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CHAPITRE XVI

LE SEIGNEUR CHANDLER (1821-1850) — Suite.

Une ère de conflits.

SOMMAIRE.— 1. Conflit sur les limites entre Nicolet et Aston (1823- 1838): l’appel au Conseil Privé.— 2. Procès Hart Chandler (1830-1846).— 3. Chandler remet à Luc-Michel Cressé l’administration de la seigneurie (1844-1850). — 4. Vente du douzième Kimber-I.ozeau. — 5. Conflit du moulin Despins (1846-1863): l’accommodement Lavallée-Chandler, l’appel au Conseil Privé.

1. Nous avons vu au Chapitre XII, paragraphe 2, comment Pierre-M. Cressé, basé sur une fausse interprétation de l’octroi de 1680, fit agrandir outre mesure la seigneurie de Nicolet. S’il jouit en paix des terrains ainsi empiétés, il prépara à ses successeurs de désastreux conflits avec les seigneurs limitrophes. Chandler, naturellement, prétendit garder la seigneurie, telle que possédée par ses prédécesseurs immédiats, Cressé et Baby. Nonobstant sa bonne foi, le malheureux seigneur, n’en jouit pas longtemps. (1)

(1) Both the advertisements, as well as the deed originally given bv the sherifT, the Mon. Lewis Gugy, to my great grand-father, expressly stated that the property offcred for sale and subsequently sold was “two undivided thirds in the Fief and Seigmory of Nicolet such as was heretofore (held and) enjoyed by the said late Pierre-Miche Cressé.” The two words “held and” appear only in the title-deed and not in the advertisements. It was because oi these words that m> great grand-father felt that lie had becn unjustly treated when the Government deprived him of a part of the seigmory whiçh had been held and enioved bv the late Pierre-Michel Cresse, whatever the rights of the latter inay hâve been. Mr Chandler felt that he held the warranty of the Government for the title to the seigmory as al io ve d escnbcd . — A rt h u r St L. TRIGGE.

Dès 1823, l’un de ses coreligionnaires, Anthony G. Douglass, comme lui citoyen de Nicolet, voulant se faire concéder des terrains, attira l’attention du Procureur- Généial du Bas-Canada sur l’arpentage erroné de la seigneurie, et muni de son autorisation fit tirer une nouvelle ligne, au nord-est, entre Nicolet et Aston. Malgré les vives protestations de Chandler, la cour approuva (3 avril 1824) la ligne tirée par Douglass.

Le procureur général détacha immédiatement de Nicolet, la Côte Saint-Pierre, pour l’annexer au canton voisin sous le titre d’“Augmentation d’Aston”, et il y concéda à Douglass 800 acres de terre non défrichées.

Les censitaires de la Côte Saint-Pierre continuèrent néanmoins leur allégeance à Chandler lui payant les cens et rentes et autres droits seigneuriaux, sans réclamation jusqu’en 1832. C’est alors que le conflit commença sérieusement pour ne se clore définitivement qu’en 1838.

Le Procureur général, James Stuart, voulant en avoir le cœur net, fit un test case en poursuivant le plus ancien des colons y établis, comme n’ayant pas le titre légal. Ce fut le colon Jean-Baptiste Gauron dit Grandbois, à qui Cressé avait concédé 6 arpents par 30 le 17 juin 1805. L’affaire fut plaidée devant la cour du Banc du Roi le 24 janvier 1822. Les coseigneurs Chandler et Lozeau, appelés en garantie, prirent fait et cause pour Grandbois. Voici quel fut le jugement de la cour:

^ parait à la cour que le concessionnaire (Michel ‘‘Cressé en 1680) ne demanda et que le Gouvernement ^ ne lui accorda par la dite concession que trois lieues de front sur tout l’excédant de largeur de la dite seigneurie de Nicolet, de l’un et de l’autre côté de la dite t Isle à la Fourche, de manière que la dite seigneurie et ^son augmentation eussent en total deux lieues de largeur “sur cinq lieues de profondeur y compris la partie de l’Isle-à-la-Fourche, renfermée dans cette étendue.”

Chandler perdait sa cause, et le défendeur Grandbois était condamné pour la forme à payer des dommages et intérêts de cinq chelins pour l’injuste possession du terrain à lui concédé.

Chandler, convaincu de son droit, en appela de ce jugement à la cour d’appel du Bas-Canada, qui pour son malheur le confirma le 23 avril 1832.

Il en appela enfin, et à grand frais, au Conseil Privé d’Angleterre, qui derechef confirma ce jugement le 3 avril 1833, cette fois de manière définitive.

Vaincu sur toute la ligne, Chandler demanda alors au Gouvernement de lui octroyer en compensation de sa perte les lots concédés de bonne foi par les seigneurs de Nicolet.

Un dernier jugement du 3 janvier 1838 lui refusa cet octroi, et le malheureux M. Chandler en fut quitte pour les frais du Conseil Privé, qui s’élevèrent à 460 louis, 19 chelins, 7 deniers. Le conflit avait duré quinze ans.

Depuis lors la seigneurie de Nicolet est restreinte à 2x5 lieues, comprenant la partie de l’Isle-à-la-Fourche située en dedans de ces limites.

2. Pendant que M. Chandler était tracassé du côté d’ Aston, au nord-est, il était loin d’avoir la paix du côté de Courval, au sud-ouest. Le pauvre seigneur ne dormait pas sur un lit de roses.

La seigneurie de Courval, concédée depuis 1754, comprenait deux lieues de largeur sur trois de profondeur en arrière de la Baie-du-Febvre, et par suite empiétait notablement sur l’Ile-à-la-Fourche. Voir la carte de la seigneurie.

Pendant cinquante ans, de 1754 à 1804, les deux seigneuries voisines de Nicolet et de Courval furent la propriété de la famille Cressé. Les membres de cette famille paraissent s’être entendus pour adopter les limites désignés dans l’octroi du fief Courval. Dans un

acte d’échange passé le 3 mars 1796 entre Pierre-M. Cressé, seigneur de Nicolet, et sa sœur, qui devient seule seigneuresse de Courval, il n’est pas question de la rivière comme limite. Pierre Cressé s’engage même sous seing privé de tirer à ses frais les bornes de Nicolet. Ce document aura beaucoup d’importance dans la suite des temps.

Après 1804, la seigneurie de Courval passe à des mains étrangères, à Louis Gouin d’abord, puis à Joseph Badeaux et enfin à Moses Hart, des Trois-Rivières, qui l’acquiert en deux transactions, le 9 novembre 1829 et le 8 septembre 1837. C’est alors que s’élève le conflit devenu célèbre entre Moses Hart et Iv.-C. Chandler.

Ce dernier, appuyé sur l’arpentage de McCarthy, prétend que les sinuosités de la rivière, au sud-ouest de Pile, forment les limites de la seigneurie de Nicolet.

Hart affirme au contraire que cette seigneurie n’a que deux lieues de largeur et pas davantage. Il s’appuie sur le rapport de l’arpenteur Bouchette et autres documents.

Confiants dans son droit, Moses Hart, qui n’était pas trop conciliant, commence par exiger de Chandler, un dommage pour avoir loué des sucreries dans la partie de l’île qu’il prétend appartenir à Courval. Le sucre extrait est évalué à 1000 louis.

Il va plus loin. Dès le 23 décembre 1830 il concède à son fils Aréli Blake Hart 15 x 10 arpents de terre sur l’île-à-la-Fourche à l’endroit appelé Les Saults (Sainte- Brigitte), avec une île qu’il dénomme île Hart, pour y bâtir un moulin à scie. Les Saults sont situés à un mille au sud-ouest de la vraie seigneurie de Nicolet. Un charpentier du nom de Moses Falensbie y bâtit le moulin, sans tenir compte des protêts de Chandler. D’où le procès Hart-Chandler, qui dura seize ans, de 1830 à 1846, et se termina en faveur de Hart, après les alternatives de jugements contradictoires pour et contre.

Chandler émet d’abord contre Hart une action en réintégrande (1) qu’il perd à la cour du Banc du Roi (2) et gagne à la cour d’appel (3), qui permet à Hart d’enlever le moulin. Après un laps de temps suffisant, Chandler du consentement de la cour (4) s’empare du moulin, qui n’a pas été déplacé, et le loue immédiatement pour six ans à John Saunders, déjà employé de M. Hart.

Le seigneur de Courval ne baisse pas pavillon. Toujours confiant dans sa cause, malgré le jugement de 1833, il somme Chandler de tirer une ligne de division entre les deux seigneuries. “Mais elle est toute tracée, répond ce dernier; ce sont les sinuosités de la rivière, que mes prédécesseurs Cressé et Baby ont toujours regardées comme limite. Il y a au moins prescription. Voyez d’ailleurs l’acte de vente de votre fief à Louis Gouin, le 19 janvier 1801, dans lequel Courval est censé borné au nord-est par la rivière.”

Chandler perd encore à la cour du Banc du Roi et gagne à la cour d’appel, (5) qui déclare la rivière borne sud-ouest de la seigneurie de Nicolet.

Heureusement pour Hart, qui ne se tint pas pour battu, il put mettre la main sur un correctif annexé à la vente de 1804, soixante-et-trois jours après cette transaction, changeant les limites du fief Courval et l’étendant jusqu’à Cressé, non à la rivière. L’argument cette fois était décisif. La cour d’appel, de nouveau saisie de l’affaire, renversa son dernier jugement le 11 janvier 1841, avec ordre de borner les seigneuries. Les deux cours étaient maintenant d’accord, et Chandler ne voyant aucune chance d’aller jusqu’au Conseil privé, fut contraint de se soumettre.

(1) Action judiciaire à l’effet de rentrer en possession d’un immeuble, dont on a été dépouillé par violence.

(2) 28 sept, 1832.

(3) 16 nov., 1833.

(4) 18 nov., 1836.

Les choses en restèrent là pour le moment, les parties ne pouvant s’entendre sur le choix de l’arpenteur. Presque tous s’étaient compromis. On sait que Joseph Bouchette, l’arpenteur du seigneur Hart, avait mis Les Saults dans Courval.

Pour en finir, Hart dut poursuivre encore une fois Chandler: il lui demandait, outre la ligne de division, un dommage de 8000 louis pour possession illégale d’une partie de son fief. Par défaut de forme, il perdit cette action le 31 mai 1844, et la gagna deux ans plus tard, en 1846. Chandler avait perdu tous ses procès.

3. Le seigneur de Nicolet avait soixante et treize ans en 1846. Il commençait à sentir le poids de la vieillesse, et il était las de ces luttes continuelles, qui absorbaient ses revenus et ne lui laissaient ni repos ni trêve. Pour jouir d’une tranquilité relative, il s’était déchargé en 1844, de l’administration des affaires seigneuriales, il avait tout remis entre les mains de sou aviseur légal, le notaire Luc-Michel Cressé, qu’il avait nommé son agent et procureur. Dès lors c’est ce dernier qui réglait tout en son nom.

La question si épineuse et si contreversée des limites était enfin réglée. Il restait à tirer la ligne entre Nicolet et Courval, conformément à l’ordre exprès de la cour. Le procureur, il nous semble, aurait dû s’y prêter de bonne grâce; c’était le moyen d’avoir une paix bien plus précieuse que les frais d’un arpentage mitoyen.

On constate que l’opiniâtre notaire n’en fit rien. Pour une raison ou pour une autre il parvint à ajourner l’opération de mois en mois, d’année en année, à tel point qu’au décès du seigneur Chandler, en 1850, il n’y avait encore rien de fait. (1) Conservait-il l’espoir de faire renverser le dernier jugement? Il faut le supposer, autrement son attitude serait inexplicable.

(1) On le constate par les lettres des MM. Trigge. héritiers de Chandler.

Pourtant depuis 1833 la question des limites, pour un homme non prévenu, était nettement tranchée. Le Conseil privé, confirmant les deux cours du pays, n’accordait à Nicolet que deux lieues de largeur et pas davantage. On est étonné que Chandler ait persisté à regarder la rivière comme borne sud-ouest, attendu qu’à certains endroits elle a son cours à plus de deux milles et tiers de la borne nord-est. Il suivait sans doute les conseils de son aviseur légal, qui lui-même pouvait être de bonne foi. Nous savons que, nonobstant le jugement du Conseil privé, le notaire Cressé avait été assez habile pour obtenir sous prétexte d’entente entre les seigneurs, deux jugements en faveur de la rivière comme limite. (1)

4. Dépouillé d’une partie notable de son domaine, le malheureux Chandler essaya de s’indemniser en l’agrandissant d’un autre côté. Voici à quelle occasion.

Louise Lozeau avait hérité de son père d’un grand nombre de parts seigneuriales. Elle possédait, de moitié avec sa sœur, les fiefs de Cxodfroy et de Roquetaillade (Saint-Grégoire), la part dominante de la Baie-du- Febvre, une part dans Courval, et enfin un sixième dans Nicolet. De toutes ses seigneuries, celle de Nicolet, qui était la plus petite, lui causait le plus d’ennui et de trouble. Elle était indivise avec celle de M .Chandler, ce qui amenait souvent des conflits dans le partage des cens et rentes, lods et ventes, etc., sans compter les frais des nombreux procès intentés contre les seigneurs de Nicolet, dont elle devait payer sa part.

Pour régler le différend, on avait procédé le 20 septembre 1837 à un partage des parts seigneuriales, — partage qui n’avait point donné satisfaction.

(1) Les mémoires que le notaire est censé avoir préparés pour les diverses cours, surtout celui du Conseil Privé, qui est très volumineux, sont remarquables par la clarté de l’exposition, la correction du style, tant en anglais qu’en français, et l’agencement judicieux des arguments.

Le 2 juillet 1838, Louise, qui était encore mineure, épousait le sieur René Kimber avocat domicilié à Saint- Grégoire. Ce dernier s’empressa de se débarrasser de cette part encombrante, et, quelques mois après, le 2 octobre, acceptait l’offre que lui en faisait M. Chandler, à un prix presque dérisoire. Pour son malheur, Louise n’étant pas majeure, la transaction se trouvait entachée d’irrégularité, et son tuteur, Joseph Lozeau, la fit annuler le 7 sept. 1839. Tout était à recommencer.

Le même jour, on fit un deuxième partage, qui fut plus satisfaisant, on y déterminait aussi exactement que possible le placement des parts afférentes. Chandler gardait le centre; madame Kimber le douzième longeant Saint-Grégoire, et sa sœur celui longeant la Baie-du- Febvre, ce qui n’obviait pas encore à tous les inconvénients, surtout pour les arrérages. Plusieurs censitaires se trouvaient partagés en deux par les nouvelles lignes de démarcations.

Ce qui aggravait singulièrement ia situation, c’était que les affaires de Chandler étaient entre les mains du notaire L.-M. Cressé. M. Kimber n’avait en lui aucune confiance. A tort ou à raison il l’accusait de n’être pas juste et de favoriser Chandler aux dépens des coseigneurs dans le partage des revenus.

Toujours soucieux de se débarrasser de son douzième nicolétain, Kimber continue à le mettre en vente. Des acheteurs ne tardèrent pas cà se présenter, offrant cette fois un prix plus convenable. L’avocat crut devoir donner la préférence à Chandler et lui en donna avis, en répondant à une invitation qu’il lui faisait, par l’intermédiaire de son agent, L.-M. Cressé, de venir à Nicolet conférer pour le partage des arrérages. Dans cette réponse, datée du 18 février 1840, il lui annonce son intention de vendre, mais il refuse péremptoirement de régler avec le notaire Cressé. — “Je vous avertis, écrit-il “à Chandler lui-même, que je ne puis consentir à pro-

“céder à cette affaire avec cet homme dans lequel nous “n’avons aucune confiance. D’ailleurs comme aucunes “lois ne nous obligent à transiger avec lui et que nous “ne sommes pas obligés de faire des voyages inutiles à “Nieolet, j’attendrai, c’est à dire, un temps raisonnable, “jusqu’à ce que vous m’écriviez vous-même que vous “êtes prêt à faire le dit partage des arrérages, et nous “ne voulons avoir affaire qu’à vous pour cela, ou bien “nous le remettrons à la décision de la cour.”

Il s’ensuivit une correspondance aigre-douce entre le vieux Chandler toujours calme, et le jeune et bouillant Kimber. Chandler insiste pour faire régler ces comptes par M. Cressé. Il admet que son agent a pu lui payer quelques cens et rentes de trop, mais il se déclare prêt à les rembourser.

“Si l’offre de régler les arrérages de mon douzième “fût venu de vous, lui répond Kimber, je me serais “empressé de conclure cette affaire, mais étant obligé “d’avoir recours à votre agent, je sais que ça aurait été “un voyage inutile ....

“Quand à yous vendre de nouveau, ajoute-t-il, je ne “vous en ai fait l’offre que parce que je me croyais “obligé en honneur, et, deux individus m’ayant offert “d’acheter mon douzième, je crois de mon devoir de “vous donner la préférence. Messieurs Hart et H. Judah “m’ont offert £450, j’ai refusé de donner pour le prix “offert.” (8 mai)

Entre temps Cressé travaillait contre Kimber. II écrit à Chandler le 24 mai: “Monsieur Brown avocat m’a “assuré que Mr. Judah l’avait tourmenté plusieurs fois “pour vous écrire d’acheter le douzième de Nieolet: il “est loin de vouloir acheter. . . J’aurai autres choses à “vous dire à mon retour que m’a dit M. Brown, et si “vous savez les prendre vous aurez tout à bas prix”.

Le notaire était dans l’illusion et y jetait sans le

\ouloir M. Chandler, qui tenait beaucoup à l’acquisition du douzième Lozeau.

A son grand désappointement, quatre jours après, le 28 mai 1840, M. Judah achetait non pour lui-même, mais pour mademoiselle Mary-Ann Collins-Woodward! le douzième convoité, qui depuis lors est toujours resté séparé du reste, et est passé de main en main jusqu’au propriétaire actuel, M. Léopold Hamel.

Le notaire Cressé, avec toute sa ruse et sa diplomatie, avait encore fait manquer son coup à M. Chandler.

o. L agent de Chandler eut plus de succès avec les Messieurs Lavallée, devenus propriétaires du moulin Despins, situé au village de la Visitation, mais par des manœuvres audacieuses et peu équitables. Pour arriver à un but, il n’était point scrupuleux sur le choix des moyens.

Messieurs Flavien Lavallée, (1) constructeur de moulins, et son frère Plutarque, commerçant de bois, tous deux de Berthier, avaient acheté ce moulin le 5 avril 1844 des seigneurs de la Baie-du-F.ebvre. Ce moulin existait depuis 1769 et avait été construit par le coseigneur Joseph Despins, qui en avait toujours joui paisiblement, (2) ainsi que ses successeurs. Les Messieurs Lavallée lui firent de grandes réparations de 1844 à 1846 et mirent le tout sur un haut pied. On rebâtit en particulier à toute épreuve les quais et la chaussée, à travers la branche sud-ouest de la rivière, appuyée d’un côté sur l’lle-à-la-Fourche avec permis du propriétaire de ce côté, Amant Bichard.

Les travaux étaient à peu près terminés; et les Messieurs Lavallée, fiers de leur propriété, voyaient l’avenir

U) Père de madame Wenceslas Smith, M.D., de Nicolet. Il était

i une grande habilite dans la construction des moulins et chaussées.

(2) A 1 exception d un protêt de Chandler, signifié en 1825 et réglé, nous croyons, à l’amiable. ’ * 1

sous le jour le plus favorable. Le commerce de bois était à son apogée, et ils escomptaient de grands profits sur cette industrie, (1) qu’ils alliaient à l’exploitation du moulin à farine, lorsqu’un malheur imprévu vint troubler leur entreprise.

C’était le fameux notaire Luc-Michel Cressé qui venait les contrecarrer. Voici que le 4 août 1846, à la réquisition du notaire, agent et procureur de Chandler, on leur signifie plusieurs protêts, les uns de Chandler, les autres de la seigneurie Lozeau, contre la digue, telle que construite parce qu’elle s’appuyait sur l’Ile-à-la- Fourche, sans autorisation des seigneurs de Nicolet. Le protêt était très rigoureux. Il sommait les Lavallée “d’avoir à discontinuer immédiatement la construction “et érection des dites digues, chaussées de moulins, “quais, canaux, moulins et toutes autres constructions. . “sur aucunes parties du fief et seigneurie de Nicolet. . . “et de s’en dessaisir et désister immédiatement en faveur “du dit Kenelm Connor Chandler, écuyer.” Il défendait aux Lavallée “de passer à pied ou en voiture ou autrement . . . dans et sur aucune partie du dit fief et seigneurie de Nicolet, Isle à la Fourche, et concession du Sud- Ouest”.

Les Lavallée, qui se croyaient en règle avec la seule autorisation d’Amant Richard, (2) firent d’abord la sourde oreille, se contentant d’arrêter leurs travaux. Cressé voulait les réduire à prendre arrangement et il j réussit.

Il les menace de bâtir un moulin en apposition au

(1) Ils descendaient leur bois en moulinet jusqu’à l’embouchure

de la rivière et le mettaient en piles sur l’île Moras, afin de le faire sécher et de l’envoyer ensuite à Montréal par bateau à voiles — Geo. Bail.— Ils s’entendaient mieux évidemment que le notaire Cresse avec Jean Paul Beaubien, propriétaire de l’île. , ,

(2) D’après une note de M. Trigge, héritier de Chandler, Richard était occupant, mais pas encore propriétaire du terrain sur lequel s’appuyait la chaussée, ce que les Lavallee ignoraient sans doute, mais qui rendait nul le permis donné.

leur, et sous ce prétexte, après avoir fait rétrocéder à Chandler la terre Richard, il commence un grand canal pour y amener l’eau de la rivière. Ce canal s’ouvrait en haut de la digue, de manière qu’en le creusant suffisamment, il 1 aurait asséchée, et enlevé du coup au moulin Despins toute sa force motrice.

Le notaire n avait plus qu’un pied à creuser pour en arriver là. Les Lavallée étaient atterrés, et voyaient s’effondrer toute leur œuvre et leurs projets d’avenir. 1 oui éviter ce désastre, qui aurait entraîné leur ruine complète, ils consentirent sous l’influence de la crainte à un arrangement assez onéreux avec Chandler. — Cressé avait atteint son but.

Le 21 mai 1847 les Lavallée pour avoir la paix, s’engagent à payer au seigneur de Nicolet une rente annuelle de trente louis, ce qu’ils firent à contrecœur, on le conçoit, jusqu’à la mort de. Chandler en 1850.

Ils cessent alors de payer, prétendant que l’arrangement était nul, par ce qu’on le leur avait arraché par violence, fausses représentations et manœuvres frauduleuses. Poursuivis par les héritiers Trigge et condamnés à la Cour Supérieure (10 janvier 1854), ils se soumettent ai1 jugement jusqu en 185/, où ils cessent une deuxième fois d’acquitter la rente.

Alors eut lieu le procès retentissant Lavallée-Trigge, qui dura quatre années et se termina au Conseil Privé d Angleterre. — Pour plus de clarté dans le récit, nous donnons par anticipation une analyse succincte des procédures de ce célèbre conflit et des conséquences qui en ont découlé.

Condamnés à la Cour de Circuit le 27 juin 1859, les Lavallée font renverser à l’unanimité le jugement à la Cour du Banc de la Reine le 17 décembre suivant. Ils se croyaient libres enfin et débarrassés pour toujours d’une rente onéreuse et qu’ils trouvaient exorbitante. Leur paix ne fut pas de longue durée. Quelques années après, les

seigneurs Trigge, confiants dans leur droit, en appelèrent au Conseil Privé, qui émit le 9 février 1863, un jugement très élaboré, confirmant celui de la Cour de Circuit. (1)

Les Lavallée avaient perdu leur cause, et obligés de payer, outre la rente en litige, les frais très lourds de l’appel au Conseil Privé.

Comme nous le verrons plus loin, ce jugement les mit en faillite, et leur moulin dut être vendu par le shérif le 8 juillet 1863.

(1) Ce jugement a fait dans le temps beaucoup de bruit dans le monde légal.; — On voit que les légistes différaient diamétralement d’opinion, puisque le jugement de la Cour du Banc de la Reine avait à l’unanimité décidé le contraire.

Il faut naturellement nous incliner devant le plus haut tribunal de l’empire, confirmant d’ailleurs notre Cour de Circuit. Le jugement de ce tribunal repose sur deux points principaux:

lo Que, “d’après la loi française, l’erreur de droit ne peut jamais servir de prétexte pour faire rescinder une transaction”. Cette erreur de droit regarde évidemment le droit qu’avait Chandler de s’apposer à la chaussée des Lavallée. Le Conseil Privé ne décide point si Chandler avait ou non ce droit et laisse le doute planer sur ce point.

2o Qu’il est impossible de prouver la mauvaise foi de Chandler et de son administrateur L.-M. Cressé, dans les manœuvres employées pour forcer les Lavallée à prendre arrangement. La mauvaise foi ne se présume jamais, elle se prouve.

Ceux qui ont connu le notaire Luc-Michel Cressé, et ses démêlés subséquents avec le seigneur Trigge, ont beaucoup de répugnance à lui accorder ce bénéfice de la bonne foi.

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