CHAPITRE XVII
LE SEIGNEUR CHANDLER (1821-1850)— Suite.
Le coseigneur Marier et le commerce de bois.
SOMMAIRE. — 1. La famille Marier; — l’institutrice Jane; — le coseigneur Georges-Léonard Marier devient commerçant de bois. — 2. Le commerce de bois: les chantiers et le flottage. — 3. Les scieries de Nicolet. — 4. Les deux premiers commerçants de bois et leur déconfiture en 1840 et 1843. — Conflit avec Jean- Paul Beaubien. — 5. Liste des commerçants de bois de Nicolet. — Leur insuccès. — Cessation du commerce. — Appendice. — M. Geo. Bail.
1. Le contrat définitif entre madame Kimber et mademoiselle Woodward se fit le 21 septembre 1840 par l’intermédiaire de M. Judah, procureur de cette dernière à qui il avançait trois cents louis.
La jeune seigneuresse attira bientôt l’attention d’un clerc-notaire, George-Léonard Marier, qui étudiait alors sous la direction de L.-M. Cressé, et dont la famille était établie depuis quelque temps à Nicolet. Son père, Léonard Marier, chef de cette famille, ancien officier de l’armée anglaise, avait pris part à la guerre de 1812. Il était décédé vers 1825 à la Baie-du-Febvre, où il avait demeuré avec sa femme, Charlotte de Montmollin, et cinq enfants, Georges-Léonard et quatre filles, Mary- Ann, Jane, Charlotte et Ellen. Geo.-Léonard obtint la main de mademoiselle Woodward et l’épousa le 16 mai 1843. Mary-Ann devint l’épouse de l’arpenteur Pierre Nérée Dorion, de Drummondville, frère de sire A. Aimé Dorion. Les trois autres ne se marièrent point. Elles
vécurent d’abord au Port Saint-François, puis dans une maison de brique, en face de M. Eusèbe Beaubien, du côté de la rivière. C’est là que Jane tint une école anglaise, que fréquentaient les enfants de cette nationalité établis à Nicolet, et quelques canadiens-français désireux d’apprendre la langue à fond. L’école était tenue sur un bon pied et donnait satisfaction sous le rapport de l’enseignement.
Au nombre des élèves de l’école Marier, on compte plusieurs personnages de marque, tels que le capitaine P. J. Oscar Rousseau et le notaire distingué W. de Montmollin Marier, (1) fds du coseigneur de Nicolet, établi à Montréal, où il fut plus de trente ans professeur de droit civil à l’université McGill, et de qui nous tenons de précieux renseignements.
Mademoiselle Marier eut aussi quelque temps pour élèves deux jeunes irlandais, Patrick et Thomas Quinn, dont les parents étaient morts à la Grosse Ile, victimes du typhus, à leur arrivée en Canada en 1847. M. Georges Bourque (2), qui les avait adoptés, voulant leur faire conserver leur langue maternelle, les confia dans ce dessein à l’institutrice anglaise. Ces orphelins, qui avaient beaucoup de talents ne tardèrent pas à faire de rapides progrès.
Leur protecteur, enchanté de leurs succès, leur donna l’avantage d’un cours classique au collège de Nicolet. Tous deux devinrent prêtres. Patrick est décédé en 1915, après avoir été pendant cinquante ans curé de Richmond et reçu le titre de grand-vicaire. Thomas fut successivement curé de Saint-Fulgence, Kingsey, Pierreville et Drummondville, et depuis une vingtaine d’années
G) Lun de ses fils, Herbert, est membre du Conseil de l’Instruction Publique et député à la Chambre des Communes, pour la division Saint-Laurent-Saint-Georges, de Montréal.
(2) Dit Georges Aufils, menuisier assez remarquable, patriote de
il est retiré à Nieolet, séjour de son enfance et de sa jeunesse. — Il vient d’y mourir en odeur de sainteté le 6 octobre 192.3.
Vers 1866, lorsque madame Marier vendit son douzième seigneurial, les demoiselles Marier quittèrent Nieolet pour Drummondville où s’écoula le reste de leur existence.
Revenons à nos jeunes coseigneurs Geo.-Léonard Marier et Mary-Ann Collins Woodward. — George-Léonard n’a point sollicité son admission à la pratique du notariat. Encore très jeune, il devint adjudant du général Hériot au temps de la rébellion (1837 probablement), et s’établit alors à Drummondville, où il devint marchand de bois et tint un magasin général en rapport avec ce commerce, qui était très en vogue à cette époque. La rivière Nieolet traversait de vastes et riches forêts. L’exploitation des essences et bois de haute futaie qu’elles contenaient à l’état vierge était le moyen le plus sûr et le plus rapide de faire fortune. On voit que plusieurs professionnels, tel que le notaire Luc-Michel Cressé, dont le bureau pourtant ne manquait pas de clients, se livrèrent à cette industrie et y trouvèrent une source précieuse de revenus.
Geo.-Léonard Marier vécut à Drummondville jusqu’en 1858, tout en faisant beaucoup d’affaires à Nieolet. (1) Il vint alors à Montréal pour l’éducation de ses enfants. Il y fut jusqu’à sa mort comptable des messieurs du séminaire de Saint-Sulpice. — Madame Marier est décédée le 9 janvier 1900.
En quittant Drummondville pour Montréal, la famille Marier s’éloignait de sa part de seigneurie, qu’il lui devenait difficile d’administrer elle-même. Vers 1866
(1) D’après M. Léopold Hamel, la résidence Saint-Joseph aurait été son manoir de Nieolet.
En 1844, il fut nommé député maître général des postes (acte du 23 juin).
elle la vendit à un marchand de bois de Nicolet, M. Evariste Lecomte, qui la garda toute sa vie et la légua, à son décès en mars 1906, à son agent et gérant commercial, M. Octave Duperron, aussi de Nicolet. M. Lecomte, étant célibataire, n’avait point d’enfants pour héritiers. — M. Duperron à son tour quitta Nicolet pour Montréal quand le commerce de bois vint à tomber, et vendit son douzième à M. Léopold Hamel, (1) marchand, qui à l’instar de ses prédécesseurs en seigneurie, s’était enrichi dans l’industrie du bois de sciage. C’est le propriétaire actuel de cette part seigneuriale.
2. Comme nous venons de le constater, les principaux hommes d’affaires du dernier siècle étaient des commerçants de bois. Ce commerce a été longtemps très actif et florissant sur le parcours de la rivière Nicolet, et plusieurs commerçants heureux y ont fait des fortunes. De nombreux chantiers étabbs dans les forêts, qui longent la rivière et ses affluents, préparaient dans la saison d’hiver les billots et le bois à flotter au printemps.
Après la débâcle, on profitait des hautes eaux pour l’opération du flottage, pour la drive, comme on dit en anglais, laquelle constituait une véritable industrie annuelle, propre à diminuer les frais de transport en confiant le bois au fil de l’eau. C’était une vraie aubaine pour les journaliers et les pauvres.
Souvent plusieurs compagnies s’associaient pour le flottage, en ayant soin de marquer le bois appartenant à chacune d’elles. — De nombreux flotteurs (drivers), armés de longues perches veillaient à remettre au cours de l’eau les bois échoués sur le rivage. Puis, quand le bois arrivait à destination, près des scieries qui devaient en faire le débit, des estacades (booms) placés en travers de la rivière le retenaient en place jusqu’à la fin de
(1) Epoux de Marie-Anne Adgire Dauplaise, qu’il a épousée le 21 janvier 1873. Il tient commerce depuis 1870.
l’opération, qui durait une partie du printemps et de l’été, et souvent l’année entière. A la fin du flottage, il restait le nettoyage de la rivière et l’enlèvement des embâcles de bois qui en barraient le cours.
3. Ce commerce se fit longtemps sur une assez grande échelle pour alimenter plusieurs scieries importantes, échelonnées le long de la rivière à quelque distance de son embouchure.
Le premier moulin à scie a été construit à Nicolet vers 1862 par MM. Girardin et Tranchemontagne sur le terrain où réside aujourd’hui l’arpenteur Houde. Ces messieurs ont opéré environ sept ans, mais n’ont pas réussi. La propriété a été vendue à Antoine Mayrand vers 1869; ce dernier l’a transportée plus tard à son gendre Michel O’Shaughnessy, après le dit transport M. Mayrand a été mis en liquidation. O’Shaughnessy a opéré jusqu’à sa déconfiture.
Le deuxième moulin a été construit dans l’île Lozeau sur le site de la première église de Nicolet, vers 1868, par Blacklock et Bail, qui l’ont vendu à McCaffrey, Lecomte et Bail aussitôt après sa construction. Après un an d’opérations, le moulin a été détruit par le feu; alors Bail l’a reconstruit pour le compte de Francis McCaffrey, qui l’a gardé une dizaine d’années et l’a vendu ensuite à son frère Charles.
Le troisième moulin a été construit par Trahan, Trudel et Soupras vers 1872, sur la ferme d’Edmond Proulx. Il a été vendu par le shérif deux ans plus tard à M. Larocque et revendu de la même manière l’année suivante à M. Lamoureux et vendu de nouveau à George Bail par le liquidateur Mayrand au bénéfice de ses créanciers. Ce moulin a été incendié l’année suivante et reconstruit tout de suite sur un plan plus moderne; il l’a exploité jusqu’à l’épuisement de sa limite et l’a ensuite transporté à Ste-Marie de Beauce vers 1902.
Le quatrième moulin a été construit sur l’île Moras
vers 1880, par Crépeau et Duval qui ont failli quelques années plus tard, après l’incendie de leur moulin et cour à bois, dont la propriété appartenait à la Compagnie Tourville.
Le cinquième moulin a été construit vers 1890 sur la ferme d’Anselme Proulx par Francis McCaffrey et a été vendu plus tard à George Bail, qui après l’avoir exploité quelques années a vendu les machineries, faute de billots pour l’alimenter.” (1)
Quelques compagnies rendaient leurs billots en cage à Montmorency au moulin de J.-B. Hall, ou à Saint- Nicolas au moulin de W.-Z. Ross, à l’usage de son propriétaire.
4. Avant l’existence de ces moulins à scie, le commerce de bois consistait principalement en bois de chauffage. Il fournissait les bateaux à vapeur, alors chauffés avec du bois. Les commerçants arrêtaient au Port Saint-François et expédiaient le reste à Montréal et Québec par bateaux à voiles. II y avait deux catégories de ces derniers; ceux qui allaient à Montréal étaient connus sous le nom de “pine plate” et ceux de Québecsous le nom de “portefaix”.
Le plus ancien commerçant connu de bois de chauffage (2) dans la seigneurie de Nicolet est le notaire Luc-Michel Cressé, le fameux agent de Chandler. Le 22 mai 1834 il obtint du seigneur permis de couper du bois mou dans toute la seigneurie, moyennant un louis par cent cordes d’épinette de trois pieds, et dix schellings pour autres bois. Il en fit un commerce considérable et
(1) Notes de M. Georges Bail, ex-député de Nicolet, l’un de nos plus importants commerçants de bois.
(2) Depuis le commencement du siècle, il y avait à Nicolet quelques moulins à scie. Mais aucun document ne prouve qu’il y ait eu de grand commerce de bois avant 1834. — Le seigneur P. M. Cressé en avait construit un vers 1787 et le docteur Calvin Alexander, un autre près du moulin à farine du S.-O., vers 1816.