SES DÉPÊCHES OFFICIELLES
ET
SES corbespoedances phitees
NOTE PHÉLIMINAIRE
Nelson fut le type héroïque d’une race à part. Les préjugés et le courage indomptable, la ténacité prodigieuse et les vues bornées, l’enthousiasme patriotique et le docile respect de l’autorité, les grands dévouements et les petites rancunes, il eut tout ce qui caractérise les marins anglais, — les Cœurs de chêne^ comme on les appelle ; aussi fut-il leur idole et celle de la nation, qui peut-être se serait moins
2 NOTE PRÊLIMINAIUE
éprise d’un héros plus complet, d’un génie plus élevé, d’un type plus noble et plus poétique. Tel qu’il fut, et tel que nous voulons le montrer, les mers ne reverront pas de longtemps un capitaine, un amiral de cet ordre. Les circonstances le permissent-elles, — ce dont peuvent douter ceux qui ont foi, malgré tout, dans le progrès des idées pacifiques, — les conditions de la guerre navale, profondément modifiées aujourd’hui, semblent devoir s’y opposer. Ce changement, amené par les nouveaux emplois de la vapeur, est à la gloire de Nelson comme un sceau définitif, qui l’isole et la place en dehors de toute rivalité ultérieure. On pourra lui comparer des capitaines, ses égaux par le talent et par le bonheur ; mais les révolutions de la tactique maritime s’opposent déjà, et s’opposeront tous les jours davantage, à ce qu’un tel parallèle soit absolu : le héros du Nil et de Trafalgar n’aura donc jamais de compétiteur identique.
Ceci est vrai du monde entier : mais, de plus, en Angleterre, les habitudes morales et les idées populaires subissent une transformation qui. aura sans nul doute des effets analogues. A mesure que l’instruction se répand, que le peuple s’éveille à de nouvelles idées, à mesure que l’esprit d’analyse se
NOTE l'HÉI-IMINAlUE
propaj^e, le prestige qui s’attachait naguère à l’existence des marins anglais s’efface et va rejoindiv, parmi les ruines du passé, tant d’aulres nobles illusions, tant d’autres belles religions penlues ! Il existait, autour des Jack-Tars \ une sorte d’auréole presque poétique. John Bull les acceptait comme des modèles de bravoure, de générosité, de cbaleur d’àme, d'honnêteté d’esprit. Le marin était pour lui un être brutal, mais loyal, dévoué, docile, et portant au milieu des plus grands périls une sorte d’béiDïque jovialité. Les matelots de l'Angleterre étaient ses boulevards, ses lions, ses champions indomptables ; ils étaient les protecteurs de sa paix intérieure, les instruments de sa grandeur lointaine. — Reconnaissant envers ces défenseurs naturels de sa richesse et de son repos, l’insulaire anglais, « l’homme de terre, » leur vouait des sentiments affectueux, une bienveillance réelle, quoiqu’un peu moqueuse; quelque chose, en un mot, d’assez semblable à l’attachement qu’inspire le chien de la maison, qu’on nourrit bien, qu’on aime, et dont on se fait parfois un jouet, nonobstant son zèle et son courage éprouvés. Il n’en était plus tout
' Jack Tar, Jean Goudron, sobriquet familier donné aux marins anglais.
NOTE l'RÉLlMlNAIIlE
à fait de môme, alors qu’une longue paix avait fait prédominer l’intelligence sur la force, et les calculs positifs sur les sympathies plus ou moins vagues que la tradition avait léguées au pays. Même aujourd’hui, que l’ôre des combats semble devoir être inaugurée à nouveau, il n’en est plus tout à fait ainsi. Supposez un nouveau Nelson, avec toutes les qualités du marin, sa brusque franchise, sa bravoure, son insouciance sublime : s’il était, comme le premier, naïvement vaniteux, obstiné dans des idées étroites, peu éclairé dans tout ce qui ne concerne pas son métier ; s’il choquait parles désordres de sa conduite le sens moral du pays, et les opinions populaires par son attachement à des principes surannés, un tel homme risquerait fort de voir sa gloire obscurcie et ses services méconnus. En supposant que les récompenses officiellep ne lui fissent pas défaut, il n’inspirerait plus cette affection personnelle, ce besoin d’adoration et de culte, que la nation britannique éprouvait pour le vainqueur de Trafalgar. Nelson, pendant plusieyrs années, fut pour ses compatriotes une maîtresse chérie, un être à part, aimé jusqu’à l’aveuglement le plus complet, avec l’enthousiasme passionné, l’impulsion fougueuse d’une ardente jeunesse. Wellington, au con-