MESSIEURS MORAS BEAUBIEN, C. ALEXANDER, EUSEBE BEAUBIEN, G. DAVID
elle, elles prirent le parti de lui céder simplement la place, et de quitter le banc incontinent, en manière de protestation, en présence de toute l’assistance.
Les demoiselles Portier n’y revinrent plus. Parmi les personnages qui l’occupèrent ensuite, on remarque le sieur Hippolyte Pacaud et son épouse, coseigneuresse de la Baie et de Nicolet.
L’abolition de la lenure seigneuriale, effectuée en 1854, convainquit le seigneur Trigge, que les seigneurs avaient définitivement perdu leur droit au banc d’honneur. Il fut assez généreux pour y renoncer de son plein gré, ce qu’il fit le 23 août 1861. Depuis lors il n’y a plus à Nicolet de banc seigneurial.
3. A la tenure seigneuriale, introduite dès l’origine du pays, succéda en 1855 le régime municipal. Le territoire de Nicolet est entré sous ce régime le 31 juillet de cette année, après l’élection des membres du Conseil et la prestation de leur serment d’office, qui eurent lieu le même jour. Ces premiers conseillers furent: le docteur Joseph-Ovide Rousseau, maire, Edouard-Léopold Cressé, Jean Beaubien, Joseph Beaulac Lampron, Octave Bellerose, Louis Beaubien, Louis-François Pinard. Geo. David, secrétaire-trésorier.
C’était le coup de mort donné au régime féodal que le gouvernement venait d’abolir. Les seigneurs perdaient toute leur autorité, qui dès lors était dévolu à des conseillers éligibles par le peuple.
Nous donnons à l’appendice du volume la liste complète de ces fonctionnaires de 1855 à nos jours.
4. Ce changement qui affectait non seulement Nicolet, mais tout le pays, était le prélude d’un changement plus important encore, la confédération des provinces, qui fut inauguré le 1er juillet 1867, et fut à Nicolet, ainsi que dans tout le pays, devenu le Dominion ou la Puissance du Canada, l’occasion d’imposantes démonstrations. Nous nous bornons, dans cette mono-
graphie, à citer le fait, l’introduction de cette constitution nouvelle, qui a modifié si profondément notre mode d existence et nos relations avec les autres provinces. Nous laissons aux grands historiens à la juger et à l’apprécier dans son application à notre vie nationale.
5. Pendant que s’élaborait ici le projet de la confédération, destiné à donner plus de force et de cohésion aux div ei ses possessions de l’Amérique Britannique, il s opérait aux Etats-Unis un mouvement pour nous détourner de ce projet, qui allait nous rallier plus intimement à la domination anglaise. C’était l’œuvre de 1 association irlandaise des féniens, dont le but était l’affranchissement, l’indépendance et la liberté de l’Irlande. Elle espérait faire du Canada son centre d’opération et nous rallier à sa cause. N’ayant pu l’obtenir de bon gré, les féniens tentèrent d’y arriver par la force des armes. Et voilà pourquoi, en 1866 et les années suivantes, ils mirent une armée sur pieds et la lancèrent sur nos frontières.
Le gouvernement leur opposa d’abord ses troupes réguhères, puis leva dans tout le pays des compagnies de volontaires, pour repousser l’invasion. Nicolet fournit son contingent, sous le commandement du seigneur Henry Trigge.
L’association fénienne avait commencé à faire parle! d elle vers 1864. Elle fut condamnée par les autorités rebgieuses dans son but et ses moyens.
Le gouvernement américain aurait pu facilement enrayer le mouvement. Sans l’approuver directement, il le laissa s organiser librement, bien aise de l’explosion du fénianisme, pour se venger des sympathies que l’Angleterre et le Canada avaient montrées pour la cause des Etats du Sud. (1)
(1) L. P. Turcotte.— Le Canada sous l’Union, p. 578.
L’invasion des féniens commença le 1er juin 1866. Ln corps de 1500 hommes, commandé par le colonel O’Neil, s’empara du fort Erié et se mit à exercer le pillage. Il se dirigeait sur le fort Colborne, lorsqu’il rencontra à Ridgeway un corps de volontaires du Haut- Canada, commandé par le colonel Booker. Après un combat de deux heures, avec pertes et blessés de part et d’autre, les canadiens durent retraiter, mais arrêtèrent l’ennemi dans sa marche.
Quelques jours après, 8 juin, les féniens s’avançaient dans le comté de Missisquoi, prenaient possession de Pigeon Hill, exerçaient le pillage à cet endroit, à Saint- Armand et à Philipsburg. Les troupes régulières et les volontaires du Bas-Canada arrivèrent alors pour les rencontrer. Malheureusement ils ne purent que décharger quelques coups de fusils sur les féniens, qui avaient pris la fuite à leur approche, et faire quelques prisonniers.
Sur les instances de l’ambassadeur anglais, les autorités américaines intervinrent à ce moment: elles dispersèrent sans peine les bandes organisées, saisirent leurs armes et arrêtèrent plusieurs des chefs féniens.
Cette intervention venait tard, mais elle eut un bon effet. L’Angleterre envoya peu après cinq mille hommes de troupes, dans la prévision de nouvelles attaques.
Heureusement ce fut tout pour l’année 1866. Les féniens, se voyant sans chef et sans armes, se retirèrent dans leurs foyers avec la honte d’avoir, sans but avouable, jeté le trouble parmi les canadiens, répandu un sang innocent, et fait dépenser des sommes considérables. Ces misérables, en envahissant une province paisible, en voulant porter partout le brigandage et la dévastation, n’inspirèrent que le mépris, même chez les américains qui les avaient laissés s’organiser.
En 1870 ils tentèrent une nouvelle invasion, qui n’eut pas plus de succès que celle de 1866.
La conduite des volontaires fut belle et patriotique; aussi les chambres et les autorités militaires rendirentelles justice à leur bravoure; l’ardeur qu’ils avaient montrée, en attaquant l’ennemi dans une forte position, lorsqu’il était le double en nombre, avait déconcerté les envahisseurs et contribué à briser leur plan d’opération. (1)
6. Comme nous l’avons vu à la notice biographique du seigneur Henry Trigge, il prit part à la campagne contre l’invasion fénienne et y contracta un fort rhume, qui dégénéra en pneumonie. Sentant qu’il ne pouvait plus administrer personnellement la seigneurie, il quitta son manoir de Nicolet pour se retirer à Montréal, où il espérait recouvrer la santé sous le traitement de médecins experts. Il se débarrassa le plus possible des affaires seigneuriales. Il vendit les moulins banaux et de grandes étendues de terrain à M. Alfred-Joseph Lavallée, puis le manoir, avec le domaine et les dépendances à M. l’abbé Louis-Théophile Fortier, curé de Nicolet, qui espérait s’y retirer dans les dernières années de sa vie.
Depuis cette époque le seigneur dominant de Nicolet n’y réside plus, et le manoir seigneurial, qui a conservé le nom de “manoir Trigge”, est devenu une propriété privée.
7. Les anciens se rappellent le haut pied sur lequel le curé Fortier avait mis cette résidence, qu’il avait réparée de fond en comble. Il aimait à s’y reposer les jours de congé et chaque fois que son ministère curial lui en laissait le loisir. On admirait en particulier le jardin, le parterre et la serre, où il cultivait les plantes les plus rares et les plus recherchées, dont plusieurs exotiques: on y voyait jusqu’à l’oranger portant des fruits, comme aux pays chauds.
(1) L. P. Turcotte. — Le Canada sous l’Union, pp. 581, 582.
La serre et le jardin étaient confies à un personnage, qui a une certaine célébrité, mademoiselle Thérèse Giguère, vieille fille, d’un caractère un peu rude, mais au coeur d’or et douée d’un esprit prime-sautier, qui avait son charme et amusait beaucoup le curé Fortier, et encore plus l’abbé I bornas Maurault, du séminaire, qui, dans la confection de son herbier, avait l’occasion de lui faire de fréquentes visites. (1) C’était une artiste en son genre, et elle ne le cédait en rien aux jardinières de nos grandes villes.
L’abbé Fortier ne jouit pas longtemps de son eldorado. On rebâtissait alors l’église de Nicolet, dont l’érection fut accompagnée de dures épreuves. Par deux fois le clocher en construction fut renversé par une tempête. Il est probable que ces accidents déplorables affectèrent le curé, au point de causer sa mort. Quelques semaines après la deuxième catastrophe, il s’éteignait le 27 mars 1874, âgé de soixante-et-dix ans.
Le testament du défunt laissait l’administration de 1 ancien domaine seigneurial à l’abbé Narcisse Bellemare, du séminaire, et à M. Théophile Saint-Laurent, homme de confiance du curé, et l’époux d’une de ses ménagères. En attendant qu’on pût trouver un acquéreur solvable, M. Saint-Laurent s’installa au manoir et administra la propriété comme la sienne propre.
Après quelques années, le domaine devint la propriété de M. Zéphirin Désilets, qui en fit l’acquisition, l'exploita une vingtaine d’années et la revendit à M. Didier Héroux, qui ne la garda que deux à trois ans et la morcella en trois parties par des ventes successives. Aux Frères des Ecoles Chrétiennes il vendit une dou-
(1) L’abbé Maurault avait lui-même beaucoup d’esprit, et les ripostes de la vieille, qu’il se plaisait à provoquer, lui apportaient un agréable délassement.
zaine d’arpents; à FHôtel-Dieu la moitié du reste; à M. Ovide Proulx, l’autre moitié avec le manoir et les dépendances.
En 1920, M. Ovide Proulx vendit à son tour sa part à 1 Hôtel-Dieu, se réservant le terrain entre la rivière et la rue Saint-Jean-Baptiste. De sorte qu’aujourd’hui tout l’ancien domaine Trigge, en haut, au Nord-Est de la rue, est la propriété exclusive des communautés religieuses.
Ici finit i histoire proprement dite de la seigneurie de Nicolet, les autres événements qui la concernent n'ayant plus d’intérêt historique.