‹ Histoire de Normandie: depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquêteChapitre 65 sur 82 · ATTAQUE SUR ROUEN · texte numérisé non relu

ATTAQUE SUR ROUEN

ses Vassaux , entrèrent sur le territoire normand , vers la partie septentrionale, sans pouvoir effectuer le passage de la rivière d'Eaulne , défendu par Richard en personne. Thibault attaqua ensuite Evreux , qu'il prit d'assaut , selon Dudon ' ; par trahison selon Guillaume de

Jumiéges'. Richard , de son côté> conduisit ses Normands au pillage dans le pays Chartrain, après quoi il revint à Rouen. Bientôt Thibault reparaît sur la rive gauche de la Seine, au faubourg d'Emendreville, aujourd'hui Saint-Sever. Richard réunit des bateaux ^, passe le fleuve , et tombe sur l'ennemi , qu'il met en déroute. Évreux demeura néanmoins au pouvoir de g6a.

Thibault.

Voilà tout ce que nous pouvons accorder aux histpriens normands , sur les détails ampoulés , non moins que minutieux , où ils se perdent dans le récit de ces événemens. Quant à celui qui va suivre , il est trop important , et Dudon de Saint-Quentin, qui l'a le premier rapporté,

' Dad, , p. 142.

* Willelm. Gemet. , p. 246.

^ NouTelle preuve qu'il |i*y avait pat d% pont k Rouen.

l46 RICHARD SECOURU PAR RARALD.

en était trop près, pour qu'il soit possible de le révoquer en doute y du moins dans ce qu'il a de général.

Richard craignit probablement de voir se grossir le nombre de ses enneniis ; plus d'une fois les comtes d'Anjou et du Perche avaient fait des incursions dans le pays d'Alençon^ Ds pouvaient saisir le moment des hostilités avec le comte de Chartres^ pour rentrer en armes sur le territoire normand. Richard eut donc recours à un moyen déjà employé «n sa faveur, et qui l'atait sauvé une première fois. Des secours furent demandés à ce même roi de Danemarck, Harald, qui, vingt ans auparavant, était venu rompre les plans de Louis d'Outremer. Il ne vint pas cette fois en personne, mais il envoya une flotte et des hommes qui ne demandaient qu'à piller. Ds etitrèretit 963. parla Seine, qu'il remontèrent d'abord jusqu'à Rouen, puis, par ordre de Richard, jusqu'à Gefosse, aux environs de Vernon, d'où ils se répandirent dans les domaines du comte de Chartres et de Lothaire.

■ ■ I I I I III II I f

• Robert YTitcé , t. ï , p. î4^.

RAVAGES BXERGÊS PAR LES DANOIS. l^'J

En se rappelant les ravages exercés par les premières troupes des Normands, et par celles de ffrolf lui-même^ on se fera une juste idée de l'état du pays abandonné à ces hordes nouvelles : les châteaux , les fermes , les villages , les villes , les églises > les monastères , tout devint la proie des pillards ; hommes et femmes furent chargés de fers et emmenés captifs. C'était au points dit Guillaume de Jumiéges^ qu'on n'entendait plus un seul dogue aboyer dans le comté de Thibault. La Normandie , pendant ce temps, jouissait d'un repos absolu ; elle ne prenait point de part aux brigandages exercés en son nom et pour sa défense; mais elle en tirait parti en achetant k vil prix le butin recueilli sur les domaines du comte et sur ceux du roi.

Il fallut céder ; on députa vers Richard ; on intéressa ses sentimens religieux au rétablissement du calme et de la paix. Il y consentit : Évreuxlui fut rendu; les Danois remontèrent sur leurs barques chargées de vivres , et cinglérent , disent les chroniques ^ vers l'Espagne , où ils espéraient continuer ce qu'ils ne pouvaient plus faire en France. Un assez grand nombre pourtant embrassa^ dit-on , le christianisme , et

l^S SECOND MABIAGE DE RICHARD.

resta en Normandie '. Une paix profonde succéda enfin à ces courses armées. Jusqu'à l'avéneraent de Hugues Capet, nous ne trouvons Richard occupé que de fondations pieuses. Ce fut dans cet intervalle aussi qu'il épousa, en secondes noces, et cette fois avec les cérémonies du christianisme , une danoise nommée Gorinor, avec qui depuis quelque temps il entretenait de secrètes liaisons', et dont il eut plusieurs enfans. Sa première femme , morte après huit ans demariage, ne lui en avait point donné. Bichard était à Bayeux quand il se sentit frappé de sa dernière maladie; il se fit sans délai transporter à Fécamp, où il avait fixé le lieu de sa sépulture. Un cercueil de pierre, préparé d'avance pour le recevoir, était déposé dans réglise, et tous les vendredis rempli de froment que l'on distribuait aux pauvres , avec cinq sous d'argenté Sur le point de mourir, il fit appeler les grands de son duché. Raoul, son

' Dudo, p. 144. — Willelm. Gemet., p. 246. >- Robert Wace, 4. 1, p. 252.

» Dudo, p. 152. — Foyez aussi les amours de Richard et de Gonnor dans Guillaume de Jùmiéges , p. 311.

^ Dudo , p. 156 et seq.

MORT DE RICHARD I^''. j/^g

frère utérin % lui demanda auquel de ses fils il destinait la souveraineté; ce qui établit, pour le dire en passant^ que la couronne ducale, en ^ Normandie, n'était pas alors purement héréditaire". Le prince fit reconnaître Richard, son fils aine, après quoi il mourut; il fut inhumé, 996. non pas dans l'église, mais en dehors, par ses ordres, et sous la gouttière.

On a pu penser que le premier duc Hrolf n'avait obéi qu'à la politique , en se soumettant au christianisme. Il n'en saurait être de même à l'égard de ses deux successeurs , Guillaume et Bichard. Le projet bien constaté de l'un , de se faire moine à Jumiéges ; les richesses considérables que l'autre prodigua aux ordres religieux; les nombreux couvens qu'il fit construire ou réparer , sans aucun motif marqué d'intérêt pour sa domination : tout concourt à prouver que, dès le second duc, si l'on veut écarter le premier , la religion chrétienne était adoptée de bonne foi par les souverains normands.

' Willelm. Gemet. , p. 288.

* Dudo , p. 157.

l5o RICHARD SURNOMMÉ SANS PEUR.

Richard I«r a été isurnomnié sans peur; je ne crois pas que ce soit par ses contemporains ; et sous le rapport militaire, il n'a rien fait de plus que ses deux prédécesseurs. Si je ne me trompe, ce surnom est Tefifet des croyances superstitieuses d'une époque où l'on ajoutait beaucoup de foi aux appaij^tions des esprits et des démons. Robert Wace, qui écrivait au douzième sièclfe % ne dit pas Richard-sans-Peur ; mais il affirme que ce duc marchait de nuit comme de jour, sans avoir jamais peur de rien ; et il ajoute, comme explication , qu'il vit et rencontra maint £an tome, sans en avoir jamais été efifrayé *- Un chroniqueur anglais s'exprime dans le mènxe sens y et donne les mêmes faits à l'appui ^ . De là ces récits populaires , où Richard figure , tentât à o6té d'un revenant qull cou^pe ei^ deux d'un coup d'épée, tantôt à côté du diable en personne , qui le prend pour arbitre dans ses démêlés avec un ange^.

Richard laissa plusieurs epfans : ceux que les

» Voyez Roman de Rou , t. i , p. 370.

» Ibid. , t. I , p. 278.

3 Bromton , int^ Scriptores decem , col. 856. /

^ Rob. Waoe , 1. 1 , p. 280 et suiv. — Bromton, loc. cit. , ool. 857.

HUGUES CAPET A3PIRE AU TRÔNE. |5l

historiens normands nous font connaître^ sont : Bichard^ qui lui succéda sous le nom de Richard H; Robert, comte d'Evreux et archevêque de Rouen; Mauger^ créé comte de Corbeil par le roi de France Henri I" ; Godefroy , qui fut comte d'Eu ; Guillaume, nommé comte dIE&mies par son frère Richard H, qui le créa comte d'Eu quelques années après; Emma, qui épousa Ethelred roi d'Angleterre y en i ooa ; Hadwige y mariée h GeoSiroy, comte de Bretagne ; et enfin Mathilde, première femme d'Eudes comte de Blois et de Chartres'.

Ce fut pendant le règne de Richard que ce Hugues , surnommé depuis Capet , sans qu'on sache trop pourquoi, posa les fondemens de son élévation. Dans ces temps d'ignorance et de crédulité, il n'était pas difficile aux hommes un peu supérieurs à la multitude , de faire croire à l'intervention du ciel et des saints. Hugues Capet le sentit ; il eut, à l'exemple de Hrolf, une vision que je vais raconter.

Un fantôme l^ii apparut pendant la nuit.

• Foyez Dtt(l. , p. Iô2. — Willclm. Gemet., p. 247.— Rob. Wacc, t. I , p. 277.

1 5a SONGE DE HUGUES GAPET.

« Que fais-tu là , dit-il au prince ? — Je veille , répond celui-ci épouvanté; mais toi, qui estu ? je l'ignore absolument. — Alors le fantôme : Je te supplie de retenir mon nom et de satisfaire à ma demande; je suis l'abbé Valéry, autrefois vivant, aujourd'hui mort. Je reposais sur le littoral de la mer ; le perfide Arnould m'a enlevé à ma patrie , aussi bien que saint Riquier'; et je suis retenu captif sur la terre étrangère. Le temps est venu où je dois rentrer dans ma demeure. Tu me rendras à mon église : hâte-toi d'accomplir nos vœux , car tu devras à nos prières d'être élu roi de la Gaule ^ que ta race gouvernera éternellement * , »

Or, la puissance du comte Arnould II» qui régnait alors en Flandre , n'était pas, de beaucoup comparable à celle de Hugues, qui lui fit ainsi connaître sa volonté : « Tu me rendras honQrablenaeqt , dans Montreuil , les corps de

' Vita sancti Walarici , ap. BoU. , aprilis , t. i , p. 24. — Vita sancti Richarii , ibid. , ibid. , t. m , p. 457.

* « Per nostras enim orationes rex efflceris Galliœ , et posteà hœredes tui usque ad septimam generationem possidebunt gubernacula totius regni. » Ibid., apr. , 1. 1, p. 25. — Histor. de France, (, VIII f p. 274 ; t. IX, p. 146 ; t. x, p. 234 , 289 , 298 , 356.

SUITB DU SONGE. l53

isaint Valéry et de saint Blquier. Si tu ne le fais pas sur-le--champ , de bon gré , tu le feras plus tard de force.» H arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver : le comte de Flandre fut forcé de rendre les corps , qui furent replacés solennellement dans leur ancien monastère. La chronique ajoute même que Dieu renouvela, en cette occasion , pour le cortège qui transportait les reliques, le miracle accordé à Moïse devant la mer Bouge , c'est-à-dire que la rivière de Somme se déranga pour laisser passer la procession ^ : ce fut le sujet d'un tableau qu'on voit encore dans la chapelle de Saint- Valéry. On lit au bas ces quatre vers :

Voyez Hugues-le-Grand , conducteur d*une armée , Pour dégager ses os par les foudres de Mars ! Qui ne s*étonnerait ? la mer inanimée Leur fait la révérence et se fend en deux parts ! ... *

Nous n'avons pas à examiner le mérite du quatrain, moins encore celui du miracle. Du reste, et ceci est très remarquable, la prédic-

* Vita Burchardi , ap. D. Bouquet, t. X , p. 357.

> Biographie d'Abbeyille , par F. G. Louandro, p. 331.

l54 HUGUES GAPET |10I.

tion du saint fut accomplie; six ans après, Hugues Capet était roi. Ce qui prouve évidemment , dit le frère André , dans sa chronique , que le changement de dynastie fut un effet de la volonté divine'. Voyons-y plutôt une combinaison politiqiie , appropriée aux mœurs contemporaines.

Selon la loi d'hérédité , si elle eût été fortement établie^ la couronne appartenait à Charles, frère de Lothaire et duc de Lorraine ; mais Hugues Capet sut habilement profiter de la confusion y et se fit reconnaître roi , non par tous les grands du royaume, comme le dit un chroniqueur ', mais par ses vassaux et quelques seigneurs ses amb , au nombre desquels on a placé Richard, duc de Normandie ^ Il parait même que les Français tournèrent d'abord les yeux vers Charles; mais que celui-ci, ayant imprudemment soumis l'affaire aux délais d'un conseil, Hugues Capet prit possession pendant qu'on

' Histor. de France , t. x , p. 273 et 289.

* Glabri Rodulphi Chron. , ap. Duchesne, t. iv, p. 12. 3 Willclm. Geinet.,p. 248.— WilleUni Nangii Chron. ; Histor. de France , t. ix , p. 82. — Rob. Wace, t. ï , p. 295.

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