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CHAPITRE XI

Le seigneur Pierre-Michel Cressé. — 1785-1819.

SOMMAIRE. — 1. La seigneurie se partage en deux sections. — 2. La famille seigneuriale; le fief Courval. — 3. Pierre-M. Cressé, seigneur dominant, réside à Nicolet; par suite, remise en vigueur des honneurs seigneuriaux. — 4. La plantation du mai, cérémonial de la fête. — 5. Le banc seigneurial et la préséance à l’église. — 6. La fête de saint Jean-Baptiste et l’offrande du pain bénit par le seigneur.

1. En 1785, à la mort de Claude P.-Cressé, la seigneurie de Nicolet se divise en deux sections, qui resteront séparées jusqu’à nos jours: celle de la branche seigneuriale aînée, échue à son petit-fils Pierre-Michel, (1) comprenant les deux-tiers de la seigneurie; — et celle de la branche cadette, échue au second fils Joseph-Claude, comprenant l’autre tiers. Ces deux sections passeront à des mains étrangères, cette dernière en 1811, et la première en 1819.

La branche aînée, devenue Chandler, puis Trigge, s’adjoindra le 18 juillet 1822 un sixième du tout, ce qui lui donne les cinq-sixièmes de la seigneurie.

La branche cadette passe en 1811 entre les mains de J.-B. Lozeau, qui, à sa mort le 19 mars 1822, lègue ses droits, moitié à sa veuve, moitié à ses deux filles mineures.

Madame Lozeau, dès le 18 juillet suivant vend sa part, soit le sixième de la seigneurie entière au nouveau

(1) Son père Louis-Pierre Cressé, fils aîné de Claude, était mort, comme nous l’avons vu, en 1764.

seigneur Chandler ses deux filles restant héritières chacune d’un douzième indévis de la seigneurie.

Pour plus de clarté nous traiterons séparément ces deux branches et leurs ramifications. Nous commencerons par la branche aînée, qui sera jusqu’à nos jours celle du seigneur dominant.

2. Pierre-M. Cressé, héritier des deux-tiers de la seigneurie de Nicolet, était en outre seigneur des deux tiers de la seigneurie de Courvai, dont il avait hérité de son père en 1764. Il n’avait alors que six ans, et sa sœur aînée Charlotte, héritière de l’autre tiers, à peine sept ans.

Nous n’avons point de détails sur les premières années de ces deux jeunes seigneurs.

Elevés à Québec, puis aux Trois-Rivières, où leur malheureux père s’était établi après la prise de Québec et la destruction de ses chantiers, ils ont dû suivre leur mère à Nicolet, dès que leur éducation fut complétée, et vivre avec elle dans le principal manoir, connu sous le nom de manoir Trigge. — C’est là sans doute que Pierre vivait lorsqu’il hérita de la seigneurie en 1785; tandis que son oncle Joseph P .-Courvai, coseigneur, avait le manoir du Bas-de-la-Baie, où il venait de temps à autre, sa résidence ordinaire étant aux Trois-Rivières.

Quant à Louise-Charlotte, après son cours d’études au couvent des Ursulines des Trois-Rivières, (1) elle épousa le sieur François-Nicolas Dumoulin, de Sainte- Anne-de-Bellevue, près de Montréal, où elle résida quelques années avec son mari. (2) En 1796 son frère

(1) Elle était élève des Ursulines des Trois-Rivières, vers 1775, Hist. des Ursulines I, p. 496.

(2) Histoire d’Yamachiche, par Mgr N. Caron, p. 70.

lui rétrocéda ses deux-tiers de Courval pour ne conserver que la seigneurie de Nicolet. Devenue par cette transaction l’unique seigneuresse du fief Courval, elle vint avec sa jeune famille s’établir au milieu de ses censitaires, pour s’occuper plus activement de ses devoirs seigneuriaux et promouvoir la colonisation. C’est la famille Dumoulin, qui la première demanda l’érection de Courval en paroisse. Dès l’année 1800, une requête fut adressée dans ce but à l’évêque de Québec. Malheureusement des difficultés de diverses natures retardèrent de beaucoup l’exécution de ce projet. (1)

La famille Dumoulin a donné à l’Eglise et à l’Etat plusieurs personnages remarquables. Citons entr’autres le chanoine Joseph-Sévère Nicolas Dumoulin, qui, de 1825 à 1853, fut curé d’Yamachiche, où sa mémoire est encore en vénération; — l’avocat Benjamen Dumoulin des Trois-Rivières, qui fut député d’Yamaska de 1851 à 1854. — Le seigneur Dumoulin tint jusqu’à quatre garçons en même temps au collège de Nicolet. On voit que pendant leur cours classique, la famille vécut à Nicolet, où il était plus facile de pourvoir à leur éducation. (2)

3. Pierre Cressé est le premier seigneur résidant à Nicolet, depuis la mort mystérieuse de son ancêtre Michel Cressé en 1686. Pendant tout un siècle le manoir seigneurial est resté vide de son titulaire, qui était considéré comme étranger dans sa seigneurie. Par suite plusieurs coutumes féodales, soigneusement conservées en d’autres seigneuries, étaient ici tombées en désué-

(1) De nouvelles suppliques de plus en plus pressantes en 1823 et 1827 demandèrent à l’autorité l’érection d’une paroisse dans Courval, jusqu’alors desservi par la Baie-Saint-Antoine. En 1828, seulement, l’évêque put se rendre aux désirs des requérants, en émanant le 10 mai le bref érigeant la paroisse de Saint-Zéphirin de Courval.

(2) Hist. du Collège-Séminaire de Nicolet, II, pp. 130* et 132*.

tude. (1) Point de plantation du mai à la porte du manoir, le premier du mois de mai.— A l’église il n’y avait pas lieu de tenir compte des préséances et autres privilèges accordés aux seigneurs.

L’un des premiers soins de Pierre Cressé, en prenant possession de son nouveau domaine, fut de remettre en vigueur ces coutumes séculaires. Dès son premier acte de concession, (2) il fait une obligation au censitaire “d’aider à planter un may au devant de la porte principale de la Maison seigneuriale tous les ans le premier jour de may, sous peine de trois livres de vingt sols d amande par chaque fois qu’il y manquera.” Cette clause toutefois n’entre pas dans tous les actes de concession: il n’y oblige que le nombre de colons suffisant pour la cérémonie. — Il en est de même pour les chapons vifs que tous ne sont pas tenus de porter au manoir le 11 novembre.

4. La fête du mai était pour nos pères l’occasion de grandes réjouissances. Il n’était pas question alors de ces mais riches et élégants, qu’on installa plus tard d’une manière permanente à la porte des capitaines de milice. “Ce mai était de la simplicité la plus primitive: c était un long arbre de sapin ébranché et dépouillé jusqu’à la partie de sa cime appelée le bouquet: ce bouquet, ou touffe de branches d’environ trois pieds de longueur, toujours proportionné néanmoins à la hauteur de l’arbre, avait un aspect très agréable, tant qu’il conservait sa verdure; mais desséché ensuite par les grandes chaleurs de l’été, il n’offrait déjà plus en août qu’un objet de triste apparence. Un bâton peint en rouge

(1) Le seigneur Michel Cressé, qui résidait à Nicolet, obligeait ses censitaires “d’ayder tous les ans à perpétuité à planter un may le premier de may icelui may de 40 pieds de haut hors de terre de’ bois d’épinette, à peine de cent sols d’amende.” — Concession du 17 juin 1678.

(2) Concession à Joseph St-Cire le 20 oct., 1785. — Première mention du may.

de six pieds de longueur, couronné d’une girouette peinte en vert, et ornée d’une grosse boule de même couleur que le bâton, se coulait dans les interstices des branches du bouquet, et une fois élevé à l’arbre, complétait la toilette du mai. Il est aussi nécessaire d’ajouter que de forts coins de bois, enfoncés dans l’arbre de distance en distance, en facilitaient l’ascension, et servaient aussi de points d’appui aux étamperches usitées pour élever le mai. (1)

Le premier mai les censitaires se présentaient au manoir de grand matin pour les préparatifs de la fête, qui étaient censés faits à l’inçu de la famille seigneuriale. Les uns faisaient la toilette du mai, d’autres creusaient la fosse profonde dans laquelle il devait être planté. Tous portaient leurs fusils, leur corne à poudre suspendue au cou, leur hache, leur casse-tête passés dans la ceinture, ce qui leur donnait plutôt l’apparence de gens qui se préparent à une expédition guerrière, que celle de paisibles cultivateurs.

Un coup de fusil, tiré à la porte principale, annonçait que tout était prêt. A ce signal, la famille Cressé,(2) s’empressait de se réunir dans le salon, afin de recevoir la députation que cette détonation faisait attendre. Le seigneur prenait place sur un fauteuil, entouré des membres de la famille; puis deux vieillards, introduits par un majordome de circonstance, s’avançaient vers le seigneur, et, le saluant avec cette politesse gracieuse, naturelle aux anciens Canadiens, lui demandaient la permission de planter un mai devant sa porte. Cette permission octroyée, les ambassadeurs se retiraient et communiquaient à la foule le succès de leur mission.

(1) Les anciens canadiens, par P. A. de Gaspé, p. 136.

(2) Pierre Cressé était encore célibataire en 1785, lorsqu’il prit possession de la seigneurie. Il demeurait sans doute avec sa mère et sa sœur. Il se maria le 2 janvier 1792 avec Marie Fafard-Laframboise.

Tout le monde alors s’agenouillait pour demander à Dieu de les préserver de tout accident pendant cette journée. (1)

Au bout d’un petit quart d’heure le mai s’élevait avec une lenteur majestueuse au-dessus de la foule, pour dominer ensuite de sa tête verdoyante tous les édifices qui l’environnaient. Quelques minutes suffisaient pour le consolider.

Un second coup de feu annonçait une nouvelle ambassade; les deux mêmes vieillards, avec leurs fusils au port d’armes, et accompagnés de deux des principaux habitants portant, l’un un gobelet sur une assiette, et l’autre une bouteille d’eau-de-vie, se présentaient introduits par l’indispensable majordome, et priaient M. Cressé de vouloir bien venir recevoir le mai qu’il avait eu la bonté d’accepter. Sur la réponse toujours gracieusement affirmative de leur seigneur, un des vieillards ajoutait:

— Plairait-il à notre seigneur d’arroser le mai avant de le noircir?

Et sur ce, il lui présentait un fusil d’une main, et de l’autre un verre d’eau de vie.

— Nous allons l’arroser ensemble, mes bons amis, disait alors le seigneur, en faisant signe à une servante, qui, se tenant à une distance respectueuse avec quatre verres sur un cabaret remplis de la même liqueur généreuse, s’empressait de la leur offrir. Le seigneur, se levant alors, trinquait avec les quatre députés, et, prenant le fusil, s’acheminait vers la porte, suivi de tous les assistants.

Aussitôt, un jeune homme, montant jusqu’au sommet du mai, faisait faire trois tours à la girouette en

(1) Cette pieuse coutume de faire une prière avant de commencer un ouvrage qui peut exposer à quelque danger, existe encore en plusieurs localités, mais tend malheureusement à disparaître.

criant: Vive le roi! vive le seigneur Cressé! Et la foule répétait de toute la vigueur de ses poumons: Vive le roi! vive le seigneur Cressé. Pendant ce temps le jeune gars descendait avec agilité, en coupant avec un casse-tête, qu’il tirait de sa ceinture, tous les coins et jalons du mai.

Dès que le seigneur Cressé avait noirci le mai en déchargeant dessus un fusil chargé de poudre, on présentait successivement un fusil à tous les membres de la famille: les femmes faisaient le coup de fusil comme les hommes. (1)

C’était ensuite un feu de joie bien nourri, qui durait une bonne demi-heure. On aurait pu croire le manoir assiégé par l’ennemi. Le malheureux arbre, si blanc avant cette furieuse attaque, semblait avoir été peint subitement en noir, tant était grand le zèle de chacun pour lui faire honneur. En effet, plus il se brûlait de poudre, plus le compliment était supposé flatteur pour celui à qui le mai était présenté.

Comme tout plaisir prend fin, même celui de jeter sa poudre au vent, M. Cressé profitait d’un moment où la fusillade semblait se ralentir, pour inviter tout le monde à déjeuner.

Des tables étaient dressées dans le manoir, toutes fumantes de venaison printanière. Chaque convive avait près de son assiette la galette sucrée de rigueur, un croquecignole, une tarte de cinq pouces de diamètre, et, cela va sans dire, de l’eau-de-vie à discrétion, et du vin pour les dames.

Quoique la gaité la plus franche régnât à la première table, où étaient les vieillards, on y obseivait néanmoins un certain décorum; mais à la table des jeunes gens, surtout à la fin du repas, qui se prolongeait

(1) Les canadiennes, sans cesse exposées aux surprises des sau vages, savaient au besoin se servir des armes à feu.

souvent tard dans la matinée, c’était un brouhaha à ne plus s’entendre parler.

Le lecteur se trompe fort s’il croit que le malheureux mai jouissait d’un peu de repos après les assaults meurtriers qu’il avait déjà reçus; les convives quittaient souvent les tables, couraient décharger leurs fusils, et retournaient prendre leurs places après cet acte de courtoisie.

Au commencement du dessert, le seigneur accompagné des dames, rendait visite aux convives de la deuxième et troisième tables, où ils étaient reçus avec de grandes démonstrations de joie. On disait un mot affectueux à chacun; le seigneur buvait à la santé des censitaires; les censitaires buvaient à sa santé et à celle de sa famille, au milieu des détonations de coups de fusil que l’on entendait du dehors.

Le tout se terminait par des chansons, qui se succédaient avec une exaltation toujours croissante, et la bande joyeuse se retirait en chantant, avec accompagnements de coups de fusil que l’écho répétait longtemps après leur départ. (1)

Telle était la cérémonie de la plantation du mai, qui se renouvelait tous les ans, au manoir seigneurial.

Pierre Cressé est probablement le seul seigneur de Nicolet qui ait reçu cet honneur depuis Michel Cressé. Les autres seigneurs n’en font jamais mention dans leurs actes de concession, sans doute, parce qu’ils vivaient en dehors de leur seigneurie. — Quant aux successeurs de Pierre Cressé, le premier, François Bâby, n’eut à Nicolet qu’une résidence passagère; les seigneurs Chandler et Trigge, de nationalité dilîérente, ne devaient pas tenir à une coutume purement canadienne-française et peu

(1) Toute cette description est tirée, mutatis mutandis de “Les anciens canadiens de M. de Gaspé,” Chapitre huitième.

conforme à leur mentalité. Ils la laissèrent tomber en désuétude.

L’honneur de la plantation du mai n’était pas uniquement réservé au seigneur. On l’offrait aussi aux capitaines, et parfois, mais plus rarement, en témoignage d’estime et d’affection à des personnes aimées, comme l’indique le quatrain suivant d’une vieille chanson canadienne:

Le premier jour de mai,

Labourez,

Il m’a pris t’une envie

D’aller planter un mai,

Labourez,

A la porte de ma mie.

5. Un autre privilège que le seigneur Pierre Cressé remît en vigueur regardait la préséance à l’église et dans les cérémonies religieuses.

On venait de construire à Nicolet une très belle église. L’ancien site sur l’île Dagneau avait été abandonné pour celui de la cathédrale actuelle, entre ce qu’on appelait alors la Pointe aux pins, et la Pointe aux chênes. Ces deux touffes, aujourd’hui disparues, étaient vraiment majestueuses, surtout celle des pins qui dominait toute la forêt voisine et se voyait à de grandes distances. Elles formaient au nouvel établissement paroissial un cadre grandiose, que n’ont pas oublié les anciens nicolétains. — L’église elle-même, au moins telle qu’elle a été restaurée plus tard, avait un cachet artistique. La colonnade, les stalles et la voûte étaient admirables.

Dans cette superbe église, le seigneur haut-justicier avait droit à un banc permanent dans la place la plus honorable, qui était le premier à droite de l’allée centrale: ce banc pouvait avoir le double de la profondeur de celui des habitants.

Il allait le premier, après le clergé revêtu du surplis, et ses enfants mâles après lui, au balustre, prendre les cierges le jour de la Chandeleur, et recevoir les

HISTOIRIÎ

cendres, les rameaux, et, en cas d’absence du dit seigneur, les enfants qui avaient atteint l’âge de seize ans.

Aux processions il marchait le premier après le curé, et ensuite ses enfants mâles, et en cas d’absence, comme ci-dessus.

Sa femme et ses filles marchaient, aux processions, à la tête des autres femmes, et de même recevaient les cierges, les cendres et les rameaux après les hommes, mais avant les autres femmes.

Le seigneur, ainsi que sa femme et ses enfants, lorsqu’ils étaient dans le banc, recevaient les premiers l’eau bénite, après l’Oeuvre et le chœur, et le pain bénit après le chœur.

Les coseigneurs et seigneurs de fief, tel que celui de file Moras, n’avaient aucune préséance dans les cérémonies de l’église. Ils devaient payer leur banc, mais avaient droit de les exiger à la place la plus honorable, après celui du seigneur dominant. (1)

6. A ces privilèges fixés dès l’origine par le Conseil Souverain s’en ajoutaient d’autres introduits par la coutume, tel que celui d’offrir le pain bénit le jour de la fête patronale. Chaque paroisse chômait autrefois la fête de son patron. La Saint-Jean-Baptiste, fête patronale de Nicolet, qui tombait dans la plus belle saison de l’année, ne manquait pas d’attirer un grand concours de pèlerins, non-seulement des endroits voisins, mais des lieux les plus éloignés. Le cultivateur canadien, toujours si occupé de ses travaux agricoles, jouissait alors de quelque repos, et le beau temps l’invitait à la promenade. Il se faisait de grands préparatifs dans chaque famille pour cette occasion solennelle. On faisait partout le grand ménage, on blanchissait à la chaux, on lavait les planchers que l’on recouvrait de branches

(1) Règlement du Conseil Souverain de Québec pour les curés et seigneurs haut-justiciers du Canada 5 août 1709.

d’épinette, on tuait le veau gras, et le marchand avait un bon débit de ses boissons. Aussi dès le vingt-troisième jour de juin, veille de la Saint-Jean-Baptiste, toutes les maisons, à commencer par le manoir seigneurial et le presbytère, étaient-elles encombrées de nombreux pèlerins.

Le seigneur offrait le pain bénit et fournissait deux jeunes messieurs et deux jeunes demoiselles de ses amis, invités longtemps d’avance pour faire la collecte pendant la messe solennelle, célébrée en l’honneur du saint patron de la paroisse.

C’était la coutume, non-seulement à la fête patronale, mais tous les dimanches et fêtes, d’offrir un pain à bénir et distribuer au peuple pendant l’office du matin. Après l’aspersion de l’eau bénite, le célébrant se rendait à la balustrade, près de laquelle, du côté de l’épître, on avait placé le pain à bénir. Le cérémonial, assez simple, consistait dans la formule de bénédiction et la présentation de l’instrument de la paix (1) que le clerc chargé de la “quête du pain bénit” vénérait avant le départ.

On emportait ensuite le pain à la sacristie. Puis le sacristain, après l’y avoir tranché en petits morceaux, le distribuait au peuple dans un panier ad hoc.

Chaque famille offrait le pain bénit à tour de rôle. Le dimanche soir, celle qui avait présenté le pain passait le chanteau au voisin, qui, en l’acceptant, s’engageait à s’exécuter le dimanche suivant.

Aux grandes fêtes, le pain bénit prenait des proportions monumentales, et l’offrande en était réservée aux familles les plus distinguées de la paroisse, telles que celles des seigneurs et des capitaines. — On voyait alors au milieu du choeur une grande pyramide dressée en

(1) Petit crucifix d’argent encadré, avec poignée pour le pré sentcr.

étagère, et chargée sur ses cinq ou six étages, en disposition symétrique, de pains et de gâteaux de formes diverses, étoiles, mains, croix, croissants, cousins, — le tout entremêlé de pavillons, oriflammes, cierges et autres ornements. — O11 ne tranchait pas les cousins ni les petits gâteaux, mais on les distribuait entiers aux principales familles, ordinairement un par banc.

Rien de plus élégant que ces pains bénits de dévotion! Ces pyramides attrayantes ajoutaient certainement à nos fêtes religieuses un surcroît de pompe et de solennité, et toutes les familles un peu à l’aise se piquaient d’honneur et d’une sainte émulation de le présenter à leur tour, avec le plus d’appareil et la plus belle toilette.

Cette pratique séculaire, dit l’abbé Chs.-P. Beaubien, (1) perpétuait le souvenir des agapes primitives et symbolisait la participation de toute l’assistance au banquet divin. Hélas! on abuse de tout. La vanité et, ce qui est pis encore, l’esprit de parti vinrent s’emparer d’une pratique pourtant purement religieuse, et contraignirent l’autorité à abolir cette coutume.

L’offrande du pain bénit de la Saint-Jean-Baptiste, avons-nous dit, était réservée au seigneur dominant, qui tenait à honneur de lui donner un cachet de distinction. Il était entendu que le seigneur et ses amis dinaient, ce jour-là, au presbytère, et que le curé et les siens soupaient au manoir seigneurial.

Un grand nombre d’habitants, trop éloignés de leurs maisons pour y aller et en revenir entre la messe et les vêpres, prenaient leur repas sous les pins. Rien de plus gai, de plus pittoresque que ces groupes assis sur la mousse ou sur l’herbe fraîche, autour de nappes écla-

(1) Le Sault-au-Récollet, p. 330. L’institution du pain bénit importée de France était en pleine vogue à Québec, dès qu’il y eut une centaine d’âmes dans la colonie. En 1646, Nicolas Marsolet fut blâmé pour avoir décoré son pain bénit de petites pièces de monnaie.

B. SULTE

tantes de blancheur, étendues sur ces tapis de verdure. Le curé et ses hôtes ne manquaient jamais de leur faire visite et d’échanger, avec les notables, quelques paroles d’amitié.

Çà et là s’élevaient des abris, espèces de wigwams couverts de branches, où l’on débitait des rafraîchissements. Les traiteurs criaient sans cesse d’une voix monotone, en accentuant fortement le premier et le dernier mot. A la bonne bière ! Au bon raisin ! Et les papas et les jeunes amoureux, stimulés pour l’occasion, tiraient avec lenteur, du fond de leur gousset, de quoi régaler les enfants et la créature.

“Les canadiens de la campagne ont conservé longtemps une cérémonie bien touchante de leurs ancêtres “normands: c’était le feu de joie, à la tombée du jour, “la veille de la Saint- Jean-Baptiste. Une pyramide octogone d’une dizaine de pieds de haut, s’érigeait en face “de la porte principale de l’église; cette pyramide, recouverte de branches de sapin introduites dans les interstices d’éclats de cèdre superposés, était d’un aspect “très agréable à la vue. Le curé, accompagné de son cler- “gé, sortait par cette porte, récitait les prières usitées, bé- “nissait la pyramide et mettait ensuite le feu, avec un “cierge, à de petits morceaux de paille disposés aux huit “coins du cône de verdure. La flamme s’élevait aussitôt “pétillante, au milieu des cris de joie, des coups de fusil “des assistants, qui ne se dispersaient que lorsque le tout “était entièrement consumé.” (1)

(1) Les anciens canadiens, p. 86.

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