EGLISE ANGLICANE
2. La petite église de pierre, que M. Chandler fit ériger, sous le vocable de Saint-Barthélemi, suivant ses convictions religieuses, était en tant que monument, un édifice de belle apparence, placé sur un élégant coteau, en face de la rivière, entre le manoir et la résidence Trigge. On comptait dans la seigneurie une quinzaine de familles protestantes et deux ou trois à la Baie-du- Febvre. Le 25 mai 1823, on choisit parmi ces familles, un comité chargé de diriger les opérations, sous la présidence du ministre le révérend J.-Campbell Driscoll, de Québec.
Les membres du comité furent:
Le seigneur K.-C. Chandler, Nicolet.
Le docteur Bobert Gilmar, Nicolet.
Le lieutenant Thomas Trigge, Nicolet.
Le lieut.-colonel Francis Cottrell, la Baie-du-Febvre.
Le lieutenant W. Bobins, trésorier, Nicolet.
L’entreprise, confiée à MM. Martin et Trudelle, suivant les plans et devis de MM. Clark et Appleton, de Montréal, s’exécuta dans l’espace d’un an et demi, du printemps 1823 à septembre 1824. L’extérieur était terminé et logeable le 10 novembre. L’entreprise complète, extérieur et intérieur, coûta £600, montant qui fut couvert par souscriptions volontaires.
Tant qu’il y eut une desserte religieuse, en raison de la présence d’un seigneur anglican, l’église et le cimetière étaient tenus en excellent ordre, et présentaient un joli coup d’œil. Même dans les dernières années de son existence, l’édifice, entouré d’un bocage sans entretien, n’était pas sans charme, avec son aspect mystérieux, et plusieurs citoyens ont regretté de le voir disparaître.
On l’a démoli en automne 1916, pour employer la pierre aux fondations de l’Ecole Normale. Il avait duré quatre-vingt-treize ans.
Depuis assez longtemps les familles anglicanes, qui y étaient desservies, sont disparues de la paroisse et des environs.
3. L’arrivée à Nicolet du seigneur Chandler, de religion et de nationalité différentes, son attitude à l’égard du banc seigneurial et des privilèges inhérents à ce banc, inspiraient des craintes assez fondées au séminaire. Après de longues démarches de Mgr Plessis, la jeune institution venait enfin de recevoir l’octroi de ses lettres patentes. Le seigneur en était d’assez mauvaise humeur, parce qu’on les avait accordées sans son consentement. En pareille occurence, il avait droit à une indemnité: c’était le droit de quint ou du cinquième sur la valeur de toute propriété, qui tombait en main morte. (1)
Vu les dispositions plus ou moins hostiles, qu’il avait montrées, l’évêque ne savait trop quel succès il aurait dans cette transaction et n’était pas sans craindre d’y être plus ou moins écorché. Il écrivait à M. Raimbault sur ce sujet, le 19 février 1822: “Votre seigneur est “au désespoir de l’expédition des lettres patentes et s’est “plaint amèrement qu’elles eussent été accordées sans “le consulter, quoiqu’il n’ait rendu foi et hommage ni “ait été par conséquent reconnu seigneur que postérieurement à l’expédition d’icelles. Le procureur général “m’a dit avoir perdu son latin, comme vous aviez fait du “vôtre, à lui faire entendre que l’établissement du Séminaire était avantageux à sa seigneurie et propre à l’ac- “créditer. S’il ne remue pas pour renverser le tout, c’est “qu’il ne verra jour à le faire avec succès. Il doit se “rendre aux Trois-Rivières pour le prochain terme “supérieur, s’il le laisse passer sans attaquer ni moi pour “le séminaire, ni vous pour le pain bénit, c’est qu’il y a “renoncé.” Et quelques jours plus tard, après avoir vu
(1) Etat de biens qui ne sont pas sujets à passer à des héritiers, comme les biens des villes, des hospices, des communautés.
le seigneur, il écrivait de nouveau au même sur l’indemnité: “Hier j’eus la visite du capitaine Chandler, “qui me parut de meilleure humeur que j’avais lieu de “m’y attendre. Il exprime le désir de voir les papiers “relatifs à mes terres. Je lui dis qu’ils étaient entre vos “mains et que vous lui en donneriez communication “raisonnable. Je le félicitai de l’établissement du Séminaire comme moyen d’accréditer sa seigneurie, d’y “attirer des tenanciers, etc. J’ajoutai que les lettres patentes ne me dispensaient pas de payer le droit d’in- “demnité, que vous étiez chargé de traiter de cette “affaire et d’en transiger avec lui. . . Je lui dis encore “qu’il trouverait en moi un payeur fidèle, mais non un “payeur prompt et qu’il faudrait nécessairement qu’il “m’accordât des termes dans l’arrangement qu’il prendrait avec vous. . . Il ne m’a pas soufflé mot de l’affaire “du pain bénit. J’étais préparé à lui répondre.”
L’estimation des biens-fonds du séminaire pouvait être faite sur une échelle plus ou moins élevée, et il était à présumer que le seigneur Chandler ne choisirait pas la plus basse. L’évêque proposa de la soumettre à des arbitres.
En dépit de toutes les appréhensions, l’affaire de l’indemnité se régla, avant la fin de l’année 1822, plus heureusement qu’on ne l’avait pensé, moyennant la jolie somme de 3200 piastres payées au seigneur; ce montant était moindre néanmoins que celui prévu. (1)
L’évêque, tout joyeux de la bonne tournure qu’avait prise cette transaction, en témoigna son contentement dans sa lettre au curé-supérieur, à l’occasion de la nouvelle année.
“Voilà, lui dit-il, l’affaire des indemnités finie de la
(1) Hist. du coll.-sém. de Nicolet, Vol. I, pp. 115 et 116.
“manière la plus désirable... Vous entendez bien que “je n’ai pas manqué de remercier M. Chandler de ses “procédés nobles et généreux envers le Séminaire.”
4. Quel était ce nouveau seigneur, Kenelm-Connor Chandler, dont le prénom est assez étrange pour des oreilles canadiennes-françaises? C’était un militaire, né à Québec en 1773 d’une famille de militaires. Il était âgé de quarante-huit ans à son arrivée à Nicolet. — Son père adoptif, Kenelm Chandler avait été pendant cinquante ans au service de sa Majesté Britannique, et il était venu se fixer à Québec à une époque incertaine, probablement aussitôt après la conquête du pays. Le jeune Kenelm fils était entré de bonne heure, comme son père, dans la carrière des armes. Pendant dix-huit ans il était resté au service de Sa Majesté; mais pendant cette période, son régiment ayant été constamment en service à l’étranger, le séjour dans les Indes Occidentales, les Barbades, la Jamaïque, etc., altéra sa santé au point qu’il fut contraint de quitter sa profession, dans laquelle il exerçait les fonctions de capitaine. — Il revint alors à Québec, où il obtint en 1811 la position de maître de caserne, qu’il passa en 1819 à son gendre, le lieutenant Thomas Trigge, époux de sa fille unique Henrietta. (1)
5. Le seigneur Chandler, en venant vivre au milieu d’un peuple étranger, de mœurs différentes, — sans expérience en matières seigneuriales, — sentit le besoin d’un homme de confiance, d’un conseiller, à qui il pût recourir au besoin. Il jeta les yeux sur un notaire, établi à Nicolet, le jeune Luc-Michel Cressé, fils du dernier
(1) Pour plus de détails, voir à l’appendice de ce chapitre la notice biographique du seigneur Chandler.
seigneur de ce nom. Ce jeune homme, qui portait dans ses veines le sang seigneurial, était censé être au fait, plus que tout autre, de ce qui concerne l’administration d’une seigneurie, et à un certain point de vue, Chandler le toisait juste. Fier de la confiance qu’on reposait en lui, il s’attacha au seigneur, se dévoua sans réserve à son service et au soutien de sa cause et lui fournit souvent de précieuses directions.
Ce personnage a été lié si intimement à l’administration Chandler, que nous croyons utile d’en donner au lecteur un portrait aussi fidèle que possible, d’autant plus que son étrange personnalité a fait pendant toute une génération les délices ou le désespoir de ses concitoyens.
Luc-Michel Cressé n’avait encore que vingt-deux ans, et déjà on le classait parmi les professionnels les plus distingués. — Au physique, d’était un homme d’aspect imposant, droit, de haute taille, — il mesurait six pieds et deux pouces de hauteur, et bien proportionné. Il vivait dans le fastueux manoir Courval, au Bas-de-la- Baie, ce qui contribuait encore à augmenter le respect qu’inspirait sa taille colossale.
Sous le rapport intellectuel, il s’était distingué comme élève du collège de Nicolet (1810-1815). Très instruit, parlant bien les deux langues du pays, muni de vastes connaisances légales, - — doué en outre de beaucoup d’esprit et d’un jugement sûr, qui le rendait habile à régler les différends et autres questions délicates, on le regardait comme l’un des notaires les plus retors. On le disait très précieux à ses amis, mais redoutable à ses adversaires. Le notaire Georges David, qui a vécu dans son intimité, l’avait en haute estime.
Fait presque incompréhensible, sous ces brillantes qualités physiques et intellectuelles, existait l’être le plus singulier, le plus bizarre, le plus excentrique qu’on puisse imaginer, ce qui en faisait un comique achevé, quand ses bizarreries ne tournaient point au tragique.
Il prenait plaisir à sortir de sa luxueuse demeure, et venir au village dans l’accoutrement le plus grotesque, de grosse étoffe en hiver, de toile écrue en été, à la grande joie des gamins, qui s’attroupaient en riant autour de cet arlequin d’un nouveau genre. Il voulait faire la comédie et il réussissait.
Il était un jour allé aux Trois-Rivières, où il avait logé à l’hôtel Dufresne. Au moment du départ, on ne retrouvait pas sa ceinture: “Il me la faut, répétait-il avec énergie, ou je ne partirai point d’ici”. On cherche de toutes parts, on remue le ménage de bas en haut, croyant trouver une ceinture de prix, telle que les ceintures fléchées de ce temps-là. Une servante se présnte. “Monsieur, dit-elle, vous n’aviez pas de ceinture, j’en suis certaine; tout ce que j’ai vu, est un paquet de guenilles de vieille étoffe”. — “C’est justement cela”, répond le notaire, et on lui apporta un paquet de longues lisières d’étoffe grossière, qu’il s’enroule complaisamment autour de la taille, au grand ébahissement de l’hôtellier et de son personnel, qui ne put s’empêcher de rire à gorge déployée.
D’autres fois, il prenait les allures d’un grand seigeur, et alors ce n’était plus la comédie, c’était la terreur. Il ne souffrait pas le moindre manque de considération, même de la part des animaux sans raison, comme des petits chiens qui venaient lui japper aux talons: “Ton petit chien m’a insulté, disait-il au propriétaire, si tu ne le tues point, tu entendras parler de moi.” Et la pauvre petite bête était sacrifiée. On le craignait alors, autant qu’on s’en amusait dans ses moments d’humeur gaie et enjouée.
Luc-Michel Cressé était taquin au suprême degré. Il taquinait en particulier son beau-frère, Jean-Paul Beaubien, seigneur de l’Ile Moras, homme de bon caractère, mais tenace dans ses idées. A chaque rencontre, la discussion s’élevait sur un sujet ou l’autre, et
il en résultait presque toujours une chicane, malgré tous les efforts de madame Beaubien, femme affable et de bon ton, qui s’interposait entre eux pour mettre la paix. Elle fut loin, hélas! de régner entre les deux beauxfrères, qui eurent ensemble de fâcheux démêlés et plusieurs procès.
Les taquineries du notaire dégénéraient souvent en manque de charité, pour ne pas dire en cruauté. Malheur au mendiant qui abordait chez lui! S’il paraissait valide et capable de travailler: toi, lui disait-il, tu peux gagner ton pain. Va dans ma cour et transporte cette corde de bois à tel endroit,” qu’il lui indiquait. Le travail fini, le mendiant demandait un autre ouvrage: ‘‘Hé bien! remets ce bois où tu l’as pris”; et il l’employait des heures à faire et défaire le même ouvrage. Presque tous se rebutaient bientôt et s’esquivaient à la dérobée sans demander de salaire. S’ils persistaient patiemment, — donnons en crédit au notaire, — il les récompensait généreusement, en leur payant au moins le double du salaire courant.
En 1826 on lui confia le bureau de poste, qui venait de s’ouvrir à Nicolet. (1) Il avait quitté le magnifique manoir Courval, pour s’installer au village avec son beau-frère, le docteur Gilmour.
Un jour d’hiver, madame Gilmour était malade, et le docteur, obligé de s’absenter pour devoirs professionnels, recommanda au notaire de ne pas trop chauffer le poêle, dont le tuyau traversait la chambre où elle était couchée: elle était d’une extrême faiblesse, un excès de chaleur aurait pu lui être fatal. — Par un caprice inexpli-
(1) Luc-Michel Cressé est le premier maître de poste de Nicolet (Note de M. Rod. Courchesne). Il l’était encore en 1840, puisque, dans un document du 29 janvier de cette année, il signe Post master. Le docteur Gilmour a aussi résidé dans le bloc de feu Louis Caron père.
cable, et même criminel, le notaire surchauffe le poêle à blanc avec de l’érable, à tel point qu’au retour du docteur, sa femme avait une syncope. Le docteur justement irrité ne put se contenir. Armé d’un bâton, il se lance à la poursuite de son cruel beau-frère, qui parvint à lui échapper, grâce à la longueur et à la souplesse de ses jambes. “Si j’avais pu le rejoindre, je l’aurais tué”, dit-il.
Cet incident est historique. Comment le concilier avec la réputation de bon sens et de jugement, dont jouissait notre personnage? L’explication la plus plausible qu’on puisse donner pour atténuer sa faute, c’est qu’il ne croyait pas sa sœur aussi malade, et la pensait même un peu imaginaire. Nous verrons plus loin qu’il était très vindicatif; s’il avait eu maille à partir avec sa sœur, son vilain acte pouvait être une vengeance.
On conçoit que ses bizarreries et taquineries lui créèrent des ennemis. Citons en particulier les sept frères Pacaud, qui n’étaient pas non plus très commodes, (1) et étaient moins que disposés à lui pardonner ses incartades. Un jour que le notaire passait en face de leur maison, trois d’entre eux, qui le guettaient, se jetèrent sur lui à l’improviste et lui infligèrent une dégelée des mieux conditionnées. Le pauvre notaire, roué de coups, se rendit clopin dopant à sa résidence, bien décidé à tirer vengeance de ce mauvais parti. — Quelques jours après, la cour des Trois-Rivières offrait un spectacle des plus singulier. Luc-Michel Cressé avait poursuivi les Pacaud pour assaut et batterie, et pour attirer la pitié du juge, s’y était fait transporter sur un grand boyard, le corps entouré de bandes, dans l’attitude piteuse d’un homme gravement éclopé. Il parait qu’en réalité, il souffrait bien de quelques contusions, mais
(1) Les malins les appelaient ironiquement “les sept péchés capitaux” ou “les plaies d’Egypte”.
sans aucune gravité. Le docteur Gilmour, qui l’avait pansé, se trouvait aux Trois-Rivières ce jour-là. Attiré par la curiosité, il se rend à la cour. Imaginez son étonnement, quand il aperçut son beau-frère, qu’il savait plein de vigueur et de santé, transformé en mourant, pour la circonstance. La comédie ne pouvait être mieux jouée. On dit que le notaire gagna sa cause.
Avec toutes ses singularités, le notaire Cressé avait bien quelques amis et même des admirateurs.
Mais en somme il n’était rien moins que populaire. On peut en juger par le résultat de l’élection du 24 janvier 1848, dans laquelle il posa sa candidature pour l’assemblée législative. Il avait pour adversaire le sieur Thomas Fortier. En 1847, l’année précédente, l’abbé Bernard O’Reilly, curé de Sherbrooke, avait donné à Nicolet des conférences sur la colonisation, dans le but d’attirer les colons vers les cantons de l’Est, en grande partie inoccupés. Le conférencier n’eut pas le don de plaire au notaire, qui désapprouva sa campagne, et la critiqua, même au cours de la lutte électorale. Le candidat pouvait être convaincu, mais n’était pas habile. Il se mit à dos l’abbé O’Reilly et à sa suite le clergé du comté, dont l’influence était alors puissante. Ce fut son malheur. L’électorat se tourna contre lui en bloc: il n’obtint pas vingt-cinq voix dans tout le comté.
Voilà, d’après la tradition, ce qu’était l’homme de confiance, le conseiller du seigneur Chandler, celui qui a traité toutes ses affaires seigneuriales, depuis son arrivée à Nicolet, jusqu’à sa mort. Pendant vingt-trois ans, de 1821 à 1844, il a été son notaire de prédilection; les actes, à la vérité, sont très bien rédigés, irréprochables. Du 1er octobre 1844, il devient son agent et
procureur, et dès lors le vieux seigneur se décharge sur lui de toute l’administration, lui mettant en mains tous les livres, papiers, documents de la seigneurie. — Le jeune notaire Georges David, clerc de Cressé, le remplace pour la rédaction des actes de concession.
Luc-Michel Cressé, avec ses connaissances légales, son esprit d’ordre et son dévouement, a dû rendre des services importants à M. Chandler. Mais, d’un autre côté, sa passion pour les procès et la chicane a dû lui être fort préjudiciable. L’administration Chandler, en effet, a été un tissu de luttes, de conflits, de procès onéreux, qui, en définitive, après des alternatives de revers et de succès, se sont terminés à sa perte, au prix de frais très lourds.
Ces conflits regardaient surtout les limites de la seigneurie, du côté d’Aston et de Courval.