‹ Histoire de Nicolet, 1669-1924Chapitre 20 sur 83 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

PRINCIPAUX EVENEMENTS DE L’ADMINISTRA¬ TION DE CLAUDE P.-CRESSE.— (Suite)

Nicolet et l’invasion américaine. — 1775-76.

SOMMAIRE. — 1. Guerre de l’indépendance américaine. — Attitudes des canadiens. — 2. Proclamation de Carleton. — Nicolet, influencé par le tribun Rouillard, refuse de fournir des soldats. — 3. Démarches du colonel Maclean pour s’emparer de Rouillard et soumettre Nicolet, 15 octobre 1775. — 4. Siège de Québec. — 5. Les Yankees à Nicolet, 4 juin 1776. — 6. Engagement des Trois-Rivières. — Retraite définitive. — Appendice. — 1 . Population de Nicolet en 1760. — 2. Aveu et dénombrement de la seigneurie de Nicolet, 9 janvier 1781.

1. Le pays était dans une ère de prospérité, lorsqu’une lettre du congrès américain en date du 26 octobre 1774, adressée aux principaux marchands anglais et répandue et commentée par ceux-ci aux habitants des campagnes et à quelques citoyens des villes vint mettre le trouble parmi nous. La guerre de l’indépendance américaine allait éclater. — Treize états de la Nouvelle-Angleterre étaient sur le point de se révolter contre la mère-patrie, de proclamer leur indépendance, pour se constituer en république. Le congrès espérait obtenir le concours de la province de Québec, et en faire un quatorzième état de la république. De nombreuses démarches dont la lettre susdite est la première, furent faites dans ce sens. La tentative échoua devant l’habileté du gouverneur Carleton et l’attitude ferme de Monseigneur Briand, évêque de Québec. Le congrès décida alors

de conquérir par les armes ce qu’il ne pouvait obtenir de bon gré. De là l’invasion américaine qui dura deux ans, 1775-76.

L’insurrection américaine trouva de nombreux partisans parmi les canadiens-français, dont la majorité même était plutôt républicaine que royaliste. L’un des plus chauds partisans des invahisseurs a été le sieur Christophe Pélissier, directeur des forges Saint-Maurice, qui ne craignait point de fondre des boulets et des bombes pour leur venir en aide. Presque partout ailleurs on observa la neutralité.

Nicolet se rangea en grande partie du côté des envahisseurs. La présence des déportés acadiens, établis au milieu d’eux depuis quelques années n’était pas sans exercer une profonde influence sur l’esprit des nicolétains. La vue de ces misérables conscrits, le récit de leur triste exode qu’on leur avait raconté plus d’une fois, leur rappelait l’un des crimes les plus monstrueux commis au nom du gouvernement anglais. A ce récit leur cœur se soulevait d’indignation, et il n’est pas étonnant que, lors de la révolte américaine, ils aient montré peu de sympathie pour la grande-Bretagne.

Nous extrayons de l’“Histoire des Ursulines des Trois-Rivières” le compte rendu des principaux événements dont Nicolet a été le théâtre pendant l’invasion. Nous laissons la parole à l’auteur, la Révérende Mère Marguerite-Marie.

2. “Vers la fin de 1775, M. Carleton, gouverneur général du Canada, fut averti qu’un parti de Bostonnais était venu s’emparer des forts Carillon et de la Pointe à la Chevelure, qu’ils s’étaient même rendus jusqu’à Saint-Jean. Aussitôt, M. Carleton fit monter les troupes qui étaient à Québec pour s’opposer à l’invasion des Bostonnais; la compagnie du capitaine Strong, qui était en garnison dans cette ville, était déjà partie dès le 20 mai pour voler à la frontière. Le 9 juin, M. le

général lança une proclamation pour appeler sous les armes les milices de la province. L’été se passa dans une tranquillité relativement satisfaisante, sauf la tentative du 26 mai, heureusement infructueuse, de la part des Bostonnais aidés de quelques partisans canadiens de Chambly pour surprendre et piller Montréal.

“Si d’un côté, les royalistes se montraient pafaitement attachés à l’état de choses qui leur avait été fait depuis 1763, il n’en est pas moins vrai que tous les Canadiens n’étaient pas animés du même esprit. La majorité des paroisses de la côte du sud depuis Saint- Pierre jusqu’à Chambly et un nombre assez considérable des habitants de la côte du nord, n’auraient pas été fâchés de changer de gouvernement et de devenir républicains. En effet la proclamation en date du 9 juin 1775 de la part du gouverneur général appelant les milices sous les armes demeura presque sans effet, et depuis Chambly jusqu’à Saint-Pierre, c’est à peine s’il se trouva quelques brigades de volontaires; le refus de s’enrôler fut presque général. La paroisse de Nicolet surtout, influencée par l’énergique opposition d’un tribun de circonstance nommé Rouillard, ne voulait fournir aucun soldat; mais sur les éloquentes représentations de MM. Badeaux (1) et de Tonnancour, dix volontaires se rendirent aux Trois-Rivières et firent partie du détachement composé de soixante-sept hommes du gouvernement de Trois-Rivières, commandé par M. de Lanaudière fils. Le détachement partit de cette ville le 10 octobre 1775 pour se rendre à Montréal.

(1) J.-B. Badeaux (1741-1796) fut l’un des notaires les plus remarquables des Trois-Rivières.— Au cours des événements de 1775- 76 il tint un journal de ce qui se passait sous ses yeux: ce sont des pages précieuses pour l’histoire; il s’y montre royaliste ardent. L’histoire des Ursulines, dont nous extrayons les présentés données sur l’invasion américaine, a emprunté quelques-unes de ses notes Son fils Joseph, notaire comme lui, a acquis le lief Courval en 1H.5U et le fils de ce dernier, aussi notaire, fut député de Nicolet en 18J4 avec M. de Tonnancour.

3. “Cinq jours après l’entrevue des Nicolétains et de MM. Badeaux et Tonnancour, c’est-à-dire le quinze octobre, le colonel Maclean se rendit à Nicolet pour soumettre les habitants de cette paroisse. Le colonel, accompagné de MM. de Lanaudière et de Tonnancour et de quelques soldats se transporta à la maison du nommé Rouillard. (1) Il n’y trouva que sa femme, les hommes ayant eu le soin de se cacher. Il demanda où étaient son mari et son fils. Elle dit qu’elle n’en savait rien.— Eh! bien, dit le colonel, si vous ne me dites où sont votre mari et votre fils, je vais mettre le feu à votre maison.” — “Mettez-le si vous voulez, pour une vieille maison, vous m’en rendrez une neuve.” — Le colonel ordonna alors d’allumer le feu. Quand elle vit le feu au pignon de sa maison, elle en sortit et courut vers le bois en criant: Saint-Eustache, préservez-moi du feu! Saint-Eustache, préservez-moi du feu! Voici une bande de gueux qui veulent me faire brûler.” — Le colonel voyant qu’il ne tirerait aucun avantage de détruire cette maison, fit immédiatement éteindre les flammes.

4. Vers la fin d’octobre, le colonel Maclean, campé à Sorel avec sa troupe, voyant les nombreuses désertions de ses soldats et la trahison de plusieurs canadiens des paroisses de Chambly, se vit obligé de lever le camp. Ces derniers, après avoir été armés par le colonel Maclean, étaient passés au camp des Bostonnais. Dans ces conditions la résistance aux troupes américaines ne pouvait être bien efficace. Le 2 novembre il crut prudent de quitter Sorel, et de se diriger vers Québec, en passant par Trois-Rivières, où il s’empara des vivres et fournitures des casernes et même de la poudre des marchands, qu’il transporta sur un vaisseau à la capitale.

Pendant ce temps-là l’armée bostonnaise, ayant à

(1) Jean-Joseph Rouillard (1725-1796), fils de Joseph et de Jeanne-Thérèse Lecompte, marié 17 novembre 1749 à Marguerite Pinard-Beauchemin.

sa tête Richard Montgomery, s’avançait pour soumettre Québec. Trois-Rivières, privé de toute ressource pour la défense dut capituler et lui laisser la voie libre. Encouragé par ce succès, il marchait avec confiance, sûr de s’emparer bientôt de Québec. Il avait, à diverses reprises sommé le gouverneur Carleton de se rendre, ce que ce dernier refusait toujours. Montgomery s’était aussi adressé aux bourgeois de Québec pour lui faciliter l’entrée de leur ville, mais ce fut en vain. Enfin, ne trouvant aucun moyen d’entrer dans l’enceinte de la ville, il en tenta l’escalade le 31 décembre 1775; mais tout le succès qu’il en a tiré fut suivant l’expression du journal de Radeaux “d’aller chercher les étrennes de la nouvelle année dans l’autre monde, en compagnie de plusieurs officiers et soldats”.

Montgomery étant mort, le général Wooster prit le commandement des troupes américaines et continua le siège, avec alternatives de succès et de revers. Le 6 mai, apprenant que de puissants renforts vont arriver au secours des royalistes, il se hâte de lever le siège et de prendre la fuite.

Le congrès néanmoins s’obstine à l’entreprise, qu’il poursuit sans succès une partie de l’été. On voit alors les troupes américaines venir à Nicolet. Voici à quelle occasion.

Les républicains de Nicolet avaient sur le cœur la tentative du colonel Maclean pour s’emparer de leur chef Rouillard et les forcer à se soumettre. A leur tour ils tentèrent de s’emparer des chefs royalistes.

5. “Le 4 juin, dit le journal Badeaux, nous apprenons qu’il y a six cents Yankees à Nicolet que quelques habitants ont été chercher; ils ont voulu s’emparer de M. Bellarmin, (1) capitaine de milice, de son beau-père

(1) Pierre Bellarmin Brassard, capitaine de milice de Nicolet, frère du curé, marié en 1766 à Marie-Antoinette Pinard, fille de Jean- Baptiste III et d’Antoinette Prou.

Pinard et de deux de ses beau-frères, mais ils se sont échappés par les bois et sont venus en ville.

Une de nos religieuses nous raconte que son grandpère lui rappelait souvent dans son enfance les scènes de cette époque, et particulièrement cette heureuse évasion mentionnée par M. Badeaux, et qu’on vient de rapporter. Comme les fugitifs étaient poursuivis par les ennemis, M. P. Bellarmin passa devant sa maison sans pouvoir y entrer; sa femme sachant que les Yankees pillaient à qui mieux mieux, avait caché quelques hardes d’enfant dans le siège d’une carriole. Quelques heures après le départ de son mari, elle vit sa maison cernée de tous côtés; un officier y pénètre le premier et demande à madame Bellarmin de lui livrer tous ses papiers; elle lui remet aussitôt un coffret où l’on conservait les papiers de famille: contrats de mariage, etc. En un clin-d’œil, toutes ces feuilles après avoir été minutieusement examinées tombent éparses dans le milieu de l’appartement. Ne trouvant pas ce qu’il cherchait, l’officier se retira avec sa troupe. Madame Bellarmin inquiète de ses effets, alla aussitôt voir à sa cachette. Le linge d’enfant déposé au fond de la carriole était disparu. Sans perdre un instant, elle va porter plainte au commandant qui lui remet un billet pour l’un des officiers. A cette heure, tous les soldats faisaient double haie le long de la voie publique, près de la maison. Sans se laisser intimider, cette femme intrépide passe à travers les baïonnettes, et remet le billet à son adresse. L’officier lui répond qu’elle recevra sous peu ses effets, et que si elle désire voir le châtiment du coupable, elle n’a qu’à se rendre à neuf heures au bosquet de pins; qu’elle le verra fouetté. Cette habile ménagère tenait plus à ses hardes qu’aux spectacles de ce genre. En effet, elle reçut son petit paquet, et le lendemain, elle vit à son grand plaisir décamper l’ennemi.

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