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CHAPITRE XIX

LES SEIGNEURS TRIGGE

SOMMAIRE. — 1. Abolition de la tenure seigneuriale. — 2. Suppression du banc d’honneur. — 3. Le régime municipal. — 4. La confédération. — 5. L’invasion fénienne. — 6. Le seigneur Henry Trigge quitte Nicolet. — 7. Que deviennent le manoir et le domaine seigneurial. — Appendice. — Liste chronologique des seigneurs de Nicolet.

1. La tenure seigneuriale, empruntée au régime féodal, avait à l’origine de la colonie puissamment aidé la colonisation et l’établissement du pays. Elle offrait plus d’avantages que les nouveaux systèmes. Le concessionnaire n’avait pas à faire de déboursés. Le seigneur ne pouvait se faire spéculateur de terrains; la coutume de rentes fixes le forçait à concéder toutes les terres au même prix. Ces conditions aidaient les familles établies à placer leurs enfants sur les terres subséquentes. Le seigneur lui-même se trouvait poussé par son propre intérêt à favoriser leur extension; en effet le droit prélevé sur les lods et ventes était d’un bon rapport. Or, plus sa seigneurie était peuplée, plus étaient nombreuses les mutations et plus ses revenus grossissaient. (1)

Mais le pays une fois colonisé, l’institution seigneuriale avait fait son temps, et n’avait plus sa raison d’être. Elle était même la source de plusieurs abus qui demandaient réforme.

Le gouvernement crut donc à propos de l’abolir,

(1) Rameau: Revue Canadienne, 1873. — La France aux colonies,

dès que les circonstances le permettraient. C’était une œuvre immense à accomplir. Trop de précipitation aurait pu provoquer une révolution. Nos législateurs prirent leur temps, et la transformation s’opéra graduellement sans secousse, avec un calme parfait.

Une première loi en 1845 ouvrit la porte à la réforme de quelques vieux abus. Un bill très élaboré en 18o4 décréta l’abolition définitive, et cria la cour spéciale qui devait rendre jugement après avoir examiné certains cas moins clairs. Enfin en 1859 un troisième acte compléta les deux premiers, et les travaux de la commission furent poursuivis jusqu’en 1862 avec un plein succès. C est donc graduellement que s’est opéré le rachat des droits des seigneurs.

Trois classes de privilèges existaient. Les uns, tels que ceux des cours d’eau non navigables, (1) furent abolis sans indemnités comme étant des abus dont souffraient sans raison les habitants. D’autres, les lods et ventes et la banalité par exemple, furent évalués en argent, d après le rendement annuel et on dit à chaque seigneur: voilà la proportion qui vous revient à titre de capital; consentez à en recevoir la rente du gouvernement à six pour cent, ou si mieux vous aimez, nous vous donnerons la somme totale en paiement définitif.” Ce rachat coûta au trésor dix millions de piastres.

Alors les habitants n’eurent plus d’autres obligations à rencontrer vis-à-vis de leurs seigneurs que les cens et rentes, regardés de tout temps comme légitimes, puisque le colon avait pris sa terre sans la payer. Un cadastre fut établi constatant le chiffre que représentait chaque rente capitalisée, et on dit aux habitants: “payez selon la coutume la petite somme annuelle, ou si mieux vous aimez, versez au seigneur telle somme qu’il sera

(1) Ce droit avait été la cause des démêlés entre les Lavallée et les seigneurs de Nicolet.

obligé d’accepter et qui vous libérera à jamais”. En règle presque générale, les cultivateurs n’ont pas voulu s’acquitter du capital, de sorte qu’ils continuent de payer la rente, d’ailleurs très minime, imposée par les anciennes lois françaises. Au milieu des pourparlers, qui ont régné dans tout le pays, de 1845 à 1863, sur cette question délicate, il ne s’est manifesté aucun désordre, sauf un charivari dirigé contre un seigneur qui se montrait exigeant. (1)

2. L’abolition de la tenure seigneuriale entraînait la suppression des honneurs et privilèges y attachés, tel que le droit au banc d’honneur et aux privilèges qu’il comportait aux offices de l’église. D ailleurs, depuis l’établissement des tribunaux, les seigneurs n étaient plus hauts justiciers et avaient du coup perdu ce droit inhérent à l’administration de la justice.

Le seigneur dominant de Nicolet n’avait donc plus ce droit, d’autant moins qu’il ne l’occupait jamais en personne, et la fabrique de la paroisse crut devoir lui en donner avis, comme on l’avait fait en plusieurs autres seigneuries, par le ministère du marguillier en charge. Cet avis est daté du 17 octobre 1851.

Le coseigneur Henry Trigge parut profondément surpris et attristé. Le 31 octobre il envoyait à la fabrique un long mémoire à l’appui de ses prétentions. Il invoquait la prescription trentenaire, les réparations que M. Chandler avait faites au banc seigneurial, les dons et privilèges qu’il avait accordés à la fabrique, tel que celui de couper du bois dans les concessions nouvelles. Il s’ensuivit une correspondance qui dura une partie de l’automne. Monsieur le curé Fortier et les fabriciens, qui d’ailleurs étaient en bons termes avec le seigneur,

(1) B. Suite.— Hist. des canad.-franç., VIII, PP- 137-138.

ne voulurent point le contrarier davantage et lui laissèrent la paix, espérant que le temps viendrait à régler l’affaire à l’amiable et sans difficultés.

Le seigneur continua donc à jouir ou plutôt à faire jouir de son banc: étant protestant, il ne l’occupait point, mais s’y faisait représenter par des personnages de son choix, à qui il en confiait la clef.

Parmi ces personnages privilégiés, il faut compter la mère et les deux sœurs de Monsieur le curé de Nicolet, Louis-Théophile Fortier, (1) qui l’occupèrent à tour de rôle un assez long espace de temps, avec l’agent du seigneur, le notaire Eusèbe Beaubien. Ces dames avaient la satisfaction de recevoir l’eau bénite, le pain bénit avant les autres fidèles, et d’y être traitées comme des seigneuresses.

Un incident étrange vint troubler leur bonheur. C était le 23 mai 1858, fête de la Pentecôte. Les demoiselles Fortier, dans leur plus belle parure, étaient déjà installées à leurs places respectives, lorsque mademoiselle Léontine Brassard, fille de feu le docteur Brassard, sur l’invitation du notaire Beaubien, se présenta pour prendre place avec elles. Grand étonnement des demoiselles Fortier, qui avaient la prétention de jouir seules, avec le notaire, de ce banc d’honneur. Dans l’élément féminin, il existe souvent une rivalité entre certaines familles, et ce devait être le cas des familles Fortier et Brassard. — Mademoiselle Léontine, fille instruite et distinguée, avait naturellement un air hautain, qui pouvait provoquer la jalousie de ses coparoissiennes. — Quoi qu’il en soit, les demoiselles Fortier ne purent supporter sa présence dans le banc; — et plutôt que de siéger avec

(1) Marie-Anne Contant, épouse de Louis Fortier, mademoiselle Hortense Fortier et madame Adèle Fortier, veuve de Thomas Amiot. Toutes trois ont été inhumées à Nicolet.

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