infaillible. En effet , pour se diTober à des persécutions sans rel.lche et sans On , Napoléon résolut de se confiner dans son étroite et fatale demeure, et avança ainsi , par le défaut d'exercice et surtout par le travail immense que nécessitait la rédaction de ses Mémoires, l'époque à laquelle, suivant son énergique expression, le ciel de Sainte-Hélène, chargé du forfait de sa mort, de^ait le consommer.
Le comte de Las-Cases, chambellan de Napoléon, à (|ui l'on doit de précieux et touchants souvenirs des quinze pi'emiers mois de Sainte-Hélène, avait été arraché à la conliance , à l'amitié du captif, par son impitoyable gardien. Une lettre insignifiante confiée à un voyageur sans avoir été remise ouverte au gouverneur, suivant la règle imposée par le geôlier ombrageux , fut la cause innocente de l'enlè\ement de M. de Las-Cases et de ce jeune Emmanuel , son fils, alors enfant, qui depuis est allé venger publiquement à Londres , siu' la personne de sir Hudson Lowe , les outrages faits à son père et à Napoléon. Ce [U'ince les vit, de sa fenêtre, entraîner par des soldats. Un autre calcul de la barbaiie eincnimée jiar la peur qui tourmentait jour e( nuit le gei'ilier de Longwood, ra\it de nsème au malade
le médecin du iSorlhumberkuid, O'Mcara , qui nvnil oijtenu et mérité sa confiaiice. Le docteur O'.Mcara s'était rendu iiien coupable aux yeux de lludson Lowe : il était aimé de Napoléon , il l'aimait , et, crime irrémissible ! il avait voulu épargner un crime à sa patrie, en écrivant au ministère que l'air de Sainte-Hélène suffisait pour tuer le prisonnier. Pour surcroît de malheur , le général Gourgaud , qui , de retour en Europe, n'a cessé de défendre Napoléon pendant sa vie et après sa mort , fut condamné, par le délabrement total d'une santé depuis longtemps chancelante, à rompre le ban d'une fidélité qui lui était bien chère. Ainsi Na])oléon se trouva tout à coup privé de quatre compagnons qui, par la variété de leurs services et par celle de leurs connaissances , contribuaient chaque jour à lui alléger le fardeau de l'existence; il n'avait plus auprès de lui que les généraux Bertrand et Montholon.
Malgré la défense du gouverneur, O'Meara était allé rendre compte à Napoléon de la nécessité de son départ. «Le crime s'en consommera plus vite, lui dit « Napoléon.... Quand vous serez arrivé en Europe, vous irez trouver mon frèi-e M Joseph; vous lui direz que je désire qu'il vous donne le paquet que je lui ai « confié à Rochefort contenant les lettres particulières et confidentielles qui m'ont « été écrites par les empereurs Alexandre et François, par le roi de Pi-usse et les « autres souverains de l'Europe. Vous les publierez pour couvrir de honte ces « souverains , et découvrir au monde l'hommage vil que ces orgueilleux vassaux « me rendaient quand ils sollicitaient des faveurs ou me suppliaient pour leurs « trônes. Lorsque j'étais fort et que j'avais le pouvoir en main , ils briguèrent « ma protection et l'honneur de mon alliance , et ils léchèrent la poussière de « mes pieds : maintenant que je suis vaincu , ils m'oppriment lâchement, et me « séparent de ma femme et de mon enfant. « Il recommanda ensuite au docteur de tiicher de lui envoyer des renseignements authentiques sur la manière dont son fils était élevé. «Qu'il n'oublie jamais, dit-il, qu'il est né prince français! «Adieu, O'Meara, nous ne nous reverrons plus! »
Le docteur Stokoë, cliii'urgien du vaisseau le Qmguérani, remplaça O'Meara, et fut aussi congédié par le gouverneur. Ainsi Napoléon resta sans médecin pendant près d'une année. Ce fut après cette période, et lorsque déjà la maladie avait eu le temps de prendre un caractère incurable, qu'il vit arriver le docteur Antomarchi , professeur de Florence, et les chapelains Buona>ila et Vignali , envoyés de Rome par le cardinal Fesch. Ils lui apportaient les vœux de la terre natale ; mais ils devaient bientôt y porter ses derniers adieux. La première entrevue avec Antomarchi, qui eut lieu le 23 septembre 1819, brisa son dme, émue par les souvenirs les plus tendres. Il reçut alors avec transport le portrait de son Dis , qu'il contempla longtemps les yeux pleins de larmes. « Cher enfant, « s'il n'est pas victime de quelipic infamie politique , il ne sera pas indigne de « celui dont il tient le jour. » Quelque tenqjs api'ès cette scène, suivie de plusieurs autres où l'amour iiateriid avait éclaté dans toutf sa force, rEnq)ereur,
rentrant accablé île fatigue, et ne sacliantque faire pourcoinliattre une mauvaise disposition, se saisit d'un Racine, et ouvrit le livre à la tragédie i\' Andromaqiie. « Andromaque , dit-il , c^esl la pièce des pères malheureux. » Puis il se mit à lire quelques vers ; mais l'ouvrage lui tomba dos mains h ce passage :
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon lils ■ Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie, J'allais, Seigneur, pleurer un moment avee lui : Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
Au milieu de ses souffrances , son plaisir le plus doux était d'appeler les enfants du grand-maréchal , d'assister à leurs jeux et d'accommoder leurs différends ; il se prêtait à ce rôle avec une complaisance toute patei'uelle : mais ces distractions ne le détournaient pas des hautes pensées et des généreux sontimeiils. L'amour de la patrie occupait surtout cette grande âme, à laquelle on a voulu refuser la sensibilité, parce que chez lui la sensibilité ardente, et môme pleine de tendresse, était modérée par la puissance aux prises avec tous les périls, avec tous les embarras et toutes les extrémités des choses humaines. Sur son roc de Promelhée , Napoléon ne parlait de la Corse qu'avec une affection toute filiale. « Ah! docteur, quels souvenirs la Corse m'a laissés! Je jouis encore « de ses sites, de ses montagnes; je la foule, je la reconnais à l'odeur qu'elle « exhale. Je voulais l'améliorer, la rendre heureuse, tout faire en un mot poui- « elle : le reste de la France n'eût pas désapprouvé ma prédilection. » Ensuite, après avoir détaillé tous ses projets pour le pays qui l'avait vu naître , il s'écria : « La pairie ! La pairie! Si Sainte-Hélène était la France, je me plairais sur cet « affreux rocher. » Les bons soins du médecin, la docilité du malade, si habituellement rebelle aux prescriptions de l'art, avaient prodtiit un mieux sensible dans son état. Le 13 novembre, il marchait dans son jardin; faible encore, il s'assit, promena ses regards autour de lui, et dit au docteur Antomarchi avec une expression pénible : « Ah! où est la France? où est son riant climat? Si je pouvais « respirer au moins un peu d'air qui eût touché cet heureux pays ! Quel spéci- « fique que le sol qui nous a vus naître ! Antée réparait ses forces en touchant « la terre : ce prodige se renouvellerait pour moi ; je le sens, je serais revivifié « si j'ai)ercevais nos côtes. »
L'année 1819 s'écoula dans les alternatives de maladie et de rétablissement, qui aboutirent à une rechute grave et dont l'issue ne pouvait que donner de vives inquiétudes. Cependant , malgré ses souffrances et un dépérissement visible, la mémoire de Napoléon toujours présente, son imagination toujours la même, lui retraçaient les événements avec une fidélité admirable , et les coloraient avec une étoimante richesse.
La maladie continua avec les mémos vicissitudes en 18-20. Hatis les promiei'S
520 HISTOIKE ])K NAPOLÉON.
mois de l'année, Napoléon semblait a\oir rejuis la santé, grâce à une vie plus active et aux travaux du jardinage, auxquels il a\ait eu retours sur la prescription de son médecin. Illusion trompeuse! l'affection était trop grave pour guérii' sous un climat aussi propre à la développer. Cette situation du malade, prévue par O'Meara et par les rapports du docteur Stokoé, était connue en Angleterre; le 20 juillet, le fidèle O'.Meara , toujours attentif à l'état de son illustre ami, écrivit à lord Bathurst :
u Votre Seigneurie me rendi-a la justice de se rappeler que la crise actuelle « a été prédite par moi , et officiellement annoncée à l'amirauté, à mon retour «de Sainte-Hélène, en 1818. In temps bien court a malheureusement trop « justifié une opinion que le simple bon sens suffisait pour faire prononcer, et « que la probité la plus ordinaire obligeait de divulguer. » La déclaration du docteur, aussi remarquable par la précision des faits que par l'énergie de l'expression, devait ôter tout prétexte de doute au ministre anglais. Elle portait: « Que la mort prématurée de Napoléon était aussi certaine , sinon aussi prochaine , «si le même traitement était continué à son éç/ard , que si on l'avait livré au « bourreau.» Par la même lettre, le digne O'.Meara sollicitait la permission de retourner à Sainte-Hélène pour y donner des soins à Napoléon, dont il avait, pendant trois ans, étudié la constitution. U demandait à partir gratuitement, et môme à résider à ses frais auprès du patient. L'expression de patient avait été proposée par le grand -maréchal Bertrand, et acceptée par le gouverneur Hudson Lowe , en remplacement des (jualifications d'empereur et de général, dont l'une répugnait aux Anglais, et l'autre aux Français.
Lord liathurst ne voulut point écouter O'Meara , et accepta sans hésiter la responsabilité d'un refus qui équivalait presque a un arrêt de mort. Dans l'île fatale, conmie à Londres , on prévoyait la fin de la douloureuse agonie de Sainte- Hélène. Le 20 juillet 1820, le docteur Antomarchi adressa au dortcur Colonna, pour être conununiciuée à la famille Napoléon , une lettre qui annonçait, non pas un danger inuninent, mais le désespoir de la guérison. Cependant, le 31 du mois, le malade paraissait rétabli ; il reprit avec plaisii' ses habitudes matinales; mais le feu couvait sous la cendre; le physique se décomposait par degrés, et le moral était affecté. Vers le 15 septembre, les symptômes fâcheux ayant reparu avec violence, une lettre pressante sur l'état critique de Napoléon fut adressée , par le comte Bertrand , au lord Liverpool , et ne produisit encore aucun effet. Il fallait autre chose pour convaincre loi'd Bathurst, (jui avait pour Napoléon la dureté de cœur d'un énuile de Castlercagh , et que rassuraient sans cesse les mensonges de sir Hudson Lowe.
De nobles souvenirs de l'Italie et de la France, de touchantes images de sa famille, remplissaient les intervalles de souffrances du malade, et ne l'empêchaient pas de prononcer chaque jour lui-même son arrêt, malgré les décopiions pai- Icsciuelles la pitié du médecin cherchait à lui déguiseï' la ti'iste vérité. La
IIISTOIRK DE NAPOLÉON. 521
doulfur de la mort de sa sœur, la princesse Élisa le n.ppelalt à cette idée fixe de sa fia prochaine. « Je n'ai plus ni forces, ni activité, ni énergie; je ne suis «plus Napoléon, disait-il à son médecin. Vous cherchez en vain à me rendre «l'espérance, à rappeler la \ie prête à s'éteindre. A'os soins ne peuvent rien « contre la destinée ; elle est inuuual)l<>. La pi-emière personne de notre l'aniille (pii « doit suivre Élisa dans la tombe est ce grand Napoléon qui végète, qui plie sous « le faix , et qui pourtant tient encore l'Europe on alarmes ! » Il ne se trompait |)as.
L'année 1821 commença sous de funestes auspices. Il déclinait de jour en jour; n'importe! un pied déjà dans la tombe, il s'occupait encore de l'Europe et de son avenir; il parlait de l'Italie en homme qui avait eu sur elle de grands et justes desseins ; il regrettait amèrement de n'avoir pu faire de la Péninsule une puissance unique et indépendante que son fils eût gouvernée. Dans le mois de février, une comète parut au-dessus de Sainte-Hélène; elle lui rappela aussitôt celle de César, et il sembla prévoir dès lors que sa fin approchait. Tout ce qui l'environnait le pressait d'aller voir ce phénomène; instances inutiles! Un seul de ses officiers gardait le silence: « Vous m'avez compris, vous!» lui dit-il. Depuis longtemps il avait la conviction de ne point échapper au climat de Sainte-Hélène, et à tout moment quelques paroles prophétiques annonçaient cette conviction. Elle était également dans le cœur de ses serviteurs ; aussi, le 17 mars, le comte de Montliolon écrivit à la princesse Borghèse: « Que la maladie « de foie dont Napoléon souU'rait depuis plusieurs années, et qui est endémique «et mortelle à Sainte -Hélène, avait fait des progrès effrayants depuis deux « mois ; qu'il ne pouvait marcher dans son appartement sans être soutenu. » Le « comte Bertrand a écrit au mois de septembre à lord Liverpool , poui- demander « que l'Empereur fût changé de climat, et faire connaître le besoin qu'il a des « eaux minérales. Mais le gouverneur sii' Iludson Lowe s'e.H refusé à faire passer « cette lettre à son gouvernement , sous le vain prétexte que le litre d'empereur « était donné à S. M. L'Empereur compte aussi sur V. \. pour faire connaître à « des Anglais influents l'état véritable de sa maladie. Il meurt sans secours sui' « cet aiïreux rocher; son agonie est effroyable... »
En effet, ce fut le même jour que commença la crise qui, deux mois apr'ès , devait l'emporter u Là, c'est /à.'» disait-il, en montrant sa poitrine au docteur Antomarchi. Celui-ci lui présenta un flacon d'alcali. « £/* non! ce n'es/ u pas faiblesse, s'écria-t-il , « c'est la force qui m'étouffe, c'est la vie qui me « tue... » Puis, s'élançant à une fenêtre et regardant le ciel : « 17 mars, dit-il ; t< à pareil Jour, il y a six ans (nous élions à Auxerre, venant de l'île d'Elbe), « (7 y arait des nuages au ciel. Ali! je serais guéri si je voyais ces nuages. « Puis saisissant la main du docteur et l'appuyant sur sa poitrine : « C'est un « couteau de boucher qu'ils ont mis là , et ils ont brisé la lame dans la plaie. »
Les derniers jours de Napoléon fui'ent aussi grands que les plus glorieuses époques de sa vie. Troj) certain de sa mort, il souriait de pitié quand on
522 HISTOIUE DE NAPOLÉON.
fliercliait à combattre en lui cette idée : « Povvez-vous rejn'mdre cela? » disait-il à un officier anglais, après avoir coupé en deux le cordon de la sonnette de son lit. « Aucun remède ne peut me guérir. Ma mort sera un baume salutaire pour « nos ennemis. J'aurais désiré revoir ma femme et mon fils; mais que la volonté «de Dieu soit faite! » Puis, avec une attitude digne de Socrate, il ajouta: « Il n'y a rien de terrible dans la mort. Elle a été la compagne de mon oreillei- « pendant ces trois semaines, et à présent elle est sur le point de s'emparer de « moi pour jamais. » Un autre jour il disait : « Les monstres me font-ils assez « souffrir! Encore s'ils m'avaient fait fusiller, j'aurais eu la mort d'un soldat... « J'ai fait plus d'ingrats qu'Auguste, que ne suis-je comme lui en situation de « leur pardonner ! »
Le 15 avril. Napoléon s'enferma a\ec MM. de Montliolon et Marchand, pour faire ce testament où il n'oublia personne. Ce précieux inventaire de ses sentiments remonte de la prison de Longwood à sa jeunesse. Près du dernier moment, il songe aux enfants du général Dutlieil, qui a pris soin de lui dès son entrée dans la carrière militaire ; à la famille du représentant Gasparin , qui , au siège de Toulon , a sanctionné les inspirations du génie et défendu leur auteur contre la persécution ; au fils de l'intrépide Dugommier, son ami , le premier qui ait deviné le maître futur de l'Europe dans un jeune commandant d'artillerie de la république. Parmi ses légataires sont les soldats de l'île d'Elbe, les blessés de Waterloo, les proscrits de l'anmistie de 1815, les victimes de la réaction, les anciens amis, les serviteurs fidèles ; sa chère ville de Bricnne et huit provinces de France ont part aux libéralités de cet autre César, non moins reconnaissant et non moins généreux que le premier. Son vœu le plus cher est que ses cendres reposent sur les bords de la Seine... Il recommande à son fils de ne jamais oublier qu'il est né prince français , de ne jamais cowbaltre la France, d'adopter sa devise: Tout pour le peuple français , etc. Antomarchi arrive: a Voilà mes apprêts , docteur !n lui dit-il, en lui montrant des papiers qui couvraient le tapis ; v.Je am'en vais. ..plus d'illusion. Je suis résigné, i^ Le 19 i] c%tm'\e\i\. On s'en réjouit. « Vous ne vous trompe: pas, dit-il , je suis mieux ; mais je n'en sens pas moins ma fin s'approcher. Quand je serai mort , chacun de vous aura le bonheur de revoir l'Europe, ses parents , ses amis : moi . je reverrai mes braves dans les Champs- Elysées. Oui, ajouta-t-il d'une voix forte : Ktéber, Desaix, Bessières, Duroc,
Net/, Murât, Jtlasséna, Berthier, tous viendront à ma rencontre En me
voyant, ils deviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous causerons de nos guerres avec les Scipion, les Annibal, les César, les Frédéric; à moins, ajoutat-il en riant , que là-bas on n'ait peur de voir tant de guerriers ensemble. » Dans ce moment entra le docteur Arnold , chirurgien d'un régiment anglais. « C'en « est fait, lui dit Napoléon , le coup est ])orté. Je touche à ma fin : je \ais rendre « mon corps à la terre. Approchez Bertrand, traduisez à monsieur ce que vous « allez entendre... N'omettez pas un mot :
« J'étais venu m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je demandais une loyale « hospitalité. Contre tout ce qu'il y a de droits sur la terre , on me répondit par « des fers. J'eusse reçu un autre accueil d'Alexandre, de l'empereur François, « du roi de Prusse, ."yjais il appartenait à l'Angleterre de surprendre , d'entraîner « les rois, et de donner au monde le spectacle inouï de quatre grandes puissances « s'acharnant sur un seul homme. C'est votre ministère qui a choisi cet affreux « rocher, où se consume, en moins de trois ans, la vie des Européens , pour y a achever la mienne par un assassinat. Et comment m'avez-vous traité depuis que « je suis sur cet écueil"? Il n'y a pas une indignité dont vous ne vous soyez fait « une joie de m'abreuver. Les plus simples communications de famille , celles
« même qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées Ma
« femme, mon fils, n'ont plus vécu pour moi : vous m'avez tenu six ans dans les a toi'tnres du secret. Dans cette Ile inhospitalière, vous m'avez donné pour demeure «l'endroit le moins fait pour être habité, celui ou le climat meurtrier des tro- « piques se fait le plus sentir ; il a fallu me renfermer entre quatre cloisons, moi « qui parcourais à cheval toute l'Europe! Vous m'avez assassiné longuement, avec u préméditation, et l'infûme Hudson a été l'exécuteur des hautes œuvres de vos « ministres... Vous finirez comme la superbe république de Venise ; et moi , mou- « rant sur cet affreux rocher, privé des miens et manquant de tout, je Irgue l'op- « probre de ma mort à la maison rcç/nanlc (V Angleterre. » Tel fut le manifeste testamentaire de Napoléon.
Napoléon était trop pénétré du sentiment de sa propre grandeur pour ne pas croire à l'immortalité de l'âme. Deux Jours après, le 21 avril, il voulut rendre l'hommage du chrétien à ce dogme consolateur; la veille, à l'insu des généraux Rei'trand et Montholon, l'autel se trouva dressé dans la pièce \oisine de sa chambre; il avait tout prescrit lui-môme au chapelain qui reçut sa confession. Seul avec l'abbé Vignali, qui ne l'avait connu qu'à Sainte-Hélène, il ne donna à aucun témoin de sa puissance passée le spectacle de cette dernière abdication. Présent aux ordres que Napoléon avait intimés, le 20, à son chapelain, le docteur Antomarchi parut manifester une sorte d'étonnement. Je ne suis , lui dit Napoléon, ni philosophe, ni médecin. IS' est pas athée qui veut. Le 25, il eut encore la force d'ajouter quatre codicilles à son testament.
Le 28, un soin stoïque l'occupa : il chargea Antomarchi de faire l'autopsie de son corps, de communiquer à son fils ses observations, de mettre son cœur dans de l'esprit-de-vin, et de le porter à 5a chère Marie-Louise. Vous irez à Rome, docteur; vous direz aux miens que le grand Napoléon a expire sur ce triste rocher, dam l'état le plus déplorable, manquant de tout , abandonné à lui-même et à la gloire. Le lendemain on lui apporta de l'eau de la fontaine voisine de llutsgate. « Si la destinée voulait que je me rétablisse, dit-il, j'élèverais un monument dans « le lieu où jaillit cette source ; je couronnerais .sa fontaine, en mémoire du sou-
52V IIISTOIHE DE NAPOLEON.
« lagemeiit qu'elle m'ii causé. Si je meurs, et que l'on ne proscrive pas mon « cadavre comme on a proscrit ma personne , je souhaite que Ton m'enterre « auprc's de mes ancôti'cs, dans la cathédrale d'Ajaccio. S'il ne m'est pas permis « de reposer où je naquis, eh bien ! (jue l'on m'ensevelisse là où coule cette eau, « si douce et si pure! » 11 ne formait ce. deriiier vœu que parce qu'il savait bien qu'on lui refuserait d'être inhumé sur les bords de la Seine.
Le 2 mai, dans un accès de déliir, il se croyait à la tôte de l'armée d'Italie, Steingel , Dcsaix , Masacnn, allez, courez, prenez la charge, ils sont a nous! Le lendemain vit s'approcher sa dernière heure. La veille on avait entendu le guerrier qui décidait du sort d'une bataille ; le 3 mai on écouta le dictateur de l'Europe parlant aux sujets qui lui sont restés. Sa voix est solennelle, et il va proiioncei' la dernière volonté de sa toute-puissance ; il s'adresse à ses exécuteurs testamentaires, aux généraux lîerirand et Monlholon, et leur dit:
Il Vous allez repasser en Europe. Je vous dois quelques conseils sur la conduite « (pie vous avez à tenir. Vous avez partagé mon exil , vous serez fidèles à ma « mémoire; vous ne ferez rien qui puisse la blesser. J'ai sanctionné tous les prin- « cipas, je les ai infusés dans mes lois, dans mes actes ; il n'y en a pas un seul que « je n'aie consacré. Malheureusement les circonstances étaient graves. J'ai été u obligé de sévir, d'ajourner; les revers sont venus: je n'ai pu débander l'arc, et u la France a été privée des idées libérales que je lui deslinais. Elle me juge avec « indulgence; elle me tient compte de mes intentions; elle chérit mon nom, mes M victoires. Imilez-la; soijez fidèles aux opinions que nous avons déjendues , à la « gloire que nous avons acquise: il n'y u hors de là que honte et confusion. »
Le 5, une tempûte affreuse déracina jusqu'au dernier arbre qui avait prêté son ombrage à Napoléon ; elle parut annoncer que le dernier astre sous leipiel la terre avait brillé allait s'éteindre. A cinq heures et demie du soir, il n'interrompit le silence léthargique où il était plongé que pour laisser échapper ces deux mots: «tête d'ahmke. » Telle fut la suprême parole du vainqueur de l'Europe. Le buste de son fils, qu'il avait fait placer depuis un mois en face de son lit , avait eu son dernier regard. Vingt minutes après, ces mains qui avaient tenu et donné tant de sceptres, qui avaient élevé tant de monuments et renversé tant de iN^mparts, se glacèrent sous les baisers et sous les larmes des enfants du général IJertrand.
Le lendemain, à six heures du soir, le docteur Aniomarchi procéda à l'autopsie. Ce triste devoir eut pour témoins les exécuteurs testamentaires, des officiers de la garnison , et huit médecins anglais ; ces derniers , d'après l'ordre du gouverneui-, dressèrent procès-verbal de l'opération. Il y était dit que Napoléon avait succombé à une affection cancéreuse héréditaire. Le docteur Antomarchi refusa de signer le procès-verbal, parce que son opinion était qu'il avait succondié à une f/astro-hépafhite chronique, produite par le climat. Ainsi , au lieu de constater la vérité, l'autopsie consacra la fable absurde du cancer héréditaire, ipie les
niodecins anglais durent appliquer à la maladie de Napoléon , d'après les insinuations de sir Iludson , qui voulait essayer de saustrair(> son gouvernement et lui-même à la responsabilité éternelle d'un grand erinie. Les instructions ministérielles, en décidant de longue main que le falienl mourrait de la maladie de son père, voulaient essayer de démentir d'avance le témoignage irréfragable de l'autopsie du cadavre de Vennemi commun. Le ministère britannique et la Sainte- Alliance lui domiaient sans doute encore ce nom; mais Napoléon, dans un élan sublime, la veille du jour fatal, avait dit : « Je suis en paix avec tout le genre kumnin. » Aussi, après la mort, son visage portait encore l'empreinte du calme de son Ame. Le moment était venu où il a^ait tout pardonné.
La liaine qui avait désigné également Sainte-Hélène pour servir de tombeau à Napoléon , et prévu sa mort inévitable, avait aussi défendu à ses ceudres le retour dans la patrie; elles devaient rester à la terre étrangère et au lieu même du supplice du proscrit. Ni les réclamations des généraux Bertrand et Montliolon , qui invoquèrent le traité de Paris; ni , depuis, les instances de la famille Bonaparte, qui demanda de faire transporter à Rome le corps de son chef, ne purent rien changer à la décision du congrès, dont Hudson Lowc prescrivit impérieusement l'exécution. Alors le premier vœu de Napoléon, renouvelé peu de jours avant de quitter la vie , d'être inhumé au bord de la fontaine , fut réclamé par ses compagnons, heureux de donner au moins à leur souverain le dernier asile qu'il avait choisi lui-même.
Le lieu où il repose est un site très-romantique, au fond d'une petite vallée que l'on appelle Vallée du Fennain. Auprès coule un (ilet d'eau limpide , qui descend du pic de Diane; au-dessus est Hutsgale, la Poi'te de la Cabane, première habitation du grand-maréchal Bertrand. .\u commencement de l'exil , cette vallée était un des repos favoris de Napoléon dans ses promenades; ce lieu lui plaisait, et un sentiment de prédilection l'y attirait. «Si je dois mourir sur ce « rocher, dit-il au général Bertrand , faites-moi enterrer au-dessous de ces saules, « près de ce ruisseau. »
Après l'autopsie, on enferma ses précieux restes dans des coupes pleines d'esprit de vin. Napoléon, revêtu de l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale, couvert de tous les ordres qu'il avait ou créés ou reçus pendant son lègue, fut exposé sur son lit de parade; le manteau de Marengo lui servait de drap mortuaire. Le cajjtif des rois allait descendre dans la tond)e avec toutes les décorations de la royauté européenne; et la couche de fer où il se reposait, après les quarante-neuf batailles rangées où il les avait tous vaincus, devenait un monument funèbre autour duquel la religion et la vénération historique rassemblaient, au fond de l'Océan Atlantique, les respects d'un état-major anglais et les regrets dune famille française. En ce moment , le gou\erneur iiai'ut se joindre à la douleur générale. Il déplora la perte qu'on venait de faire, en annonçant qu'elle était
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d'autant plus fâcheuse que son gouvernement revenait à bien. Le ministère l'avait chargé d'annoncer au général Bonaparte que l'instant approchait ou la liberté pouri'ait lui être rendue, et que Sa Majesté Bi'itannique ne serait pas la dernière à accélérer le ternie de sa captivité.
Napoléon resta exposé le 6 et le 7 mai. Tout Anglais fut libre de venir contempler L'hôte du Delléroplion , le mort de Sainte-Hélène. Le concours fut général et la douleur unanime. Pas un habitant qui ne pleurât, pas un soldat qui ne donnât des regrets au grand capitaine. Ses souffrances lui avaient attiré tous les cœurs; sa mort le rendait sacré. L»? 8, le corps fut embaumé; on le revêtit ensuite de l'uniforiiie de la veille, et on le renferma dans un quadruple cercueil. Le 9, la pompe funèbre eut lieu dans l'ordre suivant : Napoléon Bertrand, tilleul de l'Empereur, fils du grand-maréchal; le chapelain Vignali, revêtu de ses habits sacerdotaux ; les docteurs Antomarchi et Arnold ; vingt-quatre grenadiers anglais , destinés à descendre le corps au bas de la colline ; ensuite une voiture de deuil , ou le corps était placé ; derrière elle, le cheval de Napoléon ; les exécuteurs testamentaires, comte Bertrand , comte Montholon , et Marchand, premier valet de chambre, et les serviteurs de Napoléon, escortaient à pied le convoi, que la comtesse de Montholon sui\ait en voiture avec sa lille. Là, finissait la famille française. Venait ensuite un groupe d'officiers anglais de mer et de terre, les membres du conseil de l'Ile, le général Coffin, le marquis de .Monchenu , conmiissaires pour la France et l'Autriche; l'amiral, et le héros de cette pompe de mort, le gouverneur; enfin lady Hudson Lowe et sa fille, en grand deuil, dans une voiture. Trois mille houunes escortèrent le corps au sortir de Longwood. Comme la route ne permettait pas au char funéraire d'arriver jusqu'au lieu de la sépulture, des grenadiers anglais eurent l'honneur de porter sur leurs épaules les dépouilles mortelles du héros. Elles reçurent les prières et la bénédiction du prêtre avant de pénétrer dans le caveau avec les coupes d'argent qui contenaient le cœur et l'estomac, et qui furent placées dans le cei'cueil descendu dans le funèbre asile. Douze salves d'artillerie apprii'ent à l'Océan que l'iime de Napoléon avait quitté la terre. Une garde d'officiers anglais fut chargée de veiller sm* la sépultm'e du grand homme.
On trouva dans sa chambre quelques papiers qu'il avait déchirés. Ces fragments sont précieux; ils renferment les premières étincelles des pensées vigoureuses qui, jusqu'au dernier moment, fermentèrent dans son esprit, et tinrent son âme élevée au-dessus de son infortune :
H Nouveau Prométhée , je suis cloué à un roc où un vautour me ronge. Oui , « j'avais dérobé le feu du ciel pour en doter la France : le feu est remonté à sa M source, et me voilà ! L'amour de la gloire ressemble à ce pont que Satan « jeta sur le chaos pour passer de l'enfer au paradis : la gloire joint le passé à « l'avenir, dont il est séparé par un abîme immense. Rien à mon fils , que mon <c nom ! »
Jamais homme, depuis Alexandre et César, n'eut le droit d'être plus avide des regards de la postérité. En regardant des yeux de la pensée son cercueil placé sous la garde des orages, au sein de l'Océan immortalisé par les cliants du Camoëus, son àme prophétisait peut-être pour sa cendre le pèlei'inage de l'univers. 11 a pu se dire : Où sont les restes de Cvrus, de Sésostris, d'Alexandre, de César, de Cliarlemagne ? Les miens habiteront à jamais mon tombeau. Ils ne sont pas placés sur le chemin des conquérants !
Ceci est mon teslament, ou acte de ma dernière rolunfé.
APOLEON,
Ce jonrd'lmi )3 avril 1821, ii Longwood , ile de Sainle-Hélcne.
1° Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans. 2° Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé.
3° J'ai toujours eu à me louer de ma très-chère épouse Slarie-I.ouise. Je lui conserve, jusqu'au dernier moment, les plus tendres sentiments; je la prie de veiller, pour {jarantir mon fils des enibùclies qui en^ironnent encore son enfance.
k° Je recommande à mon fds de ne jamais oulilier qu'il est né prince fi'ançais , et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppiimeiit les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais combattre ni nuire en aucune manière à la France : il doit adopter ma devise : Tout pour le pcii pie français.
Ti" Je meurs prématurément , assassiné par l'olisarcliie anglaise et son sicaire. Le peuple anglais ne tardera pas à me venger.
6" Les deux issues si mallieureuses des invasions de la France, lorsqu'elle a\ait encore tant de ressources , sont dues aux trahisons de Marmont , Augcreau, Talleyrand et Lafayette. Je leur pardonne. Puisse la postérité française leur pardonner comme moi !
7° Je remercie ma bonne et excellente mère, le cardinal, mes frères Joseph, Lucien, Jérôme; Pauline, Caroline, Julie, Ilortense, Catherine, E»;;ène, de l'intérêt qu'ils m'ont conservé. Je pardonne à Louis le libelle qu'il a publié en 1820. Il est plein d'assertions fausses et de pièces falsifiées.
8° Je désavoue le manuscrit de Sainte-Hélène et autres ouvrages sous le titre de Maximes, sentences, etc. , que l'on s'est plu à publier depuis six ans : ce ne sont pas là les règles qui ont dirigé ma vie. J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français', lorsque.,, entretenait, de son aveu, soixante assassins dans Paris. (Dans de semblables circonstances , j'agirais de même.)
1° Je lègue à mon fils les boîtes, ordres et autres objets, tels qu'argenterie, lits de camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linge qui a servi à mon corps et à mon usage, conformément à l'état annexé, coté .\. Je désire que ce faible legs lui soit cher, comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers l'entretiendra.
2° Je lègue à lady Holland le camée antique ([ue le pape Pie YI m'a donné à Tolentino.
3" Je lègue au comte Montholondeux millions de francs, conmie une preuve de ma satisfaction des soins filials qu'il m'a rendus depuis six ans, et pour l'indemniser des pertes que son séjour à Sainte-Hélène lui a occasionnées.
V Je lègue au comte Bertrand cin(i cent mille francs.
5° Je lègue à Marchand, mon premier valet de chambre, quatre cent mille francs : les services qu'il m'a rendus sont ceux d'un ami. Je désire qu'il épouse une veuve, sœur ou fille d'un officier ou soldat de ma vieille garde. 6° Idem à Saint-Denis, cent mille francs. 7° Idem à Noverraz, cent mille francs.
8° Idem à Pierron , cent mille francs.
1. Tout ce qui pi'ut expliquer la pensée, peindre la situation intérieure de Napoléon écrivant son testament, est digne d'inlérét. Or, il est aisé de se eonvainere, à Pinspeelion de l'original, qu'il a d'abord fini l'article I" à notre renvoi, car, inimédialemenl au-dessous de la ligne, il écrit le mniuro 11 de l'arliile snivani, (|u"on voit (ilus lias; mais, trouvant s;»ns doute que sa plirase n'a pas rendu tout ce (ju'il voulait, il raie ce numéro II , <a ajoute ce qu'on lit comme complémonl , explication cl jusliliiatiou de ce (pii précède.
9° Idem à Arcliambaud , cinquante mille francs.
10° Idem à Chandellier, idem.
11° Idem à Cursor , vingt-cinq mille francs.
12° A l'abbé Vignali, cent mille francs. Je désire qu'il bûtisse sa maison près de l'onte-Novo di Costino.
13" Idem au comte de Las-Cases, cent mille francs.
li» Idem au comte de Lavallette, cent mille francs.
15" Idem au chirurgien en chef Lairev , cent mille francs. C'est l'honune le plus vertueux que j'aie connu'.
16° Idem au général Brayher , cent mille francs.
17° Idem au général Lefelnre-Desnouettes, cent mille francs.
18° Idem au général Drouot, cent mille francs.
19° Idem au général Cambronne, cent mille francs.
20" Idem aux enfants du général .Mouton-Uuvernet , cent mille francs.
21° Idem aux enfants du brave Labédoyère , cent mille francs.
22" Idem aux enfants du général Girard, tué à Ligny, cent mille francs.
23° Idem aux enfants du général Chartrand , cent mille francs.
2i° Idem aux enfants du ^ertueu\ général Travost, cent mille francs.
25° idem au général Lallemand l'ainé , cent mille francs.
2G" Idem au comte Real, cent mille francs.
27° Idem à Costa de Bastilica en Corse, cent mille francs.
28° Idem au général Clausel , cent mille francs.
29° Idem au baron de Menneval , cent mille francs.
30" Idem à Arnault, auteur de Marins, cent mille francs.
31° Idem au colonel Marbot, cent mille francs. Je l'engage à continuer à écrire ]iour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les calomniateurs et les apostats.
32" Idem au baron Bignon, cent mille francs. Je l'engage à écrire l'histoire de la diplomatie française de 1792 à 1815.
33° Idem à Poggi , di Talavo , cent mille francs.
3V" Idem au chirurgien Emmery, cent mille francs.
35' Ces sommes seront prises sur les six millions que j'ai placés en partant de Paris en 1815, et sui' les intérêts à raison de 5 pour 100 depuis juillet 1815; les comptes en seront ari'étésavec le banquier, par les comtes Montholon, Bertrand, et Marchand.
36° Tout ce que ce placement produira au delà de la somme de 5,000,000 fr., dont il a été disposé ci-dessus, sera distribué en gratilications aux blessés de Waterloo, et aux officiers et soldats du bataillon de l'île d'Elbe, sur un état arrêté par Montholon, Bertrand, Drouot, Cand)roniie et le chirurgien Larrey.
1. Ou trouve an Mémorial , loin, vi, nicrcivdi i3 mldliri' isic. l;i ciiroiislanci; iiiliTU'^sinlo ft curieuse qui .1 mérilé une si magnillquo aposlille.
37° Ces legs, en cas de mort, seront payés aux veuves et enfants, et, au défaut de ceux-ci, rentreront à la masse.
1" Mon doniiiine privé étant ma propriété, dont aucune loi française no m'a privé, que je sache, le compte en sera demandé au baron de La Bouiilerie, qui en est le trésorier. Il doit se monter à plus de 200,000,000 fr. , savoir : 1° le portefeuille contenant les économies que j'ai, pendant quatorze ans, faites sur ma liste civile, lesquelles se sont élevées à plus de 12,000,000 par an, si j'ai boime mémoire ; 2° le produit de ce portefeuille; 3° les meubles de mes palais tels qu'ils étaient en 1811 : les palais de Rome, Florence, Turin, y compris tous ces meubles, ont été achetés des deniers des revenus de la liste civile ; k" la liquidation de mes maisons du royaume d'Italie, tels qu'argent, argenterie, bijoux , meubles, écuries : les comptes eu seront donnés par le prince Eugène et l'intendant de la couronne Campagnoni.
2° Je lègue mon domaine privé, moitié aux officiers et soldats qui restent des armées françaises qui ont combattu depuis 1792 jusqu'à 1815, pour la gloire et l'indépendance de la nation (la répartition en sera faite au prorata des appointements d'activité), moitié aux villes et campagnes d'Alsace, de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, de l'Ile-de-Erance , de Champagne, Forez, Dauphiné, qui auraient souffert par l'une ou l'autre invasion. Il sera de cette somme prélevé un million pour la ville de Brienne , et un million pour la ville de Méry.
J'institue les comtes Montholon, Bertrand et Marchand, mes exécuteurs testamentaires.
Ce présent testament , tout écrit de ma propre main , est signé et scellé de mes armes.
Signé NAPOLÉON.