CHAPITRE IX
PRINCIPAUX EVENEMENTS DE L’ADMINISTRA¬ TION DU SEIGNEUR CLAUDE P.-CRESSE
Etablissement à Nicolet d’acadiens déportés.
SOMMAIRE. — 1. Progrès de la seigneurie aux points de vue matériel et religieux. — Familles nouvelles. — 2. Les acadiens. — Comment ils refusent de prêter le serment du test. — 3. Leur déportation. — 4. Leur dispersion dans la Nouvelle-Angleterre. — Le comble de la misère. — 5. Familles acadiennes établies à Nicolet et Saint-Grégoire. — 6. La famille Hébert.
1. L’administration du seigneur Claude P.-Cressé couvre au-delà d’un demi-siècle (1727-1785). Pendant ce long espace de temps plusieurs événements importants ont menacé, ou du moins modifié profondément l’existence de ia colonie canadienne-française, événements qui n’ont pu passer sans répercussion dans notre vie locale. Ce sera la cession du Canada à l’Angleterre (1763), qui nous sépara définitivement de la Mère-Patrie, et nous força d’adopter le drapeau anglais; ce sera la guerre de l’indépendance américaine, pendant laquelle les américains ont fait tant d’efforts et de démarches pour nous gagner à leur cause (1775).
Ces événements, tout en affectant nos relations extérieures, n’ont pas empêché la seigneurie de se développer d’une manière normale. La colonisation, réduite à quelques lots occupés ça et là en 1727, progressa assez rapidement, au point qu’au décès du seigneur la plupart des terres étaient occupées dans la paroisse de Nicolet.
Le progrès religieux avait nécessairement accompagné le progrès matériel, et l’avait puissamment favorisé. A mesure que la population augmentait, l’établissement paroissial grandissait en proportion. L’humble première chapelle, bâtie vers 1710, avait été remplacée en 1740 par une église de pierre digne de porter ce nom, et en 1784 avait été inauguré un troisième édifice plus spacieux et plus convenable pour une paroisse qui prenait des développements. Cette troisième église fut bâtie à la place de la cathédrale actuelle, douze arpents plus haut que les deux premières.
L’histoire de ces édifices et du clergé qui les a desservies sera relatée dans le deuxième volume du présent ouvrage.
L’accroissement de la population est dû, en partie au développement naturel des anciennes familles établies à Nicolet dès l’origine, en partie à l’immigration de familles nouvelles venues des diverses régions de la colonie. Parmi ces nouveaux habitants, les plus intéressants sont les acadiens, qui se sont d’abord établis sur le chemin de Saint-Grégoire, dans la concession alors toute boisée, qui a pris et gardé le nom de “Bois des acadiens”. Leur établissement à Nicolet, à Saint-Grégoire (1) et ailleurs, est la conclusion d’un des drames les plus poignants dont l’histoire fasse mention. Les descendants d’acadiens, assez nombreux en cette paroisse seront bien aises de trouver ici un aperçu sommaire de cette tragédie dont leurs ancêtres ont été les victimes, ou pour mieux dire, les héros.
(1) La paroisse de Saint-Grégoire n’existait pas encore. Le territoire était desservi par Bécancourt et surtout pour Nicolet, de sorte qu’une grande partie des acadiens établis à Saint-Grégoire ont été considérés comme nicolétains jusqu’au 4 novembre 1802, date de la première messe dite en cette paroisse.
2. L’Acadie est aujourd’hui connue sous le nom de Nouvelle-Ecosse. Les Français acadiens étaient établis sur la rivière d’Annapolis, où ils formaient une peuplade d’environ 3,000 familles ou 18,000 âmes. Ils vivaient dans l’aisance, leur richesse consistant essentiellement en biens-fonds et en larges troupeaux. La base de leur prospérité était une terre extrêmement fertile, ces belles prairies basses, qu’ils avaient arrachées à la mer, grâce à ces ingénieux endiguements qu’on appelle aboiteaux, (1) et où les moissons lèvent avec abondance.
Cédés aux anglais par la paix d’Utrecht en 1713, les acadiens avaient conservé avec leurs églises le libre exercice de leur religion. Ils conservèrent aussi l’attachement le plus profond et le plus tenace pour la France, et c’est de ce sentiment qu’ils ont été victimes. L’Angleterre les regarda comme des séditieux, parce qu’ils ne voulurent jamais prêter le serment qu’on exigeait d’eux. La formule de ce serment attaquait leur religion, garantie d’ailleurs par le traité, et les obligeait à prendre les armes contre les ennemis de l’Angleterre. Ces ennemis étaient alors les français: ils ne consentirent qu’à se tenir dans la neutralité, d’où le nom de français neutres qu’on leur a appliqué.
En 1730, ils parvinrent à force de luttes à obtenir une formule de serment acceptable, qu’ils signèrent volontiers avec l’approbation officielle du gouverneur Richard Philips. De ce moment ils vécurent heureux et tranquilles pendant une vingtaine d’années.
L’orage, hélas! n’était apaisé que temporairement. En 1749 les anglais revinrent à la charge. On voulait à tout prix les angliciser et même les protestantiser. L’Angleterre, qui depuis longtemps projetait la conquête
(1) Les aboiteaux étaient d’immenses chaussées élevées le long des rivières pour empêcher les marées de couvrir les prairies.
du Canada, se méfiait des acadiens, qu’elle craignait de voir en cas de guerre se jeter du côté des français. (1) Elle les somma donc de prêter un serment sans réserve ou de s en aller. Sans hésiter, ils répondirent unanimement comme les martyrs de la primitive église: “nous ne le pouvons pas, plutôt l’exil et la ruine que l’apostasie.”
3. Pour le moment le gouverneur, qui avait intérêt à les garder et ne se souciait guère d’entreprendre l’expulsion, garda le silence et ne les inquiéta pas davantage. Ce n était que partie remise. Quelques années plus tard arrivait comme gouverneur Charles Lawrence, homme impitoyable, qui se chargea de la déportation et 1 exécuta avec une dureté, une férocité de moyens, qui en font l’un des crimes les plus abominables que l’histoire eût encore enregistré. Il appela de Boston le lieutenant colonel John Winslow pour présider manu militari avec un régiment de soldats à l’exécution de ces hautes œuvres.
Winslow s’installe aux presbytère de Grand-Pré, dont il chassa le curé et transforma la place de l’église en camp retranché. Par un ordre du jour en date du 5 septembre 1755, (2) il avait convoqué pour les trois heures de l’après-midi, dans l’église de Grand-Pré, les hommes et les jeunes gens de ce village et des villages avoisinants, à l’effet de leur communiquer les dernières instructions de Sa Majesté. Ses subalterves devaient tenir de semblables réunions dans les autres parties de la province.
Malgré les événements extraordinaires de ces dernières semaines, le ravissement de tout ce qu’ils possé-
(1) Cette crainte était sans fondement. Les acadiens, liés par un serment de neutralité, avaient toujours été fidèles à leur engagement; en maintes circonstances délicates, ils avaient montré une attitude si correcte qu’elle leur avait valu des éloges en haut lieu.
(2) La guerre de sept ans était commencée entre l’Angleterre et la France, l’année précédente, 1754.
daient en armes à feu, et tout ce déploiement militaire autour de leur église paroissiale, il semble que les acadiens ne s’attendaient pas au coup de foudre dont leurs bourreaux allaient les frapper.
A l’heure dite, le 5 septembre, un vendredi, l’église se remplit de quatre cent dix-huit hommes et jeunes gens, et le lieutenant-colonel, debout devant une table placée dans le chœur, adresse à l’assemblée une proclamation de laquelle nous détachons les passages les plus saillants:
“Je suis ici pour vous faire savoir les ordres du roi à votre égard. Le devoir que j’ai à remplir, bien qu’impérieux, répugne à ma nature et à mon tempérament, comme il va vous répugner à vous-mêmes, qui êtes de la même espèce que moi. Mais il n’y a pas à tergiverser.; vous et moi n’avons qu’à obéir. Vos terres, vos maisons, tous vos troupeaux, tout votre bétail, sont confisqués au profit de la couronne, ainsi que tout ce que vous possédez, sauf votre argent et vos ustensiles de ménage; quant à vous, vous allez être déportés hors de la province. Et tous les habitants français de ces districts auront le même sort. . . En attendant nous vous déclarons que vous êtes prisonniers du Roi.” (1)
De riches qu’ils étaient, les acadiens se trouvent tout d’un coup réduits à l’extrême indigence. Le privilège d’emporter leur argent et leurs ustensiles était illusoire: l’argent, ils n’en avaient presque point, leur richesse consistant en bien-fonds et troupeaux; — leurs ustensiles, comment pourront-ils en emporter sur des vaisseaux où les proscrits seront entassés comme des sardines?
Voilà la première scène de ce drame, que nous
(1) Winslow Journal, N. S. H. S., Vol. III, p. 94.
avons cru devoir donner avec un peu de détails, pour que le lecteur en comprenne bien toute l’horreur et l’infamie.
4. On avait décidé de disperser les acadiens à travers les colonies du continent, depuis le Massachusets jusqu’à la Caroline du Sud et la Géorgie, et on avait nolisé un grand nombre de bateaux qui devaient en temps opportun se mettre à la disposition du gouverneur. Malheureusement ces bateaux ne vinrent pas à temps et il n’en vint pas assez. De là grand embarras de Lawrence, qui comprit, hélas trop tard! l’immensité de la tâche qu’il avait entreprise d’expulser un nombre si prodigieux d’habitants. (1) Il fallait tout de même agir au plus vite. On dut surcharger tellement les navires arrivés que tout le monde en perdait la tête. Aussi l’embarquement des proscrits a été opéré dans de telles conditions de hâte, au milieu d’un tel désordre que l’on ne s’y reconnaissait plus. Séparées au point de départ par la force des circonstances, comment les familles auraient-elles pu se rejoindre au point d’arrivée, quand les bateaux qui emportaient ces malheureux faisaient voile pour des colonies différentes? Il y a eu des familles qui ont été ainsi démembrées à tout jamais, d’autres dont les éléments n’ont pu se réunir qu’après dix, vingt, trente années de recherches; telle, en particulier, la famille Hébert, de St-Charles-des-Mines, qui a pu se réunir à Nicolet, après douze années de séparation.
Jusqu’au printemps de 1756, la mer fut sillonnée de navires débordant de malheureux qu’ils allèrent jeter sur les plages de l’Atlantique. Et ici commence le deuxième acte interminable du sombre drame: l’exil des acadiens sur des côtes inhospitalières, leur éparpillement
(1) Lawrence ne tarda pas à payer par des soucis de toute nature le triste exploit par lequel il se constituait le soi-disant sauveur des destinées anglaises sur ce continent. Quand il mourut quatre ou cinq ans plus tard, il avait perdu son prestige, et les foudres officielles s’apprêtaient à le frapper.
dans les milieux les plus fanatiques, les plus fermés à tout sentiment de pitié, les plus âpres, les plus durs qu’il fut possible d’imaginer. Toutes les humiliations, toutes les tristesses pires que la mort vont être désormais le lot de ces paysans autrefois très à l’aise, qui vivaient heureux et paisibles sur les domaines que leurs pères avaient défrichés, et où ils trouvaient, dans un labeur consciencieux, le contentement de l’esprit et les biens nécessaires à leur subsistance.
Et d’abord, ils n’étaient pas attendus là où on les a envoyés. Lawrence s’était contenté de remettre aux capitaines des vaisseaux une lettre-circulaire à l’adresse du gouverneur de chaque province, le priant de recevoir quelques centaines de ces sujets ingouvernables, nuisibles, dangereux. On comprend les protestations contre cette imposition de colons ennemis. En tel état, par exemple, le gouverneur refuse d’en laisser débarquer un seul, et les capitaines des vaisseaux reçoivent l’ordre de faire voile pour l’Angleterre avec leur cargaison d’indésirables. Dans les autres points, ces capitaines doivent parlementer longtemps, parfois durant des semaines, avec les autorités, avant d’avoir la permission de débarquer les proscrits. Durant tous ces pourparlers, les acadiens languissent à bord des vaisseaux: c’est l’hiver; ils ne sont pas protégés contre le froid, la neige, les pluies; mal nourris, n’ayant pas d’eau potable, manquant de tout, la maladie fait parmi eux les plus grands ravages.
Et quand enfin ils seront débarqués, à quelles mesures mesquines, étroites et sévères ils vont être soumis. Ce sont des parias, des êtres dangereux qu’il faut surveiller vigoureusement. On va les isoler les uns des autres avec défense de se visiter. Et si vous voulez un exemple de la rigueur de cette surveillance, voici un extrait d’une loi passée en conseil le 20 avril 1765: “Il est décrété par le gouverneur en conseil et la chambre
des représentants qu’à partir du 1er mai 1757, les habitants de la Nouvelle-Ecosse ne devront pas sortir des limites du bourg dans lequel ce gouvernement les a placés, sans une permission écrite; en cas de contravention, le ou les coupables devront être arrêtés et traduits devant un juge de paix; en cas de récidive, celui, celle ou ceux qui seront coupables seront passibles d’une amende n’excédant pas dix schellings ou de recevoir publiquement un nombre de coups de fouet n’excédant pas dix...”
Il est facile de concevoir qu’en de pareilles conditions l’existence des acadiens déportés était à peine tolérable, et qu’ils devaient appeler de tous leurs vœux le jour où ils pourraient se réfugier dans une terre plus hospitalière. Cette terre désirée était le Canada, où ils trouveraient des compatriotes de même sang, de même langue et surtout de même religion.
Ils durent, hélas! languir une dizaine d’années dans leur triste exil, avant de pouvoir réaliser leur désir, et la plupart, en attendant l’heure de la délivrance, ont mené une véritable vie d’esclavage. Quelques jeunes gens eurent l’avantage de se placer dans de bonnes familles et d’obtenir des positions lucratives. Pour en arriver là, il leur fallut presque renoncer à leur nationalité en prenant le ton et les manières anglaises; tels, une famille Trahan, qui adopta le nom de Strahan, et Charles Leblanc, décédé à Philadelphie, sous le nom de Charles White, possesseur d’une petite fortune de $35,000.
5. Les acadiens établis à Nicolet, Saint-Grégoire et dans le district des Trois-Rivières en général, appartiennent à deux groupes distincts: ceux qui ont échappé à la déportation et se sont dirigés vers le Canada dans les années 1756, 1757 et 1758; — les déportés, dispersés dans la Nouvelle-Angleterre, qui, en 1766 obtinrent du gouvernement canadien la permission de s’établir dans le pays.
Ceux du premier groupe étaient presque tous établis à Port-Royal et à Beaubassin. Le premier noyau, qui est venu s’implanter à Nicolet, comprenait quatre familles, Orion dit Champagne, Pitre, Boudreau et Gaudet, alliées entre elles et surtout à la famille de Charles Orion.
Ces acadiens, qui purent se soustraire à la surveillance de Lawrence et des soldats de Winslow, durent leur salut à l’abbé François Le Guerne, curé de Cocagne, dans la partie de l’Acadie restée française. Sous sa direction ils durent se réfugier dans les bois, pendant que l’ennemi incendiait leurs maisons, et leur coupait les vivres. Une compagnie sous le commandement de M. de Boishébert les protégeait heureusement et leur fournissait les provisions indispensables.
Un certain nombre des prisonniers faits par Winslow le 5 septembre 1755, étaient parvenus à s’échapper et à rejoindre leurs compatriotes dans les forêts voisines. C’est ainsi que le 30 septembre quatre-vingt-six prisonniers se sont sauvés du fort Beaubassin par un souterrain qu’ils avaient creusé, dit l’abbé Leguerne, avec des précautions surprenantes.
L’intention de Leguerne était de les envoyer immédiatement dans une terre française. Malheureusement son dessein fut entravé par plusieurs obstacles insurmontables, qui retardèrent leur exode et l’accompagnèrent de beaucoup de souffrances et de misères.
Le premier obstacle fut la trahison d’un suisse français, du nom de Daniel, qui découvrit leur retraite aux anglais. Pour éviter d’être faits prisonniers, il leur fallut se retirer à Cocagne, où étaient leur missionnaire et la compagnie de Boishébert, en attendant qu’on put le printemps suivant les transporter à l’île Saint-Jean (Ile du Prince-Edouard). Ces échappés formaient un peuple de 250 familles.
Avec les secours qu’ils reçurent de Louisbourg et
du Canada, ils purent passer l’été de 1756 à l’île Saint- Jean dans le voisinage de leurs propriétés. Pour prévenir la famine, il aurait fallu faire passer immédiatement tout ce monde-là au Canada. M. Leguerne ne put y réussir. Un premier obstacle fut l’opposition des autorités canadiennes; la récolte ayant complètement manqué en 1756, elles craignaient de ne pouvoir nourrir ce surcroît de population. Un deuxième obstacle vint de la mauvaise volonté des acadiens: ils espéraient toujours que la France viendrait à leur secours et les remettrait en possession de leurs propriétés. Enfin le péculat mit une troisième entrave aux desseins humanitaires de l’abbé Leguerne. On accuse Boishébert d’avoir accaparé à son profit une partie notable des provisions envoyées aux acadiens, et d’avoir dans ce but retardé le plus possible leur établissement au Canada.
La famine ne tarda pas à se mettre dans leurs rangs. De l’île Saint-Jean on les fit passer en 1757 à Miramichi, où les attendait une disette affreuse. A l’automne la troupe Boishébert ayant été rappelée à Québec, deux cents familles passèrent au Canada en même temps que les soldats. Québec manquait de vivres pour ses propres habitants, les acadiens y furent en conséquence plongés dans la plus profonde misère. Le 26 février 1738, M. Doreil écrivait: “Les acadiens réfugiés ne mangent depuis quatre mois que du cheval et de la morue sans pain: il en est mort plus de trois cents.” Pour comble de malheur la petite vérole fit invasion parmi eux et en trois mois fit plus de deux cent cinquante victimes. Ce n’est qu’au printemps de 1758, après beaucoup de souffrances et de privations, qu’un certain nombre de ces acadiens parvinrent à s’établir à Nicolet et Saint- Grégoire.
Un deuxième contingent d’acadiens est venu s’établir dans le district des Trois-Rivières en 1707 et les années suivantes.
Les déportés de la Nouvelle-Angleterre, ayant été informés des dispositions favorables du gouverneur Murray, lui adressèrent en date du 28 février 1700 une requête demandant de venir s’établir au Canada pour avoir l’avantage d’y pratiquer leur religion, et, en conséquence de la réponse favorable donnée par le gouverneur, l’on vit arriver à Québec au mois de septembre 1700 deux petits sloops chargés d’acadiens venant de Boston. Ce n’était que l’avant-garde d’un nombre plus considérable de proscrits, qui ne demandaient pas mieux que de passer en Canada, pour y rejoindre des compatriotes, et, pour plusieurs d’entre eux, y retrouver quelques membres de leurs familles.
Murray fit adopter par son Conseil des résolutions à l’effet de fournir pendant un mois des secours à ces immigrants, et il donna des ordres aux différents seigneurs du pays d’avoir à les établir sur leurs terres non encore concédées, sous les conditions les plus lavorables possibles.
Durant l’été et l’automne de 1767, l’on vit donc affluer au Canada un nombre considérable d’acadiens cherchant, qui un père et une mère, qui des frères et des sœurs; celui-ci son épouse ou sa fiancée, celui-là quelques-uns de ses enfants.
Ces arrivés de 1767, au moins ceux qui sont constitués en famille, portent deux caractères bien marqués de leur long exil au sein des colonies protestantes: réhabitation de leur mariage civil, et baptême sous conditions d’enfants plus ou moins âgés, qui avaient été ondoyés à la maison.
Ce deuxième contingent d’acadiens s’établit à Nicolet dans la concession alors toute boisée qui porte encore la dénomination de “Bois des acadiens”, et à
Saint-Grégoire au village Godfroi et au Lac Saint-Paul. Comme la paroisse de Saint-Grégoire n’existait pas en 1767, ceux du village Godfroi étaient desservis de Nicolet, et ceux du lac Saint-Paul de Bécancour.
Les bornes de cet ouvrage ne nous permettent pas d entrer dans l’histoire détaillée de chacune des familles acadiennes établies à Nicolet. Cette histoire a été écrite par feu Monseigneur Louis Richard, du séminaire des Trois-Rivières, et l'on espère que ce précieux manuscrit sera bientôt livré à l’impression. Les acadiens qui désirent connaître leur généalogie y trouveront ample matière d’un intérêt parfois saisissant. (1)
6. Nous raconterons seulement l’établissement à Nicolet (2) de l’une des familles les plus remarquables, celle de Jean-Baptiste Hébert et d’Elisabeth Granger, de Pigiguit, Acadie, composée de huit enfants, dont quatre garçons et quatre filles. L’histoire de cette famille étant à peu près celle de tous les déportés, nous donnera une idée des souffrances héroïques qu’ils ont endurées.
J.-B. Hébert vivait à l’aise dans la concession dite des Hébert, au vallon du Petit-Ruisseau. Les garçons, qui en 1755 étaient dans la force de l’âge, s’appelaient, Etienne, Honoré, Jean-Baptiste et Joseph. — La famille fut dispersée comme bien d’autres en différents états, et resta démembrée pendant une douzaine d’années, sans pouvoir se reconstituer avant l’établissement au village Godfroi.
Deux des garçons trouvèrent de l’emploi, près de
(1) Tout ce qui regarde rétablissement des acadiens en Canada est tiré de l’ouvrage de Mgr Richard: “Les acadiens du district des Trois-Rivières.
(2) Nous disons Nicolet, parce que le village Godfroi où la famille vint se fixer était desservi de Nicolet, et que les actes de l’état civil qui la concernent sont inscrits dans cette paroisse. L’abbé Lucien Hébert, vicaire actuel, appartient à cette famille.
Boston, Honoré, (1) chez un juge, Etienne sur la ferme d’un cultivateur. Lorsqu’ils apprirent qu’un grand nombre d’acadiens allaient s’établir en Canada, en 1767, ils prirent la résolution d’y aller, dans l’espérance d’y retrouver leurs parents, leurs frères et leurs sœurs, qu’ils n’avaient pas revus depuis la déportation. Ils partirent à pieds, accompagnés d’un Berças (Landry) et d’un autre acadien. Apres une marche pénible de douze jours, souvent à travers les bois, car ils ne voulaient pas être reconnus, ils se trouvèrent dénués de provisions. Possédant un fusil, ils purent vivre de chasse, tuant des lièvres et des perdrix. Dans le haut de la rivière Cohoes (Monogahela) , ils aperçurent un moulin à farine privé de ses gardiens. Ils passèrent là trois jours occupés à se faire du pain. Mais ils furent vite découverts et durent décamper, les gens de l’endroit les prenant pour des vagabonds ou des voleurs.
Enfin, après bien des aventures, toutes fort pénibles, manquant de tout, à peu près épuisés, ils arrivèrent à Montréal, où la nouvelle de leur aventure du moulin à farine était déjà parvenue. Ils furent arrêtés et menacés de la prison. Ayant raconté leur infortune et leur dénuement, ils furent honorablement acquittés. De Montréal, ils se rendirent aux Trois-Rivières, où ils eurent la joie de retrouver leur père, arrivé là depuis peu de temps avec leur sœur Françoise, et leur mère, qui épuisée de fatigues était morte au commencement d’octobre. Mais leurs frères n’y étaient pas.
Frustré dans ses espérances, mais non découragé, Etienne se fit concéder des terres au village Godfroy, et
(1) La tradition varie au sujet des frères qui firent le voyage de la Nouvelle-Angleterre au Canada. Au lieu d’Honoré, d’autres disent Joseph (Voir “Les Vieilles Familles d’Yamachiche, IV, p. 82), et cette dernière version nous parait plus probable, parce que Joseph était encore célibataire, tandis qu’Honoré était marié. — Une autre tradition suppose Etienne au service d’un officier anglais: cet officier pouvait être en même temps cultivateur.
repartit en hiver monté sur des raquettes. Après bien des recherches, il eut la consolation de ramener ses deux frères; l’un était à Worcester, l’autre à Baltimore. (1) Les quatre frères s’établirent, voisins les uns des autres sur les terres concédées à Etienne, où ils ne tardèrent pas à prospérer.
“Un jour, Etienne Hébert fut informé qu’une de ses voisines de la Grand’Prée (sic), du nom de Josephte Babin, qu’il avait l’intention d’épouser, avait été amenée à Québec, où elle vivait avec une de ses sœurs, sous la protection d’exilés comme elle. Malgré une longue séparation, elle ne l’avait pas oublié et n’avait jamais perdu l’espérance de le revoir. Ils se revirent en effet. Hébert de son côté lui était resté fidèle. Ils pleurèrent longtemps au souvenir de la Grand’Prée (sic), au souvenir de tant de parents et d’amis morts ou disparus. Peu de jours après ils étaient unis pour ne plus se réparer.” (2)
Son frère Jean-Baptiste, marié sur la terre étrangère à Marie-Rose Leblanc, le 24 août 1762, en présence de parents, fit réhabibter son mariage à Bécancour, le 29 juillet 1769. Le 4 novembre 1771, Honoré, marié aussi en exil faisait réhabiliter son mariage à Nicolet, avec Madeleine Le Prince, en même temps que Joseph épousait Madeleine Bichard.
D’Etienne Hébert et de Josephte Babin naquit le célèbre major Jean-Baptiste Hébert, qui s’établit près de Nicolet, au Bois des acadiens. Ce dernier était architecte et cultivateur: il construisit le collège de Nicolet et plu-
(1) La boussole dont se servaient les frères Hébert pour se diriger à travers les bois était naguère en la possession de M. Alfred Désilets, qui la gardait en souvenir de ses ancêtres maternels. Elle est en cuivre solide, a deux pouces et demi de diamètre avec un couvercle vissé. Elle a, de plus, un cadran horizontal mobile, consistant en un cercle, sur lequel les heures sont marquées, et un gnomon calculé pour la latitude approximative de Québec, lequel est posé en charnière, de sorte qu’en le relevant à angle droit et le mettant dans la direction du nord, il projette une ombre qui indique les heures.
(2) 17 octobre 1769.' — Pèlerinage d’Evangéline, par l‘abbé H.-R. Casgrain.
sieurs autres édifices publics, entre autres l’église de Lotbinière. Il fut pendant trois ans, de 1835 à 1838, député du comté de Nicolet à l’assemblée législative, après avoir représenté l’immense comté de Buckingham, de 1808 à 1814. En 1837 les patriotes le comptaient dans leurs rangs; remarquons toutefois qu’il resta toujours dans la légalité; ce qui ne l’empêcha pas d’être arrêté comme rebelle. Il ne dut son élargissement qu’aux nombreuses démarches faites par un de ses fils, M. l’abbé Nicolas-Tolentin Hébert. (1)
Jean-Baptiste Hébert, père des quatre frères Hébert, a été inhumé à Nicolet le 11 juillet 1787, âgé de 95 ans.
Plusieurs familles acadiennes ont eu et ont encore des représentants à Nicolet. Les principales, d’après le dernier recensement paroissial, sont les familles Arsenault (l’abbé C.), Béliveau, Bergeron, Bourque, Bourgeois (M. le supérieur du séminaire), Comeau (l’avocat L. H.), Goudreau, Hébert, Landry, Leblanc, Lepître, Poirier (M. le curé), Bichard, Thibodeau, Trahan (l’honorable juge A. et son demi-frère Stephen).
“Les vieilles familles d’Yamachiche” de Frs.-L. Désaulniers donnent la généalogie des familles Comeau, Hébert, Landry, Leblanc et Trahan. — “Les familles acadiennes du diocèse des Trois-Bivières”, de Mgr Bichard, renferment la généalogie et des notes historiques sur les autres.
(1) Hist. des Ursulines des Trois-Rivières, II, p. 549.