‹ Histoire de Nicolet, 1669-1924Chapitre 7 sur 83 · HISTORIE · texte numérisé non relu

HISTORIE

défrichement d’une seigneurie. Le défaut d’expérience et de connaissances pratiques en agriculture le rendait inapte à guider, à faire progresser la nouvelle exploitation. Le seigneur était tout dans la colonie naissante; s’il manquait à ses censitaires, tout languissait. Ce fut hélas, le sort de l’établissement de Nicolet.

3. Lorsqu’il s’agissait de prendre l’épée contre l’Iroquois, de défendre le pays contre ses agresseurs, Laubia était dans sa sphère et se révélait homme supérieur. Au printemps 1671, M. de Courcelles organisa contre les Iroquois du lac Ontario, une expédition qui eut lieu du 2 au 16 juin. Laubia, mandé par le gouverneur, n’hésita point à en faire partie, et, si l’on en croit les historiens du temps (1), il y fît des merveilles. “Malgré la soumission apparente des Tsonnontouans, ils étaient soupçonnés de garder quelque arrière-pensée, puisqu’ils n’avaient rendu que huit prisonniers, sur le grand nombre qu’ils avaient entre les mains. M. de Courcelles jugea qu’il ne serait pas hors de propos de leur prouver que les français pourraient, quand ils le jugeraient nécessaire, surmonter les difficultés qu’offrait la navigation du Saint-Laurent au-dessus de Montréal, et envoyer un corps de troupes sur le lac Ontario, près duquel étaient les bourgades des cantons supérieurs. Sous la direction de M. Talon un bateau plat fut préparé pour transporter les provisions, et suivit les treize canots destinés au voyage. Sur cette flotille M. de Courcelles s’embarqua avec cinquante six hommes choisis, parmi lesquels étaient MM. de Varennes, gouverneur des Trois-Rivières, de Laubia et Charles LeMoine.

(1) Histoire du Montréal par Dollier de Casson, p. 203.

Cette petite troupe de français remonta les rapides du Saint-Laurent, et, au grand étonnement des sauvages, arriva heureusement à un village dans la baie de Kenté. Ayant ainsi prouvé aux Iroquois qu’il pouvait conduire des soldats jusque dans leur pays, il les avertit que, s’ils osaient troubler la paix, il viendrait avec des forces suffisantes pour les châtier. Cette démonstration suffit pour engager les Iroquois des cantons supérieurs à demeurer tranquilles, afin de ne point s’attirer les maiheurs qui avaient humilié les Agniers.” (1)

4. La vie uniforme et plutôt sédentaire du manoir seigneurial n’allait point au caractère de Laubia. Il tint bon pendant trois ans jusqu’au jour où Talon lui octroya la seigneurie. A peine en possession de son titre légal, on le voit quitter le pays par les derniers vaisseaux d’automne, pour retourner en France.

Ce départ inattendu reste entouré de mystères. Quelle en était la vraie cause? Tout nous porte à croire qu’il n’était pas définitif, et que Laubia se disposait à revenir le printemps suivant, puisqu’il ne ferme pas son manoir et y laisse son domestique Isaac de Ruelle et Marie Laubia. Les actes du temps parlent de la mission faite en sa maison pendant son absence, et d’un baptême où il accepte d’être parrain par procureur. (2)

Un récent article de M. l’archiviste P.-G. Roy est venu dissiper au moins en partie les ténèbres qui voilaient ce point historique. (3)

Le 9 mars 1673, dit cet historien, l’intendant Talon, alors en France, dans un mémoire au ministre, écrivait: “Le Sr de Laubia, capitaine au régiment de Carignan- Salières, de l’une des six compagnies qui ont été ren-

(1) Ferland, Hist. du Canada, II, p. 77.— Infâme système l Pour

protéger les marchands dans leur commerce de fourrures, on obligeait les colons à se faire soldats, et pas même de paie! B. SULTE.

(2) Actes de baptême du 31 janvier et du 14 avril 1673.

(3) Bulletin des Recherches Historiques, 1921, page 64.

voyées en Canada en 1670, est venu sur congé de M. de Frontenac pour recevoir son bien, mais ayant trouvé son frère aisné languissant et tirant à sa fin se voit obligé à ne le pas abandonner et demande permission de vendre sa terre de Canada à une personne qui la fera valoir ainsy qu’il ferait luy-mesme. Cet officier a non-seulement estably sa compagnie sur la concession qui luy a esté faite, mais il s’est formé une terre qui lui a produit à la récolte dernière trois à quatre cents minots de grain faisant sept cents livres de Paris.

“J’estime que cette permission de vendre ne fera qu’un fort bon effet, persuadant en France que le bien qu'on se fait en Canada n’est pas inutile et qu’il donne son fruit partout, puisqu’on trouve des marchands qui en payent le fond.” (1)

La demande de M. Talon en faveur de M. de Laubia arrivait comme moutarde après dîner, puisque la vente de la seigneurie en question était consommée depuis dix jours. En effet, par contrat passé par devant les notaires et garde-notes du Roi au Châtelet de Paris, le 27 février précédent (1673), M. de Laubia avait vendu son fief et seigneurie au Sieur Michel Cressé. Cette seigneurie prit dès lors le nom de seigneurie Cressé. Elle fut connue plus tard sous le nom de seigneurie de Nicolet. M. de Laubia ne revint pas dans la Nouvelle- France.

Outre le règlement de ses affaires de famille, Laubia avait réellement une raison grave d’entreprendre le. voyage de France. La guerre qui venait d’éclater en Europe (2) pouvait avoir un effet désastreux pour sa seigneurie, en retranchant les subsides alloués jusque là à ses censitaires, ainsi que les gratifications accordées

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, Vol. 4.

(2) Entre la ^France d’un côté, la Hollande et l’Espagne de 1 autre. Depuis 1672, le roi, à cause de la guerre, dut retrancher les subsides aux colons.

aux seigneurs. Aller aux pieds du roi le supplier de les maintenir, malgré la dureté des temps, était une démarche toute naturelle. S’il la fit, il est certain qu’il ne fut pas exaucé. Et c’en était assez pour le décourager et lui présenter l’avenir sous des couleurs bien sombres.

Quoi qu’il en soit, on sait que trois mois à peine après avoir reçu son titre, le 27 février 1673, il échangea son fief avec un jeune parisien, le Sieur Michel de Cressé, qui vint se fixer à Nicolet, au manoir Laubia, le printemps suivant.

Dès ce moment nous perdons de vue notre premier seigneur nicolétain. Il est plausible de croire que Louis XIV, connaissant les mérites de Laubia, lui offrit un grade dans l’armée, et que ce dernier l’accepta volontiers, heureux de reprendre sa carrière de prédilection.

Arnould de Laubia était célibataire (1) et n’a pas laissé de descendance au Canada.

En compensation, Marie Laubia (2), qui est restée dans le pays, est la souche d’une famille nombreuse. Mariée quatre fois, elle eut de ses deux premiers mar;s plusieurs enfants, dont trois jumeaux en avril 1687. Tous les Bibaud en descendent, la souche de cette

(1) L’intendant Talon, dans ses mémoires de 1670, écrivait, au sujet des filles envoyées au Canada, “que l’envoi de trois ou quatre filles de qualité serait utile pour déterminer au mariage quelques officiers qui ne tenaient au pays que par leurs appointements et le produit de leurs domaines, et restaient célibataires pour ne pas s’engager dans des unions disproportionnées. Quelques uns de ces officiers repassaient en France.” (Talon a Colbert, 10 nov. 16/0).

(2) Tanguay écrit Marie Loubier. Mais les actes originaux orthographient ce noim de tant de manières différentes, que nous regardons Loubier comme synonyme de Loubia ou Laubia. Cette femme devait être sœur ou parente du Seigneur de Nicolet.

famille, François Bibaud, ayant épousé l’une de ses filles, Louise Esnard.

Le registre des baptêmes, à Trois-Rivières, signale comme parrain, en 1667, l’un des frères de Laubia, soldat dans sa compagnie, qui est désigné sous le nom de Laubia cadet. Ce frère a dû retourner en France avec la compagnie, en 1668, les actes de l’état civil n’en faisant plus mention.

Pendant le court espace de temps qu’il passa à son manoir de Nicolet, Laubia sut gagner l’estime et l’affection de ses censitaires, qu’il traitait avec beaucoup de bienveillance et d’égards. Nous en avons la preuve dans le fait que presque tous ses colons mariés tenaient à honneur de le choisir pour parrain de l’un de leurs enfants et qu’ils donnaient à cet enfant son prénom d’Arnould. (1) Le seigneur acquiesçait volontiers à ce désir. C’était toujours à l’occasion d’une mission faite en sa maison, qui tenait beu de chapelle. On le voyait alors, en compagnie du Père Claude Moireau, dont les rares visites étaient un grand sujet de joie, prendre part à tour de rôle aux fêtes de famille qui suivaient le baptême, et s’asseoir avec les parents autour d’une table toute fumante de fraîche venaison. Cette condescendance faisait un peu oublier son défaut de connaissances agricoles.

5. Le départ de Laubia et le retranchement des subsides furent fatales à la petite colonie nicolétaine. La

(1) Exemples: Arnould Lavergne, 17 août 1672, Arnould Abraham, 31 janvier 1673, etc., etc.

Ce nom de baptême est l’origine du surnom Renaud, devenu plus tard nom propre.

(Dict. Gen. I, p. 355).

plupart des soldats de Laubia désertèrent leurs concessions. Des cinquante colons établis en 1670, seuls Jean Laspron, André Marsil, Elie Prévost et François Huquerre (1) sont demeurés, ainsi que Dominique Jutrat et Jacques Pépin, jeunes gens venus des Trois-Rivières avec Pierre Mouet et Jean Joubert venu de Mannereuil (Rivière du Loup), en 1671.

Cette désertion en masse explique les nombreuses lacunes de la carte cadastrale de 1/09, et pourquoi les terres qui sont restées occupées, sont disséminées ça et là, sans ordre et sans suite dans la seigneurie.

Que sont devenus les déserteurs? Comment se faitil que, en 1681, on ne trouve plus dans la seigneurie que six familles, y compris les deux seigneurs? E. Salone, dans “La colonisation de la Nouvelle-France” résout ce problème étrange.

“En quinze années, dit-il, de 1668 à 1683, la Nouvelle-France n’a pas gagné quatre mille âmes - On

s’attendait à mieux. Le retour en France de ceux que le climat rebute, ou qui perdent courage à la rude tâche du défrichement, fournit une première explication. Mais on ne peut s’en contenter .... La vérité, c’est que la grande majorité des déserteurs ne quittent pas le sol du nouveau monde. A peine peuplee la petite France du Saint-Laurent commence à essaimer à travers le continent. (2)

(1) Le recensement de 1681 ne cite point d;autres noms. Leur âge et la date de leur mariage, qui suivait ordinairement de près l’établissement des colons, donnent fortement a présumer qu ils appartenaient à la compagnie de Laubia.

(2) En 1668 nous avions reçu depuis 1608, 1241 hommes, 234

femmes, 1 164^ garç^ a^.Qns reçu depUjs 1669, 780 hommes, 117 femmes,

70 g|^°nj’es1 2 * * 5 *g7engnde' famille venus de France donnaient 3763 âmes

en 1683, savoir: 2021 hommes, 347 femmes, 234 garçons, 1161 filles.

La population de 1683 était de 11,000. B. SUL1E.

Parmi les recrues de la colonisation, il y a deux espèces d’hommes auxquels il doit être particulièrement difficile de tenir en place: ceux qui échouent dans l’essai loyal de la vie sédentaire, et qui préfèrent mendier leur pain; — les coureurs des bois, qui cherchent leur subsistance dans la traite du castor, et c’est le plus grand nombre. Quoi d’étonnant à ce que Talon n’ait pas réussi à fixer la totalité des engagés et des soldats.

“Aussitôt après le départ de l’intendant, la gueuserie s’introduit à Québec. Les gueux sont si turbulents, si audacieux que le Conseil souverain est obbgé d’intervenir. En 1676, il enjoint à trois cents mendiants qui sont à la charge du public de retourner sur leurs concessions (1). Pour que ces gens-là obéissent, il faudrait que la forêt ne leur offrit pas la vie libre et la traite. . . .

Les traiteurs sont condamnés à un voyage de cinq à six cents lieues. Cela n’est pas fait pour refroidir les enthousiasmes. Cette vie errante a tant de charmes. Les voyageurs sont libérés de toutes les contraintes. Ils n’ont plus à obéir ni aux lois du royaume, ni, ce qui libère peut-être d’avantage, à ces lois de l’Eglise qui s’appliquent si sévèrement dans une société puritaine. La liberté avec l’espoir d’un gain facile, voilà de quoi séduire les imaginations. Et c’est ainsi que la contagion du vagabondage se propage jusqu’à ceux qui sembleraient devoir lui être le plus réfractaires, jusqu’à ces laboureurs qui sont les vrais colons.

La course des bois s’organise très vite. En 1668, le Conseil souverain constate “qu’à peine il y a une bande de sauvages qui n’aye des Français avec soy”. En 1669, ces plaintes se précisent: “Plusieurs particuliers, tant soldats et volontaires qu’habitants, ont été dans les bois

(1) Ordonnance portant défense de mendier, 31 août 1676.

trente, quarante et cinquante lieues au devant des sauvages.” En 1672, c’est Frontenac qui jette le cri d’alarme: les coureurs des bois sont à cinq ou six cents lieues des habitants. Toutes les régions de la colonie donnent des recrues à la course des bois et naturellement, à cause de leur situation, celles de Montréal et de Trois-Rivières plus que les autres. (1)

(1) La masse des coureurs de bois c’était les 400 hommes de Carignan restés en Canada. Faut pas en accuser les Canadiens.. Donnons aux gueux et aux gens de corde et de sac la place qui leur appartient. On veut nous faire croire que les 400 se sont fait habitants et c’est faux. On veut nous faire croire que les fils des Canadiens sont ces fameux coureurs de bois tant blâmés et c’est faux. B. SUL1E.

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