‹ Histoire de Normandie: depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquêteChapitre 72 sur 82 · RICHARD II · texte numérisé non relu

RICHARD II

Ctuatrime JSfnc de nomanbtr*

La féodalité , telle qu elle existait à la fin du dixième siècle, avait commencé vers le milieu du neuvième. Née de la faiblesse des rois Francs, fortifiée par l'audace toujours croissante des grands vassaux, elle pesait alors de tout son poids sur ceux qui n'avaient eu aucun intérêt à son établissement. En Normandie , plus qu'ailleurs peut-être, le régime féodal était devenu insupportable à la population des campagnes , et la cause en est facile à saisir : tout s'agitait autour de ce duché, dans le trouble et la confusion. Lui seul jouissait de la paix intérieure et de Findépendance politique. Presque toujours dans leurs domaines, les grands du pays n'avaient rien de mieux à faire que de veillera leurs droits

SOULÈVEMENT DES CAMPAGNES. l8r

de chasse et de pèche , à exercer tous les privilèges qu'ils . tenaient de la féodalité. A cette époque , aussi , un instînot de conservation , si Ton ne veut pas que ce soit un sentiment de dignité naturelle, disait aux populations qu'elles étaient quelque chose dans l'organisation sociale, qu'elles pouvaient avoir, de leur côté, des droits à faire valoir, des sûretés à prendre, des garanties à réclamer. Encore qudlque temps, et le mot de commune allait être prononcé ; mais si le nom n'existait pas , l'institution n'en était. pas moins préparée dans tous les esprits , comme elle était appelée de tous les vœux ' .

Des. paysans normands eurent la gloire et le malheur de jeter le premier cri d'indépendance.

Une année s'était à peine écoulée depuis que 997 Bîchard II . avait succédé à son père ; des rassemblemens se.formèrent dans plusieurs comtés de la Normandie; on y résolut de . s'affranchir du pouvoir des seigneurs • d'user des avantages que présentaient les bois et les eaux , sans égard pour les privilèges établis, et de n'obéir qu'aux lois nouvelles qu'on voudrait s'imposer. Cha-

■ Sismoudi» Hist. des Français, t. iv, p. 174.

l89 SUPPUCB VZS PATSàNS*

cune de ce9 réunions avait élu deux député»

chargés de porter le résultat des délibérations à une grande assemblée centrale qui devait les sanctionner.

Informé de ce (jni ce passait, Richard fit partir son oncle Baoul, à la tète d'une troupe nombreuse de cavaliers, avec ordre de dissiper les rebelles. Raoul s'acquitta de sa mission avec une grande férocité , et le langage de l'historien le plus voisin des temps et des lieux, devient ici d'une terrible énergie, ou plutôt d'une simplicité efivayante : Raoul , dit-il , s'empara de tous les députés, leur fit couper les pieds et les mains, et les renvoya inutiles. Instruits par cet exemple, ajoute le narrateur, les paysans renoncèrent à leurs assemblées , et retournèrent à leurs charrues ' . Un autre écrivain du siècle suivant fait ici une énumération de supplices vraiment effroyables puisque , à l'en* tendre, Raoïtl, sans s'émouvoir des gémissemens de ces malheureux, fitairacber les dents à ceuxci, les yeux à ceuxJà, brûler les jarrets, couper

■ « Cunctos legatos cepit, truncatisque manibus ac pedibas» inutiles suis r«misit , etc. » WiUelm. Oeiaet. , p. 249.

RÉVOLTB DB GUlIiLAUMB d'sXMBS. l83

les poings aux uns, empaler les autres ^ les brûler vils > ou les jeter dans du plomb fondu ' .

Vingt-six ans plus tard^ les paysans bretons voulurent imiter les paysans normands , et prirent les armes contre leurs seigneurs. Ils ne réussirent pas davantage * ; mais il demeure histonquement démontré que^ dès la fin du dixièihe siècle, en Normandie ^ et au commencement du onzième enBretagnej Its populations se soulevèrent contre la féodalité.

Ce ne fut pas seulement contre les habitans des campagnes que Richard II eut à sévir. Son frère utérin Guillaume^ qui tenait de lui le comté d'Exmes, refusa de rendre hommage à son souverain, et ce fut encore Raoul qui se chargea d'étouflercette rébellion. Il fit prisonnier le comte récalcitrant j qui fut enfermé dans la tour de Rouen , bâtie par Richard I^'' vers le milieu du dixième siècle, et que l'on appela dans la suite la VieiUe Tour. Elle s'élevait sur la place qui porte encore aujourd'hui ce nom, et la Seine en baignait le pied. Après cinq ans de captivité, Guillaume

' Rob. Wace , 1. 1 > p. 31 1 .

* Hifltor. de France, t. x , p. 377.

l84 LA NORMANDIE ALLIÉE DE LA FRANGE.

parvint à s'échapper par une fenèlre très haute j au moyen d'une longue cordé que lui avsit fait passer un chevalier de ses amis. Il erra quelque temps ^ ne marchant que de nuit pour: mieux échapper aux émissaires qu'on aurait pu naettre à sa poursuite. Fatigué enfin de ce genre dé vie, il vint se jeter aux pieds de Bichard , un jour que celui-ci chassait dans la forêt de Verneuil *, et implora le pardon de sa faute; il l'obtint, et je me hâte d'observer que ce fut de l'avis du comte Raoul y qui, à la vérité, était son oncle maternel. Peu de temps après , Richard lui donna le comté d'Eu et le maria \

Jusqu'à l'avènement de Hugues-Capet , les rois Francs avaient toujours regretté la perte de la Normandie; ils avaient même tenté plusieurs fois , et par divers moyens , de rentrer en possession de cette belle province. Sous le bon roi Robert, non -seulement cette contrée n'est point un objet d'envie pour la France, mais . elle ea devient l'alliée fidèle et le plus ferme 999 appui. Ainsi, le comte de Melun Burchard, qui

« Ou de Verney. {Voyez Rob. Wace, 1. 1, p. 315.) » Willelm. Gemet. , p. 250.

BICHARD II SECOURT ROBERT. l85

résidait le plus souvent auprès du roi Robert, apprit que l'un de ses chevaliers nommé Gautier s'était laissé séduire par Eudes , comte de Chartres, et lui avait livré le château de Melun. Robert envoya aussitôt à Eudes Tordre de restituer le domaine au propriétaire. L'usurpateur n'en tint compte , et déclara même aux députés du roi que , tant qu'il serait vivant, il ne le rencbrait à personne. Trop faible pour contraindre un comte de Chartres, le roi Franc s'adresse à Richard, qui conduit ses Normands sous les murs du château. Robert le bloquait d'un autre côté ; mais il parait que les Normands firent seuls le siège, et ce fut Richard -qui entra victorieux à leur tête dans la place. Le bon roi Robert se contenta de remettre Burchard en possession de son château , et de faire pendre celui qui; l'avait livré * .

Trois ou quatre ans plus tard , les secours de la Normandie devinrent beaucoup plus nécessaires au roi Franc.

Henri, duc de Bourgogne, oncle de Robert, 1002.

* wnielm. Gemet., p. 2ô5. — Hugo Floriac. , Histor. de France, t. X , p. 220.

l86 EXPÉDITION BN BOURGOGNE.

venait de mourir^ et comme il ne laissait point d'enfans^ son neveu le roi de France héritait naturellement des domaines du défunt; mais les vassaux étaient alors parvenus à un tel état d'indépendance , le pouvoir de celui qu'on appelait roi des Francs était descendu à un tel degré d'abaissement^ que Bobert ne fut reconnu par personne; ; loin de là , les seigneurs du pays se saisirent des châteaux du feu duc ^ et la ville d'Auxerre> à l'instigation du comte de Nevers Landri^ se déclara en révolte ouverte. Seul entre tous les Bourguignons^ -Hugues^ évéque d'Auxerre# s'était rangé du parti du roi. A qui celui-ci va-t-il s'adresser ? à ses voisins les Normands^ qui courent au nombre de trente mille, s'il faut en croire les chroniqueurs y mettre le siège devant Auxerre.

Cette ville se vantait alors de n'avoir jamais été prise , ni par ruse, ni par violence. Elle justifia encore cette prétention. A la suite de plusieurs assauts infructueux , les assiégeans se retirèrent et investirent le monastère fortifié de Saint-Germain > attenant à la ville. Ils n'y furent pas plus heureux , ayant eu à combattre un ennemi plus puissant que les hommes , je veux dire la cré-

LEVES DU SIÉGB b'aUZBRBE. 1 87

dulité superstitieuse de Tépoque. En effets comme ils pressaient vivement le monastère ^ un épais brouillard enveloppa la forteresse. Il n'en fallut pas davantage : ce fut Dieu lui-même y à la voix de saint Germain outragé ^ qui dérobait ses défenseurs aux coups de leurs adversaires, en laissant ces derniers exposés aux traits des assiégés. On abandonna donc le projet de forcer la place. L'armée alliée se retira avec perte considérable^ surtout du côté des Normands, dit la chronique 9 ce qui prouve encore que les troupes normandes prenaient la plus grande part à ces attaques. Les assiégeans se dédommagerait en ravageant tout le plat pays \

Guillaume de Jumiéges dit que Robert s'empara d'Auxerre dans cette campagne* ; c'est une erreur à noter. La querelle de Robert avec les Bourguignons ne se termina que douze ans plus tard. Il guerroya de temps en temps avec eux dans l'intervalle , toujours appuyé par les Normands^ et notamment au siège d'Avallon ,

' Raoul Glaber, Histor. de France, t. x, p. 20. — Hist. epifioopor. Autissiod., ibid., p. 171.— Gesta abbatum S. GernUDi Autisaiod., ibid. y p. 296.

* Willelm. Gemet. , p. 256.

l88 EXPBDITrON EN FLANDRE.

qui fiit pris par famine au bout de trois mois *.

Ce fut encore à Richard qu'il s'adressa lorsqu'il s'agit de faire restituer Valenciennes au comte Arnould, par Beaudoin, comte de Fian- 1006. dre,qui s'en était emparé'. Valenciennes relevait de l'empereur Henri II, et Robert- luimême ne figure ici que comme auxiliaire; mais il est très remarquable qu'il n'entreprenne rien de sérieux sans s'être préalablement assuré de la coopération des Normands ; et, s'il était vrai , comme le dit un chroniqueur ^ , que Richard II eût reçu de l'empereur même la prière d'accompagner Robert dans cette entreprise, ce serait une preuve nouvelle et plus sensible du degré d'importance où était parvenue la Normandie, et du prix que l'on mettait à se ménager son . appui.

J'ai dit que le comte de Chartres, Eudes deuxième du nom, avait épousé Mathilde, sœur de notre duc Richard II. Celui-ci avait donné

» Hugo Floriac. Chron. , Histor. de France, t. x, p. 221. — Ibid. , p. 277 , et passim.

» Sigeberti Gembl. Chron., ibid., p. 218.~<:hron. Turon., ibId., p. 282. — Div. Chron., ibid. , p. 320.

' Fratris Andreae Gbron. , ibid. , p. 290.

CHATEAU DE Tim.I£RBS. .' 189

à la princesse > à titre de dot, la moitié du domaine de Dreiix.. Après quelques années de mariage^ elle mourut sans enfans. Bichard redemanda au comte les biens que Mathilde lui avait apportés. Selon la coutume établie S Eudes aurait dû les rendre : il s'y refusa ; aussitôt la guerre fut déclarée entre les deux beaux-frères. Richard copimença par construire, sur la rivière d'Aure , limite du territoire normand, un fort d'où il étaitfacile dlnquiéter le comte de Chartres. Le. château construit, Richard l'approvisionna de vivres, qu'il alla chercher à main armée sur les domaines de son adversaire ; puis il revint à Bouen, après avoir laissé dans la nouvelle forteresse , qu'il appela Tillières , une garnison composée de Normands et de Bretons.

De son côté , Eudes , soutenu par Hugues comte du Mans, et Galleran comte de Meulan , se présenta, à la tête d'une troupe nonfbreuse, devant le château de Richard. Nigel, de Coutances, qui commandait pour le duc, sortit, aussitôt à la rencontre de l'ennemi, lui hvra bataille et le contraigait à la fuite. L'annaliste

« Jure fcmineo. » Dud. S. Quintini» p. U2.

19<) APPEL AVX VOMMES DIT NORD.

ajoute qae le comte du Mans^ ayant eu son cheval tué sous luî^ fut obligé de se réfugier dans une étable k moutons , de se déguiser en bei^er^ et de regagner ainsi ses domaines à travers les bois^ horriblement ensanglanté par les buissons et les ronces qu'il fut obligé de traverser *.

Quand la Normandie se trouvait engagée pour son propre compte dans une querelle qui devait se décider par les armes , elle avait un moyen certain d'en sortir victorieuse : c'était d'appeler à son aide les pirates du Nord. .Elle y trouvait le triple avantage de îie point exposer ses propres forces , de profiter du pillage en achetant à vil prix le butin recueilli par ses alliés « et d'accroître sa population , en décimant celle des contrées voisines. Pour la troisième fois depuis un siècle précisément, qu'elle existe comme 101 1. état: indépendant y la Normandie va recourir à ses amis septentrionaux , d'autant plus facilement aujourd'hui, qu'ils sont en Angleterre , et qu'ils ont peu d'espace k parcourir pour arriver. D'cm autre côté, Richard soupçonnait fortement

' WîUelm. Geraet., p. 169.

DE L i^NGLBTERRE. I9I

son allié , le bon roi Robert de favoriser secrètement son adversaire , le cxnnte de Chartres * ; ce qui rendait au prince normand le secours de ses amis du Nord plus nécessaire.

Ici nous abordons une époque extrêmement obscure de nos annales : les temps, les lieux, les noms propres, tout est confondu , défiguré, contradictoire. C'est encore ici qu'il faut adjnettre des faits généraux , sans chercher à concilier parfaitement enti^ eux des écrivains si peu d'accord dans les détails. J'y mettrai le plus d'ordre qu'il me sera passible, à l'aide des documens nouveaux qui manquaient à nos devanciers^ et que nous avons le bonheur de posséder à présent. Mais^ avant tout, il faut que nous jetions un regard sur cette ile fameuse que le petit-fils de Richard II devait soumettre à sa puissance; car, dès ce moment, et pour la première fois , la Normandie entre en rapport direct avec l'Angleterre.

Cette contrée aussi avait été, à différentes reprises , visitée par les hommes du Nord. Plusieurs princes, dignes de leur mission*, depuis

> f II. 1 1 .

' Chronique de Normandie , Histor. de France.» t. xr, p. 343.

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