PREMIÈRE PARTIE
« V s8-« twm
Naissance et premières années. — L’onrie Snckling cl le Haùoumble. — Deux ans de marine marchande. — Expédition an I>ùle nord. — La Carcatse et le capitaine Lutwige. — La peau de l’ours.
On a de Nelson lui-niôine un récit abrégé de sa jeunesse. Il naquit, le 29 septembre 1758, dans la cure de Burnhani Thorpe (comté de Norfolk), où son père était recteur. Sa mère s’appelait Suckling : elle était petite-fille d’une sœur aînée de sir Robert Walpole, et, pour cette raison sans doute, le premier lord Walpole (Horace, oncle du célèbre Horace Walpole) fut le parrain du futur héros. Ce dernier eut dix frères ou sœurs, dont sept survécurent avec lui à leur mère, décédée en 1767. A cette occasion, le frère de la défunte, capitaine de la marine royale,
VIE DE NELSON
vint trouver M. Nelson et lui offrit de prendre avec lui un de ses enfants. Cette proposition fut d’abord ajournée, et le jeune Nelson passa trois ans encore à l’école de Norwich. Un jour, cependant, — il avait douze ans, — un journal de province qui lui tomba sous la main lui apprit que son oncle venait d’être promu au commandement d’un vaisseau de ligne, le Raisonnable. Prenant aussitôt son parti ; « William, dit-il à un de ses frères plus âgé que lui de dix-huit mois, mandez à mon père que je voudrais aller à la mer avec mon oncle Maurice. » Cette demande trouva M. Nelson tout disposé à y faire droit ; ses ressources pécuniaires avaient diminué; sa santé était mauvaise ; l’avenir ne lui promettait aucune chance favorable. 11 écrivit au capitaine Suckling. Dans la réponse qu’il reçut on trouve ces lignes : « Que vous a fait ce pauvre Horatio, si petit, si faible, si malingre, pour être destiné entre tous ses frères à notre pénible métier? — Qu’il vienne pourtant : au premier combat, un boulet de canon peut lui emporter la tête, et le pourvoir ainsi à tout jamais . » Ces rudes paroles partaient d’un sentiment assez naturel ; Horace ne promettait à son oncle qu’un triste et décourageant protégé. Les fièvres, alors communes en Angleterre, avaient miné sa jeunesse et détruit ses forces. On citait bien de lui quelques preuves de courage et de résolution enfantines, des
vit DK NEI.SÜN
entreprises périlleuses pour son üge, où il s’était jeté en aveugle; mais ces détails insigniûants ii’étaient probablement point parvenus jusqu’aux oreilles de son oncle.
Ce fut par une froide et sombre matinée de printemps que le futur amiral, péniblement ému, quitta le collège et se sépara de son frère bienaimé. Son père, qu’il alla retrouver, le conduisit à Londres, et l'embarqua seul dans la diligence de Chatham, qui le déposa sur le bord de la Medway, près de l’endroit où le Raisonnable était à l’ancre. L’enfant, transi de froid et naturellement timide, ne savait comment faire pour arriver à bord ; un officier, qui prit pitié de son embarras évident et de son air abandonné, le questionna par hasard, et l’achemina vers le vaisseau, après lui avoir fait prendre quelques rafraîchissements. Le capitaine Suckling était absent, et n’avait laissé aucune instruction pour l’accueil à faire à son neveu ; celui-ci passa donc sur le pont tout le reste de la journée, sans que personne parût prendre garde à lui ; le lendemain seulement, quelque bonne âme lui vint en aide, et parut avoir compassion de sa profonde tristesse. D’une santé faible et d’un naturel affectueux, Nelson dut vivement ressentir les fatigues et les douleurs de cette initiation, pénible au surplus pour tout le monde.
VIE DE NELSON
Cinq mois après, le Raisonnable, armé dans des circonstances particulières, fut mis hors de service, et le capitaine Suckling passa sur le Triomphe, vaisseau de 74, en station dans les eaux de la Tamise. Il crut, avec raison, que ce service inactif ne convenait pas à l’éducation maritime de son neveu, et le fit embarquer immédiatement sur un navire de la Compagnie des Indes que commandait un de ses anciens compagnons d’armes. •
Nelson, parti en 1770, ne revint à Chatham qu’au mois de juillet 1772. 11 avait contracté, parmi les marins du commerce, une véritable horreur pour la marine royale :
ft Plusieurs semaines s’écoulèrent, dit-il, avant que ce préjugé, fortement enraciné, fit place à des sentiments plus nobles; cependant mon ambition se réveilla peu à peu tout entière : je voulais être bon marin, et, profitant de mes dispositions à cet égard, on m’accordait comme récompense, lorsque j’avais d’ailleurs bien travaillé, la permission de conduire le cutter et la longue chaloupe pontée qui étaient attachés au navire de l’officier commandant là station de Chatham. Peu à peu je devins bon pilote, et j’appris à me démener au milieu des rochers et des sables,' ce qui m’a été depuis lors très-utile. Mon éducation se continua ainsi jusqu’au moment où on équipa une expédi-
VIK DE NELSON
tioii pour le pôle nord. Alors, bien qu'on ne permit point aux enfants, regardés comme inutiles, de se faire inscrire dans les équipages, je tentai toute sorte de démarches pour être admis sur la Carcasse^ commandée par le capitaine Lutwidge, et, comme je me figurais devoir tenir la place d’un homme, je demandai à être son cockswain Touché de ce désir, que j’exprimais avec l’ardeur de mon âge, le capitaiile voulut bien y déférer, et nous sommes restés, depuis lors, dans les termes de la plus étroite amitié. Lord Mulgrave, avec lequel je fis connaissance à cette occasion, me conserva aussi, jusqu’au dernier jour de sa vie, les meilleurs sentiments et la protection la plus assidue. Durant l’expédition, lorsque les embarcations furent équipées pour quitter les deux vaisseaux bloqués par les glaces, je m’efforçai d’obtenir le commandement d’un cutter à quatre rames, lequel, en effet, me fut confié avec douze hommes d’équipage, et je voulus croire, non sans un peu d’orgueil, que c’était, de toutes nos embarcations, la mieux conduite et la mieux commandée. »
Le reste du récit, tout aussi simple, tout aussi exact, nous fait assister aux progrès quotidiens du jeune aspirant. Une nuit, il s’échappa de son navire
* Cockswain, celui qui commraande une chaloupe armée en guerre.
\n: DE NELSO.N
entouré de glaces, cl, profitant du brouillard qui le dérobait à la surveillance de l’ofTicier de quart, il se mit, avec un de ses camarades, à la poureuite d’un ours qu’ils avaient aperçu. Quand on vérifia leur départ, la brume avait encore augmenté d’é paisscur et ne permettait pas de chercher à savoir ce qu’ils étaient devenus. Le capitaine Lutwidge et scs officiers commençaient à craindre qu’il ne leur lut arrivé malheur. Sur les quatre heures du matin, néanmoins, le temps s’éclaircit, et l’on distingua, fort loin du navire, nos deux aventuriers aux prises avec un ours énorme. Le signal leur fut donné de revenir aussitôt; mais le camarade de Nelson voulut en vain l’engager à obéir. Bien que le bassinet de son fusil eût sauté, bien que leui*s munitions fussent épuisées et que la glace ouverte entre eux et l’animal parût le mettre à l’abri de leurs coups, Nelson prétendait, malgré tout, l’assommer à coups de crosse. Le capitaine Lutwidge, voyant que sou premier signal n’avait pas été suffisant, fil tirer 'un coup de canon, qui eut pour effet de forcer l’ours à battre en retraite. Nelson s’en revint, alors, quelque peu effrayé des suites que pouvait avoir sa désobéissance. Il fut sévèrement réprimandé par le capitaine, pour une conduite si peu convenable à son grade, et M. Lutwidge voulut savoir dans quel but il avait poursuivi l’ours en
question. « Monsieur, i*épondil le jeune cockswain avec une moue qui lui était habituelle, Je voulais tuer l’ours pour en rapporter la peau à mon père. »
Le Sea-Horse . — Maladie et découragement. — Le Worcetter . —
La iMwetloffe. — L’allrail du danger. — Le Britlol. — Le Blaireau. — Un incendie. — Le Hinchinbrook.
Après cette expédition, dans les détails de laquelle nous ne pouvons entrer, les vaisseaux qui l’avaient accomplie furent mis en commission, et Nelson, toujours dirigé par son oncle, passa sur le Sea-Horse, de vingt canons, qui partait aloi-s pour les Indes orientales avec l’escadre commandée par sir Edward Hughes. Sa bonne conduite, remarquée par le commandant, lui valut bientôt le grade de midskipman. A cette époque, sa santé s’était notablement améliorée, son corps devenu plus robuste, son teint ranimé, lui faisaient présager un rétablissement complet; mais après dix-huit mois passés dans les mers de l’Inde, il subit la terrible influence de ce climat, si contraire à la santé des Européens. Les secours de la médecine ne purent lutter contre les ravages du mal; Nelson, presque
li VIE DE NELSON
réduit à rùlat de squelette, perdit complètement l’usage de ses membres. Il ne lui restait, pour se rétablir, d’autres chances que celles d’un retour en Angleterre. Il dut s’y résigner, et ce ne fut pas sans amertume qu’il laissa ses jeunes camarades, Charles Poole, Thomas Troubridge et tant d’autres, — depuis lors l’honneur de la marine anglaise, — poursuivre la carrière où il avait débuté avec eux.
Il a dit lui-même, en parlant de cette époque et du découragement auquel il était en proie : « Je me sentais convaincu que c’en était fait de mon avancement; mon âme luttait en vain contre les obstacles nombreux que j’entrevoyais sur ma route, et qu aucun espoir de protection n’aplanissait à mes yeux. Un jour, cependant, après une longue et sombre rêverie, qui'^m’avait fait songer à me jeter pardessus bord, une sorte d’inspiration patriotique vint à mon aide. Je me figurai que mon roi et mon pays seraient mes patrons ; — Et alors, m’écriai-je, je serai un héros digne de l’un et de l’autre 1 je me confierai à la Providence, et braverai tous les dan^ gers. »
Bien longtemps après, Nelson aimait à se rappeler ce moment d’exaltation passagère, après le^ quel il eut toujours devant les yeux de son âme un astre conducteur qui le guidait à la renommée. Nous
VIE DE NEI.SUN
aimons, quant à nous, cette réaction mystique qui rappelle tant d’extases religieuses survenues aux croyants, après leurs journées d’obscurité, de sécheresse et d’abandon. Tous les enthousiasmes sont frères, si divers que puisse être leur but, et Nelson, à bord du Daup/ûu, nous a vivement rappelé Loyola malade; tous deux croyaient également en une lumière céleste, descendue providentiellement pour éclairer leur àrae.
Les affaires de Nelson, au reste, allaient mieux qu’il ne le croyait lüi-même; pendant son absence, le capitaine Sucklihg était devenu contrôleur de la marine. Il fit nommer son neveu, que le voyage avait en partie rétabli, comme lieutenant aspirant sur le Worcester, de 64, qui accompagnait un convoi destiné à Gibraltar. Bientôt après le retour de ce navire, le 8 avril 1777, Nelson, âgé de dix-neuf ans, passa son examen de lieutenance. Son oncle présidait la commission; mais il ne voulut présenter son neveu aux officiers ses collègues qu’après le résultat de l’examen; il comptait sur Nelson, et n’avait pas jugé nécessaire de lui concilier la faveur de ses juges. Le lendemain même, Nelson fut promu au grade de second lieutenant sur la frégate la Lowestoffe, de 32 canons, commandée par le capitaine Locker, qui devint, à partir de ce moment, un de ses amis les plus in-
VIE DE NELSON
times C’est de lui que Nelson disait : « Je lui dois de savoir aborder un Français: — Laya Frenchman close, — me répétait-il sans cesse — and you wUl beat him. »
La Lowestoffe fut envoyée en croisière dans les Indes occidentales, et, peu de mois après, elle eut une rencontre, dont Nelson nous fait connaître dans son Journal les détails caractéristiques : « Par un vent très-fort et une mer très-houleuse, notre frégate captura un corsaire américain. Le premier lieutenant reçut ordre de l’aborder, ce qu’il ne put faire, tant les vagues étaient dures. Quand il revint, le capitaine s’écria : — N’ai-je donc ici personne pour aborder ma prise? — Et tout aussitôt le maître courut sur le passe-avant pour descendre dans la chaloupe; mais je l’arrêtai, lui disant : — Mon tour est venu... si j’échoue, ce sera le vôtre. — En lui-même, cet incident est de peu d’importance, mais il témoigne une disposition que j’ai toujours retrouvée en moi, c’est que les difficultés et le danger m’attirent et m’aiguillonnent. »
Nelson pei'dit son oncle et son unique protec-
* Les lettres de Nelson au capitaine Lot^ker et aux divers membres de la famille Locker, toutes conservées et mises au jour, sont, après les collections appelées Nelson Papers et Hood Papers, les plus précieux matériaux que l’on puisse consulter pour la Biographie du vainqueur de Trafalgar.
VIE DE NELSON
teur, à po\i près à celle époque; mais les éloges et les recommandations assidues de son capitaine le désignaient sans cesse à la faveur du commandant de la station; il leur dut de passer sur le vaisseau le Bristol^ et fut remplacé dans l’étatmajor de la Lowestoffe par un jeune ofticier dont le nom s’est illustré depuis, le lieutenant Cuthbert Collingwood. Nelson devint bientôt premier lieutenant, et, le 8 décembre 17 78, il monta sur le brick le Blaireau, le premier navire dont il ait eu le commandement en chef. Pendant un séjour que ce navire fit à la Jamaïque, un auln* brick, le Glasgow, de 20 canons, prit feu dans la baie de Montégo; l’équipage, effrayé, commençait à déserter ce bâtiment, lorsque Nelson survint avec ses chaloupes; il força les hommes qui se sauvaient à la nage de remonter à bord, fit jeter les poudres à la mer,’ pointer les canons vers le ciel, et par sa présence d’esprit, son sang-froid, son ascendant personnel, réussit à prévenir d’imminents désastres. L’année suivante (1779), il passa comme post-capitaine sur le Hinchinbrook , de 28 canons.
iH
Défense de la Jamaïque. — Choix honorable. — Une erreur de l'amiral d Eslaing. — Expédition du fort San Juan. — L’Ilot Saint-Barthélemy. — Itéveil sauveur. — Le Janus. — Un prince midshipman. — l’orlrait de Nelson par le duc de Clarence. — Portrait du duc par Nelson.
Cette promotion rapide, qui le mettait, à vingt et un ans, en passe d’atteindre les plus hauts grades de sa profession, il l’avaitobtenue, remarquons-le, sans qu’aucune occasion particulière lui eût été donnée de se distinguer; en revanche, il possédait toute la science pratique du métier, et son zèle, son aptitude, le faisaient remarquer de tous ses chefs. Aussi, loi’sque le comte d’Estaing, avec une tlotte de cent vingt-cinq voiles, portant environ vingtcinq mille hommes de troupes, partit de Saint- Domingue pour menacer la Jamaïque, les batteries du fort Charles à Port-Royal, — le poste le plus important de nie, — furent couliées à Nelson. La Jamaïque, pour la défense de laquelle on avait, à grand’ peine, rassemblé sept mille hommes, serait inévitablement tombée au pouvoir de l’amiral français, s’il avait eu conscience de sa force et bon espoir dans sa fortune. Nelson en était si convaincu.
VIE DE NELSON
que, dans ses lettres à ses amis d’Angleterre, il les priait de ne pas s'étonner u si, par hasard, il apprenait à parler français. » Mais le redoutable armement ne servit à rien, faute de résolution dans le chef qui le commandait ; et le gouverneur de la Jamaïque, délivré sans coup férir, donna suite à un projet d’attaque qu’il avait formé contre les colonies espagnoles. Il s’agissait de prendre le fort San Juan, sur la rivière de ce nom, et de la remonter jusqu'au lac Nicaragua, dont on se rendrait maître, ainsi que des villes de Grenade et de Léon. Par cette entreprise hardie, on pouvait rompre toutes communications entre les possessions espagnoles de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud. On s’emparait d’ailleurs d’un pays où sei*a, tôt ou tard, exécuté l’un des plus grands projets conçus dans les temps modernes, celui de percer un canal entre la mer du Sud et l’océan Atlantique. Le plan du général Dalling, bien conçu d’ailleurs, et approuvé par le ministère anglais, pouvait rendre à l’Angleterre, dans une autre région du continent américain, un empire plus étendu que celui dont elle venait d’être dépossédée par la Révolution des États-Unis. Les intluences du climat protégèrent l’Espagne, et firent avorter ces projets.
Nelson fut chargé, dans cette expédition, de transporter et de convoyer cinq cents hommes de Port-
VIE DE NELSON'
‘iü
Royal au cap Gracias-a-Dios. Sa mission devait se terminer lorsque le corps expéditionnaire aurait atteint la rivière San Juan, où il arriva le 24 mars 1780; mais, voyant que pas un homme de l’expédition n’était en état de la guider, il ne voulut pas se borner à l’accomplissement strict de ses instructions, et pénétra, avec deux chaloupes du Hinchinbrooky dans les eaux basses de la rivière. L’extrême chaleur, les bancs de sable, la rapidité des courants, opposaient aux Anglais des obstacles presque insurmontables; beaucoup d’entre eux, d’ailleurs, étaient déjà dans un déplorable état de santé ; cependant, avec l’aide des Indiens, et après quinze jours de marche, l’expédition arriva devant une petite île dont les Espagnols avaient essayé de faire un avantposte fortifié, en y plaçant une batterie de pierriers ; son feu commandait, en effet, la rivière dans un endroit où la rapidité du courant gênait déjà beaucoup la navigation. Nelson et quelques-uns de ses matelots « abordèrent » hardiment cet ouvrage avancé ; en sautant sur la berge, le jeune et impétueux capitaine mit le pied dans une flaque de vase où ses souliers restèrent ; il n’en chargea pas moins, pieds nus, et, après un combat de quelques minutes, l’ilot Saint- Barthélemv lui resta. Le fort San Juan est situé à seize milles plus haut, en remontant la rivière. On débarqua, quelques milles avant que d’y arriver.
VIE DE NEI.SON
les provisions et les munitions de guerre; api-ùs quoi l’expédition s’engagea dans des forêts presque impraticables. Un des soldats fut mordu à l’œil par un serpent qui, d’une branche d’arbre, s’élait élancé sur lui à l’improviste ; la douleur fut telle que cet homme tout d’abord ne put continuer sa route ; et deux ou trois de ses camarades, envoyés peu après à son aide, ne trouvèrent plus qu’un cadavre déjà putréfié. Nelson lui-même faillit être victime d’un accident pareil. Épuisé de fatigue, il avait fait accrocher son hamac sous des arbres, et se livrait déjà au repos, lorsqu’un lézard passa tout à coup SUr son visage. Des Indiens virent par bonheur ce reptile, et, connaissant les dangers que sa présence indique, ils éveillèrent l’imprudent dormeur. Quand il fut debout, il découvrit, roulé à ses pieds, un serpent de l’espèce la plus venimeuse. Peu de jouis après, ayant bu l’eau d’une source où quelques branches de mancenillier étaient tombées par hasard, les effets du poison se firent sentir tout aussitêt de manière à ébranler pour longtemps la santé, déjà si souvent compromise, du jeune post-capitaine.
En arrivant, le 1 1 avril, au pied du fort San Juan, Nelson fut d’avis qu’il fallait donner immédiatement l’assaut. Le commandant de l’expédition, par malheur, préféra un siège en règle, et dix jours se passèrent en préparatifs horriblement fatigants, du-
VIE DE NELSON
rant lesquels la pluie ne cessa de tomber, et la maladie de sévir. Si la garnison assiégée avait pu tenir seulement huit jours, il est probable que les Anglais eussent été forcés de se retirer : mais la place se rendit le 24. Au surplus j ce succès fut le dernier de l’expédition. Le fort San Juan était un séjour auprès duquel les cachots les plus malsains offrent toute sécurité ; les huttes qui servaient d’hôpital, environnées d’ordures et placées près de l’endroit où l’on jetait les débris de la boucherie, ne laissaient pas aux malades la moindre chance de guérison. Vainement aurait* on voulu nettoyer ces misérables baraques ou en construire de mieux aérées ; — les hommes valides suffisaient à peine pour assister les malades, auxquels d’ailleurs manquaient les remèdes les plus nécessaires. Bientôt les vivantseurent trop à faire d’inhumer les morts ; bientôt môme on négligea de jeter les cadavres dans le fleuve, et ils restèrent abandonnés aux animaux carnassiers, surtout aux gallinaiOSj ces terribles vautours qui n’at-^ tendent pas toujours, pour se mettre à l’œuvre, que la vie ait abandonné leurs victimes.
Les Anglais soutinrent durant cinq mois cette lutte contre la nature ; ensuite ils abandonnèrent le fort à la garde de quelques hommes aguerris contre le climat, mais qui devaient nécessairement, dès que la saison ramènerait rennemi, se rendre prison-
VIE DE NELSON
niers à la première sommation. Les diflérents détachements de l’expédition formaient un corps de dix-huit cents hommes, sur lesquels il n’en revint guère plus de trois cent quatre-vingts.
Nelson lui-mème ne dut son salut qu’à un prompt départ. Déjà malade au commencement du siège, il apprit qu’on venait de lui donner à commander un nouveau bâtiment, le Janus, de 44 canons ; cette nouvelle lui fit quitter l’expédition, précisément la veille du jour où San Juan allait se rendre, et il partit pour la Jamaïque dans le sloop même qui lui avait apporté son nouveau brevet.
La maladie fit cependant chez lui de tels progrès, qu’il ne put quitter son hamac pour descendre à Port-Royal, et, nonobstant une légère amélioration dans son état, incapable de prendre son nouveau poste, il dut solliciter un retour en Angleterre comme le seul moyen de se rétablir complètement.
Plusieurs lettres de lui, parmi celles que la famille Locker a conservées, sont datées de la Jamaïque ; ce sont pour la plupart des bulletins de prises, et des listes de morts ou de blessés. On y voit pourtant, çà et là, quelques détails intéressants sur les événements de la guerre, et sur les bons rapports de Nelson avec ses supérieurs.
« Je suis porté, dit-il dans l’une d’elles, par notre amiral lord Ilood, pour le commandement d’un
2i VIE DE NEI.SüN
vaisseau de ligne ; il m’a honoré d’une lettre où il exprime le désir de me voir passer dans une station où le service soit plus important, et me promet son cordial appui. Le prince Guillaume est avec lui : j’imagine que tout cela nous présage le départ du Digby. Dans ces parages on ne songe guère qu’à gagner de l’argent, et, hors les parts de prise, on ne prend intérêt à rien... Les Français sont encore à Boston. »
Ces lignes étaient écrites immédiatement après la conclusion de la paix signée entre 1-Angleterre et les Colonies révoltées ; elles portent la date de New-York; le nom du prince Guillaume, qui s’y trouve mentionné, nous rappelle involontairement ce que le futur roi d’Angleterre (alors duc de Clarence) a dit de Nelson longtemps après la mort du héros; les souvenirs du prince se rapportent à une époque voisine de celle où nous sommes arrivés :
« J’étais aloi-s midshipman à bord du Barfleui\, dans les passes de Staten-Island, et j’avais la garde du pont, — écrivait Son Altesse, — lorsque le capitaine Nelson, de VAlbemarle, vint nous accoster dans sa barge ; c’était le plus jeune et le plus petit capitaine que j’eusse encore vu, et son costume attira particulièrement mon attention ; il portait un habit galonné sur toutes les coutures ; ses cheveux flasques
Digilized by Googio
VIE DE NELSON
et sans poudre étaient retenus dans une queue à l’allemande, très-serrée et d’une longueur extraordinaire; les pans de sa veste, découpés sur un vieux modèle, ajoutaient à la bizarrerie de sa tournure, et faisaient de lui un être passablement excentrique. De ma vie je n’avais rien vu de pareil, et ne pouvais deviner ni ce qu’il était, ni pourquoi il venait nous trouver. Mon incertitude, au reste, ne fut pas de longue durée, car lord Ilood me le présenta tout aussitôt ; sa convei’sation et ses manières me parurent irrésistiblement séduisantes, et son enthousiasme, toutes les fois qu’il était question de marine, ne permettait pas de le regarder comme un personnage ordinaire. Nelson vint ensuite avec nous dans les Indes occidentales, et servit sous les ordres de lord Hood. Durant notie longue croisière autour du cap Français, et pendant toute la durée de la guerre d’Amérique, Nelson ne montra d’autre ambition que celle de commander un vaisseau de ligne; quant aux profits de prises, il ne s’en préoecupa jamais. L’exemple de son oncle maternel était toujours devant ses yeux. Je remarquai son zèle pour le service de mon père, et ses dispositions singulièrement humaines ; il avait surtout à cœur le service du roi et l’indépendance de la marine anglaise. Ces deux idées le dominaient autant lorsqu’il était simple capitaine de VAlbemarle,
et n’avait encore reçu aucune distinction de son pays, que lorsqu’il eut été, plus tard, comblé d’honneurs et de biens. »
En regard de ce portrait, nous aimons à trouver celui du prince, tracé par Nelson dans une lettre au capitaine Locker :
« Ma situation sur la flotte de lord Hood est on ne peut plus flatteuse pour un jeune homme de mon âge : il me traite absolument comme si j’étais son fils, et m’accordera, j’en suis certain, tout ce que j’oserai lui demander. Le prince William me traite aussi avec beaucoup d’égards ; l’amiral a bien voulu lui dire, — et vraiment je ne sais comment vous rendre les sentiments dont cette bonté m’a pénétré, — que, si Son Altesse Royale avait quelques renseignements è prendre l'clalivement à la tactique navale, je pouvais les lui fournir au moins aussi bien qu’aucun autre officier de la flotte. Le prince, j’en suis certain, sera une des gloires du métier ; il est plus homme de mer que vous ne pourriez le supposer, et possède toutes les qualités nécessaires pour aller loin dans cette carrière. Il porte très-loin le goût d’une discipline rigide, et veut que tout officier ait fait son temps de service dans un grade avant d’aspirer à une promotion nouvelle ; luimême ne cherche pas à éluder cette règle. On lui a fait, à la Jamaïque, un accueil très-empressé; le
VIE DE NELSON
Conseil l’avait déjà harangué; la Chambre d’assemblée devait en faire autant le lendemain du jour où j’ai quitté l’île. Le, prince tenait ses levers à Spanish-Town, et tout le monde a paru ti ès-satisfait de lui. Son humeur égale, son bon sens remarquable, ne pouvaient manquer, en effet, de lui concilier tous les cœurs. »
Présenté à la Cour. — Les eaux de Balh. — L'Albemarle. — Devant EIseneur. — Campagne au Canada. — Un bienfait n’est jamais perdu. — Tentation périlleuse. — Un ami. — Matelots et ministres. — Premier désappointement.
Ces rapports établis de bonne heure avec le prince-matelot par excellence devaient naturellement concilier au jeune capitaine Iff bon vouloir de la cour, où il fut présenté par lord Hood lui-même à son retour en Angleterre.
Sa santé n’était pas remise, bien loin de là. Durant trois mois entiers qu’il passa aux eaux de Bath, il pouvait difficilement, et avec d’atroces souffrances, quitter son lit quelques heures par jour ; à peine un léger mieux se fut-il déclaré, qu’il courut à Londres et sollicita de l’emploi. On lui donna le commandement de V Albemarle^ sur lequel il était
VIE DE NELSON
déjà revenu des Indes occidentales ; c était un vaisseau de commerce français, doublé en bois, mal construit, et dont les mâts, beaucoup trop hauts pour sa coque, le mirent en péril dans plusieurs circonstances. Ce bâtiment fut envoyé dans les mers du Nord, sans que l’on parût prendre garde aux fatales conséquences qu’une si brusque transition, — de la Jamaïque à la côte danoise, — pouvait avoir sur le tempérament ébranlé de Nelson, Lejeune capitaine ressentit cet oubli, mais sans vouloir s’en plaindre ni désobéir. A l’ancre devant Elseneur, il vit arriver à son bord un messager de l’amiral danois, qui venait s’enquérir du nom du navire, et du nombre des canons qu’il portait. L’Angleterre et le Danemark étaient alors sur le pied de neutralité armée : « VAlbemarle, répondit Nelson à l’envoyé danois, est un des vaisseaux de Sa Majesté Britannique; vous pouvez facilement, monsieur, compter ses canons en passant le long des bordages, et vous direz, de ma part, à votre amiral, que ces canons, si l’occasion le demande, seront parfaitement servis. »
Pendant ce voyage, qui dura tout un hiver, Nelson, toujours attentif à s’instruire, acquit une parfaite connaissance de la cote danoise et de ses différents sondages. On sait quel parti l’Angleterre devait tirer plus tard de ces études alors sans but.
VAlbemarle^ revenu aux Dunes, reçut ordre de partir pour Québec. Le climat du Canada, selon les médecins, devait avoir la plus désastreuse influence sur la santé de Nelson ; ses amis lui conseillaient de réclamer auprès de l’amiral Keppel une destination moins périlleuse ; mais, comme l’ordre de départ émanait de lordSandwood, prédécesseur de Keppel, le jeune capitaine jugea qu’il serait peu délicat de s’adresser au nouveau ministre pour réclamer contre une mesure du cabinet récemment dissous. 11 préféra partir, à tous risques, pour le Canada. Pendant les premières semaines delà croisière, Y Albemarle captura un schooner de pêche, dont le propriétaire, qui n’avait pas d’autre fortune, était ruiné du coup ainsi que sa nombreuse famille. Nelson, qu’il sut- intéresser à son sort, l’employa comme pilote dans la baie de Boston, et, par manière de récompense, lui restitua le navire avec son chargement ; 41 lui donna même un certificat au moyen duquel il ne courrait plus risque d’être capturé par les autres vaisseaux de la flotte anglaise. Cet homme, pénétré de reconnaissance, hasarda sa vie quelque temps après pour avorter à Y Albemarle un chargement de moutons, de volailles, et de provisions fraîches, qui arrivèrent fort à propos dans un moment où le scorbut régnait à bord du navire. On était aloi’s à la mi-août, et, depuis le
VIE DE NELSON
commencement d’avril, l’équipage en était réduit aux vivres salés. Le certificat donné par Nelson fut conservé à Boston, pour perpétuer la mémoire d'ün acte de générosité tout à fait exceptionnelle ; plus tard, le jeune capitaine ayant rendu son nom' célèbre dans les deux, mondes, ce document a pris la valeur d’une véritable relique.
Pendant son séjour à Québec, Nelson avait formé des relations assez intimes avec une jolie veuve de cette ville, et sans l’intervention d’un de ses amis, (Alexandre Davison), il se serait rendu coupable de ce que le monde appelle « un vrai coup de tête. » En effet, le jour même fixé pour le départ de VAlbemarle^ le jeune capitaine, qui avait déjà pris congé de ses amis, rentra dans le port avec sa chaloupe. Davison, qui se trouvait là par hasard, s’étonnant de ce retour inattendu, Nelson prit son bras, et, marchant avec lui vers la ville, lui déclara qu’il allait offrir sa main à cette femme dont il emportait un trop cher et trop doux souvenir. — « Si vous faites cela, s’écria son ami, votre ruine absolue en sera la conséquence. — Soit, répondit Nelson ; mon parti est pris, je suis résolu à tout. — Moi, dit l’autre, je suis résolu à ne pas vous laisser faire. » Et moitié par ses conseils, moitié de force, il ramena le capitaine jusqu’au rivage où sa chaloupe l’attendait.
VIE DE NELSON
Peu de mois après, la paix de 1783, dite la Paix de Versailles, renvoya VAlbemarle en Angleterre, où le premier soin de Nelson fut de faire payer leur solde aux matelots de son équipage. Ces hommes l’adoraient comme un père, et vinrent en corps lui proposer de passer avec lui sur tel navire qui lui serait confié ; mais, nonobstant son mérite reconnu, le jeune crfficier ne put obtenir un bâtiment, et « les raisins » lui semblaient sans doute « trop verts » quand il écrivait au capitaine Locker que, « n’étant pas assez riche pour vivre aussi largement que ses collègues, il ne songeait point à reprendre la mer. » Sa santé, d’ailleurs, était toujours mauvaise, ainsi qu’on peut s’en assurer en lisant sa correspondance durant l’été qu’il passa, complètement oisif, dans son logement de Salisbury-street, à Londres.
L’une de ses lettres, adressée à M. Hercule Ross, renferme quelques détails bons à conserver. Après lui avoir exprimé une vive reconnaissance pour les nombreux services à lui rendus par cet ancien négociant, Nelson ajoute ces lignes :
« La fin de la guerre m’a laissé sans fortune ; mais aussi, — je puis m’en assurer aux égards qu’on me témoigne, — avec une réputation sans tache ; le véritable honneur l’emporte chez moi sur toute pensée cupide. Je suis revenu sur VAlbemarle avec lord Hood, et notre dernier séjour a été la Jamaïque,
VIE DE NELSON
OÙ j’ai laissé Ilanbury, tout aussi infatigable que jamais sur le chemin qui mène à la fortune ; Shaw était alors à Port-au-Prince : il a fait, j’imagine, de bonnes affaires dans le commerce neutre. Tous nos autres amis de la Jamaïque se sont éclipsés.
« Connaissez-vous le capitaine Pringle, du Dœdalush... Il habite Caroline-Park, à quatre milles d’Édimbourg. C’est un homme d’honneur et mon ami particulier. J’ai reçu de lui l’invitation la plus pressante ; mais, comme je n’ai point encore revu mes parents, je ne profiterai pas de cette occasion qu* pourtant me rapprocherait de vous. Cet hiver, je n’en doute pas, nous nous retrouverons à Londres. J’eus hier une lettre de Locker ; il est toujoui’s parfaitement bien. Depuis mon arrivée, je n’ai encore vu aucun des Parker ; ils sont dans le comté d’Essex, sur un domaine qu’ils viennent d’acheter, et où (grâce aux profits de la Jamaïque), ils ont pu, démolissant le vieux chAteau, se construire une habitation, nouvelle. Il ne leur manque plus, pour être complets, qu’un titre de pairie irlandaise... »
VIE DE NELSON
SS
Un tour en France. — L’auberge de Marquise. — Les traces de Sterne. — Montreuil et ses perdreaux. — Saint-Omer et ses hôtesses. — Les filles du ministre. — Un deuil de famille. — Départ opportun.
Durant l’automne de 1783, après avoir visité sa famille dans le comté de Norfolk, Nelson alla habiter la France avec un de ses amis, le capitaine James Macnamara. Leur but ostensible, — peut-être en avaient-ils un autre, — était d’apprendre le français et de voir une société nouvelle. Us étabbrent définitivement leur quartier général à Saint-Omer, et la description que Nelson nous donne de « la France il y a soixante ans » est encore, après tant d’autres, remplie d’intérêt et d’amusement. On nous permettra de lui laisser la parole pour quelques instants :
« Nous couchâmes à Douvres, et le lendemain matin, à sept heures, nous nous mimes en mer par un beau vent nord-ouest. A dix heures et demie nous déjeunions tranquillement dans l’hôtel de M. Grandsire, à Calais. Sa mère le tenait déjà, quand Hogarth écrivit sa Porte de Calais *. Le
* Allusion à un pamphlet gallophobe du célèbre caricaturiste, qu'il écrivit dans un accès de mauvaise humeur assez naturel
VIE OE NELSON
Voyage sentimental de Sterne est le meilleur journal que je puisse vous donner de notre voyage.
« Mac me conseillait de partir tout d’abord pour Saint-Omer, ayant éprouvé lui-même la difficulté d’un établissement dans les villes où l’on ne trouve pas de compatriotes. Après dîner, nous partîmes en conséquence pour Montreuil, que soixante milles séparent de Calais. A croire les gens, nous voyagions en poste ; mais, très-certainement, nous ne fîmes pas plus de quatre milles à l’heure. Ce lut pour moi un grand divertissement que de voir l’étrange ligure que font les postillons de ce pays-ci, chaussés d’énormes bottes, sur des chevaux grands comme des rats. Lés voitures n’ont pas de ressorts, et les routes sont généralement pavées comme nos rues dé Londres ; vous pouvez donc vous imaginer que nous avions été passablement secoués, lorsque, après deux postes et demie, — soit quinze milles, — nous arrivâmes à Marquise. Là on nous fit entrer dans ce que les gens du pays appellent « une aul)erge, » et que, sur l’apparence, j’aurais qualifié, moi, d’étable à porcs. La chambre où on nous logea ne renfermait que deux lits de paille, sur lesquels, non sans difficulté, on étendit, pour chacun
après avoir été arrêté comme espion tandis qu'ii prenait une vue des abords fortifiés de la ville française, si longtemps occupée par ses compatriotes.
VIK DE NELSON
de nous, une paire de draps blaucs. Nous eûmes à souper deux pigeons, une nappe sale, cl des couteaux à manche de bois. Quelle transition, lorsque l’on quitte l’heureux pays d’Angleterre!
« Le souper nous avait fait rire, et nous allâmes nous fourrer dans nos lits, bien résolus à ne pas prendre au sérieux les inconvénients du voyage. La nuit fut bonne, et au point du jour nous partîmes pour Boulogne, où nous devions déjeuner. Cette ville est pleine d’Anglais, attirés, je le suppose, par le bon marché du vin. Nous repartîmes sur le midi pour Montreuil, et traversâmes le plus riche pays de labour que mes yeux aient encore vu ; le paysage était d’ailleurs varié par de beaux bois, ou plutôt de vastes forêts, à travers lesquelles nous faisions quelquefois deux milles de suite. Les chemins sont pour la plupart plantés d’arbres, et forment d’aussi belles avenues que celles qu’on voit chez nous devant les résidences rurales de nos riches propriétaires.
« Nous logeâmes dans la même auberge et sous les auspices du même joyeux hôtelier qui donna jadis à Sterne son domestique Laflcur. Très-volom tiers serions-nous restés à Montreuil, mais on ne peut s’y procurer ni bon logement ni bonne compagnie. La classe moyenne y manque tout à fait; la ville est habitée par une soixantaine de familles
36 VIE DE NELSON
nobles, auxquelles appartient en grande partie le pays environnant, et tout le reste est fort pauvre. Peu de contrées sont plus favorables pour la chasse; les perdrix coûtent à peu près cinq sous * la paire , les faisans et les bécasses, ainsi que la volaille en général, se payent sur le même pied. Trente-six heures de séjour à Montreuil suffirent pour nous laisser, quand il fallut partir, d’assez vifs regrets.
« Nous arrivâmes vers huit heures du soir à Abbeville. Par malheur pour nous, deux aventuriei's anglais, dont l’un se baptisait lord Kingsland (Dieu sait que je ne crois guère à son titre) avaient décampé dans l’après-midi, laissant autant de créanciers qu’il y a de marchands dans la ville. Ces messieurs tenaient bonne maison ; ils avaient des chevaux, des chiens, etc. Aussi, leur départ scandaleux avait occasionné une espèce d’émeute. De plus, il eût été difficile de trouver un propriétaire parlant anglais; cet avantage ne se rencontre guère que dans les villes où nos compatriotes forment des colonies ; à Saint-Omer, par exemple, à Lille, à Dunkerque, à Boulogne. Je parle des villes au nord de Paris, et, comme je ne voulais pas visiter le midi de la France avant le retour de la belle saison, je
‘ Tivo pence half penny. Nous citons le texte pour lever les doutes de nos lecteurs sur ce renseignement qui semble, au premier abord, fabuleux.
VIE DE NELSON
me décidai, sur l’avis de Mac, à poureuivrc jusqu’à Saint-Omer, où nous arrivâmes mardi dernier. Je vous avouerai que je fus surpris de trouver, au lieu d’une espèce de bourg mal tenu et malpropre, comme vingt fois je l’avais entendu décrire, une assez grande ville bien pavée, de belles rues, un éclairage abondant.
« Logés chez une famille française, composée d’individus fort aimables, nous faisons venir notre diner de chez le trailenr. Les filles de la maison, deux jeunes dames très-avenantes, nous honorent assez souvent de leur compagnie ; l’une d’elles prépare régulièrement notre déjeuner; l’autre fait le thé. Le soir, nous jouons ensemble une partie de cartes ; il me faudra bien, du reste, apprendre le français, ne fût-ce que pour causer avec elles, car elles ne savent pas un seul mot d’anglais. Bon nombre de nos compatriotes résident ici, mais nous ne voyons que deux familles anglaises ; sans cet isolement nécessaire, je n’apprendrais jamais à parler français. Deux nobles capitaines de notre arme habitent Saint-Omer, — Bail ctSheppard. Vous ne connaissez, je crois, ni l’un ni l’autre ; ils portent de belles épaulettes, en l’honneur desquelles je les tiens pour deux grands fats ; ils ne m’ont pas fait visite, et je ne recherclicrai pas, vous pouvez en être certain, riionneur de les voir. «
VIE DE NELSON
Ce qu’on vient de lire est extrait d’une lettre écrite au capitaine Locker. Voici ce que, .peu de jours après, Nelson écrivait à son propre frère :
« Nous avons ici une très-agréable société anglaise ; il ne se passe guère de jour où nous ne soyons invités quelque part. J’évite cependant, de mon mieux, des rapports qui nuisent à mes progrès dans la langue française. 11 y a trois maisons où nous sommes reçus en famille ; ces visites-là me plaisent bien plus que les autres. Je dîne aujourd’hui avec un ministre anglais, qui a pour filles deux très-jolies femmes. Soyez sûr que je veillerai sur mon cœur. Que Dieu vous accorde ses bénédictions ! »
Bien que Nelson passe pour avoir été très-vivement attaché à scs proches, il paraît qu’avant son mariage, il se contentait fort bien de les aimer à dislance. Pendant son séjour à Saint-Omer, il perdit une sœur, et il fait allusion à cet événement, ainsi qu’à une promotion ecclésiastique obtenue par son frère, dans la lettre qu’on va lire :
« J’ai reçu, il y a peu de jours, votre dernière lettre, et je suis charmé de vous savoir dans un poste qui, en assurant votre indépendance, vous permettra de procurer quelque bien-être à notre bon père. La fortune, vous le voyez, nous vient en aide au moment où nous y songeons le moins. J’espère, cependant, qno ceci n’einpéchora pas lesWalpole de vous
VIE DE NELSON
donner autre chose, s’ils le peuvent tôt ou tard. Notre père ne m’a pas écrit depuis la triste perte que nous avons faite, et ce silence m’inspire de vives craintes. C’est le 20 du mois dernier que M. Suckling m’apprit, par une lettre, celte pénible nouvelle. Je vous laisse à penser, et n’essayerai pas de vous dire, quels furent ma surprise et mon chagrin. Maintenant, que va devenir la pauvre Kato ‘ ? Bien que j’aime beaucoup mislressBolton, j’avouerai qu’il ne me plaît guère de voir Kate résider dans une ville d’eaux. Pour l’amour de Dieu, écrivez-moi ce que vous savez de notre père ; je suis véritablement surpris que M. Suckling ne m’ait rien transmis de sa part, ni rien dit de lui. S’il lui arrivait quelque chose de fâcheux, — ce que sa faible constitution me laisse craindre, — je partirais immédiatement pour l’Angleterre, et je choisirais, pour résidence, celle qui serait la plus avantageuse à notre pauvre Kitty *. Mon petit revenu sera toujours à son service, et jamais, moi vivant, elle ne manquera d’un protecteur, d’un ami sincère. — Mais laissons là ce sujet.
« Saint-Omer me plaît tous les jours davantage, et j’y suis aussi heureux qu’on peut l’être, éloigné de son pays natal. Mon cœur est tout à fait à l’épreuve de la beauté française ; je voudrais être
* Kale, diminutif de Catherine.
* KiUy, autre abréviation de Catherine.
VIE DE NELSON
aussi peu sensible aux charmes d’une jeune dame anglaise, fille d’un ecclésiastique, avec laquelle je dois diner aujourd’hui même. Çlle a tant de perfections que si j’avais un million de fortune, je n’hésiterais pas à lui proposer de le partager avec moi. Par malheur, mes revenus actuels sont trop restreints pour me permettre de songer au mariage, et cette belle personne n’a rien à elle. Nos billets sont-ils tirés? Je vous écrivis, dans le temps, que M. Paynter en était détenteur, et je vous donnai les numéros que j’ai maintenant tout à fait oubliés. Quand vous m’écrirez, donnez-moi des nouvelles du Norfolk. Qu’advient-il de M. Bolton? Où compte-t-il se fixer? Little-Brandon est-il un village agréable? Le presbytère vous convient-il? Après tout, vous ne serez guère là tant que notre père habitera Bath ; s’il se rétablit, pensez-vous qu’il revienne à Burnham ? »
La sœur de Nelson, celle qu’il appelle « Kate, » était alors sa correspondante et sa préférée. On voit aussi que, par une superstition commune chez les marins, il tenta souvent les chances de la loterie, soit en Angleterre, soit en Irlande. Quant à sa politique, dont on trouve quelques échantillons épars, çà et là, dans sa correspondance, c’était celle d’un franc tory, partisan effréné de Pitt, et vouant aux whigs une haine vigoureuse.
Sa résidence en France ne lui plut pas longtemps ; et son séjour à Saint-Omer fut encore abrégé par l’attachement dont les lettres qu’on a lues font pressentir le début. Nelson, le cœur pris encore une fois, mais raisonnant mieux ses intérêts qu’il ne l’avait fait la première, se décida de lui-méme à fuir la tentation d’un mariage d’amour.
Londres et Balh. — Le Boreas- — Luttes hiérarchiques. — Préjugés — L’Acte de Navigation. — Les ressources de Frère Jonalhan. — Disgrâce imminente. — NeLson prisonnier à son bord. — Procès gagné. — Sic vos «on vobis.
Il revint d’abord à Londres, puis à Batb, où habitaient alors son père et sa sœur ; mais, il le sentait lui-méme, Saint-Omer n’était pas assez loin, et il songeait vaguement à y retourner, lorsque lord Howe, premier lord de l’Amirauté, à qui sa disposition de reprendre du service était heureusement connue, lui confia une frégate de 28 canons (le Boreas)j qui allait croiser parmi les Iles sous le Vent, la paix n’étant pas encore rompue. Ce navire avait à bord une trentaine de jeunes midshipmerij pour lesquels c’était une bonne fortune que de servir sous un tel capitaine. Nelson les surveillait avec un
soin tout particulier, et les encourageait par ses affectueuses manières. On le vit très-souvent monter lui-mômc à la pointe d’un mât, pour rassurer un de ces marins novices à qui, par manière de plaisanterie, il avait donné rendez-vous en ce poste périlleux. Toutes les fois qu’il faisait une visite de cérémonie, quelques-uns d’entre eux l’accompagnaient, et il les présentait à ses nobles hôtes, comme d’aimables cadets que son devoir l’obligeait de produire dans la bonne société.
Nelson et le Boreas, dont le bon état l’avait rempli de joie, allèrent prendi e station dans les Indes occidentales. 11 se trouvait, quoique bien jeune, le plus ancien capitaine de la station, et le second, par conséquent, à donner des ordres. Cette autorité hiérarchique, dont il fit usage avec tout l’empressement d’un homme qui veut être utile au pays, le plaça bientôt dans une sorte de lutte avec son commandant, lequel n’entendait pas d’une manière aussi exclusive et aussi jalouse les intérêts de l’Angleterre. Nelson, il est vrai, poussait très-loin, et jusqu’à une sorte de fanatisme, le culte de ces mêmes intérêts. A l’époque dont nous parlons, il professait, contre les nouveaux républicains des États-Unis, une animadversion aussi active, aussi impétueuse, que le fut ensuite sa haine contre les jacobins français.
VIE DE NELSON
Les Américains, profitant des papiei*s de bord qui leur avaient été délivrés tandis qu’ils étaient encore sujets anglais, continuaient alors, dans les îles appartenant à l’Angleterre, un commerce illicite. Nelson voulut tourner contre eux les dispositions prohibitives d\\ Navigation act, qui interdisait aux étrangers toute sorte de négoce direct ou indirect avec les îles anglaises. Aidé de son ami Collingwood (alors capitaine du Mediator), il provoqua, delà part désir Richard Hughes, commandant en chef de l’escadre, l’application rigoureuse de la clause que nous venons de rappeler ; mais elle froissait trop d’intérêts pour ne pas rencontrer une vive opposition, et lorsque Nelson se rendit près de sir Thomas Shirley, qui était à cette époque gouverneur des lies sous le Vent, pour lui faire connaître, avec les résolutions qui venaient d’être prises, la manière dont il entendait les soutenir, ce fonctionnaire, indigné, lui répondit en propres termes, que « les vieux généraux n’avaient pas pour habitude de demander avis aux jeunes gentlemen. — Monsieur, lui répliqua aussitôt le jeune oflicier, avec une confiance heureusement justifiée, je suis du même âge que le premier ministre d’Angleterre, et me crois aussi capable de commander un vaisseau qu’il peut l’être de gouverner le royaume. » Aussi, bien déterminé à faire son devoir, il arrivait
VIE DE NELSON
à peine devant Saint-Christophe, que les vaisseaux américains reçurent ordre de quitter le port, el Nelson ne s’abstint de les saisir sans déclaration préalable, que pour éviter le mauvais effet moral de cette rigoureuse mesure. Les Américains partirent; mais, encouragés à la résistance par les nombreux secours qui leur étaient promis, ils se préparèrent à contester le droit que s’arrogeaient les officiers de marine, d’interpréter eux-mêmes, et sans instructions formelles émanées de l’administration des douanes, l’Acte de Navigation. Les planteurs s’élevèrent comme un seul homme contre Nelson. Les gouverneurs et les présidents des différentes îles, à l’exception d’un seul, ne lui prêtèrent aucun appui. L’amiral enfin, effrayé des récriminations qui surgissaient de toutes parts, lui insinua, sous forme d’avis, qu’il ferait bien de se laisser guider par les désii’s du président du Conseil colonial. Nelson, tant qu’il ne reçut pas d’ordres formels, fit la sourde oreille.
Cependant, un mois après, oublieux des principes qu’il avait reconnus, sir Richard Hughes révoqua l’espèce de permission qu’on lui avait arrachée en lui montrant le texte même des lois, et il prétendit que. ces lois, sainement comprises, ne devaient point empêcher la libre entrée et la libre sortie des trafiquants américains. Des ordres conçus
VIE DE NELSON
dans ce sens a\aient été par lui expédiés à toutes les autorités des villes ; aussi, le général Shirley et quelques autres, prenant avantage de cette décision favorable, informèrent Nelson que, désormais libres d’agir à leur guise, ils entendaient donner l’entrée franche aux commerçants des États-Unis. Le capitaine du Boreas n’éprouva pas le moindre embarras à leur dénier le droit d’agir ainsi, et ses brusques arguments les réduisirent promptement au silence ; mais, envers son supérieur hiérarchique, il n’était pas libre d’agir aussi cavalièrement ; il lui écrivit donc, en termes très-respectueux, pour lui représenter, qu’en présence d’une loi formelle, il ne pouvait se croire autorisé à reconnaître une autorité supérieure; que, par conséquent, jusqu’à ce qu’il l’eût vu, jusqu’à ce qu’ils eusseut conféré à ce sujet, il ajournerait rexécutioii des ordres qui lui avaient été transmis. Tant d’obstination irrita le commandant en chef, qui fut sur le point de remplacer Nelson et de le faire passer devant un conseil de guerre. Par bonheur, il prit à cet égard l’avis de quelques olïiciere, et put s’assurer que presque tous partageaient l’opinion de leur collègue. C’était donc préparer à ce dernier un triomphe certain, que de le faire comparaître devant eux. Obligé de renoncer à cette idée, sir Richard, dont l’esprit un peu indécis ne gardait pas, au
VIE DE NELSON
moins, de basse rammne, finit par reconnaître, plus tard, que son subordonné lui avait rendu service en l’éclairant sur ses devoirs.
Mais, avant d’obtenir cette justice, Nelson eut encore à supporter le déchaînement général des intérêts hostiles. Le Boreas^ en arrivant à Névis, y trouva quatre vaisseaux américains, richement chargés et placés sous le pavillon de cette île. On leur enjoignit d’arborer leurs vraies couleurs nationales, et de partir dansiles quarante-huit heures; mais ils refusèrent d’obéir, sous ce prétexte qu’ils n’étaient pîtô Américains. Il fallut donc se livrer à une enquête qui mit bientôt ce fait hors de doute, et Nelson, alors, saisit les navires.
Aussitôt l’orage éclata. Les planteurs, la douane, le gouverneur lui-même, se déclarèrent contre le capitaine anglais. Des souscriptions furent ouvertes et remplies à l’instant même, pour soutenir le bon droit des navires saisis et l’illégalité de la prise. L’amiral, dont le pavillon n’était pas loin de là, demeura parfaitement neutre, ce qui valait presque un désaveu. Aussi, les ennemis de Nelson, plus hardis que jamais, prirentl’offensivc. Parce que, durant l’enquête, on avait empêché les matelots américains de s’enfuir à terre, ces hommes déclarèrent qu’ils avaient témoigné sans liberté morale, et sous le coup de violences corporelles. Un mauvais avocat, ayant
VIE DE NELSON
trouvé cette chicane, fit valoir à l’appui qu’à la porte de la cabine où l’on interrogeait les témoins, un homme se tenait en sentinelle, un sabre nu à la main . Sur ce simple fait, les capitaines saisis fondaient une réclamation de quarante mille € (1 ,000,000 de fr.) contre Nelson, et demandaient son arrestation provisoire. 11 ne put l’éviter qu’eu demeurant jour et nuit à bord de son navire, car il n’aurait pas trouvé de caution pour une somme aussi considérable. Là môme, et plus d’une fois, le maréchal ou geôlier de la prison vint pour l’appréhender au corps, mais sans y réussir jamais, grâce à l’adresse et à la surveillance du premier lieutenant Wallis. Il est hors de doute que, s’il eût été arrêté dans ces circonstances, la demande de ses ennemis aurait pu être accueillie, et sa carrière complètement perdue, par l’effet d’un zèle que peu de gens seraient tentés de pousser aussi loin. Mais son enthousiasme le soutenait. Un de ses officiers lui parlant de « la pitié » qu’inspirait sa pénible situation ; « De la pitié ! s’écria Nelson, de la pitié, dites-vous? je vivrai pour exciter l’envie, c’est là mon but, et je ne le perds pas de vue un seul instant! » L’espèce d’emprisonnement où il était confiné dura près de deux mois ; pendant ce temps, le procès se Suivait devant la Cour de l’amirauté. Pour qu’il pût se présenter au tribunal, les juges lui avaient accordé un sauf-conduit ; mais la
VJK DE NELSON
rage de ses ennemis était poussée si loin, qu’ils voulurent engager 1e « maréchal» à ne tenir aucun compte de cette garantie, lui promettant de l’indemniser de toutes les amendes pécuniaires qu’il pourrait encourir par là. Les juges, néanmoins, instruits de ce qui se tramait, menacèrent d’envoyer le geôlier lui-méme en prison, s’il s’avisait de méconnailre un sauf-conduit de la Cour. L’avocat choisi par Nelson se trouva un homme habile en même temps qu’un honnête homme, et, bien qu'il eût contre lui presque tout le barreau des différentes îles, la loi était si explicite, les faits si clairs, et Nelson plaida si bien sa cause, que les quatre prises furent condamnées.
Le gouvernement anglais, à qui le capitaine du Boreas avait adressé un mémoire, ne l’avait point abandonné dans cette circonstance difficile ; mais quand le procès fut jugé en sa faveur, au lieu de l’emercier Nelson, ce fut au commandant en chef — Dieu sait s’il l’avait mérité! — qu’on adressa des éloges officiels « pour le zèle qu’il avait mis, disait-on, à protéger le commerce anglais. »
Nelson ressentit vivement cette ingratitude : « Je pense, écrivait-il, qu’un peu mieux instruits, les gens de l’Amirauté ne m’auraient pas ainsi négligé pour adresser ailleurs de si beaux remercîjnents. Il me parait dur, après que j’ai compromis
VIK DE NEJ.SON
ma santé, après que j’ai risqué ma fortune dans ces luttes sans gloire et sans profit, de voir qu’on remercie un autre pour ce que j’ai fait à l’enconfre de ses ordres. Ou bien j’ai mérité qu’on me reii- Yoy;\t du service, ou bien ciH-il fallu, du moins, qu’on eût l’air de prendre garde à ce que j’avais fait ; on a paru no pas l’ignorer, et cependant on me néglige. Si c’est ainsi qu’on me récompense d’avoir fidèlement rempli mes devoirs, je serai plus prudent à l’avenir, et moins prompt à me mettre en avant. Du reste, j’ai la consolation de n’avoir rien à me reprocher. »
La forme cl le sujet de la lettre où nous prenons ces lignes rappelle d’une manière frappante les plaintes du poète Burns, adressées aux directeui's de l’Excise. En voici une autre, qui n’est pas dépourvue de vei’ve caustique ; c’est une réponse de Nelson à son frère, qui avait eu l’idée de solliciter l’emploi de chapelain sur le vaisseau amiral :
« Nous allons ici assez tristement ; je n’ai pas vu l’amiral depuis trois mois ; sa femme, sa fille et lui visitent les îles ; partout où ils iront je vous garantis qu’on SC souviendra d’eux. Le « cher Boreas » est tout à fait oublié, tout à fait en disgrâce, et, entre iwu8^ je ne serais point surpris que l’amiral ne vous choisit pas pour son chapelain. Je ne lui demanderai jamais une faveur personnelle. Le bruit court que le
VIE DE NELSON
capilainc Kelly l’ail à Miss‘ une cour assidue, et sir Ricliard a déjà dit que sa fille aurait cinq mille £ { 1 25,000 fr.) de dot. . . Je suis forcé d’interrompre ma lettre pour courir sus à un coquin de rebelle*. Tous les gens de file Saint-Christophe sont pour lui contre moi, mais j’ai. Dieu merci, de quoi les confondre; au reste, ils me font perdre patience cl surtout notre amiral, qui ne songe pas à nous aider. Notre amiral est un excellent joueur de violon... »
Il dit dans une autre lettre également adressée à son frère ;
« Vous me demandez quand je retournerai en Angleterre. Comment, vous qui êtes allé à la mer, me faites-vous pareille question? Et que pourraisje y répondre? Vous me demandez mon opinion sincère touchant vos démarches pour venir sous ce climat infernal ; je vous dirai, simplement, que je n’aurais jamais pensé à vous y appeler ; si, cependant, vous nous arrivez, je vous recevrai avec le plus grand plaisir, et m’efforcerai devons rendre le séjour aussi agréable que possible. L’amiral, ainsi que lady et miss Hughes sont partis hier d’ici. Que la joie les accompagne 1 .. . j’aime mieux leur chambre que leur société... Entre nous, ajoule-tril, ne soyez pas trop étonné d apprendre que votre frère est de-
‘ Miss Hughes, la fille de l’amiral.
* Ikbeile était, pour Nelson, synonyme d'Amdricain.
VIE I)E NELSON
venu un Benedict Si cela se fait, ce sera avant un mois ; n’en parlez à personne. »
La nièce du Président. — Mariage de Nelson. — Condamnation
anticipée.
Ce fut en effet dans ce temps-là que Nelson fut présenté à sa future femme, mistress Nisbett, jeune veuve d’une grande beauté, qui habitait avec son oncle l’ile Névis. Le portrait de Nelson à cette époque se trouve dans une lettre écrite par une amie dtî mistress Nisbett. Cette esquisse toute féminine pourrait faire soupçonner le jeune officier d’une affectation qui n’est pas toujours étrangère aux hommes les plus distingués, une certaine originalité plus ou moins vraie leur semblant ajouter quelque chose au mérite. La simplicité absolue restera toujours l’apanage de ceux chez qui l’âme est à la hauteur du génie; autant vaut dire, du très-petit nombre.
« Nous avons enfin vu, dit cette dame, le capitaine viu BoreaSy cet officier dont il est si fort question. Il arriva tout juste au moment du diner, parut
* Un homme marié. — Allusion au personn.nge de Shak speare, qui se marie après avoir juré de mourir garçon.
ME UE NEI.SOxN
avoir très-chaud, et ne dit pas grand’chose. Il est vrai qu’il semblait, suivant le vieil adage, « n’en pas moins penser » pour cela . Il ne bu t point de vin pendant le repas, mais au dessert, quand le président porta lés toasts d’usage : le Roi, la Reine et la famille royale ! et ensuite la santé de lord Hood, cet homme bizarre remplit et vida régulièrement son verre, disant que c’étaient là, pour lui, des« toasts à rasade. » Puis il passa la bouteille à son voisin, et retomba dans sa taciturnilé première. Nul de nous, pendant cette visite, ne put se faire une idée de ce qu’est au juste son caractère, tant il y avait dans sa conduite de réserve sévère, tempérée çà et là par quelques saillies qui révélaient une âme supérieure. Placée auprès de lui, j’essayais d’attirer son attention par toutes les civilités imaginables, et j’en tirai à peine autre chose que des oui et des non trèssuccincts. Si vous eussiez été ici, Fanny, nous nous accordons tous à penser que vous eussiez été plus heureuse. Nous savons, en effet, quel attrait ces sortes de caractères un peu bizarres ont toujours eu pour votre imagination. »
Nelson ne paraît pas avoir été longtemps à faire agréer ses hommages ; et on s’explique assez naturellement que son amour pour mistress Nisbett, — > amour légitime et raisonnable, on va le voir, — n’ait point été accompagné de ces manifestations
VIE DE NELSON
véhémentes, de ces élans insensés qui marquèrent plus tard sa passion pour lady Hamilton. Du reste, voici comment il a raconté lui-môme les incidents qui précédèrent son mariage :
« Mon attachement actuel n’est pas tout à fait de fraîche date, mais j’avais résolu d’étre fixé avant de traiter avec personne ce sujet délicat. La dame se nomme mistressNisbett ; elle est veuve d’un docteur Nisbett, qui mourut dix-huit mois après l’avoir épousée, et qui lui a laissé un fils. Orpheline dès sa plus tendre enfance (car elle a perdu son jière et sa mère à l’âge de deux ans), elle a été élevée par son oncle maternel, M. Herbert, président de Névis, dont la fortune et le caractère sont bien connus de tous les négociants qui ont affaire dans les Indes occidentales; aussi ne m’étendrai-je pas sur ce sujet. Sa nièce a vingt-deux ans, et vous supposerez facilement que je la trouve au moins égale, en attraits de toute sorte, à toutes les femmes ou demoiselles que j’ai jamais rencontrées : mais, sans vanité, son esprit et son âme sont supérieurs à ce qu’on trouve ordinairement dans les personnes de l’un ou l’autre sexe; nous marcherons ensemble dans la vie comme deux êtres unis par une sincère et solide amitié. Son fds est en même temps son pupille, mais il a une fortune tout à fait indépendante.
tf Après tout, je vais vous décrire Herbert, pour vous mettre à même de bien juger ma situation; c’est ce qu’on doit faire quand on demande conseil à quelqu’un. Herbert est très-riche et très-orgueilleux ; il n’a qu’une fdle et cette nièce, toutes deux aimées de même; mislress Nisbett est peut-être un peu préférée. Depuis queje séjourne à Névis, c’est-à-dire depuis le mois de juin dernier, j’ai vécu chez lui, jouissant d’une faveur très-grande. Je lui ai avoué naïvement que j’étais pauvre comme Job ; mais il prétend que je lui conviens, et que la bonne famille dont je descends plaît à son orgueil. En revanche, il m’a dit : « Nelson, je suis fier, et je ne saurais « changer mon train de vie; aussi ne puis-je faire « actuellement beaucoup pour ma nièce; mais à ma « mort, elle aura vingt mille € (500,000 fr.), et « si ma fille, ce qu’à Dieu ne plaise, mourait avant « moi, je laisserais à ma nièce la plus grande partie « de mon avoir. Mon projet est d’aller en Angleterre '( vers l’année 1797, et de m’y établir pour le reste « de mes jours ;donc, si vous jugez possible de vivre « heureux ensemble, avec ce que vous avez, jusqu’à « ce que cette résolution s’accomplisse, mon consen- « tement vous est acquis. » Voilà exactement ma situation vis-à-vis de lui, et je sais que, pour l’engager à se montrer généreux, le moyen n’est pas de paraître avoir besoin de ses libéralités. A qui, dans
VIE DE NEI.SON 55
un pareil moment, puis-je recourir, si ce n’est à vous *? L’afiectioii que vous m’avez toujours témoignée me porte à espérer que vous ferez quelque chose. Mon bonheur futur, je vous le jure, dépend maintenant de vous. Si vous ne pouvez donner à vos générosités un caractère définitif, dites-le, et soyez certain que lorsque je serai plus riche (si je le siiis jamais), je restituerai à votre famille ce que j’aurai reçu de vous. Je crois qu'Ilerbert sera facilement amené à promettre, pour sa vie durant, une pension de deux à trois cents € (5,000 à 7,500 fr.) par an; et si, comme je le crois, vous me donnez (j’appellerai cela ainsi) ou bien cent £ (2,500 fr.) par an durant quelques années, ou tout à la fois un millier de € (25,000 fr.), vous ferez le bonheur d’un couple d’amoureux qui prieront tous les jours pour vous. Ne me refusez pas ; ce serait me briser le cœur : fiez-vous à moi pour transmettre à quelque autre de vos parents, si je le puis jamais, le bienfait que j’aurai reçu de vous. Je ne dois rien ajouter, si ce n'est que je compte tout à fait sur vos bontés, et que j’attends une réponse favorable par le premier paquet. »
Il écrivait en même temps à son frère, et après
* La lettre d’où ce passage est extrait fut adressée à M. Suckiing, oncle maternel de Nelson. 11 parait avoir fait droit à la requête de son neveu.
VIE DE NELSON
s’ètre répandu en éloges sur le compte de sa future ; « Nous serons, ajoutait-il, d’heureux époux, et si cela n’arrivait pas, ce serait évidemment de ma faute. » Triste pressentiment que nous verrons plus tard se réaliser, sans qu’il y eût, en effet, d’autre coupable que Nelson. Sa femme, qui se fit, dans la famille où elle entrait, de nombreux amis, les trouva fervents et dévoués, lorsqu’à l’infidélité de Nelson se fut jointe une sorte d’aversion injuste et cruelle, qu’attestent les lettres écrites à la fameuse Emma. Peu de contrastes sont plus affligeants que celui des tendres missives adressées par Nelson à sa femme, soit à l’époque de leur mariage, soit pendant les années qui suivirent, et cette correspondance adultère, sur laquelle lord Jeffrey, dans la Revue d’ Edimbourg , prononça naguère un si éloquent anathème. Mais n’anticipons pas sur cette triste période qui nous montrera Nelson honteusement asservi par une femme sans pudeur, oubliant tout sentiment d’honneur et de reconnaissance, foulant aux pieds tous les devoirs, et, dans sa folle ivresse, cessant de distinguer entre le bien et le mal.
VI K 11 K NELSON
SI
La guerre aux fripons. — Probité punie. — Un lever réparateur.
— Nouveaux griefs. — Loisirs forcés. — Comment chassait
Nelson, — Le poney et les hommes noirs. — Dégoût profond.
Nelson et mistress Nisbcll furent mariés en 1 787 . Le capitaine du Boreas, toujours actif et zélé à l’extrôme, s’était alors mis en tête de poursuivre les fraudes à l’aide desquelles tous les hommes d’affaires, tous les spéculateurs qui traitaient dans les Indes occidentales avec la marine britannique, réalisaient d’immenses et illégitimes bénéfices. Une seule dénonciation, transmise à Nelson par des hommes qui espéraient un tant pour cent sur les sommes dont ils auraient assuré la rentrée, portait à cinq cent mille € environ (12,500,000 fr.) le total des vols administratifs commis depuis quelques années dans la seule île d’Antigoa; trois cent mille € (7,500,000 fr.) avaient été détournées à Sainte-Lucie; deux cent cinquante mille (6,250,000 fr.) aux Barbades ; plus d’un million (25,000,000 fr.) à la Jamaïque. Convaincu que le gouvernement anglais avait été trompé d’une manière infâme, Nelson ne cessait d’envoyer au Contrôleur de la marine les notes les plus énergiques, appuyées de
VIE DE NELSON
preuves écrasantes. Mais le péculat avait des racines profondes ; les enquêtes provoquées n’eurent pas lieu, et, par un singulier résultat, les démarches de Nelson créèrent contre lui, dans les bureaux de l’Âmirauté, une espèce de préjugé malveillant, une sourde persécution dont il eut grande peine à se défendre.
Ainsi, lorsqu’au mois de juin 1787, le Boreas revint en Angleterre, Nelson, menacé de consomption, miné par les fièvres, — et dont la santé, en un mot, devait se trouver fort mal d’une brusque transition entre le climat des Indes occidentales et celui de l’Angleterre, — Nelson, disons-nous, fut envoyé dans le nord, jusqu’à la fin de novembre, pour y faire le service d’un simple capitaine de corvette. Ce traitement indigne, qu’il n’attribua point à une simple négligence, excita chez Nelson le plus vif ressentiment. Pendant ces cinq mois il ne quitta guère son vaisseau, et remplit ses ennuyeux devoirs avec une exactitude où perçait un mécontentement profond. Le jour où il reçut la nouvelle que le Boreas était mis en commission, il en exprima sa joie, en termes amers, dans une lettre adressée à l’un de ses camarades ; « Ceci, disait-il, va me délivrer pour toujours d’un service ingrat, car ma détermination bien ferme et bien inaltérable, est de ne jamais remettre le pied à bord jl’un
VIE DE NELSON
vaisseau du roi. Immédiatement après mou arrivée à Londres, j’irai chez le premier lord de l’.^mirauté pour lui remettre ma démission. »
L’officier auquel celte confidence était adressée, sans chercher à combattre un parti pris si absolu, en référa secrètement à lord Howe, qui, la veille du jour où Nelson devait cesser son service, lui fit demander de venir le voir. Leur conversation fut de nature à calmer l’irritation du jeune capitaine ; et lord Howe acheva de le ramener, en lui proposant de le conduire au premier lever que tiendrait le monarque.
Encouragé par l’accueil qu’il reçut à la cour, Nelson crut pouvoir reprendre ses poursuites contre les déprédateurs du trésor public. Il eut des entrevues avec M. Rose, M. Pitt et sir Charles Middielon. Les faits qu’il alléguait demeurèrent prouvés. On prit certaines mesures, presque toutes suggérées par lui, pour empêcher qu’à l’avenir d’aussi énormes abus pussent rester impunis. Quelques coupables, mais en très-petit nombre, furent découverts et jugés. A ceci se borna la récompense de Nelson, qui n’avait pour tous protecteurs que son zèle et son intégrité. A côté de lui, plus d’un camarade, mieux soutenu, obtenait et les suppléments de paye et les . faveurs honorifiques que Nelson avait en vain sollicités ou mérités. Aussi, de nouveau, leméconten*
VIE DE ^•Ë^,SO
loineni s'eniparail de lui ; mais il se roidissait contre l’injuslicc, et cherchait avec avidité toutes les occasions de dompter le sort. C’est ainsi qu’il brigua, lorsqu’il fut question d’une campagne contre les pirates du Maroc, l’honneur d’y prendre part.
Sa demande lui eût etc accordée, mais l’expédition projetée n’eut pas lieu, et l’impétueux officier dut se résigner à végéter, plusieurs années durant, auprès de sa jeune femme et de son vieux père, dans le prieuré de Burnham-Thorpe.
Là, ses loisirs étaient des plus innocents ; tantôt il s’occupait d’agriculture ou vérifiait les comptes des fermages ; tantôt il donnait scs soins au jardin, tantôt il s’amusait, comme dans son enfance, à dénicher des oiseaux. La chasse au tir lui était interdite, comme trop dangereuse pour autrui , car il emportait son fusil tout armé, de môme que s’il se préparait à un abordage, et dés qu’un oiseau partait devant lui, sans se donner la peine d’épauler son arme et d’ajuster, il lâchait son coup presque au hasard. Aussi, dans les annales de famille, le souvenir d’une perdrix tuée par Nelson est resté comme celui d’une merveille unique en son genre. '
Il ne faut pas croire que les soucis ne vinssent jamais le chercher au sein de sa paisible solitude. Les propriétaires des vaisseaux américains qu’il avait fait saisir et vendre lui gardaient une éternelle
VIE DE ^iELSü^
rancune. Un jour qu’il était parti pour une foire voisine où il voulait acheter un poney, objet de longs désirs et de calculs infinis, deux hommes noire se présentèrent tout à coup devant mislress Nelson, et, après lui avoir fait déclarer à plusieurs reprises qu’elle était bien la femme du capitaine, ils lui présentèrent une notificalionjudiciaire par laquelle les armateurs américains, évaluant leure pertes à vingt mille £ (500,000 Ir.), lui dénonçaient une action en dommages-intérêts. Loreque Nelson revint, tout joyeux d’avoir fait son emplette, on hésita quelque temps à lui remettre le fatal papier qui allait déranger sa gaieté d’enfant; d’ailleurs, il ne voulait rien écouter que sa femme n’cùt admiré la bonne grâce, l’agilité sans pareille, toutes les qualités, en un mot, du cheval qu’il ramenait. 11 fallut cepen-, dant en finir, et son indignation, quand il sut ce qui s’était passé en son absence, l’emporta presque au delà des bornes ; « Je ne mérite pas cet affront, s’écria-t-il ; maison nese jouera pas plus longtemps de moi. Je vais immédiatement écrire à la Trésorerie, et si le gouvernement refuse de m’appuyer, je quitterai certainement le pays. »
Cette menace n’était point vainc. Prévoyant, en effet, qu’il serait abandonné par des protecteurs sur lesquels il avait appris à ne pas faire fond, Nelson se préparait à partir pour la France. Ses ar-
VIE DE NELSON
rangements étaient faits : mistress Nelson devait le suivre, mais seulement quelques jours après son départ, et sous la garde de son frère aîné, Maurice. Par bonheur, la réponse du gouvernement fut plus favorable qu’il ne l’espérait. On se plaisait à reconnaître que Nelson était un très-bon officier, et on lui promettait toute sorte d’assistance pour le cas où il serait injustement persécuté.
Les ennuis de l’oisivelé. — Apathie bureaucratique. — Nouveaux dégoûts et soumission. — Instincts tories. — Velléités de socialisme. — Échantillon de style officiel. — V Agamemnon.
Il paraît que l’afFaire n’eut pas d’autre suite : mais Nelson, débarrassé de cette inquiétude, avait d’autres sujets d’ennui. On le laissait inactif, avec des appointements insuffisants, et il était mortifié d’avoir toujours à demander du service. « Ma pauvreté, disait-il, est un crime dont je ne puis me laver, et, parmi les puissants, pas un homme qui s’occupe de moi. » Il se plaignait aussi des préjugés que les gens de l’Amirauté avaient contre lui ; préjugés dont il ne pouvait pas deviner la cause. A vrai dire, ces préjugés n’existaient pas au degré où
VIE DE NELSON OS
il le croyait. Seulement, et par la raison que les gens de bureaux sont fort peu aptes à distinguer le vrai mérite dans une profession qu’ils n’ont jamais exercée, on n’appréciait pas les qualités de Nelson plus haut que celles de beaucoup d’autres officiers, mieux servis que lui par les circonstanciîs.
Les protections ne lui manquèrent pas non plus au point où il le dit. Ainsi, lorsqu’à l’occasion du détroit de Nootka, il parut probable qu’on allait armer une flotte, le prince William, qui venait d’étre créé duc de Clarence, le recommanda, sur sa demande, à lord Chatham, avec tout le zèle de l’amitié; cependant Nelson ne reçut pas d’emploi, et son désappointement fut tel, qu’une fois encore il projeta de quitter le service. Il fallut les remontrances les plus pressantes de lord Hood pour vaincre cette résolution inspirée pai un dégoût bien naturel.
Que d’autres, à sa place, dans ce temps d’agitation politique, eussent été conduits à prendre parti contre un gouvernement si aveugle et si ingrat! Mais Nelson avait, sur la hiérarchie sociale, des idées très-arrêtées, sinon très-justes. Il accordait une sympathie réelle aux souffrances des paysans, parmi lesquéls le sort l’avait placé depuis quelques années; pourtant sa philanthropie, semblable, sous ce rapport, à celle qu’a prétendu professer, de nos
VIE DE NELSON
joui's, le parti politique appelé la Jeune Angleterre, ne voulait que des améliorations purement matérielles dans le sort des classes pauvres. Il croyait tout faire pour elles en leur procurant du pain et du lard à meilleur marché. C’est dans ce sens qu’il écrivait, en 1792, au duc de Clarence, une lettre trop curieuse pour que nous nous refusions le plaisir d’en citer quelques passages.
« Notre lord lieutenant, lui dit-il, a convoqué pour jeudi prochain, onze du courant, une assemblée des juges de paix du comté de Norfolk. Je ne doute pas que, s’encourageant l’un l’autre, ils ne prennent des résolutions, dont aucun, séparément, n’ose encourir la responsabilité. Il s’agit de retirer les licences à tous les aubergistes, cabaretiei’s, etc., qui tolèrent chez eux la réunion de sociétés séditieuses; il s’agit encore d’emprisonner ces discoureurs incendiaires, qui vont de cabaret en cabaret, poussant le peuple à ne plus payer les taxes^ à s’armer, à réclamer des réformes, etc. Pour ce qui est de nos environs, un prêtre, nommé Priestley ‘,
• il faut recoimaîtro ici le fameux Joseph Priestley, dont les écrits révolutionnaires ont conservé quelque influence. Ses travaux comme chimiste font encore aujourd'hui l’admiration des savants. En t79t, pendant une émeute suscitée par les partisans du trône et de l’autel, la populace mit le feu à sa maison de Binnin^ham, brisa ses appareils, et détruisit sa p:é-
VIE DE NELSON U5
propage ces mauvaises doctrines dans un cercle d’environ dix milles autour de sa résidence, et je demandais, il y a quelques jours, à un juge de paix, pourquoi, la conduite de cet homme étant connue, on ne l’avait pas fait arrêter? La réponse fut que pas un juge ne voudrait, en se singularisant, attirer sur lui une impopularité dangereuse, et s’exposer à perdre sa vie et ses biens au début de la première émeute ; que si, au contraire, les juges s’entendaient pour agir d'une manière uniforme, l’homme dont je parlais ne serait pas deux jours en liberté, après la conduite qu’il avait tenue. Votre Altesse Royale ne s’étonnera pas que nos pauvres laboureurs se laissent séduire par de belles promesses et par l’espoir d’un meilleur avenir, quand je lui dirai que, réellement, ils sont dénués de tout ce qui rend la vie comfortable. (Ici deux lignes effacées que nous nous permettons de rétablir : La faim est un dur aiguillon; et ils ne manquent pas seulement de nourriture^ mais aussi d’habits et de feu.) Cette détresse était peut-être, à quelques égards, inévitable, car elle résulte d’uue cherté générale dans tout ce qui concerne l’existence; mais elle provient aussi, en partie, de la négligence des propriétaires qui auraient pu, se montrant
cieuse biblio'.lièque. 11 émigra, trois ans après, en Amérioue, et mourut en 1804, àNorthumberland, Pennsylvanie.
VIE DE NELSON
moins exigeants, obliger les fermiers à hausser les salaires, de manière à compenser, dans une mesure quelconque, la hausse qui a tout à coup frappé les objets de nécessité première.
« La note ci-incluse pourra donner à Votre Altesse Royale une idée de ce que souffrent les paysans ; encore n’ai-je pas tout dit, car j’avais à cœur de ne pas être accusé d’exagération par le propriétaire le plus enclin à contester les besoins du pauvre. J’ajouterai que les salaires se sont élevés assez généralement, durant les trois semaines qui viennent de s’écouler, environ d’un shelling par semaine ; si cela fût arrivé plus tôt, le mécontentement n'eût pas fait de grands progrès parmi nos travailleurs, car l’esprit de loyauté ne leur manque pas, et, dans beaucoup de circonstances, leur conduite aurait pu servir de modèle à ceux qui se croient au-dessus d’eux. »
La note jointe à la lettre ci-dessus renfermait un état exact des profits et des dépenses d’un laboureur dans le comté de Norfolk ; Nelson le supposait marié et père de trois enfants. Le total des gains monte à vingt-trois i un shelling (576 fr. 25 c.) : en déduisant de cette somme la dépense de vêtements, de chaussures, de chauffage et de loyer, il restait quatorze € sept shellings deux deniere (558 fr. 95 c.) pour la nourriture de la famille
VIE DE NELSON
pendant toute l’année, c’est-à-dire, en prenant Nelson au mot, « pas tout à fait deux penee (vingt centimes) par jour pour chaque personne, et avec interdiction absolue de boire autre chose que de l’eau. Nos pauvres paysans, en effet, ne goûtent jamais de bière, à moins qu’ils ne soient tentés, comme cela se voit trop souvent, par les délices du cabaret. »
La suite de la correspondance ne nous apprend pas ce que Son Altesse Royale répondit à cet exposé de faits, ni si l’on prêta quelque attention aux suggestions qui l’accompagnaient.
Dans l’hiver de 1792, au moment même où l’Angleterre et la France révolutionnaire allaient engager cette terrible lutte qui a inauguré le dixneuvième siècle, Nelson offrit encore une fois ses services, demanda instamment un navire, et se déclara prêt à accepter tout commandement, dûton ne lui confier qu’un bateau dragueur. On ne sait quel commis lui répondit dans la forme oflicielle ; — « Monsieur , j’ai reçu votre lettre du cinq courant, par laquelle vous vous déclarez prêt à prendre du service, et j’en ai donné connaissance au lord commissaire de l’Amirauté. » Ce fut le 12 décembre que lui parvint cette sèche et mortifiante dépêche; mais il n’en eut pas longtemps le déboire; cor, le 12 janvier suivant, grâce aux ef-
VIE DE NELSON
forts réunis du duc de Ciarencc cl de lord Uood, il fut promu au commandement de VAgamemnon (64 canons) et envoyé dans la Méditerranée, où sa gloire allait enfin se dégager des nuages envieux qui en avaient jusqu’alors éteint les rayons. Ici commence une nouvelle phase de sa vie, que nous aborderons dans la seconde partie de notre travail; mais, avant de faire connaissance avec le héros, nous avons voulu étudier l’homme, qui se révélait plus nettement à nous dans les premières vicissitudes de sa destinée. Puissions-nous avoir associé nos lecteurs à cette curiosité, qui justifie seule un récit aussi minutieux.