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d'entreprise. Un certain nombre d'expatriés rentrent dans leurs villes natales. Les marins normands recommencent à courir les mers, surtout du côté du Saint- Laurent, où la pèche à la morue n'avait jamais été complètement interrompue. C'est le moment où les Anglais s'établissent en Virginie. Henri IV, qui a sur ces questions des vues plus larges que Sully, encourage ce mouvement. Sully, comme la plupart des hommes d'Etat d'autrefois, craignait que l'émigration ne dépeuplât la mèrepatrie. Un Normand, Chauvin, obtient le privilège du commerce des pelleteries dans la « Nouvelle- France », à condition qu'il fonderait une colonie (1599). Chauvin étant mort avant d'avoir tenu ses engagements, une compagnie fut créée pour le même objet.
Une expédition part du Havre (1604) avec quatre navires. Champlain qui la dirige est Saintongeois, mais la plupart de ses compagnons sont Normands. Un premier établissement est fondé à Port-Royal, en Acadie (aujourd'hui Annapolis dans la Nouvelle- Ecosse). Une expédition plus décisive, partie d'Honfleur, aboutit à la fondation de Québec (1608). Champlain était un homme pratique, et c'est ajuste titre qu'on le considère comme le véritable fondateur du Canada. Laissant le commerce des fourrures aux trafiquants, il s'occupa à étendre et à fortifier l'occupation française dans l'intérieur du pays, qu'il administra durant trente ans. Mais les colons restaient rares : Québec, quatre ans après sa fondation, ne comptait encore que cinquante habitants, y compris les femmes et les enfants.
n en sera de môme de Montréal fondé en 1641.
210 HISTOIRE DK NORMANDIE.
J^a colonie ne comptait guère que des missionnaires et des trappeurs, et la compagnie ne tenait pas à développer l'agriculture qui ne lui rapportait pas de profit. Lorsque son privilège fut supprimé et que la colonie devint domaine de la couronne, en 1661, elle ne comptait pas 3.000 habitants et ne pouvait sutlire à ses besoins les plus élémentaires. C'est à partir de cette date, avec Louis XIV et Colbert, qu'elle prendra un certain développement.
La période des Guerres de religion a été néfaste pour l'art. Les réformés, par hostilité contre le culte des saints, ont mutilé le plus grand nombre des statues qui ornaient le portail de nos vieilles églises, en Normandie comme ailleurs et peut-être encore plus qu'ailleurs, car les vicissitudes des armes firent sans cesse passer toutes les villes de l'un à l'autre parti, et chaque changement de camp amène son cortège de dévastations. Ainsi la ville de Mortagne fut prise et reprise vingt-deux fois au cours des guerres de la Ligue. Même quand ils s'y efforcent, les chefs protestants sont impuissants à refréner ce genre de vandalisme : « Vous me pendrez quand j'aurai fini, » répondait un soldat huguenot au premier Condé qui voulait l'empêcher de jeter bas une statue de la Vierge.
La littérature est plus favorisée. Bien que la Reforme eût peu de sympathie pour la Renaissance, elle n'en est pas moins son complément intellectuel, car toutes deux réagissent contre le moyen âge. De plus, les réformateurs font faire en tout pays de grands progrès à la langue vulgaire, puisqu'ils ont besoin d'être compris par le peuple et écrivent pour lui. Mais la Normandie ne tient pas
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une grande place dans ce mouvement. A part Clément Marot, normand d'origine mais non de naissance, on n'y trouve que des auteurs de second plan. Turnèbe, qui est des Andelys, n'est qu'un érudit et n'écrit qu'en latin ; Vauquelin de la Fresnaye, qui est de Falaise et vécut toute sa vie à Caen comme magistrat, est l'auteur d'un Art poétique plus estimé que lu ; Bertaut, qui est de Caen et qui mourut évéque de Sées, a laissé un quatrain souvent cité :
Félicité passée Qui ne peux revenir, Tourment de ma pensée, Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !
La Normandie attend Malherbe, qui était déjà né, mais qui ne se presse pas de produire.
Le plus intéressant des artistes normands de l'époque est le musicien Guillaume Costeley, mort et probablement né à Evreux (1531-1606), qui a mis en musique à plusieurs voix, avec un charme non encore évaporé, beaucoup des chansons les plus célèbres des maîtres de la Pléiade, notamment la fameuse ode de Ronsard :
Mignonne, allons voir si la rose
Louis XIII. — La Fronde. — Louis XIV. — La Révocation de l'Édit de Nantes. — État économique et intellectuel.
La Normandie sous le règne de Louis XIII n'a pas joué un grand rôle. Une assemblée de Notables se tint à Rouen à la fm de 1617, sans résultat. Peu après, au moment des luttes entre le roi et la reinemère Marie de Médicis, le roi accompagné du connétable de Luynes fit une promenade militaire à travers la province. Le duc de Longueville, pâle descendant de Dunois, et le grand prieur de Vendôme, bâtard d'Henri IV, auraient volontiers fait résistance, mais Tun dut s'enfermer dans Dieppe et l'autre se réfugier à Angers, personne n'ayant répondu à leur appel (1621).
Ce qui fut plus significatif, c'est le mouvement de protestation contre l'accroissement continu des impôts. Des soulèvements populaires éclatèrent en 1639. Les Nu-pieds et les Bras-nus, comme on les appelait, causèrent des désordres dans toute la Basse-Normandie. Le mouvement était parti d'Avranches, il se propagea rapidement : du 13 au 29 août, on enregistre des émeutes à Bayeux, Cou-
tances, Vire, Rouen. Leur cause initiale est l'extension de la gabelle aux pays de « franc-salé » . Le premier chef, Jean Va-nu-pieds, est probablement un prêtre des environs d'Avranches. Bras-nu et ses partisans se livrent à beaucoup d'excès à Gaen. L'intendant fit rouer le chef et quelques-uns de ses complices : « ils moururent sans repentance,... parlant en termes exécrables de ce qu'ils devraient avoir en plus grand respect ». A Rouen, le peuple avait massacré les collecteurs d'impôts. Quelques pillages ayant suivi, la bourgeoisie, qui n'avait rien dit tout d'abord, tomba sur les émeutiers et en tua une trentaine. Le chancelier Séguier, escorté d'une armée, rétablit l'ordre, au prix de beaucoup de sang versé (janvier 1640).
Néanmoins, l'année suivante, nous voyons encore le Parlement de Normandie refuser d'enregistrer de nouveaux édits fiscaux. Le corps de ville de Rouen refuse aussi de contribuer à l'emprunt demandé par le roi aux bonnes villes. Il s'agissait cette fois de faire payer aux villes un dégrèvement de la taille dont devaient profiter les campagnes. L'intention était bonne et honore Richelieu. Mais on ne croyait guère aux dégrèvements, et on savait par expérience que les taxes de remplacement finissent toujours par se superposer aux anciennes. Richelieu se montra inexorable : du moins, comme gouverneur du Havre, il fit beaucoup pour en accroître l'importance maritime.
Le règne de Louis XIV commence par une mi-' norité qui est une nouvelle épreuve pour le royaume. La Fronde, malgré ses allures frivoles et romanesques, est une guerre civile des plus désastreuses.
il4 HISTOIRE DE NORMANDIE.
Le passage des bandes armées est toujours une catastrophe, et elles passent souvent. La Normandie qui a pour gouverneur le duc de Longueville, devenu l'époux de la belle et aventureuse sœur du grand Gondé, a sa part d'épreuves. Le Parlement et quelques villes se déclarèrent pour les Princes. Mais au fond les Normands n'avaient pas envie de se battre pour les beaux yeux de la duchesse. Toute leur ardeur n'alla qu'à brûler à Rouen quelques mannequins habillés de rouge comme le cardinal Mazarin. L'armée royale ne rencontra aucune résistance. Néanmoins, déclare le duc de Longueville, « en beaucoup d'endroits l'ennemi n'aurait pas fait plus de mal ». Gondé, qui avait été emprisonné au Havre, fut remis en liberté par Mazarin, et la guerre se porta vers d'autres parages. Il était temps. Les généraux, ne recevant pas d'argent, ne payaient pas leurs troupes, qui étaient bien forcées de vivre sur le pays, même sur le pays ami : (c Dans les huit ou dix lieues où nous avons séjourné depuis deux mois, nous avons mangé le pays sans rien laisser, » écrivait d'Harcourt, chef de l'armée royale, à Mazarin premier ministre.
La famine et la peste étaient la suite naturelle de pareilles campagnes. Les missionnaires de Saint- Vincent de Paul trouvent partout des spectacles lamentables. Ktampes avait été assiégé : « Des fumiers pourris dans lesquels on a laissé quantité de corps mêlés à des charognes de chevaux exhalent une telle odeur qu'on n'oserait en approcher... La ville est presque vide d'habitants... Les loups viennent chercher pâture dans les cimetières. » Même tableau à Saint-Quentin, ù Dreux, où le huitième
de la population mourut en 1651. A Rouen, cette même année, on parle de 17.000 morts. A l'hôpital, on compte 800 malades dans une même salle, et on revend au public les bardes des morts, — naturellement sans les désinfecter.
Du reste personne n'est plus là pour se plaindre. Les Etats provinciaux de Normandie sont supprimés, et le Parlement de Rouen est condamné au silence, comme les autres.
Avec le règne personnel de Louis XIV commence une période de meilleure administration et de prospérité relative. Colbert a pour idéal de faire de la France un pays qui tire l'argent de ses voisins par son travail, et qui soit ainsi capable de payer facilement l'impôt. Il a horreur de ceux qui ne font rien, qui ne rapportent rien. Il pousse aux entreprises. Il trouve qu'il y a trop de fonctionnaires, d'hommes de loi, de moines; il envoie aux grandes villes des circulaires pour combattre le préjugé des carrières libérales. Il répéterait volontiers le mot trop peu connu de Richelieu : « 11 faut, dans un Etat bien réglé, plus de maîtres es arts mécaniques que de maîtres es arts libéraux. »
Colbert se donna beaucoup de peine pour développer le commerce et les colonies. Il s'occupa spécialement de peupler le Canada et c'est en Normandie, dans le Perche, à Tourouvre et aux environs, qu'il trouva surtout des émigrants. Il avait d'abord fondé une compagnie de commerce, mais il comprit bientôt que le monopole, en supprimant la concurrence, supprime le progrès. La compagnie disparut. Pour peupler le pays, il envoie chaque
année un lot de filles « saines et fortes » que les soldats épousent à l'arrivée. Des primes sont données aux jeunes mariages, des pensions sont attribuées aux familles nombreuses. Il rappelle à l'intendant qu'il faut au moins 200 familles de plus par an.
Bien que les guerres européennes aient trop tôt absorbé l'attention du roi, l'œuvre de peuplement ne resta pas vaine. Le Canada comptait 2.500 colons en 1663; un recensement en donne 6.705 en 1674, et Colbert accuse le recensement d'être incomplet; en 1683 le total est de 10.251, et l'accroissement est dû presque uniquement aux naissances : on relève en un an 404 baptêmes contre 85 enterrements. Cette population est un peu mêlée. A un gouverneur qui s'en plaint un peu trop vivement, Colbert répond au nom du roi : « Vous pouvez être bien persuadé que des gens bien établis dans mon royaume ne prendront jamais la résolution d'aller habiter dans les Iles, en sorte qu'il ne faut pas attendre d'eux la même conduite et le même règlement de mœurs .que dans mon royaume, ni même apporte.r la même sévérité à punir leurs dérèglements. » Colbert avait raison d'être indulgent et optimiste : ces colons canadiens ont fait souche de braves gens, qui ont conservé l'accent normand de leurs ancêtres, mais n'ont rien gardé de leurs « dérèglements ».
Au même moment un jeune Rouennais, Cavelier de la Salle, se plaçait au rang des grands explorateurs. Après avoir fondé un fort sur le lac Ontario, il découvre le Mississipi, établit un cordon de postes entre les Grands Lacs et le nouveau fleuve,
r.iiir (le Jeanne d'Arc à Rouen. — Coloml)ier du Manoir Ango à Varangeville Palais de justice de Rouen. {Plwi. sites et Monuments du r, c. r.) l'I. XV.
qu'il se risque enfin à descendre en barque d'un bout à l'autre à travers toute l'Amérique du Nord (1682). Il prend possession du pays découvert au nom de Louis XIV et en fait la Louisiane, en plantant un poteau aux armes du roi, « faites du cuivre d'une chaudière >. Mais, dans un second voyage, la jalousie et la trahison se jettent à la traverse de ses grands projets, il ne retrouve pas les bouches du Mississipi, débarque au Texas, et il est massacré par ses compagnons révoltés (1687). Sa statue se dresse aujourd'hui sur les bords du lac Michigan, à Chicago, qui n'existait pas alors, mais dont il avait signalé l'emplacement comme plein d'avenir. Un autre Normand, d'Iberville, reconnut quelques années plus tard l'embouchure du Mississipi.
Les marins normands, qui n'avaient jamais oublié le chemin des pêcheries de Terre-Neuve, s'y pressent de plus en plus nombreux. Le Havre, au milieu du règne de Louis XIV, envoyait à la morue une centaine de bateaux par an. C'est la meilleure école pour les marins. Aussi Colbert gourmande un officier qui n'aimait pas la morue. L'effectif des marins augmentait d'une campagne sur l'autre. Lorsque Colbert fit faire le premier recensement des inscrits maritimes en 1670, on en trouva 36.000 sans les officiers, les patrons et les mousses; en 1685, on en compte 78.000, tout compris. Et dans ce chiffre, il y a près de 50.000 Normands.
Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que les Normands tiennent le premier rang dans la marine de guerre. En 1646, les Dieppois équipent une flotte qui facilite la prise de Dunkerque sur les Espagnols. Un charpentier de Rouen, Etienne
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iVlorin, avait construit un vaisseau de ligne, à l'embouchure de la Vilaine (1637), sans autre ingénieur que lui-môme. A la plus glorieuse époque de notre marine, ce sont deux Normands, Duquesne et Tourville, qui commandent les escadres : Duquesne est de Dieppe ; le château de Tourville est près de Coutances.
La prospérité de la Normandie subit un coup au moment de la Révocation de VEdit de Xantes. Il y avait beaucoup de protestants en Normandie, surtout dans le monde de l'industrie et du commerce. Le nombre de ceux qui s'expatrièrent ne peut être indiqué en toute certitude. On parle de 184.000 émigrants et de 26.000 foyers abandonnés de 1685 à 1700, ce qui est énorme pour une province à laquelle les rapports des intendants attribuent 1 .540.000 habitants vers 1700. Même en faisant la part possible de l'exagération, il reste que la Normandie fut une des provinces les plus éprouvées par cet exode. Dès le 1"' janvier 1686, le prix d'adjudication des octrois de Gaen baisse de 6.500 livres. Rouen perdra 20.000 habitants. On s'embarque clandestinement sur des bateaux hollandais, si bien que les pirates barbaresques, pour qui ces bateaux chargés d'hommes et de biens sont une proie alléchante, se risquent jusque dans la Manche pour leur donner la chasse. Si du moins les fugitifs avaient eu la permission de rejoindre leurs compatriotes au Canada, le mal eût été à demi réparé. Mais on ne la leur accorda pas.
Heureusement qu'on se contente, de guerre hisse, d'un simulacre d'abjuration, ce qui permet des con-
versions en masse. A Saint-Pierre de Caen on se borne à demander « l'engagement de vivre et de mourir dans la doctrine enseignée par Notre-Seigneur Jésus-Christ et les Apôtres », ce qui ne pouvait guère soulever les scrupules des réformés. Tout cela est d'ailleurs vain : un pasteur qui avait traversé la Normandie en cachette se vantait « d'avoir parlé à au moins :20.000 personnes » (1692). Un autre constate en 1696 que « sur cent personnes converties, à peine s'en trouve-t-il une qui persévère )). Le père jésuite Le Tellier, le dernier confesseur de Louis XIV, fils d'un paysan de Vire, s'acharne plus sur les jansénistes que sur les protestants.
A partir de ce moment, les beaux jours du siècle sont passés. Golbert est mort, les guerres se succèdent et sont moins heureuses. La ville de Dieppe subit un terrible bombardement en 1694. Presque toutes les maisons particulières, construites en bois, furent incendiées par les « galiotes à bombes », dont Duquesne avait été un des premiers à comprendre et à prouver l'efTicacité, sans se douter que sa ville natale en serait une des premières victimes. Dieppe, quoique vite reconstruite, n'a jamais retrouvé toute son importance maritime.
La misère se répand. La grande enquête faite en 1697 par les intendants pour l'instruction du duc de Bourgogne, petit-fils du roi, est concluante. En voici un témoignage concernant la Normandie : « La misère et la pauvreté sont au delà de ce que vous pouvez vous imaginer, et principalement dans le pays de Caux qui est le long des côtes de la mer. Une infinité de peuple y meurt fréquemment de
220 HisTornE de Normandie.
faim. Beaucoup se sont voulus retirer à Rouen. On ne peut les y recevoir, la ville étant accablée et surchargée de pauvres : il y en a 21 ou 22.000 à recevoir journellement l'aumône, le blé enchérit tous les jours; il faut môme avoir toujours du monde sous les armes pour laisser le cours du marché libre et empêcher le pillage. »
La situation est encore pire à la fin du règne, à la suite du grand hiver de 1709 et de la ruineuse guerre de Succession d'Espagne, alors qu'on manque de pain même à Versailles. Encore convient-il de ne pas oublier que la Normandie n'est pas parmi les pays le plus à plaindre; elle n'a pas ou n'a guère de ces révoltes populaires qui ensanglantent le Vivarais, la Guyenne, la Bretagne et tant d'autres provinces. A côté de sa richesse agricole, elle a des ressources industrielles que Golbert s'est appliqué à faire naître. L'industrie de la toile a périclité à Rouen, d'où 4.500 ouvriers tisserands, d'ailleurs catholiques, ont émigré vers 1681. Les ouvriers de la manufacture de gUices de Cherbourg cherchent de même à passer en Lorraine. On signale des révoltes d'ouvriers sans travail en 1685 et en 1709. Néanmoins tout n'est pas perdu. La faïence de Rouen, qui remonte au xvf siècle, est alors très recherchée. Un grand nombre de nobles ayant vendu leur vaisselle plate (vaisselle d'argent), à l'exemple de Louis XIV en 1709, la remplacent par de la faïence de Rouen. Alençon et le Havre rivalisent avec Chantilly pour les dentelles, Elbeuf etLouviers sont les émules de Sedan pour les draps : Louviers en fabrique à la façon d'Angleterre et de Hollande depuis 1680; en outre on exploite les
mines de fer, qui seront abandonnées au xviii* siècle pour reprendre de nos jours un nouvel essor. Vers 1700, Rouen compte encore 3.500 ouvriers, Darnétal 3.000, Louviers 1.900, bien que la draperie commune se fasse surtout dans les campagnes, où le paysan est tisserand durant l'hiver. Ce qui a le plus décliné, c'est le commerce extérieur et la marine marchande. On cite encore quelques grosses maisons à Rouen, le banquier Legendre qui est quatre ou cinq fois millionnaire, les Guenet, les Asselin, Mesnager qui fut membre du Conseil de commerce et un des négociateurs de la paix d'Utrecht, mais le pavillon français est mal vu à l'étranger, même en temps de paix, et la paix est rare. Le nombre des bateaux de pêche pour Terre-Neuve est tombé de plus de moitié : du reste la marine marchande recrute difficilement des équipages à cause des besoins de la marine de guerre. Ce qui empêche la ruine du « commerce de mer » d'être totale, c'est que les nobles peuvent s'y adonner sans déroger. La profession d'armateur est la seule qui leur soit permise avec celle de « maître verrier ». Pour avoir acheté et engraissé des bœufs en vue de les revendre, tel gentilhomme campagnard normand se voyait solennellement déchu de sa noblesse.
A côté et au-dessus de tout cela, la Normandie a produit au xvii* siècle l'essaim incomparable de ses grands hommes. Aucune province, à aucune époque, n'a joué un plus grand rôle dans le mouvement intellectuel du pays tout entier.
Dès l'aurore du grand siècle, Malherbe, qui est de Caen, montre la voie à nos grands classiques.
i>2'i HISTOIRE DE XOIIMANDIE.
« Enfin Malherbe vint... » s'écrie Boileau. Et ù l'heure où meurt Malherbe, Corneille, le plus illustre des enfants de la Normandie, fait jouer ses premières œuvres. Or il est à noter que Malherbe et Corneille sont bien de vrais Normands de race et d'inspiration. Leur vigueur est un peu rude, leur simplicité parfois un peu sèche, surtout chez Malherbe qui entend réagir contre l'abondance stérile de beaucoup de ses contemporains. Mais tous deux sont des maîtres, au sens propre du mot. Ils ont marqué de leur empreinte la langue et l'àme françaises. Nul ne donne comme Corneille l'impression de la force disciplinée par la volonté. Si cette volonté est parfois tendue, du moins elle l'est vers un but qui n'est pas médiocre. C'est le poète des hommes d'action, celui que Napoléon aurait fait prince, disait-il, s'il avait vécu de son temps. C'est la plus grande de nos gloires nationales, et elle a obscurci d'autres noms, qui ont eu leurs jour^ d'éclat. M'"" de Motteville, Thomas Corneille, Scudéry et sa sœur, qui sont du Havre ainsi que M'"" de la Fayette, Saint-Evremond, qui est de Saint-Denisle-Guast (Manche), Segrais et Huet qui sont de Caen, Benserade et l'abbé épicurien Chaulieu qui sont du Vexin, font cortège ù l'auteur du Cid. N'oublions pas l'historien Mézeray, né à Ry près d'Argentan, qui mérita par son indépendance d'être privé d'une pension dont il avait besoin. Et si l'émule de Corneille, Racine, n'a rien de normand, encore qu'on lui ait attribué par sa mère du sang Scandinave, rappelons du moins que ses grands rôles ont été créés par la Champmcslé; qui était de Rouen comme Corneille.
La mémoire des savants est moins populaire : il ne faut pourtant pas être ingrat à l'égard de Guy de la Brosse (Rouen), fondateur du Jardin des Plantes. Remarquons aussi que les deux premiers secrétaires perpétuels de l'Académie des Sciences sont deux Normands : le physicien Duhamel, qui est de Vire, et le centenaire Fontenelle, neveu des Corneille et Rouennais comme eux. Enfin n'oublions pas que Boisguilbert, lieutenant général de police au bailliage de Rouen, est un des ancêtres ou pour mieux dire un des précurseurs de l'économie politique.
Dans les arts, la Normandie revendique un des maîtres du paysage historique, le peintre Nicolas Poussin^ qui est des Andelys, mais qui passa la plus grande partie de sa vie en Italie, parce que sa conscience n'avait pu se plier aux intrigues de cour et d'Académie. Un de ses successeurs, Jouvenet, qui est de Rouen, marque un commencement de retour à la vérité contre la froide noblesse de Le Brun dont il avait été pourtant le protégé.
Parmi les monuments du siècle il nous en reste peu, ou peu qui vaillent la peine d'être signalés. Dans le genre « jésuite », trop orné, on peut citer l'église de « la Gloriette » à Gaen. L'époque de Louis XIII voit surtout construire un grand nombre de châteaux où l'association de la brique et de la pierre produit un très heureux effet, bien qu'elle vienne d'une raison d'économie après les ruines accumulées par les guerres de religion. Tel est, par exemple, le château de Martainville, près de Rouen. Dans la seconde moitié du siècle apparaissent quelques châteaux princiers. Le plus célèbre, le château de Navarre, près d'Evreux, n'existe plus. Ce châ-
224 HISTOIllE DE NOnMANDIE.
teau, qui appartenait à la famille de Bouillon, laquelle avait échangé sa principauté de Sedan contre le comté d'Evreux, fut construit par Mansard de 1679 à 1686. Après la Révolution, il passa à l'impératrice Joséphine en 1810 et fut démoli sous Louis-Philippe. Du moins nous avons conservé le château du Champ-de-Bataille, près du Neubourg, construit par un Créqui à la fin du xyii** siècle, et qui fut au xviii^la résidence fastueuse du maréchal duc d'Harcourt, gouverneur de la Normandie. Plus remarquable encore est celui de Cany, œuvre présumée de Mansard, ancienne demeure des Montmorency-Luxembourg.
L'esprit d'opposition sous Louis XV. — Préliminaires et débuts de la Révolution. — Les Girondins de Norojandïe. — La paciScation.
Louis XIV, en supprimant les Etats provinciaux de Normandie et en condamnant au silence le Parlement de Rouen comme tous les autres, avait détruit toute vie provinciale officielle. A l'avènement de Louis XV, le Régent, qui a besoin de l'appui des Parlements pour casser le testament du feu roi, leur rend le droit de remontrances. Celui de Rouen est un de ceux qui en usèrent le plus. Il n'est pas de taxe nouvelle qui ne suscite son opposition. Les « remontrances » du Parlement n'empêchaient pas de payer, de même que les émeutes fréquentes provoquées parle haut prix du blé ne l'empêchaient pas de renchérir, mais le peuple avait au moins la satisfaction d'entendre plaindre sa misère et traduire son mécontentement.
Il faut bien dire que les impôts étaient non seulement excessifs, mais levés avec une rigueur qui en doublait le poids. La gabelle surtout était odieuse, d'autant plus qu'elle variait d'une province à l'autre, et parfois dans la même province. Le sel se vendait
ii26 HiSToini-: de Normandie.
en Normandie treize sous la livre, sauf dans la généralité de Rouen qui le payait trois livres dix sous le quintal de cent livres, et toute personne âgée de sept ans devait en consommer un minimum de sept livres par an. « On voit chaque jour, dit le Parlement de Rouen en 1760, des malheureux saisis et vendus pour n'avoir pas acheté assez de sel, alors qu'ils manquent de pain. » Quant aux « faux-sauniers » ou contrebandiers, fort nombreux en Normandie à cause du voisinage de la Bretagne qui était exempte de gabelle, ils risquaient les galères : sur 6.000 forçats, un tiers n'avait pas commis d'autre crime.
Tout cela menait à une Révolution. On eut d'abord une simple révolution judiciaire. Le chancelier Maupeou supprima les Parlements pour triompher de leur opposition (1771). Celui de Rouen fut remplacé par deux conseils supérieurs, siégeant l'un à Rouen et l'autre à Bayeax, et jouant le rôle de nos cours d'appel. Au point de vue pratique, la réforme avait du bon, car le ressort des Parlements était trop étendu. Maupeou fut approuvé par Voltaire et les philosophes, mais le public ne voulut d'abord apercevoir que le côté politique de l'opération. 11 y eut de vives protestations et une nuée de pamphlets enveloppa d'impopularité le chancelier.
Un de ces pamphlets est le manifeste au,v Xorjnands qui invoquait les droits de l'ancien duché, consimiés dans la vieille « Charte aux Normands ». L'auteur, qui était un des membres du Parlement privés de leur charge, rappelait les privilèges de l'Echiquier, les engagements réitérés des rois de France à l'égard du vote de l'impôt par les Etats, et concluait que la violation du contrat qui avait
rattaché la Normandie au royaume rompait l'union acceptée sous Philippe Auguste. « Tel était le pacte de la nation normande lorsqu'elle reconnut pour ducs les rois de France. Sa soumission tient donc à Taccomplissement du contrat qui y met le prix. » Au fond, ce fier langage ne répondait plus à rien et n'eut pas d'écho dans le peuple. Les membres du Parlement étaient des nobles dont la cause n'intéressait pas la masse paysanne et ouvrière. Seule la noblesse parut s'émouvoir. Elle rédigea un appel au roi, mais les adhérents retirèrent leurs signatures devant la pluie des lettres de cachet.
Les. Parlements furent d'ailleurs rétablis au commencement du règne de Louis XVI et Maupeou se retira au château du Thuit, près des Andelys, qu'il acheta pour abriter sa disgrâce. Mais déjà l'opinion attendait quelque chose de plus, ce je ne sais quoi dont parlait Voltaire quand il enviait le sort des jeunes gens appelés à « voir de grandes choses ». On en avait vu trop de tristes ou d'humiliantes pendant la fin du règne de Louis XV. La Normandie notamment avait beaucoup souffert de la Guerre de Sept Ans et de la perte du Canada, découvert et peuplé surtout par les Normands et resté jusqu'alors en relations constantes avec le « vieux pays ». Elle souffre de même de la perte d'une partie des Antilles, avec lesquelles elle était en relations étroites ; c'est un marin normand, Declieu, qui avait introduit le café dans ces îles en 1726. Cherbourg avait en outre subi une descente de l'ennemi qui avait détruit les travaux du port militaire qu'on venait de commencer. Caen avait échappé au même sort grâce à un bon tour d'un garde-côte nommé Cabieu.
228 HISTOIUE DE NORMANDIE.
Les Anglais, débarqués à l'embouchure de l'Orne, se laissèrent effrayer par ses roulements de tambour dans la nuit, ses commandements à une troupe imaginaire, et se rembarquèrent précipitamment, croyant avoir une armée à leurs trousses (1759).
Il va sans dire qu'à travers tous ces désastres extérieurs la misère n'avait guère pu diminuer. Les récoltes sont mauvaises une année sur trois et l'habitude des jachères favorise la disette. En outre beaucoup de terres sont en friche, landes ou marais. Du reste même quand la récolte est bonne, le déplorable état des chemins en rend le transport difficile et onéreux. Il n'y a pas besoin d'aller à Quimper-Gorentin pour rencontrer le « charretier embourbé » de La Fontaine. Ajoutons que la libre circulation des grains n'est pas permise, sauf exception, d'une province à l'autre. Même les denrées qui ne sont pas de première nécessité, comme le cidre, sont parfois l'objet de pareilles interdictions. Le sac de blé vaut 40 livres en 1789 : c'est inabordable pour le « commun peuple ». Le seul pain qui lui soit accessible ordinairement, c'est le pain de sarrazin. '
La Normandie était donc prête à suivre le mouvement général qui emportait toute la France vers l'inconnu. Elle ne s'engourdit pas d'ailleurs dans une attente inactive : Blanchard (des Andelys) franchit le premier la Manche en ballon de Douvres à Calais (1785). Les travaux du port de Cherbourg sont repris (1786) et le roi fit même à cette occasion un voyage à Cherbourg et au Havre. Il revint par Rouen où la grosse cloche de la cathédrale se fêla en sonnant en son honneur, ce qui fut interprété
comme un fâcheux présage. Cette même année était signé avec l'Angleterre un traité de commerce qui fut désastreux pour les industries normandes : c'est la fin notamment de la faïence de Rouen.
D'une façon générale l'histoire de Normandie se confond avec celle du reste de la France durant toute cette période d'illusions généreuses qui prépare et ouvre la Révolution. La Normandie envoie aux Etats Généraux qui vont se transformer en Assemblée constituante des hommes réfléchis et laborieux, d'un bon sens solide appuyé sur de fortes connaissances juridiques, des hommes plus utiles que brillants, comme Thouret, de Pont-l'Evéque, avocat au Parlement de Rouen, qui fut quatre fois président de la Constituante et chargé du rapport sur la Constitution de 1791. Un grand rôle sera joué aussi par Buzot, d'Evreux, autre avocat, qui était à ce moment l'homme le plus populaire de son pays natal, et qui sera un des chefs de la Gironde.
La Normandie suit avec empressement le mouvement révolutionnaire. La prise de la Bastille (14 juillet 1789) a son contre-coup immédiat dans les villes. Dès le lendemain, avant même que les événements de Paris fussent exactement connus, le peuple du Havre s'empare de la « tour François V ». Le 17, les volontaires de Rouen obligent d'Harcourt, qui occupait le Vieux Château, à capituler, et la forteresse fut démolie comme l'étaient déjà les anciens remparts; le château de Caen fut également forcé par une émeute où périt le gouverneur Belzunce. De même, l'année suivante, la Fédération fut célébrée avec enthousiasme.
230 HISTOIRE DK NOHMANDIE.
C'est alors qu'est faite la division en départements. Avant la Révolution la Normandie formait un des 33 grands gouvernements du royaume. Elle se divisait en trois généralités^ celles de Rouen, de Caen et d'Alençon. Chaque généralité se subdivisait en districts ou élections^ un peu plus nombreux que nos arrondissements actuels (32 au lieu de 26). Il y avait un intendant nommé par le roi à la tète de chaque généralité, et un subdèlégué nommé par l'intendant à la tête de chaque élection. En outre, la Normandie formait le ressort judiciaire du Parlement de Rouen. Mais il y avait une foule d'irrégularités. Ainsi Chaumont et Magny, qui ne sont pas en Normandie, dépendaient de la généralité de Rouen, tout en relevant du Parlement de Paris; le district de Mortagne, qui dépendait de la généralité d'Alençon, relevait aussi du Parlement de Paris, parce qu'il faisait partie du Perche. Le Havre formait un gouvernement à part.
C'est alors aussi que les sept diocèses normands sont ramenés à cinq, par la suppression de ceux de Lisieux et d'Avranches, et mis ainsi en concordance avec les nouvelles circonscriptions administratives. La réforme administrative de la Constituante, dans laquelle les Parlements disparurent avec le reste, fut une grande simplification et fut accueillie comme un bienfait. Remarquons cependant qu'elle a coûté à la Normandie 24 communes de la rive droite de la Bresle, qui furent rattachées au département de la Somme bien qu'elles ne lissent pas partie de l'ancienne Picardie. Les subdivisions du département s'appelèrent d'abord des districts, qui furent à peu près aussi nombreux que ceux de l'ancien ré-
gime. En 1800, au début du Consulat, les districts furent changés en arrondissements et leur nombre ramené à ce qu'il est aujourd'hui. C'est aussi à ce moment que le chef-lieu de la Manche fut transféré de Coutances à Saint-Lô.
Les premiers signes de mécontentement apparaissent sous l'Assemblée Législative, avec les premières mesures prises contre les prêtres réfractaires, qui ont refusé de prêter serment à la Constitution civile du Clergé ou qui ont rétracté leur serment lorsque le pape eut condamné formellement cette constitution. C'est surtout en Basse-Normandie, à cause du voisinage du Maine et de la Bretagne, que ce changement se manifeste. Les députés envoyés à la Convention n'en sont pas moins d'opinion avancée, mais il y a eu beaucoup d'abstentions. On remarque parmi eux quelques montagnards comme les deux frères Lindet (Eure); un plus grand nombre se rattachent au parti girondin, comme Buzot, l'ami de M""^ Roland, Valazé (Orne), ancien officier noble, et l'évêque constitutionnel du Calvados, Fauchet; d'autres se rattachent à la Plaine, comme Letourneur (Manche) qui fera plus tard partie du Directoire. Tous sont républicains. Du reste le montagnard Chauinette, au retour d'une mission en Normandie à ce moment même, écrit dans son compte rendu à ses concitoyens de la commune de Pans : « C'est la République que veut toute la France. »
Mais il ne faut pas s'y tromper. La Normandie ne voulait pas d'une Révolution à tendances socialistes. Deux délégués du gouvernement provisoire qu'on appelait le Conseil exécutif et qui avait pris le
232 HISTOIIIE DE NORMANDIE.
pouvoir à la chute du roi (10 août 1792), ayant voulu faire de la propagande contre le principe de la propriété, furent très mal accueillis. Ils avaient distribué .des textes de la Déclaration des Droits de r Homme avec des corrections de leur façon, celle-ci par exemple : « La nation assure aux citoyens la garantie et l'inviolabilité de ce qu'on appelle faussement les propriétés territoriales, jusqu'au moment où elle aura établi des lois sur cet objet. » 11 y eut contre eux un soulèvement populaire à Bernay ; on menaça « de leur couper le cou et de porter leurs têtes aux frontières ». La municipalité les fit arrêter, et Buzot, qui présidait l'assemblée électorale devant laquelle ils furent amenés, eut peine à calmer les esprits. Il fallut pour y parvenir que l'assemblée votât une résolution « chargeant les députés qu'elle avait nommés ou qu'elle allait nommer de respecter les droits de l'homme et du citoyen, ainsi que les droits de propriété ». Un incident analoofue eut lieu à Lisieux. Les massacres de
septembre avaient du reste contribué à exciter la méfiance contre les agitateurs de Paris. Le seul révolutionnaire que la Normandie ait enfanté, c'est Hébert, le rédacteur du fameux Père Duchêne, qui est d'Alençon, mais il n'obtint jamais de ses compatriotes le moindre mandat.
Tout cela explique l'attitude de la Normandie au moment où le parti girondin est chassé de la Convention par une émeute des faubourgs (31 mai- 2 juin 93). Les principaux girondins, ayant pu s'échapper de Paris, essayèrent de fomenter une insurrection en province contre la tyrannie de la capitale. Ils trouvèrent en Normandie un terrain favorable.
Lorsque Biizot arriva à Evreux, il fut bien accueilli. Des réunions furent tenues dans la cathédrale où Buzot et ses amis furent approuvés. Le département de l'Eure comptait du reste cinq girondins sur onze députés. Le directoire du département décréta la formation d'une force armée de 4.000 hommes pour marcher sur Paris. Dans le Calvados, on incarcéra deux des députés montagnards en mission. C'est ce qu'on appelle le mouvement fédéraliste dont le centre passa vite d'Evreux à Gaen. Pendant les préparatifs de la lutte, Charlotte Corday, une descendante de la famille du grand Corneille, partit de Caen pour aller assassiner Marat que les girondins considéraient comme l'auteur responsable du coup de force dirigé contre eux.
Le mouvement ne fut pas aussi grave que la Convention l'avait craint au premier moment. Il n'eut pas de succès en Seine-Inférieure. Dans l'Eure même, les deuxLindet, qui étaient de Bernay, réagirent contre l'influence de Buzot. Le siège du département fut transféré à Bernay et le siège du district à Vernon, ce qui rallia fortement ces deux villes à la Convention. La Convention s'était du reste empressée de voter la constitution de l'an I ou de 1793, précédée d'une nouvelle Déclaration des Droits non moins catégorique que celle de 1789 en ce qui touche le respect de la propriété. Le mouvement fédéraliste tourna court. La Normandie est hostile aux faubouriens révolutionnaires de Paris, non à la Révolution elle-même. Les assemblées départementales de l'Eure, de la Manche et de l'Orne avaient envoyé à la Convention des adresses d'adhésion après l'exécution de Louis XVI.
234 HISTOIIIE DU NOIÎMANDIE.
Dès la fin de juillet, la maison de Buzot à Evreux était rasée et sur l'emplacement se dressa une pyramide portant une inscription qui flétrissait ce « scélérat ». Rien de tout cela ne subsiste, mais on peut encore déchiffrer sur le mur mitoyen de la maison voisine un distique grossièrement tracé dans le plâtre avec un poinçon ou une baïonnette :
Buzot, le scélérat, trahit la liberté ; Pour ce crime infâme, il sera décapité.
Buzot, pendant ce temps, essayait de mettre en branle toute la Normandie. Un gouvernement provisoire auquel avaient d'abord adhéré huit départements de l'Ouest s'était formé à Caen. On y parla plus qu'on n'agit. Du reste la petite armée fédéraliste qui avait répondu à son appel n'était même pas girondine. Son chef, Wimpfen, était un royaliste et une partie des volontaires étaient bretons. Une petite colonne se mit en marche sous les ordres du marquis de Puisaye, qui était de Mortagne, mais qui avait épousé l'héritière de la seigneurie de Menilles, près de Pacy-sur-Eure. L'armée fédéraliste fut bien accueillie à Evreux et un détachement de la garde nationale se joignit à elle pour marcher sur Vernon. La rencontre eut lieu près du château de Brécourt, sur le plateau entre Pacysur-Eure et Vernon. Elle n'eut rien d'une bataille, en dépit des exploits que se prêtèrent les vainqueurs et même les vaincus. Les troupes fidèles à la Convention, commandées par le général Humbert, surprirent les troupes fédérales vers le soir, couchées dans les blés et privées de leur chef qui était allé passer la nuit dans son château de Menilles, tout
près de là. La seule victime fut une branche de pommier cassée par un boulet. Le même jour (13 juillet 1793), Charlotte Corday poignardait Marat, mais son crime était inutile comme le sacrifice de sa vie.
L'insurrection fédéraliste avait vécu. Les députés girondins se dispersèrent et périrent pour la plupart misérablement. Quelques semaines plus tard, on retrouva le corps de Buzot avec celui de Pétion dans un champ de la Gironde, près de Saint-Emilion, à demi dévoré par les loups. Roland, qui s'était d'abord caché à Rouen, se tua sur la grande route d'un coup de canne à épée, à Bourg-Baudoin. Fauchet fut guillotiné dans la grande fournée de Vergniaud, Valazé se poignarda en entendant sa condamnation. La modération de Robert Lindet, venu en mission, fit d'ailleurs bon effet. Quand les Vendéens voulurent s'emparer de Granville, la place résista victorieusement (13 novembre).
Il y aura encore des troubles prolongés, causés par la question des prêtres réfractaires. Ces troubles se confondent souvent avec les brigandages des « chauffeurs » qui obligeaient leurs victimes à livrer leur argent en leur brûlant la plante des pieds. C'est ce qu'on appelle la c< chouannerie normande ». Elle règne surtout dans le Bocage où le terrain accidenté la favorise, mais elle déborde sur les régions avoisinantes dès que la surveillance se relâche. Or, sous le Directoire, la désorganisation administrative est générale. Cette situation traîne jusqu'au consulat. Bonaparte, pour en finir à tout prix, fit pourchasser sans répit Frotté, le dernier chef de ces bandes si bien peintes par
236 HISTOIHE DE NORMANDIE.
Barbey d'Aurevilly dans le Chevalier des Touches. A la fin, Frotté fut arrêté dans une entrevue et fusillé à Verneuil (1800).
11 n'y a plus dès lors d'histoire de Normandie à proprement parler. La vieille province entre dans le moule uniforme de l'administration napoléonienne, mais sans perdre conscience de son passé. Elle s'enrichit, elle développe son agriculture, son commerce. Elle fait l'admiration de Napoléon, qui, au cours d'un voyage en Seine-Inférieure à l'époque où il n'est encore que premier consul, écrivait à son frère Joseph : « Tout est ici consolant et beau à voir, et j'aime vraiment cette belle, bonne Normandie, c'est la véritable France. » Ce qu'il appréciait surtout chez les Normands, c'est leur ferme bon sens, leur esprit de juste milieu, leur instinct de l'ordre et de la règle. La Normandie n'a pas fourni à l'épopée révolutionnaire et napoléonienne un seul grand général, bien qu'il ne faille pas faire fi des services de Dagobert, Valhubert, Decaen et Grouchy. Mais elle s'est rattrapée dans ce qu'on appelait alors « les arts de la paix ».
Le grand savant Laplace, dont l'hypothèse sur la formation du système du monde est restée classique, était fils d'un paysan de Beaumont-en-Auge. Desgenettes, le médecin de l'armée d'Egypte, qui eut l'héroïsme de s'inoculer le virus de la peste pour rassurer les. soldats, et la chance inespérée de n'en pas mourir comme il s'y attendait, était d'Alençon. Napoléon n'appréciait pas moins un industriel comme Richard (dit Uichard-Lenoir à cause de son association avec Lenoir-Dufresne d'Alenyon),
encore un fils de paysan du Calvados (Epinay-sur- Odon), qui sut ravir aux Anglais le monopole du tissage du coton. A vrai dire, le tissage du coton avait commencé à Rouen dès le début du xviii*^ siècle, mais la concurrence de l'Angleterre en avait arrêté l'essor, à cause de la supériorité de son outillage. 11 fallut surprendre le secret des machines anglaises, les « Jenny » ou « Jeannette », dont l'introduction souleva des émeutes de la part des ouvriers qui craignaient pour leur gagne-pain.
La Normandie a fourni aussi à la France consulaire ou impériale des administrateurs intègres et expérimentés comme Mollien (Rouen), qui fut ministre du Trésor, et Lebrun (de Saint-Sauveur, près de Goutances), qui fut le collègue de Bonaparte au consulat. Dans les lettres, on peut citer Malfilâtre, de Caen, mort avant d'avoir rempli sa destinée, ce qui lui a peut-être valu de passer à la postérité. Ce serait peu, mais la Normandie s'honore d'un des noms les plus populaires du xviii' siècle, Bernardin de Saint-Pierre, qui est du Havre, et à qui une simple nouvelle, Paul et Virginie^ garantit l'immortalité.
Rôle modérateur de la Normandie. — Son développement économique. — Le mouvement intellectuel et artistique. — La Normandie et la race normande.
La Normandie au xix° siècle n'a d'autre histoire que celle de son magnifique essor économique. Elle a pourtant joué un rôle dans Thistoire politique. Elle a représenté en général l'esprit pratique et tolérant, ami du présent plutôt que du passé , et ne se promettant pas trop de l'avenir. Sous la Restauration, la Normandie est hostile aux ultras. Elle acclame des libéraux comme Armand Carrel et Dupont de l'Eure : ce dernier est même constamment élu député bien que le suffrage censitaire ne permette pas à la masse de la population d'exprimer son sentiment. Le seul ministre normand de la Restauration est un modéré, le comte de Vatimesnil, qui fait partie du cabinet Martignac. Et lorsque Charles X part pour l'exil, en 1830, il traverse toute la province pour s'embarquer à Cherbourg sans rencontrer sur son passage aucun regret. Une autre traversée fut plus triomphale : celle des cendres de Napoléon ramenées de Sainte- Hélène (1840), qui remontèrent la Seine au milieu
d'un concours inouï dépopulations. Louis-Philippe, le roi selon la Charte, n'est pas, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, très populaire en Normandie, bien que son ministre de prédilection, Giiizot, fût député du Calvados. Lorsqu'il dut, lui aussi, prendre le chemin de l'exil, il eut bien de la peine à gagner Le Havre et à s'embarquer pour l'Angleterre sous un déguisement,
La seconde République fut d'abord bien accueillie. Les députés élus par la première application du* suffrage universel furent presque tous républicains, et parmi eux figurent des membres du gouvernement provisoire : Lamartine en Seine-Inférieure, Dupont de TEure et Garnier-Pagès dans l'Eure. Mais la crise commerciale qui se produisit, les troubles causés par les ouvriers sans travail, les dépenses occasionnées par les ateliers nationaux, la peur des « partageux^), amenèrent un revirement de l'opinion. On se bat dans les rues à Rouen (28 et 29 avril), des attentats ont lieu contre les voies ferrées. Après les sanglantes « journées de juin » à Paris, la préoccupation de l'ordre l'emporta décidément sur toute autre. Lors du vote pour l'élection du président de la République, le prince Napoléon Bonaparte obtient des majorités écrasantes. Toutes les campagnes sont pour lui, et parmi les villes une seule, le Havre, donna la majorité à son concurrent républicain, le général Cavaignac. Dupont de l'Eure ne fut même pas réélu député aux élections qui suivirent. Enfin, après le coup d'Etat du Deux décembre, le plébiscite est partout favorable au prince-président, même au Havre. Sous l'Empire, la question politique ne se pose plus, pour ainsi dire : il n'y a rien à faire
de ce côté, et toute l'activité des esprits se porte vers le développement économique.
Au XIX® siècle, la Normandie a vu deux fois Tennemi violer son territoire. En 1815, les Alliés se présentent non pas en belligérants, car la guerre est finie, mais en vainqueurs. Les Anglais renoncèrent à occuper le Havre, mais la Haute-Normandie fut en proie aux Prussiens. Le maire d'Evreux fut emmené comme otage. A Rouen, le général prussien prétendit exiger une heure de pillage. Le maire menaça de faire sonner le tocsin : « Aucun de vous, dit-il, ne sortira vivant. » Les Prussiens n'osèrent risquer une guerre de rues avec la garde nationale, et la ville fut épargnée.
Elle devait revoir les Prussiens en 1870. Cette fois encore l'invasion s'arrêta aux portes du Havre, mais elle franchit l'Epte, puis l'AndelIe. Rouen, malgré les instances de la population, fut évacué par les forces françaises, qui craignaient d'être tournées. Les Allemands arrivèrent jusqu'à Dieppe. Quand l'armistice fut signé, la Normandie était occupée jusqu'à Trouville et Alençon. Quelques brillants combats avaient été livrés, mais sans plan d'ensemble; par exemple à Etrépagny et Vernon dans l'Eure, à Buchy et à Moulineaux en Seine- Inférieure. Ce n'était pas sur ce théâtre écarté que les événements décisifs étaient appelés à se dérouler. N'oublions pas du moins qu'un Normand, Pouyer-Quertier, fut un des signataires de la paix de Francfort, qu'il obtint du chancelier de fer quelques concessions, et qu'il fut un des plus utiles auxiliaires de Thiers dans l'œuvre de « la libération du territoire ». C'est lui, comme ministre des
oriolan, llétri par sa mère, tableau de Poussin, Hôtel de Ville des Andch s. [l'hot. nrjns Caron, Andelys.)— Le radeau do la ^IiVlusc de Géricault, Jluséc du Louvre, PI. XVL
finances, qui réalisa et réussit, au lendemain de nos désastres, le premier des grands emprunts de liquidation.
La troisième République, née de nos désastres sans avoir pu sauver autre chose que l'honneur, ne fut pas accueillie en Normandie avec une confiance de la première heure. Le mauvais souvenir des troubles de 48 et le bon souvenir de la prospérité agricole qui avait caractérisé le règne de Napoléon III ont longtemps maintenu dans les campagnes un fonds de bonapartisme ou tout au moins d'opposition conservatrice. Leduc de Broglie, le ministre du Seize mai, était sénateur de l'Eure. Toutefois, il n'est pas dans le caractère normand de se renfermer dans un regret stérile du passé ou dans une bouderie négative à l'égard du présent. Le Normand est trop positif pour être intransigeant. 11 est venu peu à peu à l'idée républicaine. Il a donné à la République plusieurs ministres de distinction, un président du Sénat, Ghallemel-Lacour, et même un président de la République, Félix-Faure (1895-1899), député du Havre. Malgré cela, la politique n'est pas pour la Normandie ce qu'elle est pour certaines régions plus latines, une sorte d'industrie locale : c'est un pays où l'on parle bien mais où l'on se méfie des beaux parleurs.
La Normandie n'a jamais cessé d'être une de nos provinces les plus prospères. Ce n'est pas pour rien que la « corne d'abondance » était la marque de la faïence de Rouen. Au xv^ siècle, elle payait le quart des tailles du royaume. Au commencement du règne de Louis-Philippe, elle payait
24'2 IIISTOIUE DE NORMANDIE.
\o dixième des impôts et comptait la douzième partie de la population de toute la France. Elle n'a rien perdu de sa richesse depuis lors, mais elle a perdu de sa population. D'après le recensement del831,elleavait2.646.000habitantssur32.569.000 que comptait la France entière. D'après celui de 1906, elle n'en compte plus que 2.400.000 sur 39.252.000. C'est un recul relatif en même temps qu'un recul absolu. La diminution porte surtout sur les campagnes. Le département de la Seine-Inférieure, grâce à ses deux grandes villes d'industrie et de commerce, est le seul qui soit en progrès. Il a gagné de 1831 à 1906, en trois quarts de siècle, 170.000 habitants, malgré la dépopulation qui se fait sentir dans le Pays de Caux. Tous les autres sont en décroissance très marquée. Dans cette même période, le Calvados a perdu 90.000 habitants, l'Eure 93.000, la Manche 104.000 et l'Orne 126.000, soit, pour ce dernier département, plus du tiers de son effectif. C'est l'arrondissement de Pont-Audemer qui tient le premier rang dans cette course au néant. De 89.744 habitants en 1831, il est tombé à 57.643 en 1906.
Sans doute une partie de cette diminution est compensée par une émigration correspondante. Il y a 100.000 Parisiens nés en Normandie. Le développement des herbages qui demandent peu de main-d'œuvre, la propagation du machinisme agricole, la disparition des industries domestiques comme le tissage à domicile, expliquent en une certaine mesure la raréfaction de la population rurale. Mais pour la plus grande partie c'est une perte sèche. Ce sont les naissances qui manquent.
Il y en a moins que de décès, et l'écart s'accentue chaque année. Les méfaits de l'alcoolisme, malheureusement trop répandu en Normandie, y sont pour quelque chose, toutefois l'alcoolisme est plutôt une cause de dégénérescence que de stérilité. Le département de la Seine-Inférieure, qui vient le premier pour la consommation de l'alcool par tête d'habitant, a tout de même une natalité plus forte que ses voisins. En réalité la Normandie est victime de l'aisance qui y règne presque partout. Elle a peu d'enfants pour mieux assurer et accroître le bien-être de ceux qu'elle met au monde. La prévoyance poussée à ce point devient tout l'opposé d'une vertu. Sans doute les deux tiers de la France (exactement 55 départements) sont plus ou moins gravement atteints du même mal et l'arrondissement de Lectoure (Gers) se dépeuple encore plus que celui de Pont-Audemer, mais c'est là une piètre consolation. La race normande disparaît sans s'en apercevoir et les « horsains » viennent, plus nombreux chaque année, faire la moisson, garder les bestiaux, travailler dans les usines, les mines, sur les ports ou les voies ferrées.
Si la vitalité prolifique de la Normandie est en baisse, il n'en est pas de même de sa vitalité économique. On ne saurait parler en Normandie de la Terre qui meurt. Les vieilles cultures, comme celles des céréales et du pommier, sont toujours en honneur, et d'autres sont venues s'y ajouter. Le colza a reculé devant le triomphe du pétrole comme le lin devant l'invasion du coton, mais la betterave s'est développée et surtout \ élevage. L'élevage du cheval dans le Perche, le Gotentin et
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la « campagne » de Caen, n'a guère souffert jusqu'ici du progrès des modes de locomotion mécanique. Plus favorisé encore est l'élevage de la race bovine, pour lequel on transforme chaque année en herbages des terres de labour dans toutes les vallées. Bien de comparable aux plantureuses prairies de la Basse- Normandie où la pousse de la nuit remplace parfois la consommation du jour. Et le débouché ne fait jamais défaut, car la boucherie d'une part, et les industries laitières de l'autre, ont de plus en plus de peine à suffire à la consommation. Les beurres d'Isigny, de Gournay, les fromages de Camembert, de Livarot, de Pont-l'Evêque, de Neuchâtel ont une réputation qui fait partie du patrimoine national. Seul le mouton diminue, comme dans tous les pays de cultures riches.
Peu de pays agricoles sont en même temps aussi industriels que celui-ci. Nous avons signalé de longue date la fabrication de la toile et du drap dans la région rouennaise. La fabrication des cotonnades est venue s'y ajouter et tient même aujourd'hui le premier rang dans les « rouenneries », malgré la faillite du bonnet de coton, qui jadis fit la fortune de Falaise, alors qu'il était « quasiment » la coiffure nationale du paysan normand. La métallurgie, d'autre part, semble devoir prendre une extension rapide par suite de la mise en exploitation des gisements de fer de la vallée de l'Orne, qui promet d'être un des grands événements de l'histoire de la Normandie au commencement du xx* siècle.
Tout ce développement économique est favorisé par un ensemble de voies de communication qui a
paru longtemps magnifique, mais devient insuffisant. Le réseau des routes remonte loin. La grande route du Havre à Paris par Rouen et Pontoise est la voie romaine d'Harfleur à Lutèce. Les routes normandes sont du reste parmi les plus fréquentées de l'Europe depuis le développement de la bicyclette et de l'automobile. Elles ont repris une vie qui paraît même parfois trop intense à beaucoup de paisibles riverains. Quant aux chemins de fer, leurs premières lignes datent de loin, puisque celle de Paris à Rouen fut inaugurée en mai 1843, en même temps que celle de Paris à Orléans. Aujourd'hui le réseau, quoique les mailles en soient serrées, ne répond plus aux besoins croissants des ports de Rouen et du Havre, malgré le concours de la Seine.
La Seine constitue une merveilleuse voie de pénétration. C'est la grande route de Paris. Mais il n'y a pas de fleuve naturellement parfait pour la navigation, et la Seine, malgré sa réputation de sagesse, a ses caprices. Elle a été approfondie et régularisée jusqu'à Rouen, qui reçoit maintenant des navires d'un tirant d'eau de plus de six mètres. Réciproquement un canal latéral à l'estuaire permet aux bateaux plats de rivière de descendre jusqu'au Havre : c'est le canal de Tancarville. Il est résulté de ces deux améliorations complémentaires un accroissement considérable du trafic. Rouen et le Havre réunis ont un mouvement supérieur à celui du port de Marseille. En outre, la Seine en amont de Rouen a été aménagée de manière à présenter des profondeurs de trois mètres jusqu'à Paris. En temps normal cet outillage suffît encore, mais en cas d'interruption de la navigation fluviale l'unique
ligne de Paris au Havre est tout de suite débordée.
Les autres ports normands n'ont qu'une importance secondaire, ce qui ne veut pas dire une importance médiocre. Dieppe et Gaen sont en progrès, surtout ce dernier qui exporte maintenant du minerai de fer. Cherbourg dont la digue, commencée sous Louis XVI, provisoirement achevée en bois par Napoléon l^% n'a définitivement été terminée que sous Napoléon III, remplit maintenant son rôle de port de guerre commandant le milieu de la Manche. Les autres ports sont à la fois des ports d'intérêt local, des ports de pèche, et le plus souvent des bains de mer. En ce qui touche ce dernier point on peut même dire aujourd'hui que tout le littoral de la Normandie ne forme plus qu'une plage ininterrompue, aussi courue qu'elle soit de sable ou de galets, dont la vogue apporte un tribut de plus en plus appréciable au « bas de laine » normand. La « grande pêche » à Terre-Neuve ou en Islande finit par en souffrir, car le métier de « morutier » est plus dur et moins lucratif que celui de maître baigneur. Bien que Dieppe, Fécamp, Granville n'aient pas (( désarmé », le loup de mer se raréfie.
Au xix" siècle, comme dans les siècles précédents, la Normandie tient une grande place dans le mouvement intellectuel. Les progrès de l'instruction y contribuent d'ailleurs , bien que la Normandie compte encore une proportion d'illettrés qui ne devrait pas se rencontrer dans un pays aussi favorisé parla nature. On n'y trouve dans l'ensemble qu'une moyenne de 95 conscrits sur 100 sachant lire et
écrire. A cet égard, l'Eure est le département le plus arriéré, la Manche le plus avancé. L'Université de Caen se pique de maintenir la vieille réputation de r « Athènes normande » et de nombreuses Sociétés savantes s'appliquent avec fruit à éclaircir les coins obscurs de l'histoire de leur province.
Dans les sciences, il faut mentionner l'ingénieur Brunel qui fît le premier tunnel sous la Tamise à Londres, le grand géologue Elie de Beaumont dont le nom restera lié à la carte du sol français, les chirurgiens Tillaux et Poirier, le physicien Fresnel dont les travaux sur l'optique ont abouti à augmenter la portée des phares, l'astronome Le Verrier qui trouva la planète Neptune par le calcul avant que le télescope eût pu l'apercevoir, l'érudit Burnouf, l'archéologue Gaumont, l'amiral explorateur Dumont d'Urville, le savant Léopold Delisle, Albert Sorel, un des maîtres de l'histoire diplomatique, Gréard dont la finesse de moraliste s'est mise tout entière au service de l'éducation nationale, et tant d'autres qui ont marqué leur passage dans toutes les branches du savoir humain, sans parler de ceux pour qui la postérité n'a pas encore commencé. Un seul chef militaire de premier ordre est à signaler, c'est le maréchal Pélissier, le vainqueur de Sébastopol.
Dans les arts, deux noms brillent au premier rang : le peintre Géricault, qui est de Rouen, dont le Radeau de la Méduse est universellement célèbre, ei Millet {ào, Gréville, Manche) dont i'yl/z^^/«5 est une des toiles que la gravure a le plus popularisées dans le monde entier. Ce dernier n'est pas seulement né en Normandie, c'est un fils des champs, berger
248 niSTOIPE DE NORMANDIE.
dans son enfance. Les scènes paysannes qu'il représente, la lumière adoucie dans laquelle elles baignent, sont celles du vieux pays cotentinois La musique vive et spirituelle d'un Boïeldieu {la Dame Blanche) et d'un Auber [la MuettedePorticî)xiéyoque pas particulièrement le souvenir de Rouen et de Gaen, mais c'est bien la musique d'une race qui aime la vie plus que le rêve et la gaieté plus que la passion. La Normandie musicale s'honore aussi de Catel et de Lenepveu et se glorifie de M. Saint-Saëns [Samson et Dalila). L'architecture religieuse a donné le monastère de la Trappe, ensemble puissant et trapu qui se dresse dans la partie la plus solitaire des collines du Perche, et la basilique de Bon Secours, restitution érudite et froide du style gothique.
La floraison littéraire est plus abondante et plus caractéristique. Casimir Delavigne qui est du Havre n'est pas un génie, encore qu'il eût pu s'y tromper à voir l'engouement du public pour ses poèmes patriotiques, les Alesséniennes, qui balancèrent sous la Restauration la gloire naissante de Victor Hugo et de Lamartine. Octave Feuillet n'a rien de lyrique; c'est le modèle du romancier mondain. Ce Parisien de Saint-Lô est le peintre par excellence de la vie aristocratique et de la corruption élégante du second empire {Monsieur de Camors).
Tout différents et d'une originalité plus puissante sont Barbey d'Aurevilly, Gustave Flaubert et Guy de Maupassant. Ceux-ci sont des Normands, et des Normands dont la physionomie a conservé tout son relief. Ce n'est pas par accident que Barbey, qui est du vieux bourg féodal de Saint-Sauveur-le-Vicomte,
LA NORMANDIE CONTEMPOBAINE. 249
traite des sujets normands où revivent les mœurs, les horizons et les traditions de la terre natale, c'est par principe. Il se pique d'être un Normand de vieille roche, un « fils de Rollon ». Flaubert, qui est de Rouen, peint en réaliste les gens de son pays dans Madame Bovary, mais son imagination romantique l'emporte au loin dans Salammbô. C'est le plus scrupuleux et le plus laborieux de nos grands écrivains. La poursuite de la perfection a été le but et aussi le tourment de sa vie. Guy de Maupassant, son filleul et disciple, a la même précision, la même sûreté de langue, avec plus d'aisance {Pierre et Jean). Plusieurs de ses « nouvelles » sont de purs chefs-d'œuvre, bien qu'il en ait puisé trop volontiers les sujets dans la réalité la moins plaisante ou la plus scabreuse.
Est- il besoin de conclure ? Nul ne conteste la grande place que la Normandie a tenue dans l'histoire de la France et de l'esprit français. Les Normands ont fourni à la patrie commune une suite ininterrompue d'hommes de forte trempe, de jugement sain, de raison pratique, de bon sens aiguisé. Ils ont fortement marqué de leur empreinte les pays où ils ont essaimé. Les principaux traits du caractère anglais sont ceux auxquels se reconnaît le Normand à travers les âges : le sentiment du droit et le sens du possible s'associant pour assurer la persistance et l'efficacité de l'effort.
Il faut bien croire que le Normand a une physionomie particulièrement accusée puisque le type du paysan normand est devenu le type du paysan en littérature. Tout le monde connaît ce villageois ma-
tois et cossu que Maupassant et tant d'autres ont immortalisé. Ce n'est pas le premier venu. Il n'est pas de ceux que la caricature peut rendre ridicules. Il a un portefeuille sous sa blouse, du foin dans ses bottes, du linge fleurant la lavande dans son armoire normande : il ne s'en vante pas, mais il le sait. Il parle un peu patois, mais le jargon des hommes de loi n'a pas de secrets pour lui. Il n'est pas très exact, — ou il ne l'est plus, — que le Normand aime les procès, mais il aime que toute chose se passe dans les règles. Le paysan en tout pays est prudent : sa vie rude, le pain de l'année exposé aux intempéries, lui commandent de l'être, mais la prudence du paysan normand va, dit-on volontiers,jusqu'à la méfiance à l'égard de l'inconnu, du « horsain ». Son premier mouvement est de se tenir sur la défensive, comme le premier geste de ses aïeux devait être de porter la main à la garde de leur épée.
Nul n'excelle comme lui dans l'art de parler sans se compromettre. Il se dépense plus de diplomatie à la foire de Guibray qu'il n'en faudrait pour marier, comme on disait autrefois, la République de Venise avec le Grand Turc. Le Normand n'a pas le mensonge facile et ingénu des races ensoleillées, mais il tourne sept fois sa langue avant de dire le fond de sa pensée. Laborieux et économe, il n'aime pas conter ses affaires à ceux qu'elles ne regardent pas, ce qui est d'ailleurs une des formes de la discrétion. Tel est le paysan normand, ou plutôt tel il apparaît à ceux qui ne le connaissent qu'à moitié. Mais il y a dans ce portrait des traits conventionnels ou surannés. Beaucoup de citadins se figurent
encore le bonhomme normand avec un « casque à mèche » et sa compagne avec le bonnet cauchois : tout cela n'existe plus que dans les opérettes.
Ce qui au contraire est bien vivant, ce sont les habitudes d'hospitalité plantureuse qu'on appelle anglo-saxonnes, mais qui ont été importées en Angleterre par les compagnons de Guillaume le Conquérant. La tempérance n'y trouve peut-être pas toujours son compte et le trou normand est parfois une chausse-trape où plus d'une raison culbute, mais l'intention est bonne, même lorsque la main tremble un peu. Malheureusement la pente qui mène à l'alcoolisme est glissante et beaucoup la descendent qui ne s'en aperçoivent qu'au fond du fossé Aussi la race normande perd-elle de sa prestance : la graine de cuirassiers ou de grenadiers ne lève plus comme autrefois.
Des prophètes de malheur prévoient déjà le temps où l'on ne trouvera plus de beaux exemplaires du type normand que chez les Normands d'outre-mer, en Angleterre ou au Canada. Les branches porteront fruit à la place du tronc épuisé. Il dépend des Normands de donner tort à ces sombres pronostics. La terre normande, cette terre promise qui a fait le miracle de fixer l'humeur errante des vikings, ne demande qu'à les y aider. Elle continue à capter ceux qui passent. Les Normands ont conquis la Normandie, la Normandie conquiert chaque jour des Normands. Elle a le charme qui attire, le charme plus rare qui retient. Un géographe contemporain, — dont « Tâme méditerranéene » préfère pourtant « les couleurs ardentes et la blanche stérilité du Midi » , — analyse avec une émotion communicative
l'harmonie reposante du paysage normand, le reflet des nuages cotonneux dans les eaux courantes, la force tranquille que respirent les hêtres centenaires, la paix profonde que ruminent les vaches ensevelies jusqu'au pis dans le gazon, le silence heureux de la petite vallée ponctué par le tic-tac du moulin. La nature a bien des manières de sourire : la Normandie, dit Onésime Reclus, « est le plus beau sourire de la nature tempérée ».