PREMIER ESSAI DE COLONISATION
(Suite)
SOMMAIRE. — 1. Laubia revient en Canada et s’établit à Nicolet à côté de Moras, avec cinquante colons. — 2. Schisme seigneurial, Laubia a gain de cause. — 3. Campagne de 1671. — 4. Départ de Laubia. — 5. Désertion des colons. — Appendice. — 1. Premiers habitants de Nicolet. — 2. L’ancêtre Joseph Petit dit Bruneau.
1. A son retour, Laubia trouva Pierre Mouet en frais de s’établir sur l’île Moras, et se considérant déjà comme seigneur de Nicolet. Prévoyant la compétition que lui susciterait l’arrivée de son capitaine, Mouet s’empressa de faire acte de possession de la seigneurie, en donnant des actes de concession. Le plus ancien de ces actes connu est daté du 27 novembre 1669 (1), est écrit sur beau parchemin, et accordé à trois jeunes gens de Trois-Rivières, Jean Pépin, Jacques Pépin et Bernard de Castolay. Sur cet acte, il donne à la rivière Nicolet, le nom de rivière Moëtte.
Que valait cette concession? Elle était nulle de plein droit, comme il fut prouvé devant le comte de Frontenac, le 27 août 1678.
Laubia parait s’être établi quand même à Nicolet, qu’il appellera à son tour, rivière Laubia, s’y bâtit un manoir en 1670 et vint y résider avec sa compagnie. Dès
(1) Un autre acte de concession à Frs. Arnould dit Desmarchès est daté du 18 mai 1670. Laubia échange ce terrain pour deux autres arpents. — Autre concession le même jour à Marguerite Ayet, femme du Sieur Desgroseilliers.
leur arrivée au printemps 1670, les soldats, sous la direction des charpentiers qu’ils amenaient avec eux, levèrent des chantiers provisoires. Ils apportaient d’ailleurs des vivres et autres objets de première nécessité, hardes, instruments de travail, subsistance de deux années (1).
Laubia s’empressa de dresser un plan de concession des lots qu’il distribua aux nouveaux colons. En en prenant possession ces derniers s’obligeaient à abattre et mettre en culture, dès la première année, au moins deux arpents de terre, et d’y bâtir une petite maison (2). A 1 automne 1670, ils étaient déjà tous établis, et l’année suivante, un bon nombre d’entre eux se mariaient avec des filles venues de France. Les actes de l’état civil mentionnent un mariage en 1670 et huit en 1671. Voir à l’appendice de ce chapitre l’article “Premiers habitants de Nicolet.” (3)
2. La présence simultanée à Nicolet de deux seigneurs prétendant à la même seigneurie, fut une cause de malaise pour la petite colonie naissante. Il en résulta deux groupes distincts de colons soumis à une censive différente, l’un comprenant les jeunes gens des Trois- Rivières, qui avaient accompagné ou précédé le seigneur
(1) E. Salone, p. 174. Aide aux soldats.
(2) E. Salone, p. 175.
(3) Laubia n’a donné aucun titre légal de concession à ses censitaires, sans doute parce qu’il n’en avait pas le pouvoir. L’octroi legal de la seigneurie de Nicolet ne lui a été accordé qu’à l’automne 16/2, au moment de son départ pour la France, d’où il n’est jamais revenu. Il est probable, dit M. P. G. Roy, (Bulletin des Recherches Historiques, Fév. 1921) que M. Talon lui avait d’abord donné un billet de concession et que son titre du 29 octobre 1672 n’était que la confirmation officielle de ce billet ou de cette permission antérieure”— Pierre Mouet prétendait avoir un pareil permis.
Mouet, et tenaient de lui leurs concessions (1); — l’autre constitué par les cinquante soldats établis par Laubia dans la seigneurie, qui relevaient de son autorité et lui donnaient allégeance.
On était de bonne foi de part et d’autre, comme l’étaient sur un plus vaste champ, lors du grand schisme d’Occident, les deux groupes de la chrétienté envers chacun des deux papes qui se partageaient l’obédience des catholiques.
Ce schisme, d’ordre purement matériel, nuisit à l’unité et à l’homogénéité du plan des concessions, chacun des seigneurs y suivant une orientation différente. Le plan cadastral de 1709 fait ressortir clairement ce manque d’unité. Moras parait concéder ses terrains sans un plan bien arrêté, ne s’occupant pas de l’orientation (2). Laubia suit un plan de concession bien défini, et toutes ses concessions des deux côtés de la rivière et jusque dans l’Ile-à-la-Fourche, sont exactement parallèles, allant toutes du nord-est au sud-ouest.
Mais, si Moras était mauvais arpenteur, il était colon pratique et avait l’œil juste pour le choix du site de ses lots, qui sont demeurés occupés, tandis que ceux de Laubia ont presque tous été abandonnés (3). Ce fut en effet sur les terres de Moras que fut bâtie la première église et établi le premier village (4)
Heureusement ce schisme fut moins long que celui d’Occident. Il ne dura que trois ans, de 1670 à 1672. En
(1) C’étaient les Pépin, de Castolay, François Arnould dit Desmarchès, Des Groseilliers et autres.
(2) Voir les lots marqués Laforce, Babie, Le Breton, Daneau et
La Garenne. . ,
(3) Cette désertion générale explique les nombreuses lacunes de la carte de 1709, et pourquoi les lots occupés à cette date sont disséminés sans suite ni ordre apparent.
(4) Un litige de même genre entre les seigneurs de Nicolet et de la Baie-Saint-Antoine amènera un autre défaut d’unité dans le Bas-de-la-Baie, où les “dix-huit arpents” ont une orientation différente des terres voisines de la Baie, qui s’en écartent par un élargissement notable.
cette dernière année, le litige fut porté devant l’intendant Talon, qui donna gain de cause à Laubia en lui octroyant la seigneurie de Nicolet, par acte du 29 octobre.
Cet incident historique nous rappelle la fable de Lafontaine, qui met plaisamment en scène une belette et un petit lapin se disputant la propriété d’un terrier. D’un commun accord iis choisissent pour juger leur différend Raminagrobis.
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Le juge improvisé les fait approcher; mais
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippcminaud, le bon apôtre,
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
C’était un procédé sommaire de juger un procès, procédé, hélas ! qui est loin d’être inoui chez les hommes. Le fabuliste le fait remarquer lorsqu’il dit:
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois Les petits souverains se rapportant aux rois.
Si Talon eût été un autre Grippeminaud, il eût croqué l’un et l’autre seigneur en s’emparant de la seigneurie. Il fut plus équitable, et, suivant les us et coutumes du temps, il accorda à Laubia (1), qui était un personnage important, la seigneurie de Nicolet, comprenant deux lieues de front sur deux lieues de profondeur, à prendre de chaque côté de la rivière. Quant à Mouet de Moras, personnage moins en évidence, il le récompensa de son zèle pour la colonisation, en lui octroyant l’île Moras seulement. Il se trouvait seigneur sans censitaires, et perdait toutes ses concessions. Une fois de plus se vérifiait le mot du fabuliste,
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
(1) Le 29 octobre 1672.
Le calme se rétablit dans la seigneurie. Les concessions de Mouet passaient de plein droit à Laubia, qui s’en empara en effet, et donna en échange d’autres terrains équivalents.
La principale difficulté provint de la concession de Moras aux frères Pépin. C’est précisément sur cette terre que Laubia voulait établir son domaine et qu’il se bâtit un manoir (1), à l’embouchure de la rivière. Pépin le laissa faire sans trop protester. Mais lorsque le seigneur voulut lui enlever la terre entière, pour en faire son domaine, il se défendit énergiquement, faisant valoir son titre et surtout les travaux accomplis.
L’affaire fut portée au tribunal de M. le comte de Frontenac, qui amena les parties à un accommodement.
Le 27 août 1678, le seigneur Cressé, successeur de Laubia, donna aux Pépin en compensation un grand terrain à la Pointe-aux-Sables, où était leur résidence, terrain qui plus tard fut érigé en fief sous le titre de fief Laforce (2).
Le jugement octroyant à Laubia la seigneurie de Nicolet était équitable, puisque ce dernier était venu, avec sa compagnie, à la demande expresse de Talon, et qu’il était considéré généralement comme le seigneur légitime; tandis que Mouet de Moras, venu de luimême (3) n’avait d’autre droit que celui de premier occupant.
Mais ce jugement fut désastreux au point de vue de la colonisation. Le noble Laubia, avec sa mentalité militaire et son esprit aventurier, était peu propre à la vie de pionnier, peu qualifié pour l’établissement et le
(1) La maison des Pépin était à l’autre bout de la terre, à la Pointe-aux-Sables.
(2) Voir carte de 1709.
(3) Dans un acte de concession du 29 novembre 1669, il affirme, sans citer de preuves à l’appui, que les terres “situées à la rivière Nicolet lui ont été données par Sa Majesté en fief avec droit seigneurial.”