PI. II
senta au baptême tant de Normands qu'on n'eut pas assez de belles robes pour tout le monde. On en offrit une plus grossière à un d'entre eux qui la refusa avec mépris : « Gardez votre casaque pour un bouvier, dit-il. Voilà, grâce au ciel, la vingtième fois que je me fais baptiser, jamais on ne m'avait offert de pareilles guenilles. » La guerre est pour eux un moyen, non un but. Ils seront pacifiques dès qu'ils seront chez eux. Chez les autres l'essentiel est de faire du butin. Ils s'y entendent. Il ne reste rien dans les pays exposés à leurs trop fréquentes visites, « pas même un chien pour aboyer contre eux », dit un chroniqueur. Ils ne font pas de prisonniers, sauf ceux dont ils espèrent tirer rançon.
Ils s'attaquent de préférence aux monastères, parce que les monastères sont riches, mais aussi par une hostilité préconçue. Les Normands, au moins au début, font une sorte de croisade. Charlemagne, en conquérant et en convertissant de force les Saxons, avait inquiété les Danois, leurs voisins. Leurs premières courses vers les pays du sud viennent de là. Gharlemagne lui-même les aperçut, dit-on, pour la première fois dans un port de la Narbonnaise et versa des larmes sur les malheurs qu'il prévoyait pour ses successeurs. A partir de sa mort, les expéditions se multiplient et le caractère de haine contre tout ce qui touche à l'Eglise s'accentue. Les sanctuaires les plus vénérés sont les plus maltraités. Les religieuses ne trouvent aucune grâce. Elles sont violentées avant d'être massacrées. On en cite, à Fécamp, qui s'étaient mutilé le visage dans le vain espoir de décourager
les brutaux instincts des pirates. « Nous avons chanté la messe des lances, disaient-ils, quand ils avaient tout souillé et tout brûlé ; elle a commencé de grand matin et elle a duré jusqu'à la nuit. »
Ce n'est pas que les Normands voulussent faire du prosélytisme et propager leur religion. Jamais l'idée ne leur viendrait d'offrir la vie sauve aux chrétiens qui consentiraient à apostasier. Cependant on cite des exemples de renégats, même dans le clergé. En 886, au moment du siège de Paris, l'archevêque de Reims écrit : « Entre Paris et Reims aucun lieu n'est sûr, sauf la demeure des chrétiens pervers et complices des barbares. Le nombre est grand de ceux qui ont abandonné la religion chrétienne pour s'associer aux païens et se mettre sous leur protection. » Le plus grand plaisir des Normands, c'est de profaner les reliques. Aussi la grande affaire à cette époque de foi, c'est de les soustraire à leurs atteintes. Il y a toute une littérature consacrée aux pérégrinations des reliques célèbres. Le corps de saint Martin est transféré de Tours à Orléans, puis à Chablis. Celui de saint Philibert erre de Noirmoutier à l'étang de Grandlieu, à Cunault-sur-Loire, àMessacen Poitou, à Saint-Porcien en Auvergne, pour échouer finalement à Tournus sur la Saône. Celui de saint Ouen est envoyé à Gasny, près de Vernon, puis à Condéen-Brie. Le récit de ces « translations» est même une source précieuse pour l'histoire de cette époque.
Ce n'est d'ailleurs pas la France qui fut tout d'abord le plus ravagée. Par suite de circonstances géographiques et historiques, c'est l'Angleterre au milieu du ix'^ siècle, qui attire et occupe le plus les
Normands. On parle toujours de la conquête de l'Angleterre par les Normands de Guillaume le Conquérant. Mais, deux siècles auparavant, l'Angleterre avait été une première fois la proie des Scandinaves. C'est ce qu'on appelle ordinairement l'invasion des Danois. Les Angles et les Saxons qui possédaient alors ce pays étaient eux-mêmes des conquérants venus de Germanie et qui avaient beaucoup de traits communs avec les Normands. Ils parlaient presque la même langue. Seulement ils étaient devenus chrétiens depuis deux siècles, et les Normands n'avaient aucune raison pour les ménager. Dès 787, les premières barques normandes apparaissent en Grande-Bretagne. Elles n'en oublieront plus le chemin.
Cependant les Normands trouvèrent à qui parler. C'est justement l'époque où les sept royaumes anglo-saxons se fondirent en un seul. Les nouveaux envahisseurs furent plus d'une fois battus. Un de leurs chefs les plus célèbres, Ragnar Lodbrog, finit même par être pris et jeté dans une fosse remplie de vipères. Son chant de mort est fameux dans la littérature Scandinave. C'est le chant de l'épée. Il y brave la souffrance, appelle ses fils à la vengeance, rappelle ses exploits et termine en apothéose : « Odin m'envoie ses déesses pour me conduire dans son palais. Je vais, assis aux premières places, boire l'hydromel avec les dieux. Les heures de ma vie sont écoulées; je mourrai en riant. » On reconnaît là le dogme fondamental de la religion d'Odin. Il n'y a de paradis que pour le guerrier mort en combattant. Son âme est conduite au Walhalla par les Walkyries.
20 HISTOIKE DE NORMANDIE.
Il est peu probable d'ailleurs que Lodbrog ait lui-même composé ce chant de guerre et de mort dans la fosse aux vipères, et qu'on l'ait ainsi recueilli, bien qu'une tradition, par souci de la vraisemblance, attribue la fin de la dernière strophe à sa femme Aslauga présente à sa mort. Quan't à ce genre de supplice, il se retrouve à plusieurs reprises dans les sagas. Du reste les serpents et vipères sont un des motifs favoris de l'art funéraire Scandinave. On les retrouve notamment dans la belle pierre runique de Jellinge, représentant un Christ enlacé, dont une reproduction a été offerte à la ville de Rouen par un comité danois, à l'occasion du millénaire normand.
Les fils de Lodbrog vengèrent cruellement leur père, mais malgré tout les Normands ne purent s'emparer du pays. Ils durent le partager avec les Saxons (878) après douze ans de guerre ininterrompue et, à partir de ce moment, le flot de ceux qui ne trouvaient plus en Angleterre de quoi satisfaire leur goût d'aventures et leur soif de butin se déversa plus violemment que jamais sur la côte d'en face, sur la côte française. C'est le cas entre autres du terrible Hastings. Quant aux Danois qui restèrent en Angleterre et à ceux qui vinrent les y rejoindre, ils ne purent ni se fondre avec les Anglo-Saxons, ni les dominer, ni se résigner à leur obéir. Il en résultera un siècle et demi de guerres, de massacres et de bouleversements qui ne prendront fin qu'avec la seconde et définitive conquête normande, celle de Guillaume le Conquérant et des Normands de France.
Un terrain favorable. — Faiblesse et incohérence de la défense. — Les traîtres et les résignés. — Les Normands de la Seine. — Le siège de Paris.
C'est en France que les invasions normandes ont trouvé le terrain le plus favorable. L'esprit national et le courage militaire avaient dégénéré depuis Charlemagne. Les guerres civiles qui avaient troublé le règne et suivi la mort de son fils, Louis le Pieux, pour aboutir à la sanglante bataille de Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye) entre les petitsfils du grand empereur, avaient fait négliger la défense des côtes. Charlemagne y avait installé des gardes, et Louis le Pieux avait donné des ordres pour construire une flotte de guerre, mais tout cela n'avait eu que peu d'effet et n'avait pas eu de lendemain. Les usurpations des seigneurs et l'affaiblissement du pouvoir central avaient peu à peu rendu impossible tout plan de défense générale. Les Vies des Saints de l'époque sont unanimes à déplorer l'égoïsme des chefs qui sacrifient l'intérêt général à leurs querelles particulières. La lâcheté en certains cas va jusqu'à la trahison. Dans une expédition contre les Normands de l'île d'Oscelle (entre Vernon et Bonnières,
en face de Jeufosse, — île de Flotte aujourd'hui), Charles le Chauve est abandonné par ses hommes à l'instigation de son frère, Louis le Germanique. On le laisse presque seul sur son navire, dont on coupe les cordages pour le faire aller à la dérive. Un autre descendant de Charlemagne, Pépin II d'Aquitaine, s'unit même aux pirates pour piller Poitiers. L'empereur Lothaire les installe dans l'île de Walcheren à titre d'auxiliaires. On voit que le mauvais exemple venait de haut.
La dépopulation, très marquée surtout dans les contrées maritimes, explique jusqu'à un certain point cette pusillanimité des chefs. Ainsi nous voyons le roi Louis 111, après une victoire sur les Normands, construire un fort pour les tenir en respect, près de Cambrai, sans trouver personne pour le garder. Les pirates, à vrai dire, n'étaient pas très nombreux en général, au moins pour commencer, durant toute la période où une partie d'entre eux se détournait vers l'Angleterre. (C'est seulement de 879 que tous les chroniqueurs font dater la grande invasion.) Mais ils recrutaient dans le pays même tous les gens sans aveu et sans foi, moines en rupture de ban, serfs échappés à la glèbe, paysans ruinés et découragés par ce fléau renaissant. N'a-t-on pas dit quHastings lui-me me était un paysan des environs de Troyes? Ce n'est guère probable, mais le fait même qu'on ait pu le croire montre qu'il y en avait beaucoup dans ce cas-là. Charles le Chauve, à plusieurs reprises, parle des ravages commis par les Normands « ou par d'autres » . Ces transfuges leur fournissaient des guides et des interprètes.
Ajoutons une considération morale qui contribuait
à paralyser la résistance. La croyance était partout répandue et propagée par l'Eglise que les Normands étaient une plaie envoyée par Dieu pour châtier les fautes des grands et du peuple. C'est une idée qu'on retrouve, presque dans les mêmes termes, chez tous les annalistes ecclésiastiques. Elle avait le but louable d'édifier et de corriger les pécheurs, mais elle développait une sorte de fatalisme passif qui engourdissait les courages. Il eût été inutile et presque impie de s'opposer aux décrets de la Providence. La prière était l'arme à laquelle il convenait de recourir par excellence, et l'on avait en beaucoup d'endroits ajouté aux litanies un funèbre verset : a furore N ormannorum libéra nos^ domine^ Seigneur, délivrez-nous de la fureur des Normands. La résignation est une vertu, malheureusement c'est une vertu qui ne touchait guère les Normands.
Les Normands en France se sont abattus sur toutes les côtes et ont remonté tous les fleuves de la Manche et de l'Océan. Dès 800 on les aperçoit dans la Manche, et si Charlemagne les a vus quelque part c'est plutôt de ce côté que du côté de la Narbonnaise. L'impunité les encourage. Dès 810, ils ont doublé le Finistère et en 820 ils détruisent Bouin dans la baie de Bourgneuf. Ils remontent même l'Adour jusqu'à Tarbes. Ces fleuves, que le déboisement des Pyrénées n'avait pas appauvris, étaient plus navigables qu'aujourd'hui. Mais c'est naturellement la baie de Seine qui les attire le plus. Dès 820, on signale treize vaisseaux normands dans l'estuaire. L'année môme de la bataille de Fontanet, pendant que toutes les forces de l'empire sont aux prises, les Normands remontent le fleuve. La
ville de Rouen est attaquée le 12 mai 841 , ravagée sans miséricorde; les grandes abbayes voisines sont saccagées comme Jumièges ou payent rançon comme Saint-Wandrille.
Après la paix de Verdun, qui partageait entre eux l'empire, les trois fils de Louis le Pieux s'étaient engagés à vivre en concorde et fraternité et à faire front de concert contre les pirates. 11 n'en fut rien. En 845 RagnarLodbrog remonte jusqu'à Paris avec 40 navires. La Cité, d'où les habitants avaient fui, fut prise, et les faubourgs, particulièrement les abbayes de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève, furent pillés. Saint-Denis se racheta. On raconta qu'un des pillards était mort subitement au moment où il profanait les vases sacrés de Saint- Germain-des-Prés, mais les châtiments du ciel n'effrayaient pas beaucoup les sectateurs d'Odin ou ne les effrayaient pas longtemps.
On accuse souvent Charles le Chauve d'avoir sacrifié à de vaines ambitions d'agrandissement en Lorraine ou en Italie la sécurité de ses Etats. Il convient de reconnaître que sa situation n'était pas commode. L'anarchie régnait partout. Les Sarrasins traitaient la Provence comme les Normands traitaient la Neustrie. Même les mesures justifiées que prend le roi tournent contre son autorité. Par l'édit de Pitres (près de Pont-de-l' Arche, 8G4), il recommande de construire des châteaux forts, mais ces châteaux serviront autant et plus contre le roi que contre les Normands. D'autre part, il confie â Robert le Fort le soin de défendre le pays compris entre la Loire et la Seine. Le choix était bon, et
Robert détruit plusieurs bandes normandes. Mais en même temps, il devient le maître du pays qu'il protège, et il fonde la dynastie qui supplantera celle de Charlemagne. Robert fut d'ailleurs tué à son poste (866). Les Normands de la Loire, surpris par lui, s'étaient réfugiés dans l'église de Brissarthe. Alors qu'on les croyait démoralisés, ils font une sortie et tuent Robert le Fort qui avait ôté son casque et sa cuirasse pour respirer un peu.
C'est Hastings, dit-on, qui était à la tête de cette bande de Normands. Mais il faut bien avouer que les anciens chroniqueurs voient Hastings partout. Les aventures qu'on lui prête suffiraient à défrayer plusieurs Iliades et plusieurs Odyssées. Il songea môme à piller Rome et entra dans la Méditerranée. Il arriva devant une ville qu'il prit pour la ville des papes. Ne sachant comment y pénétrer, il se fait passer pour mort, et ses compagnons en larmes déclarent qu'il a légué toutes ses richesses à l'église cathédrale, si l'évêque veut l'y enterrer. Le cercueil est déposé dans le chœur, mais au milieu de l'office, le défunt ressuscite, abat l'officiant et fait main basse avec ses compagnons sur tout ce qui vaut la peine d'être pris. Heureusement il s'est trompé de ville : ce n'était pas Rome, ce n'était que Luna en Toscane. Charles le Chauve lui céda le comté de Chartres pour le fixer, il se fit baptiser, et resta tranquille jusqu'à nouvel ordre.
Il serait difficile et monotone de relater toutes les invasions des Normands à cette époque. 11 n'y a encore de leur part ni plan d'ensemble, ni dessein visible de s'établir dans le pays. Du reste on traite aussi souvent qu'on se bat. On voit Charles
26 HISTOIKR DE NOnMANDIE.
le Chauve stipendier une bande de Normands pour chasser ceux de l'île d'Oscelle. Le plus souvent on paie les Normands pour les faire partir, mais parfois c'est tout le contraire, et les Normands paient à leur tour pour se tirer d'un mauvais pas. Seulement c'est toujours à recommencer, et finalement c'est toujours le pays qui paie. La France de l'Ouest, la Neustrie, est à bout de ressources.
C'est à ce moment que se produit la grande invasion. Cette fois nous sommes en présence d'une véritable immigration. Les Danois renoncent à arracher l'Angleterre aux Anglo-Saxons, la plupart d'entre eux se réunissent à l'embouchure de la Tamise (879), forment une grande armée dont le principal chef est Siegfried, et commencent par ravager la Flandre. Ils remontent l'Escaut jusqu'à Gand, attaquent Cambrai et parviennent jusqu à la Somme. Corbie, Amiens, sont à feu et à sang. Les fils de Louis le Bègue, Louis III et Carloman, qui régnent conjointement sur la France, résistent de leur mieux. Louis III inflige même aux Normands une grande défaite près d'Abbeville, à Saucourt-en-Vimeu, et des chants populaires en ont conservé le souven'ir. Mais ce n'est qu'un répit et la mort prématurée de ces deux jeunes princes remet tout en question.
Ils n'avaient pour héritier qu'un frère en bas âge, le futur Charles le Simple. On crut faire acte de sagesse en acclamant comme roi de France Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, déjà empereur d'Allemagne. L'empire de Charlemagne était reconstitué; il n'y manquait que Charlemagne.
Il était temps, car le danger pressait. Un mois plus tard les Normands de Siegfried entraient à Rouen (25 juillet 885) et remontaient la Seine. A Tembouchure de l'Eure, aux Damps, près de Pont-de- TArche, ils se trouvèrent arrêtés par une armée franque et aussi par le fort que Charles le Chauve avait fait élever à Pitres près du confluent de l'Andelle. On essaya de négocier. On raconte même que c'est à cette occasion qu'Hastings, envoyé comme émissaire par l'empereur et tourné en dérision par ses anciens compagnons, abandonna son comté pour reprendre la vie d'aventures.
Quoi . qu'il en soit, les Normands forcèrent le passage et arrivèrent jusqu'à Paris où ils furent rejoints par les Normands de la Loire. Le 24 novembre commençait le mémorable siège qui devait durer tout près d'un an. Les barques normandes couvraient le fleuve sur plus de deux lieues de long. On n'avait jamais vu chose pareille : 700 bateaux et 40.000 hommes. C'est une véritable invasion : les Normands ont avec eux femmes et enfants. Le comte Eudes ^ fils de Robert le Fort, et l'évêque Gozlin relevaient le courage des habitants. Un moine de Saint-Germain -des-Prés, Abbon, nous a raconté cet épisode en un poème dont les vers sont médiocres, mais dont le témoignage est précieux. Les faubourgs avaient été évacués, les églises des deux rives vidées de tous leurs trésors : tout le monde était réfugié dans la Cité, qui ne communiquait avec les deux rives que par deux ponts fortihés.
Siegfried n'ayant pu obtenir la permission de traverser la ville, bien qu'il eût promis de la res-
28 HISTOIRE DE NOnMANDIE.
pecter, les opérations commencèrent aussitôt. Les Normands tentent un coup de main contre la tour qui couvrait l'entrée du Grand Pont. Cette tour ne pouvait contenir plus de 200 hommes, mais c'était l'élite des défenseurs. L'abbé de Saint-Germain-des- Prés, Ebles, neveu de Gozlin, meilleur homme d'armes qu'homme d'Eglise, transperçait, dit Abbon, sept combattants d'une flèche. Du haut des murs on jetait tout sur les assaillants. Une énorme roue en écrase six. Les Normands mettent le feu à la porte, mais le vent tourne et la fumée les aveugle. Ils doivent se résigner à un siège en règle. Ils se font un camp fortifié autour de Saint-Germainl'Auxerrois, fabriquent un bélier gigantesque, rien ne réussit. Des brûlots n'arrivent pas à incendier le Grand Pont (31 janvier — 3 février 886) . Siegfried découragé s'en va avec une partie des assaillants faire une razzia du côté de Reims.
Une crue de la Seine enlève malheureusement le Petit Pont, quelques jours après. Douze braves restent isolés sur la rive gauche, dans la tour qui gardait l'entrée. Il fut impossible de les secourir. Les Normands mettent le feu à la tour qui était en bois. La petite garnison se réfugie sur le tronçon qui restait du pont, acculée au fleuve. Après une journée de résistance désespérée, cette poignée d'hommes exténués se rend, sur une vague promesse de vie sauve. Ils furent tous massacrés. Leurs douze noms sont gravés sur une plaque de marbre à l'entrée de la rue du Petit-Pont, sur le quai.
Pour se distraire des longueurs du siège, des bandes de Normands couraient le pays. On en voit menacer Chartres, le Mans, Evreux. Ils échouèrent
devant les deux premières, mais pillèrent Evreux et les environs. Ces expéditions vagabondes dégarnissaient le cordon des assiégeants. Les assiégés en profitent pour envoyer des députés chargés de demander du secours. Un lieutenant de l'empereur, le duc Henri, qui avait déjà souvent bataillé contre les Normands, répondit à l'appel, apparut sous les murs de Paris au mois de mars 886, mais se borna à ravitailler la cité, qui espérait mieux. La situation empirait. L'évêque Gozlin étant mort, le comte Eudes franchit les lignes d'investissement et alla jusqu'en Allemagne relancer l'empereur. Charles le Gros prit l'engagement de venir en personne et Eudes rentra à Paris à travers les rangs des Normands, rapportant cette bonne nouvelle.
Les Normands, avertis de l'approche des impériaux,creusèrent partout des chausse-trapes; le duc Henri qui commandait l'avant-garde y tomba et fut tué. Charles le Gros arriva enfin, en septembre. H ne fit rien de ce qu'on attendait de sa puissante armée. Il débouchait par les hauteurs de Montmartre. Il se contenta de chasser les Normands de la rive droite, envoya quelques renforts dans la Cité et passa lui-même sur la rive gauche. Mais au lieu de combattre, il négocia. Les Normands firent traîner les choses jusqu'au retour imminent de leur chef, Siegfried, qui venait de prendre Bayeux. L'empereur n'osant même pas l'attendre, perd la tête, traite précipitamment, en vaincu, au commencement de novembre. Il permet aux Normands d'aller hiverner en Bourgogne et leur promet 700 livres d'argent à leur retour, en mars. Sa retraite ressemble à une fuite ; Siegfried le poursuit jus-
30 lUSTOlHE DE NOltMANDlE.
qu'à Soissons. Ce redoutable chef, qui ne se tient pas pour lié par le traité conclu en son absence, continue ses dépréciations dans tout le bassin de la Seine II est tué en Frise vers la fin de 887.
De leur côté, les Parisiens indignés avaient refusé de laisser passer la grande flotte normande sous leurs ponts qui étaient barrés. Pour remonter en Bourgogne, les Normands durent traîner leurs bateaux sur le sol de manière à contourner la vaillante cité. C'est une manœuvre dont ils avaient l'habitude : tous leurs bateaux avaient dans leur équipement un lot de rouleaux. La Bourgogne paya pour les Parisiens. Elle fut saccagée tout l'hiver, et quand les Normands revinrent au mois de mai 887, l'empereur leur fit verser la somme convenue. On n'en fut pas, même à ce prix, débarrassé tout de suite. Ils s'attardent encore à piller les environs. Néanmoins la grande armée, qui depuis 879 était le cauchemar de toute la France occidentale, se trouva disloquée. Il était manifeste qu'elle n'était pas irrésistible puisqu'elle avait échoué devant Paris. D'autre part, il n'était pas moins manifeste qu'il était impossible d'expulser les Normands déjà établis à demeure dans une partie de la Neustrie. Enfin l'idée qu'il suffisait de restaurer l'empire pour ramener la sécurité était reconnue vaine. Quelques mois plus tard, Charles le Gros étaitdéposé et survivait à peine à sa chute. Détrôné à Tribur au mois de novembre 887, il mourait le 13 janvier suivant, et une demi-douzaine de royaumes se formèrent des débris de l'empire.
Eudes et Charles le Simple. — Rollon. — Le traité de Saint- Clair-sur-Epte. — Conditions de la cession faite aux Normands. — Limites de la Normandie primitive.
Après la déposition de Charles le Gros, une assemblée de dignitaires , d'évêques et de comtes, choisit pour roi le comte de Paris, Eudes, car l'héritier légitime, Charles, fils posthume de Louis le Bègue, né le 17 septembre 879, n'avait encore que huit ans. Il fallait un homme capable de tenir les Normands en respect. Eudes y réussit d'abord brillamment et détruisit à Montfaucon-en-Argonne une bande qui s'était aventurée jusqu'en Lorraine. Mais les Normands étaient partout à la fois. La dislocation de leur armée avait l'avantage pour eux de les rendre invulnérables vu l'impossibilité de leur porter un grand coup. Eudes s'épuise en vain à cette tâche ingrate et renaissante et le parti carolingien regagne le terrain. Le jeune Charles III est couronné roi par l'archevêque de Reims en 893, à l'âge de treize ans. Une guerre civile en résulta qui n'était pas pour déplaire aux Normands. A la fin, les deux compétiteurs s'entendirent pour partager le royaume (897) et quelques mois plus tard, à la
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mort d'Eudes, qui n'avait pas d'enfant, Charles III restait seul et était reconnu de tous (l*"" janvier 898).
C'est ce roi qui est connu dans l'histoire sous le nom désobligeant de Charles le Simple. Les chroniqueurs ont été sévères pour lui. Ils lui ont reproché d'avoir cédé la Normandie aux Normands, ce qui est justement une preuve d'intelligence et de sens politique. Son enfance avait été assez agitée. Après la mort de ses frères Louis et Carloman, il semble qu'il fut élevé par les soins de l'archevêque de Reims, Foulques, celui qui devait plus tard le sacrer. Mais on le trouve chez le comte de Poitiers au moment où Eudes est nommé roi et ce dernier ne put ou n'osa s'en emparer. Il dut aussi, après son couronnement, se réfugier quelque temps en Lorraine ou en Bourgogne. Tout cela lui avait donné de l'expérience et fait comprendre certaines nécessités.
La première était de mettre fin aux ravages des Normands. On n'y pouvait arriver qu'en leur faisant leur part et, ce qui était encore plus difficile, en les amenant à se contenter de la part qui leur serait faite. Il fallait, pour y réussir, saisir l'heure favorable. Les concessions de territoire accordées jusque-là à des chefs normands n'avaient rien donné de bon ni de durable. Les normands prenaient ce qu'on leur offrait, se laissaient baptiser sans conviction et ne renonçaient pas à leurs habitudes. Nous avons vu ce qu'on raconte d'Hastings. Un autre viking célèbre, Gottfried, avait obtenu de même la Frise et la main de Gisèle, fille du roi de Lorraine, Lothaire. 11 avait été dûment baptisé et marié par Francon, évéque de Liège, ce qui ne l'avait pas empêché
de continuer à être la terreur de ses voisins. Un d'entre eux le tua dans une entrevue orageuse. Pour arriver à quelque chose de plus stable, deux conditions préalables étaient nécessaires : il fallait que les Normands fussent découragés des incursions de pur pillage à cause des risques à courir, et eussent le désir de se fixer pour vivre tranquilles; il fallait d'autre part que l'opinion publique, c'est-à-dire à cette époque l'opinion des grands dignitaires laïques et ecclésiastiques, acceptât l'idée d'une entente loyale avec l'ennemi séculaire.
Charles le Simple organisa d'abord la résistance. Une bande normande est assaillie par lui-même dans le Vimeu (entre la Bresle et la Somme), dès le printemps 898; une autre éprouve de grandes pertes en Bretagne. La même année encore, le duc Richard met en fuite ceux qui pillaient la Bourgogne. Les Normands prennent alors le parti de se concentrer dans leurs campements de la basse Seine, où ils sont déjà chez eux. Dans les années suivantes, les Normands de la Loire font encore parler d'eux ; ils brûlent notamment les faubourgs de Tours, y compris l'antique abbaye de Saint-Martin, mais les Normands de la Seine restent relativement tranquilles : il est visible qu'ils s'installent.
Nous connaissons d'ailleurs fort peu cette époque. A défaut de chroniqueurs contemporains, nous n'avons de détails que par Dudon, chanoine de Saint- Quentin, qui vécut longtemps à la cour de Normandie sous le règne du duc Richard I", petit-fils de RoUon. Son ouvrage, paru un siècle après l'établissement des Normands dans le pays, est composé
;!l msToiRi: ue Normandie.
à peu près uniquement d'après les renseignements communiqués à l'auteur par le comte Raoul d'Ivry, frère de Richard P^ C'est une sorte d'histoire olFicieuse des premiers ducs de Normandie, présentant les choses sous le jour le plus favorable à la maison ducale. Il y a des embellissements, des incertitudes chronologiques, et même des ornements poétiques, car Dudon mêle des vers dithyrambiques à son récit. Tous les autres chroniqueurs normands dérivent de cette source et n'y ajoutent rien. Nous avons à peine quelques lignes autlientiques et contemporaines sur l'établissement des Normands en Neustrie.
C'est ce qui explique notamment l'obscurité dont la vie de RoUon est entourée. D'après les sources Scandinaves, il était norvégien, s'appelait Rolf et avait été surnommé Rolf le Marcheur parce que sa haute taille le forçait à aller à pied, aucun cheval du pays n'étant assez fort pour le porter. Fils d'un chef puissant, mais sans autre héritage que sa bravoure, il courut de bonne heure les aventures. Ayant exercé le droit de réquisition malgré la défense du roi Harald, il dut s'exiler, se réfugia aux Hébrides et devint un des rois de la mer les plus redoutés. D'après Dudon, il est Danois, également fils d'un chef puissant, et il aurait pris la mer après avoir longtemps guerroyé contre le roi du pays. La question est toujours pendante : les historiens norvégiens et les historiens danois revendiquent contradictoirement Rollon comme leur compatriote. Il y a même des Suédois qui veulent en faire un des leurs. On ne sait pas non plus exactement quelles sont ses expéditions. Dudon lui en prête beaucoup.
nous le montre en Angleterre à la cour du roi danois Athelstan et le fait participer au siège de Paris. Il nous le montre ensuite s'emparant de Bayeux et épousant à la danoise, c'est-à-dire sans consécration, la fille du comte Bérenger, nommée Popa, mère de Guillaume Longue-Epée, né lui-même à Rouen, d'autres disent à Bayeux, vers 905. Ces derniers faits sont plausibles, car la présence permanente des Normands sur les bords de la Seine, notamment à Rouen et à Bayeux, n'est pas douteuse à cette époque.
C'est en 911 que les événements se précipitent et se précisent. Cette année-là, Rollon remonte jusqu'à Paris sans pouvoir s'en emparer, mais au retour, laissant leurs bateaux au mouillage de Jeufosse, à l'abri de l'île d'Oscelle et non loin de la colline qui porte le nom significatif de Rolleboise, les Normands se dirigent sur Chartres qu'ils assiègent. L'évêque envoie demander du secours à Robert, comte de Paris, frère du roi Eudes, qui accourt avec le duc de Bourgogne et le comte de Poitiers. Les Chartrains font une sortie, conduits par l'évêque portant une relique célèbre, la tunique de la Vierge, ofi'erte à la cathédrale par Charles le Chauve (876) et qui y a été conservée jusqu'à nos jours. Les Normands, menacés d'être cernés, battent en retraite, ayant perdu, dit-on, 6.800 hommes (20 juillet). Ce fait d'armes, banal en soi, aurait pu ne servir de rien, comme tant d'autres parfois plus importants. Il eut au contraire des conséquences aussi capitales qu'imprévues.
Il rendit les Normands plus traitables. Leurs incursions devenaient moins profitables vu la dé-
36 HISTOIHE DE NORMANDIE.
vastation du pays et elles se heurtaient à de puissants seigneurs locaux, incapables sans doute d'une action d'ensemble, mais qui commencent à s'entr'aider au moins accidentellement. D'autre part, ces seigneurs eux-mêmes se rendaient compte de l'impossibilité de déloger les Normands des pays occupés par eux et d'avoir par conséquent une paix durable tant que la situation de ces occupants ne serait pas régularisée. Charles le Simple saisit le moment. L'archevêque de Rouen, Witton (Guy), s'entremit pour les premières démarches, le cotiile de Paris lui-même offrit à Rollon d'être son parrain. Quand on fut à peu près d'accord, une entrevue fut décidée entre le roi de France et le chef des Normands. Elle eut lieu à Saint-Glair-sur-Epte, petite localité située aux confins du pays possédé par Rollon, à mi-chemin et sur la route directe entre Paris et Rouen. Saint-Clair-sur- Epte est sur la rive française, en face de Ghâteau-sur- Epte sur la rive normande. La date de ce grand événement ne peut être précisée, mais c'est en automne 9L1, car au mois de décembre, nous trouvons Charles le Simple en Lorraine.
Cette entrevue aboutit à une entente qu'on appelle d'ordinaire le Traité de Saint-Clair-sur-Epte . Il ne s'agit pas cependant d'un traité écrit. Personne ne l'a jamais vu. Du reste les Normands attachaient alors peu d'importance aux écritures. Aucune des donations de Rollon à des églises ou à des monastères ne fut faite par écrit. Quant aux conditions de l'accord, elles comportent une cession territoriale et le baptême de Rollon.
Le territoire cédé ne comprenait guère que la
moitié de la Normandie actuelle. Il englobait les diocèses de Rouen, d'Evreux et de Lisieux, c'est-àdire la région bornée par la Bresle, l'Epte, l'Eure, l'Avre et la Dives. La presqu'île située entre l'Eure et la Seine, l'île de Grâce comme on l'appelle, ne faisait pas partie de la cession primitive, car un diplôme de Charles le Simple donne au monastère de Saint-Germain-des-Prés l'abbaye de La Croix- Saint-Ouen « sauf la part cédée aux Normands ». La Groix-Saint-Ouen, c'est présentement La Groix- Saint-Leufroy, sur la rive droite de l'Eure. Si l'Eure n'avait pas été ici frontière le roi n'aurait rien eu à donner, puisque tout l'aurait été déjà. Ce plateau situé entre les deux rivières s'appelait alors le pays de Madrie, avait pour capitale Vernon, et on y trouve des comtes spéciaux aux viii^ et ix° siècles.
Gela ne veut pas dire que les Normands ne possédaient pas davantage : nous savons au contraire qu'ils occupaient déjà depuis une dizaine d'années, Bayeux et St-Lô, et sans doute la plus grande partie du pays qu'on commence dès lors à appeler Normandie. Rien n'indique qu'ils en aient évacué la moindre parcelle, mais on ne leur concéda pas du premier coup tout ce qu'ils occupaient, on essaya de sauver quelque chose. Ge fut d'ailleurs inutile, car les Normands ne furent pas longs, comme nous le verrons, à se faire céder ce qu'ils n'avaient pas obtenu tout d'abord. Ils s'engageaient naturellement à ne plus faire d'incursions sur les terres voisines et à barrer la route à tous nouveaux envahisseurs. Leur situation rappelait celle des barbares que les Romains installaient sur la frontière pour la défen-
38 HISTOinE DE NOnMANDIE.
dre. Mais comme la Normandie était absolument ruinée et qu'il fallait un certain temps avant qu'elle lut remise en état de suffire à ses habitants, ils obtinrent l'autorisation de continuer provisoirement leurs pillages du côté de la Bretagne, qui n'intéressait pas Charles le Simple, car à cette époque elle était à peu près indépendante. Cette clause n'a rien à voir avec la suzeraineté que les ducs de Normandie réclamèrent et exercèrent plus tard sur les ducs de Bretagne.
Quant au baptême de Rollon, il fut célébré à Rouen, au commencement de 912, et Rollon reçut à cette occasion le nom de Robert sous lequel il est fréquemment désigné parles documents postérieurs. La plupart de ses compagnons suivirent son exemple, mais pas tous et pas sur-le-champ. Les Normands du Cotentin, par exemple, n'avaient pas grand'chose à voir avec Rollon et il ne fut pas question d'eux. Cette conversion fut plus durable que beaucoup d'autres du même genre, mais il serait téméraire d'affirmer qu'elle ait été beaucoup plus sincère. D'anciens chroniqueurs parlent de sacrifices humains que Rollon aurait offerts à ses anciens dieux, soit au moment de son baptême, soit à l'article de la mort. Une complainte sur la mort de son fds Guillaume Longue-Epée dit même que Rollon mourut infidèle. Cette question intime est d'ailleurs d'intérêt secondaire. Rollon fit de larges présents aux églises et abbayes, ce qui était une manière princière de prouver son orthodoxie.
Il reste une clause dont il faut dire un mot. Dudon raconte que Rollon épousa Gisèle, fille de Charles
le Simple, et il fait de cette princesse un portrait très flatteur. Il y a là une erreur matérielle qui est maintenant reconnue de tous. Charles le Simple eut bien une fille de ce nom, mais comme son mariage à lui-même date de 907, sa fille aînée aurait pu avoir environ trois ans. Or rien ne prouve que Gisèle fût l'aînée, elle figure même la quatrième sur la liste des six filles de Charles le Simple telle qu'elle nous a été transmise. Quant à RoUon, qui mourra plus qu'octogénaire en 933, il avait pour le moins soixante ans au moment de l'entrevue de Saint-Clair-sur-Epte. Il ne peut s'agir même d'un projet de mariage.
11 est probable que Dudon a confondu avec le mariage d'une autre Gisèle et du viking Gottfried, qui avait eu lieu sous Charles le Gros, et dont nous avons parlé. Ce qui donne à le croire, c'est que Dudon appelle l'archevêque de Rouen Francon alors qu'il s'appelait Witton. Francon est justement le nom de l'évêque de Liège qui avait baptisé Gottfried et sans doute consacré son mariage. La confusion s'explique par ce fait que Witton eut bien pour successeur à Rouen un archevêque nommé Francon, mais au plus tôt en 914-915. Il est possible aussi que cette histoire ait été imaginée pour flatter l'amour-propre des Normands, comme l'anecdote célèbre qui nous montre Rollon refusant de baiser en signe d'hommage le pied du roi et confiant ce soin à un de ses hommes, lequel, au lieu de se baisser, aurait levé si haut le pied de Charles le Simple que ce dernier serait tombé à la renverse au milieu des rires de l'assistance.
Il est d'ailleurs inexact de dire que Charles le
40 HISTOIIIE DE NOnMANDIE.
Simple a cédé la Normandie à Rollon. En réalité, la Normandie fut cédée « aux Normands de la Seine, Rollon et ses compagnons ». C'est l'expression môme dont se sert le roi Charles le Simple dans le seul document où il fasse allusion à cet événement, et il ajoute que cette cession leur a été faite à condition de défendre le royaume.
Rollon partagea le pays avec ses fidèles tout en se réservant la part du lion. Il restait si peu d'habitants indigènes qu'il n'eut probablement pas besoin de les dépouiller. Le domaine public, les domaines abandonnés, les terres en friche, durent suffire à donner des lots à chacun, suivant son importance. On retrouve la trace de ces nouveaux propriétaires dans une foule de localités qui portent un nom Scandinave accolé au mot « ville », qui veut dire « exploitation rurale » dans la langue du temps. On les rencontre surtout dans les limites de la Normandie primitive, car plus tard les noms normands sont christianisés et ne se reconnaissent plus. Voyez dans la vallée d'Eure : Ecardenville, Ocreville, Heudreville, Canappeville, Pinterville, Incarville ; dans la vallée de la Seine : Tancarville, Amfreville, etc. Parfois la finale du mot est également Scandinave. Beuf \ eut dire : demeure. De là tous les Elbeuf, Quillebeuf, Daubeuf, Criquebeuf. Fleur à le sens du mot fiord : Barfleur, Harfleur, Honfleur. Recale sens de ruisseau: Caudebec. Bricq veut dire pont : Bricquebec. Dal veut dire vallée : Darnétal, Becdal. Diep veut dire profond : Dieppe, Dieppedalle. Citons encore le mot Torp, qui signifie village : Torp-eh-Caux, Torp-en-Lieuvin. La forme populaire en tôt est fréquente : Routot, Yvetot.
, L/m/te de là Normandie en 911 ^j
Limite de la Normandie en 923
^^^ ^limite delà Normandie en 933
Statue de Rollon, ù Rouen. {^Plu>t. Latzanis. — Pierre runique, dans l'Upland. Carte de la formation de la Normandie, l'h IJI.
Le mérite de Rollon et de ses compagnons a été de s'adapter très rapidement à leur nouveau rôle. Ils se mêlent aux habitants du pays, en adoptent très vite la langue, à tel point que sous le successeur de Rollon, on ne parle déjà plus guère le danois à la cour de Normandie. On envoie le jeune héritier du duché apprendre la langue de ses ancêtres à Bayeux où elle se maintint plus longtemps. C'est en effet par là que s'étaient retirés les Normands les plus irréductibles, ceux, par exemple, qui eurent le plus de répugnance à se laisser baptiser. Rollon cherche et réussit à repeupler la Normandie. Pour cela, il fallait y rétablir avant tout la sécurité. Des lois impitoyables punissent le vol. Dans ce pays habité par d'anciens pillards, la charrue reste la nuit dans les champs, les troupeaux n'ont plus besoin de gardien, les maisons n'ont plus de serrure. Le bracelet de Rollon reste trois ans suspendu à un arbre de la forêt sans que personne ose y toucher. Rollon indemnise les volés, quitte à se rattraper sur les voleurs. Même en faisant la part de l'exagération, il reste acquis que la Normandie est la province la mieux policée et fut bientôt la plus prospère de la France.
Les abbayes se relèvent et s'enrichissent. Dans le partage, on n'avait pas touché aux biens d'Eglise. 11 est vrai que les Normands n'y perdaient rien, car évéchés et abbayes furent pour eux. Un clergé normand, qui ne donne pas au début l'exemple de toutes les vertus et de toutes les lumières, prit les bonnes places. La famille ducale, ici encore, ne s'oublia pas. Elle fournit deux archevêques de Rouen. Malgré cette invasion d'un nouveau genre.
42 HISTOIRE Di; NORMANDIE.
tout s'arrange en peu de temps. Le tassement se fit de lui-même. Les Normands devinrent des hommes d'ordre et do propriété, tout en gardant de leur origine le goût des expéditions lointaines et profitables. Ils vont jouer dans l'histoire de France un rôle d'avant-garde. On les verra partout propageant la langue et la civilisation françaises, en Sicile, en Angleterre, aux croisades.
C'est pourquoi l'établissement des Normands en France est un des faits les plus heureux de l'histoire de France et un des faits les plus considérables de l'histoire du moyen âge. Il marque le terme des invasions barbares en occident et le point de départ de l'expansion française dans le monde. Charles le Simple sans doute n'avait pas prévu tout cela. Il faut du moins lui rendre cette justice que c'est son initiative qui a rendu tout cela possible.
La Normandie se complète. — Guillaume Longue-Epée. — Les aventures de Richard sans Peur. — L'œuvre des premiers ducs.
La Normandie ne fut pas longtemps à se compléter. RoUon va profiter habilement de la rivalité qui met les ducs de France aux prises avec le roi. Sans être un vassal d'une fidélité exemplaire, il est à noter que le nouveau duc de Normandie ne prend pas part aux révoltes contre Charles le Simple. Lorsque celui-ci est attaqué par le comte de Paris, Robert, Rollon refuse d'entrer dans la coalition. Lorsque Robert, tué dans une bataille contre Charles le Simple, est remplacé comme prétendant par son gendre, Raoul de Bourgogne, les Normands ne le reconnaissent pas davantage. Mais Charles le Simple ayant été traîtreusement enfermé au château de Péronne par le comte Herbert de Vermandois, les Normands traitent avec le nouveau roi. Ceux de la Loire reçoivent de l'argent, Rollon reçut un accroissement de territoire. Il obtint la pointe comprise entre la Seine et l'Eure, les diocèses ou comtés de Bayeux et du Mans, et forcément celui de Sées, enclavé entre Evreux et le Mans (923). L'annexion
44 UrSTOIRK 1)1. NORMANDIE.
du Mans fut tout à fait momentanée, il n'est même pas sûr qu'elle ait été effectuée. Les deux autres au contraire furent définitives.
A la mort de Rollon (933), Guillaume Longue- Epée, son fils et successeur désigné, et même déjà associé au pouvoir depuis cinq ans vu le grand âge de son père, prêta serment de fidélité au roi Raoul, mais il se le fit payer par un nouvel agrandissement. Il reçut le Cotentin et l'Avranchin, que Charles le Chauve avait autrefois concédés au duc de Bretagne. Les Bretons ne purent s'y opposer. Du reste, ils avaient été battus antérieurement et les comtes de Dol et de Rennes avaient même dû rendre hommage au duc de Normandie. Désormais la famille normande était complète.
A cette date, la Normandie était déjà transformée. Aucune incursion ne s'y produisait plus. Les Normands de la Loire eux-mêmes avaient désarmé et avaient reçu du roi Raoul le comté de Nantes (927). Des émigrants, des réfugiés de tous les pays voisins avaient repeuplé le pays. L'assimilation des vainqueurs et des vaincus était presque achevée, et cette assimilation provoqua môme un soulèvement de la part d'un certain nombre de Normands de vieille souche, originaires du Cotentin pour la plupart comme leur chef Rioulf, qui se plaignaient de voir les étrangers et les vaincus tenir trop de place dans le pays. Les Normands du Cotentin, plus isolés, étaient plus réfractaires à l'assimilation que ceux de la Seine : encore aujourd'hui, c'est dans ces parages que le type normand s'est le mieux conservé. Guillaume Longue-Epée les battit sous les murs de sa capitale (935) au Pré-
de-la-Bataille. Une tradition peu vraisemblable prétend que Rioulf était comte d'Evreux et qu'il fut battu tout d'abord près du Neubourg, à l'endroit où se dresse le « Château du Champ de Bataille ». Guillaume avait donné l'exemple de l'union et de la fusion des races, car il avait épousé une fille du comte de Vermandois et donné sa sœur en mariage au comte de Poitou.
Il semble que ce fut un personnage d'humeur pacifique, en dépit de sa haute taille, de son apparence physique toute Scandinave, et de la longue épée dont le souvenir demeure accolé à son nom. 11 fit reconstruire la célèbre abbaye de Jumièges et songea à y entrer comme moine. Il resta toujours en bons termes avec Louis d'Outre-Mer, fils de Charles le Simple, qui avait été rappelé d'Angleterre à la mort de Raoul et qui lui avait succédé. Il périt pourtant de mort violente, assassiné en 943 par les gens du comte de Flandre qui l'avait attiré à une entrevue près de Picquigny, dans une île de la Somme. Il fut enterré dans la cathédrale de Rouen, en face de son père. Leurs tombeaux s'y voient encore, mais ce ne sont pas les tombeaux primitifs, de même que la cathédrale gothique d'aujourd'hui n'est pas la cathédrale romane du x*" siècle.
Le nouveau duc, Richard P', qui sera surnommé Richard sans Peur, n'était âgé que de huit ans. Il était né à Bayeux, d'un de ces mariages « à la danoise » dont les Normands n'avaient pas encore perdu l'habitude. Sa mère était une bretonne du nom de Sprote. Selon l'usage, les chroniqueurs célèbrent sa beauté et sa vertu, mais nous ne voyons
pas qu'elle ait joué aucun rôle. Louis d'Outre-Mer crut l'occasion bonne pour reprendre le pays cédé par son père. Il se fit amener son jeune vassal, le reconnut comme duc, mais le garda auprès de lui. Les Normands en conçurent une grande inquiétude, et Louis d'Outre-Mer étant venu à Rouen, une sédition l'obligea à montrer au peuple le jeune duc et à l'investir publiquement de son héritage. Le petit prince n'en resta pas moins tenu sous bonne garde à Laon, qui était la forteresse et la résidence du roi.
Louis d'Outre-Mer crut augmenter ses chances de succès en offrant à Hugues le Grand, duc de France, fds de Robert de Paris, de partager la Normandie avec lui. 11 lui promit Bayeux pour sa part, •et Hugues en commença le siège. Heureusement, Bernard le Danois, un vieux compagnon de Rollon, un des rares survivants de la génération conquérante, se montra très habile politique. 11 déclara que les Normands aimaient mieux avoir pour maître le roi de France que le duc de France. Louis d'Outre-Mer rompit naïvement son accord avec Hugues le Grand qui dut lever le siège de Bayeux, jurant •de se venger du roi. C'est ce qu'avait calculé le rusé Normand. Du même coup, il brouillait les deux larrons qui convoitaient la Normandie, se débarrassait de l'un et affaiblissait l'autre.
Au même moment, les Normands recevaient un renfort. Ils avaient envoyé demander du secours dans leur pays d'origine auprès du roi de Danemark, Harold à la Dent Bleue, et une flotte Scandinave, après avoir quelque temps stationné sur les côtes du Gotentin, du côté de Cherbourg, entra
dans ]a Dives, en plein cœur du pays « vieux normand ». Un combat eut lieu dans la plaine marécageuse de Varaville et Louis d'Outre-Mer, vaincu, fut pris dans sa fuite et amené à Rouen comme prisonnier. De son côté, le jeune Richard s'échappa de Laon, grâce au dévouement de son gouverneur, le fidèle Osmondde Centvilles, vicomte de Vernon, qui l'emporta sur son dos caché dans une botte de paille, romanesque épisode dont il sera longtemps question dans les veillées de la chaumière et du château. Louis d'Outre-Mer ne fut relâché qu'en laissant en otages deux de ses fils, et il fut reconduit à la frontière de l'Epte, à l'endroit même où son père et Rollon s'étaient rencontrés. Il ne fit d'ailleurs que changer de prison, car Hugues le Grand, qui avait toujours sur le cœur sa déconvenue de Bayeux, s'en empara et le tint un an captif (945-946) chez son vassal le comte de Chartres. Il en coûta au pauvre roi sa dernière place, la ville de Laon, pour recouvrer sa liberté.
La paix fut bientôt rompue. Un projet de mariage entre Richard et la fille de Hugues le Grand parut gros de menaces pour le roi. Il s'entendit avec le roi de Germanie, Otton P", et tous deux s'avancèrent jusque sous les murs de Rouen, accompagnés du comte de Flandre, vieil ennemi de la dynastie normande, le même qui avait fait assassiner Guillaume Longue-Epée. Mais les trois alliés se défiaient l'un de l'autre et, pris d'une espèce de panique, ils lèvent le siège précipitamment une belle nuit (946). Le mariage projeté se fit, mais beaucoup plus tard, en 960, après la mort de Louis d'Outre- Mer et de Hugues le Grand. Cette alliance entre
les deux plus puissantes maisons féodales de la France présageait la iin de la dynastie carolingienne.
Richard eut encore à surmonter une crise assez rude. Le comte de Chartres avait épousé la veuve de Guillaume Longue-Epée, qui ne pouvait souffrir Richard, né d'une union illégitime. Le comte de Chartres, de concert avec le nouveau roi, Lothaire, envahit la Normandie et s'empara même d'Evreux. Mais il échoua devant Rouen et de nouveau les Scandinaves vinrent au secours de leurs frères (962). Une redoutable bande remonta jusqu'à Jeufosse et de là, par un chemin que les anciens Normands avaient maintes fois suivi, gagna la vallée d'Eure. C'est la grande route nationale entre Bonnièreset Pacy-sur-Eure. La vieille côte encaissée, qui part directement de Jeufosse, existe encore. C'est ce qu'on appelle une « cavée ». Le pays chartrain fut ravagé comme *au pire temps des invasions, et le butin fut vendu à l'encan au camp de Jeufosse. Le comte de Chartres demanda la paix, restitua Evreux, et les barbares se rembarquèrent, sauf un certain nombre qui acceptèrent le baptême et reçurent des terres dans le pays.
La fin du long règne de Richard fut plus calme. L'avènement de la dynastie capétienne ne trouble pas la Normandie, alliée de la nouvelle famille royale. C'est même à Richard III que Hugues le Grand avait confié en mourant son jeune fils, Hugues Capet, celui qui est proclamé roi en 987. Richard est maintenant une sorte d'ancêtre et d'arbitre. 11 tourne à la légende. Les moines dans leurs chroniques ne tarissent pas en éloges et en anec-
To.iiboau de Rollon. — Tomlicau de Guillaume Longue-Éix'C. (/•h,>i. l.atzurus.) PI. IV.
dotes fabuleuses sur son compte. Le surnom de sans peur qui lui est donné est justifié par une foule d'histoires miraculeuses. Il n'a pas peur du diable, il converse avec les fantômes nocturnes. Il est même pris pour arbitre, sur le coup de minuit, dans la forêt de Brotonne, par un démon et un ange qui se disputaient l'âme d'un moine sujet à caution. L'imagination populaire le transforme en une sorte de héros de chansons de gestes, remplaçant les héros des légendes Scandinaves dont le souvenir est déjà perdu en Normandie.
En réalité sa popularité lui vient de ce qu'il est très généreux pour les églises et les gens d'Eglise. Il fait bâtir ou achever la cathédrale primitive de Rouen ; les abbayes de Fécamp, du Mont Saint- Michel lui doivent beaucoup, il construit celle de Saint-Ouen, qui passait pour une telle merveille que le roi de Germanie, Otton, avait demandé, en pleine guerre, la faveur de la visiter. Sa cour donne asile aux trouvères, aux musiciens et aux hommes de mérite. Il retient auprès de lui et comble de bienfaits Dudon de Saint-Quentin. Tout cela ne l'empêche pas d'ailleurs de vivre comme ses prédécesseurs. Il a, lui aussi, à côté de sa femme légitime, une femme danoise et épousée à la danoise, Gonnor, dont il eut plusieurs enfants, et qu'il fmit par épouser régulièrement une fois devenu veuf.
Sur le point de mourir (996), il se fit transporter à Fécamp où son tombeau était préparé, mais par fantaisie ou excès d'humilité, il demanda que son cercueil, — prêt depuis longtemps et qu'on remplissait chaque jour de blé destiné aux pauvres, — fût placé hors de l'église et sous la gouttière.
50 niSTOlIlE DE NORMANDIE.
Les trois premiers ducs normands avaient travaillé et réussi à constituer fortement leur petit Etat. Ce ne sont pas des saints, malgré leurs donations et leurs marques de dévotion olliciellc. RoUon marchait pieds nus devant la châsse de saint Ouen, mais il ne se gênait pas pour vendre au roi d'Angleterre beaucoup de reliques normandes. Ce sont avant tout des hommes pratiques qui éclaircissent à leur avantage les obscurités de la convention de Saint-Glair-sur-Epte. Ils sont vassaux du roi de France, mais ce sont des vassaux qui ne se laissent tenir et ne sont tenus que par un lien très lâche.
D'autre part, leur autorité sur leurs compagnons était assez vague au début. Les chefs normands, sauf en guerre, ne peuvent rien décider sans consulter leurs fidèles. Jusqu'à la fin de la dynastie, les ducs ne négligèrent jamais de faire reconnaître leur héritier de leur vivant par une assemblée. Les Normands se considèrent comme libres et éoraux entre eux. Les ducs en profitèrent pour les soumettre tous directement à leur suzeraineté. En Normandie, contrairement à ce qui se passait ailleurs, tous les seigneurs relèvent du duc sans échelon intermédiaire. On n'y rencontre pas de ces familles puissantes qui s'interposent entre le chef de la province et la masse des petits propriétaires. C'est une grande simplification. L'unité normande a précédé l'unité française et l'a même préparée, en donnant aux rois de France un exemple à suivre et qu'ils ont suivi. Le duc a le monopole de la haute justice. La féodalité ecclésiastique est complètement dans sa main comme l'autre. Il enrichit les évéchés
et les abbayes mais en dispose pour les siens et pour ses créatures.
Que furent ces fameuses lois de Uollon dont la sagesse provoque l'admiration de tous les chroniqueurs? Nous ne les avons pas, — nous n'avons pas une seule pièce officielle de Rollon ou de Guillaume Longue-Epée, — mais il est plus que probable que ce fut une combinaison des coutumes Scandinaves et des coutumes indigènes. A mesure que la fusion s'opéra entre anciens et nouveaux habitants, les coutumes françaises l'emportèrent. Ce qui d'ailleurs frappe le plus les contemporains, ce n'est pas tel ou tel détail de l'administration de tel ou tel duc, c'est le résultat. « Toute la province, écrit un moine bourguignon, qui était soumise à leur pouvoir comme la maison ou le foyer d'une même famille, vivait dans le respect inviolable de la bonne foi. En Normandie, on assimilait à un voleur ou à un brigand quiconque, dans un marché, vendait un objet trop cher ou trompait l'acheteur sur la qualité. » Et l'on sait que la fameuse clameur de haro, qui était comme un appel immédiat au juge, a pour étymologie communément admise « ah Rolî », c'est-à-dire un appel au grand justicier.
Richard II. — Une révolte de paysans. — Pèlerins et aventuriers. — Robert le Diable. — Les Normands datis les Deux- Siciles.
Le fils aîné de Richard P', qui portait le même nom que son père, lui succéda. On l'a surnommé Richard le Bon, mais sa bonté était pour le moins fort intermittente et capricieuse. Il commença par noyer dans le sang un soulèvement assez mal connu, un soulèvement de paysans exaspérés par le joug de plus en plus pesant que leur imposait l'autorité du duc aggravée par les abus de pouvoir des seigneurs et de leurs agents subalternes.
Les chroniqueurs contemporains nous parlent avec horreur de ces paysans « qui veulent établir de nouvelles lois pour l'exploitation des forets et des eaux ». Ils nous les dépeignent comme des espèces d'anarchistes. Cependant nous voyons que ces * rebelles mettent de l'ordre et de la méthode dans leurs revendications. Le mouvement s'étendit à toute la province et chaque groupe de révoltés choisit deux délégués chargés de prendre part à une assemblée générale où les réformes à faire seraient discutées et formulées. Il y a là une tenta-
tive très intéressante et très neuve pour remplacer les droits féodaux par des lois librement votées par le peuple. Elle n'avait aucune chance de réussir à cette date, car le duc et les seigneurs petits ou grands furent d'accord pour écraser dans l'œuf cet embryon de révolution. L'oncle du jeune duc, le comte Raoul d'Ivry, dispersa l'assemblée, mit la main sur les délégués et sur les meneurs, dont les principaux furent brûlés à petit feu. Aux autres, aux moins compromis, on se contenta de couper les pieds ou les mains, de crever les yeux, d'arracher les dents, pour qu'ils servissent d'exemple. « Les paysans, instruits de la sorte, conclut Guillaume de Jumièges, cessèrent leurs assemblées et retournèrent à leurs charrues. «Quelques-uns, plus aisés, s'étaient rachetés à prix d'argent.
Cette agitation ne doit pas être comparée à une jacquerie, car les paysans ne commirent aucune violence. Ils avaient voulu agir par la persuasion. Plus tard, quand le mouvement communal eut réussi, on vit dans les révoltés de 997 des précurseurs, on leur prêta des vues politiques et philosophiques, dont ils n'avaient sans doute qu'une idée bien vague, sur l'égalité des vilains et des nobles. Il semble qu'ils n'en demandaient pas tant. Ils souffraient surtout de l'organisation de plus en plus stricte du régime féodal, qui réduisait de jour en jour leurs droits traditionnels de vaine pâture ou de coupe de bois dans les forêts.
Richard II et le roi Robert le Pieux restèrent toujours en bonne intelligence, et y gagnèrent tous deux. Ils avaient les mêmes ennemis, ceux qui jalousaient la suzeraineté du roi et la puissance du
duc. Richard prêta son concours à Robert le Pieux en diverses circonstances. Il l'aida notamment à se mettre en possession de la Bourgogne qui lui revenait par héritage. On vit une armée normande assiéger Auxerre pour le compte du roi (1002).
Les Normands eurent aussi à se défendre chez eux, mais sans avoir besoin de personne. Le roi anglo-saxon Ethelred avait épousé une sœur de Richard II. Celle-ci, outragée par son mari, se plaignit à son frère qui voulut intervenir. Ethelred, furieux, envoya une flotte ravager le Gotentin. Les Anglo- Saxons, débarqués près de Coutances. furent taillés en pièces par une armée où les femmes ellesmêmes combattirent comme des hommes. Ethelred fut d'ailleurs détrôné plus tard par le roi de Danemark, Kanut le Grand, qui épousa sa veuve, Emma la Normande (1018), et devint roi de tous les pays Scandinaves, plus la Grande-Bretagne.
Presque en même temps, Richard II eut à soutenir une autre querelle qui est intéressante parce qu'elle provoqua la dernière intervention des Scandinaves en faveur de leurs anciens compatriotes. Il s'agissait cette fois d'une guerre entre le duc de Normandie et son voisin le comte de Chartres. Le comte de Chartres, qui avait épousé aussi une sœur de Richard II, refusait, après la mort de sa femme, de rendre les terres qu'elle avait reçues en dot. Justement deux flottes Scandinaves qui venaient d'aider le roi de Danemark, Kanut, à s'emparer de l'Angleterre, croisaient sur les côtes de Bretagne en quête d'un bon coup à faire. Richard les appela. Leur seule présence fit une telle peur à tout lo monde que le roi Robert le Pieux intervint entre les
l'expansion normande. 55
belligérants et que la paix fut aussitôt signée. Peu après, le roi de Norvège Olaf fit un voyage en Normandie (1014-1015). C'est ce roi qui convertit la Norvège au christianisme, de gré ou de force, et qu'elle considère aujourd'hui comme son patron. La tradition veut qu'il ait été lui-même baptisé à Rouen par l'archevêque Robert, fils du duc Richard I". L'ère des vikings est close, et il n'y aura plus entre les Normands et les Scandinaves que des relations commerciales.
Richard II vint mourir à l'abbaye de Fécamp comme son père (1026). C'est du reste à l'école qui dépendait de cette abbaye que les ducs étaient élevés. Richard II y résidait souvent, prenait place avec les religieux et même les servait à table. Sa largesse était grande, ce qui prouve que la richesse de la Normandie ne l'était pas moins : on nous le montre faisant sortir du sol les belles abbayes et même défrayant les pèlerins qui allaient au tombeau du Christ. On nous cite un abbé qui aurait conduit d'un seul coup, grâce à la générosité ducale, 700 moines en Terre Sainte.
Car on voyage beaucoup au moyen âge, plus qu'on ne serait tenté de le supposer étant donné le mauvais état des routes, les périls qui guettent le passant au coin de chaque bois, et l'ignorance où l'on est des pays lointains. Môme des gens du peuple, des vilains, ceux qui étaient attachés à leur seigneurie, s'échappent àleurs risques et périls. Ainsi se fondent tant de « villes neuves », ainsi se peuplent tant d'asiles ouverts aux désespérés. Quant aux clercs et aux nobles, ils sont sans cesse par monts et par vaux. Déjà la coutume s'établit pour les
56 HISTOinE DE NORMANDIE.
évêques de faire une visite aux tombeaux des apôtres. Les seigneurs ont encore plus de raisons ou de prétextes pour se déplacer : c'est un hommage à rendre en personne, une convocation du suzerain à laquelle il faut répondre, c'est le bannissement après une défaite, c'est le simple besoin d'aller chercher par delà les frontières les aventures et le butin qu'il n'est plus possible de trouver dans les Etats qui commencent à se policer.
La Normandie fournit plus de coureurs de routes que tout le reste de la France, non seulement à cause de l'instinct atavique de ces descendants de pirates, mais aussi parce que c'est la province où l'autorité ducale permet le moins de désordres. Rien à faire, rien à gagner pour les cadets aux dents longues et à l'héritage léger. Et justement les familles normandes sont alors d'une merveilleuse fécondité. Grâce aux mariages multiples, aux répudiations, aux unions illégitimes, chaque seigneur a plus de fds qu'il n'en peut pourvoir. Quelques-uns entrent dans les ordres, mais )a plupart comptent sur leur ingéniosité et sur leur épée pour se faire une place au soleil. Ainsi Tancrède de Haute ville avait douze fds : il n'est pas étonnant qu'ils aient conquis l'Italie.
On va surtout en pèlerinage. Du reste le pèlerinage a bon dos. Des marchands, des aventuriers, des criminels, se cachent sous le froc de bure du pèlerin. Le bourdon passe partout. Le pèlerin est un hôte sacré. Heaucoup sont d'ailleurs des Ames pieuses, dont le rêve est de vénérer quelque relique célèbre, ou des malades en quête d'une guérison miraculeuse. Cette piété môme les mène parfois un peu
L EXPANSION NOIIMA.NDE. 57
loin. Pour rapporter une relique qui sera la gloire et la fortune d'une ville ou d'un couvent, toutes les ruses sont bonnes, toutes les profanations paraissent excusées d'avance. On force les reliquaires, on corrompt les gardiens. La fin justifie les moyens. Il est facile de comprendre que des pèlerins aussi dénués de scrupule reviennent souvent les mains pleines, ou ne reviennent pas du tout s'ils ont trouvé quelque bonne aubaine sur la route.
La Normandie a fourni beaucoup de pèlerins de cette espèce. On en trouve en Espagne, où la guerre éternelle contre les Maures offre l'occasion de donner — et de faire — de bons coups. Du reste ils en connaissaient le chemin,, car les anciens vikings y avaient effectué de nombreuses incursions. Mais c'est surtout en Italie, sur la route de Jérusalem, qu'on les rencontre en troupes compactes. Le fameux duc Robert le Diable passa lui-même par là pour aller en Terre Sainte, seulement il fut de ceux qui ne revinrent pas. Il appartenait à la catégorie des pèlerins qui ne cherchaient ni la gloire ni le profit, mais l'apaisement d'un remords, voire l'expiation d'un crime.
Richard II en mourant avait fait reconnaître son fils aîné Richard III, mais le nouveau duc mourut presque aussitôt, peut-être empoisonné par son cadet, qui s'était révolté contre lui et' auquel il avait pardonné. Ce cadet, qui arrivait ainsi au trône ducal dans les conditions les plus suspectes, c'est celui que les historiens ont appelé Robert le Magnifique, mais qui est plus connu sous son surnom populaire de Robert le Diable. Son caractère est
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plein (le contrastes. Il a la rudesse, l'orgueil et la passion du jeu des anciens rois de la mer; à côté de cela, il est généreux et libéral à l'excès. C'est un de ces hommes de premier mouvement, dont le premier mouvement est rarement le bon.
Cette farouche énergie lui fut d'ailleurs utile pour commencer. Il eut à réprimer une tentative de révolte d'un certain nombre de seigneurs qui avaient profité des mauvais bruits qui couraient sur son compte pour lui refuser obéissance. Il en vint à bout. Le plus redoutable d'entre eux était Guillaume Talvas, comte de Bellême, qui, du haut de son imprenable donjon de Domfront, aux confins de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, terrorisait toute la contrée. Le vieil oiseau de proie fut pris par la famine dans son nid de vautours et dut demander grâce à quatre pattes, une selle sur le dos. 11 en mourut de rage, et trois de ses fils, bandits de grande race et de grande route comme lui, furent traqués et abattus comme des fauves.
Les Bretons qui avaient envahi l'Avranchin, à la faveur de ces troubles, ne réussirent pas mieux. Les Normands de la frontière qui les considéraient comme des sauvages et qui avaient sans cesse à | soulfrir de leurs déprédations, en firent un vrai carnage. En outre une flotte ravagea tout le littoral armoricain et le comte Alain fut trop heureux d'obtenir la paix en prêtant hommage de vassal au duc de Normandie, en l'abbaye du Mont Saint-Michel.
Robert le Diable, ainsi délivré d inquiétude, reprend le rôle qu'a joué son père, le rôle d'allié de la famille capétienne. A la mort du roi Robert le Pieux (ICKîl), il rendit à son fils et successeur, Henri 1"%
un service signalé. La reine Constance, qui aurait préféré voir la couronne passer à son dernier-né, avait soulevé une révolte. Le roi Henri se réfugia en Normandie et vint trouver Robert le Diable à Fécamp. Il fut très bien reçu et, grâce à l'appui du duc de Normandie, il triompha de ses adversaires. Robert le Diable se fit d'ailleurs donner en récompense le Vexin fra-nçais, c'est-à-dire le pays compris entre l'Epte et l'Oise. De Pontoise, il tenait Paris presque à sa discrétion. Il avait été fidèle, non chevaleresque : il pratiquait la maxime chère aux diplomates comme aux paysans normands : do ut des (donnant donnant).
Son voyage aux Lieux Saints est un singulier mélange d'humilité et d'ostentation. Le pénitent se flagelle en public, mais le duc de Normandie maintient son rang. Il faut d'ailleurs avouer que beaucoup des anecdotes rapportées à ce propos offrent peu de garanties d'authenticité. On nous le montre à Rome recouvrant la statue équestre de Constantin d'un splendide manteau pour la garantir des intempéries, entrant à Constantinople sur une mule ferrée d'or et payant partout le double de ce qui lui était demandé. Il veut bien s'humilier, mais non pas être humilié. Invité à dîner par l'empereur, il remarque qu'il n'y a pas de sièges pour lui et les seigneurs de sa suite. Il ôte son superbe et rigide manteau de brocart, le plie en quatre et s'assied dessus. Ses compagnons font de même avec les leurs. Au départ, ils ne daignent pas les reprendre : « Les nobles normands, dit le duc, n'ont pas coutume de porter leur siège sur leurs épaules. » A la fin du voyage, sa santé l'oblige à se faire porter en litière
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par des nègres. Il rencontre en cet équipage un chevalier normand qui retournait au pays et qui lui demande quelles nouvelles il doit rapporter : « Tu diras, répond Robert, que tu as vu le duc de Normandie allant en paradis porté par des diables. » En arrivant à Jérusalem, il trouve aux portes une foule de pèlerins qui ne pouvaient entrer faute de pouvoir payer le « besant d'or » exigé par les Arabes maîtres de la ville. Il paie pour tout le monde, passe huit jours au Saint-Sépulcre et meurt au retour à Nicée où il fut enseveli (1035).
Déjà à cette date les Normands avaient pris pied dans le sud de l'Italie. Ce pays appartenait à l'empire grec , mais les Lombards y avaient conservé plusieurs principautés, les Sarrasins pillaient les uns comme les autres, et il résultait de ce chaos de peuples, de langues et de dominations, une anarchie favorable aux audacieux coups de main. Les pèlerins passaient souvent par là, car les ports de Naples, d'Amalfi, de Bari, étaient en relations suivies avec le Levant. Les Normands particulièrement prenaient ce chemin pour vénérer au passage le fameux sanctuaire du Mont Cassin, et surtout celui du MontGargano, dédié à saint Michel, et qui avait des liens spirituels depuis plusieurs siècles avec le fameux monastère normand placé sous la même invocation.
Une quarantaine d'entre eux, revenant de Palestine, se trouvaient à Palerme à un moment où la ville était attaquée par une flotte de 20.000 Sarrasins. Cette ville, devenue une sorte de Capoue, où la vie était facile et les habitants efféminés, n'o-
sait se défendre. Notre poignée de pèlerins, troquant le bourdon pour l'épée, ranimèrent le courage de la population, et mirent l'ennemi en fuite (1016). Ils refusèrent d'ailleurs toute récompense « n'ayant agi que pour l'amour de Dieu », mais, revenus dans leur patrie, ils vantèrent les charmes et la richesse du pays napolitain, et de nombreux aventuriers, guidés cette fois par un autre sentiment que l'amour de Dieu, passèrent les Alpes.
Les plus célèbres et les plus heureux furent les fils de Tancrède de Hauteville, pauvre gentilhomme du Gotentin, qui vont exploiter avec une merveilleuse habileté et une complète absence de scrupules les conflits et les jalousies de ceux qui auraient pu les arrêter. C'est ainsi qu'on les voit servir les Grecs contre les Sarrasins au siège de Syracuse, puis tomber sur les Grecs eux-mêmes qui leur ont refusé leur part du butin. Ils sont d'ailleurs irrésistibles. Guillaume Bras de Fer pourfend d'un coup d'épée le gouverneur de Syracuse, un autre assomme d'un coup de poing le cheval d'un parlementaire dont les explications lui paraissent trop longues. Avec 1.200 hommes, ils taillent en pièces 60.000 Grecs.
C'est alors qu'ils commencent à s'installer. Guillaume Bras de Fer devient duc de Fouille et il a une douzaine de comtes pour vassaux (1043). Les Grecs essayaient de s'en débarrasser par des massacres, mais il en arrivait d'autres constamment : c'était devenu une émigration en règle. Du reste les Normands usaient de terribles représailles. Un des fils de Tancrède ayant été assassiné dans une église, son meurtrier eut les membres sciés et fut ensuite enterré encore vivant.
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Le plus remarquable des fils de Tancrède de Hauteville est Robert Guiscard ou l'Avisé qui devint à son tour duc de Pouille. Il commence en bandit de grand chemin et finit en souverain de haute allure. La princesse byzantine Anne Comnène nous en trace un portrait plutôt sympathique. Au physique, c'est un hercule blond, au teint coloré, aux yeux qui lancent des éclairs, les épaules larges à porter un monde, un type accompli de beauté virile. Avec cela, c'est l'esprit le plus souple, le plus délié, le plus prompt à saisir l'occasion favorable ou le plus habile à la faire naître. Le pape en fit l'expérience. Incommodé par ces terribles voisins qui étendaient chaque jour leur domination, le pape Léon IX excommunia les Normands et marcha contre eux en personne, à la tête d'une armée composée d'Italiens, d'Allemands et même de Grecs. 11 fut battu et tomba entre les mains de Robert Guiscard (1053). Un tel captif était embarrassant. Guiscard lui demande sa bénédiction et lui offre ses services. Ce coup de théâtre le servit plus qu'une victoire. La papauté donna aux conquérants normands ce qui leur manquait, une consécration officielle. Le successeur de Léon IX, le pape Nicolas II, légitima définitivement leur situation (1059) : il reconnut Guiscard comme duc de Pouille, et lui conféra d'autant plus volontiers l'investiture de la Calabre et de la Sicile que le Saint-Siège n'avait sur elles aucun droit.
Robert Guiscard prend alors une attitude de croisé. Son frère Roger envahit la Sicile et bat à plates coutures les musulmans. En dix ans l'île est prise tout entière pendant que s'achève la pacification de l' Italie méridionale. Les Normands créent même une ma-
rine pour empêcher tout retour offensif des Grecs ou des Sarrasins. Le pape Grégoire VII, qui avait d'abord cherché à entraver les progrès de Robert Guiscard, finit par invoquer son appui contre l'empereur et par se réfugier dans ses Etats où il mourut à Salerne. La même année (1085) mourait Guiscard lui-même au milieu d'immenses projets. Il visait l'empire d'Orient. Il s'était déjà ménagé les voies en s'emparant de Corfou lorsqu'il fut arrêté par le seul obstacle qu'il n'eût pas prévu. 11 avait soixante ans.
Son œuvre fut achevée par son frère Roger, le grand comte de Sicile, le dernier de la lignée envahissante de Tancrède de Hauteville. Roger et surtout son fils Roger II constituèrent solidement l'Etat des Deux-Siciles, qui prit le titre de royaume en 1130. Le roi y est le maître, comme le duc en Normandie. Tous les seigneurs relèvent de lui directement et ne relèvent que de lui. L'Eglise est complètement dans sa main. La tolérance religieuse est d'ailleurs parfaite. Les Sarrasins conservent leurs écoles, leurs mosquées, leurs lois. Les princes Normands parlent l'arabe comme le latin et le grec. Ils s'affinent, sans s'amollir, au contact de cette triple civilisation. Leur cour rivalise avec celles de Constantinople ou de Bagdad. La fameuse école de médecine de Salerne brille d'un éclat incomparable. Des palais enchantés, de merveilleuses églises s'élèvent à Palerme. La cathédrale de Messine, détruite par le tremblement de terre de 1908, datait des princes normands. Il en est de même de celle de Monréale, à Palerme, le joyau de la Sicile, qui remonte à 1174.
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Et en même temps l'expansion continue. Bohémond, fils de Guiscard, (mcore plus habile et plus séduisant que son père, prend part à la première croisade et fonde la principauté d'Antioclie; son cousin Tancrède plante le premier son étendard sur les remparts de Jérusalem et devient prince de Galilée. C'est le héros de la Jérusalem délivrée du Tasse, mais dans la réalité c'est un héros peu sociable. Quand il fallut choisir un roi de Jérusalem, c'est à Robert Courte-lieuse, duc de Normandie, que la couronne fut d'abord olîerte, et c'est sur son refus qu'elle fut donnée à Godefroy de Bouillon. La Grèce d'autre part est entamée, Roger H a pour avant-postes Thèbes et Corinthe. Il ne laissa malheureusement qu'une fille qui porta son héritage à la maison de Souabe. Ce royaume des Deux-Siciles est une des floraisons les plus surprenantes que l'esprit d'aventures ait produites au mo3^en âge. Uii' historien très pondéré, Luchaire, a pu dire que « c'est le chef-d'œuvre du génie normand ».
Guillaume le Conquérant. — Ses débuts. — Situation de l'Angleterre. — La bataille d'Hastings. — Le Couronnement.
Robert le Diable en partant pour la Terre Sainte avait fait reconnaître pour son successeur son jeune fils Guillaume, qui avait huit ans à la mort de son père. C'est l'illustre Guillaume le Bâtard, plus tard Guillaume le Conquérant. Sa mère était la gracieuse Ariette, dont Robert s'était épris, dit-on, en la voyant laver à la fontaine au pied du donjon de Falaise. Elle était fille d'un tanneur, elle-même épousera plus tard un comte de Conteville, près d'Honfleur. Solide, bien râblé, d'une force herculéenne quoique de taille moyenne, ventru et chauve de bonne heure, Guillaume avait de la majesté, mais une majesté hautaine et même farouche. Emporté, irritable, capable de tout dans ses accès de colère, il n'était pas d'humeur sanguinaire. Sa vie privée est plus exemplaire que celle des princes de son époque. Il épousa sa cousine, Mathilde de Flandre, un peu malgré tout le monde et la garda malgré le pape C'est du reste pour expier cette résistance que les deux époux firent plus tard
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construire chacun une église à Caen, l'abbaye aux Hommes (Saint-Etienne) et l'abbaye aux Dames (la Trinité), où ils lurent enterrés. Ce bâtard n'a laissé aucun enfant illégitime.
Les débuts de son règne furent critiques. Tous les barons, dont les instincts brutaux étaient à peine contenus par la poigne des ducs, s'en donnèrent à cœur joie. Sous prétexte de ne pas obéir à un bâtard, ils ne connaissent plus ni loi ni maître. C'est un vrai débordement de crimes et de révoltes. Le parent auquel le jeune duc avait été confié par son père est assassiné. Un autre qui le recueille est égorgé de nuit aux côtés mêmes de l'enfant. Pendant plusieurs années, le Bâtard erre de chaumière en château pour dépister ceux qui veulent s'en défaire. Le dernier rejeton delà féroce famille des Talvas de Bellême reprend le cours de ses abominations. Beaucoup d'évêques ne valent pas mieux, celui de Sées notamment, qui finit par être tué dans sa cathédrale au cours d'une sanglante bataille. La Normandie retourne à la barbarie.
Heureusement l'enfant grandit et le roi de France Henri P', dont la conduite avait d'abord été fort équivoque, se décide à remplir son devoir de suzerain, protecteur-né de ses vassaux mineurs. Une grande prise d'armes des barons du Bessin et du Cotentin aboutit à la bataille rangée du Val-des- Dunes, près de Caen (1047). On remarqua que certains vieux Normands chargèrent encore au cri de guerre païen : « Tlior aïe, que Thornous aide », au lieu de « Dieix aïe, que Dieu nous aide ». La bataille fut acharnée. Le roi de France lut jeté à bas de son cheval, et Guillaume couvrit de gloire ses dix-
neuf ans. Les vaincus durent demander grâce et tous ne l'obtinrent pas. Même ceux qui furent épargnés durent raser leurs châteaux forts. La Normandie recommença à respirer.
Tout péril n'était pourtant pas écarté. Les barons normands ne bougèrent plus, mais Guillaume dut se défendre contre ses voisins de Bretagne et d'Anjou. Alençon et Domfront furent prises et reprises. Les habitants d'Alençon l'avaient piqué dans son amourpropre. Pour lui rappeler son grand-père maternel, ils criaient : « La peau ! la peau ! Il faut battre le cuir. » Guillaume fit trancher pieds et mains aux prisonniers qu'il avait faits, et ses frondeurs lancèrent dans la place ces affreux débris. Il coupa court non moins vigoureusement aux intrigues de ses oncles dont l'un, l'archevêque de Rouen, Manger, était un prélat indigne qu'il fallut plus tard déposer. L'autre résista longtemps dans son château d'Arqués, près de Dieppe. Enfin il se trouva en lutte avec le roi de France lui-même .
Henri l*% bon soldat mais politique ondoyant, sentait le danger que faisait courir à sa dynastie le développement de la puissance normande. Les Normands, maîtres du débouché de la Seine, tenaient les Capétiens emprisonnés. L'alliance qui unissait depuis un siècle les deux dynasties se relâcha et bientôt se rompit tout à fait. Le roi de France commence par encourager sous main tous les mécontents de Normandie, ou par leur donner asile. Puis il forme contre Guillaume une véritable coalition à' laquelle adhèrent tous les grands vassaux. La Normandie devait être attaquée par le nord et par le sud. Mais tandis que le roi Henri s'attardait à
i^ HISTOIRE DK NORMANDIE.
Mantes, son frère Eudes se laissait surprendre à Mortemer sur les confins de la forêt de Lyons, et son armée de 40.000 hommes était détruite en une bataille de nuit (1055). Le roi n'insista pas et le duc, qui hésitait à combattre directement son suzerain, signa un arrangement avantageux. Une nouvelle prise d'armes ne fut pas plus heureuse pour les ennemis du duc de Normandie. Le roi et le comte d'Anjou, qui avaient pénétré jusque dans le pays d'Auge, furent battus sur les bords de la Dives à Varaville (1058). Ils furent surpris au passage de la rivière. La marée montante empêcha les deux moitiés de leur armée de se réunir, et celle qui était sur la rive droite fut anéantie jusqu'au dernier homme, sous les yeux de l'autre, impuissante à la secourir. Cette fois Henri I" se le tint pour dit. 11 signa la paix et mourut peu après (1060). Guillaume n'essaya pas du reste d'abuser de la minorité du jeune Philippe I" pour porter un coup fatal à la dynastie capétienne. Il respecta le lien féodal, voulant qu'il fût respecté par ses propres vassaux. Il se contenta de mettre la main sur le Maine (1063) à la mort de son vieil et redoutable ennemi, le comte d'Anjou, Geoffroy-Martel.
Dès ce moment, il avait de plus vastes desseins. Il visait une couronne royale, celle d'Angleterre. Les relations des Normands avec la grande île étaient très étroites, relations de famille et relations de commerce. Le roi Ethelred avait épousé une fdle du duc Richard I", et exempté d'impôt les bateaux de Rouen qui apportaient à Londres les vins de France et certaines espèces de gros poissons. Ethel-
red, qui était saxon et qui avait fait faire un massacre général de Danois, le massacre de la Saint- Brice (1002), avait été détrôné par Kanut le Grand, roi de Danemark, mais ce dernier avait épousé, comme nous l'avons vu, Emma la Normande, veuve de son prédécesseur. Les enfants qu'elle avait eus de son premier mari avaient été envoyés à la cour des ducs Richard II et Robert le Diable, si bien que leur origine saxonne va fort s'effacer sous cette éducation normande. A la mort de Kanut le Grand (1036), le trône d'Angleterre passa à son fils Harold, qui n'était pas fils d'Emma, et le fils qu'il avait eu de celle-ci, Kanut le Fort ou Hardeknut, dut se contenter du Danemark.
Harold, qui craignait la compétition des fils d'Emma et d'Ethelred, essaya de les attirer en Angleterre. Un d'eux se laissa prendre à ses promesses, mais à peine débarqué il fut saisi, eut les yeux arrachés et en mourut. Harold survécut peu à ce crime. Kanut le Fort n'eut qu'à se présenter pour être reconnu à sa place : il fit jeter à la Tamise le corps de son demi-frère pour donner satisfaction à la rancune d'Emma. La dynastie danoise s'éteignit peu après avec lui (1043).
La dynastie saxonne reparut alors en la personne d'Edouard le Confesseur, dernier fils survivant d'Ethelred et d'Emma. Il était devenu un pur Normand. 11 épousa pourtant la fille de Godwin, fils d'un simple bouvier devenu le chef de l'aristocratie anglo-saxonne, mais ce mariage ne pouvait avoir aucune conséquence pour l'avenir, car la charmante et douce Edith, que son père engendra, disent les vieilles chroniques, « comme l'épine engendre la
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rose », ne fut la femme du roi que de nom. Toutes les sympathies du roi étaient pour les Normands, qui affluaient dans l'île et occupaient toutes les bonnes places, depuis le siège primatial de Cantorbéry jusqu'au commandement des villes fortes. On parlait français à la cour. Dans un voyage que Guillaume fit en Angleterre (1051), il se trouva partout comme chez lui.
L'aristocratie saxonne résolut de réagir. Godvs^in, qui avait dû s'exiler, reparut en maître, et ce fut aux Normands à quitter les lieux. Un archevêque saxon, Stigand, fut substitué de force à l'archevêque normand de Gantorbéry, et il en fut ainsi du haut en bas. Godwin devint un vrai maire du palais, mais il mourut subitement en 1053 et son fils Harold, très populaire, devint aux yeux de tous l'héritier probable du roi.
Guillaume, de son côté, se considérait comme l'héritier désigné depuis son voyage où le roi lui avait sans doute fait au moins quelque promesse vague. Il surveille les événements, et les événements vont travailler pour lui en mettant Harold à sa discrétion. Harold est jeté par une tempête sur les côtes du Ponthieu, dont le comte prétend le garder comme une simple épave. Guillaume intervient, menace, et fait enfin relâcher le prisonnier qui est amené et reçu à Rouen en grande pompe. Que venait faire Harold dans cette galère? Beaucoup d'historiens normands prétendent qu'il était chargé d'une mission auprès de Guillaume. C'est la version suivie dans la fameuse a Tapisserie de Bayeux », dite de la reine Mathilde, qui représente naïvement toute l'histoire de la conquête. Cette mission, étant
connues les mœurs du temps, eût été fort imprudente. Des chroniqueurs anglais parlent simplement d'une partie de pêche dont le vent aurait changé le sort.
En tout cas, Guillaume abuse de l'occasion. Il raconte à Harold que le roi Edouard Fa choisi pour successeur et feint de croire qu'Harold est disposé à se prêter à cette combinaison. Pour sceller leur amitié, les deux princes font ensemble une expédition contre le duc de Bretagne, Gonan, et Harold s'y comporte vaillamment. Il sauve de sa main plusieurs Normands des sables mouvants du Gouesnon. Au retour, au château de Bonneville, dans la vallée de la Touques, Harold dut jurer sur les reliques ce que son terrible hôte exigea de lui : la reconnaissance des droits de Guillaume et l'engagement d'épouser sa fille. On raconta même plus tard qu'il avait prêté serment sur deux petits reliquaires; mais on fit ensuite glisser le tapis et il aperçut un amoncellement de reliques cachées sous la table pour augmenter l'horreur du parjure.
Harold était à peine de retour en Angleterre que le roi Edouard mourut, très inquiet de l'avenir. Avant de mourir, il avait proclamé comme héritier Harold, pour complaire à l'opinion. Il avait bien un neveu, qui était le véritable héritier légitime, mais dont personne ne voulait. Harold fut aussitôt sacré (1066).
Guillaume entre en scène sans tarder. Un mes- 5!ager vient rappeler à Harold son serment, que celui-ci désavoue comme extorqué par force. Il refuse non seulement de rendre la couronne, mais
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aussi d'épouser la fille de Guillaume, sachant qu'un mariage normand le rendrait impopulaire. Harold représente un mouvement « nationaliste » saxon. Guillaume a beau jeu pour crier au parjure, il prend la chrétienté à témoin de son bon droit, car, même à cette époque, l'opinion, du moins celle des souverains et de l'Eglise, est un appoint à ne pas négliger.
Le pape Alexandre II ne demandait qu'à être convaincu. Le Saint-Siège était mécontent de la royauté saxonne, qui ne payait plus ou payait mal le denier de Saint-Pierre. Le primat Stigand était en mauvais termes avec la papauté, le clergé monastique des îles avait des habitudes d'indépendance qui entravaient les projets de réforme dont Rome sentait le besoin et préparait l'exécution. Non seulement le pape approuva les revendications de Guillaume mais il s'y associa, et lui envoya la bannière de Saint-Pierre comme ^affe du succès.
Les seigneurs normands réunis en assemblée générale à Lillebonne se montrèrent moins enthousiastes, mais ils accordèrent individuellement tout ce qu'ils avaient ensemble refusé. Guillaume, qui les connaissait, tenait à les emmener pour les occuper et empêcher toute guerre privée durant son absence. Chacun fournit des hommes, des vaisseaux, et dès le mois d'août, une nombreuse armée, dont les chefs ont leurs noms gravés sur une inscription moderne placée dans l'église de Dives, se réunit dans le port de cette ville. L'expédition alla se compléter dans l'estuaire de la Somme, à Saint- Valéry-sur-Somme, où des Picards, des Flamands se joignirent à elle. Outre ses propres
"♦^■■ii.i- 1^
I! Il
Fragment de hi tapisserie de Baveux U'hot. Dcslandcs, à Baycn.n. - Alibayc aux Dames et al.ljaye aux Hommes a Caen, [l'hot. Sites et Monuments du T. <: r., l'I. V.
vassaux normands, Guillaume avait avec lui le comte de Boulogne, le duc de Bretagne, le vicomte de Thouars, le seigneur de Chaumont-en-Touraine, qui commandaient les principaux corps. Son frère, le belliqueux évêque de Bayeux, Odon, accompagnait l'expédition. Elle comprenait 14.000 cavaliers et 40 ou 50.000 hommes de pied.
Les vents contraires retinrent un mois Guillaume à Saint-Valéry. C'était un grave contre-temps, car Harold profita de ce répit pour se débarrasser d'une invasion du roi de Norvège associé à un de ses propres frères. Ils furent battus et tués l'un et l'autre, la veille même du jour où la grande flotte normande de 1.500 voiles prenait la mer (28 septembre). Néanmoins cette diversion avait rendu un grand service à Guillaume. Il put débarquer sans obstacle à Pevensey (Sussex) avant le retour de son adversaire. Habile à exploiter à son profit toutes les superstitions, il avait fait annoncer par son astrologue qu'une grande étoile chevelue qu'on voyait depuis quelques nuits, présageait un changement de .roi. Cette étoile, c'est la comète de Halley. On la voit sur la « Tapisserie de Bayeux » . Un document contemporain, qu'on vient de retrouver dans les archives diocésaines de Viterbe (Italie), dit que ce sa chevelure illuminait presque la moitié du firmament ». Elle a été moins brillante à sa dernière apparition en 1910. Guillaume tourna à son profit l'émoi populaire. De même, ayant glissé en débarquant, il tomba sur les mains : « Je prends possession de cette terre », s'écria-t-il avec une présence d'esprit renouvelée de plus d'un ancien.
Guillaume avait déjà occupé Hastings, lorsque
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parut Harold. Son. armée, bien qu'incomplète, était un peu supérieure à celle des Normands, mais ceux-ci avaient l'avantage pour la cavalerie. Les chevaux avaient été débarqués à marée basse, une fois les bateaux de transport échoués sur le sable.
Harold comprit l'imprudence d'une bataille en rase campagne et se fortifia sur une colline, la colline de Senlac, petit contrefort des South-Dow^ns. Ses fantassins armés de javelots et de lourdes haches pouvaient attendre impunément le choc derrière un gros rempart de palissades. Sa droite était protégée par des marécages. Guillaume somma une dernière fois Harold d'abdiquer; il refusa bien qu'excommunié parle pape. Ses conseillers lui proposèrent d'ajourner le combat et d'affamer les Normands en dévastant le pays autaur d'eux, il refusa de même. Le sort en était jeté; La veille de la bataille, les Saxons passèrent la nuit en fête, tandis que les Normands, se considérant comme des soldats de l'Église chargés de punir un parjure, la passèrent en jeûne et en prière.
La bataille d'Hastings n'est pas un chef-d'œuvre de l'art. Les Saxons étaient massés sur leur colline en lignes très épaisses, couverts par leurs palissades et par la file ininterrompue de leurs boucliers. Leur cavalerie avait mis pied à terre, même le roi. Quand les Normands s'ébranlèrent, le ménestrel Taillefer entonna la Chanson de Roland, tout en lançant en l'air et rattrapant son épée comme font de leur canne nos modernes tambours-majors, n fut le premier tué. Les arbalétriers essayèrent d'abord de forcer la ligne ennemie, sans aucun succès. L'infanterie ne réussit pas mieux, car les
terribles haches danoises dont se servaient les Saxons abattaient quiconque approchait. En outre une grêle de flèches décimait les assaillants qui ne pouvaient atteindre l'ennemi à couvert derrière son retranchement.
La cavalerie normande, disposée en coin, essaye à son tour de rompre le cordon infranchissable, mais la bravoure est égale des deux parts, les Saxons tiennent bon. Il y eut dans les rangs normands un instant de panique : Guillaume, disait-on, était tué. A force d'énergie, Guillaume rallia les fuyards et même l'incident tourna au profit des Normands, car un corps de Saxons qui s'étaient lancés à leur poursuite fut cerné et taillé en pièces. L'attaque du retranchement saxon reprit, toujours sans résultat. Les archers normands tiraient en l'air, pardessus la palissade, de manière que les traits retombassent sur ceux qui étaient derrière, mais les flèches ainsi reçues n'avaient guère de force. A la fin, Guillaume eut recours à une vieille ruse de guerre. Pour faire sortir les Saxons de leurs lignes, il simula une retraite. Les Saxons donnèrent dans le panneau, quittèrent leurs retranchements et descendirent la colline, leur lourde hache suspendue au cou.
Alors un corps de réserve, commandé par Eustache de Boulogne, tomba sur eux et les surprit en désordre. Ce fut une effroyable tuerie. Harold n'avait pas quitté son poste, mais les vides faits dans son armée permirent aux Normands de forcer enfin le retranchement qui les arrêtait depuis le matin. Harold et ses derniers compagnons se firent massacrer sans reculer d'une semelle. Harold fut tué
d'une flèche qui l'atteignit à l'œil droit et pénétra jusqu'au cerveau. Ses deux frères étaient tombés à ses côtés, l'un d'eux sous la massue de Guillaume, et le combat autour du cadavre du roi dura jusqu'à la nuit, si bien, dit un chroniqueur, que les combattants ne se reconnaissaient plus qu'au langage.
Pendant que les débris de l'armée saxonne se retiraient vers Londres, l'armée normande dressait la liste de ses morts et dépouillait les cadavres ennemis. Guillaume refusa à la mère d'Harold le corps de son fds mais permit, suivant une tradition, aux moines d'une abbaye fondée par le feu roi de lui donner la sépulture. Le corps, dépouillé et jeté parmi les autres, ne fut reconnu que par la belle Edith au Col de Cygne qu'Harold avait aimée avant d'être roi. Sur le terrain même de la bataille, Guillaume fonda une abbaye dont le maître autel occupait l'emplacement où l'étendard royal s'était dressé. Elle fut richement dotée. Les architectes ayant déclaré qu'on y manquerait d'eau : « Allez toujours, répliqua le Conquérant, il y aura plus de vin dans cette abbaye qu'il n'y a d'eau dans les plus riches de la chrétienté. ))
Il restait à profiter de la victoire. Guillaume ne voulut rien risquer. La flotte saxonne était maîtresse de la mer, un échec eût pu être grave. Guillaume comptait sur les divisions des vaincus. Harold n'avait que des enfants en bas âge et ses frères étaient morts avec lui. Ses deux beaux-frères, puissants chefs du nord de l'Angleterre, avaient des prétentions et des partisans. Cependant le Grand Conseil National leur préféra le neveu d'Edouard le Confesseur, Edgar. Les beaux-frères d'Harold,
avec lesquels Guillaume était entré en négociations fallacieuses, rentrèrent dans leurs domaines, espérant naïvement que les Normands n'iraient pas les y chercher.
Alors Guillaume, qui avait occupé ce répit à prendre Douvres, marcha sur Londres sans se presser. Il reçut bientôt une délégation des bourgeois de la ville, qu'il accueillit avec une modération qui fit tomber les dernières velléités de résistance. Le roi, les évèques, firent leur soumission. Au moment de ceindre une couronne que nul ne lui refusait plus, Guillaume eut ou feignit d'avoir des hésitations. Il se fit en apparence forcer la main par le vœu de l'armée. Le sacre fut enfin décidé pour le jour de Noël. Avant d'entrer dans sa capitale Guillaume eut ainsi le temps de faire réparer le vieux château qu^on appelle la Tour de Londres. Le sacre eut lieu à Westminster, aux acclamations des deux peuples, car Guillaume avait observé les rites traditionnels et juré de maintenir les lois et usages du pays. Le bruit des acclamations fut tel que les gardes postés aux environs crurent d'abord à une révolte et se mirent à tout brûler et massacrer.
Somme toute, la population indigène se soumit facilement. Le peuple avait depuis longtemps l'habitude de recevoir des rois étrangers, et Guillaume n'était pas absolument un étranger. Il essaya même d'apprendre la langue des vaincus, sans y réussir. La victoire d'Hastings fut accueillie comme le jugement de Dieu. Les Anglo-Saxons tenaient surtout à leurs institutions locales et Guillaume s'était engagé à les respecter. L'édit ratifiant les privilèges de Londres est encore conservé dans les Archives de la Cité.
Organisation de l'Angleterre. — Les dernières résistances. — Démêlés de Guillaume avec les siens. — Conséquences de la conquête. — Lutte contre le roi de France.
Quelques mois après la bataille d'Hastings, la soumission du nouveau royaume paraissait déjà assez assurée pour que Guillaume le Conquérant pût faire un voyage en Normandie. Ce voyage fut triomphal. Tout le duché était dans la joie, car toute la population bénéficiait de la conquête. Même ^ «eux qui n'avaient pas pris part à l'expédition et qui ne prirent pas part à la curée étaient fiers de la gloire qui en rejaillissait sur le nom normand. Mais le profit matériel n'était pas moindre. Guillaume étala à tous les yeux son butin : étoffes brodées, vases d'or et d'argent, croix enrichies de pierreries. Les églises normandes reçurent de riches présents, soldats et moines de même. Il y eut pourtant quelques hommes scrupuleux qui refusèrent les dépouilles d'autrui : l'abbé de la Croix-Saint-Leufroy, par exemple. Les autres commencèrent par prendre, puis apaisèrent leur conscience en faisant pénitence. Les évoques fixèrent la pénitence à faire pour chaque homme tué « en dehors du champ de bataille ».
Du reste Guillaume s'était montré jusqu'ici relativement modéré. Mais pendant son absence, son frère, l'évêque de Bayeux, auquel il avait confié le gouvernement de l'Angleterre, provoqua un grand mécontentement qui se traduisit par plusieurs prises d'armes. Guillaume dut revenir et, en débarquant, leva le masque. Au lieu d'invoquer, comme il l'avait fait d'abord, son droit héréditaire, il déclara « qu'il avait acquis le royaume d'Angleterre par le tranchant du glaive ». Ce fut le signal d'un redoublement de pillages et de coups de force. Il ne faut pas croire cependant qu'il y ait eu expropriation générale de toute la race vaincue. Le roi proclama bien en principe que le sol entier, à l'exception des biens de l'Etat et de l'Eglise, était frappé de confiscation, mais ceci voulait dire simplement que les anciens propriétaires devaient recevoir du roi une nouvelle mise en possession, soit à titre gracieux soit moyennant redevance. En fait, la majorité des anciens propriétaires conserva ses biens.
Ceux qu'on dépouilla, ce furent ceux qui avaient pris part à la bataille d'Hastings et leurs héritiers, puis ceux qui prirent part aux révoltes ultérieures. Gela suffit d'ailleurs pour doter richement les moindres soldats de l'armée victorieuse. Le roi garda pour lui-même un nombre considérable de grands domaines, avec les forteresses et les forêts. Ceux qui l'avaient servi reçurent tous quelque terre : on parle de 60.000 fiefs ainsi distribués. Toutes les charges furent naturellement réservées aux Normands. Le clergé saxon fut complètement dépossédé; un concile prononça la dégradation en masse de tous les évêques saxons (1071).
80 HJSTOIRE DE NORMANDIE.
Tout cela provoqua des soulèvements partiels, qui durèrent encore une dizaine d'années, mais il n'y eut jamais un mouvement général, un mouvement national. Ce sont des causes locales qui amènent des troubles dans telle ou telle contrée. La ville d'Exeter, que Guillaume dut assiéger et prendre en personne, réclamait surtout des franchises municipales ; elle voulait bien payer tribut, mais'refusait le serment de fidélité. Quant au Northumberland, la partie la plus septentrionale de l'Angleterre, qui résista plus longtemps, c'est une région d'humeur indépendante, qui n'avait jamais obéi sans réserve aux rois saxons ou danois. Il fallut aussi venir à bout des deux beaux-frères d'Harold, aidés par le roi d'Ecosse qui trouvait l'occasion bonne pour ravager le pays voisin. Les Danois eux-mêmes intervinrent en faveur des Saxons contre leurs frères normands, qui n'avaient plus, à vrai dire, grand'chose de Scandinave, car Guillaume ne sut jamais un mot de la langue de ses aïeux. Finalement les Normands demeurèrent les maîtres.
Il restait à organiser la conquête. Le nouveau roi respecta, pour la forme, les institutions saxonnes. Il conserva les assemblées de comtes et même la grande assemblée générale qui servait de conseil suprême au roi, mais il superposa à ces vieux rouages le régime féodal, tel qu'on l'entendait en Normandie, c'est-à-dire la suzeraineté directe et immédiate sur tous ses vassaux. Le roi est le chef, ses feudataires sont ses soldats. Les olliciers du roi, ou shérifs, cumulent les pouvoirs politiques, judiciaires et financiers. Le roi d'Angleterre est dès le premier
jour ce que les rois Capétiens ne deviendront qu'après deux siècles. Il est le maître chez lui, et il est partout chez lui. Il garantit la paix publique, la sécurité, le travail. C'est ce que n'aiment pas en lui les nobles normands et il passera la fin de sa vie à lutter, non plus contre les vaincus, mais contre ses anciens compagnons de victoire.
Ils étaient insatiables. Ils ne pardonnaient pas à Guillaume de n'avoir pas dépouillé complètement les Saxons pour tout donner aux Normands. Ils lui pardonnèrent encore moins de n'avoir pas ratifié toutes les spoliations et usurpations faites individuellement. Guillaume, homme d'ordre et d'administration, fit dresser un cadastre général de son royaume. C'est ce qu'on appela le « Grand Livre du Jugement dernier », parce qu'il fixait et légitimait l'état de la propriété en 1085, une fois le bouleversement de la conquête accompli et terminé. Ce travail n'est nullement une œuvre de confiscation : propriétaires normands et saxons y figurent au même titre et sur le même pied. Il consacre beaucoup d'expropriations, il ne les consacre pas toutes et n'en permet plus de nouvelles. C'est de cela que se plaignent ceux des barons normands qui ne se trouvaient pas assez avantagés et à qui tout espoir était interdit d'arrondir leur domaine par la force.
Même parmi les siens, Guillaume trouva plus d'embarras que d'appui. Son demi-frère, l'évêque (le Bayeux, Eudes ou Odon, soudard brutal et autoritaire, avait plusieurs fois remplace'; Guillaume dans le gouvernement de l'Angleterre quand celui-ci était appelé sur le continent. Sa mauvaise administration
82 HISTOIRE DE NOHMANDIK.
avait provoqué chaque fois des mécontentements et des révoltes. A la fin, son ambition ne connaît plus de bornes. Sous prétexté de faire une expédition en Italie afin de s'emparer de la tiare pontificale qu'un devin lui avait promise, il rassembla une armée. Le roi, qui se méfiait de ce turbulent personnage, convoqua une grande assemblée et prononça une violente diatribe contre lui. A la fin il commanda de l'arrêter, mais comme personne n'osait porter la main sur un évêque, frère du roi, il dut l'arrêter lui-môme. Eudes fut enfermé dans la tour de Rouen (1082) et*y resta jusqu'à la mort du Conquérant. Le pape Grégoire VII, qui n'était pas endurant, réclama en vain au nom des immunités ecclésiastiques, Guillaume déclara qu'il n'en avait pas à l'évêque, mais à l'administrateur qui avait mal rempli ses fonctions.
Guillaume n'eut pas davantage à se louer de son fils aîné, Robert Courte-Heuse ou Courte-Jambe. Ce Robert n'était pas un mauvais garçon, mais c'était un prodigue et une tête sans cervelle. Il aurait voulu être investi d'une part du pouvoir, gouverner au moins la Normandie. Son père ne voulut rien lui accorder, et comme il s'engageait simplement à subvenir à ses besoins tant qu'il se conduirait en fils soumis : « Je ne suis pas venu pour recevoir des leçons de morale, répondit le jeune homme, j'en ai été rassasié jusqu'au dégoût par mes précepteurs. » Il finit par se retirer chez le roi de France, Philippe l^^ où il vécut un peu en parasite, toujours besoigneux, endetté, et mêlé à toutes les intrigues contre son père.
En somme Guillaume ne trouva vraiment d'appui
que dans le clergé, et notamment auprès du célèbre Lanfranc. Lanfranc était un Lombard de grande science et de haute vertu qui, entré comme simple moine à Tabbaye du Bec, près de Brionne, en devint prieur et en fit un centre d'études très réputé. Il voulait moraliser le clergé absolument grossier et corrompu Les évêques et abbés menacés dans leurs mauvaises habitudes intriguèrent contre lui, mais Guillaume fut frappé de son courage et de ses lumières et lui confia son « abbaye aux Hommes » où il obtint le même succès. C'est depuis cette époque que Caen est devenue la ville savante de la Normandie. Après la conquête, Guillaume appelle Lanfranc à l'archevêché primatial de Gantorbéry à la place du Saxon Stigand. Lanfranc préside à la dépossession du clergé saxon, mais tâche de le remplacer par un clergé normand plus digne de ses fonctions. 11 y réussit, au moins relativement, et le pape Grégoire VII, tout en trouvant qu'il était trop soumis au pouvoir du roi et que le roi ne l'était pas assez à l'égard du Saint-Siège, rendit justice à leurs efforts.
La conquête de l'Angleterre par les Normands est un événement dont les conséquences furent longues et durables pour l'Angleterre comme pour la France et la Normandie. Pour le roi de France, c'était un grave danger qu'un de ses plus puissants vassaux devînt en même temps roi d'un pays voisin. Le duc de Normandie restait vassal du roi et lui prêtait hommage à titre de duc, mais comme roi d'Angleterre il était l'égal de son suzerain, ce qui ne pouvait que compliquer leurs relations réci-
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proques. 11 en résultera plusieurs siècles de guerres qui ont créé entre la France et l'Angleterre un état d'esprit hostile qui s'est perpétué à travers leur double histoire.
Pour l'Angleterre, après les épreuves de la conquête, elle gagna à ce changement de maîtres. Elle se trouva soustraite aux invasions des Danois, pacifiée par une main de fer, et rattachée à ce qu'on appelait alors « la chrétienté ». Elle va jouer un rôle dans les affaires du continent, et on put se demander à un moment donné si les Normands d'Angleterre n'allaient pas reconquérir la France. La langue anglaise se formera en même temps du mélange de l'idiome des vainqueurs avec celui des vaincus.
Le roi de France, Philippe P', qu'on se représente peut-être un peu trop volontiers comme une sorte de roi fainéant, avait vu dès le premier instant le danger de ce qui se préparait. Il était encore mineur en 1066 et le régent Baudouin de Flandre, beaupère de Guillaume, n'avait rien fait pour gêner son gendre. Guillaume, dit-on, avait offert de prêter hommage pour sa future conquête . Le roi avait refusé . 11 y avait du reste entre eux un vieux litige. On se rappelle que le duc Robert le Diable s'était fait donner le Vexin français pour prix de ses services à l'avènement du roi Henri P^ A la mort de Robert le Diable, Henri P' avait repris ce pays, prolitant des troubles qui avaient accompagné la minorité de Guillaume le Bâtard. Celui-ci n'avait pas protesté sur l'heure, mais, pour se venger de l'appui et de l'asile offerts par le roi à son fils rebelle, Robert Gourte-Heuse, il réclama son bien.
Au moment d'entreprendre cette expédition qui devait être la dernière de sa vie agitée, il tomba malade à Rouen. Son obésité, devenue extrême, ne semblait plus lui permettre les longues chevauchées. Philippe, qui n'était guère moins corpulent, se moqua de lui : « Quand donc ce gros homme accouchera-t-il? » La plaisanterie était médiocre, Guillaume la trouva très mauvaise : « J'irai faire mes relevailles à Notre-Dame de Paris, répondit-il, avec 10.000 lances en guise de cierges. » A peine rétabli, il marcha sur Paris. Il en voulait surtout aux habitants de Mantes qui faisaient souvent des incursions sur ses terres, même jusque vers Evreux. Guillaume fit ravager les moissons, arracher les vignes, et força la ville.
Un incendie effroyable fut allumé, et Guillaume, fou de colère, galopait au milieu des flammes, lorsqu'une poutre enflammée qui tomba dans les jambes de son cheval le fit cabrer, Guillaume fut projeté sur le pommeau de la selle avec une telle violence qu'il fut mortellement blessé. On le rapporta à Rouen où il mourut six semaines plus tard (1087). Il n'avait que soixante ans. Sa femme, Mathilde, était morte avant lui, très attristée des démêlés entre son mari et son fils Robert, pour lequel elle avait un faible et auquel elle envoyait en cachette de l'argent. Son tombeau existe encore dans l'abbaye aux Dames, à Caen.
Le Conquérant laissait trois fils. L'aîné, Robert Courte-Heuse^ devait hériter du duché de Normandie, domaine patrimonial de la famille; le second, Guillaume le Roux, devait recevoir la couronne d'Angleterre ; au troisième, Henri Beauclerc, son
86 HISTOIIIE DE NORMANDIE.
père fit donner une somme d'argent. Avant même son dernier soupir, le puissant duc s'était vu abandonné de tous. Aucun de ses enfants ne resta auprès de lui. A peine fut-il mort que la valetaille mit tout au pillage. Le corps dépouillé fut laissé sur le plancher. Enfin l'archevêque de Rouen décida qu'on l'enterrerait à Caen, dans l'église fondée par lui. On l'y transporta par eau. De pénibles incidents troublèrent encore la cérémonie. Un bourgeois de Caen réclama le prix du terrain qui n'avait jamais été payé, et il fallut lui donner satisfaction à l'instant même; en outre, la fosse étant trop étroite, le cercueil qu'on voulut y faire entrer de force se rompit, et l'odeur fut telle qu'il fallut abréger la cérémonie. Guillaume le Conquérant n'a même plus de tombeau : le premier fut violé et détruit dans les guerres de religion, un second eut le même sort à la Révolution.
De l'époque de Guillaume le Conquérant il nous reste de magnifiques modèles de l'architecture romane. Outre les églises de Saint-Etienne et de la Trinité, à Caen, dont nous avons déjà parlé, on peut citer le chœur de l'église de Pont-Audemer, l'abbaye de Jumièges dont la nef date de 1040 à 1067. Nous avons aussi du même temps des ruines de donjons rectangulaires ou carrés, munis de puissants contreforts. On peut citer notamment ceux de Falaise, d'Arqués et de Domfront.
A la Normandie de cette époque se rattachent aussi quelques-uns des plus vieux monuments de notre littérature. Le poème sur la vie de saint Alexis, un des plus anciens textes de la langue d'oïl que nous possédions, est attribué à un chanoine de Rouen,
GUILLAUME LE CONQUEBANT. 87
Thomas, né à Vernon, qui l'aurait composé entre 1040 et 1050. D'autre part la Chanson de Roland, telle que nous l'avons, est un peu postérieure à celle que chantait Taillefer à la bataille d'Hastings. On ne peut affirmer qu'elle soit normande, mais tout le donne à supposer. Elle semble dater de la fin du xi'' siècle, vers 1080, et un manuscrit l'attribue à Turold ou Touroude, un nom encore répandu en Basse-Normandie.
Quant à la « tapisserie de Bayeux ))^ c'est une broderie en couleur sur toile, avec inscriptions en latin, qui déroule, sur 70 mètres de long et 50 centimètres de large, 79 scènes de la conquête de l'Angleterre. Il est plus que douteux qu'elle soit l'œuvre de la reine Mathilde et de ses femmes, mais on admet communément qu'elle est bien du xi^ siècle et qu'elle est contemporaine de l'événement qu'elle représente. Il semble qu'elle fut faite en Angleterre, pour le compte ou à l'intention de l'éveque de Bayeux, Eudes, frère du Conquérant, en vue d'orner sa cathédrale. C'est la plus ancienne oeuvre d'art de ce genre que nous ayons, et elle a un intérêt historique unique au monde.
Robert Courte-Heuse. — Les Normands à la première Croisade. — Henri Beauclerc et Louis le Gros, — Fin de la dynastie normande.
Ce n'est pas sans raison que Guillaume le Conquérant se défiait des talents de son fds aîné. Il ne lui avait laissé que la Normandie, et c'était déjà trop. Robert Courte-Heuse ayait Y^ourtaint certaines qualités. Il avait la bravoure et le désintéressement d'un chevalier de chanson de geste, bien qu'il n'eût pas l'extérieur d'un héros de roman. Il était incapable de rancune et de perfidie, ce qui le faisait passer à cette époque de violence et de crimes pour un caractère faible et inconsistant. Il ne manquait ni d'intelligence ni de facilité de parole, mais tout cela était gâté et annulé par une absence totale de dignité dans sa vie privée. C'était une sorte de bohème. Il fut toujours la proie de son entourage, et son entourage des deux sexes était déplorable. Il ne savait rien refuser à des gens qui ne se gênaient pas pour tout demander, et il vécut dans le dénuement alors que la Normandie était le plus riche Etat féodal de France. Les gens de rien
dont il faisait sa société allaient jusqu'à lui voler ses habits.
Il en arriva vite aux pires expédients. Il fut réduit à faire argent de tout, à vendre ses domaines, à aliéner ses droits. On vit l'anarchie refleurir de toutes parts. Les seigneurs de sac et de corde, comme les féroces Talvas de Bellême qui tyrannisaient le pays de Domfront depuis un siècle, reprirent le cours de leurs exploits. La Normandie, qui n'avait pas été fâchée tout d'abord d'être séparée de l'Angleterre, en vint à regretter d'être indépendante à ce prix-là. D'ailleurs Robert prit part à la première croisade et son absence acheva de ruiner son autorité.
Le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, paraissait tout désigné pour saisir la couronne ducale prête à tomber de la tête de son aîné. Déjà il s'était fait céder les comtés d'Aumale et d'Eu, et, pendant la première croisade, il avait gouverné la Normandie que Robert lui avait remise en gage pour une somme d'argent. Mais Guillaume le Roux avait eu la main lourde, il s'était fait détester de tout le monde, il avait eu des démêlés avec le célèbre abbé du Bec, saint Anselme. Au surplus, il mourut d'un accident de chasse en 1100, ce qui ouvrait une nouvelle succession.
Aux termes d'un accord conclu entre Guillaume le Roux et Robert Gourte-Heuse au début de leur règne, celui des deux qui survivrait devait hériter de l'autre. Mais Robert n'était pas encore revenu de la croisade ; il ^'attarda en Italie, où il se maria^ et c'est le troisième et dernier fils du Conquérant, Henri BeauclerCy qui profitera des circonstances
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pour mettre la main finalement sur tout Théritage de son père, dont il n'avait rien recueilli au début. Il était d'ailleurs très supérieur à ses deux frères comme homme, comme politique et comme souverain. Il était plus instruit et curieux de choses littéraires que les princes de son temps, d'où le surnom de Beau Clerc (savant), qui lui fut donné. Suger, ministre de Louis le Gros, qui n'avait pas de raisons pour flatter l'adversaire de son maître, dit de lui : « Héros illustre dans la paix comme dans la guerre, génie admirable dont la gloire remplit l'univers presque entier. » Il n'en fallait pas tant pour triompher de Robert Gourte-Heuse.
Henri commença par se faire reconnaître roi d'Angleterre, puis il s'empara progressivement de la Normandie. En peu de temps, Robert se vit réduit aux seules villes de Caen, Bayeux, Falaise et Rouen. Et comme il pressurait les bourgeois de ses dernières places, n'ayant plus qu'eux dont il pût tirer quelque chose, ils finirent par lui fermer les portes au nez. C'était le moment de lui donner le coup suprême. Le roi de France aurait pu être tenté d'intervenir en faveur du duc de Normandie, ne fût-ce que pour mettre un frein à l'ambition inquiétante du roi d'Angleterre, mais le roi de France à cette époque, c'était Philippe P% vieux et impotent; son fils Louis le Gros, qui gouvernait à sa place depuis quelques années, était engagé dans des luttes pénibles contre ses vassaux des environs de Paris. Il laissa faire.
Robert Courte-Heuse, à peu près abandonné de tous, fut battu et pris par son frère à Tinchebray (28 sept. 1106), près de la source du Noireau, entre
Vire et Fiers. 11 fut emmené en Angleterre et y demeura en captivité au château de GardifT, dans le pays de Galles, jusqu'à sa mort, durant vingthuit ans. On prétendit qu'il était enchaîné dans un noir cachot, les yeux crevés, mais son frère, interrogé sur ce fait par le pape, se justifia : « Je l'ai, dit-il, logé dans un de mes châteaux; je lui ai fourni en abondance la nourriture, d'autres douceurs... » La Fontaine aurait traduit : « bon souper, bon gîte, et le reste ». On dit qu'il employa ses loisirs forcés à apprendre la langue du pays où il était confiné, et on lui attribue une élégie galloise sur un chêne qu'il avait sous les yeux.
Robert Courte-Heuse n'a jamais su tenir la place qui lui appartenait. Si les Normands jouent un grand rôle à la première croisade, ce n'est pas grâce à lui. Malgré sa bravoure personnelle, il fait petite figure à côté des chefs normands des Deux- Siciles, Bohémond et Tancrède. C'est Bohémond qui, dans les moments critiques, commande en chef. Il a le coup d'œil militaire, la décision prompte, la langue déliée. Il fait l'admiration d'Anne Comnène, parce qu'il est le plus bel homme de l'armée, et le désespoir de son père, l'empereur grec Alexis, parce qu'aucune embûche ne le prend au dépourvu. C'est un type à part parmi les croisés, homme de peu de foi dans tous les sens du mot. Quant à son cousin Tancrède, c'est un compagnon fort peu commode, querelleur, encombrant, qui a mauvaise tête sans avoir très bon cœur, et qui n'a peur de rien ni de personne.
C'est à Bohémond qu'est due la victoire de Dorylée, qui permit aux croisés de forcer l'entrée des
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plateaux de l'Asie Mineure. Il avait appuyé le camp à un marais pour éviter toute surprise, choisi pour champ de bataille une plaine où les chevaliers pourraient se mouvoir librement, interdit les combats particuliers qui faisaient si souvent dégénérer les rencontres d'alors en une mêlée chaotique. C'est à lui de même que fut due la prise d'Antioche, dont le siège avait failli se terminer par une catastrophe. Mais il avait travaillé pour lui. Il garda la ville où sa descendance devait régner près de deux siècles, et n'alla pas plus loin. Il laissa à d'autres le soin de prendre le tombeau du Christ, but suprême de l'expédition. Robert Courte-Heuse avait été moins pratique. Il avait refusé le royaume de Jérusalem. Il n'avait rien gagné en Orient et avait perdu son duché. Le plus normand des deux avait été assurément celui qui ne l'était qu'à moitié.
Henri Beauclerc n'est pas, comme son aîné, un esprit chimérique et désordonné. Il eut vite fait, après avoir dépouillé son frère, de rendre à la Normandie la paix intérieure. Les seigneurs durent reprendre l'habitude de l'obéissance. Du reste, en Normandie comme ailleurs, la croisade avait entraîné au loin beaucoup des plus turbulents et il n'en revint qu'un petit nombre. On ne regretta pas les autres.
L'administration ferme et vigilante du nouveau souverain ne pouvait plaire aux barons habitués à ne faire que leur volonté. Sous prétexte de protester contre la réunion de la Normandie à l'Angleterre, qui choquait le sentiment populaire, ils soutinrent les droits de Guillaume Gliton, fdsde Uobi'rt
Courte-Heiise, auquel Louis le Gros avait donné asile. Pendant vingt ans, tous les mécontents, tous les jaloux, se servent de ce prétendant comme d'une arme contre son oncle. Louis le Gros lui-même qui comprit, mais un peu tard, la faute qu'il avait commise en laissant écraser Robert Gourte-Heuse, fut la cheville ouvrière de toutes les coalitions contre son trop puissant voisin et vassal.
La partie n'était pas égale. Le vassal était plus fort que le suzerain, bien que sa qualité de vassal fût pour lui une gène. Henri Beauclerc était l'égal du roi de France en tant que roi d'Angleterre, mais il lui devait hommage comme duc de Normandie, et il était délicat pour lui de donner en spectacle à ses propres vassaux la rébellion d'un vassal contre son suzerain. Une première prise d'armes aboutit à un accord signé à Gisors par lequel Louis le Gros reconnaissait à Henri Beauclerc la suzeraineté sur le Maine et la Bretagne (1113). C'était un grave échec pour le roi de France.
Il essaya de prendre sa revanche quelques années plus tard sans plus de succès. Il se lança témérairement avec une poignée d'hommes en plein Vexin. Henri, qui avait réuni en secret une armée considérable, le rejoignit dans la plaine de Brémule (entre Ecouis et Fleury-sur-Andelle). Quelques hommes sages, comme Bouchard de Montmorency, déconseillaient la bataille, mais Louis le Gros, qu'on appelle aussi Louis le Batailleur, préféra suivre les avis de ceux qui pensaient comme lui. Il se jeta sur les Anglais à corps perdu. Il fut battu complètement, ce qui ne veut pas dire qu'il perdit grand monde. Il n'y eut que trois morts, car, dans ces
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batailles féodales, entre chevaliers on ne se tuait guère. On préférait piller et ravager le « plat pays », c'est-à-dire la campagne. Louis le Gros avait, dit-on, été serré de près. « Le roi est pris », criait déjà un homme d'armes qui avait .saisi la bride de son cheval. « Ne sais-tu pas, répliqua Louis le Gros, en l'assommant d'un coup de masse d'armes, qu'au jeu d'échecs on ne prend jamais le roi. » Quoi qu'il en soit, Louis le Gros s'enfuit jusqu'aux Andelys, ayant perdu sa bannière et son cheval de bataille (20 août 1119), et ayant failli se perdre lui-même dans les bois.
Un concile qui s'ouvrit peu après à Reims, sous la présidence du pape, facilita la paix. Louis, qui était en bons termes avec l'Eglise, se présenta au concile et prononça en personne un vif réquisitoire contre le roi d'Angleterre. Orderic Vital, historien anglo-normand, moine de Saint-Evroul (près d'Argentan), qui assistait à cette scène, constate que Louis le Gros était « un homme de belle stature, corpulent, pâle, et qui parlait bien ». L'assemblée l'acclama et ne laissa même pas l'archevêque de Rouen placer un mot pour disculper le roi d'Angleterre. Mais le pape ne voulut pas se compromettre. 11 entra en négociations avec Henri Beauclerc et ils eurent une entrevue à Gisors. Le pape | accueillit d'une oreille favorable les explications 1 du roi d'Angleterre, et évita de se prononcer entre ■ les deux adversaires. On alla jusqu'à prétendre qu'il s'était laissé gagner.
Louis le Gros comprit qu'il fallait traiter. Il n'obtint qu'une vaine satisfaction d'amour-propre : le iils aîné et héritier présomptif d'Henri Beauclerc
lui prêta hommage pour le duché de Normandie. Quelques mois plus tard, Henri Beauclerc était frappé d'une catastrophe qui est restée célèbre : c'est le naufrage de la Blanche Nef. 11 revenait en Angleterre avec sa famille et devait s'embarquer à Barfleur. Au moment du départ, le patron d'un bateau appelé la Blanche Nef réclama l'honneur de transporter le roi, rappelant que son propre père avait piloté le navire sur lequel Guillaume le Conquérant avait passé la Manche avant la bataille d'Hastings. Le roi ne voulant pas revenir sur le choix qu'il avait déjà fait, et ne voulant pas d'autre part désobliger ce brave homme, lui confia ses deux fils, sa fille et leur suite. Le temps était calme, et le roi qui partit le premier arriva sans encombre en Angleterre. Mais les jeunes princes, qui étaient en gaieté, avaient fait distribuer du vin à l'équipage. Les matelots voulurent rattraper le vaisseau du roi. Ils firent force de rames, longeant au clair de lune les rochers de la côte. Le navire mal dirigé donna sur un écueil, près de l'endroit où se dresse aujourd'hui le phare de Gatteville. En une minute il coula à pic. Du vaisseau du roi on entendit un grand cri, mais sans en soupçonner la cause. Tout l'équipage avec les passagers fut englouti : il y eut 300 victimes. Deux hommes seulement se raccrochèrent à la grande vergue, qui resta flottante sur l'eau. Le patron, dégrisé, reparut à la surface : « Qu'est devenu le fils du roi? » demanda-t-il. Apprenant que personne n'était sauvé, il se laissa couler volontairement. Des deux survivants, glacés par une nuit de décembre, un seul réchappa, un boui^her de Rouen, nommé Bérold ou Béroud, que son justau-
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corps en peau de mouton préserva relativement du froid. C'est par lui qu'on connut les détails de l'événement.
Le roi Henri resta dès lors très abattu : on ne le vit plus jamais sourire. Sa femme, qui descendait des anciens rois saxons et qu'il avait épousée au début de son règne pour se concilier les bonnes grâces de la race vaincue, était morte. Elle s'appelait Edith, mais les Normands l'avaient appelée Mathilde, nom plus familier à leurs oreilles. De ce mariage il ne restait qu'une fdle, appelée également Mathilde, et qui, dès l'âge de neuf ans, avait été mariée à l'empereur d'Allemagne Henri V : on l'appelait Vemperesse (l'impératrice). Henri Beauclerc se remaria mais n'eut pas d'enfant.
L'occasion parut bonne à Louis le Gros pour rentrer en campagne. Une partie importante de la féodalité normande et presque tous les chevaliers du Vexin se prononcèrent en faveur de Guillaume Gliton, mais les Anglais n'en voulaient pas. Le roi d'Ans-leterre retrouva du reste son activité. Il forma une ligue contre Louis le Gros, dans laquelle entra son gendre l'empereur Henri V. Puis, celui-ci étant mort (1125), il maria sa fille en secondes noces à l'héritier du comté d'Anjou, le jeune Geoffroy le Bel, plus connu sous le nom de Geoffroy Plantagenet à cause de la fleur de genêt qu'il aimait à porter à son chapeau. Mathilde avait été reconnue comme héritière de la Normandie et de l'Angleterre dans une grande assemblée de seigneurs tenue à Windsor.
Les chances de Guillaume Cliton tombaient à rien. Louis le Gros essaya de lui faire avoir le comté
Le cliàtoaii (le (lacn. — Le donjon de Domlront. — La Tour ;;rise à Veineuil Le dt>njon de Gisors. {/'hot, .sites et Monuments du T, <\ F,] V\. VL
de Flandre, mais n'y réussit pas davantage. L'éternel prétendant finit par trouver la mort dans cette aventure (1128) et Louis le Gros se trouva désormais privé d'un moyen d'action commode, sinon très efficace. Le roi d'Angleterre et le roi de France moururent presque en même temps, Henri Beauclerc en 1135 et Louis le Gros en 1137, mais l'antagonisme entre les deux dynasties leur survécut, car ce n'était pas une question de personnes. Henri, bien que né et élevé en Angleterre et moins purement normand en apparence que ses prédécesseurs, a laissé beaucoup de traces de sa présence en Normandie. C'est lui, notamment, qui fonda Verneuil, et qui termina le château de Caen ainsi que beaucoup d'autres édifices commencés par son père Guillaume le Conquérant.
La succession d'Henri Beauclerc. — Les deux mariages et les deux maris d'Éléonore d'Aquitaine. — Louis le Jeune et Henri Plantagenet. — Une famille de révoltés.
Henri Beauclerc en mourant (1135) croyait avoir tranché toutes les difficultés concernant sa succession. Du mariage de sa fille, Vemperesse Mathilde, avec Geotïroy Plantagenet était né un fils qui s'appelle Henri comme son grand-père et qu'une assemblée de seigneurs avait reconnu comme héritier après sa mère, de sorte que la succession paraissait réglée pour deux générations. Néanmoins, quand Henri Beauclerc mourut, son neveu, Etienne de Blois, se fit proclamer et sacrer roi d'Angleterre avec l'approbation du pape. Mathilde essa^^a de défendre son droit et il en résulta une longue guerre intestine avec alternatives de succès et de revers. Geofl'roy en profita pour mettre la main sur la Normandie qu'Etienne de Blois ne put songer à lui disputer. Pour consacrer sa conquête, il reçut solennellement la couronne ducale en la cathédrale de Rouen (19 janvier 1144). Peu après il la transmit, du consentement des Normands, à son fils Henri Plantagenet (1148). Lui-même mourut
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(1151) laissant à son jeune héritier l'Anjou, le Maine et la Touraine. Ainsi s'échafaudait la puissance de cette famille des Plantagenets, qui allait mettre en mortel péril, durant un demi-siècle, celle du roi de France.
Un mariage allait achever de rendre la lutte inégale et en même temps inévitable entre les deux dynasties. Louis le Gros, quelques jours avant sa mort, avait cru faire un coup de maître en négociant le mariage de son fils Louis le Jeune avec l'héritière du duché d'Aquitaine, Eléonore ou Aliéner (1137). Malheureusement les deux époux n'étaient pas faits l'un pour l'autre. Louis le Jeune était très pieux et finit par tomber dans une monacale dévotion. La reine, belle, lettrée, coquette et altière, ne ménageait ni ses scrupules ni sa jalousie. Ils se brouillèrent complètement au cours de la deuxième croisade que Louis le Jeune avait entreprise contre l'avis de son fidèle conseiller, l'abbé Suger. L'expédition (1147-1149) fut malheureuse, et Louis le Jeune y perdit le prestige que le souvenir de son père lui avait d'abord assuré. Lui-même, au début de son règne, n'avait pas été inhabile. Il avait même trouvé moyen de se faire céder Gisors et plusieurs places du Vexin au moment où Geoffroy Plantagenet s'emparait de la Normandie pour son fils. Mais désormais il ne fera plus guère que des fautes.
La première et la plus grave fut son divorce. Suger s'y était opposé de toutes ses forces, mais ce sage conseiller mourut en janvier 1151 et Louis le Jeune fut libre de suivre son désir. Le prétexte invoqué fut, comme toujours en pareil cas, une parenté.
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