CHAPITRE XLVII
Abdication de Napoléon. — Skiiux' ik-s Clianilircs. — Napolùoii à la Maliiiaisoii. — Son drijarl pour Pocliil'oi-I. — Son enibaniii<mi.'nl sui' le BtlUrophon. — Son arri\éf à Sainli-lli;lt''ne.
Le k'iitlomain , 21 juin, Nnpolt'mi ciesiciiilil à l'Elysée à (jualre heures du matin; il ie\enait rempli de l'idée qu'une grande dictature était nécessaire pour sau\ei' la patrie. Si, encore tout couvert de la poussière du champ de hatailie , Napoléon avait suivi sa résolution d'aller droit aux ("Ihainhi-es , de leur parler le langage dune généreuse confiance , et d'un grand homme qui sent ses l'orces, nul doute que sa demande n'eût oh- lenu le succès qu'il en attendait ; nul doute
~ ^ __ ^^ ^^ "^ . que , tracé par lui , le tableau rapide et ^ rai des ressources du pays n'eût fait partager à tous les esprits sa profonde con\ iction de la certitude du salut de la France sous son égide. Malheureusement, l'effet de la fatigue avait affaibli ses forces idiysitpies Constamment à cheval depuis le 1.'), avant li\ir trois ialaillcs en trois jours, et passé la nuit la plus cincllc
HISTOIIIR DR NAPOLEON. Wo
après Waterloo , il était hors d'état de ]iail('i' à une grande assemldée. Vaincu par la nécessité, il se mil au bain, et se contenta de l'éunir ses ministres autour de lui. lii, du moins, son génie et les liantes pensées ne lui manquèrent pas. D'abord le découragement i)arut régner dans les cœurs, et se manifesta par des paroles peu dignes de ministres français; mais Carnet et Lucien proposèrent des mesures hardies et proportionnées à rinnninence du danger. Ce dernier voulait avec raison qu'on se passilt du secours des Chambres, puisqu'on ne pouvait se confier dans leurs bonnes dispositions. Napoléon espérait (pie la présence de l'ennemi sur le sol national rendrait aux députés le sentiment de leur de\oir, et il comptait d'ailleurs sur rattacheinent du peui)le et de l'armée, éprouvé tant de fois et jamais démenti. Alors, avec une rare précision, une force d'expression admirable, et un accent qu'on ne saurait déflnir, il passa en revue tous les moyens de salut qui nous restaient et produisit une révolution telle dans les esprits, que les plus timides embrassèrent le parti du courage. Le conseil tout entier, même les traîtres cachés qu'il renfermait, se montra unanime dans l'adoption des grandes résolutions. Telles étaient les dispositions autour de l'Empereur. Pendant ce temps, la Chambre des représentants, réunie sous la présidence de Lanjuinais , entendait sortir de la bouche de Lafayettc les paroles suivantes, qui étaient une véritable levée de boucliers contre Napoléon.
« Lors(|ue , pour la première fois depuis bien des années, j'élève une voix que « les vieux amis de la liberté reconnaîtront encore, je me sens appelé à vous « parler des dangers de la patrie, que vous seuls maintenant avez le pouvoir de
« sauver Voici le moment de nous rallier autour du vieil étendard tricolore,
« celui de 89, celui de la liberté, de l'égalité et de l'ordre public. C'est enfin le « seul que nous avons à défendre contre les prétentions étrangères et contre les « tentatives intérieures. Permettez à un vétéran de cette cause sacrée, qui fut « toujours étranger à l'esprit de faction, de vous soumettre quelques résolutions « préalables, dont vous apprécierez, j'espère, la nécessité :
« Art. 1". La Chambre des représentants déclare que l'indépendance de la patrie « est menacée.
« Art. 2. La Chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dis- 0 soudre est un crime de haute trahison : quiconque 5e rendrait coupable de celte «tentative, sera traître a la patrie et scr-le-ciiamp jugé comme tel.
« L'armée de ligne et la garde nationale, qui ont combattu et combattent encore « pour défendre la liberté, l'indépendance et le territoire de la France, ont bien « mérité de la patrie.
« Les ministres de la guerre , des relations extérieures et de l'intérieur, sont « invités à se rendre sur-le-champ au sein de l'assemblée, etc. »
« — J'appuie la proposition de M. de Lafiiyette, dit un membre, car dans quelques instants la Chambre pourrait être dissoute. »
Les dispositions de l'assemblée, la crainte illusoire d'une dissolution jjI'o-
chaîne, à laquelle Napoléon ne pensait aucunement, firent triompher cette proposition dans la Chambre des représentants; et, bientôt après, dans la Chambre des pairs, Boissy-d'Anglas aussi se laissa entraîner par la même erreur que Lafayelle. Les deux grands pouvoirs de la France ne comprirent pas que Napoléon était , dans cette circonstance, le chef indispensable. Au lieu de cette dictature, premier besoin de tout Etat en danger, il s'entendit menacer de la peine des traîtres par ces mômes Chambres, qui , le 1" de ce mois, lui avaient solennellement décerné l'autorité suprême au Champ-de-Mai ! « J'avais bien pensé, dit-il, M que j'aurais dû congédier ces gens-là avant mon départ. C'en est fait, ils vont « perdre la France! » Il sentit surtout qu'au lieu de l'abandonner avec si peu de prudence et tant d'indignité, les représentants, soit par peur, soit par conviction, se rallieraient autour de lui , s'il était encore à la tête des soldats. Il se repentit vivement de n'avoir pas suivi son impulsion particulière à Laon. Cependant, par ses ordres , les ministres , assistés du prince Lucien , se rendirent à la Chambre des représentants , pour leur communiquer les résultats de la bataille de Waterloo, et leur demander de s'unir avec le chef de l'État, dans le noble but de concourir aux mesures de salut public nécessitées par le danger. Les esprits se trouvaient trop échauffés pour écouter les conseils de la. raison, et Lucien démontra vainement que chercher à isoler la nation de l'Empereur, c'était aller au-devant des vœux les plus ardents de l'ennemi. La Chambre des pairs montra plus de calme et de jugement; mais elle ne pouvait pas beaucoup influer sur les grandes décisions du moment ; et toute la prépondérance publique appartenait à la Chambre élective, qui voulait évidemment l'abdication de Napoléon. Il sentait bien ce qu'il pourrait encore avec le peuple ; mais tout était tiède ou froid autoui' de lui : il lisait sur les fronts le découragement des Ames ; aucun de ses ministres n'élevait une voix généreuse. Joseph et Lucien même, qui avaient jusqu'alors montré tant de fermeté, finirent par insister pour que leur frère résignât la couronne ; il Ht aussitôt appeler tous ses ministres , auxquels il exposa froidement la nécessité de son abdication, et Lucien écrivit sous la dictée de l'Empereur la déclaration suivante :
«Au PEUPLE FRANÇAIS,
« En commençant la guerre pour l'indépendance nationale, je comptais sur la « réunion de fous les efforts , de toutes les volontés, et sur le concours de toutes « les autorités nationales. J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé M toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent « changées. Je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la Fiance. Puissent- « ils être sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir voulu seulement «lu'à ma « personne ! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fds, sous le titre « de Ncipoléo9i If , Empereur des Français. Les ministres actuels formeront pro-
« visoirement le conseil de gouvernement. L'intérôt que je porte à mon fils « m'engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. « Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. « Au palais de l'Elysée, 22 juin 1815.
« Napoléon. »
Celte déclaration fut remise aux ministres pour être communiquée aux deux Chambres.
A une heure furent introduits les ministres de la police, de l'intérieui', des relations extérieures et de la guerre. Le président lut la déclaration de l'Empereur, dont ils étaient porteurs. Fouché proposa de nommer, séance tenante, une commission de cinq membres chargée d'aller auprès des alliés traiter des intérêts, des droits et de l'indépendance de la France.
La Chambre des pairs adopta les décisions de la Chambre des représentants sur la députation à envoyer à l'Empereur et la nomination de la commission executive.
L'article 67 de l'acte additionnel, qui proscrivait la maison de iJourbon , fut aussi rappelé dans la Chambre des paii's comme il l'avait été dans l'autre Chambre. Les deputations des deux Chambres se rendirent ensuite auprès de l'Empereur, qui leur répondit :
« Je vous remercie des sentiments que vous m'exprimez. Je désire que mon « abdication puisse faire le bonheur de la France, mais je ne l'espère point. Elle « laisse l'État sans chef, sans existence politique. Le temps perdu à renverser la « monarchie aui'ait pu être employé à mettre la France en état d'écraser l'en- « nemi. Je recommande à la Chambi'e de renforcer promptement les armées. Qui « veut la paix doit se préparer à la guerre. A'e 7neltez pas cette grande nation à la « merci des étrangers. Craignez d'être déçus dans vos espérances; c'est là qu'est le « danger. Dans quelque position que je me trouve , je serai toujours bien si la « Fi'ance est heureuse. Je recommande mon fils à la France; j'espère qu'elle « n'oubliera pas que je n'ai abdiqué que pour lui Je l'ai fait aussi , ce grand sacri- « fice , pour le bien de la nation : ce n'est qu'avec ma dynastie qu'elle peut espérer « d'être libre, heui'euse et indépendante. »
La Chambre héréditaire, qui avait accueilli les résolutions de la Chambre élective, procéda à la nomination de deux membres du gouvernement. Le choix des pairs se fixa sur le baron Quinette et le duc de Vicence ; les représentants donnèrent leurs sulTrages au général Grenier, au comte Carnot et au duc d'Otrante. Le gouvernement provisoire, ainsi constitué, confia au pi'ince d'Essling le commandement en chef de la garde nationale de Paris.
A\issiti)t après son installation, le gouvernement provisoire fut présenté à Napoléon : en y retrouvant deux de ses ministres et un de ses conseillers d'état , il dut se croire suffisamment garanti sous le rapport des égards et de sa sûreté persoimelle. Le 27, MM. Andiéossy, Boissy-d'Anglas , Valence, Flauguergues et
502 iiiSTorui-: de napoléon.
la Besnardièi-e, furent envoyés auprès de Wellington pour négocier un armistice.
.lusqu'uu dernier moment, Napoléon voulut rester fidèle à son dei'tiier sacrifice. Le-2.j juin, il demanda deux frégates pour le transporter hors de France, et aussitôt, se décidant à quitter le palais de l'ÉIysée, trop petit (|uelques jours auparavant pour contenir la foule empressée des ambitieux et des courtisans, et maintenant déserté par tous ces esclavesde la fortune, il résolut d'attendre la réponse du gouvernement provisoire à la Malmaison. In nouvel outrage l'y attendait. Le lieutenant général Becker, mendjre de la Chambre des représentants, arriva à la Malmaison, envoyé par la commission de gouvernement, qui avait mis sous ses ordres la garde de Napoléon. « L'honneur de la France, disait le « ministre de la guerre, commande de veiller à la conservation de la personne « de l'Empereur, et au respect qui lui est dû. L'intérêt de la patrie e\ige qu'on 0 empêche la malveillance de se servir de son nom pour exciter des troubles. »
Napoléon se contenta de répondre au général Becker: « qu'on aurait dii l'in- « former officiellement de cette disposition, qu'il regardait connue une afiaire « de forme et non comme memre de surveillance, à laquelle il lui semblait d'autant « plus inutile de vouloir l'assujettir qu'il n'avait pas l'intention d'enfreindre ses « engagements. » Informé par le général de la marche du gouvernement et des dispositions des Chambres : « Que l'on me donne , dit-il , les frégates que j'ai « demandées , et je pars à l'instant pour Rochefort. Encore faut-il que je puisse Cl me rendre à ma destination sans risquer de tomber entre les mains de mes « ennemis. Il me tarde de sortir de France, afin de me soustraire aux desseins « que l'ennemi a sur ma personne, et d'échapper à une catastrophe dont l'odieux « retomberait sur la nation. » Napoléon était alors mieux inspiré qu'il ne le fut quinze jours après en allant se précipiter dans le péril qu'il avait voulu éviter.
Si la commission de gouvei-nement eût mis à sa disposition, au moment oii il en faisait la demande , les deux frégates qu'il réclamait pour se rendre aux États-Unis avec sa famille, alors que la mer était encore libre, il eût échappé à la coalition; mais la commission agit autrement. Elle nonuna le généi'al Becker pour accompagner Napoléon jusqu'à l'ile d'Aix, et rester auprès de sa personne jusqu'à l'arrivée des passe-ports qu'elle avait réclamés de VAnyletetre pour Son passage en Amérique. Elle transmit en même temps l'ordre au ministre de la marine de faire armer deux frégates à Rochefort, en leur fixant les États-Fnis pour destination. Par cette dernière mesure, elle donna l'éveil aux Anglais sur le point de l'embarquement; et Napoléon, dont le départ ne pouvait avoii- lieu avec sécurité que s'il était imprévu , allait se trou^er à la merci de ses plus cruels ennemis.
Cependant l'ennemi faisait des progrès et menaçait les environs di- la Malmaison ; on apprit que les Prussiens se pioposaient d'enlever l'Empereui', et que Bliicher avait menacé de lui ôler la vie pai- le plus lAche des crimes, s'il pai-ve-
liait à se saisir de sa personne. L'Empereur fit alors quelques dispositions pour se mettre à l'abri d'une surprise ; mais elles étaient inutiles : ses anciens compagnons d'armes, les soldats, les officiers, les générau\ , placés dans la direction de la Malmaison, veillaient sur lui, prêts à verser, pour sa défense, jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
La proximité de nos troupes du dernier asile de l'Empereur, la crainte que, touché des nouvelles preu^es de leur dévouement , Napoléon ne résistiU pas à l'envie de se mettre à leur tête; que l'armée, toujours idohUre de son ancien chef, ne vînt le reconquérir et le forcer de la conduire à l'ennemi ; ou enfin que Bliicher ne parvint à réussir à exécuter son odieux projet, jetèrent la commission dans une perplexité dont l'éloignement de Napoléon pouvait seul la tirer. Le 29, à trois heures et demie du matin, elle envoya le ministre de la marine et le comte Boulay de la Meurthe le presser de partir sur-le-champ ; il promit de le faire dans la journée. A cinq heures moins un quart , Napoléon , tout troublé des adieux de la princesse Hortense, qui, dans ces moments cruels , avait montré le cœur de sa mère Joséphine, ému des larmes du petit nombre des serviteurs fidèles dont l'avenir l'inquiétait bien plus que le sien, frcppé au cœur par le douloureux sentiment de séparation éternelle d'avec la France , mais la contenance ferme, la voix calme, les traits sereins, comme un honmie supérieur aux coups de la fortune, se jeta dans la voiture de l'un de ses officiers, suivi des généraux Bertrand, Rovigo et Bocker. La veille on lui avait proposé de se livi'er luimôme aux étrangers, à l'empereur Alexandre, par exemple: «Ce dévouement « serait beau, avait-il répondu, mais une nation de trente millions d'hommes qui a le souffrirait serait à jamais déshonorée. »
L'Empereur avait annoncé l'intenlion de ne pas s'arrêter dans son voyage, mais il voulut coucher à Kambouillet. fendant la nuit, il envoya des courriers sur la roule, alin d'aller au-devant des nouvelles de Paris ; il pensait que, pressé par l'imminence du danger, éclairé par la nécessité, le gouvernement le rappellerait pour le salut commun. A la pointe du jour, il recul un ((luirier, lut la dépêche , et dit au général Becker, en levant au ciel des regards centristes : « C'est fini 1 « c'en est fait de la France ! Partons. » A huit heures du matin , il quitta la résidence impériale, après a\()ir donné ordre au concierge de lui envoyer le mobilier de quelques appartements. La demande ([u'il avait aussi faite de la biltliothèqiu' de Trianon, composée de deux mille deux cents volumes, à laquelle il voulait ([u'on joignît la Description de l'Egypte, l'un des monuments dont sa munilicence avait doté le pays, fut, deux jours après, la matière d'une communication du gouveinement. La Chambre des représentants accueillit ce vœu, qui foi-mait un singulier contraste avec la puissance de celui qui disposait naguère des destinées de cent cin(piante millions dluimmes! Dans sa route, Napoléon s'arrêta à la barrière de Tours, s'entretint a\ec le préfet , et partit ensuite pour Poiliei's , d'où il (•\pé<lia un courrier au pri'fct marilime de Uochcforl.
Arrivé à NiorI, Napoléon y trouva un triomphe populaire. Entraîné par l(S acclamations des habitants et par l'enthousiasme de la garnison de Niort , dont la plus forte partie, officiers et soldats, vint se jeter à ses pieds en le suppliant de se mettre à leur tôte, et informé qu'il existait déjà à Rochefort de grandes difficultés pour la sortie des frégates, il ordonna au général Becker d'écrire au gouvernement afin de les lui signaler. Dites-lui aussi qu'il connaît mal Vesprit de la « France; qu'il s'est trop pressé de m'éloigner. Toutefois s'arrachant à ces deniers témoignages d'affection, Napoléon atteignit Rochefort, où l'ennemi a\ail déjà établi sa croisière : c'était le 3 juillet.
Ce même jour, le palais de Saint-Cloud, où tant de fois il reçut la France et l'Europe, le palais de Saint-Cloud , devenu le quartier général de Bliicher, vit signer, en vertu des pouvoirs donnés par le maréchal Davoust au baron Rignon, chargé du portefeuille des affaires étrangères, au général Guilleminot, chef d'état-major de l'armée, au comte de Bondi, préfet de la Seine, la convention qui remit Paris entre les mains des alliés et envoya l'armée au delà de la Loire, pour y subir un arrêt de dissolution. Immédiatement après, le Moniteur publia cette déclaration du l'oi Louis XVIII au\ Français :
« J'apprends qu'une porte de mon royaume est ouverte, et j'accours... Je n'ai « pas permis qu'aucun prince de ma famille pnrùt dans les rangs des étrangers. . « Mon gouvernement devait faire des fautes; peut-être en a-t-il fait... Il est des « temps où les intentions les plus pures ne suffisent pas pour diriger, et quelque- « fois même elles égarent. Je promets, moi qui n'ai jamais promis en vain (l'Eu- « rope entière le sait ), de pardonner, à l'égard des Français égarés, tout ce qui « s'est passé depuis le jour où j'ai quitté Lille au milieu de tant de lai'mes, jusci qu'au jour où je suis rentré dans Cambrai au milieu de tant d'acclamations. « Cependant le sang de mes sujets a coulé par une trahison dont les annales du « monde n'offrent pas d'exemple. Cette trahison a appelé l'étranger dans le cœur « de la France : je dois donc, pour la dignité de mou trône, pour l'intérêt de mes « peuples, pour le repos de l'Europe, exempter de pardon les instigateurs et les « auteurs de cette trame horrible. Ils seront désignés à la vengeance des lois par « les deux Chambres, que je me propose de convoquei' incessanmient.
« Cambrai, le 28 juin.
« Loiis.
« Plus bas :
M Le prince de Tai.t.evuam). «
Dans une situation aussi cruelle, où la terre et la mer étaient également fermées à Napoléon par le gouvernement provisoire et par la coalition, ce prince eut la générosité de résister aux vives et cuntinuelles inslances (pi'il reçut de
l'armée victorieuse de Lamaniue tlans la \'endée , et de celle que commandait Clausel à Bordeaux. Le fléau de la i,nion'e civile était pour lui la tête de Méduse. Malgré cette dernière et violente tentation de reparaître encore à la tête des soldats qui l'appelaient, il congédia , les larmes aux yeux , les généraux , les officier;-qui étaient venus lui porter ces paroles de la gloire ; son sacrifice fut complet.
Le 12 juillet, on apprit que le gouvernement royal axait remplacé le gouvernement provisoire, et que les alliés étaient à Paris. Ce fut alors que, pressé par l'impérieuse nécessité, Napoléon déclara son désir d'aller cherclier un refuge sur la croisière anglaise, où il se fit précéder par cette lettre mémorable, dont il chargea le général Gourgaud pour le prince régent d'Angleterre :
« Ai.TEssE Royale ,
« En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes « puissances de l'Europe , j'ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme « Thémistocie, m'asseoir au foyer du peuple liritannique. Je me mets sous la pi'o- « tection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puis- « sant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.
« Napoléon. »
«Roclieforl, le 13 juillet 1815.»
Gourgaud porta cette lettre au capitaine Maitland. Le lendemain , \' Epervur conduisit l'illustre proscrit sur le Ucllcrophon. En mettant le pied sur le bâtiment, Napoléon dit au capitaine : « Je viens à votre bord me mettre sous la i^'otection des lois d'Angleterre. »
Vers les trois heures, l'amiral Ilotham arrixa au mouillage sur le Superbe, de 74. Il se rendit aussitôt près de Napoléon, et le pria de venir le lendemain visiter son vaisseau; Napoléon y déjeuna a\ec toute sa suite. Il revint le même jour sur le Bellcroplion , qui l'avait reçu le premier à son bord, et cingla imnK'diatement pour l'Angleterre. Pendant son séjour sur le Bellérophon , Napoléon y fut l'objet du respect de tout l'équipage. Le 21, le vaisseau jeta l'ancre dans la rade de Torbay. Aussitôt qu'on apprit sa présence , la mer se couvrit d'embarcations, et les cris d'enthousiasme qui s'élevèrent de ces bâtiments furent si unanimes, (pie le capitaine parut craindre l'enlèvement de son hôte, et ordonna de repousser ces canots à coups d'aviron. Deux jours a])rès, il reçut l'ordre d'appareiller pour Plymouth. Là seulement, le gouvernement britannique de\ait faire connaître sa décision sur la demande que Napoléon lui ,i\ait adressée par le général Gourgaud.
A Plymouth, l'affluence devint plus considérable encore qu'à Torbay. Les routes étaient couvertes de voitures : la mer disparaissait sous les barques innombrables qui encombraient la rade ; elles luttaient de rapidité et d'adresse pour approcher
le Bellérophon. A l'heure où Napoléon paraissait sur le pont, toute cette foule le saluait, restait la tùte découverte, et, agitant ses chapeaux, remplissait l'air d'acclamations. L'illustre proscrit contemplait avec émotion ce respect, cet intérêt universel du peuple britannique. Il voyait qu'en Angleten-e aussi il avait la popularité de la gloive , et que le malheur le mettait en paix avec ce grand pays. L'accueil triomphal qu'il recevait dans le premier port de la Grande-Bretagne devait être pour lui le présage assuré d'une généreuse hospitalité. Mais bientôt le Bellérophon s'entoura de canots armés qui repoussèi'ent les spectateurs à coups de fusil. Quelques Anglais même périrent dans les flots, par suite de la brutalité avec laquelle on exécutait l'ordre d'isoler le vaisseau. Une pareille violence, exercée tout à coup contre ceux qui venaient l'honorer, dut révéler à Napoléon le secret de sa captivité; d'ailleurs, il n'avait pas reçu dans la rade de Plymouth, à son arrivée, la \isite de l'amiral Kcith, comme il avait reçu au mouillage de Hochefort celle de l'amiral Hotham. Enfin, le 30 juillet, lord Keith se rendit à bord du BelléropJwn avec le chevalier Bambury, sous-secrétaire d'État. Admis en i)résence de Napoléon, ils lui remirent une pièce ministérielle où on lisait :
« .... II ne peut convenir ni à nos devoirs envers notre pays, ni à nos alliés, que « le général Bonaparte conserve le moyen de troubler de nouveau la paix du con- « tinent. L'île de Sainte-Hélène a été choisie pour sa future résidence. Le climat « est sain, et la situation locale permettra qu'on l'y traite avec plus d'indulgence « qu'on ne le pourrait faire ailleurs, vu les précautions indis2)ensaljlcs qu'on serait « obligé d'employer pour s'assurer de sa personne... »
A cette affreuse nouvelle , Napoléon opposa les plus énergiques réclamations. Dans le premier moment , il parut décidé à mourir plutôt que d'obéir à un arrêt si cruel. « Être relégué pour toute ma vie, s'écria-t-il , dans une île entre les tro- « piques, à une distance immense du continent, privé de toute conuuunication « avec le monde, et de tout ce qu'il renferme de cher à mon cœur! Autant aurait « valu signer tout de suite mon arrêt de mort. « Mais on fut sourd à ces justes plaintes; la mesure était irrévocablement arrêtée : s'il résistait, leS satellites du ministère anglais avaient reçu l'ordre de porteries mains sur lui. L'illustre captif sentit qu'il no devait pas se commettre avec de pareils ennemis; et c'est alors que, du haut de sa raison, il adressa à lord Keith cette lettre, qui n'a point d'égale dans l'histoire des plus grandes victimes de l'inconstance de la fortune :
« Je proteste solennellement ici , à la face du ciel et des hommes, contre la vio- « lence qui m'est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en dispo- « sant par la force de ma personne et de ma liberté. Je suis venu libi'onient à bord {( du Uellérop/wn ; ']C ne suis pas prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre. J'y suis « venu à l'instigation même du capitaine, qui a dit avoir des ordres du gouverne- « ment de me recevoir et de me conduire en Angleterre avec ma suite, si cela « m'était agréable. Je me suis présenté de bonne foi , pour venir me mettre sous
a la protection des lois d'Aiisieterre. Aussitôt à liord du nellcrophon , j'étais « sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement , en donnant des ordres « au capitaine de me recevoir ainsi que ma suite, n'a voulu que me tendre une «embûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon. Si cet acte se con- « sommait, ce serait en vain que les Anglais voudraient parler désormais de leur « loyauté, de leurs lois et de leur liberté. La foi britannique se trouverait «perdue dans l'hospitalité du Bellciophon. J'en appelle à l'histoire: elle dira « qu'un eimenii qui lit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint librement, dans « son infortune , chercher un asile sous ses lois. Quelle plus éclatante preuve pou- « vait-il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais coriiment répondit-on « en Angleterre à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospi- « talière à cet ennemi , et quand il se fut livré de bonne foi, on l'immola!
« Napoléon. »
« A bord du Bellérophon, ù la mer- »
Ainsi Napoléon s'était tout à coup vu enlevé à l'Europe et à la bienveillance publique du peuple anglais par un arrêt clandestin. Le h août on appareilla, et le Bellf'rophon, qui n'était point équipé pour une coui'se lointaine, croisa vers l'est dans la iManche , jusqu'à ce que le Northumberland , destiné à transporter Napoléon à Sainte-Hélène, fût prêt à le recevoir. Ce bâtiment était à Tortsmouth.
Le G, le Bellérophon mouilla dans la rade de Starpoint, où parut bientôt le vaisseau de l'exil, escorté de deux frégates chargées de troupes qui devaient former la garnison de Sainte-Hélène. Celte escadre était sous les ordres de l'amiral Cockburn. Les amiraux Keith et Cockburn se rendirent à boi'd du Bellérophon, et remirent à Napoléon un extrait de leurs instructions : « Napoléon et sa suite devaient être désarmés; on devait faire la visite des meubles, et siiisir les dia- « mants, l'argent, les valeurs, afin de l'empêcher d'en faire un instrument d'éva- « sion. Ces sommes devaient être administrées pour subvenir à ses besoins. » Le cas de mort était prévu. « Le général (c'était le nom destiné désormais à Napo- M léon) pouvait disposer de ses biens par testament. Il de\ait êli'C mis en prison « s'il essayait de s'évader. Toutes ses lettres et celles de ses compagnons devaient « être lues par le gou>erneur... » On pei'mettait aux généraux lîerirand, Montliolon, Gourgaud, et au chambellan Las-Cases, de le suivre; les généraux Savary et Lallemand, tous deux condamnés à mort, étaient exclus du nombre de ses compagnons d'infortune.
Le 7 août, à deux heures apris midi, Napoléon quitta la trompeuse hospitalité du Bellérophon pour la prison du ISorthumberland. Là, le ton de ses gardiens, ou de ses geôliers, changea : ils affectaient de se couvrir devant lui et de nommer seulement général le souverain dont lord Castlereagh liii-inême avait, l'année précédente, reconnu la (pialité d'empereur dans la négocialion de CliAtillon.
IIISTOIIIE DE NAPOLEON.
Le 10, l'escadre mit à la voile. Le 17 août, le IS'orlhtimbciiand passa en vue du cap de la Ilogue. C'est là que Napoléon salua pour la dernière fois la France, par ces mots dignes de lui : « Adieu, adieu, terre des braves! adieu, chère a France! Quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande nation et « la maîtresse du monde. » Le 2k, on s'arrêta à Madère; le lendemain on fit voile pour Sainte-Hélène.
Pendant une si longue na\igation, Napoléon, toujours semhialiie à lui-même, ne se démentit pas un seul moment. Pour les siens , il n'avait pas cessé d'être empereur; pour les Anglais, l'un des premiers capitaines et l'un des plus grands hommes du monde, Les vents furent favorables à la vengeance des rois : le 14 octobre, on aperçut le rocher qu'il allait habiter; le 15, l'escadre jeta l'ancre à midi, et l'on mit en panne. Le 17, à sept heures et demie, cent onze jours après son départ de Paris, Napoléon descendit sur cette terre, qui ne devait pas rendre sa proie.