‹ Histoire de Normandie (volume 2)Chapitre 7 sur 7 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

La grâce c^lestB annonça avec clémence au genre humain , quand la plénitude des temps fut accomplie , la propice Visitation qui avait été prévue de Dieu dès avant la création du monde. Vers l'heure la plus nouvelle du siècle, elle illumina des rayons d'une lumière naissante les cœurs ténébreux des mortels. En effet, comme la voix sonore du saint Evangile nous le fait connaître avec vérité, notre Sauveur Jésus-Christ, l'an quinze de l'empire de Tibère César, reçut de Jean le baptême dans le Jourdain, et, véritable soleil de ce monde , brilla pendant trois demiannées par les signes et les prodiges les plus évidens, et manifesta au monde sa divinité, qui le rend égal, consubstantiel et co-éternel avec le Père et le Saint- Esprit. Ensuite, à l'âge de trente-trois ans, il souffrit dans sa clémence la passion sur la croix pour le salut des hommes, et, vainqueur de la mort, qui depuis cinq mille ans retenait le genre humain enveloppé dans les filets d'une juste damnation, il dépouilla l'enfer 5 et, après avoir vaincu Satan, cet antique serpent, le troisième jour il ressuscita victorieux d'entre les morts. Enfin quarante jours après avoir confirmé par des signes manifestes sa résurrection devant des témoins véridiques , il leur ordonna de

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porter l'Evangile à toutes les nations en exécution de ses miracles^ il conduisit ses disciples à Bétlianie, et , debout sur la montagne des Oliviers , et devant un grand nombre de spectateurs qui le félicitaient, il monta aux cieux. Dix jours après , ses amis jeûnant et se réunissant pour prier, il leur envoya FEsprit consolateur. Comme il lavait promis et par une onction intérieure , il les instruisit de toutes choses à Tiustant même ; il les honora avec félicité de Tabondance de toutes les grâces -, il les fortifia contre toutes les attaques de leurs ennemis et les rendit ainsi à la fois d'invincibles athlètes et les précepteurs de Tunivers.

Luc, Syrien de nation , médecin de son état, disciple fidèle du Christ , rempli de la grâce du Saint- Esprit , après avoir écrit son Evangile pour les fidèles de la Grèce, compléta ce travail par un célèbre volume sur les actes des Apôtres, qu'il composa pour Théophile. Théophile signifie aimant Dieu , ce qui désigne tout homme studieux et intelligent, qui est rempli de ferveur dans la méditation de ia loi divine. C'est à bon droit que la parole de Dieu s'adresse à un tel homme 5 c'est à bon droit aussi qu'il la reçoit avec vivacité , et qu'il la retient fortement dans les liens d'un amour sincère. C'est pourquoi l'Evangile, c'està-dire, la bonne nouvelle , pénètre justement en lui> et recueille le triomphe des Apôtres et des martyrs toujours invincibles , parce qu'il parait digne d'être initié à ces mystères secrets.

Arator, sous-diacre éloquent du siège de Rome , s'appliqua à suivre la narration de Luc ; il en tira la matière spéciale d'une composition poétique, et présenta au pape Vigile un poème remarquable par la

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beaaté de sa mélodieuse versification, laissant ainsi à la postëritë la plus reculée ce noble monument de • ses veilles.

Ce sont ces grands et illustres précurseurs que j'essaie de considérer ; ce sont ces voyageurs rapides dont je suis pas à pas , quoique de loin et tout en boitajit, les traces augustes. Je vais donc commencer sur ces inatérianx mon premier travail, désirant vivement parler des Apôtres et de leurs bienheureux frères . d'armes.

Luc rapporte dans sa féconde narration que , le saint jour de la Pentecôte , les Apôtres furent remplis de l'Esprit saint, et qu'ils parlèrent, dans les différentes langues des nations , de la puissance de Dieu en présence des Juifs étonnés , qui s'étaient réunis de différentes contrées. Malgré l'envie de leurs rivaux, qui, par jalousie, disaient en murmurant: « Ces « hommes sont pleins de vin , » Pierre , enflammé de l'ardeur de la foi , debout au milieu de ses onze confrères , éleva la voix , disserta d'une manière conséquente sur l'avènement de l'Enfant consolateur, depuis long-temps prédit par le prophète Joël 5 il dé-r montra par les plus véridiques assertions que Jésus de Nazareth , dont Dieu le père avait manifesté la mission par tant de vertus , de signes et de prodiges , et qui , trois jours après sa passion sur la croix, était ressuscité d'entre les morts, avait été annoncé de la manière la plus claire par le psalmiste. Les Jui£s éprouvèrent dans leur cœur une profonde componction, et, après avoir reçu les paroles du salut, furent baptisés. Ce jour- là même, trois mille personnes environ furent comptées au nombre des croyans. C'est I. Il

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de là que procéda la primitive Eglise , sur laquelle se répandit avec tant d'abondance la grâce céleste. Les Apôtres opéraient à Jérusalem beaucoup de signes et de prodiges, et tous ceux qui les voyaient redoutaient des choses extraordinaires. Quant à ceux qui croyaient , ils habitaient ensemble et mettaient tout en commun ^ ils vendaient leurs propriétés et leurs provisions pour en partager le prix à chacun selon ses besoins. Tous les jours les fidèles croissaient en vertus ', tous les jours s'augmentait le nombre de ceux qui, par les faveurs du Seigneur, étaient appelés au ^alut. A la neuvième heure , Pierre monta au temple ^vec Jean ; il y vit un mendiant âgé de quarante ans , qui, depuis le sein de sa mère, était resté boiteux. Cet homme ayant annoncé qu'il n'avait aucune ressource, Pierre secourut son indigence, et l'ayant pris par la main, il le guérit bientôt par ^es paroles au nom de Jésus-Christ. Aussitôt, ayant recouvré le solide appui de ses pieds et de ses jambes, cet homme se mit à courir, entra au temple avec les deux Apôtres, et, dans sa joie, loua publiquement le Seigneur. Cependant le peuple fut saisi de stupeur, et tomba en extase en voyant le miracle manifeste consommé au nom de Jésus-Christ sur le boiteux , qui journellement se plaçait à la porte la plus apparente du temple. Pendant que les Apôtres y étaient retenus, le peuple accourut au portique de Salomon pour voir l'infirme qui venait d'être guéri par la vertu du nom du Christ. La multitude s'étant rassemblée , Pierre prit la parole , et , dans l'humilité de son discours , annonça qu'il ne fallait pas lui attribuer le mérite de cette cure, qui , toute entière , était due à la puissance de

la divinité de Jésus -Christ. Il réfuta avec douceur les Juifs. persécuteurs du Sauveur^ puis, il employa beaucoup de bonté à les excuser* comme n'ayant agi que par ignorance , tout confiant qu il était dans Fiufatigable miséricorde de son maître. Enfin, il lesi excita à la pénitence de leurs crimes, et leur prouva de la manière la plus claire l'avènement du Sauveur, véritable prophète que tous les prophètes, ainsi que Moïse et Samuel , avaient jadis prédit.

Pendant que les deux apôtres parlaient au peuple ^ les prêtres , les ofiiciers du temple et les Sadducéens survinrent, et les ayant fait saisie les firent conduire en prison. Pleins de l'iniquité de leur foi , ces réprouvés étaient fâchés de voir qu'on instruisit le peuple , et qu'on annonçât la résurrection de Jésus d'entre les morts. Un grand nombre de ceux qui avaient entendu la prédication furent touchés de la foi', et le nombre de ceux qui devinrent de véritables hommes s'éleva à cinq mille.

Le lendemain, Anne, prince des prêtres , Caïphe, Jean, Alexandre, et tout ce qu'il y avait de la famille des prêtres, les princes, les vieillards et les scribes se réunirent à Jérusalem. Après avoir fait placer les deux apôtres au milieu d'eux , ils leur demandèrent : <( En <c vertu et au nom de qui avez-vous agi? » Alors Pierre, qui était tout plein de l'Esprit saint , déclara positivement que le boiteux avait été guéri au nom de Jésus- Christ le Nazaréen , et qu'il n'existait sous le ciel aucun autre nom qui pût conférer le salut. Les ennemis voyant la contenance de Pierre et de Jean, ayant découvert qu'ils étaient de simples particuliers sans instruction, les admirèrent et furent centristes en les

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reconnaissant pour avoir fait partie des disciples de Jësus ; ils voyaient debout avec eux Thomme qui avait été guéri, et ne pouvaient nier le miracle, qui, évident aux yeux de tous, ne servait qu'à aigrir davantage la colère dont ils étaient enflammés.

Ayant pris conseil, ils convoquèrent les Apôtres, et leur défendirent de parler et d'enseigner au nom de Jésus-Christ. Pierre et Jean s'opposèrent avec une grande autorité à cet ordre inique , en disant : « Jugez (t s'il est juste qu'en présence de Dieu nous vous « écoutions plutôt que le Seigneur. Il nous est im- « possible de ne point parler de ce que nous avons vu « et entendu. » L'assemblée les relâcha en les menaçant, mais n'osant les punir, parce qu'elle voyait bien que le miracle solennel qu'ils avaient opéré les rendait tout-à-fait agréables au peuple.

Rendus à la liberté, les Apôtres allèrent trouver leurs frères, et leur firent part de ce qui leur était arrivé. Ayant entendu ce récit, ils élevèrent unanimement la voix vers le Seigneur, et enflammés d'une ardeur divine , ils témoignèrent leur gratitude à Dieu par une oraison spéciale. Après cette prière, le lieu où ils se trouvaient trembla ; tous les assistans furent remplis du Saint-Esprit , et dans les filets d'une sainte prédication, ils prirent beaucoup de gens, les attirant du gouffre de Terreur vers la lumière delà foi et de la justice.

La multitude des croyans n'avait qu'un cœur et qu'une ame \ personne ne possédait rien en propre, et parmi eux nul ne manquait de rien , entre eux toutes choses étaient communes. Ceux qui possédaient des maisons et des terres les vendaient, et en déposaient

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le prix aux pieds des Apôtres. Cet argent était partagé à chacun selon ses besoins. La parole manifestée d'abord à Jérusalem répandit un tel éclat que tous les vœux se tournèrent vers le ciel, La divine bénédiction consacra cette assemblée propice , et de Ih s*é<tendit sur nous la féconde institution des boimee» mœursr

Joseph 9 surnommé par les Apôtres Barnabe, ceslà-dire fils de consolation , Lévite et originaire de Tile de Chypre , disposé aux bonnes œuvres , vendit un champ qu'il possédait , en apporta le prix , et le déposa aux pieds des Apôtres. Cependant Ananie vendit aussi son champ, et de complicité avec sa femme, nommée Saphire , il en déclara frauduleusement le prix ; il en apporta une partie^ et la mit aux pieds des Apôtres. Le Saint-Esprit ayant fait connaître cette fraude k Pierre, Tapôtreréprimanda sur son mensonge Thomme qui le trompait. A peine- cet homme eut eur tendp les réprin^andes de lapôtre , qu il tomba par jterre et qu'il expira. Trois heures après, la femme qui ignorait ce qui était arrivé à sou mari , vint à se^ présenter-, Pierre lui ayant demandé quel prix Iç ^hamp avait été vendu , elle fit une fausse déclaration* Blâmée aussi par l'apôtre, elle tomba aussitôt devant lui et mourut : ce qui occasionna une grande frayeur dans tou^e FEglise ainsi qu'à tou$ ceux qui avaient vu ces événemens.

11 se faisait un grand nombre de signes et de prodiges dans le peuple par les mains des Apôtibs. Tout le monde se rassemblait sous le portique de Salomon. Cependant personne n'osait se réunir aux Apôtres , quoique le peuple les glorifiât. Toute-

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fois le nombre des croyans , hommes et femmes , devenait de plus en plus considérable. Sur les places publiques , on transportait les infirmes sur de petits lits , afin que Pierre à son arrivée les couvrît au moins de son ombre et les guérît ainsi de leurs maux. Des villes voisines, la multitude accourait à Jérusalem vers les Apôtres : on apportait les malades et les démoniaques, et chacun recouvrait la santé qu'il desirait.

Le prince des prêtres et tous ceux qui étaient avec lui furent remplis de fureur : ils saisirent les Apôtres et les firent renfermer dans la prison publique^ Mais Tange du Seigneur ouvrit les portes de la prison pendant la nuit, et, les conduisant dehors, leur dit: m Allez, et dans ce temple prêchez au peuple toutes tt les paroles de vie 1 » Dès le point du jour, lesApôtres entrèrent dans le temple, et y portèrent avec confiance la parole de Dieu. Le prince des prêtres et ceux qui raccompagnaient se réunirent pour délibérer et envoyèrent à la prison pour en extraire les Apôtres et les conduire devant eux. Les envoyés la trouvèrent soigneusement fermée, mais ils n'y virent personne. Enfin on apprit que ceux que Ton cherchait étaient dans le temple occupés à enseigner. Alors un officier avec ses gens alla les chercher sans violence , car it craignait que le peuple ne le lapidât. Le prince des prêtres ayant fait paraître les Apôtres devant le conseil, leur reprocha de remplir Jérusalem d'une doctrine qui leur était contraire , en opposition au décret général des vieillards. Les Apôtres répondirent : « II « vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Le Dieu « de nos pères a ressuscité Jésus qUe vous avez fait

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« périr attache à l'arbre de la croix. Le Seigneur, de « sa main puissante, Fa élevé comme prince et sau- « veur pour porter Israël à la pénitence et lui ob- « tenir la rémission des péchés. Nous sommes les té- « moins de ce que nous vous rapportons; ie Saint- « Esprit Test aussi j lui que le Seigneur a donné à tous <c ceux qui lui obéissent. » A ces mots les prêtres éprou-» vèrent u^e grande fureur, et cherchèrent à ftire périr les Apôtresu

Alors le* pharisien Gamaliet ^ docteur de la loi y homme très -considéré du peuple , se leva au milieu du conseil , et, ayant fait retirer les Apôtres qu'il voulait servir, raconta qu'il y avait peu de jours, un, nommé Théodose, qui avait avec lui quatre cents sectateurs, les avait vus se réduire à rien 5 que Judas le Galiléen, qui avec les siens attirait le peuple à sou parti , avait péri à l'époque du dénombrement avec ceux qui l'accompagnaient. Après* quelques exemples de ce genre, il ajouta : «. Maintenant voici le conseil

« queje vous donne; ne vous occupez pas de ces gens; « renvoyez-les, puisque, si leur parti ou leurs œuvres <( viennent des hommes, ils se dissiperont; mais si « c'est de Dieu qu'ils procèdent, vous ne pounez les « détruire , car vous paraîtriez vous-mêmes combattre c( contre Dieu. »

Ayant entendu ce discours, le conseil se rangea à l'avis de Gamaliel , et renvoya les Apôtres après les avoir fait fouetter, en leur prescrivant de ne plus désormais parler au nom de Jésus. Ils s'éloignèrent avec joie du lieu de l'assemblée , parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des outrages pour le nom du Seigneur. Us ne cessaient tout le jour de parcourir le

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temple et les maisons pour enseigner ef porter XYmzx\.^ gile au nom de Jësus-Christ.

A cette époque le nombre des disciples s'ëtant accru , il s'éleva un grand murmure des Grecs contre les Hébreux , auxquels on reprochait d'écarter de la distribution journalière les veuves des premiers^ Alors les douze Apôtres, ayant réuni la multitude des disciples, leur dirent t m II n'est pas juste que nous « négligions la parole de Dieu pour avoir soin des tact blés. Choisissez doiic, mes frères, septbommes de f( bonne réputation parmi vous, qui soient remplis de « FEsprit saint et de la sagesse*, nous leur confierons « cet emploi : c'est ainsi que nous pourrons nous li-^ « vrer à la prière et au ministère de la parole. » Chacun y ayant consenti, on fit choix d'Etienne, homme rempli de foi et d'esprit saint , Philippe , Prochore ^ Nicanof , Timothée * , Parmenès , Nicolas prosélyte d'Antioche. On les présenta aux Apôtres qui prièrent et leur imposèrent les mains. Le nombre des disciples se multipliait considérablement dans Jérusalem ; plusieurs des prêtres mêmes obéissaient à la foi.

Etienne , plein de grâce et de force , faisait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple. C'est pourquoi les Juifs dans leur jalousie s'irritèrent contre lui, élevèrent avec lui des disputes, et firent d'inutiles efforts pour résister à la sagesse et à l'esprit qui parlait en lui. Alors ils apostèrentde faux témoins qui prétendirent avoir entendu les fidèles parler et blasphémer contre Moïse e^ le Seigneur : c'est ainsi qu'il» soulevèrent le peuple, les vieillards et les scribes. On

' Au lica de ce nom on lit celui de Timon , dans les Actes des ApÀ'^ires, chap. vi , v. 5.

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accourut pour enlever Etienne et Taccuser devant le conseil. Tous ceux qui y siégeaient prirent son vi-^ sage pour celui d'un ange. Interrogé par le prince des prêtres, Etienne répondit éloquemment et sans effroi, expliqua sagement Jes anciennes prophéties et l'histoire des patriarches. Il donna de grands éloges à Abraham ainsi qu'à Moïse , et termina en peu de mots la narration de ces grandes choses; Enfin il reprit les incrédules et ceux qui méprisaient Ja foi ^ il appela hautement cruels et incirconcis de cœur, comme d'oreilles, ceux qui résistent toujours au Saint-Esprit et persécutent les prophètes. Le conseil à ces mots frémit de colère au fond de l'âme et grinça des dents. Etienne, plein du Saint-Esprit, vit au ciel la gloire de Dieu, et dit : « je vois les cieux ouverts, et Jésus « placé à la droite de Dieu. » Alors on se récria à haute voix , on se boucha les oreilles , on se jeta sur lui, et l'ayant entraîné hors de la ville on le lapida. Alors les témoins déposèrent ses vétemens aux pieds d'un jeune homme nommé Saul; piiis ils accablèrent de pierres Etienne qui invqquait Dieu et disait : « Sei- « gneur Jésus , recevez mon esprit. » Après s'être rais à genoux, il cria à haute voix : « Seigneur, ne leur im- « putez pas ce péché. » Après avoir prononcé ces paroles , il s'endormit dans le Seigneur* Cet événement se passa l'an second de l'Ascension du Sauveur, le la des calendes de janvier (21 décembre ).

Cependant quelques hommes craignant Dieu por* lèrent le corps du premier martyr dans la maison de campagne de Gamaliel, qui est appelée Caphargamalaj on lui fit des obsèques avec un grand deuil, et on l'eiv sevelit avec respect. Par la suite, Nicodéme, Gamsl-^

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liel et Abibus , furent inhumés dans le même endroit. Un si grand trésor resta là caché plus de trois siècles, jusqu'à ce que le prêtre Lucien le découvrit par la révélation de Dieu. Jean , évêque de Jérusalem , le fit transporter dans sa ville l'an sept du règne d'Honorius.

Etienne ayant été lapidé , une grande persécution s'éleva contre l'Eglise de Jérusalem, et tous les fidèles, à l'exception des Apôtres, se dispersèrent dans les différentes contrées de Judée et de Samarîe. Toutefois, dans leur dispersion même , ces hommes , fortifiés par le Saint-Esprit , passaient dans divers lieux et y portaient la parole de Dieu. Alors Philippe prêcha le Christ dans Samarie , et présenta à ses auditeurs un grand nombre de merveilles dans la guérîson faite au nom de Jésus des paralytiques , des boiteux et des démoniaques. Les Samaritains donnèrent unanimement une grande attention aux prédications de Philippe, et s'empressèrent joyeusement d'embrasser la vraie foi. Alors Simon le magicien , qui jadis avait séduit les Samaritains , et qui long-temps les avait aveuglés par ses prestiges, ce qui le faisait considérer comme un grand personnage par tous ceux qu'il avait trompés , était appelé la grande vertu de Dieu. Philippe ayant évangélisé sur le royaume des cieux, Simon crut en lui, et, s'étant fait baptiser au nom de Jésus-Christ avec beaucoup d'hommes et femmes, il s'attacha à Fapotre^ car il voyait s'opérer sous ses yeux des miracles et de grands prodiges tellement extraordinairtBs qu'il en restait stupéfait d'admiration. Les Apôtres qui étaient à Jérusalem, ayant appris que^Samarie avait reçu la parole de Dieu , f envoyèrent Pierre et

Jean. Ceux-ci , ëtant arrivés , prièrent pour qu'elle reçût le Saint-Esprit. Ils imposaient les mains sur les baptisés, et le Saint-Esprit leur était aussitôt donné. C'est de là que vient l'institution écclésiasti-^ que , d'après laquelle le pontife impose les mains, en même temps qu'il prie et donne l'onction du chrême, aux catéchumènes qui ont reçu le baptême par le ministère du prêtre ; et c'est ainsi que s'opère dans les baptisés une entière confirmation par les sept dons du Saint-Esprit.

Simon ayant vu que le Saint-Esprit s'obtenait par l'imposition des mains des Apôtres, leur offrit de l'argent et leur dit : « Doiinez-raoi aussi le pouvoir, « afin que celui à qui j'aurai imposé les mains reçoive « le Saint-Esprit. » Pierre lui répondit : « Périsse avec i< vous votre argent, puisque vous avez pensé que le « don de Dieu peut s'acquérir à prix d'or! Vous nsL- « V€Z ni parts ni chances dans ce discours , car votre « cœur n'est pas droit devant Dieu. Ainsi faites pé- « nitence de votre iniquité, et priez Dieu, qui peut- « être vous pardonnera cette perisée d'un cœur « égaré. En effet, je vois que vous êtes jâiongé dans « le fiel de l'amertume et les chaînes de l'injustice. » Simon, faisant peu de cas du discours de l'apôtre, se retira, et, devenu apostat, encourut long-temps la violente colère du Seigneur par d'innombrables forfaits. Cependant les Apôtres , après avoir prêché la parole du Seigneur, retournèrent à Jérusalem, et portèrent l'Evangile dans les différentes contrées des Samaritains. D'après l'ordre de l'angè de Dieu , Philippe se présenta à l'eunuque Candace , qui était le surintendant du trésor de la reine des Ethiopiens ,

f88 OftD£AlC VITAL.

m moment oà ce scigiieur revenait de Jérusalem 5 il s'assît arec fan snr son char; il loi et[Jiqaa les prophéties d'Isaie , dont il disait la lecture , et comment çant à la prédiction de la mort de TÂgneau plein de douceur, il lui annonça Jésus. L'eunuque , plein de joie, reçut ces paroles : il les comprit diligemment, les crut volontiers , et , dès qu'on eut trouvé de l'eau, il se fit haptiser ; puis il retourna dans sa patrie joyeux d'avoir été renouvelé par la régénération sacrée. Cependant l'esprit de Dieu enleva Philippe , et il évangélisa dans toutes les villes , depuis Azot jusqu'à Césarée. Saul, ne respirant encore que menace et meurtre contre les disciples du Seigneur, demanda, aux principaux d'entre les prêtres » des lettres pour les synagogues de Damas, afin d'y exterminer l'Eglise de Dieu, d'y charger de fers les hommes et les femmes de la secte des Nazaréens et de les faire conduire à Jérusalem. Comme il approchait de Damas , il fut tout à coup entouré d une lumière qui venait du ciei. Tombé par terre, il entendit le Seigneur qui le réprimandait. 11 se corrigea, et changea utilement pour lui et pour beaucoup d'autres. Ses compagnons de voyage entendirent le Seigneur qui parlait à Saul , mais ils ne virent personne. Conduit par la main à Damas, il y fut trois jours sans voir, sans boire et sans manger. Ananie , envoyé par le Seigneur, lui imposa les mains, le réconforta, l'illumina et le baptisa. Ainsi, par ce merveilleux moyen, de loup et de persécuteur cruel qu'il était , Saul devint un agneau de douceur et un bélier intrépide, un vase d'élection et le doctei^r des Gentils. Aussitôt, entrant dans les synagogues , il y prêcha Jésus comme (ils de Dieu. Les

crainte, il l'entendit lui dire : « Corneille, vos prières « et vos aumônes ont monté en la présence de Dieu , (( qui les conserve en mémoire. » L'ange lui ordonna ensuite d'envoyer chercher Simon Pierre , qui lui donnerait un salutaire conseil. Le centenier s'empressa d'obéir à l'ordre qu'il recevait -, et envoya trois hommes vers Pierre. Le lendemain , lorsqu'ils approchaient de la ville, Pierre monta, vers la sixième heure , sur la terrasse de la maison pour y faire sa prière. La faim le tourmentant , il éleva la tête , et , dans le ravissement de son esprit, il vit les cieux ouverts, et un certain vase qui en descendait comme une grande nappe nouée aux quatre coins, et dans laquelle étaient toutes sortes de quadupèdes , de reptiles de la terre , et d'oi^ seaux du ciel. Çlne voix lui dit : « Pierre , levez-vous, <( tuez et mangez. » Pierre répondit : « Seigneur, loin « de moi cette nourriture ; je n'ai jamais rien mangé « d'imiçonde. » Pour la deuxième fois la voix se fit entendre , et dit : « N'appelez pas ainsi ce que le Sei- « gneur a purifié. » Ce prodige s'opéra trois fois , et aussitôt le vase retourna dans le ciel. Par cette révélation , Pierre conçut divinement la conversion des Gentils, qui devait s'opérer dans les quatre climats du monde , en toutes langues et toutes tribus. Désormais , rassuré et joyeux , il donna asile aux envoyés de Corneille dans la maison de Simon le corroyeur , et , le lendemain , prit avec eux la route de Césarée de Palestine. Y étant arrivé , il trouva Corneille avec ses parens et ses amis , tous disposés à entendre la parole de vie et à lui obéir -, il se rendit pieusement à leurs prières. Alors Pierre , ouvrant la bouche , parla en ces termes : « En vérité , je vois que Dieu ne fait

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dée j la Galilée et la Samarie ; comme elle naarcbait dans la crainte da Seigneur ^ elle se fortifiait; FEsprit saint la remplissait de consolation, et la miiltitade des croyans augmentait journellement.

L*apotre Pierre guérit à Ljdda le paralytique Enée^ qui, depuis huit ans, gissait sur un grabat. Tous les habitans de Lydda et de Sarona qui Tirent ce miracle, se convertirent au Seigneur. A Joppé, Tabita, femme remplie de bonnes ceuTres et d^aumones. Tint à mourir et fut déposée par les frères dans une chambre. Les discijdes ayant appris que Pierre était à Joppé, ville voisine de Lydda, envoyèrent vers lui deux hommes pour le prier de venir vers eux. Aussitôt il s'empressa d'obéir humblement à la demande des frères. A son arrivée , toutes les veuves en pleurs Fenvironnèrent, et lui firent voir les tuniques et les habillemens que cette femme faisait pour elles. Après avoir renvoyé les assistons, Pierre se mit à genoux, pria et dit en se tournant vers le corps : « Tabita , le- « vez-vous. » Elle ouvrit les yeux et se plaça sur son séant, après avoir r^ardé Pierre. Il lui donna la main , la leva et la rendit vivante aux saintes veuves. Ce miracle ayant été répandu dans toute la ville de Joppé , beaucoup de personnes crurmt au Seigneur.

Il existait alors à Césarée un centenier , de la cohorte appelée Italique : il s'appelait ComeiUe. C'é^. tait un homme religieux et craignant Dieu , comme toute sa maison , constamment occupé d'aumônes et de prières pour son salut étemel. Dans un songe qu'il eut , il vit clairement , vers la neuvième heure du jour , un ange de Dieu. Comme il le considérait , saisi de

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crainte, il Tentendit lai dire : « Corneille, vos prières a et vos aumônes ont monte en la présence de Dieu , « qui les conserve en mémoire. » L'ange lui ordonna ensuite d'envoyer chercher Simon Pierre , qui lui donnerait un salutaire conseil. Le centenier s'empressa d'obéir à l'ordre qu'il recevait *, et envoya trois hommes vers Pierre. Le lendemain, lorsqu'ils approchaient de la ville, Pierre monta, vers la sixième heure , sur la terrasse de la maison pour y faire sa prière. La faim le tourmentant , il éleva la tête , et , dans le ravissement de son esprit, il vit les cieux ouverts, et un certain vase qui en descendait comme une grande nappe nouée aux quatre coins, et dans laquelle étaient toutes sortes de quadupèdes , de reptiles de la terre , et d'oi^ seaux du ciel. IJne voix lui dit : « Pierre , levez-vous, <( tuez et mangez. » Pierre répondit : « Seigneur, loin a de moi cette nourriture -, je n'ai jamais rien mangé « d'imiçonde. » Pour la deuxième fois la voix se fit entendre , et dit : « N'appelez pas ainsi ce que le Sei- « gneur a purifié. » Ce prodige s'opéra trois fois , et aussitôt le vase retourna dans le ciel. Par cette révélation , Pierre conçut divinement la conversion des Gentils, qui devait s'opérer dans les quatre climats du monde , en toutes langues et toutes tribus. Désormais , rassuré et joyeux , il donna asile aux envoyés de Corneille dans la maison de Simon le corroyeur , et , le lendemain , prit avec eux la route de Césarée de Palestine. Y étant arrivé , il trouva Corneille avec ses parens et ses amis , tous disposés à entendre la parole de vie et à lui obéir -, il se rendit pieusement à leurs prières. Alors Pierre , ouvrant la bouche , parla en ces termes : « En vérité , je vois que Dieu ne fait

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*i point acception de personnes , et que celui-là lui « est agréable dans toute nation , qui le craint et qui « pratique la justice. II a envoyé le verbe aux enfans « dlsraël en leur annonçant la paix par Jésus-Christ « qui est le Seigneur de tous. » Comme Pierre prêchait ces choses et beaucoup d'autres sur Favènement du Sauveur et sur la vie éternelle, et versait large-r ment , des fontaines de la céleste doctrine , le breuvage de vie à ceux qui en étaient altérés , le Saint-Esprit descendit sur tous ceux qui prêtaient Toreille à ses paroles, et leur conféra soudain la science des langues. Alors Pierre, en présence des circoncis qui se trouvaient avec lui et qui étaient saisis d'étonnement, baptisa Cornejlle et tous ceux qui croyaient avec lai. Sollicité par d'illustres néophytes , Pierre demeura quelques jours à Césarée , et , après les avoir confirmés dans la foi , il monta à Jésusalem , où il raconta k ses co-ap6tres la conversion des Gentils. Alors certains circoncis entrèrent en discussion avec lui , et lui dirent : « Pourquoi vous êtes-vous introduit chez des « hommes qui ont conservé leur prépuce , et pour-r « quoi avez-vous mangé avec epx ? » Pierre alors commença à leur expliquer de suite comment il s'était livré à la prière dans Joppé , et comment il avait eu en extase une vision par laquelle Dieu lui avait démontré la vocation et la conversion des Gentils ainsi que son assistance. Il raconta ensuite avec sincérité les autres choses qui lui étaient arrivées. A ce récit , ils gardèrent le silence , et , comme ils étaient animés d'une charité fraternelle , ils se réjouirent et glorifièrent le Seigneur qui devait sauver les Gentils par la voie de la pénitence. Cependant quelques fidèles, qui étaient

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de Chypre et deCy rêne, et quelques autres, qui avaient été dispersés pendant la persécution dont Etienne fut victime, s'étaient retirés en Phénicie, à Chypre, à Antioche, et n'avaient annoncé la parole de la foi qu'aux seuls Hébreux. Mais ceux qui étaient entrés dans Anr tioche firent connaître aux Grecs le Seigneur Jésus ^ et un grand nombre de croyans se convertirent à lui. L'Eglise de Jérusalem , ayant appris ces événemens , envoya Barnabe, homme vertueux j plein de foi et des donsdel'Esprit-Saint. Parvenu dans Antioche, il éprouva une grande joie en y voyant les effets de la grâce de Dieu. Ayant réconforté tous les fidèles , il partit pour Tarse, afin d'y trouver Saul-, de là ils se rendirent ensemble à Antioche. Ils passèrent tout un an dans cette église , et y donnèrent Finstruction à un graiid nombre de personnes : c'est là que pour la première fois les disciples furent appelés Chrétiens.

Alors le prophète Agabus , l'un des prophètes qui étaient venus de Jérusalem , prédit, grâces aux inspirations divines , une grande famine qui devait avoir lieu. Alors Saul et Barnabe, ayant reçu de leurs frères les moyens de secourir les fidèles , furent envoyés à Jérusalem.

CependantTibère Auguste régna environ vingt-deux ans. Ce fut l'an dix-huit de son règne, comme le rapportent, avec vérité , les plus fidèles documens^ que notre Seigneur Jésus-Christ fut mis à mort, ressuscita, et fit, d'une manière ineffable , plusieurs miracles qui , répandus depuis long-temps partout , firent l'objet d'un rapport de Pilate à Tibère, lequel ajouta que , vu les innombrables prodiges opérés en son nom par beaucoup de personnes , ce Jésus-Christ était re- I. i3

ig/^ ORDbHiC VITAL.

gardé comme le Seigneur. Tibère fit part de ces choses au sénat. On rapporte , et TertuUien Ta écrit dans son Apologétique^ que le sénat témoigna du mépris pour le Christ , parce que la décision du vulgaire avait prévenu son autorité , et qu on ne lui avait pas d'abord remis le jugement de laflaire. En effet , d'après une loi fort ancienne , nul ne pouvait chez les Romains être considéré comme dieu , si ce titre ne lui était conféré par un sénatus - consulte. Au surplus , comme rassure Eusèbe de Césarée , dans le deuxième livre de son Histoire ecclésiastique y ce qui s'était passé était nécessaire afin qu'on ne crût pas que la vertu divine eut besoin d'être reconnue par les lois humaines. Ainsi que nous venons de le dire , le sénat ayant refusé de reconnaître la divinité du Christ, Tibère défendit de rien entreprendre contre la doctrine que le Sauveur avait enseignée. La divine providence inspira cette mesure à l'empereur , afin que , sans nul obstacle à ses commencemens , la parole de l'Evangile pût être portée partout. II en résulta que , tout à coup, comme une lueur céleste qui viendrait à paraître , ou comme les rayons du soleil qui se lève , la parole divine répandit sur tout le globe l'éclat des lumières supérieures, afin que fut accomplie cette prophétie , qui disait : « Le son de leur voix s'est u répandu sur toute la terre , et leurs paroles ont pétt nétré j usqu'aux confins de l'univers. » Depuis ce moment , dans toutes les villes , une immense multitude de peuple se réunissait à l'Eglise, comme au temps des moissons les blés sont portés dans les granges. Tous ceux qui étaient retenus dans les liens des pernicieuses superstitions que leurs pères leur avaient transmises,

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alFranchis de leurs maîtres tyranniqiies en recevant la connaissance de la parole de Dieu par la doctrine du Christ et par les miracles dont sa vertu les rendait témoins , se soumettaient à un seul vrai Dieu et Seigneur , leur créateur , se repentant de leurs vieilles erreurs dont ils faisaient une fidèle confession.

A la mort de Tibère , Caïus Caligula prit Fempire et Foccupa pendant près de quatre ans. 11 donna la principauté des Juifs à Hérode Agrippa, fils d'Aristobule , et lui confia en même temps les tétrarchies de Philippe et de Lysanias. Il y joignit peu après celle d'Hérode. C'est ce même Hérode qqi avait été Fauteur de la mort de Jean-Baptiste, et qui avait agi d une manière dérisoire dans la Passion du Sauveur. Caligula , après l'avoir vexé de toutes les manières , l'exila à perpétuité en Espagne , ainsi que le rapporte Josèphe , célèbre historien des Hébreux.

Alors le juif Philon, le plus illustre des écrivains, le premier au premier rang dans la pliilosophie des Grecs, laissa à la postérité d'éclatans monumens de ses talens , et , entre autres écrits , en composa un dans lequel il parle de la cruauté et de la folie de Caligula , dont Forgueil fut porté si loin qu'il voulut se faire appeler le Seij^neur, et qu'il profana les lieux saints de la Judée par l'introduction de ses idoles. En expiation des forfaits dont ils. avaient osé se rendre coupables envers le Christ, les Juifs souiFrirent d'horribles massacres et d'affreuses tribulations , ainsi que le racontent , dans leurs écrits , les philosophes Philon et Josèphe dont nous venons de parler. Effectivement , depuis Fépoque du sacrilège qu'ils Avaient commis , ils furent constamment en proie à Ja fureur

ipÔ ORDKRIC VITAL.

des séditions, et constamment les victimes de la guerre et du meurtre , jusqu'à ce qu'enfin , au temps du siège de Jérusalem par Vespasien, le comble fût mis à leurs calamités et à leur destruction. Pilate, qui, l'an 12 du règne de Tibère-César, avait été nommé gouverneur de la Judée , et avait prononcé la sentence de condamnation contre le Christ, reçut de Caligula tant d'outrages et de vexations qu'il fut forcé de se donner la mort de sa propre main. C'est vers cette époque que Matthieu , qui portait la parole de Dieu dans la Judée, écrivit son Evangile en hébreu.

Caligula ayant été mis à mort, Claude régna treize ans et huit mois. Sous son règne tout l'univers eut à souffrir d'une épouvantable famine , ainsi que Luc rapporte qu'elle avait été prédite par le prophète Agabus.

En ce temps-là , pendant la famine qui eut lieu sous l'empire de Claude, le roi Hérode entreprit de persécuter quelqiles-uns des disciples de l'Eglise. Alors Jacques, fils de Zébédée, apôtre de notre Seigneur Jésus-Christ, visitait toute la Judée et la Samarie, opérait beaucoup de miracles par la vertu de Jésus-Christ, disputait dans les synagogues contre les incrédules , et donnait Texplication des saintes Ecritures , démontrant ainsi que tout ce qui avait été prédit par les prophètes s'était accompli dans le Seigneur Jésus-Christ. Le magicien Hermogène ayant entendu parler de ses vertus , lui porta envie , envoya son disciple Philète en qualité d'espion auprès de cet apôtre. Philète, étant venu av>ec quelques pharisiens , essaya de lutter contre Jacques et de réfuter,

HISTOIRE DE NORMANDIE', LÏV. H. ïQ'J

par ses objections , ses saintes prédications sur le Seigneur Jésus-Christ. Mais l'apôtre continua d'agir avec confiance dans le Saint-Esprit ; il confondit toutes les assertions de son adversaire, et proitva, par les divines Ecritures , que Jésus de Nazareth était le vrai fils de Dieu. De retour auprès d'Hermogène, Philèle donna les plus grands éloges à Jacques , approuva fidèlement ses allégations sur la vraie foi, le déclara insurmontable , et publia un grand nombre de miracles qu'il avait vus ou dont il avait entendu parler. Enfin il engagea son maître à se rendre aussitôt avec lui auprès de l'apôtre , et à solliciter son indulgence afin de devenir l'un et l'autre ses disciples. Dans sa fureur, Hermogène enchaîna tellement Philèle qu'il ne pouvait se mouvoir. Aussitôt que l'apôtre apprit ces choses par le fils de Philète , il lui envoya son suaire ^ et lui prescrivit de le toucher au nom du Seigneur. Cela fait, aussitôt Philète fut délivré des liens du magicien. 11 courut vers Jacques, et, dans sa joie, se moqua des maléfices diaboliques.

Cependant le magicien, profondément affligé, se servit de toute la perversité de son art pour appeler les démons. 11 leur ordonna de lui amener enchaînés Jacques et Philète. Les démons, étant arrivés, se mirent à hurler dans les airs , à se plaindre et à gémir horriblement, parce que l'ange de Dieu les avait liés avec des chaînes de feu qui rendaient leurs tourmens insupportables. Enfin, délivrés par l'ordre de l'apôtre , ils retournèrent vers Hermogène , lui lièrent les mains derrière le dos , et le conduisirent ainsi enchaîné devant Jacques. Le bienheureux apôtre le réprimanda , lui prouva que la société des démoni

19^ OBDERIC \ITAL.

est pour rhomme une chose détestable et tout -àfait pernicieuse ; puis il ordonna à Philète de délier le magicien qui se tenait devant lui humilié et confus. C'est alors qu'il prit le bâton de l'apôtre pour se défendre de la fureur des démons, et fit apporter de sa maison, sur la tête de ses disciples, plusieurs cassettes remplies de livres. Il commençait à les jeter an feu ; mais l'apôtre lui ordonna de les précipiter dans la mer , après les avoir remplis de pierres et de plomb, de peur que l'odeur de Fincendie de ces objets maléficiés ne fût préjudiciable à ceux qui n'auraient pas pris les précautions nécessaires pour se préserver du danger. C'est ainsi que dépouillé de tout cet amas de criminelle magie, Hermogène revint vers Jacques , se jeta humblement à ses pieds, témoigna à Dieu un sincère repentir; et, s'attachant au bienheureux apôtre, lui fut fidèle en toutes choses. Ainsi il commença à se perfectionner dans la crainte dé Dieu , à tel point que le Seigneur se servit de lui pour opérer plusieurs miracles, dont l'évidence amena la conversion de beaucoup de personnes qui abandonnèrent leurs erreurs et renoncèrent à leurs crimes.

Les Juifs, persévérant dans leur iniquité et ayant vu que le magicien , qu'ils croyaient invincible , avait, ainsi que ses amis, adopté la croyance du Christ, offrirent de l'argent à Lysias et à Théocrite , centeniers de Jérusalem, et mirent Jacques en prison. Une sédition ayant eu lieu , Jacques fut conduit devant eux , et tout le monde admira sa confiance dans le Seigneur. Interrogé par les Pharisiens , il fit des réponses admirables , et parla avec autant de sagiesse

que d'éloquence de ce que contiennent les saintes Ecritures. Ainsi il prouva d'une manière irréfragable que le Christ était né d'une vierge immaculée , qu'il avait souffert la passion , qu'il était ressuscité*, et il s'étendit sur toutes les autres choses que l'Eglise catholique confesse. Aux discours persuasifs de l'apôtre , tous les auditeurs crurent, confessèrent leurs péchés , et s'attachèrent avec fidélité à TEglise de Dieu.

Quelques jours après, le pontife Abiathar , voyant qu'une grande multitude croyait au Seigneur, fut pénétré d'affliction , et répandit beaucoup d'argent pour exciter une sédition violente. Il en résulta que le scribe Josias mit une corde au cou de l'apôtre, et le conduisit au prétoire du roi Hérode , fils d'Aristobule. Le roi , qui voulait se rendre agréable aux Juifs, prononça la peine de la décollation. Pendant que l'on menait le condamné au supplice, un paralytique , qui était étendu à terre, lui demanda avec foi la faveur d'être guéri -, Jacques lui dit : « Au nom w de mon Seigneur Jésus-Christ qui a été crucifié, et « pour l'amour duquel je suis conduit à la décolla-a tion , levez- vous sain et sauf et bénissez votre Sauc< veur. » Le paralytique se leva aussitôt, et, plein de joie , se mit à courir et à bénir le Seigneur, A cette vue , Josias se précipita aux pieds de l'apôtre et lui demanda humblement pardon.

Cependant Jacques , comprenant que le cœur du scribe avait été visité de Dieu , s'en réjouit et Josias confessa le Seigneur Jésus*Christ fils du Dieu vivant. Alors Abiathar le fit saisir et lui fit couvrir la face de coups de poing. Ensuite ayant fait à Hé-

rode le rapport de cet événement, il lui demanda . Fautorisation de faire décoller aussi le converti. Jacques , ayant embrassé le néophyte , lui fit l'imposition des mains sur la tête, et le bénit par un signe de croix sur le front. Ainsi le scribe, parfait dans la foi, eut avec l'apôtre la tête tranchée; ils reçurent tous deux du tout-puissant Emmanuel l'éternelle rémunération. Le martyre du bienheureux apôtre Jacques, digne frère de Jean TEvangéliste, ayant été consommé le 8 des calendes d'août ( 25 juillet ) , jour auquel la dévotion de l'Eglise célèbre sa fête, sept disciples qui avaient été formés par lui à la vraie loi , et s'étaient trouvés à sa passion , inspirés de Dieu , placèrent le corps sur une vieille barque ; et, pleins de confiance dans le Ciel, s'abandonnèrent à la haute mer, sans pilote et sans agrès. Ils arrivèrent miraculeusement en Espagne, et, bien accueillis par le roi de Galice, ils prêchèrent les premiers la foi et la religion aux Espagnols , et donnèrent à leur maître une sépulture honorable. Là, beaucoup de miracles s'opérèrent par les mérites de saint Jacques, apôtre, et les habitans de toute la province ne tardèrent pas à embrasser la foi du Christ. Dans ce siège épiscopal , des chanoines dévoués gardent avec respect le corps très -précieux de l'apôtre. De tous les climats du monde , les fidèles Chrétiens accourent et se réunissent pour implorer la clémence du Seigneur par l'intervention apostolique. .

Le roi Hérodeque Josèphe, appelle Agrippa, voyant que le supplice de Jacques avait été agréable aux Juifs, fit aussi jeter Pierre en prison et le donna à gar-

der à quatre escouades de soldats composées chacune de quatre hommes. On retint Pierre dans les fers , afin de ne le livrer publiquement à la mort qu'après la Pâque. Toute l'Eglise ne cessait de prier la divine majesté de ne pas permettre que le fidèle troupeau fût privé du secours tutélaire de son pieux pastewr. Le Seigneur, dans sa clémence, entendit bientôt les prières de son épouse, de sa fidèle amie, pour son protecteur chéri. Le secours céleste n'abandonna pas l'Eglise, et prévint, en les trompant, les attentats impies d'Hérode. La nuit, pendant que Pierre dormait enchaîné doublement entre deux soldats, et que des sentinelles étaient placées devant la porte de la prison, l'ange du Seigneur lui apparut au milieu d'une grande lumière, le réveilla en lui touchant le côté, et lui dit : « Levez-vous promptemenl.» Aussitôt les chaînes qui le retenaient lui tombèrent des mains -, il prit sa ceinture , se chaussa , se vêtit de ses habits et sortit. Ayant suivi l'ange, il passa à travers les gardes jusqu'à la porte de fer qui s'ouvrit d'elle-même. 11 crut voir en songe tous ces événemens. L'ange l'ayant quitté, Pierre revint à lui-même, reconnut la vérité de ce qu'il voyait, et rendit grâces de son salut à son libérateur.

Il alla trouver ses frères qui étaient réunis dans la maison de Marie, mère de Jean surnommé Marc : ayant frappé à la porte, une jeune fille nommée Rhode s'avança pour le voir; mais ayant reconnu la voix de Pierre , sa grande joie lui fit négliger d'ouvrir la porte : elle courut vite pour annoncer que Pierre y était : enfin il entra ; il rassura les disciples étonnés de sa présence, et leur raconta comment le Seigneur l'avait

tiré de prison. Sans tarder, il sortit poitr aller chercher une autre retraite.

II y eut un grand trouble parmi les soldats par rapport à Pierre. Comme on ne put le retrouver, le roi Hérode entra dans une violente colère contre les gardes. Cependant l'attentat consommé par le roi Contre les Apôtres ne tarda pas à recevoir sa digne récompense : le bras vengeur de Dieu est continuellement levé , comme nous l'enseigne Luc dans les Actes dés Apôtres^ et Josèphe dans le dix-neuvième livre de ses Antiquités. Il s'était rendu à Césarée qui s'appelait auparavant la tour de Straton ^ un jour solennel , comme il donnait des spectacles aux citoyens en l'honneur de l'empereur, il s'avança sur le théâtre revêtu d'habits admirablement brodés d'or et d'argent^ il s'assit dans une tribune et harangua le peuple qui s'écria que tant d'éloquence n'était pas d'un homme mais d'un Dieu : soudain lange du Seigneur frappa le roi, parce qu'il n'avait pas rapporté sa gloire à Dieu même. Cinq jours après il expira dévoré par les vers.

Agrippa , fils d'Hérode , régna vingt-six ans , c'està-dire jusqu'à l'extermination des Juifs. 11 vécut en paix avec les Romains et les Chrétiens. La parole de Dieu croissait et se multipliait.

L'église d'Antioche avait pour prophètes et pour docteurs, Barnabe, Saul, Simon-le-Noir, Lucius de Cyrène , Manassé , frère de lait du tétrarque Hérode. Pendant qu'ils étaient occupés à rendre leurs devoirs au Seigneur et qu'ils jeûnaient, TEsprit-Saint leur dit : et Séparez-moi Barnabe et Saul pour qu'ils se livrent « à Touvrago auquel je les ai destinés. » Alors ayant jeûné et prié, on h^ir imposa les mains et on les laissa

HISTOIRE DE ilORMANDlE ^ LIV. II. 2Ko3

aller. Le Saint-Esprit les envoya à Séléucie d'où ils s'embarquèrent pour Chypre. Ils y prêchèrent à Salamine la parole de Dieu dans les synagogues des Juifs, et parcoururent toute l'île jusqu'à Paphos.

Là , le proconsul Serge Paul , homme prudent , envoya chercher Barnabe et Saul. Ayant entendu la parole de Dieu comme il le desirait, il crut. Alors Saul frappa d'un aveuglement momentané le magicien Elyraas qui résistait à la foi , et mérita ainsi d'être nommé Pau] , du nom de celui qu'il venait de vaincre , comme Scipion fut nommé l'Africain après avoir soumis l'Afrique. Ils se rendirent ensuite à Perge dans la Pamphilie. puis à Antioche de Pisidie, et prirent place dans la synagogue le jour du sabbat. Après la lecture de la loi et des prophètes, comme les chefs de la synagogue y donnaient leur consentement, Paul se leva, et de la main réclamant le siljence, parcourut admirablement l'histoire des patriarches, et prouva parfaitement que les promesses faites autrefois par les prophètes au nom de Dieu s'étaient accomplies dans le Christ.

Le sabbat suivant, presque toute la ville se réunit pour entendre la parole du Seigneur. C'est ce qui détermina les Juifs les plus violens à s'efforcer, par leurs blasphèmes, de prévenir les effets de la prédication apostolique. Alors Paul et Barnabe dirent avec assurance : « C'est à vous qu'il fallait d'abord faire en- « tendre la parole de Dieu ^ mais puisque vous la re- « poussez , et que vous vous jugez indignes de la vie « éternelle, nous allons chez d'autres nations ] car le « Seigneur nous l'a prescrit ainsi : je vous ai établis « pour être la lumière des nalions , afin ([nr vous ser-

204 ORDEBIC VITAL.

ce viez à leur salut jusqu'à l'extrémité de la terre. » A ces mots le peuple se réjouit , et ceux qui étaient prédestinées crurent à la vie éternelle. L'es Juifs , après avoir excité une persécution contre Paul et Barnabe, les chassèrent du pays. Ils allèrent pleins de joie à Iconium, et là, dans la synagogue, ils parlèrent devant les Grecs et les Juifs. Restés dans cette ville quelque temps , ils travaillèrent avec confiance pour la gloire de Dieu, avec la coopération duquel ils firent beaucoup de prodiges et de miracles. Les impies, les Gentils et les Juifs les accablèrent d'outrages et cherchèrent à les faire lapider , tant était grande l'envie qu'ils leur portaient. Les saints docteurs se rendirent à Listre et à Derbe villes de Lycaonie ; ils parcoururent tout le pays aux environs , et portèrent partout les paroles de l'Evangile. Tous les citoyens furent touchés de leur doctrine.

A Lislre, un certain boiteux, qui n'avait jamais marché, entendit les prédications de Paul. Ayant invoqué le nom du Seigneur Jésus, il fut aussitôt guéri par Paul, recouvra l'usage de ses jambes, et plein de foi glorifia le Sauveur. Le peuple , témoin de ce miracle, plein d'admiration, s'écria en lycaonien : « Ce sont des « dieux qui ont revêtu la figure humaine pour descenc( dre vers nous. » Et il donnait à Barnabe le nom de Jupiter, et à Paul le nom de Mercure. Un prêtre de Jupiter et plusieurs hommes du peuple ayant témoigné le désir de leur offrir un sacrifice, les apôtres s'élancèrent aussitôt dans la foule, déchirèrent leur vêlement, et, dans un discours plein dliumilité, rapportèrent au Seigneur la gloire de leur miracle : tout en s'abaissant pour ne pas recevoir de sacrifice , ils

HISTOIRE DE NORMANDIE*, LIT. 11. »o5

parvinrent à peine à calmer la multitude. Des Juifs étant survenus d'Iconium et d'Antioche de Pisidie, la populace égarée lapida Paul , et ^ croyant l'avoir tué , le traîna hors de la ville. Ses disciples étant accourus autour de lui, il se leva plein de vie, rentra dans la ville, et le lendemain partit pour Derbe. Peu de temps après , les deux apôtres revinrent à Listre, à Iconium, à Antioche de Pisidie : ils y prêchèrent la parole de vie, fortifièrent par leurs exhortations les âmes des disciples, établirent des prêtres dans chaque église et les recommandèrent au Seigneur par le jeûne et par la prière. De la Pamphilie ils se rendirent à Attalie et s'embarquèrent pour Antioche.

Us restèrent quelque temps dans cette ville avec leurs disciples. Alor^ quelques hommes , venus de la Judée , persuadèrent aux croyans qu'ils devaient être circoncis et observer la loi de Moïse ^ Paul et Barnabe leur répondirent, et furent envoyés, par une délibération commune , à Jérusalem vers les apôtres et les prêtres pour y faire résoudre cette question. A leur passage par la Phénicie et la Samarie , ils racontèrent la conversion des Gentils , et procuftrent ainsi une grande satisfaction aux frères. Ils furent bien accueillis à Jérusalem par l'Eglise , et firent connaître tous les miracles que leSeigneur avait opérés avec eux. Comme quelques-uns des croyans, qui appartenaient à la secte des Pharisiens , faisaient tous leurs efforts pour judaïser , Simon Pierre , Jacques et quelques autres prêtres s'empressèrent de traiter la question qui leur était proposée •, ils décidèrent en définitive que des frères choisis et éprouvés seraient envoyés vers les Gentils, et les chargèrent , d'après l'inspiration du Saint -Es-

Httii ORDERIC VITAL.

prist , d'une lettre , dans laquelle ils prévenaient leurs frères de mettre de côté toute autre charge , pour s'abstenir de ce qui a été sacrifié aux idoles, des animaux suffoqués, du sang et de la fornication. En conséquence , Paul et Barnabe , Judas , surnommé Barsabas , et Silas , furent, envoyés à Antioche , et remirent Tépître des apôtres et des prêtres à la multitude des croyans parmi les Gentils. Ceux-ci, l'ayant lue, furent consolés et joyeux. Judas et Silas , qui étaient prophètes, portèrent de grandes paroles de consolation à leurs frères , les fortifièrent , et , peu de temps après, retournèrent en paix à Jérusalem. Cependant Paul et Barnabe annoncèrent pendant quelque temps dans Antioche la parole du Seigneur : à leur départ ils se parta<;èrent. Barnabe, avec Marc Jean, s'embarqua pour Chypre, tandis que Paul, ayant fait choix de Silas, parcourut la Syrie etJa Cilicie , confirma les églises, et prescrivit d'observer les préceptes des Apôtres et des prêtres. Paul se rendit ensuite à Derbe et à Listre : il y circoncit, pour éviter les embûches des Jiiifs , Timothée, qui était fils d'un Gentil. II traversa la Phrygie, la Galatie etia Mysie^ il descendit en Troade , et, averti par une vision nocturne, passa en Macédoine. 11 prêcha à Philippes , qui est la ville capitale de cette dernière contrée, il fit entendre la parole du Seigneur à Lydie , marchande de pourpre , qui était attachée au vrai Dieu : baptisée , ainsi que sa maison , elle crut , et pria vivement les Apôtres de demeurer chez elle.

Comme Paul se rendait à la prière avec ses compagnons, il rencontra une jeune fille qui avait un esprit de Python , et qui , par ses divinations , procurait à ses

maîtres un grand gain. Elle les suivit en criant : «Ces « hommes sont les serviteurs du Dieu Très-Haut , et « ils vous annoncent la voie du salut. » Ayant continue d'en agir ainsi pendant plusieurs jours de suite , Paul , qui en était fâché , dit à l'esprit dont elle était obsédée : « Au nom de Jésus-Christ , je t'ordonne de « sortir de cette fille. » Il sortit à l'instant même. Les maîtres de la jeune fille , qui voyaient ainsi s'évanouir toute espèce de profit , se mirent en colère ^ ils conduisirent Paul et Silas à la place publique devant les magistrats , et les accusèrent de mettre le trouble dans la ville en y introduisant une manière de vie étrangère aux Romains. La populace agitée se réunit aux ennemis des innocens. Par l'ordre des magistrats , ils furent frappés de verges, et plongés dans un cachot où on leur fixa les pieds dans des sarmens. Au milieu de la nuit Paul et Silas adorèrent le Seigneur et chantèrent ses louanges : ils ne tardèrent pas à éprouver son assistance spéciale. Soudain un grand tremblement de terre se fit sentir à un tel point que les fondemens même de la prison furent ébranlés. Toutes les portes s'ouvrirent ; les chaînes de tous les prisonniers tombèrent. A cette vue le geôlier , extraordinairement effrayé , et ayant entendu de Paul les paroles de la foi , crut et se fit baptiser avec toute sa famille. Les magistrats de la ville, ayant appris que ces apôtres étaient Romains, éprouvèrent de la crainte , les tirèrent de prison et les prièrent de sortir de la ville. Us se rendirent chez Lydie , et par Amphipolis et Apollonie vinrent à Thessalonique. Là, pendant trois sabbats, Paul entra dans la synagogue des Juifs, et y prêcha publiquement sur les Ecritures, insinuant et démontrant que le Christ

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avait dû souffrir la Passion et ressusciter d'entré les morts, et que ce Christ était celui qu'il annonçait. Plusieurs des Juifs et des Gentils crurent et se joignirent à Silas et à Paul : c'est ce qui détermina les Juifs, animés par le dépit, à soulever la populace. Ils accusèrent Jason et quelques autres frères qu'ils traînèrent devant les magistrats de la ville -, mais ceux-ci , ayant entendu la justification de Jason et des autres , les mirent en liberté. Aussitôt les frères firent partir dans la nuit Paul et Silas pour Bœrée , d'où les frères conduisirent Paul jusqu'à Athènes, afin de le préserver de la fureur de la multitude. Il y attendit Silas etTimothée, qu'il avait laissés à Bœrée. Cependant il dispmait dans la synagogue avec les Juifs et les Païens , et , sur la place publique, il prêchait jour nell«nent devant tous ceux qui venaient l'entendre. Quelques philosophes, soit épicuriens soit stoïciens, dissertaient avec lui. Les Athéniens et les étrangers ne s'occupaient à autre chose qu'à dire et se faire raconter des nouvelles. Paul, ayant été conduit à l'Aréopage, prit la parole, reprit les Athéniens sur leur idolâtrie et leurs superstitions , et commença à leur parler de leur autel sur lequel on lisait ces mots : « Au Dieu inconnu. » Il prit de là le texte de la prédication qu'il s'était imposée, et leur annonça le vrai Dieu , qui en effet était jadis inconnu au monde 5 puis , renfermant beaucoup de choses en peu de mots , il parla d'une manière pressante de la foi et de l'espérance de la résurrection. Alors Denis-l'Aréopagite , Damaris sa femme, et quelques personnes qui leur étaient attachées, crurent à l'apôtre. Ensuite Paul sortit d'Athènes , et se rendit à Corinthe ; il y poursuivit le cours de ses prédications en annonçant Jésus-Christ aux Juifs

HISTOIRK DE NORMANDIE', LIV. 11. aog

lel aux Grecs. 11 discutait dans la synagogue tons les jours de sabbat. Silas et Timothée arrivèrent de la Macédoine. Aux prédications de Paul, Crispe, chef delà synagogue, toute sa famille et un grand nombre de Corinthiens se rendirent à la foi et se firent baptiser. Paul alla loger dans la maison d'un certain Tite- le- Juste, laquelle était contiguë à la synagogue. Par Tordre de Dieu , manifesté dans une vision nocturne , Tapôtre y demeura un an et six mois , et y enseigna avec persévérance la parole de Dieu. Là, un juif nommé Aquilas, originaire du royaume de Pont, demeurait avec Priscille sa femme, Paul fabriquait des tentes comme ce juif , travaillait avec lui et vivait ainsi de l'ouvrage de ses mains. Après avoir fait ses adieux à ses frères , PauI'Vint en Syrie et se rendit à Éphèse. Il alla ensuite à Césarée , et , peu de temps après , à Antioche ; après quelque séjour , il en partit , et parcourut de suite la Galatie et la Phrygie, où il confirma dans la foi tous les disciples.

Jusqu'ici j'ai sommairement recueilli sur la primitive Eglise ce que rapporte Luc dans les Actes des Apôtres y jusqu'au lieu où Paul baptisa dans Ephèse, au nom de Jésus-Christ, les disciples qui n'avaient été baptisés que du baptême de Jean. 11 y resta avec ceux qui, pleins de l'Esprit-Saint , avaient le don des langues et prophétisaient -, il y rendit de grands services durant trois mois par ses prédications sur le règne de Dieu^ il en partit, et, pendant deux années, il porta l'Evangile en Asie , et y fit , au nom du Christ, de grands miracles sur les malades et les démoniaques. Désormais il me reste à parcourir d'autres écrits, et à y puiser certains détails sur les mêmes Apôtres, I. i4

aïO ORDERIG TITAL.

autant que j'en pourrai découvrir dans les livres authentiques quiont l'approbation de l'Eglise.

Le rang des Apôtres et le mérite de chacun ne sont connus que du seul Créateur de toutes choses , qui , sondant les secrets du cœur humain , distribue à tous la rétribution de leurs travaux. Le mot apôtre signifie envoyé. En efiet le Christ les envoya évangéliser par tout le monde, afin que , comme le pêcheur attire du fond de la mer dans ses filets, ils amenassent de l'abîme des vices à la lumière de la vie , par leurs prédications, les hommes exposés à une perte certaine. Voici quels sont leurs noms : Simon-Pierre et André son frère , Jacques , fils de Zébédée , et Jean son frère , Jacques , fils d'Alphée , et Philippe , Thomas et Barthélémy, Lévi Matthieu et Simon le Chananéen, Jude, Thaddée et Matthias.

Le premier par la vocation, le plus grand par la dignité , Pierre , porteur des clefs , monta sur le siège de la puissance apostolique , lai qui, obéissant avec empressement au Christ, l'avait sans cesse aimé de tout son cœup^ Fils de Jonas ou Jean , il naquit à Bethsaïde , dans la province de Galilée , village situé auprès du lac de Gennésareth. Pour annoncer sa dignité future et l'éclat auquel s'éleva sa puissance , il porta trois noms : par l'indice de ces trois mots , la vertu multiple qui lui fut donnée par le ciel brille évidemment, car Simon signifie obéissant, Pierre reconnaissant , et Céphas une tête. En effet , Simon , par l'obéissance avec laquelle, ayant entendu le commandement du Seigneur, il s'attacha avec zèle à le suivre jusqu'à la mort , en abandonnant tout ce qui pouvait lui plaire et le retenir, s'éleva à la connaissance

HISTOIRE DE NORMANDIE*, LIV. II. ail

de rinefiable divinité. Inspiré parle ciel, il rechercha ardemment les connaissances divines qui sont au dessus de l'intelligence humaine , et fit entendre fidèlement la voix éloquente d'une glorieuse confession , en disant : « Voua êtes le Christ , fils du Dieu vi- K vaut. )) Aussi, récompensé incomparablement par le Christ, il mérita d'être honoré et désigné comme le chef et la base de l'Eglise. Le rémunérateur généreux qui lui avait divinement inspiré la connaissance de son essence céleste lui accorda , de son autorité supérieure, la foi d'un cœur pur, que sa bouche avait manifestée. <( Simon Barjone, dit le Sau- <( veur , vous êtes bien heureux , parce que la chair « ni le sang ne m'ont point révélé à vous , mais bien (c mon Père , qui est dans les cieux. » Simon , c'està-dire l'obéissant, qui s'appelle aussi Barjone, c'està-dire fils de la colombe qui désigne le Saint-Esprit , est véritablement bien heureux. L'homme obéissant, comme dit Salomon, publiera ses victoires; pendant qu'il observe sans cesse les commandemens divins , il est attaqué par diverses tentations dans ses combats journaliers ; et , s'il persévère dans la loi de Dieu , il triomphe de Satan. En effet, qu'est-ce que la loi divine commande ou enseigne qui n'ait pas pour objet d'engager tout homme à combattre pour son Créateur, à lutter avec l'antique serpent , qui nous tend toujours des embûches , et à faire tous ses efforts pour obtenir le prix de la céleste vocation ? Alors le courageux champion de la cause divine peut sans doute parler de ses victoires , quand il rend grâces à Dieu son protecteur, après avoir terrassé son ennemi , eu disant avec le Prophète : « Vous m'avez ceint de cou-

ai a ORDERIG VITAL.

Il rage pour la guerre , et vous avez renversé sou.s « mes pieds ceux qui s'étaient élevés contre moi. » II peut dire encore beaucoup d'antres choses semblables. Personne ne peut réjouir Dieu le père par la sainteté des œuvres, si, par la grâce du Saint-Esprit, il n'a obtenu la vertu de l'obéissance. Ensuite le Sauveur , consommant magnifiquement la récompense de la pieuse confession de Simon , lui dit : « Vous êtes « pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise , « et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre « elle. » Petrus ^ en latin , Céphas , en syriaque , sont des noms qui, dans l'une et l'autre langue, ont été dérivés du mot qui signifie pierre. En effet , l'Eglise dérive du Christ, qui est la pierre angulaire sur laquelle elle est posée.

Ainsi, par son obéissance, Simon parvint à la connaissance du fils de Dieu, qui ne lui fut révélé ni^ par la chair, ni par le sang, mais par le Père céleste. C'est pourquoi Pierre, c'est-à-dire connaissant, mérita d'obtenir son surnom du Sauveur. Enfin , ayant recules clefs du céleste royaume, il fut établi par le roi Sabaoth Céphas, c'est-à-dire la tête de l'Eglise. En effet, prince et souverain pontife des Apôtres, doué de la puissance de lier et de délier, célèbre par la doctrine et la sainteté, illustre par les signes et les miracles, il fut, dans l'Eglise du Christ, le premier pasteur et son vicaire spécial \ il prêcha pendant sept ans les circoncis, et manifesta ses œuvres merveilleuses , dont Luc fait mention dans les Actes des Apôtres^ comme je l'ai remarqué plus haut. Il guérit, à la porte principale du temple , un boiteux âgé de quarante ans, et conféra le baptême à cinq mille

HISTOIRE DE NORMANDIE ^ LIV. il. 2l3

Juifs ^ il punit , après les avoir réprimandés ^ AnaniQ et Saphire sa femme ,. coupables de fraude et de, mensonge , et frappa ainsi de terreur les hommes présens et la postérité, afin qu'ils se corrigeassent salutairement. Son ombre seule touchait dans leurs lits les malades sur les places publiques où il passait; et , par ses mérites ainsi que par la puissance que le ciel lui avait départie , ils étaient aussitôt rendus à la santé. Il guérit à Lydda, au nom du Seigneur, le paralytique Enée qui depuis huit ans gissait sur un grabat, et conduisit à la foi ceux qui virent et admirèrent la nouveauté de ce miracle. Dans Joppé , il ressuscita la vénérable veuve Tabita qu'il rendit vivante aux veuves et aux saints qui l'entouraient. Les autres choses qu'il fit depuis la Judée jusqu'à Ântioche , et les victoires qu'il remporta dans §es fréquentes disputes avecSimoa-le-Magicien, ont été expliquées par Clément le Romain , fils de Faustinien , dans ses livres des Récognitions^ ouvrage quHl a aussi appelé Y Itinéraire de Pierre. Cet auteur, après avoir abandonné tout ce qu'il possédait à Rome , s'embarqua pour la Palestine, et alla trouver à Césarée l'apôtre Pierre, qui lui fut indiqué par Barnabe qu'il avait autrefois traité chez lui avec tous les égards de l'hospitalité et les soins de l'amitié. Clément fut accueilli par Pierre comme un fils par son père , à cause de la bienveillance dont Barnabe et lui l'honoraient. Instruit à fond dans la foi du véritable prophète , et ayant puisé une nouvelle vie dans les eaux sacrées , il s'attacha à Tar pôtre d'une manière inséparable.

Pierre disputa à Césarée contre Simon-le-Magicien^ et fortifia dans la foi ce qui resta de l'assemblée ,

2l4 ORDERIC VITAL.

après que Simon se fut retire le soir avec mille des assistaus. Ayant invoqué le nom de Dieu, il guérit les démoniaques et les malades.

Le lendemain, la discussion recommença, et avec Taide de Dieu Simon fut vaincu sur beaucoup de points. Enfin, vers la chute du jour, Simon confus se retira avec un petit nombre de personnes, et le peuple satisfait se prosterna devant Pierre. Les démoniaques et les malades furent guéris par ses prières, et obtenant la science et la miséricorde du vrai Dieu , ils se retirèrent pleins de joie. Le troisième jour, Pierre convainquit par la vérité de ses raisonnemens Simon qui niait l'immortalité de Tame , et mit au jour ses forfaits dont il lui donna les preuves. Le peuple , indigné , chassa le blasphémateur de la place , et même de la maison : de la multitude qui Tavait long -temps entouré, un seul homme à peine osa le suivre. Cependant Simon chargea sur les épaules de son compagnon toute sa magie de pollution et d'exécration 5 et craignant d'être repris par les lois, il les précipita la nuit dans la mer. Son compagnon ayant refiisé de l'accompagner, parce qu'il le reconnaissait enfin pour un détestable imposteur, il fut obligé de prendre la fuite.

Pierre demeura trois mois à Césarée , et y ordonna évéque Zachée.,11 y baptisa un jour de fête une multitude de croyansqui s'élevaient jusqu'au nombre de dix mille. De là il envoya douze frères après Simon, afin de tâcher de découvrir ses traces. Ceux dont l'apôtre fit choix, furent Sophonie et Joseph, Michée et Eléazar , Phinée et Lazare , Elisée et Benjamin , fils de Saba, Ananie, fils de Saphire, Rubel, frère de Zachée , Nicodème et Zacharie l'architecte. En attachant ainsi

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIY. II. ai5

au culte de la divinité les frères fidèles , Pierre eut en vue le nombre duodénaire , et , s'appuyant principalement sur la grâce de Dieu , il voulut se servir d'eux pour poursuivre Simon-le-Magicien et les autres ennemis de la justice.

Trois mois après , Pierre se rendit , en passant par Dor , à la ville de Ftolémaïs, et y resta dix jours pour instruire le peuple dans la loi du Seigneur. Il s'occupa ensuite à répandre aussi la divine semence de la parole dans Tyr, Sidon et Béryte 5 puis il entra à Tripoli avec une multitude considérable d'élus qui l'avaient suivi de chacune de ces villes. Là il fut reçu, au grand empressement de tous les citoyens , dans la maison de Maron ; ils accordèrent aussi une hospitalité gratuite et pleine d'humanité à tous les compagnons de Pierre. Dès le matin , la foule se porta au jardin de Maron pour entendre l'apôtre-, il mit en fuite les esprits immondes qui vociféraient du fond des corps obsédés par eux , et guérit par ses discours ceux qui étaient malades. C'est là qu'il sema pendant trois mois la parole du salut j et qu'il baptisa Clément ainsi que plusieurs autres dans des fontaines qui sont voisines de la mer. Il établit évêque son hôte Maron , déjà accompli en toutes sortes de vertus.

De là il se rendit à Antarados , et divisa en deux sections la multitude des croyans qui le suivait. Il ordonna à Nicétas et à Aquilas de les conduire et de le précéder à Laodicée , de peur qu'une si grande multitude n'excitât la jalousie des ennemis de la foi. Pendant le voyage , dans l'intimité de la conversation , Clément fit connaître à Pierre d'où il était ; il lui raconta son origine et l'histoire de sa famille. Le lende-

!ftl6 ORDEBie VITAL.

main il se rendit dans une île voisine pour y admirer deê colonnes de verre d'une immense grandeur. C'est là qu'au bout de vingt ans il reconnut , grâces à Pierre, sa mère Matidie. Pierre guérit par sa prière une paralytique, hôtesse de Matidie, et Clément donna à cette malade une récompense de mille drachmes.

Ensuite Pierre alla à Panéade , puis à Palton et Gabala; il gagna ainsi Laodicée, où il resta dix jours. Là se fit la reconnaissance de la mère et des trois frères de Clément Faustin. Deux frères, qui étaient jumeaux, racontèrent qu'après un naufrage qu'ils avaient éprouvé , comme ils étaient ballottés par les vagues sur un fragment de madrier où ils se tenaient attachés, des pirates les trouvèrent , et , après les avoir fait monter sur leur barque , les conduisirent à Césarée , où ils les vendirent sous des noms supposés à une certaine femme qui était juste : elle les fit élever comme ses enfana , les fit instruire dans les lettres libérales et grecques, et, lorsqu'ils furent parvenus à un certain âge, les mit aux études philosophiques.

Pendant que Pierre restait à Laodicée , et qu'il s'y occupait sans relâche , suivant sa manière , k de pieux travaux , un vieillard nommé Faustinien , ajrant toutes les apparences de la pauvreté , se pn^senta pour prouver qu'il n'y a pas de Dieu , qu'il »'y a pas de providence en ce monde , et qu'un culte n'est pas nécessaire^ mais que tout se fait par cas fortuit et par le hasard de la naissance. Ses trois fils , qu'il ne connaissait pas encore « s'élevèrent contre lui en présence du peuple, le réfutèrent durant trois jours avec beaucoup de distinction , et , dans leurs réponses , intruisirent leursauditeurs en toutes sortes do bonnes doctrines.

Le premier jour , Nicétas allégua sagement qu'il existe un Dieu maître de tout, qui a fait le monde et le gouverne par sa providence , juste Seigneur , devant rendre à chacun ce qui lui appartient selon ses œuvres. Le lendemain, Âquilas disserta avec éloquence sur ce que le Seigneur juste disposa tout justement : le troisième jour , Clément disputa sur la raison de la naissance, savoir si tout en dépend, ou s'il existe quelque chose en nous qu'il faille attribuer non au hasard de la naissance , mais à la volonté de Dieu. C'est alors que par une inspiration divine , sans laquelle il ne se fait rien , et après vingt ans se fit la reconnaissance de cet obstiné vieillard et de sa femme avec leurs enfans.

Le premier magistrat de la ville fit tous ses efforts pour retenir chez lui Pierre et ses frères : sa fille qui ^ depuis vingt années , était cruellement obsédée par le démon , fut délivrée et guérie.

Ces mêmes jours, comme Faustinien était allé voir Ânubion et Appion ses amis , qui restaient avec Simon, et comme il soupait avec eux, sa figure, par art magique, fut transformée en celle de Simon : ce qui causa une grande frayeur à tous ses amis qui craignaient que, par l'ordre de l'empereur, il ne fût pris pour le magicien et puni à sa place.

Ensuite Pierre vint à Antioche où il fut reçu par le peuple avec de grandes démonstrations de joie : il y prêcha la parole de Dieu, rendit à la santé les malades qu'on lui présenta , et guérit les paralytiques, les démoniaques, ainsi que tous ceux qui étaient affectés de quelque accident pernicieux. Le nombre des malades était immense. En présence du peuple ^

2l8 ORDEBIC VITAL.

Pierre offrit pour tous ses prières au Seigneur. Soudain , par la grâce de Dieu , une lumière extraordinaire éclata au milieu de l'assistance , et tous les malades aussitôt furent remis en santé. C'est pourquoi tous les habitans d'Antioche , d'une voix unanime , confessèrent le Seigneur. En sept jours , plus de dix mille hommes croyant Dieu furent baptisés.

Théophile, qui , parmi les puissans de la ville, était le plus élevé, s'enflamma pour le Sauveur d'un amour si vif qu'il lui offrit avec reconnaissance sa maison propre à faire une grande basilique, qui fut consacrée sous le nom d'église , et dans laquelle le peuple érigea une chaire à l'apôtre Pierre. Cependant Fanstinien , à la vue de tant de miracles , ouvrant son intelligence aux célestes mystères, se jeta en public aux pieds de l'apôtre, abjura ses vieilles erreurs, et demanda à être baptisé. L'apôtre Pierre lui prescrivit le jeûne, et le dimanche suivant lui conféra le baptême ; et , prenant texte de cette conversion pour sa prédication, il exposa au peuple tous les événemens de la vie de Faustinien. Ainsi cette narration réunit pour tous les auditeurs l'utilité à l'agrément, et rendit tout-à-fait recommandables au peuple le vieillard et sa famille. Toute la ville fit d'heureux progrès dans le culte divin , et la sainte mère Eglise se réjouit dans Jésus-Christ par le nombre des fidèles qui croissait journellement.

Le bienheureux apôtre Pierre occupa d'abord pendant sept ans le siège d'Antioche, et prêcha dans le Pont, la Galatie , la Cappadoce , l'Asie et la Bithynie. Eii^uite Simon-le-Magicien étant allé à Rome, Pierre consacra l'église d'Antioche, et y ordonna pour Té-

HISTOIRE DE NORMANDIE 5 UV. II. a 19

lablir à sa place, le prêtre Evod. Enfin il partit pour Rome avec plusieurs disciples choisis, et entra dans cette ville du temps de Ferapereur Claude. Il y trouva le magicien dont nous venons de parler , occupé à séduire lé peuple par ses impostures fantastiques , au moyen de cette puissance diabolique qu'on appelle démon familier. Ce fourbe en était enflé d'un tel orgueil qu'il se glorifiait d'être Dieu ^ il avait même obtenu des citoyens romains l'honneur d'une statue sur les bords duTibre, entre les deux ponts, comme s'il eût été mis au nombre des Dieux : en effet , Satan s'était emparé de cet insensé qui proclamait toutes sortes de méchancetés. Il l'arma d'abord d'une criminelle hérésie pour combattre la foi pure de l'Eglise. Le toutpuissant Emmanuel disposa à combattre pied à pied l'illustre chef de sa milice : je désigne ainsi Simon- Pierre , à qui le Christ confia les clefs du céleste royaume, et que, comme prince des apôtres, il établit pour gouverner saintement l'Eglise. Ainsi , arrivé à Rome , il dissipa les ténèbres du mensonge au grand jour de la vérité et de la justice; et là , digne censeur , jugeant, avec équité , il occupa le siège pendant vingt-cinq ans deux mois et trois jours.

Quand la lumière éclatante de la parole de Dieu eut éclairé la ville de Rome , et que la parole de vérité , prêchée par Pierre , eut pénétré dans l'ame de tous les auditeurs, et leur eut causé tant de satisfaction qu'une seule prédication par jour ne suffisait pas au zèle des assistans, Marc, disciple de l'apôtre, déterminé par ses pressantes et journalières sollicitations, écrivit son Evangile, mit ainsi par écrit ce que Pierre enseignait par la parole , et le transmit

l'àO ORDbRIC VITAL.

à la poslërilë pour le perpëluel enseignement de* lecteurs. Pierre se réjouit de ce que , grâce au Saint- Esprit, il se trouvait ainsi dépouillé par une sorte de larcin religietix. Prenant en considération les avantages de la foi et de la piété , il confirma lui-même les récits de TEvangéliste , et donna à toujotirs TEcriture à lire aux églises. Il composa deux épitres qu'on appelle canoniques. C'est ainsi que, pendant les règnes de Tibère , de Caïus Caligula , de Claude et de Mëron , il travailla virilement dans la vigne du Seigneur, forma d'excellens disciples, les remplit de vertu et de science , et leur donna une destinatioa spéciale pour diverses contrées. En conséquence il plaça son disciple Marc, qu'il aimait comme un fils, d'abord à Aquilée , puis à Alexandrie ; Martial à limoges ^ Apollinaire à Ravennes ; Valère à Trêves, et plusieurs autres qui, établis dans divers lieux, firent, au nom du Christ, de nombreux miracles, conduisirent à la lumière de la foi une multitude de Gentils , les régénérèrent dans Fonde sacrée du baptême, et les placèrent dans le sein de la pieuse mère Eglise.

Un jour que Pierre était à Rome, pendant que plusieurs de SCS frères prenaient leur repas, Tite lui dit : a Puisque tous les malades sont guéris par vous, « pourquoi laissez-vous étendue à terre la paralyti- « que Pétronille? » L'apôtre répondit : « U lui couu vient qu'il en soit ainsi ; mais pour qu'on ne croie « pas que je veuille, par mes discours, cacher l'impos- « sibilité où je serais de la guérir, je dis à cette fem- « me : Levez -vous, Pétronille, et venez nous seru vir.» Aussitôt elle se leva guérie, et fit le service dr In

ai

HISTOIRE DE MORM ANDIE ^ LIV. II. lit

table. Dès qu'elle eut fini, il lui ordonna de retournera sou grabat; puis, quand elle commença à être parfaite dans la craintô de Dieu , non seulement son mal se dissipa, mais elle recouvra de mieux en mieux une santé parfaite qu'elle dut 'à l'abondance de ses prières.

Illustre champion du Tout -Puissant, vase d'élection , docteur des Gentils , prédicateur de la vérité, méritant de posséder le douzième trône parmi les Apôtres , ravi dans le ciel pour y entendre ces secrètes paroles qu'il n'est pas donné à l'homme de proférer , Paul doit être dignement glorifié et continuellement honoré par les enfans de l'Eglise comme leur savant précepteur. 11 avait été appelé Saul : ce qui signifie en hébreu tentation , parce que d'abord il s'attacha à tenter la sainte mère Eglise. Ensuite ayant changé de nom , de Saul il fut appelé Paul , c'est-à-dire admirable , et devint ainsi merveilleusement de loup ravissant le plus doux des agneaux. Paul en latin s'interprète par petit. C'est pourquoi il dit publiquement en parlant de lui-même : « Je suis « le plus petit des Apôtres. »

Paul, de la tribu de Benjamin , pharisien issu de pharisiens , naquit à Tarse en Cilicie. 11 fut élevé à Jérusalem , depuis son enfance , et instruit dans la loi de Dieu par Gamaliel. L'an second après l'Ascension du Seigneur , comme il se montrait trop ardent zélateur de la religion de ses pères , disposé à sévir violemment contre les Chrétiens , et qu'il se rendait , avec des dépêches du prince des prêtres , vers la ville de Damas pour y faire mettre à mort les adorateurs du Christ, il fut tout-à-coup, aux approches de lu

212 ORDERIC VITIL.

ville , environaé d'une lumière extraordinaire ^ et , frappé inopinément par la céleste voix du Seigneur Jésus, il fut, pour son salut, précipité à terre d'où il se releva dépouillé de son ancienne férocité. Ce fut alors que conduit à Damas par ses compagnons de voyage, il y resta trois jours privé de l'usage de ses membres. Au bout de ce temps, visité , d'après Tordre de Dieu , par Ânanie , il embrassa la foi qu'il avait combattue , reçut le baptême et alla prêcher avec intrépidité les Juifs et les Gentils. Ayant commencé à Jérusalem , il pénétra jusqu'en lUyrie , en Italie , en Espagne , et proclama le nom de Jésus- Christ devant les peuples de beaucoup de contrées auxquels il était encore inconnu. L'évangéliste Luc, compagnon de Paul et son collaborateur , parle de lui jusqu'à la fin avec exactitude comme avec dignité, et s'occupe admirablement de ses principales actions.

Arator , sous- diacre de la sainte Eglise romaine , a écrit à ce sujet un second livre ^ il a chanté pieusement dans un mètre héroïque les Actes des Apôtres et les combats de Paul, sa patience dans ses maux et le naufrage qu'il souffrit. J'ai déjà précédemment recueilli quelques-unes de ses actions : toutefois je ne crains pas de les rappeler , pour la plus grande gloire du Créateur.

Saul , qui est le même que Paul, ayant par l'avertissement du Saint-Ewsprit quitté ses compagnons , alla prêcher à Paphos; il y frappa d'aveuglement le magicien Elymas, qui résistait aux paroles de la foi, et convertit le proconsul Sergius Paulus. Entré dans la synagogue d'Antioche, il leva la main pour recommander le silence \ il parla du peuple d'Israël quit-

HISTOIRE DE ^ORMAI^DIE', LIY. II. 223

tant TEgypte à travers des mers suspendues et les diverses merveilles qui s'opérèrent dans le désert. Un autre jour de sabbat, il entretint l'auditoire de la Passion du Christ ainsi que de sa Résurrection-, il rapporta en preuve les passages des prophètes et augmenta le troupeau de TEglisc d'un grand nombre de croyans.

 Listre , il guérit un boiteux de naissance qui écoutait avec attention la parole de Dieu 5 il déchira ses vétemens, et employa l'éloquence et la raison pour calmer le zèle des Lycaoniens, qui, conservant encore leurs vieilles superstitions , voulaient lui offrir des sacrifices.

Après beaucoup de combats dans la prédication, il traita la question des Juifs baptisés , afin que. les nouveaux croyans ne reçussent pas le baptême avant d'avoir été circoncis. Il envoya à cet effet des délégués aux fidèles de Jérusalem , consulta Pierre , Jacques et d'autres vieillards , et transmit dans une épître leur sentiment sur la nécessité de s'abstenir des victimes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés , et en outre de la fornication. Philippe chassa l'esprit immonde du corps d'une jeune fille, et ayant forcé à la fuite le démon , qui répondait aux questions qu'on lui faisait , il priva du prix de leurs divinations les avides spéculateurs qui en trafiquaient. C'est ce qui le fit accuser par cette sorte de gens auprès des magistrats qui l'envoyèrent en prison. Pendant la nuit, il s'adressa dans ses prières au Seigneur de lumière , et ce propice protecteur des fidèles s'empressa de l'exaucer ^ car, un tremblement de terre s'étant manifesté , les chaînes des prison-

2'«4 ORDRHJC VlTàL.

niers se détachèrent^ et le geôlier lui-même s'étant fait baptiser avec sa famille, Paul et Silas , serviteurs du roi Sabaoth , furent mis en liberté.

Paid, préchant à Athènes, y fut surnommé parle peuple Thomme qui sème la parole, et fut ainsi appelé convenablement par les Infidèles. En effet, de ses paroles il coulait une fontaine propre à désaltérer ceui qui avaient soif de la vie éternelle , et il répandait gratuitement la semence du salut devant ceux qui desiraient la recueillir. Il combattit contre les philosophes, tant épicuriens que stoïciens, et leur annonça le vrai Dieu, que les Athéniens désignaient sous le nom de Dieu inconnu. Denis-FAréopagite , ainsi que sa femme Damaris, crurent et furent baptisés^ et Paul Tadrnit au nombre de ses amis les plus distingués par la sagesse et la justice. Peu de temps après, comme rassure l'athénien Aristide, Denis fut ordonné évoque d'Athènes par lapôtre, et après'beaucoup d'illustres témoignages de ses vertus , il reçut la noble couronne du martyre.

Paul passa à Corinthe : il y trouva Aquilas qui prêchait avec sa femme Priscilla ^ il se fixa chez loi , et y exerça Tart de faire des tentes dans lequel ils étaient habiles. C'est là que le Christ l'avertit de ne pas cesser ses prédications; il obéit fidèlement, et beaucoup de conversions furent le fruit de ses travaux. Dans Ephèse , le Saint-Esprit accoi;da le don de la diversité des langues à douze hommes que Paul venait de baptiser au nom du Seigneur. Pendant que Paul y guérissait, au nom du Seigneur Jésus, plusieurs espèces de malades, sept Juifs osèrent imposer les mains sur Sceva, fils du prince des prêtres, lequel était pos-

HISTOIRE DE IfORBUNDIfe; LIY. II. 225

sédë du dëmon, qu'ils conjurèrent par le nom du Seigneur que Paul prêchait. Le dëmon ne tarda pas à prouver par le dëmoniaque qu'il reconnaissait Jësus et son disciple Paùh, car il fondit sur les exorcistes infidèles qu'il dëchira et mit en fuite. Un grand nombre d'Ephésiens ayant entendu la prédication de la vëritë crurent et reçurent le baptême , et quelques hommes avides de s'instruire brûlèrent leurs livres de magie , dontle prix s'éleva à cinquante mille deniers. Ainsi croissait et se fortifiait puissamment la parole de Dieu ; ainsi sa grâce corroborant les fidèles , le parti des im«pies était confondu et séchait de dépit. Cependant Paul envoya en Macédoine Timothèe et Eraste , tandis qu'il restait pour quelque temps en Asie.

Un orfèvre nommé Démétrius, voyant que les Ephésiens, par suite des instructions de Paul, cessaient de lui acheter de petits temples de Diane , et regrettant la perte des bénéfices que son métier lui rapportait , puisque la condamnation des idoles le réduisait à l'oisiveté , rassembla des complices , prépara une . plainte générale et excita le peuple aux clameurs et j à la sédition. C'est ce qui porta une foule de furieux , à se précipiter vers le théâtre , où elle enleva les Macédoniens Gaïus et Aristarque , compagnons de Paul : tnais ce vain bruit d'insensés n'attira sur ses auteurs <que de la confusion.

Paul ayant réuni ses frères leur fit ses adieux, et leur adressa ses exhortations. Il se mit en route pour se rendre en Macédoine. 11 resta trois mois dans la Grèce. Il eut alors pour compagnons Sosipater , fils de Pyrrhus de Béroée , les Thessaloniciens Aristarque et Secundus, Gaïus de Derbes, Timothèe, Titicus et I. i5

îiîiG ORDERIC VITAL.

Trophime, tous trois asiatiques. Après la fête des Azimes, Paul et Luc allèrent par mer, en cinq jours, de Philippes à Troade , et y passèrent sept jours. Le premier jour de la semaine, plusieurs personnes sétant réunies pour rompre le pain, comme ils écoutaient jusqu'au milieu de la nuit un long discours de Paul, qui devait partir le lendemain, un jeune homme nommé Eutychus, assis sur une fenêtre, succomba au sommeil, et tomba du troisième étage. Mais Paul, par ses prières. Tayaut ressuscité, il revint à la vie à la grande satisfaction de ceux qui avaient été témoins de l'événement.

De Milet Paul envoya à Ephèse pour mander les anciens de l'église , et leur expliqua beaucoup de choses utiles pour le salut des âmes. Ayant terminé sa prédication, il s'agenouilla, et toute l'assistance se mit à prier avec lui. On répandit des larmes abondantes, et les frères s'étant embrassés, ils conduisirent l'apôtre à son vaisseau. Il y monta, et continuant en ligne droite sa navigation, il passa à Chio , à Rhodes, à Patare, et traversant la Syrie, il arriva à Tyr où il resta sept jours avec ses fidèles amis en Jésus- Christ. De Ptolémaïs il alla à Césarée, et logea dans la maison d'un évangéliste , Philippe , qui avait quatre filles vierges qui prophétisaient. Alors le prophète Agabus arriva de Judée ; il se lia les pieds et les mains avec la ceinture de Paul , et par la grâce du Saint-Esprit ii prédit clairement que les Juifs lieraient ainsi Paul dans Jérusalem, et qu'ils le livreraient entre les mains des Gentils. Tout le monde s'étant mis à pleurer , on le pria de ne pas monter à cette ville. Paul fil cette réponse : a Je suis prêt, non seulement à être

« enchaîné dans Jérusalem, mais même à y mourir a pour la gloire du nom du Seigneur Jésus. »

Ainsi appuyé sur la constance de sa foi, il alla à Jérusalem*, il y raconta à Jacques et aux autres an-r ciens tout ce que par son. ministère Dieu avait opéré parmi les nations. Ayant appris la conversion des Geur tils, ils glorifièrent le Seigneur créateur de toutes choses. Ensuite Paul entra dans le temple pour la purification, et commença à accomplir les cérémonies de la loi de Moïse, afin d'ôter toute occasion de scandale aux zélateurs de la législation paternelle : ainsi s'étant fait juif avec les Juifs , il satisfit tout le monde. Cependant les Juifs asiatiques , qui virent Paul dans le temple, soulevèrent le peuple par leurs clameurs malveillantes et le saisirent. Toute la ville fut aussitôt dans l'agitation et le peuple s'attroupa de toutes parts. Oi^ l'entraîna hors du temple, dont on ferma les portes^ on le frappa violemment et on chercha à le tuer. Claudius Lysias, tribun d'une cohorte, ayant appris que toute la ville était dans la confusion par suite d'une sédition subite , prit avec lui des centeniers et des soldats, et courut au lieu du tumulte. 11 fit enlever de force l'apôtre, le fit lier de deux chaînes, Je retira de la foule et le fit conduire dans la forteresse , pour savoir de lui qui il était et ce qu'il faisait. Du consentement du tribun, Paul monta les degrés, <ît, parlant en hébreu, raconta toute l'histoire de sa conversion , et son passage du judaïsme à la grâce du Christ , de laquelle il rendit parfaitement raison. Tandis qu'il parlait avec la plus grande sagesse, les Juifs ne pouvant supporter la force de ses paroles élevèrent des clameurs. violentes, et se mirent à crier avec

ai8 ORDEKIG VITAL.

fureur : « Enlevez-le d'ici-bas, car il n'est pas juste de «c le laisser vivre.» Le tribun le fit conduire à la forteresse, frapper de verges et livrer à la torture. Alors Paul dit au centenier qui était avec lui : a Est-ce qu'il «c vous est permis de frapper un citoyen Romain, et qui «c n'a point été condamné ? » Le tribun ayant entendu ces paroles, et voyant dans Paul un citoyen Romain, ne fut pas sans crainte de ce qu'il l'avait fait lier.

Le lendemain Paul fut conduit devant le conseil au milieu duquel , se tenant debout , il parla pour luimême avec une grande justesse. Cependant Ananie, prince des prêtres, ordonna à ceux qui étaient près de lui d aller le frapper à la figure. Alors Paul lui adressa la parole en ces termes : a Le Seigneur vous (( frappera aussi , muraille blanchie. Vous siégez ici « pour me juger selon la loi , et c'est contre la loi qtie « vous ordonnez qu'on me frappe. » Les assistans dirent à l'apôtre : c( Vous maudissez le grand-prétre de « Dieu ? » Paul reprit alors : « J'ignorais , mes frères , « que cet homme fût le prince des prêtres. » En eflPet , il est écrit : (( Vous ne maudirez pas le prince de votre a peuple. )) Paul sachant qu'une partie du conseil était composée de Sadducéens et l'autre de Pharisiens, s'écria au milieu du conseil : «Mes frères, je suisPhari- « sien, fils de Pharisien ; je ne suis poursuivi que parce « que j'espère une autre vie, et que je crois à la résur- « rection des morts. » A ces mots, les partis se divisèrent et la multitude se sépara. Les Sadducéens prétendent qu il n'y a ni résurrection, ni ange, ni ame, tandis que les Pharisiens les reconnaissent. Quelques Pharisiens contestaient, en disant : « Nous ne trouvons rien « de répréhensible en cet homme. Que savons-nous

Histoire de norbundie*, liv, ii. %2g

« si un esprit ou un ange lui a parlé ? » Aussitôt il s'ëleva un grand tumulte, et le tribun, craignant quePaul ne fût mis en pièces par les furieux , le fit enlever du milieu d'eux par ses soldats, et conduire à la forteresse.

La nuit suivante le Seigneur se présentant à Tapotre , lui dit : «Sois constant; car, de même que tu a as rendu témoignage de moi dans Jérusalem , il a faut que tu rendes aussi à Rome témoignage de a moi. » Le jour étant venu, plus de quarante juifs se rendirent auprès des princes des prêtres et des anciens, et firent vœu de ne manger ni boire qu'ils n'eussent conduit Paul au conseil , et qu'ils ne l'eussent massacré. Le tribun , ayant appris cette conjuration par le fils de la sœur de Paul , déjoua adroitement les ma? chinatioDS des impies. En effet, à la troisième heure de la nuit, cet officier envoya à Çésarée l'apôtre eur chaîné , sous l'escorte de deux cents soldats , de soixante-dix cavaliers et de deux cents lanciers : il remit la connaissance de l'affaire au gouve|*neur Félix, auquel il écrivit. Amené à Césarée , Paul fut renfermé dans le palais d'Hérode , et cinq jours après conduit à l'interrogatoire. Le grand-prêtre Ananie s'y présents^ avec les vieillards-juifs ^ et l'orateur Tertulle exposa insidieusement l'atçusation contre Paul. Celui-ci, du consentement du gouverneur , répondit en peu dç mots , et , par une réponse prudente , réfuta complètement ses accusateurs. Le gouverneur ajourna l'affaire jusqu'à ce que le tribun fût descendu de Jérusalem , et prescrivit au centenier de garder soigneusement le prisonnier. Quelques jours après, Félix étant venu avec Prusilla sa femme , qui était juive, fit venir Paul , et

a3ô ORDERIC VITAL.

l'entendit sur la foi qu'il avait en Jésus-Christ. Comiii^ l'apôtre parlait de la justice, de la chastëtë et du jugement dernier, Félix trembla , et , dans Pespoir d'obtenir de l'argent de l'accusé , il l'envoya chercher fréquemment. Au bout de deux ans, Félix eut pour successeur Porcins Festus qui, voulant se rendre agréable aux Juifs, laissa Paul dans les fers.

Peu de temps après, Festus descendit de Jérusalem' à Césarée, et fit accuser Paul par les Juifs. Ceux-ci lui imputèrent beaucoup de griefs qu'ils ne purent prouver. Paul se justifia très -bien des imputations qu'on lui faisait d'être coupable envers la loi des Juifs, contre le temple et contre César. Enfin , à cause de la perfidie des Juifs et de la tergiversation du juge qui essayait de les favoriser , il se détermina à en appeler à* César. En conséquence , il parut devant le roi Agrippa' et le gouverneur FestUs : ayant élevé la main , rendant raison de sa vocation et de sa foi en Jésus-Christ , il parla fiort éloquemment. Enfin tout le monde admira son mérite , et les grands se disaient à l'envi et à part : « Il n'y a rien qui mérite la mort ni les fers dans <( ce que cet homme a fait. On pourrait le renvoyer « s'il n*en eût pas appelé à l'empereur. » Il fut donc remis à Jules , centenier de la cohorte Augustine. Le macédonien Aristarque et lui l'accompagnèrent. On comptait dans le navire qui le portail deux cent soixa.nterseize âmes ^ la navigation , que les tempêtes rendî^ent fort dangereuse, dura quatorze jburs, pendant lesquels on ne vit ni le soleil ni les étoiles : comme toute ç$pérance de salut était perdue, on ne prit pas même de nourriture. Paul avait conseille de passer l'hiver dans VWe de Crète-, mais l'avis et les efforts du

HISTOIRE DE NORMANDIE*, LIV. II. a3l

commandant et du pilote avaient prévalu ^ le centenier et ses soldats se rangèrent à ce parti. C'est ainsi qu une téméraire précipitation fit affronter la saison des tempêtes , et eût fait périr tous les passagers , si Paul, par ses grands mérites , ne les eût préservés. Us ' eurent à souffrir de grandes terreurs et de grands tra-r vaux, au point de se jeter sur les syrtes, de voir briser tous les agrès du bâtiment , et d'être contraints à jeter , de leurs propres mains, dans la mer les vivres et tout le chargement du vaisseau. Sur ces entrefaites, Tànge du Seigneur apparut à Paul et lui dit : a Paul, ne crai- <( gnez rien ^ il faut que vous comparaissiez devant tt César -, c'est à vous que Dieu accorde la vie de tous (( vos compagnons de navigation. )>

Après ces désastres on arriva avec de grandes dif-. ficultés à nie de ]Vlalte. Les barbares eux-mêmes leur témoignèrent beaucoup d'humanité : ils allumèrent des feux pour se rétablir à cause du froid et de la pluie. Pendant que Paul apportait des sarmens au foyer , une vipère , ranimée par la chaleur , lui saisit la main. Les barbares , voyant cette attaque, assurèrent que l'anÎT mal était dangereux , et que , sans nul doute, l'apôtre ne tarderait pas à mourir; mais il lança la vipère dans le feu , et, au grand étonnement de ceux qui étaient présens , il ne souffrit aucun mal.

Publius, gouverneur de l'île, accueillit avec bienveillance les naufragés qu'il garda trois jours. Cependant Paul alla voir le père de Publiùs qui était dangereusement malade de la fièvre et de la dysenterie. 11 pria, il lui imposa les mains , et le malade fut guéri; quelques autres insulaires malades vinrent trouver Papl, et reçurent leur guérison. Ces! ainsi que les mé-

a3'l ORDERIC VITAL.

rites de Paul attirèrent de graads honneurs aux naufrages et leur firent donner tout ce qui leur était nécessaire pour leur navigation. Au bout de trois mois, ils s'embarquèrent sur un bâtiment d'Alexandrie qui avait hiverné dans Vile, et^ sous la conduite de Dieu, ils ne tardèrent pas à arriver à Rome. Quelques-uns des frères , ayant appris l'arrivée de Paul , vinrent au devant de lui pour le féliciter *, il fut permis à Paul de rester dans la ville sous la garde d'un sieul soldat. Trois jours après, les principaux d'entre les Juifs ayant été appelés par lui , il se plaignit devant eux de son arrestation, et de ce qu'il avait eu à souffrir de la part des frères à Jérusalem. 11 leur parla ensuite avec fermeté de la foi qu'il faut avoir en Jésus-Christ. Il passa deux ans dans la maison qu'il avait louée , et prêcha à tous le royaume de Dieu. 11 enseigna , sans obstacle et en toute liberté , ce qui concerne le Seigneur Jésus* Christ.

Jusqu'ici nous avons tiré des actes des Apôtres la narration de saint Luc évangéliste , qui rapporte qu'après s'être séparé des autres frères , Paul vint à Rome , et y prêcha la parole de Dieu pendant deus ans , sans que personne empêchât ses prédications. L'an second du règne de Néron , il entra dans Rome , et se défendit lui-même devant ce prince , dont les commencemens étaient favorables encore ; rassuré par lui , il fut mis en liberté par Néron même, que, par une figure de rhétorique , il appelle lion ^ il sortit de Rome et dirigea ses l^as vers les nations occidentales jusqu'à Narbonne , ville de la Gaule. On rapporte qu'il y construisit une basilique , dont il fit la dédicace en l'honneur des martyrs Macchabées ; on y voit encore sur le mur , marqué

HISTOIRE DE NORMANDIE; UY. II. a33

à rhuile , un signe de croix , que Tapôtre y traça aiiec son pouce. Il y ordonna pour évéqtie Paul son disciple j qu'il établit dans la ville , et qui y après avoir multiplié ses bonnes œuvres , termina sa vi« par une fin bienheureuse.

Cet évéque, et plusieurs autres , jetèrent un grand éclat dans FEglise de Dieu , après avoir été formés ii la foi catholique par le saint docteur des nations : ils furent placés dans la chaire magistrale pour gouverner prudemment le peuple de Dieu dans les différentes contrées de la terre. En effet, Luc en Bithynie , Tite dans File de Crète , Garpus à Troade , Timothée et Archippe dans TÂsie , Trophime à Arles , Onésune à Éphèse, Sosthènes à Gorinthe , Titicus à Paphôs, Denis TAréopagite à Athènes , Epaphr^s à Colosses , et Eraste à Philippes, jetèrent les filets de la vraie foi , et tirèrent les Païens des ténèbres de Fignorance à la lumière dé la vérité , de même que les poissons du fond de la mer. Comme ils enseignèrent le sentier de la justice, ils y retinrent, par leurs paroles et leurs actions , ceux qu ils y avaient introduits. Aussi leurs noms sont écrits dans le livre de vie, et tous les peuples de la terre célébreront leur sagesse -et leurs louanges.

Maintenant c'est une digne entreprise que de parler de la mort triomphante des saints , et de continuer avec véracité la suite de notre narration d'après les documens des Pères. Nous dirons comment ces glorieux princes de la terre , élevant noblement Fétendard du véritable Josué , conquirent la terre de la répromission ^ comment ils s'aimèrent FunFautre peu*dant la vie , ne furent point séparés à leur mort, et ani«

mes d'un même esprit , combattirenl à Rome contre l'empereur Nëron et le majjicien Simon -, comment , ayant dans un seul jour vaincu Tennemi, ils obtinrent le royaume des cieux. Le Romain Marcel, fils du préfet Marc, baptisé par le bienheureux apôtre Pierre , a donné dans une lettre des détails sur la perversité de Simon-le-Magicien et Tinnocence de Pierre à l'époque du martyre de Nérée et d'AchilJée qui, pour la foi du Christ, souffrirent l'exil dans une île , et y combattirent journellement pour les invincibles assertions de la vérité contre les magiciens Furius et Priscus, disciples du magicien Simon. Ce Marcel rapporte qu'un certain jour pendant que Simon, disputant contre Pierre , vantait sa magie , et cherchait à exciter la haine du peuple romain contre l'apôtre, une veuve vint à passer au milieu d'une grande foule , faisant' porter au tombeau son fils unique sur lequel elle gémissait à grands cris. Alors Pierre dit aux sectateurs de Simon : « Approchez-vous de ce cercueil , et tirez-en « ce cadavre. Celui-là qui le ressuscitera passera k « bon droit pour avoir la foi véritable. » Le peuple, ayant apporté le mort , Simon dit : a Si je le ressuscite, c( vous mettrez Pierre à mort. » La foule répondit ; c( Nous le brûlerons tout vif. » Alors Simon , avant évoqué ses démons , se mit à opérer avec leur ministère , et parvint à rendre au corps quelque mouvement. A cette vue le peuple commença à chanter les louanges de Simon , et à demander la perte de Pierre. Mais l'apôtre , ayant avec peine obtenu le silence , parla ainsi à la multitude : « Si ce corps est vivant , « qu'il parle , qu'il marche, qu'il prenne de la nour- « riture, qu'il retourne chez lui. S'il en osl autre-

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. II. îl'JS

» ment) sachez que vous êtes trompés par Simon. » ■ Alors le peuple se mit à crier d'une voix unanime : iy S'il en est ainsi , et que Simon ne fasse pas ce qu'il z« a promis, il subira la peine dont il a menacé s« Pierre. » Le magicien , feignant d'être en colère , achercha à fuir^ mais la foule le retint en l'accablant pd'înjures. Pierre, étendant alors ses mains vers le iiciel, s'exprima ainsi : « Seigneur Jésus- Christ, qui* ri« nous avez dit à nous autres disciples , allez ! en mon* i « nom , chassez les démons , guérissez les malades , 2 « ressuscitez les morts ^ rendez la vie à cet enfant , . « afin que tout le peuple reconnaisse que vous êtes m « Dieu , et qu'iJ n y en a pas d'autre que vous , qui , £ « avec le Père et le Saint-Esprit , vivez et régnez dans ^ a les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! » Aussitôt l'en- - faut ressuscita ^ il adora Pierre , et dit : « J'ai vu le F « Seigneur Jésus-Christ commandant aux anges , et • (c leur parlant : ainsi A la demande de mon ami c( Pierre , que cet unique orphelin soit rendu à la « veuve sa mère. wTout le peuple se mit à crier unanimement : « Il n'y a de Dieu que celui que Pierre a enseigne. » Simon changea de visage , et voulut s'échapper 5 mais le peuple le retint encore, et voulut le jeter dans le feu. Pierre s'élança au milieu de la foule , et le délivra en lui disant : « Notre maître « nous a enseigné à rendre le bien pour le mal. » Ainsi Simon a'étant évadé alla trouver Marcel qu'il avait déjà séduit. 11 attacha près de sa porte un énorme chien qu'une chaîne de fer pouvait à peine retenir. M Voyons , dit-il , si Pierre , qui a coutume de venir « chez vous, pourra y entrer. » Une heure après, Pierre vint en effet ^ il fit un signe de croix, déchaîna

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le chien , et lai dit: « Va, et dis à Simon de cesser <c d'employer le ministère des démons à tromper le « peuple pour lequel le Christ a répandu son sang. » Marcel, voyant tant de miracles, courut au-devant de Pierre ; et , s'étant jeté à ses genoux , l^ reçut dans son logis , d^où il chassa honteusement Simon. Le chien devint doux pour tout le monde , et ne s'attacha à poursuivre que le magicien. Après Favoir lâché, Pierre courut, et cria : a Je t'ordonne , au nom « de Notre-Seigneur Jésus-Christ , de ne mordre au- <c cune partie du corps de cet homme. » Aussi Fani^ mal ne put lui toucher aucun membre ; mais il déchira tellement par ses morsures les vétemens de Simon, qu'aucune partie de son corps ne resta couverte. Alors tpute la populace , et surtout les enfans se mirent à courir sur lui, de concert avec le chien , etiU le chassèrent hors des murs de la ville en hurlant après lui comme après un loup. Accablé de tant de honte, Simon fut un an sans oser reparaître; ensnite il se fit connaître de Néron, et par les liens d'une perverse amitié , le méchant se réunit au plus méchant. Vers la fin du terme du combat apostolique , le Seigneur apparut dans une vision à l'apôtre Pierre, et lui dit : a Simon et Néron , possédés par Satan, a trament d,es embûches contre vous. Ne craignez « rien; je suis avec vous , et je vous accorderai b « consolation de voir l'apôtre Paul qui demain ena trera dans Rome. Vous aurez , de concert avee lui, « la guerre contre Simon durant sept mois entiers; « et qu^d vous l'aurez vaincu , chassé et précipité en « enfer , vous viendrez tous deux vers moi avec les fc palmes de la victoire. » C'e$t ce qui eut lieu^ En ef^

Fet Paul arriva le lendemain. Saint Lin a raconté [{uand et comment les deux apôtres se virent, et le combat dans lequel, après sept mois, ils triomphèrent de Simon. Tout le récit de leur passion fut écrit en grec, et transmis par ce pape aux églises d'Orient.

Ainsi que j'ai déjà commencé , je vais faire un choix entre les événemens; et, sans me livrera une copieuse prolixité de paroles, je mettrai en ordre une suite abrégée de ce qui s'est passé de remarquable.

Ayant appris que Paul devait venir à Rome , Pierre en éprouva une grande joie; et, se levant aussitôt, U alla au-devant de lui. En se voyant mutuellement, ils pleurèrent de satisfaction, restèrent long-temps dans les bras l'un de l'autre , et se baignèrent de larmes. Bientôt la parole de Dieu étant préchée par ces grands apôtres , la majeure partie des peuples crut en eux , et les vains discours des Juifs et des Gentils ne purent résister en public à ceux que le Saint-Esprit avait largement doués d'une grande abondance de toute sagesse.

Pendant que des peuples innombrables se convertissaient au Seigneur par les prédication^ de Pierre , il arriva que Livie , femme de Néron , et Agrîppîné , femme du préfet Agrippa , furent atrsài conduites à la conversion. L'effet en fut tel qu'elles quittèrent le lit conjugal , et que par amour pour le Roi éternel , elles se consacrèrent à la chasteté. Paul se distingua aussi par la splendeur de toutes sortes de grâces , et se signala grandement dans l'univers romain par ses miracles, par ses vertus , par sa grande doctrine, et par son admirable sainteté. II acheta hors de la

a38 ordëK1€ vital.

ville un jardin pubKc; et là, de concert avec Luc, Tite et quelques aujtres fidèles , il s'occupa de la parole de vie. Cependant il réunit une très-grande multitude d'auditeurs^ et, avec l'aide de Dieu, il attacha à la foi beaucoup d'ames : de sorte que ses prédications et sa sainteté retentissaient par toute la ville , et que de là sa réputation volait dans toutes les contrées d'alentour. Plusieurs olFiciers de lamaison impé-* riale accouraient à lui ^ et , ayant entendu sa prédication, se convertissaient au Seigneur Jésus-Christ, jQuflques-uns même des gardes de Néron venaient entendre l'apôtre , et, devenus chrétiens, abandont naient leurs enseignes. Enflaniinés d'une ferveur intér rieure , ils s'attachaient tellement au Christ qu'ils ne voulaient plus désormais retourner à leurs corps ni au palais, préférant aux armes, aux richesses et aux honneurs la gloire des vertus et la foi véritable. Ainsi chaque jour il causait au diable de notables dom-r mages, et apportait de salutaires joies aux fidèles. Sénèque même , le précepteur de l'empereur , se lia avec Paul d'une telle amitié , en contemplant sa divine science , qu'il pouvait à peine se passer un instant de la conversation de Tapôtre ; de sorte que , lorsque le philosophe ne pouvait s'entretenir de vive voix avec le saint, il tâchait , par la fréquence de leur correspondance épistolaire , de se procurer la douceur de son entretien amical et de ses conseils. C'est ainsi que , par la grâce active du Saint-Esprit, la doctrine de Paul se propageait et se faisait chérir : aussi enseignait-il librement , et trouvait-il beaucoup d'empressement de la part de ses nombreui: auditeurs. Il disputait avec les philosophes païens, et confondait

HISTOIRE DE NORMANDIE', LÏV. If. 23g

les Juifs. Presque tout le monde se soumettait à son enseignement. Plusieurs même de ses écrits furent lus en présence de l'empereur par son précepteur : ce qui le fit admirer de tout le mondé ; même le sénat romain n'avait pas de lui une médiocre opinion.

Mais pendant que les deux illustres apôtres faisaient éclater une splendeur divine , non seulement sur les Romains , mais aussi sur tous les hommes qui , des diverses contrées, se rendaient à Rome comme dans la capitale du monde , les chefs des synagogues s'agitèrent dans toute l'amertume de leur zèle, et, par leurs clameurs impies, excitèrent le vulgaire turbulent à partager leur haine contre les Apôtres. A cet effet, ils dépêchèrent Simon-lq-Magicien vers Néron qui descendait de son p^ais, et s'appliquèrent à inculper faussement les deux bienheureux. Simon commença par alléguer des calomnies contre Pierre , qu'il assura être un magicien et un séducteur. Les hommes pervers croyaient à Simon , et ceux qui admiraient sottement ses fantastiques merveilles étaient les dupes de leurs illusions : car il faisait mouvoir un serpent d'airain , aboyer des chiens de pierre , rire et marcher des statues de bronze : lui-même il courait, et soudain s'élevait dans les airs.

A ces prodiges Pierre opposait ses miracles. A sa voix les infirmes étaient guéris 5 ses prières rendaient la lumière aux aveugles ^ et , dès les premiers mots de son commandement, les démons prenaient la fuite. Cependant il ressuscitait les morts eux-mêmes, et enlevait tous ceux qu'il pouvait à la pernicieuse société du magicien. Il en résultait que tous les hommes piewx détestaient Simon , tandis que lejS scélérats , qui

34o OMOfiRIC TITAL.

étaient ses complices , imputaient par un faux témoignage des crimes au saint apôtre. Â Ifi fin, ces accusations parvinrent jusqu'à Néron qui fit appeler le magicien. Conduit devant Tempereur , il commença par abuser la cour à force d'illusions , et se métamorphosa plusieurs fois de manière à paraître tout à coup tantôt enfant, tantôt vieillard, tantôt jeune homme. C'est ainsi qu'il se livrait à ses impiétés , à l'aide de Satan: ce que voyant l'empereur, il le prenait pour le fils de Dieu. Alors ce magicien séducteur , ayant , avec ses complices, accusé les apôtres, Néron fit en grande hâte conduire devant lui Pierre et Paul. Dès le lendemain les apôtres et le magicien disputèrent en présence de l'empereur-, et, comme le raconte une histoire véridique, ils opérèreat beaucoup de prodiges. Les disciples manifestèrent la vérité des choses , prouvèrent que le magicien n'était en tout qu'un voleur et un scélérat; et, pour que les hommes faibles n'eussent en lui aucune confiance , ils protestèrent, sur leur damnation , que c'était un infâme apostat. Simon , les ayant menacés qu'il enverrait ses anges pour punir Pierre, cet apôtre priff secrètement Néron de faire apporter un pain d'orge , et de le lui remettre en particulier. L'ordre ayant été exécuté , Pierre prit ce pain , le bénit , le rompit et le cacha sous sa manche : puis il demanda au magicien , qui se ' vantait d'être fils dé Dieu , ce qu'il venait de faire à l'instant. Alors Simon , éprouvant un violent dépit de ne pouvoir découvrir ce secret d& l'apôtre , appela à grands cris des chiens énormes auxquels il ordonna de dévorer Pierre soiis les yeux de Célsar. Voilà que tout à coup des- chiens , d'une merveilleuse grandeur , vinrent à apparaître ,

HISTOIRE DE NORMANDIE 5 LIY. U. ^^i

et s'élancèrent sur Pierre. Celui-ci , s'étant agenouillé à terre, étendit les deux mains, et présenta le pain qu'il venait de bénir. Les chiens ne l'eurent pas plus tôt vu qu'ils disparurent à l'instant même. C'est ainsi que le magicien devint publiquement la risée de tout le monde, n'ayant pu offrir que des chiens après avoir promis qu'il enverrait des anges contre l'apôtre : ce qui prouve que les anges dont Timposteur disposait n'avaient qu'une forme canine , au lieu d'une apparence divine.

Enfin Siraon-le-Magicien ayant été en beaucoup de choses confondu par la puissance des paroles des Apôtres , Néron fit construire une haute tour de bois dans le Champ de Mars. Le lendemain l'empereur , le sénat, les chevaliers romains et tout le peuple se réunirent pour ce spectacle où Néron fit conduire les Apôtres. Alors Simon, en présence de tout le monde , monta au haut de la tour. Le front couronné de lauriers , il étendit les mains vers les cieux , et commença à prendre son vol dans les airs. Cependant Paul , à genoux devant toute l'assemblée , priait le Seigneur ; tandis que Pierre , attentif aux entreprises de Simon, attendait avec sécurité le moment favorable delà vengeance divine. Enfin il dit à son fidèle compagnon : « Paul , levez un peu la tête , et regar- «( dez. » Les yeux baignés de larmes, Paul leva la tête, et vit Simon qui déjà volait dans les airs; puis il dit : « Pierre , qu'attendez-vous ? Terminez ce que « vous avez commencé. Le Seigneur Jésus-Christ ne c( nous appelle-t-il pas déjà ? » Aussitôt Pierre , tournant ses regards vers Simon , s'écria : « Anges de a Satan , qui portez cet imposteur dans les airs pour I. 16

(( induire en erreur le cœur des hommes infidèles, <c je vous adjure , par le Dieu créateur de toutes chott ses . et par Notre-Seigneur Jésus- Christ son fils , qui « au ')Out de trois jours est ressuscité d'entre les morts, tt à I instant loéme cessez de soutenir Simon , et qu il « soit abandonné à lui-même. »

Aussitôt , à la voix de Pierre , le magicien , précipité des airs , tomba dans le lieu que Ton' appelle h Voie Sacrée , et , mis en quatre parties , il couvrit de ses membres quatre pierres. Jusqu'à ce jour cet accident porte témoignage de la victoire de l'apôtre. Le bruit de la chute fut affreux. Paul leva la tête , et rendit grâces à Dieu, juge équitable. Cependant Néron , enflammé de colère , fit jeter dans les fers Pierre et Paul. Le corps de Simon fut par ses ordres gardé avec soin pendant trois jours et autant de nuits : car le prince pensait que le magicien ressusciterait le troisième jour. Kerre au contraire assurait qu'il était damné pour l'éternité. Les Apôtres se réjouissant dans le Saint-Esprit, et confessant ouvertement le Seigneur Jésus leur mattre , Néron , rempli d'une grande fureur , dit à son préfet Agrippa : « Il faut absolument faire périr ce* « impies ^ procurez-vous donc des chaînes de fer, et (c qu'ils soient brûlés dans la naumachie. » Agrippa lai répondit : « C'est à tort que vous voulez ainsi les faire « périr , puisque Paul paraît innocent du meurtre de « Simon : il est juste toutefois que, pour son impiété, « il ait la tête tranchée. Quant à Pierre , qui a commis « un homicide, il doit être élevé en croix. » César ayant adopté cet avis , les docteurs du salut éternel furent aussitôt éloignés de la présence de l'empereur, et remis aux mains de Paulin.

HIsrroIRE DE NORMANDIE; UV. H. ^^i

Ce Panlin , Fun des plus illustres magistrats de Rome , fit saisir les Apôtres du Christ , et les renferma dans la prison Mamertine soii« la garde de Pro^ cessus, de Martinien, et de quelques autres soldats. Ils restèrent là pendant neuf mois , et ils y guérirent par leurs prières un grand nombre de malades et de démoniaques qui étaient venus vers eux. Enfin tous ceux qui étaient dans la prison avec eux criant sans cesse et réclamant unanimement de Teau pour calmer la soif qui les tourmentait , aussitôt les bienlieu-^ reux Apôtres prièrent le Seigneur , et furent promptement exaucés par celui auquel ils s'étaient attachés. En effet, le bienheureux apôtre Pierre , ayant fait un signe de croix sur le mont Tarpéien , au même mo^ ment une fontaine en jaillit. Alors Processus et Martinien, et tous ceux qui étaient dans la prison se prosternèrent aux pieds de l'apôtre Pierre. Quarantesept personnes, croyant au Seigneur, furent baptisées alors. L'apôtre offrit pour elles un sacrifice de louanges au Seigneur , et tous les dimanches les fît participer à rEucharistic.

A la vue de tant de miracles, les officiers Processus et Martinien dirent aux Apôtres : «' Allez où « vous voudrez ; Néron vous a oubliés et n'attend <c riendevous.» Pierre et Paul, suppliés parleurs frères de sortir de la prison , la quittèrent après neuf mois de captivité, et gagnèrent une des portes de la ville, en passant par la voie Appienne. Alors Paul alla trouver, dans la ville de Rome, ses amis et les personnes qui le connaissaient. Il fortifia dans la foi les Romains ^t les autres croyans qui se réjouissaient vivement de sa libération. Suivant sa manière accoutumée , il ré-

pandit avec abondance la parole de Dieu , et , avec le secours du Seigneur, il augmenta encore pendant quelques jours le nombre des fidèles. Le bienheureax Pierre, qui avait eu la jambe démise par les fers dont il avait étë enchaîne , et dont la bande qui couvrait Ja blessure vint à tomber dans la voie nouvelle , parvenu près de la porte Appienne, vit le Seigneur Jésus- Christ. Aussitôt que Pierre le reconnut , il l'adora et lui dit : « Seigneur , où allez-vous ? » Jésus lui répondit : « Pierre , suivez-moi ^ car je vais à Rome u me faire crucifijer une seconde fois. » L'apôtre ayant suivi le Sauveur rentra dans Rome, et Jésus lui dit : « Ne craignez rién^ car je suis avec vous a jusqu'à ce que je vous introduise dans la maison « de mon père. »

Pierre était à peine rentré dans la ville le matin que les magistrats le firent saisir et le traduisirent au tribunal de l'empereur. Néron , se rappelant ce qui s'était passé, ordonna que Pierre serait élevé en croix, et que Paul serait décollé. Pierre, conduit au pied de la croix , et tout occupé de choses célestes, considérant sagement, dans son esprit, que le Seigneur Jésus -Christ, qui était descendu du ciel sur la terre , avait été élevé sur une croix plantée droite , pria les bourreaux de retourner la sienne et de le crucifier la tête en bas. Ils retournèrent la croix et lui attachèrent les pieds en haut et les mains vers la terre. Alors une innombrable multitude de peuple se rassembla , et sa colère fut si violente qu'elle voulut jeter dans les flammes l'empereur Néron luimême. Pierre arrêtait cette multitude en disant : (c N'allez pas , mes chers enfans , n'altez pas mettre

HISTOIRE DE NORMANDIE', LIV. II. l45

« obstacle à mon départ y mes pieds marchent déjà « dans la céleste voie. Gardez-vous de vous attrister, « partagez plutôt ma joie , puisque j'obtiens aujour- « d'hui le fruit de mes travaux. »

Après une longue exhortation, dans laquelle il expliqua parfaitement la figure de la croix du Christ quil imitait, il pria, et, rendant grâces à Dieu, il dit : « Je vous rends grâces , bon pasteur , parce que « le troupeau que vous m'avez confié compatit à mon « sort 5 Seigneur, je vous le demande, qu'il partiel cipe comme moi à votre bonté dans votre royaume. » 11 ajouta : « Bon pasteur Jésus-Christ , je vous re- «1 commande le troupeau que vous m'avez remis, « afin qu'il ne s'aperçoive pas qu'il est privé de moi « quand il est sous la garde de celui par lequel j'ai « pu le conduire jusqu'à ce jour. » A ces mots il rendit l'esprit.

Aussitôt des hommes qu'on n'avait jamais vus dans ce lieu et qui n'y reparurent plus, se montrèrent tout à coup , et dirent qu'ils étaient venus de Jérusalem à cause de Pierre. Réunis à l'illustre Marcel , ils enlevèrent secrètement le corps de l'apôtre , et le déposèrent sous un téréhinthe près de la naumachie dans le lieu qu'on nomme le Vatican. Us attestèrent que cet événement avait donné aux Romains de grands protecteurs au ciel , dans la personne de ces deux grands patrons qui avaient été honorés de l'amitié (lu Seigneur Jésus-Christ.

Maintenant je vais, en peu de mots , tirer de This* toire de la passion du docteur des Gentils le récit du combat glorieux qu'il soutint , de la course qu'il termina , et du voyage par lequel il parvint à sa su-

pandit avec abondance la parole de Dieu , et , avec le secours du Seigneur, il augmenta encore pendant quelques jours le nombre des fidèles. Le bienheureux Pierre, qui avait eu la jambe démise par les fers dont il avait été enchaîne , et dont la bande qui couvrait la blessure vint à tomber dans la voie nouvelle , parvenu près de la porte Appienne, vit le Seigneur Jésus- Christ. Aussitôt que Pierre le reconnut , il Tadora et lui dit : « Seigneur , où allez-vous ? » Jésus lui répondit : « Pierre , suivez-moi ^ car je vais à Rome (i me faire crucifLer une seconde fois. » L'apôtre ayant suivi le Sauveur rentra dans Rome, et Jésus lui dit : a Ne craignez rien; car je suis avec vous a jusqu'à ce que je vous introduise dans la maison « de mon père, »

Pierre était à peine rentré dans la ville le matin que les magistrats le firent saisir et le traduisirent au tribunal de l'empereur. Néron , se rappelant ce qui s'était passé, ordonna que Pierre serait élevé en croix, et que Paul serait décollé. Pierre , conduit au pied de la croix , et tout occupé de choses célestes, considérant sagement, dans son esprit, que le Seigneur Jésus -Christ, qui était descendu du ciel sur la terre, avait été élevé sur une croix plantée droite , pria les bourreaux de retourner la sienne et de le crucifier la tête en bas. Ils retournèrent la croix et lui attachèrent les pieds en haut et les mains vers la terre. Alors une innombrable multitude de peuple se rassembla , et sa colère fut si violente qu'elle voulut jeter dans les flammes l'empereur Néron luimême. Pierre arrêtait cette multitude en disant : (c N'allez pas , mes chers enfans , n'allez pas mettre

« obstacle à mon départ -y mes pieds marchent déjà « dans la céleste voie. Gardez-vous de vous attrister, « partagez plutôt ma joie , puisque j'obtiens aujour- « d'hui le fruit de mes travaux. »

Après une longue exhortation, dans laquelle il expliqua parfaitement la figure de la croix du Christ qu'il imitait , il pria , et , rendant grâces à Dieu , il dit : <( Je vous rends grâces , bon pasteur , parce que (( le troupeau que vous m'avez confié compatit à mon « sort; Seigneur, je vous le demande, qu'il parti- <( cipe comme moi à votre bonté dans votre royaume. « 11 ajouta : <c Bon pasteur Jésus-Christ , je vous re^ « commande le troupeau que vous m'avez remis, c( afin qu'il ne s'aperçoive pas qu'il est privé de moi u quand il est sous la garde de celui par lequel j'ai <c pu le conduire jusqu'à ce jour. » A ces mots il rendit l'esprit.

Aussitôt des hommes qu'on n'avait jamais vus dans ce lieu et qui n'y reparurent plus, se montrèrent tout à coup , et dirent qu'ils étaient venus de Jérusalem à cause de Pierre. Réunis à l'illustre Marcel , ils enlevèrent secrètement le corps de l'apôtre , et le déposèrent sous un téréhinthe près de la naumachie dans le lieu qu'on nomme le Vatican. Us attestèrent que cet événement avait donné aux Romains de grands protecteurs au ciel , dans la personne de ces deux grands patrons qui avaient été honorés de l'amitié du Seigneur Jésus-Christ.

Maintenant je vais, en peu de mots , tirer de l'histoire de la passion du docteur des Gentils le récit du combat glorieux qu'il soutint , de la course qu'il termina , et du voyage par lequel il parvint à sa su-

ar46 ORDERIG TITAL.

préme vocation. Je raconterai ces ebosea atec vëritë à la louange de notre ineffable Sauveur.

Aussitôt que Paul fut sorti de prison , comme nous Tavons dit , il regagna le jardin où il demeurait auparavant. Là une nombreuse réunion de ses amis vint lui témoigner sa joie. Enfin un certain jour, qu'if enseignait la doctrine du salut, et que, vers le soir, dans un appartement élevé , il instruisait la multitude, Patrocle 9 écbanson de l'empereur , s'étant soustrait aux regards de la cour, se rendit à la nuit , et sur rinvitation de ses collègues , à la demeure de Paul , afin d'entendre de sa boucbe renseignement de la vie éternelle. La foule du peuple n ayant pas permis ace seigneurdeparvenirjusqu'auprèsdumaître pour enten* dre commodément la parole de Dieu qu'il aimait avec ferveur, il monta sur une fenêtre très-baute, et s'assit sur elle en dehors. La prédication très-étendue s'étant beaucoup prolongée, et le jeune bomme , accablé de sommeil , ayant commencé à dormir un peu, par l'effet des embûcbes du malin esprit, il tomba de la fenêtre de la chambre qui était fort élevée et rendit l'esprit aussitôt. Cet accident fut annoncé à Néron à son retour du bain. Comme il aimait beaucoup ce jeune homme, il fut vivement attristé et choisit «ti autre officier pour le remplacer dans l'emploi d'éobanson.

Paul, qui continuait d'instruire le peuple dans l'intérieur de sa chambre, sut aussitôt par le Saint- Esprit ceiqui venait de se passer : il l'annonça à l'assistance, et $e fit, sur-le-champ, apporter ce corps qui était inanimée Le. cadavre ayant été déposé dans la chambre , Pauli harangua M multitude , et l'ei^horta

naliis -consulte prescrivit que^ suivant. les lois romaines , il aurait la tête tranchée. Nëron le fit livrer à Longin et à Méjjiste, préfets, ainsi qu'au centu-' rion Geste pour qu'il fût mis à mort hors de la ville. Chemin faisant , Paul leur prêcha, sans interruption, la parole du salut. Les ministres et Jes officiers de Néron employèrent toute leur activité pour découvrir et livrer à la mort tous les Chrétiens qui étaient cachés j il en résulta un massacre si considérable -de fidèles que le peuple romain se précipita vers le palais impérial et faisait tous ses efibrts pour exciter une sédition contre César lui-même. Ce fut alors que Néron , efirayé des clameurs populaires , pubh'a un autre édit pour ordonner de laisser les Chrétiens vivre en paix : c'est pourquoi Paul fut une seconde fois présenté à ses regards. Dès que Néron le vit , il s'écria avec violence : « Eloignez ce magicien, éloic( gnez cet auteur de maléfices ! Qu'on décolle cet im- « posteur , faites disparaître de la surface de la terre (( ce novateur qui vient changer les esprits. » Paul eut la constance de déclarer qu'après sa mort il vivrait éternellement et qu'il demeurerait avec son invincible roi, et que, pour preuVe de la foi qu'on devait à ses paroles, il se présenterait vivant, après sa décollation, de la manière la plus claire, en présence de l'empereur. Enfin Paul, plein de joie, fut conduit au supplice, et ne cessa de prodiguer les paroles de vie à ses bourreaux et à tous ceux qui les accompagnaient. Avec l'aide du Saint-Esprit, il démontra la vanité de l'idolâtrie et prouva que, pour peu que Ton raisonnât , elle n'était rien du tout. 11 exposa admirablement la vraie foi et la connaissance

a4B ORDERIC VITAL.

ravaat il avait trop aimés. Il fit aussi rechercher avec le plus grand soin tous les prëdicateuis de ce grand roi, et rendit un ëdit barbare par lequel il ordonna de punir par diffërens tourmens et sans interrogatoire tous ceux que l'on trouverait, n'importe en quel lieu. En conséquence , les fidèles furent recherchés partout avec la plus grande rigueur par les agens du gouvernement. La plupart furent découverts et conduits devant César; parmi ceux-ci se trouva Paul, portant encore, au nom du Christ, ses fers accoutumés: il fut conduit enchaîné. Tous les autres Chrétiens le regardaient comme leur maître , honoraient à bon droit celui que le Seigneur avait désigné comme un vase d'élection, et le préféraient chacun à soi-même en toute chose. Aussi, sans autre indice , il fut facile à Néron de reconnaître que Paul était à la tête de la milice du grand roi. Lui ayant demandé pourquoi il s'était introduit en cachette dans l'empire Romain, pourquoi il détournait 4^ son service ses soldats pour les attacher à celui de son roi, Paul, tout plein de l'Esprit-Saint , proclama avec constance, en présence de tous ceux qui étaient là, les vertus du Dieu toutpuissant , et les invita tous à mériter les largesses de cette main qui peut dispenser les plus riches présens à chacun selon ses mérites. Il prévint César luimême qu'il devait obéir fidèlement au roi suprême. Enfin il lui assura que son roi viendrait juger les vivans et les morts , et qu'il détruirait par le feu la forme de ce monde. A ces mots, le César Néron fut enflammé de colère et ordonna que tous les soldats du Christ fussent jetés sur le bûcher. Quant à Paul, traité comme criminel de lèze-majesté, un se-

HISTOIRE DE NORMANDIE', LIV. II. %S i

les mains au ciel , pria très-long-temps en hébreu , répandit des larmes et rendit grâces à Dieu. Ensuite, prenant congé de ses frères, il les bénit, se banda les yeux avec le voile de Piantilla, fléchit à terre l'un et l'autre genou et tendit le col. Le bourreau frappa avec force et enleva la tête. Lorsqu'elle fut séparée du corps, elle fit encore entendre clairement en hébreu le nom de Jésus-Christ. Aussitôt un jet de lait s'élança du corps de l'apôtre sur le vêtement du soldat , et le sang coula ensuite. On ne retrouva plus le voile qui avait servi à lui bander les yeux au moment de la décollation. Une si grande immensité de lumière et une odeur si suave descendirent des cieux que les yeux des assistans n en pouvaient supporter l'éclat, et qu'aucune langue htimaine n'en pourrait décrire le parfum. Tous ceux qui virent ces choses furent plongés dans l'admiration et louèrent, pendant plusieurs heures, l'invincible roi Sabaoth. Cependant Parthénius et Féritus s'en retournèrent, et parvinrent à la porte de la vilJe : ils y trouvèrent Piantilla qui glorifiait le Seigneur. Ils lui demandèrent, par dérision, pourquoi elle ne couvrait pas sa tête du voile qu'elle avait prêté à Paul. Elle leur répondit avec courage, enflammée qu'elle était de la chaleur de la foi : « Hommes vains et misérables , qui « ne savez pas croire les choses mêmes que vous « voyez de vos propres yeux et que vous touchez de « vos propres mains ! le voici le voile que j'avais a prêté ; il est honoré du précieux sang qu'il a reçu.» Ensuite elle raconta avec une sainte allégresse que Paul était descendu du ciel , accompagné de troupes innombrables d'anges vêtus de blanc \ qu'il lui avait

35o OBDERIG VITAL.

da vrai Dieu. Il përora avec magnificence sur la damnation des réprouvés et la glorification des justes. Ce ne fut pas inutilement qu'il parla \ son divin sermon porta soudain ses fruits. En efiet il toucha et enflamma les cœurs de tous les assistans, et changea en gémissemens la voix de convertis repentans de leurs crimes passés.

Cependant ces saintes occupations amenaient du retard , et une nombreuse multitude élevait fortement la voix. Néron envoya Parthénius et Féritus pour voir si ses ordres étaient accomplis et pour accélérer la passion de Tapôtre, si tant était qu il-vécût encore. Paul s*empressa de leur offrir la semetice du salut ; mais , comme la perversité l'emportait en eux , il ne put réussir sur ces cœurs endurcis. Comme il marchait avec une innombrable escorte, il rencontra vers la porte de la ville de Rome Plantilia, dame d'une grande qualité : ce Adieu, lui dit-il , Plantilia, fille du tt salut éternel. )» Il lui demanda le voile dont sa tête était couverte , afin de se bander les yeux à Theure de sa passion. Cette dame, tout en pleurs, se recommanda à ses prières, lui présenta aussitôt le voile et se retira un peu à Técârt pour éviter la foule , ainsi que Fapôtre le lui avait ordonné. Paul la réconforta contre les insultes des païens qui lui reprochaient de croire un magicien et imposteur ^ il lui prescrivit d'attendre à l'écart sa venue , et lui dit qu'elle recevrait , par le moyen de son voile , des signes certains de sa mort. Il instruisit en peu de mots Longin et ceux de ses compagnons qui croyaient , comment et par qui ils pourraient se faire baptiser après sa mort. Parvenu au lieu de sa passion > il se tourna vers FOrient , tendit

HISTOIRE DE NORMANDIE*, LIV. II. îl53

pagnons, comme Paul le leur avait prescrit, vinrent à son tombeau. Ils y trouvèrent deux hommes qui priaient, ayant Paul debout au milieu d'eux. Effrayes de cette merveille , ils n'osèrent approcher davantage,. Quand ils virent s'avancer vers eux les préfets et le centurion qui avaient assisté au supplice de Paul , ils prirent aussitôt la fuite , saisis qu'ils étaient d'une frayeur humaine. Aux pieuses supplications de ces magistrats, les fidèles s'arrêtèrent; et, ayant reçu leur profession de foi, ils les baptisèrent avec une joie toute spirituelle.

Dans ce temps-là une grande persécution tonna sur les Chrétiens : cette première calamité fournit aux suivantes un admirable exemple de vertu et de constance. En Toscane, Tropès, un des grands officiers de Néron, fut décollé, après de longs tourmens; à Rome, Processus et Martinien et quarante-six de leurs compagnons furent baptisés par le bienheureux apôtre Pierre. Enfin Tite et Luc revinrent à eux de l'extase où les plongeait la prière. Longin et deux autres particuliers furent convertis par Paul , et reçurent de Tite et de Luc la salutaire absolution. Ceux-ci suivirent pas à pas , par la foi et le martyre , les docteurs qui les avaient instruits. A Milan, Nazaire , Gervais , Protais etCelse, encore enfant, furent martyrisés. C'est ainsi que Néron ajouta la théomachie ' à ses innombrables forfaits , et encourut à bon droit l'exécration de son armée et du peuple romain , qui décidèrent que ce prince serait frappé publiquement de verges jusqu'à la mort. Lorsqu'il eut appris cette sentence , la terreur et un insupportable effroi s'emparèrent de

' La guerre contre Dieu , c^est-à-dire la persécution des Chreticiut. •

*i5ii ordërig vital.

rapporté son voile; qu'il lui avait rendu grïlee dé sa complaisance , et qu'il lui avait promis les récompenses éternelles. Aussitôt Plantilla tira le voile de . son sein et le leur montra tout couvert des roses du sang du martyr. Ces hommes , frappés d'une excessive crainte , doublèrent le pas pour se rendre auprès de César et lui annoncer ce qu'ils avaient vu ou entendu^ Lorsqu'il eut appris ces choses , il s'en étonna étrangement-, et, frappé d'une grande frayeur, il s'occupa de tout ce qui lui était annoncé avec les philosophes, avec ses amis et avec les ministres de la république.

Vers la neuvième heure , pendant qu'on était plongé dans l'étonnement , que les questions se multipliaient et que tout le monde s'en entretenait , Paul entra ^ dans le palais quoique les portes en fussent fermées, et debout devant César, il lui dit: « César Néron , a vous voyez en moi Paul, soldat du roi éternel et « invincible! Croyez donc maintenant que je ne suis « pas mort, mais que je vis par mon Dieu. Quanta «toi , misérable, des malheurs affreux te mena- « cent. En peu de temps tu éprouveras un grand « supplice, et ta perte sera éternelle , parce que , « entre autres forfaits que tu as commis, tu as injus- « tement versé le sang d'un grand nombre de jusce tes. )) Disant ces mots , l'apôtre disparut soudain. Néron ayant entendu ces paroles fut frappé d'épouvante au-delà de ce qu'on peut dire-, et, devenu comme fou, il /le savait plus ce qu'il devait faire. Enfin, convaincu par ses amis, il fit mettre en liberté Patrocle et Barnabe , et tous ceux qui avaient été jetés dans les fers avec eux. Longin et ses com-

^ces puissans avocats y il soit éternellement protégé contre tous ses ennemis , et contre toutes les puissances. Tout l'univers ressent leur assistance , lorsqu'il demande avec une dévotion convenable la faveur de leur suffrage, assisté de Dieu , ce roi suprême qui, triple et unique à la fois , vit et règne par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

André , frère de Simon Pierre , d'après Tétymologic hébraïque , signifie beau ou répondant ; mais en grec , a^ T9V ttfiçùs ' , venant dû mot homme , signifie viril. Cet apôtre eut pour son partage dans la prédication la Scy thie et l'Achaïe. C'est dans cette dernière contrée , à Patras , que le deuxième jour des calendes de décembre ( 3o novembre ) , il mourut suspendu à la croix. Nous possédons un excellent ouvrage sur ses vertus , dans lequel sont rapportées beaucoup'de choses admirables sur ce bienheureux martyr ; j'ignore le nom de l'auteur de ce livre , mais le récit des belles choses qu'il renferme me semble à bon droit fait pour plaire au lecteur. C'est pourquoi j'en vais tirer succinctement et insérer dans cet opuscule les choses les plus remarquables à la louange du Messie tout-puissant.

Quand Matthieu , apôtre et évangéliste , annonça la parole du salut aux Myrmidons , il leur fut arraché par de cruels citoyens , et jeté en prison dans les fers après avoir eu les yeux arrachés. D'après les ordres de l'ange de Dieu , l'apôtre André se rendit sur le bord de la mer. Il y trouva un vaisseau sur lequel il

' U y a là , dans le texte publie , une plaidante bévue : au lieu des trois mots grecs , on a mis : ji potu Andréas.

lui ; le malheureux prit la fuite et ne reparut plus. Quelques personnes rapportent, que pendant qu'il errait dans sa fuite , il périt de faim et de froid ^ et fut dévoré par les loups- Tels sont les faits principaux que j'ai trouvés épars relativement aux suprêmes sénateurs de TEglise^ et que j'ai recueillis avec simplicité et concision : ils sont tirés d'un grand nombre de volumes , et j'ai décrit d'un style véridique ces faits mémorables pour les transmettre à la mémoire de la postérité.

Pierre prêcha pendant sept ans dans la Judée , et siégea sept autres années à Ântioche *, il se rendit à Rome sous l'empire de Claude César, pour combattre le magicien Simon, et pendant vingt-cinq ans il y prêcha l'Evangile , en même temps qu'il y occupa le premier le siège pontifical. L'an trente-sixième après la passion du Christ , Ife i des calendes de juillet , ( 29 juin ) il fut crucifié ; et son Corps fut inhumé spr le Vatican le long de la voie Aurélienne. Le même jour Paul souffrit noblement la passion après d'innombrables combats et les plus grands travaux : il fut décollé sur la voie d'Ostie , au second mille, dans des jardins qui sont situés sur les eaux Sal viennes. Ainsi les deux apôtres souffrirent à Rome pendant le règne de César Méron,tSOus le consulat de Bassus et de Tuscus : le premier est honoré par toute la ville près de la voie triomphale, et l'autre jouit d'un pareil konneur sur la voie d'Ostie.

Rome, capitale du monde , se glorifie avec raison d'avoir pour patrons ces sublimes personnages^ vers lesquels un peuple fidèle s'empresse d'accourir de toutes les parties du monde afin que , soutenu par

'ces puissans ayocats, il soit éternellement protégé contre toqs ses ennemis , et contre toutes les puissances. Tout l'univers ressent leur assistance , lorsqu'il demande avec une dévotion convenable la faveur de leur suffrage, assisté de Dieu , ce roi suprême qui , triple et unique à la fois , vit et règne par tous les siècles ^es siècles. Ainsi soit-il !

André , frère de Simon Pierre , d'après Tétymologie hébraïque , signifie beau ou répondant ; mais en grec , (g^ rov ufiçùs * , venant dû mot homme , signifie viril. Cet apôtre eut pour son partage dans la prédication la Scy thie et TAchaïe. C'est dans cette dernière contrée , à Fatras , que le deuxième jour des calendes de décembre ( 3o novembre ) , il mourut suspendu à la croix. Nous possédons un excellent ouvrage sur 3es vertus , dans lequel sont rapportées beaucoup'de choses admirables sur ce bienheureux martyr ; j'ignore lé nom de l'auteur de ce livre , mais le récit des belles choses qu'il renferme me semble à bon droit fait pour plaire au lecteur. C'est pourquoi j'en vais tirer succinctement et insérer dans cet opuscule les choses les plus remarquables à la louange du Messie tout-puissant.

Quand Matthieu , apôtre et évangéliste , annonça la parole du salut aux Myrmidons , il leur fut arraché par de cruels citoyens , et jeté en prison dans les fers après avoir eu les yeux arrachés. D'après les ordres de l'ange de Dieu , l'apôtre André se rendit sur le bord de la mer. Il y trouva un vaisseau sur lequel il

' H y a là , dans le texte publié , une piaillante bévue : au lieu des trois inots grecs , on a mis : A potu Affdfcas.

monta aussitôt, et, seconde par les vents, il arriva dans la ville où saint Matthieu était retenu dans les horreurs du cachot.

Dès qu Andrë vit son co - apôtre livré à la plus grande douleur avec plusieurs autres prisonniers , il se mit à pleurer amèrement. Ils firent ensemble la prière -, aussitôt la terre trembla et une grande lumière brilla dans la prison. Les yeux du saint évangéliste lui furent rendus ; les chaînes de tous les captifs se brisèrent , et Matthieu comme tous les autres qui partageaient son sort se trouvèrent mis en liberté et partirent. André ayant prêché aux habitans de ce pays la parole de Dieu , fut saisi par eux et traîné les pieds liés par toutes les places de la ville -, ses cheveux étaient arrachés et le sang lui coulait de la tête. Enfin aux prières de Tapôtre une grande terreur se répandit sur tous les habitans de la Myrmidonie , qui se hâtèrent de le remettre en liberté. Alors s'étant prosternés à ses pieds , ils reçurent sa prédication , et , divinement inspirés, ils crurent au Seigneur et se firent baptiser. André les quitta , revint dans son pays , y toucha les yeux d'un certain aveugle et lui rendit aussitôt la lumière.

Démétrius , chef de la ville d'Amasie , ayant entendu parler des miracles qu'André faisait au nom de Jésus-Christ , vint en larmes se jeter aux pieds de l'apôtre , pour le prier de rendre à la vie un jeune égyptien, que la fièvre venait de faire mourir. André, plein de douceur , le consola dans son affliction , se rendit avec lui dans le séjour du deuil, se mit en prières , et soudain l'enfant sain et sauf se leva. Tous

HISTOIRE t)E KORMAKDIÉ^XIV. II. tk5'J

teux qui virent ce miracle se réjouirent, crurent et lurent baptisés^

Sostrate , jeune chrétien , ayant été par sa mère engagé à l'inceste , s'enfuit auprès de l'apôtre : cette femme pleine de dépit accusa son fils devant le proconsul. Le jeune homme se taisant par pudeur, saiîit André l'excusa, et publiquement réprimanda cette impudique sur son crime. Le proconsul, irrité, fit renfermer le jeune homme dans le sac des parricide^ et jeter dans le fleuve, tandis que l'on conduisait AtIdré en prison. Pendant que l'apôtre priait , un grand tremblement de terre accompagné de coups de tonnerre affreux renversa le proconsul de son siège et jeta les assistans par terre. La mère de l'enfant, frap-^ pée de la foudre , fut brûlée et mourut. Alors le proconsul se jeta aux pieds de l'apôtre en disant : « Série viteur de Dieu, ayez pitié de ceux qui vontpérii-j (( et ne souffrez pas que la terre nous engloutisse. >• Aux prières d'André le tremblement de terre cessa'; la sérénité reparut dans les airs , et lui-même pàr-^ courant les rangs guérit tous ceux que la craiùte avait troublés. Le proconsul reçut la parole de Dieu , il crut au Seigneur ainsi que toute sa famille, et Se. fit baptiser par l'apôtre.

Gratien de Sinope , pris de la fièvre, fut gravement malade -, sa femme même erifla d'hydropisie. Son fils aussi s'élant lavé dans un bain de femme , était gravement tourmenté par Je démon, qui lui fit perdre la raison. Prié par le proconsul , André monta eh vorture pour se rendre à la ville ; il entra chez Gratien, chassa le démon , et guérit le jeune homme qu il purifia. Il réprimanda un mari et sa femme , souillés dé I. 1

958 ORDEiaC TITAL.

]a contagion de Fadultère , et les guérit après avoir reçu d'eux la promesse qu'ils s'amenderaient \ rétabli! TunetFautre, ils reçurent la foi de Jésus-Christ, et se firent baptiser pleins de joie avec toute leur maison. AMicée, sept démons se cachaient le long de la voie publique dans des tombeaux. Ils lapidaient tous les hommes qui passaient à midi, et ils en avaient déjà tué un grand nombre. Enfin , ayant appris l'arrivée de l'apôtre , toute la ville fut au comble de la joie : on alla au devant de lui avec des rameaux ^ et on s'écria : « Homme de Dieu , notre salut est en vos « mains. » On lui exposa toute la suite de raJBTaire , et bientôt ils reçurent aussi de l'apôtre toutes les règles de la foi et de la religion. Aussitôt ils se réjouirent, crurent m Seigneur et professèrent Jésus-Christ fils de Dieu. Cependant André rendit grâce au Sauveur de ceUe prompte conversion. Il fit paraître devant le peuple les sept démons sous la forme de chiens , et , pour que désormais ils ne pussent nuire à personne , il les relégua dans des lieux arides et stériles. C'est ainsi que , par la vertu de Dieu , il délivra la ville de Nicée , baptisa les croyans , et leur dpnna pour évoque Célestin, homme bon et sage.

André s'étant rendu à Nicomédie , trouva aux portes de la ville un jeune homme mort étendu sur un grabat y dont il vit les parens courbés sous le poids de i'ftge, et qui suivaient en pleurant à chaudes larmes le cadavre de leur fils. Plein de douleur pour tant de larmes , il leur demanda comment ce. jeune homme était mort. Ces gens effrayés ne lui répondant pas , il l'apprit de leurs domestiques : ce jeune homme étant seul dans sa chambre , sept chiens survinrent tout à

HISTOIRE DE NORMAIfDIS 3 LIV. II. sSq

coup qui se jetèrent sur lui. Déchiré par eux misérablement, il tomba mort. André reconnut ainsi Toeuvre des sept démons qu'il avait chassés de Nicée. Soupirant vers le ciel , il demanda à Dieu la vie du défuiit. Ayant fait sa prière , il se tôurpa vers le cercueil et dit : a Au nom de Jésus-Christ, levez-vous ! » L'enfant se leva , au grand étonnement du peuple , et s'attacha à celui qui venait de le ressusciter. L'apôtre emmena avec lui jusqu'en Macédoine ce jeune croyant, qu'il instruisit par les paroles dû salut. Sorti de la ville , il monta sur un vaisseau , entra dans l'Hellespont , et se disposa à se rendre à Byzance. Voilà que tout à coup la mer s'agita, le vent s'éleva violemment, le navire allait être englouti , et les matelots s'attendaient à périr. Enfin le bienheureut André adressa sa prière au Seigneur , qui ordontlà ati verit de se taire , et à la tranquillité de renaître. Une heureuse navigation conduisit bientôt à Byzance tous les passagers délivrés du danger.

Comme ils s'approchaient de la Thtace , une grande multitude d'hommes se présentèrent tous le glaive à la main , brandissant là lance et prét^ k fondre sur tout ce qui allait débafrquer. L^ bienhétreux André fit sur eux le signe de la croix, et pria Dieu pour la conservation def ses compagnons de yùf^tge. L'ange du seigneur ) passant avec une grande lumière, toucha les glaives des ennemis , qui , s'étant jetés par terre , laissèrent passer , sans aucun décident , l'homme de Dieu et ceux qui l'accompagnaient. L'apôtre André se rendit à Bérinthe, ville maritime de Thrace, et y trouva un bâtiment qui partait en toute hâte potir la Macédoine : l'ange de Dieu lui prescrivit de s'y embarquer.

a6o ORDERJC VITàL.

Y ëlant entre , il y prêcha la parole de Dieu , et le nocher ainsi que les matelots crurent au Seigneur.

Exoiis, jeune homme noblç et très-riche, habitait Thessalonique. A Tinsu de sa famille , il alla trouver Fapôtre , et Fayant entendu prêcher la parole de Dieu 9 il crut au Seigneur , et , laissant là avec dédain ses parens et ses biens , il s'attacha à lui. Sa fanrillè s'ëtant mise à sa recherche , le trouva à Philippes , et s'efforça , mais en vain,, en employant tour à tour les prësens et les menaces , de le, détacher de Tapôtre. Celui-ci les prêcha, mais ils méprisèrent la parole du salut, et, ayant réuni une troupe nombreuse, ils essayèrent de mettre le feu à la maison. Munis de faisceaux de joncs , de glaïeuls et de torches , ils coni^ mençaient à réussir dans leur attaque. Alors le jeune homme , ayant invoqué le nom du Chri^ , jeta sur le feu une fiole d'eau , dont la vertu divine éteignit aussitôt fincendie comme s'il n eut point été allumé. Ensuite les furieux approchèrent des échelles pour envahir la maison et faire périr sous le glaive ceux qui s'y étaient retirés; mais ils furent aveuglés par la puissance de Dieu , qui les empêcha ainsi d'effectuer leur escalade. Alors un certain Lysimaque , citoyen de la ville , reconnut la main de Dieu , et réprimanda hardiment en ces termes la folie de ses voisins : <( Sim- « pies mortels , pourquoi vous consumer en travaux c( inutiles ? Dieu lui-même combat pour ces hommes , <{ et vous ne vous en apercevez pas ! Renoncez à votre H entreprise insensée , de peur que la colère céleste (c ne vous anéantisse. » A ces mots , tous les. cœurs furent frappés de compouctiou , ^t , les ténèbres de la nuit venant à s'étendre $ur la terre , ils furent illumi->

HISTOIRE Oë^NORMÀNDIë'^ LIV. II. 261

ntfs par un éclat soudain qui venait des cieux. Etant montés , ils trouvèrent l'apôtre en prière. Ils ise prosternèrent sur le pavé , et sollicitèrent ses bontés et leur pardon, qu'ils obtinrent. L'apôtre les releva avec bonté j les fortifia dans la foi , et ils louèrent ensemble le Tout-Puissant. Les parens de l'enfant furent les seuls qui ne crurent pas. Après avoir maudit leur fils , ils retournèrent dans leur patrie ; et, cinquante jours après leur retour , ils moururent ensemble à la même heure. Alors le jeune homme reçut de ses concitoyens, dont il était chéri, tout son patrimoine. Gomme il s'était attaché à l'apôtre , il distribua aux pauvres tout le prix de ses biens. Quelque temps après , ils partirent ensemble pour Thessalonique : tous les citoyens se réunirent, pleins de joie , autour d'eux dans le théâtre. Exoiis leur prêcha la parole de Dieu ; le bienheureux André, admirant sa sagesse, l'écoutait en silence. Enfin, à la demande de la multitude , l'apôtre fit apporter devant lui Adimathus , fils de Carpien , lequel était malade. Ce jeune homme , ayant reçu de son père la nouvelle de sa guérison, crut, prit ses vêtemens, se leva sain et sauf après vingt-trois ans de grabat , et , courant rapidement , devança ses parens, se rendit au théâtre , s'y prosterna aux pieds de l'apôtre , et , au grand étonnement des peuples , lui rendit grâces de sa santé qu'il venait de recouvrer. Un Thessalonicien ayant prié lapôtre en faveur de son fils qui était possédé du démon , Satan , auteur de cette obsession , étrangla le malheureux dans une chambre secrète. Le pèi?e ayant trouvé son fils mort , et étant par consé* quent fort affligé , toutefois robuste dans sa foi , nn perdit pas l'espérance , fit porter le oorp$ au thv'atye

a6a ORDERIC VIT4I'-

par ses amis , et raconta à Fapôtre tout ce qui était arrivé. Celui - ci se tourna vers le peuple y et dit :

* Hommes de Thessalonique , que sert-il d'offrir des

• miracles à vos yeux, si vous ne croyez pas ? » Comme ils promirent de croire s'ils voyaient un miracle , l'apôlre André dit au défunt : « Au nom de Jésus-Christ, « Jçvez-vous , jeune homme ! » Aussitôt le mort ressuscité se leva, et le peuple étonné tint fidèlement la promesse qu'il avait faite de recevoir la foi.

Médias de Philippes , tout en pleurs de voir son fils malade , alla prier l'apôtre qui , plein de douceur, rçcut son invitation avec bienveillance, et, lui prenant la main , se rendit avec lui à Philippes. Comme ils entraient aux portes de la ville , un vieilr lard accourut, et réclama les bontés d'André pour ses fils que Médias faisait tourmenter en prison à cause d'une faute qu'ils avaient commise. Sur l'invitation de l'apôtre , Médias se jeta à ses pieds , et fit grâqe non seulement aux deux fils du vieillard , mais encore à sept autres prisonniers en faveur desquels personne ne sollicitait , afin de pouvoir ainsi par ses bonnes œuvres obtenir la guérison de son fils. Les prisonniers ayant été délivrés , l'apôtre guérit Philomède qui depuis vingt-deux ans était impotent.

Enfin, aux acclamations des peuples qui demandaient aussi la guérison de leurs malades , André , confiant dans le Seigneur , 4it au jeune homme qu'il venait de guérir : a Allez dans les maisons des ma- <c lades , et, au nom de Jésus-Christ qui vous a « rendu la santé , ordonnez-leur de se lever. » Il s'empressa d'obéir aux ordres de l'apôtre. Le peuple crut en voyant tant de miracles , et offrit beaucoup

HISTOIRE DE lïORMANDIE^ UY. II. l63

de prësens au bienheureux André : mais celui-ci , qui prêchait gratuitement pour tous la parole de la vie, ne Youlut rien accepter.

Il guérit aussi gratuitement la elle de Nicolas qui était languissante , et pour la guérison de laquelle le père offrait de riches présens. 11 profita de ce mirado pour engager tous les assistans à embrasser la foi.

La réputation de l'apôtre André s'étendait • par toute la Macédoine , et publiait les prodiges que ses vertus opéraient sur les malades. C*est ce qui irrita contre lui le proconsul Virin : il envoya à Thessa- Ionique des st)ldats pour saisir André ; mais ayant vu l'éclat de son visage , ils n'osèrent pas même le toucher. Les peuples qui croyaient au Seigneur , ayant appris qu'une troupe armée se présentait pour s'emparer de Fapôtre , tirèrent leurs glaives , s'armèrent de bâtons, et dans leur fureur voulaient tuer les soldats. Malgré ses défenses, il eut peine à les préserver de la mort. Le proconsul envoya une nouvelle troupe : elle n'eut pas plutôt vu l'apôtre que le trouble dont elle fut saisie l'empêcha de proférer une seule parole. Enfin, pour la troisième fois , le proconsul mit en route une multitude de soldats dont l'un était possédé du démon , et proféra contre le proconsul absent les paroles les plus violentes. Le démon sortit ensuite ; le soldat tomba et mourut. Cependant le proconsul vint lui-même , agité d'une grande fureur ; et , se tenant debout derrière André , ne put le voir jusqu'à ce qu'il parlât. Enfin ce malheureux, ayant vu le saint de Dieu , l'accabla d'injures et de menaces. Mais l'homme de bien essaya par la douceur de ses discours de calmer ce juge furibond>

Ayant prié le Seigneur, il ressuscita le soldat défunt: Le proconsul n'en persista pas moins dans sa fureur insensée. Dès le matin il fit introduire dans Tarène plusieurs bêtes féroces -, il y fit conduire Fapôtre qu'on leur abandonna. Les officiers du proconsul traînèrent André par les cheveux, le jetèrent dans Farène, et lâchèrent sur lui un sanglier horrible et féroce. Cet animal tourna trois fois autour du saint de Dieu, et ne lui fit aucun mal. Par Tordre du pro-^ consul un nouveau sanglier fut amené par trente soldats, et lancé par deux chasseurs : mai^il ne toucha pas à André, et mit les chasseurs en pièces. Enfin , pous-r sant un épouvantable grognement, il tomba et expira. A cet aspect le peuple proclama les louanges du Seigneur. On vit un ange descendre du Ciel , et reconforter le saint resté dans le stade. Enfin le cruel proconsul , bouillant de colère , ordonna de lâcher un léopard fameux par sa férocité. Lancé contre Fapôtre , il se retira , monta jusqu'au siège du proconsul , saisit son fils et l'étrangla. Il fallait qu'une excessive folie possédât ce magistrat : car il n'eut aucune douleur, et ne dit rien de ce qui se passait. Alorsle bienheureux fortifia le peuple dans l'amour de Dieu -, et, pour corroborer la foi , promit de ressusciter le fils du proconsul. 11 se prosterna à terre , pria trèslong-temps, prit la main du défunt, et le ressuscita au nom du Seigneur. Les peuples , qui virent ces <;hoses , glorifièrent Dieu , et voulurent tuf r Virin qui , dans son incrédulité , osait résister au saiht de Dieu : mais l'apôtre ne permit pas ce meurtre. Le proconsul confus se retira du prétoire.

A la prière cj'une certaine femmie , le bienheureux

HISTOIRE DE NOHMAKDIE ; I.IV. II. îi65

André se rendit dans un champ où se relirait un serpent qui dévastait toute la contrée , animal effroyable qui n'avait pas moins de cinquante coudées de longueur. L'apôtre s'en étant approché, le serpent, poussant de grands siffleraens et levant la tête , s'avança vers la foule épouvantée. Alors le saint de Dieu dit à cette béte féroce: « Cacheta tête, animal funeste! a tu l'as élevée dès le commencement du monde « pour la mort du genre humain. Soumets -toi au M serviteur de Dieu , et meurs à l'instant. » Aussitôt le serpent rugit effroyablement, entoura un grand chêne qui était voisin , s'enlaça autour de son tronc , et , vomissant un ruisseau de venin avec son. sang , il expira. L'apôtre alla ensuite au domaine de la femme dans lequel gisait mort un petit enfant que le serpent avait frappé. Il dit aux parens d'aller voir que celui qui l'avait tué était mort lui-même. Comme ils se retiraient, l'apôtre dit à la femme du proconsul : « Al- « lez, et ressuscitez l'enfant. » Comme elle n'éprouvait aucun doute, elle s'approcha du corps, et dit : c( Au nom démon Dieu Jésus-Christ , lève-toi sain et « sauf. )) L'enfant se leva aussitôt en présence de l'assemblée qui éprouvait une grande joie , et qui rendit grâces à Dieu.

La nuit suivante, le bienheureux André vit Pierre et Jean dans une vision , où il lui fut révélé que dans peu de temps il serait suspendu à la croix , et imiterait en cela la passion du Seigneur Jésus. Il convoqua ses frères , leur expliqua le sens de la vision, et les consola dans la douleur qu'ils éprouvaient de son prochain départ de cette vie. Pendant cinq jours il les instruisit sur leur salut , et, par de pieuses

a66 ORDEBIC VITAL.

prières , recommanda à Dieu le troupeaa de TEglise* U partit ensuite pour Thessalonique.

Le proconsul Lisbius essaya' de résister aux Toiei de Dieu : il envoya plusieurs fois des soldats pour s'emparer d'André. Mais il fut trompé dans ses désirs détestables : dès l'arrivée de l'apôtre , il fut cruellement Qagelié par deux démons. C'est pourquoi, allant trouver l'homme de Dieu , il confessa son iniquité en présence de tout le peuple ; puis, ayant reçu volontiers de l'apôtre la parole de Dieu , il fut guéri de ses blessures , crut au Seigneur , et ne cessa de marcher avec diligence dans la voie divine.

Cependant Caliste , femme du proconsul , éprouvait une violente jalousie contre Trophime , qui avait été autrefois la concubine de ce magistrat , mais qui , ayant formé avec un autre homme une nouvelle liaison , s'était attachée à la doctrine apostolique. C'est ce qu'ignorait Lisbius ; il fit mander un commissaire, lui prescrivit de condamner Trophime comme prosti** tuée , et de la conduire au lieu de débauche. En con*séquence , Trophime subit cet arrêt , fut livrée au chef de la maison et ne cessa de prier le Seigneur. Lors^ que des libertins se présentaient à elle , elle leur opposait l'Evangile qu'elle portait toujours sur sa poitrine » et tout à coup leur ardeur impudique se refroidissait. Un jour elle fut attaquée par un débauché très-emporté qui voulut la violer : elle résista, et pendant la lutte l'Evangile tomba par terre. Alors Trophime, affligée, leva les mains au ciel et dit en pleurant : « Seigneur , ne souffrez pas que je sois déshonorée , « vous dont le nom m'a fait chérir la chasteté. » Aussitôt lange du Seigneur apparut , et le jeune débau-

chë tomba à ses pieds où il expira. Réconfortée par la grâce divine , elle bénit le Sauveur , et au nom du Christ ressuscita le jeune homme. Toute la ville accourut à ce spectacle. Caliste se rendit au bain avec son commissaire. Lorsqu'ils étaient ensemble dan» Teau , un horrible démon leur apparut , les frappa tous deux «et les fit mourir. Ce fut la cause d'un grand deuil, et cet événement inattendu fut rapporté à l'apôtre et au proconsul. Cependant la nourrice de Caliste , tellement accablée par la vieillesse qu'on était obligé de la porter , alla prier André de ressusciter la défunte. Quoique le mari fut justement irrité du crime qu'elle venait de commettre , l'apôtre, plein de douceur , fit apporter le corps en public ; il pria , s'en approcha , et lui toucha la tête en disant : « Au nom « de Jésus-Christ mon Dieu , levez-vous ! )i Aussitôt la femme se leva et demanda à se réconcilier avec Trophime. A la vue de ces miracles divins , le proconsul Lisbius fit , grâce à l'apôtre , de grands progrès dans la foi , et suivit fidèlement ses conseils en toutes choses.

Un jour qu'ils étaient ensemble assis sur le rivage et que beaucoup de personnes y écoutaient pieusement de la bouche de l'apôtre la parole de Dieu qu'il leur prêchait , un cadavre fut jeté par la mer aux pieds d'André , qui le ressuscita soudain^après avoir adressé ses prières au Seigneur. Ce cadavre était celui d'un jeune homme nommé Philopator , fils de Sostrate , citoyen de Macédoine. Comme il pleurait la perte de ses compagnons qui avaient été engloutis par les flots, et qu'il suppliait l'apôtre de les rendre à la vie, celui-ci adressa ses prières au ciel , et l'onde obéissante

!l<>8 ORDKRIG VITAL.

ayant amené trente-neuf cadavres, il les ressuscita' en ordonnant à chacun des frères qui se trouvaient là , d'imposer la m^in sur un corps et de lui dire : « Que Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, te ressus- « cite ! » C'est ainsi que trente-neuf hommes furent rendus à la vie et glorifièrent le Seigneur Tout-Puissant. Après beaucoup de miracles et de bonnes œuvres qu'il m'est impossible de rapporter en détail, le bienheureux apôtre André alla à Patras, où se trou-; vait gravement malade Maximille , femme du proconsul Egée , qui avait succédé à Lisbius. Alors EfBdime,qui avait été convertie par l'enseignement deSo-* sie, pria l'apôtre de visiter Maximille qui était malade de la fièvre. 11 se rendit dans la chambre de la malade , conduit par Efiidime. Il fit sa prière : la fièvre dis-' parut , et là malade fut guérie. Le proconsul offrit au saint de Dieu cent pièces d'argent qu'il ne voulut pas même regarder.

Pendant que le bienheureux apôtre opérait à Patras de nombreux miracles , et qu'à la vue des secours corporels qu'il prodiguait , plusieurs personnes passaient à la foi du Christ, Stratocle , frère du proconsul Egée, arriva d'Italie. 11 avait un esclave nommé Algmana, qu'il aimait beaucoup, et qui, obsédé par le démon , gisait écumant dans la cour. Tout à coup un grand tumulte s étant élevé, Stratocle, en proie à la ^ plus vive douleur, fit, à la persuasion de Maximill*' et d'Çffidime , appeler chez lui le bienheureux André. Aussitôt que l'apôtre eut prié , le j^une démoniaque fut guéri. C'est ce qui détermina Stratocle à croire au Seigneur : fortifié dans la foi, il s'attacha à l'apôtre, pour'entendre de lui la parole de Dieu. Egée s'était

Vendu en Macédoine, et Maximille, qui était embrasée d'un amour spirituel, cherchait journellement Foccasion de recevoir de Tapôtre la céleste doctrine , et ne cessait d'aller le voir dévotement. C'est ce qui irrita vivement contre l'apôtre le proconsul , indigné de ce que sa femme , après avoir reçu le dogme du «alut , ne voulait plus partager le lit conjugal.

Nous allons maintenant raconter en peu de mots < et placer avec vérité dans ce livre la passion du trèsbienheureux André : cette histoire , conservée depuis les temps les plus anciens dans les bibliothèques de la sainte mère Eglise , est fidèlement récitée par sa pieuse dévotion. Les prêtres et les diacres des églises d'Achaïe ont vu clairement ces événemens sur lesquels ils ont écrit un ouvrage utile et élégant, à l'usage de toutes les églises qui sont établies dans les quatre climats du monde.

Le proconsul Egée , de retour de la Macédoine , vint à Patras qui est une ville d'Achaïe, et se mit à forcer les fidèles du Christ de sacrifier aux idoles. Saint André alla le trouver , et tâcha de l'amener à la vraie foi par les meilleurs raisonnemens; mais la sagesse ne put pénétrer dans cette a me méchante. Alors le libéral dispensateur de la science divine, quoiqu'il n'eût pu réussir auprès de l'impie Egée , alla prodiguer l'abondance des alimens de la céleste doctrine à d'autres personnes qui étaient destinées à la vid éternelle. 11 traita fort sagement le mystère de la croix , démontra clairement pourquoi Dieu s'était fait homme et avait été mis à mort , et expliqua éloquemment l'histoire de la passion du Sauveur , et les avantages généraux qui en étaient résultés pour

270 ORDERIC yiTAI..

Je genre humain « Irrité de ces prédications , Egée fit saisir Tapotre et le fit jeter en prison, où les habitans de presque toute la province allèrent le visiter. Ils voulaient tuer le proconsul et briser les portes de la prison pour mettre Tapôtre en libertés Mais André les calma par de salutaires avis, leur prodigua les instructions pendant toute la nuit, leur rappela à la mémoire la patience du Seigneur Jésus , et fit tous ses efforts pour engager l6 peuple à ne pis mettre obstacle à sa passion*

Le lendemain le proconsul Egée fit conduire Tapô* tre devant loi , et , placé sur son tribunal , employa tous les artifices pour le séduire *, mais le saint ap* puyé sur son Dieti résista courageusement aux caresses comme aux menaces. Enfin Egée le fit étendre , et le fit fouetter avec sept fouets tressés. Après ce supplice, le courageux champion du Christ prêcha les louanges de )a croix-, et , malgré la fureur du tyran, proclama constamment les maximes de vérité. Alors Egée , indigné , ordonna qu on l'attachât à la croix , et le livra à la question , afin qu'ayant les pied^ et les mains liées , il fût tué sur le chevalet; dé sorte qu il ne devait pas mourir promptement par Tefiet des clous , mais souffrir de longues tortures. Pendant que le saint homme était conduit par les bourreaux , il se fit un grand colicours de peuple qui criait , et disait : « Qu'a donc fait cet homme juste et ami de « Dieu pour être mis en croix ? » André tranquille et flein de joie marchait au supplice , priait le peuple de ne pas s'opposer à sa passion , et ne cessait d'ensdig)»er la doctrine salutaire. Parvenu au lieu de son dernier oombat , il vit l'instrument du su^ice , et

\ sëcria d'une voix élevée : « Salut, 6 croix , qui as « été consacrée par le corps de Jésus-Christ , et or- « née comme de pierres précieuses par rapplication « de ses membres ! bonne croix qui as reçu du « corps du Seigneur tout ton éclat et ta beauté , comble bien tu as été par moi long-temps désirée , chérie « tendrement, recherchée sans cesse, et préparée « souvent à la satisfaction de mon esprit ! En disant ces choses et beaucoup d'autres qui étaient remplies d'amour et de dévotion, il se dépouilla , et remit ses habits aux bourreaux. Us s'approchèrent , relevèrent en croix , et Je suspendirent , en l'étendant avec des cordes, par toutes les parties de son corps. C'est ainsi que, parleur cnielle actipn , ils exécutèrent les ordres de l'impie proconsul. Cependant une foule , de près de vingt mille hommes , se trouvait là , et criait que ce n'était que par un jugement inique qu'on livrait an supplice un si saint homme. Là on voyait aussi Stratocle frère d'Egée. Saint-André fortifiait les âmes des fidèles , les engageait à la patience temporelle en leur enseignant que, pour les récompenses éternelles , il faut savoir tout endurer. Cependant la foule se porta au palais d'Egée , et disait dans une exclamation unanime : « Quelle sentence avez- « vous^ rendue là, proconsul ? Vous avez mal jugé, « Accordez-nous l'homme juste-, rendez-nous l'homme 4c saint; ne mettez pas à mort l'homme chéri de Dieu. » En entendant ces choses et beaucoup d'autres que disait le peuple , Egée fut saisi de frayeur ; et , promettant de le faire détacher , il alla vers l'apôtre avec le peuple. Saint André l'exhorta à croire au Christ,, et , pendant qu'il le pouvait encore , de recourir à la

!17« ORDERIC TlTAt.

foi pour son salut. Cependant, toujours attaché à In croix , il triomphait avec sérénité ; et , en parlant de la vue du Christ qu'il aimait de toute .soti aine, et qu'il avait long-temps désiré, il disait, plein de joie : « Je vois maintenant mon roi ; je l'adore.; je (( suis placé en sa présence. » Alors les bourreaux , ayant mis la main à la croix , ne pouvaient le toucher^ et faisaient d'inutiles efforts pour l'en détacher ; et , dans l'impuissance d'y parvenir, leurs bras! testaient engourdis. Alors saint André s'écria à haute voix, et fit. publiquement à Dieu une prière très-^ dévote. Après avoir long-temps prié Jésus son bon maître ,• soudain , à la vue de tout le. monde , une lumière extraordinaire, venant du ciel comme la foudre , l'environna tellement que les yeux humains ne pouvaient le considérer au milieu de tant d'éclat. Cette lumière ayant duré à peu près une demi-heure,' André, cet illustre champion du Christ, rendit l'esprit* au moment où elle disparut , et alla trouver le Seigneur avec elle. Alors Maximille , femme de condî-" tion sénatoriale , enleva avec respect ce corps pré- " cieux, l'embauma et l'ensevelit dans un lieu distingué.

Sur ces entrefaites , pendant qu'il se rendait chez lui, Egée fut saisi par le démon, et mourut, ainsi tourmenté par le malin esprit, sur la voie publique , en présence de tout le peuple. Quant à Stratocle , frère d'Egée , il ne toucha rien de sa fortune, et s'enfuit- en emportant le corps de l'apôtre saint André. Ces événemens causèrent tant d'effroi dans la province, qu'il n'y resta personne qui ne crût au Sau- ' veur notre Dieu. On raconte que du tombeau de

saint André il découle une manne semblable à de la farine, et une huile d'une odeur exquise, qui indiquent aux habitans du pays quelle doit être la fécondité de l'année. Si le produit est petit , la terre ne donne que peu de fruits ^ si au contraire il est copieux , on en recueille une grande abondance.

Glorieux apôtre de Jésus-Christ ! c'est uniquement par Tamour que je vous porte que j'ai exposé brièvement le cours de votre vie si heureusement ornée par les grâces divines. J'en rapporte le mérite à la louange de votre maître tout-puissant, auquel vous êtes jusqu'à la mort resté fidèlement attaché. Apôtre plein de douceur , accordez vos bontés à votre dévot serviteur, et recommandez-moi , moi qui suis un pécheur, par vos pieuses prières, à la clémence du Créateur, au culte duquel je veux, avec son aide , persister d'être fidèle, dans le bonheur comme dans l'infortune . Vous exhortâtes du haut de la croix le cruel Egée , votre meurtrier , à se rendre à l'évidence de la foi ; protégez sans cesse les dignes enfans de l'Eglise , qui , dans la profonde dévotion de leur cœur et la modulation de leurs accens , vous adressent ce chant pieux. Bienheureux André , vous le plus doux des saints, obtenez-nous le pardon de nos fautes, et , par votre intercession, soulevez le fardeau de péchés sous lequel nous succombons. Nous sommes fréquemment brisés dans les tribulations de ce siècle chancelant , et nous gémissons du mal qui nous oppresse. Priez pour nous la majesté du Seigneur afin qu'il nous accorde la faveur de jouir de la lumière éternelle. Ainsi soit-il !

Jacques et Jean , tous deux fils de Zébédée , fu« I. i8

rent appelés par le Christ Boanergées , ou comme on lit mieux encore , Boanërées , c'est-à-dire enfans du tonnerre , à cause de la fermeté et de la grandeur de la foi ayec laquelle ils conservèrent inviolablement et enseignèrent purement la loi du Seigneur. Jacques signifie supplantateur \ Jean veut dire grâce de Dieu, ou bien celui dans lequel est la grâce. C'est à bon droit q^e ces frères choisis portèrent des notas si distingués , eux qui , par la supplantation des vices , vainquirent avec éclat le tortueux serpent dans la carrière de la vie fragile , et devinrent spécialement les amis de Dieu ; eux qui , comblés de toute espèce de grâces, prodiguèrent à la sainte mère Eglise tout le lustre des doctrines de la vérité.

J'ai dit avec sincérité et concision , dans mon pré* cèdent livre , autant qile j'ai pu le découvrir dans les anciens écrivains , comment le bienheureux Jacques porta TEvangiie danjs la Judée et la Samarie , et comment, sur l'accusation des princes des prêtres et des Pharisiens , Hérode , fils d'Aristobule , le fît conduire au martyre. Maintenant je recherche ce qui a été écrit sur Jean l'évangéliste , l'ami de Jésus*Christ ] et je désire recueillir succinctement tout ce qui le concerne pour la pliïs grande gloire du roi Sabaoth. Je suivrai ce qui a été rapporté par Mellitus de Laodicée, et par d'autres fidèles répandus sur la surface du monde , par d'autres illustres antiquaires , et principalement par Jérôme, cet interprète des divines Ecritures , dans le préambule de l'Apocalypse.

Jean , apôtre , évangéliste et vierge , fut choisi par le Seigneur Jésus-Christ, chéri au dessus tous les autres disciples , et devint l'objet d'une telle prédi-

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIY. II. 1à']S

lectioa que pendapt la cène il reposait sa tête sur la poitrine. du Sauveur , qui, depuis , attaché à la croix, ne recommanda qu'à lui sa propre mère. Ainsi il confia la garde de la Vierge à celui qu'il avait détourné du mariage, et appelé à de chastes embrassemens. Lorsque Jean prêcha publiquement en Asie la parole de Dieu , et porta courageusement témoignage de Jésus-Christ devant les Juifs et les nations , il fut acbusé à Rome dans un rapport mensonger de ses ennemis jaloux. Par l'ordre de Domitien qui , le premier après Néron, persécuta les chrétiens, il fut enlevé d'Ephèse, et traduit devant César et le sénat , près de la Porte Latine. Comme il persistait , inébranlable dans la foi, il fut, par l'ordre de César, plongé dans un vase d'huile bouillante le a des nones de mai (6 mai) : mais , protégé par la grâce divine , il en sortit sain et sauf. Le même jour, les fidèles célèbrent dévotement par une fête la mémoire de cet événement. Il se rendit ensuite en exil dans l'île de Pathmos. 11 y écrivit l'Apocalypse dans lequel l'ordre et l'état de l'Eglise sont décrits en sept manières, aiasi que les grandes vexations des tribulations et la rétribution des vertus. Enfin, par la grâce de Dieu qui dispose tout justement, la même année que Jean fut envoyé en exil , le sénat romain fit mettre à mort Domitieji pour le punir de ses actes de cruauté; ensuite il prescrivit par un sénatus-consuite d'anéantir tout ce que Domitien avait ordonné. C'est pourquoi l'apôtre Jean , qui avait été déporté avec outrage par l'ordre de Domitien , retourna vers les Ephésiens avec honneur, et à la satisfaction générale. En effet, tout le peuple d'Ephèse, ayant appris son retour, alla au-

ajô ORDEKIC YITAL.

devant de lui ; et les hommes comme les femmes , qui manifestaient fidèlementleur joie , n'eurent qu'une voix pour crier : a Béni soit celui qui vient au nom u du Seigneur ! »

Comme Jean entrait dans la viUe, on portait au tombeau Drusine qui, le chérissant avec ferveur, avait désiré le voir. Les veuves , les pauvres , les parens et ceux qu'elle laissait orphelins , pleuraient également, et disaient en criant : a Saint Jean, apôa tre de Dieu , vous nous voyez porter au tombeau « Drusine qui , fidèle à vos saints avis , nous nour- « rissait tous , servait Dieu dans la chasteté et Thu- (c milité, et, désirant votre prompt retour, disait a journellement : que ne puis-je de mes propres yeux (( voir avant de mourir l'apôtre du Seigneur ! » Alors le bienheureux Jean fit mettre à terre le cercueil, en fit retirer le corps , et dit d'une voix claire : Dru- (( sine , que mon Seigneur Jésus-Christ vous ressus- « cite! levez-vous, retournez de vos pieds à votre a maison, et m'y préparez un repas. » Aussitôt elle se leva , obéit pleine de joie aux ordres de l'apôtre, et • il lui parut qu'elle sortait non de la mort , mais du sommeil. C'est pourquoi le peuple ne cessa de crier pendant trois heures : ce II n'y a qu'un Dieu , et c'est « celui que Jean nous enseigne -, il n'y a aussi qu'un « Seigneur Jésus-Christ. »

Dans le même temps, deux frères, jeunes et trèsriches, à l'instigation du philosophe Craton, vendirent leur patrimoine , achetèrent des pierres précieuses fort belles qu'ils brisèrent sur la place publique en présence du peuple , et par vaine ostentation de leur dédain pour les richesses de ce monde, se donné- '

rent ainsi en spectacle. Le bienheureux apôtre Jean, passant par la place publique , fut témoin de cet acte de vanité. Ayant pitié de la folie de ces gens, il leur donna un conseil bienveillant : ilfit venir à lui Craton , ce professeur d'erreurs , blâma cette destruction ruineuse , enseigna combien, selon le précepte du Christ, il . était utile de mépriser le monde , et rappela l'instruction du maître suprême qui dit à un jeune homme qui lui demandait son avis sur le salut éternel : « Si « vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que <( vous possédez , donnez-en le prix aux pauvres , et « vous aurez un trésor dans le ciel ; venez et suivez- « moi. )) Le philosophe Craton se soumit aux avis salutaires de l'apôtre , et le pria de rétablir les pierres précieuses qui avaient été brisées en morceaux. Alors le bienheureux Jean rassembla toutes ces parcelles , et, les tenant dans sa main, les yeux élevés vers le ciel , il pria long-temps. Ayant terminé sa prière , aussitôt que les fidèles qui étaient présens eurent répondu Amen , les fragmens des pierres précieuses se trouvèrent tellement solides qu'on n'y voyait pas même la trace des cassures. Alors le philosophe Craton se jeta avec tous ses disciples aux pieds de l'apôtre-, il crut et fut baptisé avec eux. Ce fut alors que, prêchant publiquement la foi de Jésus , il commença à devenir un véritable philosophe. Cependant les deux frères, qui n'avaient pas vainement vendu leur bien, obéirent à l'Evangile, et donnèrent au Christ, dans la personne de ses pauvres, le prix de leurs pierres précieuses. Alors un nombre infini de croyans s'attacha à l'apôtre et suivit ses traces.

Atticus et Eugène son frère , citoyens honorables

aSo • ordërig vital.

a les anges de Satan se félicitaient de votre humilia- « tion. J'ai vu aussi le royaume qui vous est destiné, « et des appartemens ornés de pierreries éclatantes , « offrant partout la joie, les banquets, les richesses, « la vie éternelle, une perpétuelle lumière, et toutes « les délices auxquelles vous avez renoncé. Et au « lieu de ces biens, quelle douleur! Vous avez acet quis un domaine de ténèbres, de dragons et de « précipices, plein de flammes sifflantes et de tor- « tures, d'infections et de tourmens ! m Stactée ayant dit ces choses et plusieurs autres du même genre, la multitude du peuple qui l'écoutait resta stupéfaite. Cependant Atticus et Eugène, ainsi que le ressuscité, se prosternèrent devant l'apôtre , et le prièrent aussi d'intercéder pour eux auprès du Seigneur. Saint Jean , se rendant à leurs supplications, leur donna pour réponse le conseil d'offrir pendant trente jours leur repentir à Dieu , et surtout de persister dans leurs prières pendant ce temps , jusqu'à ce que les verges d'or fussent retournées à leur nature primitive , et que les pierreries fussent redevenues propres à l'usage auquel elles avaient été d'abord destinées. Il arriva que les trente jours se passèrent sans que l'or retournât en baguettes , et les pierreries en cailloux. Enfin les deux frères , accablés d'inquiétude , allèrent trouver 1 apôtre , et implorèrent sa clémence avec beaucoup de prières et de larmes. Il prit en pitié leurs pleurs et leur repentir , et , comme tout le monde intercédait pour eux, il ordonna aux baguettes de retourner à la forêt , et aux cailloux de regagner la plage , jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur première forme. Ensuite les deux frères reconquirent la grâce qu'ils avaient perdue , à

tel point que , comme auparavant , ils chassaient les démons , guérissaient les infirmes , rendaient la lumière aux aveugles , et opéraient de nombreux miracles au nom du Seigneur. Toute la ville d'Ephèse , et même toute la province d'Asie , rendaient des hommages à Jean qu'elles comblaient d'éloges , quand il survint une sédition excitée parles idolâtres. Les Gentils, animés d'une fureur insensée, entraînèrent Jean au temple de Diane , et firent tous leurs efforts pour l'amener à fléchir devant l'infamie des idoles. Rempli de l'Esprit-Saint, il leur proposa d'aller à l'Eglise du Christ, d'implorer la puissance de Diane pour renverser le temple du Sauveur-, et s'ils ne pouvaient ainsi en venir à bout , d'invoquer le nom de Dieu pour faire crouler le temple de leur déesse et briser son idole. Il leur dit qu'en agissant ainsi , ils se convaincraient de la vérité , repousseraient leurs vaines superstitions, et marcheraient dans le seutier delà vraie foi et de la justice. Cette condition plut au peuple, et peu de personnes s'y opposèrent. Alors saint Jean exhorta doucement les assistans à s'éloigner du temple , et d'une ame dévote et d'une voix claire, il se mit à prier. Aussitôt le temple et toutes les idoles furent renversées , et se dispersèrent comme la poussière que le vent dissipe sur la surface de la terre. Le même jour , douze mille Gentils, sans compter les enfans et les femmes , se convertirent et reçurent le baptême au nom de la Sain te- Trinité. Alors Aristodime, qui était pontife de toutes les idoles , par l'instigation de l'esprit pervers , porta le peuple à la sédition, à tel point que , le désordre s'étant accru, les citoyens se préparèrent à la guerre contre les citoyens. Jean ,

28o • ORDERIG VITAL.

(i les anges de Satan se félicitaient de votre humiliac( tion. J'ai vu aussi le royaume qui vous est destiné , « et des appartemens ornés de pierreries éclatantes , « offrant partout la joie, les banquets, les richesses, « la vie éternelle , une perpétuelle lumière , et toutes « les délices auxquelles vous avez renoncé. Et au « lieu de ces biens, quelle douleur! Vous avez acc( quis un domaine de ténèbres, de dragons et de «( précipices , plein de flammes sifflantes et de torci tures, d'infections et de tourmens ! m Stactée ayant dit ces choses et plusieurs autres du même genre, la multitude du peuple qui Fécoutait resta stupéfaite. Cependant Atticus et Eugène, ainsi que le ressuscité, se prosternèrent devant l'apôtre , et le prièrent aussi d'intercéder pour eux auprès du Seigneur. Saint Jean , se rendant à leurs supplications, leur donna pour réponse le conseil d'offrir pendant trente jours leur repentir à Dieu , et surtout de persister dans leurs prières pendant ce temps , jusqu'à ce que les verges d'or fussent retournées à leur nature primitive , et que les pierreries fussent redevenues propres à l'usage auquel elles avaient été d'abord (Jestinées. Il arriva que les trente jours se passèrent sans que l'or retournât en baguettes , et les pierreries en cailloux. Enfin les deux frères , accablés d'inquiétude , allèrent trouver l'apôtre ^ et implorèrent sa clémence avec beaucoup de prières et de larmes. Il prit en pitié leurs pleurs et leur repentir , et , comme tout le monde intercédait pour eux, il ordonna aux baguettes de retourner à la forêt , et aux cailloux dé regagner la plage , jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur première forme. Ensuite les deux frères reconquirent la grâce qu'ils avaient perdue , à

HISTOIRE DE NORMANDIE ^ LIV. II. a83

sans aucun doute. Cependant le peuple se soulevait contre lui , en disant qu il fallait le brûler , lui et sa maison, s'il osait commettre encore des vexations contre l'apôtre de Dieu. Jean , ayant vu qu'une rixe violente s'élevait entre les croyans et les incrédules , réclama le silence, et parla ainsi au peuple : «Lapa* a tience est une grande vertu que nous devons imi- « ter d'après les vertus divines ; ainsi dénouons les « liens de l'infidélité d'Aristodime , s'il en est encore « enlacé. Je ne discontinuerai pas mon entreprise « tant que je pourrai trouver un remède à la bles- << sure. 11 est nécessaire que j'use de la persévérance « d'un habile médecin qui met tous ses soins à applice quer constamment aux malades divers médicamens. « Ainsi , puisqu' Aristodime n'a point encore été guéri « par ce que nous avons fait jusqu'à ce moment , enn treprenons pour le guérir ce que nous n'avons pas « encore essayé. » Alors il appela le pontife et le revêtit de son habit. Quant à lui , il se couvrit de son manteau et lui dit : « Allez, étendez-vous sur le corps « des morts , et parlez ainsi : Jean, apôtre de notre « Seigneur Jésus-Christ , m'envoie à vous, afin qu'en « son nom vous ressuscitiez , et que tout le monde « apprenne que la mort et la vie obéissent à mon Sei- « gneur Jésus-Christ. » Aussitôt , ayant obéi aux ordres de l'apôtre et vu ressusciter les morts , Aristodime s'empressa d'adorer Jean , et se rendit auprès du proconsul pour lui raconter à haute voix les merveilles dont il avait été témoin. Ensuite il prit une résolution salutaire, et dit au magistrat : « Allons nous jeter a aux genoux de l'apôtre pour lui demander pardon, a Tous deux se rendirent auprès de Jean, et, se pros-

28a OHDEHIG VITAL.

qui aimait la paix , s'écria : « Aristodime , dites • moi « ce qu'il faut faire pour calmer Findignation de votre c( esprit. » Le pontife répondit : <( Si vous voulez que « je croie en votre Dieu , prenez le poison que je vais « vous donner à boire. Si , après l'avoir avalé , vous c( ne mourez pas, il me sera démontré que vous ado- « rez le véritable Seigneur. » L'apôtre accepta cette proposition; mais Aristodime, voulant l'effrayer , alla trouver le proconsul, et lui demanda deux hommes, qu'à cause de leurs forfaits on allait décoller. Le magistrat les lui ayant accordés , il les fit conduire sur ia place publique , et là , en présence de l'apôtre et du peuple assemblé , ils burent le poison et tombèrent morts à l'instant même. Le bienheureux Jean , voyant étendus sans vie les malheureux qui avaient avalé la coupe empoisonnée , la saisit avec intrépidité , et faisant sur elle le signe de la croix , il pria dévotement et raconta fidèlement à tous les auditeurs les œuvres ineffables du Seigneur. Il s'arma ensuite du signe de la croix , et avala d'un trait tout ce que renfermait la coupe : il rendit grâces au Seigneur et demeura plein d'allégresse et de joie. Ce que voyant les peuples , ils crièrent : « Il n'y a qu'un Dieu , et c'est « celui que Jean enseigne. »

Cependant Aristodime, ayant, pendant trois heures, examiné opiniâtrement l'apôtre de Dieu,, et n'ayant remarqué en lui aucun signe de pâleur ni de crainte , refusait encore de croire , malgré les reproches que lui adressaient les assistans , et fermait à la vérité son cœur endurci. Enfin il demanda que les deux hommes morts empoisonnés fussent divinement rendus à la vie, et promit que , s'il en était ainsi, ri embrasserait la foi

« votre banquet , Seigneur Jésus-Christ , je vous rends « grâce d'avoir daigné m'appeler à cette faveur , san chant que je la desirais de tout mon cœur. J'ai « vu votre face et je suis comme ressuscité du torac( beau. Le parfutn que vous répandez excite en moi u le désir de l'éternité. Votre voix est pleine de la « douceur du miel, et vos discours sont incompara- « blement plus éloquens que ceux des anges. J'ai « écrit celles de vos œuvres que j'ai vues de mes «i propres yeux, et les paroles qui de votre bouche « sont parvenues à mes oreilles. Maintenant, Seitt gneur, je vous recommande vos fils que l'Eglise tt vierge-mère a régénérés par l'eau et le Saint-Esprit. K Recevez-moi afin queje rejoigne mes frères avec les- « quels vous êtes venu m'inviter à me trouver. Ouvrez- « moi la porte de vie ,^ et conduisez-moi dans la salle « de vos banquets auxquels assistent avec vous tous « vos amis. Vousétesle Christ , fils du Dieu vivant qui , c sur l'ordre de votre père, avez sauvé le monde. Nous a vous rendons grâces pepdant l'infinité des siècles. » Tout le peuple ayant répondu : « Ainsi soit-il ! » l'apôtre fut, pendantprès d'une demi-heure, entouré d'une lumière si vive qu'on n'en pouvait supporter l'aspect. On trouva ensuite la fosse remplie , mais elle ne contenait rien autre chose que de la manne qu'elle produit encore jusqu'à ce jour : ce qui y occasionne , par les mérites de Jésus-Christ, une grande abondance de miracles. En effet, il y accourt beaucoup de personnes^ elles y adressent à Dieu des vœux et des prières , et , par les mérites de saint Jean , apôtre et evangéliste , elles obtiennent l'effet de leurs oraisons; elles nç tardent pas à ressentir salutairement, dans

ternant , sollicitèrent leur grâce. Il les reçut avec bonté , leur offrit de prier et de remercier le Seigneur ; il leur prescrivit ensuite de jeûner pendant une semaine. Quand ils eurent satisfait à ce commandement, ils recurent le baptême ainsi que leurs parens , leurs allies et leurs domestiques. Us brisèrent de leurs propres mains toutes leurs idoles , et bâtirent une église au nom de saint Jean , dans laquelle il fut enseveli.

Le bienheureux Jean était parvenu à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, quand le Seigneur Jésus-Christ lui apparut avec ses disciples, et lui dit : « Viens me « trouver, car il est temps que tu assistes à mon ban- « quet avec tes frères. » Alors Jean s'étant levé , se mit en marche ; mais le Seigneur lui dit : « Tu vienc( dras à moi le dimanche anniversaire de ma résur- « rection, lequel arrivera dans cinq jours. «Ayant dit ces mots, le Sauveur retourna au ciel. Le dimanche étant arrivé , toute la multitude se réunit auprès de Jean dans l'église qui avait été bâtie en son nom. Dès le premier chant (Jes coqs, célébrant les mystères de Dieu , il parla au peuple jusqu'à la troisième heure du jour, et il ajouta : ce Mes frères et mes com- « pagnons, vous qui hériterez du royaume de Dieu « et qui y prendrez part , apprenez à connaître notre « Seigneur Jésus-Christ ; sachez combien , par moi , « il vous a accordé de vertus , de prodiges , de mi- « racles, de grâces et de bonnes doctrines. Persévé- « rez donc dans ses commande m eus ; car le Seigneur « daigne me rappeler de ce monde. » Aussitôt il fit creuser , près de l'autel carré , une fosse dont on rejeta la terre hors de l'église. 11 y descendit ; et , étendant ses mains vers le Seigneur , il dit : « Invité à

divers pays du monde, ils recouraient à lui comme à un père, lorsque l'occasion s'en présentait, et lui demandaient humblement, comme de raison, de même qu'à un maître, les avisquileur étaient nécessaires. Enfin , Fan sept du règne de Néron , pendant que Jacques prêchait à Jérusalem le Christ fils de Dieu , il fut pré^ cipité du temple par les Juifs qui le lapidèrent. Il fut inhumé près du temple le jour des calendes de mai ( i*"^ mai).

flégésippe, homme saint et savant, assez voisin du temps des Âpôtres,fait mention, dans le cinquième livre de ses commentaires , de Jacques-le-Juste. Il raconte qu'après que le gouverneur Festus, successeur de Félix, fut mort en Judée, cette province manquant de gouverneur et de prince avant qu'Albin vîntl'occuper , Jacques, frère du Seigneur, monta au ciel par l'effet de la cruauté des Juifs. Dès le sein maternel , il fut doué de la sainteté ; il ne but jamais ni vin ni autres liqueurs enivrantes , et ne mangea jamais de la chair d'aucun animal. Le fer n'approcha jamais de sa tête , il ne se frotta jamais d'huile , et n'usa jamais du bain. Il n'employait aucun vêtement de laine et se bornait à un simple pièce de drap. Il entrait seul dans le temple, et se jetait sur les genoux, priant pour le pardon du peuple. Il en résulta qu'à force de s'agenouiller et de persister dans la prière,il lui était survenu à chaque genou des callosités pareilles à celles du chameau. C'est pourquoi , à cause de son incroyable continence et de son équité suprême , il fut appelé le Juste et Oblias , ce qui signifie rempart du peuple.

Quelques hommes qui appartenaient aux sept hé-

a88 ORDERIC VITAL.

résies des Juifs, lui demandèrent quelle était la signification de Jésus , il répondait: «C'est le Sauveur. » Les Juifs en effet se partagent en sept sectes, qui toutes sont éloignées du sentier de la vérité : les Pharisiens et lesSadducéens, les Esséniens et les Galiléens , les Hémérobaptistes , les Basbuthéens et les Samaritains, se glorifient d'être appelés par leurs noms particuliers, et défendent et suivent avec opiniâtreté les divers dogmes qu'ils ont adoptés. Quelques-uns d'entre eux, instruits par Jacques ^ crurent que Jésus était le Christ. Beaucoup des principaux Juifs s'étant convertis au Seigneur , il s'éleva de grands troubles parmi les Scribes et les Pharisiens , qui disaient : a 11 s'en faut «c de très-peu que tout le peuple ne croie que Jésus (( est le Christ. » Enfin , d'un commun avis , ils se rendirent auprès de Jacques, et le prièrent respectueusement de monter le jour de Pâques au sommet du temple , et d'y rendre un vrai témoignage de Jésus, à la multitude des Juifs et des Gentils, qui se rendraient pour cette fête à Jérusalem , soit du voisinage , soit des contrées lointaines. Ayant trouvé cette occasion de manifester la vérité , lapôtre fut comblé de joie , et promit de se rendre aux vœux de ceux qui l'invitaient : ce qui n'était pas a la satisfaction des méchans. L'homme juste sentit qu'il devait agir par l'inspiration divine , et fit ce qu'on lui demandait. £n effet, il monta sur le pinacle du temple et s'adressant au peuple à haute voix , il proclama , avec autant de constance que d'éclat , que Jésus fils de Dieu avait accompli ce qui avait été prédit de lui par les Prophètes.

Enfin les fidèles prédications de Jacques étant ter-

HISTOIRE DE lïORMÂÎiDIE -, LIV. H. 189

minées , le peuple éprouva une grande joie *, il glorifia le Seigneur , et s'écria : « Gloire au fils de David ! » Cependant les Pharisiens et les autres ennemis de la vérité furent violemment contristés , et , s' étant concertés méchamment entre eux , ils crièrent : « Oh ! a oh ! le juste est dans Terreur. » C'est alors qu ils accomplirent ce qui est écrit dans le livre de la Sagesse t u Enlevons le juste, parce qu'il nous est inutile. » Les Pharisiens montèrent vers lui et parlèrent ainsi : u Noos c( vous avons prié de détruire dans le peuple Terreur a de Jésus-, et vous Tavez fortifiée. » Jacques leur répondit : « J'ai détruitl'erreur et manifesté la vérité. » Cependant les Pharisiens , voyant la foule applaudir aux prédications de Tapôtre, et croire en Jésus-Christ, précipitèrent le juste du sommet du temple , et se mirent à le lapider. Renversé , prosterné, à genoux , il dit en priant : « Seigneur , mon Dieu et mon père , « je vous en prie , pardonnez-leur , car ils ne savent « ce qu'ils font. » Pendant que le supplice durait , et que le saint continuait de prier , un des prêtres , fils de Réchab , s'écria : « Epargnez-le , je vous en c( prie , épargnez -le ! Que faites -vous ? Il prie en (( votre faveur ce juste que voqs lapidez. » Alors un des Pharisiens, enflammé de courroux, saisit le bâton d'un foulon, frappa fortement le martyr à la tête , et lui fit sauter la cervelle. C'est ainsi que le confesseur de Jésus-Christ consomma Tœuvre de son martyre , et fut inhumé près du temple même, le jour des calendes de mai ( i*'' mai).

Peu de temps après eut lieu la guerre de Vespa- ^ien contre les Juifs , que les plus sages d'entre eux regardèrent comme voulue de Dieu, pour la ven- I. 19

a88 ORDERIG VITAL.

rësies des Juifs, lui demandèrent quelle était la signification de Jésus , il répondait : (( C'est le Sauveur. )> Les Juifs en effet se partagent en sept sectes, qui toutes sont éloignées du sentier de la vérité : les Pharisiens etlesSadducéens, les Esséniens et les Galiléens, les Hémérobaptistes , les Basbuthéens et les Samaritains, se glorifient d'être appelés par leurs noms particuliers, et défendent et suivent avec opiniâtreté les divers dogmes qu'ils ont adoptés. Quelques-uns d'entre eux, instruits par Jacques^ crurent que Jésus était le Christ. Beaucoup des principaux Juifs s'étant convertis au Seigneur , il s'éleva de grands troubles parmi les Scribes et les Pharisiens , qui disaient : <c 11 s'en faut « de très-peu que tout le peuple ne croie que Jésus K est le Christ. )> Enfin, d'un commun avis, ils se rendirent auprès de Jacques, et le prièrent respectueusement de monter le jour de Pâques au sommet du temple , et d'y rendre un vrai témoignage de Jésus, à la multitude des Juifs et des Gentils, qui se rendraient pour cette fête à Jérusalem , soit du voisinage , soit des contrées lointaines. Ayant trouvé cette occasion de manifester la vérité , l'apôtre fut comblé de joie , et promit de se rendre aux vœux de ceux qui l'invitaient : ce qui n'était pas a la satisfaction des méchans. L'homme juste sentit qu'il devait agir par l'inspiration divine , et fit ce qu'on lui demandait. En effet, il monta sur le pinacle du temple et s'adressant au peuple à haute voix , il proclama , avec autant de constance que d'éclat , que Jésus fils de Dieu avait accompli ce qui avait été prédit de lui par les Prophètes.

Enfin les fidèles prédications de Jacques étant ter-

destal de la statue , et frappa le fils du pontife , qui présentait le feu du sacrifice , ainsi que deux tribuns employés dans la même province , et dont les officiers avaient mis aux fers le saint apôtre Philippe. Le souffle du dragon rendit tout le monde malade, et la maladie alla toujours en augmentant.

Alors Philippe avertit chacun qu'il devait croire au Seigneur , renverser et briser la statue de Mars, ériger la croix du Christ, au lieu même où Tidole semblait fixée à jamais, et adorer le signe de la rédemption. Enfin il ajouta que si Ton faisait ces choses , les infirmes seraient guéris , les morts ressusciteraient , et que le dragon funeste serait mis en fuite au nom de Jésus^Christ. Alors ceux qui souffraient, vaincus par la douleur , se mirent à crier : « Reprenons nos forces <i et renversons cette statue. » Ayant obtenu le silence, l'apôtre ordonna au dragon de prendre la fuite au nom du Sauveur , de fuir dans le désert pour ne nuire à personne , et de rester dans un lieu dont n'approcheraient point les hommes. Alors le cruel dragon sortit , prît rapidement la fuite, et désormais ne reparut plus. Cependant l'apôtre, au nom du Sauveur, ressuscita le fils du pontife , ainsi que les tribuns qui étaient morts , et rendit à la santé tous ceux qui étaient malades. Tous ceux qui avaient persécuté l'apôtre Philippe firent pénitence , et voulurent l'adorer , parce qu'ils le prirent pour un dieu. Il leur donna constamment ses instructions, les pénétra habilement de la connaissance du souverain Dieu , et répandit incessamment dans les cœurs des croyans tout ce qui tient à la vraie foi. Plusieurs milliers d'hommes crurent au vrai Dieu et furent baptisés par l'apôtre.

geance de Jacques le juste , comme on le lit positivement dans les livres de Josèphe , célèbre historien des Hébreux. Pendant que les Juifs incrédules sont livrés aux plus grands dangers par une double calamité , FEglise de Dieu , pleine de joie dans la vraie foi et les vertus du salut , invoque , avec une pure dévotion et par ces mots éclatans , pour la seconder dans ses combats journaliers, le champion intrépide qui a endnré ce martyre : « Jacques le juste , frère du ' tt Seigneur Jésus , ayez une pieuse compassion de a nous, coupables que nous sommes d'une jactance « orgueilleuse, et souillés des vices du monde. Exau- (( cez nos prières avec clémence -, accordez-nous les a joies de la vraie lumière. Vous qui avez prié le Sei- « gneur pour vos ennemis , accordez votre protection (( à ceux qpi vous implorent , afin qu'ils obtiennent c( la récompense éternelle. Ainsi soit-il. »

Philippe signifie bouche de lampe. Ce nom fait connaître qu'il était ouvert entièrement à l'infusion d'une double charité. En obéissant au divin commandement, il était imbu de grâces sacrées, et, comme une lampe éclatante, il répandit sur les nations barbares la lumière étincelante de ses exemples, et la doctrine de la vérité. Il naquit à Betsaïde, ville de Galilée, et fut un des premiers qui s'attacha aux pas du Christ. Après l'ascension du Seigneur , il prêcha trente ans TEvangile aux Gaulois ou Galates, et aux Scythes , et conduisit ainsi différente^ nations à la connaissance de la vraie lumière. Un jour qu'il était dans la Scythie , arrêté par les Gentils , qui le trsdnaient à la statue de Mars pour le forcer d'y sa- <;rifier, un énorme dragon sortit de dessous le pié-

HISTOIRE DE NORMANDIE^ UV. II. %gi

Thomas signifie abîme , et Didy me signifie jumeau » parce que , semblable au Sauveur , cet apôtre fut comblé d^ toutes les grâces des vertus. Il prêcha l'Evangile aux Parthes et auxMèdes, aux Hircaniens et aux Persans, aux Bactriens et aux Indiens, et consomma son martyre sous le roi Mëdée , dan» la ville de Calamine, le 12 des calendes de janvier ( 21 décembre ). Peu de temps après , il fit un grand nombre de miracles éclatans dans la ville d'Edesse.

On trouve beaucoup de différences dans les rela* tions qui concernent les Apôtres, tant pour l'antiquité de$ époques que pour Téloignement des contrées où ces cultivateurs du champ de Jésus-Christ prêchèrent les barbares qui, par leurs habitudes étrangères , diffèrent considérablement des Romains , tant pour leurs coutumes que pour leur langage. C'est pourquoi il est certains faits relatifs aux saints apôtres, et qui ont passé jusqu'à nos jours , dont nous devons douter parce qu'ils nous ont été transmis par des auteurs peu certains , et qu'ils ont surtout été qualifiés d'apocryphes par le pape Gélase et par d'autres grands docteurs. L'illustre évêque^ Augustin a élevé aussi des doutes sur plusieurs de ces écrits, et en a fourni un certain exemple contre le manichéen Fauste en faisant de scrupuleuses recherches sur les gestes de saint Thomas. Je ne rapporte pas ces choses sur le peu d'accord de quelques écrits qu'on trouve par le monde épars dans les rouleaux des anciens , pour attaquer les œuvres merveilleuses des saints , mais afin de discuter certaine récits relatifs aux Apôtres et à d'autres bienheureux , avec le même zèle quy apportaient les anciens, en employant les plus

S(^a ORDERIC VITAL.

Philippe , secondé amplement par la grâce de Dieu , constrnisit un grand nombre d'églises, et dans chacune d'elles ordonna des évéqnes et des prêtres avec les autres ordres sacrés. D'après une révélation il se rendit en Asie, s'arrêta quelque temps dans la ville de Hiérapolis , et y éteignit l'hérésie des Hébronites y qui nient que Jésus-Christ soit le fils de Dieu , et qu'il ait pris dans le sein de la Vierge un véritable corps humain. Là se trouvaient deux filles de Philippe, toutes deux vierges sacrées , par lesquelles le Seigneur conquit une multitude de vierges. Sept jours avant sa mort , il manda les prêtres , les diacres et les évêques des villes voisines , et leur prédit qu'il ne respirerait l'air de la vie que sept jours ^ il les avertit tous de persister virilement dans la foi , et de conserver toujours les doctrines du Seigneur. Enfin le bienheureux apôtre , ayant long-temps exhorté le peuple, se rendit auprès du Sauveur à l'âge de quatre-vingts ans , le 7 des calendes de mai (,a5 avril ). Son corps très-saint fut inhumé à Hiérapolis. Quelques années après ses deux filles furent ensevelies, l'une à sa droite, et l'autre à sa gauche. C'est là que, aux pieuses demandes des fidèles , beaucoup de miracles s'opèrent par les mérites de celui auquel se présentent ses bien-aimés gendres qui, pleins d'all^resse^ chantent à haute voix : « Philippe, bouche de lampe , « nous nous prosternons pour vous prier de faire a parvenir nos demandes aux saintes oreilles du cé- <f leste juge , afin qu'il nous fasse grâce des supplices « que nous méritons , et qu'il nous accorde les su- (( prêmes joies que nous implorons de lui. Ainsi tt soit-il ! »

HISTOIRE DE NORMANDIE -, LIV. II. agS

yeux fixés vers le ciel , elle comprit qu'il devait être Hébreu , et qu'il priait le Dieu du ciel. C'est pourquoi , se réjouissant avec lui comme avec un compatriote , elle se mit à chanter dans sa langue maternelle : « 11 « n'y a de Dieu que celui des Hébreux , qui a créé « tout : il a fait le ciel et la terre 5 il a creusé les a mers. » En entendant ces mots , l'apôtre redoubla l'ardeur de ses prières , et avertit la chanteuse de répéter avec attention les paroles de vérité qu'elle venait de chanter. Le maître-d'hôtel , voyant qu'il ne mangeait ni ne buvait, le réprimanda , et lui appliqua un soufflet sur la figure. Alors l'apôtre prédit en hébreu ce qui devait arriver à cet officier avant la fin du banquet. En effet , comme le maître-d'hôtel puisait de l'eau à la fontaine , il fut attaqué par un lion qui lui suça le sang , et s'enfuit. Des chiens dévorèrent ses membres, et l'un de ces animaux qui était noir, tenant à sa gueule la main droite qui avait frappé l'apôtre, l'apporta au milieu delà salle. Tous les convives restèrent stupéfaits en voyant ce spectacle , et la musicienne juive , qui seule avait entendu la prophétie, jeta sa flûte, et^ courant aux pieds de Thomas , se mit à les baiser , et dit à ceux qui l'entouraient: «Cet homme est un prophète ou un apôtre « de Dieu : car aussitôt que le maître-d'hôtel l'a eu « frappé , il a prédit en hébreu l'événement dont il est « la victime. Je ne me lèverai pas, a-t-il dit, de ce « banquet que je ne voie apporter ici par un chien c( noir la main qui m'a frappé. » Le roi s'étant informé d'où provenait le bruit qu'il entendait , et de ce qui ve^it d'arriver, fit appeler auprès de lui l'apôtre, et le pria de bénir sa fille et son mari. Aussitôt

convenables précautions pour la défense de la foi et Fëdificalion des mœurs. Maintenant, au nom du Seigneur , je poursuivrai brièvement mon récit sur le fructueux voyage de l'apôtre saint Thomas, sa prédication du Christ prospère et glorieuse, et sa pénible passion pour parvenir au sentier de la vie éternelle.

Thomas Dîdyme étant à Césarée , le Seigneur Jésrus-Christ lui apparat , le recommanda à Abbane , lieutenant de Gondafore , roi des Indiens , et Tenvoya dans l'Inde pour y bâtir à ce monarque un palais à la romaine. Gomme ils traversaient la mer , Thomas parla mystiquement à Âbbane de la science de son art , et lui promit de construire , en tout genre d'architecture, des ouvrages admirables en marbre et en bois. Le septième jour , ils arrivèrent heureusement à Andrinople, descendirent de leur vaisseau, et entendirent des voix qui chantaient en s'accompagnant de flûtes , de cithares et d'autres instrumens de musique. Le roi de cette ville célébrait les noces de sa fille Pélagie avec Denis. Les hérauts parcouraient la ville en criant qu'il fallait venir prendre part au banquet royal, riches, pauvres, nobles , citoyens ou étrangers -, et que ceux qui n'y viendraient pas déplairaient au prince. Ainsi Abbane et Thomas allèrent prendre part au festin^ et le saint , comme à son ordinaire , ne s'occupa ni des jeux ni des mets , mais seulement de pratiques célestes. Gependant une chanteuse juive, jouant de la flûte , faisait le tour des tables , et chantait à chacun ce qu'il desirait. Parvenue auprès de Thomas, elle s'arrêta immobile un moment devant lui , et voyant qu'il ne mangeait ni ne buvait , mais qu'il avait les

plupart des hommes, résuheht des unions charilenes , Deais et Pélagie écoutèrent aveé reconnaissance ces salutaires instructions, et aussitôt deux anges leur ap^ parurent et leur parlèrent en ces termes : « Nous som- « mes les anges que Dieu vou* envoie ^ en consé- « quence de la bénédiction que tous a donnée son <c apoire , afin que nous offrions an Seigneiir toutes a vos demandes tant que vous garderez ses comman* « demeiis. »

Ce fut par de tels avis^ remplis dé piété , que les deux époux furent instruits. Ils se jetèrent atix pieds de Tapôtre , en disant : « Confirmez-nous en toute vé*- « rite , afin qu'il ne nous manque rien de la scieUce « de Dieu. » Thomas leur répondit : « Je viendrai « vous voir la nuit prochaine, et vous instruirai plus « amplement avant de partir. » Il vint comme il IV vait promis-, il les instruisit avec soin sur tous les mystères de la vie éternelle, et les sanctifia dans les eaut du baptême. Ayant terminé ces pieux travaux, il s^embarqua , et , au bout de quelque tiemps , envoya un de ses disciples qu'il ordonna prêtre et établit à Ândrinople pour y diriger l'église , dans laquelle un peuple nombreux fut acquis au Seigneur. Ce lieu «est le siège de l'apôtre Thomas , et la foi catholique s'y est maintenue jusqu'à cejour. Denis fut fait évéque^ ^a femme prit le voile saint , se consacra à Dieu , et , après la mort de son mari , souffrit uti double martyre , n'ayant pas voulu habiter avec son mari ni sacrifier aux idoles. Elle fut décollée pour avoir confessé le Christ, et l'on écrivit sur son tombeau, en lai^guè et en caractères grecs : « En ce lieu repose l'épousé « de Denis, évéque, fillç de l'apôtre Thomas. »

2196 ORDERIG VITAL.

Thoolas entra avec te roi d'ans la chambré nupfiàle, posa la main sur la tête des déni conjoints, et, aKi nom de Dieu, ayant rappelé les noms des patriarches , il leur donna sa bénédiction , après avoir prié pour eux. L'apôtre allait sortir de Fappartement , et le nouvel époux le conduisait, quand aussitôt line palme, chargée de ses fruits déjà grands, parut à sa main. Le jeune prince, plein de joie, s'empressa de courir vers sa femme, et lui donna de ces fruits à goûter. Lorsqu'ils en eurent mangé Fun et l'autre , ils s'endormirent, et eurent un songe. Us virent comme un roi puissant qui brillait dans l'éclat déè diamans, et qui, s'étant placé qntreeux , les embrassait en disant : « Mon apôtre vous a béiiis afiti (|tie « vous participiez à là vie éternelle. » S'étant réveillés , Comme ils se racontaient ce qu'ils avaient vU , voilà que tout à coup Thomas se présente deVatit eux 5 et leur dit : « Mon roi , qui vient de vous pârlèt H pendant votre vision, m'a introduit ici, quoique « les portes soient fermées, afin que la bénédiction « que je vous donne puisse fructifier. Vous aurez l'irin lëgrité qui est la reirte dé toutes les vertus , et le ^ fruit du salut éternel. La virginité est la sœur- des « anges, et le gage de tous les biens; la virginité est « la Victoire remportée sur les passions, le trophée a de la foi , le triomphe sur l'ennemi , et l'assurance a de l'éternel repos : car la souillure naît de la cor^- (( tuption , le crime de la souillure , et la confusion « du crime. »

Thomas ayant dit ces choses et beaucoup d'autres à la louange de la virginité , et sur ce que les passions ont de hideux , et sur les ihconvéniens qui , pôiir la

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. II. ^gg

geait à les faire écorcher vifs , et à les livrer ensuite aux flammes , Gad vint à mourir. Ce prince était généralement aimé , et la douleur fut générale. Les barbares , suivant leurs usages , enveloppèrent le mort dans la pourpre et le lin le plus beau , et ornèrent son corps de pierres précieuses. Le roi lui fît bâtir un tombeau de pierres de pourpre % et il fut déposé dans un cercueil de même matière. Pendant que les ouvriers s'occupaient de ces ouvrages magnifiques, et que par conséquent Tinhumation était différée , Gad, qui était mort, ressuscita le quatrième jour à la première heure de la journée. Cet événement occasionna une terreur et une stupeur générale , et fit taire tout à coup les gémissemens de ceux qui , suivant les usages de Tlnde y pleilraient sur le tombeau du prince. Cependant Gad réprimanda fortement le roi Gondafore de ce qu il avait pris la résolution de faire écorcher et brûler l'ami du Dieu auquel les anges obéissent. 11 rapporta qu'il venait de voir dans le ciel un palais admirable , tellement disposé que c'était l'exécution du plan de Thomas 5 il rapporta ensuite beaucoup de choses sur les mérites de ce saint personnage et sur les secrets du ciel ; puis il se rendit en toute hâte à la prison , délivra l'apôtrede ses fers, se jeta enpleursàses pieds, et lui demanda grâce pour Gondafore.

Comme l'apôtre sortait, le roi, devenu plus doux, alla au devant de lui , se prosterna à ses pieds , et sollicita son pardon. Alors l'apôtre, trouvant l'occasion favorable, se mit à prêcher les barbares , leur annonça la vérité , et , entre autres choses , leur dit : « Mon Seigneur Jésus- Christ a été généreux envers

' Sans doute de porphyre ou de marbre ronge.

ngS ORDERIC VITAL.

Cet apôtre se rendit à Hiëropolis , ville de Tlnde. Abbane entra chez le roi Gondafore , et lui annonça l'arrivée de Thomas , qu'il lui dit être un architecte très - habile. Le roi s'occupa avec lui du palais qu'il voulait faire bâtir, et lui montra l'emplacement où il desirait l'élever. Thomas alors prit une canne ^ mesura le terrain , et parla ainsi : « C'est ici que je pla- « cerai les portes ; cette entrée regardera le soleil le- « vaut ; cette première pièce sera le vestibule ; cette « seconde l'antichambre *, cette troisième la salle de <( repos ; la quatrième la grande salle ; la cinquième « la pièce d'hiver ; la sixième la pièce d'été ^ la sep- « tième le chau0bir et la salle des banquets ; la hui- « tième les bains chauds ; la neuvième le gymnase ^ ft la dixième les cuisines ; la onzième les réserves tt d'eau ; la douzième Thippodrome et le portique a circulaire pour les promeneurs. » Le roi, ayant considéré cette distribution , dit à Thomas : « Vous êtes « véritablement architecte , et il vous convient de trace vaiUer pour les rois. » Ensuite il se retira en lui remettant des sommes considérables.

L'apôtre se mit à parcourir les provinces et les villes, à prêcher la parole du Seigneur, à baptiser les croyans, et à donner aux pauvres d'abondantes aumônes. C'est ainsi qu'il acquit à Dieu un peuple innombrable. 11 ordonna des clercs , il bâtit des églises , et , pendant deux ans entiers que le roi Gondafore fut absent , il fortifia l'Eglise de Dieu . Le roi étant venu , et apprenant ce qu'avait fait l'apôtre, il le fit j eter au fond d'une prison avec Âbbane qu'il fit aussi enchaîner^ mais comme Gad , frère du roi , se trouvait à toute extrémité , le supplice fut différé^ Pendant que le roi son-

HISTOIRE DE NORMAMPIE ^ LIY. II. 3oi

Ce fut alors que le bienheureux Thomas moata p sur une pierre élevée , afin de voir tout le monde , ^ et d'être vu de tous. 11 réclama le silence, et exposa y abondamment la véritable doctrine. Le dimanche suiifVant, on baptisa neuf mille hommes , sans compter les femmes et les enfans. Sur une révélation qu'il 12 eut, l'apôtre partit pour l'Inde supérieure^ et tous y Jes peuples venaient en hâte le trouver pour l'entenil idre. Us voyaient tous les signes et les prodiges qu'il ^ opérait; ils les admiraient, et n'osaient mépriser ses m prédications. 11 chassait les démons , il illuminait les

aveugles, il purifiait les lépreux, il guérissait toutes ^^ les douleurs tant de chaleur que de froid, il ressusg citait aussi les morts. Une certaine femme, nommée ^ Sintice , qui était aveugle depuis six ans , fut si bien 2 guérie qu'on ne voyait pas même une seule trace de i; son infirmité passée. C'est ce qui fit que Mygdonie, i. femme de Charisius , cousin du roi Médée , fut saisie g d'un zèle ardent. Elle se déguisa pour prendre place

1 parmi ses propres servantes , afin de se rendre au lien p où saint Thomas prononçait ses salutaires prédica- I lions. D'après les instructions de l'apôtre, toute U j multitude crut, et, après un jeûne de sept jours,

reçut le baptême. Quant à Mygdonie, aussitôt qu'elle eut entendu prêcher l'apôtre Thomas, elle ne voulut plus approcher du lit conjugal. C'est ce qui fit que Charisius, irrité, alla trouver le roi, et obtint de lui l'arrestation et l'emprisonnement du saint. Mais Sintice conduisit Mygdonie à la prison , et , avec quel- -ques présens, obtint du geôlier les moyens de pénétrer jusqu'à son prisonnier. L'apôtre, ayant connu quelle était la confiance de Mygdonie, lui ordonna de

ioo ORDERIC VITAL.

c VOUS quand il voufi a manifeste ses secrets. Yos pro- « vinces sont remplies d'églises ; préparez-*TOtts doue « à le sanctifier. » 11 dit aun princes ces choses et beaucoup d'autres , et les instruisit dans la foi et la religion sacrée.

Toute rinde fut bientôt remplie du bruit des mer-* Teilles que le Seigneur opérait par les mains de son apôtre; et une {grande affluence de peuples vint ii lui des villes voisines comme des contrées lointaines ; ils voulaient immoler en son honneur , comme à leurs dieuT , des veaux et des béliers -, parce qu'ils croyaient qu'il était le Seigneur. Cependant le roi Gondafore , à la persuasion de l'apôtre , ordonna qu'ils attendissent un mois , jusqu'à ce que toute la province fût réunie , et qu'on ferait alors ce qu'il prescrirait. Au bout de trente jours , une immense multitude se réunit dans un champ, sur le flanc du mont Gazus *, et là se trouvait un très -grand nombre de malades diversement affligés. L'apôtre réunit tous les infirmes sur un même point -, il se plaça au milieu d'eux , puis , élevant ses mains vers le ciel , il fit sa prière en leur faveur. Quand cette prière fut terminée , un rayon de lumière frappa les assistans si vivement qu'ils se crurent sur le point de périr d'un coup de foudre. Tous prosternés avec l'apôtre , ils restèrent dans cette position près d'une demi- heure , et sentirent la présence ineffable de la bonté de Dieu ^ car les fiévreux , les sourds , les aveu-* gteS) les boiteux et tous les autres infirmes furent guém par la vertu du Créateur. Aux ordres de l'apôtre tottt le monde se leva , €t chacun , plein d'allégresse , remercia le Seigneur de la santé qu'il avait recouvrée.

HISTOIRE DE NORMAMPIE ^ LIY. II. Soi

Ce fut alors que le bienheureux Thomas monta sur une pierre élevée , afin de voir tout le monde , et d'être vu de tous. 11 réclama le silence, et exposa abondamment la véritable doctrine. Le dimanche suivant, on baptisa neuf mille hommes , sans compter les femmes et les en&ns. Sur une révélation qu'il eut, l'apôtre partit pour l'Inde supérieure-, et tous les peuples venaient en hâte le trouver pour l'entendre. Ils voyaient tous les signes et les prodiges qu'il opérait; ils les admiraient, et n'osaient mépriser ses prédications. 11 chassait les démons , il illuminait les aveugles, il purifiait les lépreux, il guérissait toutes les douleurs tant de chaleur que de froid, il ressuscitait aussi les morts. Une certaine femme, nommée Sintice , qui était aveugle depuis six ans , fut si bien guérie qu'on ne voyait pas même une seule trace de son infirmité passée. C'est ce qui fit que Mygdonie, femme de Charisius , cousin du roi Médée , fut saisie d'un zèle ardent. Elle se déguisa pour prendre place parmi ses propres servantes , afin de se rendre au lien OÙ saint Thomas prononçait ses salutaires prédications. D'après les instructions de l'apôtre, toute U nmltitude crut, et, après un jeûne de sept jours, reçut le baptême. Quant à Mygdonie, aussitôt qu'elle eut entendu prêcher l'apôtre Thomas, elle ne voulut plus approcher du lit conjugal. C'est ce qui fit que Charisius, irrité, alla trouver le roi, et obtint de lui l'arrestation et l'emprisonnement du saint. Mais Sintice conduisit Mygdonie à la prison , et , avec quel- -ques présens, obtint du geôlier les moyens de pénétrer jusqu'à son prisonnier. L'apôtre, ayant connu quelle était la confiance de Mygdonie, lui ordonna de

3oîl ORDERIC VITAL.

retourner promptement chez elle, et de l'y attendre dans sa chambre soigneusement fermée. Vers le railieu de la nuit , Tapôtre se présenta , remplit sa pro messe , pénétra dans la chambre, reconforta Mygdonie, l'instruisit dans la foi, et lui ordonna de jeûner durant sept jours. La huitaine accomplie, il retourna de nouveau vers cette femme qu'il trouva fidèle , et qu'il baptisa avec tous ceux qui avaient cru. Cependant Charisius , dont la sœur avait épousé le roi Médée , demanda que la reine Treptie fut envoyée à sa femme pour la rappeler au lit conjugal. Le roi Médée lui accorda sa demande : la reine Treptie se rendit auprès de Mygdonie , lui prodigua les caresses, et employa toutes les ruses et tous les efforts pour la ramener à ses anciennes habitudes. Mais comme Mygdonie était déjà fortifiée puissamment dans le Christ, elle résista, et, devenue champion courageux de la foi, elle tint bon^ elle eut même l'art d'amener au Christ la reine vaincue par ses bonnes raisons. Mygdonie, en effet, lui répondit avec une grande douceur , lui glissa adroitement dans le cœur un sentiment tendre pour l'apôtre , et disposa ainsi son cœur à entendre ses prédications. « Ma sœur Treptie, loi « dit- elle , si vous connaissiez les choses que j'ai <( apprises, vous ne prendriez pas Thomas pour un c( homme, mais pour un Dieu. En effet, il rend R Touïe aux sourds, et la santé à tous les malades , la (c vie même aux morts. Il nous enseigne une autre « vie qui est éternelle , inaccessible à la douleur et à « la tristesse. Cette nuit même un mort a été par lui « ressuscité. Simfore , chef des soldats , s'est rendu à « la prison , a réclamé sous sa responsabilité l'apôtre

HISTOIRE DE lïORHANDlE*, LIY. II. 3o3

<c qa'il a reçu des mains du geôlier , et Ta conduit cher « lui. Thomas s'est mis en prières , et a rendu à la « vie le fils unique de cet officier. Dans ce moment « même Tapôtre est dans la maison de Simfore , où « il enseigne tous ceux qui se présentent à lui, et « guérit leurs maux. wTreptie répondit: « S'il en est « comme vous le dites , allons-y ; et si j'éprouve la <c vérité de vos récits , je m'empresserai de croire. Il « serait d'un insensé de ne pas désirer la vie éter- « nelle, et de ne pas ajouter foi à tant de vertus. » Elles se rendirent à la maison du général ; elles entrèrent , mais elles ne purent parler à l'apôtre qui était occupé à imposer les mains sur plusieurs infirmes. La reine, ayant vu tant de merveilles, resta stupéfaite, et s'écria : <c Maudits soient de Dieu ceux « qui ne croient pas aux œuvres du salut ! » Alors un homme malade de l'éléphantiasis , ayant un aspect horrible, le visage couvert de galle, et la voix trèsrauque , fut introduit sur le commandement de l'apôtre qui , l'ayant considéré, se mit à pleurer sur lui. 11 fléchit les genoux , pria très-long- temps , lui imposa la main droite , et supplia le Seigneur en l'invoquant. Ensuite un certain enfant parut , ayant la figure , très-brillante. 11 tira d'un coin écarté un lépreux auquel il fit quitter ses vétemens ^ il le dépouilla de sa peau comme d'une tunique, de même que l'on écorche un veau , et le présenta à l'apôtre. Celui-ci , lui ayant fait un signe de croix , le baptisa , et le fit vêtir d'habillemens blancs et neufs. Le peuple, voyant ces choses, glorifia le Seigneur. La reine ellemême, baisant les pieds de Thomas, demanda aussi à être baptisée. Alors l'apôtre , dont la prescience

i#>4 OBUEmiG VITAL.

lui anaonçait comme prochain le temps de son passage à une meilleure vie , baptisa la reine avec (tous ceux qui étaient prësens.

La reine, de retour, engagea le roi à se rendre à la foi , et elle se montra constamment chrétienne. Alors le cœur du roi fut effrayé, et, tout en colère contre Gharisius , il s'écria : « Quand je suis (( occupé à vous rendre votre femme, ne voilà-t-ii M pas que je perds la mienne ? Treptie est deye- « nue plus opiàiàlre contrç moi que Mygdonie ne (( Tétait contre vous. » Il envoya aussitôt vers Tlipmas , et le fit conduire devant lui , les mains liées derrière le dos. Il lui ordonna de persuader aux femmes qu'il avait déçues de rentrer au lit conjug^d. Comme Thomas refusait de déférera cet ordre, et préférait sauver par la foi ses persécuteurs eux-mêmes , le roi , plein de fureur , ordonna de faire rougir des lames de fer , de déchausser T^pôtre , et de Fy faire tenir debout nu-pieds jusqu'à ce qu il succombât k la douleur. Aussitôt il vint à couler de Teau , et les lames furent refroidies. Ensuite , par le conseM de Gharisius, Fapôtre fut jeté dans la fournaise des thermes , mais on ne put parvenir à les chauffer. Le lei;idemain , Tapôtre en sortit sain et sauf. Enfin , ou voulut le forcer à sacrifier à une statue du soleU. Gette statue était d'or, portée dans un quadrige doré^ ainsi que ses chevaux qui semblaient à toute bride s'élancer rapidement vers les cieux. D^ns le teçiple les Gentils exécutaient des. danses à 1^ mapière dos barbares. Des vierges chajitaient au sori de la lyre , de la flûte et du ty mpanou , en portant des encensoirs et des drapeaux. Comme le roi et ses amis conduisaient

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. IT. 3o5

Fapotre dans le temple , et lui persuadaient de sacrifier à la statue du soleil , Thomas , parlant en hébreu , ordonna au dëmon de sortir , de se prësenter à lui , et d'exécuter ses ordres. Le démon , sorti du sein de la statue , se présenta devant lui , de manière que seul il l'aperçut. L'apôtre s'entretint en hébreu avec ce diable, et personne ne savait ni ce qu'il disait, ni à qui il parlait.

Enfin saint Thomas , adorant Dieu à genoux dans le temple, et ayant ordonné au démon , en présence du roi et au nom de Jésus -Christ, de ne blesser personne , mais de réduire en poussière le métal de la statue , aussitôt l'idole fondit comme de la cire approchée du feu , et se réduisit à rien. Alors les prêtres se mirent à crier horriblement 5 le pontife du temple passa son glaive au travers du corps de l'apôtre 5 le roi prit la fuite avec Charisius ^ un grand trouble s'éleva , parce que la plus grande partie du peuple élevait des acclamations en faveur de l'apôtre , et cherchait le meurtrier pour le brûler vif. Le peuple transporta honorablement à l'église le corps de l'apôtre en chantant des hymnes, en célébrant ses louanges , et l'embauma avec de précieux aromates. Il se fit là un grand nom-* bre de signes et de miracles ; car les démoniaques étaient délivrés et toutes les maladies guéries. Longtemps après , les Syriens supplièrent Alexandre , empereur romain , qui revenait vainqueur de la Perse , après avoir triomphé du roi Xerxès , et obtinrent de lui qu'il envoyât des ambassadeurs aux rois de l'Inde pour obtenir le corps de Thomas. Ainsi il fut transporté de cette contrée et déposé à Edesse dans un coffret d'argent , suspendu à des chaînes du même métaK j. ao

3o6 ORDERIC VITAL.

Là ne peuvent vivre ni idolâtres y ni hérétiques , nî Juifs.

Âbgar fut roi d'Edesse : c'est lui qui mérita Thonneur de recevoir une lettre écrite de la main du Sauveur; un enfant nouvellement baptisé doit en faire la lecture si une nation ennemie marchait contre cette ville. Le même jour quelle aurait été lue , les barbares seraient ou ramenés à des sentimens de douceur ou mis en fuite avec menace , tant par l'écrit du Sauveur que par les prières de saint Thomas apôtre, surnommé Didyme , qui , ayant touché le côté de Jésus , lui dit : « Seigneur , vous êtes mon Dieu. »

Georges Florent Grégoire , vénérable archevêque de Tours , écrit qu'il a appris , d'un certain Théodore qui avait voyagé dans l'Inde, plusieurs faits importans sur saint Thomas, que cet homme à son retour raconta ainsi qu'il suit :

« Dans l'Inde , au lieu où fut placé d'abord le corps « du bienheureux apôtre Thomas, on trouve un mo- « nastère et un temple d'une admirable grandeur , f( construit et décoré avec le plus grand soin. Le tt Seigneur opère dans ce temple un grand miracle. « Un flambeau , placé et allumé devant le tombeau de « l'apôtre, y jette continuellement nuit et jour un « grand éclat par une faveur spéciale de Dieu , quoi- « que le feu n'en soit alimenté par aucune huile ni au- K cune mèche ; la flamme n'en diminue pas la source; « le vent ne saurait l'éteindre , ni aucun événement a le détruire. Il reçoit la matière qui l'alimente par « la vertu de l'apôtre et d'une manière inconnue aux « hommes qui ne peuvent l'attribuer qu'à la puissance « divine. Dans la ville d'Edesse , où nous ayons^ dit

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. II. Soj

K que sont inhumes les bienheureux restes de l'apô-

c( tre , lorsque la fête de sa translation arrive , il se

<( réunit un grand concours de peuples qui viennent

« de diverses contrées pour acquitter des vœux ou

« pour se livrer au commerce ^ ils ont toute liberté de

« vendre et d'acheter pendant trente jours sans payer

« aucuns droits. De grandes et incomparables faveurs

c( sont accordées au peuple pendant ces jours qui apr

« partiennent au cinquième mois. Là ne s'élève au*^

« cune querelle parmi les hommes -, aucune mouche

« n'attaque la viande même la plus mortifiée 5 aucune

« source ne se tarit pour ceux qui ont soif 5 quoi-

« qu'on y tire des puits plus de cent pieds d'eau , pour

« peu que vous creusiez, vous trouverez des eaux en

« abondance. On ne saurait douter que ces merveilles

« ne s'opèrent par la vertu de l'apôtre. Quand les jours

« de la solennité sont passés, le fisc reprend son

« exercice , la mouche absente reparaît , la source

« cache ses eaux \ ensuite une pluie, envoyée par

« l'ordre de Dieu, nettoie tellement le parvis du

« temple de toute espèce d'ordures et de saletés qui,

« pendant la solennité , s'y sont amassées, que vous

« croiriez qu'on n'y a pas même marché. »

Notre Dieu tout-puissant, juge équitable et pieux, patient rémunérateur, accorde à ses saints une merveilleuse gloire, et les couronne ineffablement d'un honneur éternel^ il châtie le genre humain en l'effrayant, et en le punissant il le sauve par la pénitence. C'est pourquoi, gémissant dans cette vallée de larmes, supplions-le 5 rendons-lui grâces pour les biens ineflables qu'il nous accorde; attachons-iious à ses commandemens , pour nous hâter d'arriver à lui.

3o8 OKDEtllC VITAL.

Prions aussi le bienheureux apôtre Thomas , nommé Didyme, et confians dans son intercession , disons-lui dans nos chants : a Thomas, qui avez touché le côté K de Jësus-Christ, nous vous prions par ces saintes K plaies, qui ont effacé tous les péchés du monde; (c purifiez-nous de nos crimes par vos prières. Nous <c ressentons les cruelles blessures des péchés. Dans « notre anxiété nous en soupirons , nous prions avec « larmes *, soyez assez clément pour offrir au Dieu ton- « nant vos puissantes prières. Ainsi soit^il ! »

Barthélemi est un mot syriaque , qui se rend par ces termes : « Le fils de celui qui suspend les eaux.» Ce fut à lui que la prédication de la Lycaonie échut en partage. Il porta ensuite l'Evangile en Assyrie, à Tarse, et dans l'Inde. Enfin , vivant à Alban, ville de la grande Arménie , il fut écorché vif par les Barbares, et décollé par l'ordre du roi Astyage 5 il fut inhumé le 9 des calendes de septembre (24 août). Son corps sacré fut d'abord transporté dans l'île de Lipari, puis à Bénévent, l'an 809 de l'incarnation du Sauveur , et il est honoré par la pieuse vénération des

fidèles.

II s'agit maintenant de rechercher avec soin toute la suite dp l'histoire de sa passion , et de la tirer de l'ancien livre , pour l'insérer avec concision dans notre narra tion^

Suivant les historiens, les Indes se divisent en trois parties , dans lesquelles on rapporte qu'il se trouve cinquante mille villes , et neuf mille peuples. La première partie de l'Inde s'étend jusqu'à l'Ethiopie ; h seconde, jusqu'aux Mèdes ] la troisième , jusqu'à la fia de la contrée , parce que d'un côté elle touche à la

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. II. SoQ

région des ténèbres, et de l'autre à l'Océan. Ce fut dans cette dernière partie de l'Inde que l'apôtre Barthélemi se rendit : il entra dans un temple où se trouvait l'idole d'Astaroth, et il y resta comme pèlerin. A l'arrivée de l'apôtre, Astaroth perdit la parole, ne rendit aucune réponse à ceux qui le consultaient, et ne put remédier à ce qui le blessait. Le temple était rempli de malades ; Astaroth ne répondait plus aux sacrifices qu'on lui faisait journellement -, les infirmes que l'on conduisait la, des contrées les plus lointaines, se plaignaient douloureusement de leurs maux^ les adorateurs de l'idole ne tiraient aucun avantage, ni des offrandes qu'ils faisaient , ni des blessures dont ils se couvraient suivant leur usage. On se rendit dans une autre ville où on adorait un autre démon , nommé Béérith : on lui sacrifia et on lui demanda la raison du silence d' Astaroth , ainsi que des autres événemens qui avaient lieu. 11 répondit à ces questions : « Votre Dieu est tellement lié de chaînes de « fer enflammé, qu'il n'ose plus ni soupirer ni parler, « depuis que l'apôtre de Dieu, Barthélemi, est entré « dans ce pays. » Le démon répondit, en outre, à ceux qui lui demandaient quel était ce Barthélemi : « C'est l'ami du Dieu tout-puissant *, il est venu dans « cette province pour en chasser les dieux qui sont « révérés par les Indiens. » Les adorateurs d' Astaroth ajoutèrent : « Dites-nous à quel signe nous pourrons (i le reconnaître parmi tant de milliers de personnes « que nous voyons. » Béérith répondit : « Les cheveux M de sa tête sont noirs et crépus ) sa carnation est « blanche *, ses yeux sont grands *, son nez est régulier « et droit ^ ses oreilles recouvertes de cheveux ^ sa

3lO ORDERIC VITAL.

K barbe longue avec peu de poils blancs ; sa taille bien M prise et d'une proportion telle qu'on ne saurait la « considérer comme grande ni comme petite. Il est « vêtu d'une tunique sans manches de couleur blan- K che avec des clous de pourpre; il se couvre d'un <c manteau blanc , aux coins duquel sont attachés des ^ pierres de pourpre. Il y a vingt-six ans qu'il porte « ces habillemens , qui ne s'usent ni ne se salissent. ,« Les sandales qu'il porte à ses pieds depuis un pareil « nombre d'années n'ont pas non plus besoin de ré- « paration. Il s'agenouille et prie le Seigneur cent fois (( pendant la nuit ; sa voix est forte comme le son de <( la trompette ; il marche accompagné des anges de « Dieu , qui ne souffrent pas qu'il soit fatigué , ni qu'il M ait faim. Il conserve toujours le même air, le même « esprit 5 à toute heure il reste serein et joyeux 5 il « prévoit tout, il connaît tout; il parle et comprend a toutes les langues de tous les peuples. Il sait même « quelles ont été les demandes que vous m'avez M faites , et quelles sont mes réponses à son égard. Les « anges de Dieu lui obéissent et l'annoncent. » Après avoir dit ces choses et beaucoup d'autres , le démon garda le silence.

A leur retour , ces gens parcoururent tous les lieux d'hospitalité où se trouvaient les étrangers ; et considérèrent avec attention leurs figures et leurs vêtemens ; mais pendant deux jours ils ne purent découvrir l'apôtre. Enfin un certain démoniaque , nommé Seustique, s'écria : « Apôtre Barthélemi, vos prières « portent le feu dans tout mon corps. » L'apôtre lui xépondit : a Devenez muet, et sortez d'ici. » Aussitôt l'homme qui pendant beaucoup d'années avait été

HISTOIRE DE I^ORMANDIE*, LIV. H. 3ii

tourmente par le malin esprit, fut délivré de sa possession.

Polémius, roi de cette province, ayant entendu parler de ces événemens, envoya trouver Barthélemi, et le pria de guérir sa fille qui était lunatique, et qui * mordait, déchirait et frappait tous ceux qu elle pouvait saisir. L'apôtre s'étant levé , alla au palais avec l'envoyé du roi , et ordonna de débarrasser de ses chaînes la jeune princesse. Comme les ministres et les gens de la maison craigtiaient d'approcher de la malade, l'apôtre leur dit: « Je tiens enchaîné Tennemi a qui s'était emparé d'elle. Allez, déliez-la, lavez-la, « donnez-lui à manger, et amenez-lg-moi demain ma- « tin. )) On fît ce que l'apôtre ordonnait, et le démon cessa de tourmenter la princesse. Alors le roi fit charger plusieurs chameaux d'or, d'argent, de pierres précieuses et de robes -, il fit chercher l'apôtre ; mais -, comme on ne le trouva pas, on rapporta les présens au palais.

Le lendemain , au moment où l'aurore se levait , pendant que le roi était encore dans sa chambre exactement fermée , l'apôtre tout seul lui apparut et l'instruisit dans la vraie foi et dans les doctrines du salut *, car il lui rapporta , dans un ordre convenable , l'incarnation du Verbe de Dieu, qui avait pour mère une vierge immaculée, la triple tentation et la triple victoire , qu'il expliqua avec un grand soin. Le roi Polémius se rendit à la prédication de l'apôtre , et ordonna, à dessein, aux pontifes des idoles de sacrifier le lendemain. Comme ils offraient leur sacrifice à la première heure du jour , le démon leur parla et se plaignit de tous les tourmens que les anges lui fai-

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3ia ORDEBIC VITAL.

saient endurer. Par l'ordre de l'apôtre, il fit publiquement l'aveu des déceptions auxquelles il livrait les malheureux. Alors l'apôtre dit au peuple : a Voilà a le dieu auquel vous avez attribué votre guérison. « Entendez maintenant le vrai Dieu , votre créateur , u qui habite dans les cieux. Si vous voulez que je prie K pour vous , et que tous les malades ici présens re- « couvrent la santé , renversez et brisez cette idole, ce Quand elle sera détruite, je ferai la dédicace de ce (( temple au nom de Jésus-Christ , et je vous consa- « crerai tous ici par son baptême. » En conséquence de cette prédication et par l'ordre du roi , le peuple apporta des cordages et des machines *, mais il ne put renverser l'idole. Alors l'apôtte parla en ces termes : K Détachez ces liens. » Quand ils furent enlevés , il ordonna au démon de prendre la fuite et de briser la statue. C'est ce qu'il fit aussitôt, en anéantissant toutes les idoles qui se trouvaient là. Tous ceux qui virent ce miracle crièrent à haute voix : « 11 n'y a qu'un Dieu tt tout^puissant, et c'est celui que l'apôtre Barthëlemi « nous enseigne, w Alors ce bienheureux apôtre éleva ses mains au Seigneur, et pria long-temps pour le salut de toute l'assistance. Chacun ayant répondu : Ainsi soit-il! l'ange du Seigneur, étendant les ailes, et tel qu'un soleil brillant , apparut , vola dans les quatre coins du temple , et grava avec son doigt le signe de la croix sur les pierres de taille. Ensuite il ordonna que chacun fît sur son front le signe de la croix. Il leur montra ensuite un grand égyptien plus noir que la suie , ayant la figure décharnée, la barbe longue, les cheveux tombant jusqu'aux pieds , les yeux brillans comme le fer rougi au feu , et lançant des ëtin-

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celles : il sortait de sa bouche et de ses narines du soufre enflammé -, il avait comme le Sphinx les plumes et les ailes couvertes d'aiguillons 5 ses mains étaient liées derrière le dos , et il était tout enchaîné dans des fers rouges. Aussitôt que le pervers Satan eut été vu par tout le peuple et délié par l'ange, il reçut l'ordre de fuir dans un lieu désert , loin de l'habitation des hommes , et d'y attendre le jugement dernier : alors il jeta un horrible hurlement de sa voix épouvantable, prit son vol et ne reparut jamais. Ensuite , à la vue de toute l'assistance, l'ange du Seigneur s'envola vers le ciel.

Alors le roi Polémius , ainsi que sa femme et ses deux fils , tous ceux qui avaient été délivrés , tout le peuple de sa ville et des villes voisines qui faisaient partie de ses Etats , crurent au Seigneur et reçurent le baptême. Lui-même , ayant déposé le diadème de son front ainsi que la pourpre, s'attacha à l'apôtre. Cependant les pontifes et les idolâtres de tous les temples se rassemblèrent , et allèrent trouver le roi Astyage , frère aîné de leur prince , et lui adressèrent leurs plaintes en ces termes : « Votre frère s'est fait le disciple d'un « magicien qui s'empare de nos temples et me^ nos « dieux en pièces. » Ayant fait ce rapport les larmes aux yeux, les prêtres des autres villes, non moins affligés , présentèrent les mêmes plaintes. Alors le roi Astyage, indigné , envoya mille soldats avec les pontifes pour tâcher de découvrir l'apôtre et pour le conduire enchaîné devant lui. Barthélemi , ayant été amené au roi , interrogé par lui sur le vrai Dieu , répondit avec constance. Cependant on annonça au roi que son dieu Waldach venait de tomber et s'était mis

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en pièces. Alors le roi déchira le vêtement de pourpre dont il était couvert , fit frapper avec un bâton le saint apôtre , et ordonna de le décoller ensuite. Les peuples innombrables de douze villes qui croyaient au Seigneur , vinrent enlever le corps en chantant des hymnes avec une grande pompe. Us lui construisirent une basilique d'une merveilleuse grandeur , et y déposèrent ses restes sacrés. Trente jours après cet événement , le roi Astyàge et tous les prêtres tombèrent au pouvoir de Satan , et , venant au temple , confessèrent l'apôtre ; et ainsi , par le jugement de Dieu , tombèrent morts. Alors une grande frayeur s'empara de tous les incrédules , qui, voyant la vengeance manifeste de Dieu , se soumirent à la foi et recurent le baptême des prêtres que l'apôtre Barthélemi avait ordonnés. D'après une révélation qu'il eut , le roi Polémius , aux acclamations du peuple et du clergé , fut ordonné évêque par l'apôtre -, il fît des miracles et vécut vingt ans dans l'épiscopat -, après avoir perfectionné ses travaux et mis l'ordre dans son église , il rendit son ame à Dieu.

L'espace de beaucoup d'années était franchi , une seconde persécution eut lieu contre les Chrétiens. Comme les Gentils voyaient tout le peuple courir au tombeau du bienheureux Barthélemi , et lui adresser assidûment leurs prières avec ferveur , excités par l'envie , ils enlevèrent son corps, le placèrent dans un cercueil de plomb, et le précipitèrent dans la mer. A l'aide de la providence de Dieu , ce cercueil de plomb , enlevé de ce lieu par les flots , fut porté à l'île de Li- ,pari, et là fut révélé aux Chrétiens pouV qu'ils le reçussent honorablement, U y fut recueilli et enseveli 5

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on éleva sur son tombeau un temple magnifique , et on y établit des moines pour y chanter les louanges du Seigneur.

Matthieu Lévi était, comme il le rapporte dans son évangile, percepteur des deniers publics oupublicain , lorsqu'il fut appelé par le Seigneur et enrichi d'une multitude de grâces. 11 évangélisa d'abord dans la Judée, puis il prêcha en Macédoine. Enfin il sourfrit le martyre en Ethiopie pendant qu'il célébrait la messe, du temps d'Hirtacus Adelphe, après avoir converti et baptisé en Jésus-Christ le roi Eglippe avec beaucoup de soldats de sa nation. C'est ainsi qu'il passa au Seigneur le ir des calendes d'octobre ( 21 septembre). On trouve ainsi qu'il suit dans de vieux ■ ouvrages la suite de la prédication et de la passion de ce bienheureux évangéliste.

L'apôtre Matthieu, ayant écrit en hébreu son évangile dans la Judée , se rendit en Ethiopie par Tordre de Dieu , et , opérant beaucoup d'oeuvres divines, il sauva un grand nombre d'hommes. Etant entré à Nadaber , ville considérable , il découvrit les prestiges des magiciens Zaroès et Arphaxath qui se faisaient passer pour des dieux , et trompaient ainsi le roi Eglippe et tout son peuple. Quand ils le voulaient , ils rendaient les hommes immobiles ; ils avaient l'art de les aveugler et de les assourdir -, ils ordonnaient aux serpens de blesser des malheureux , et par leurs enchantemens ils les guérissaient. On ne parlait que d'eux dans toute l'Ethiopie \ et des contrées les plus lointaines de ce royaume, on s'empressait d'accourir vers ces magiciens , et les trompés adoraient les trompeurs* Il en résultait que , comme le

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dit le vulgaire , on avait pour ces méchans plus de crainte respectueuse que pour les bons de tendre amour.

Ce fut pour remédier à tant de maux que le Seigneur , dans sa clémence, s*occupant du bonheur des hommes, envoya l'apôtre Matthieu pour secourir les Ethiopiens entachés d'une double noirceur. Un eunuque éthiopien nommé Candace , ayant vu Matthieu , après avoir été baptisé par le diacre Philippe , Tun des Apôtres, alla, plein de joie, se jeter à ses pieds, l'adora , et lui donna asile dans sa maison. Tous les amis de l'eunuque Candace venaient voir Matthieu , et après l'avoir entendu proférer les paroles de vie , croyaient au Seigneur Jésus-Christ. La plupart se faisaient baptiser en voyant que Fapôtre de Dieu guérissait tous les maux que les magiciens faisaient aux hommes. En effet, ces imposteurs blessaient tous ceux qu'ils pouvaient atteindre , afin que, pour obtenir leur guérison, il§ vinssent s'adresser à eux 5 et ces malheureux passaient pour être guéris quand leurs blessures ne continuaient pas. Mais Matthieu , l'apôtre du Christ, ne se bornait pas à guérir ceux que les magiciens avaient blessés ; il rendait encore la santé à toutes les personnes qui , souffrant de diverses infirmités, lui étaient présentées. 11 annonçait au peuple la vérité de Dieu si parfaitement que tout le monde admirait son éloquence , et s'étonnait de ce qu'il parlait si bien les langues de la Grèce, de l'Egypte et de l'Ethiopie. Candace l'ayant interrogé avec confiance et affection, Matthieu lui expliqua clairement comment l'orgueil des hommes avait oc- ^casionné la confusion des langues à la tour de Babel ;

HISTOIRE DE lïORMAlîDlE -, LIV. If. 3lJ

comment la divinité , s'ëtant incarnée par Thumilité du Christ , avait de nouveau racheté le genre humain , vaincu l'antique ennemi des hommes , enflammé du feu du Saint-Esprit les cliens qu'il avait choisis , et donné amplement à tous la science des langues et la sagesse des Écritures. Comme le saint apôtre prodiguait aux peuples qui l'écoutaient bénévolement toute la doctrine du salut qu'il tirait du trésor de sa prudence , il arriva quelqu'un qui dit que les magiciens allaient se présenter avec leurs dragons. Ces serpens étaient couverts d'un casque -, ils vomissaient un souffle enflammé 5 leurs narines répandaient une odeur de soufre brûlant qui suffisait pour tuer les hommes. Alors saint Matthieu se signa, et sortit malgré les représentations de l'eunuque Candace. Dès qu'il fut en présence des magiciens , les deux dragons vinrent s'endormir à ses pieds. Alors l'apôtre dit aux magiciens : « Où donc est votre art ? Si vous le pouce vez , tirez ces serpens du sommeil. » Us essayèrent vainement , par les charmes de la magie , de tirer du Sommeil les dragons en employant toutes les ressources de leur art. Cependant les peuples s'assemblaient , et restaient stupéfaits à la vue de ces mer- Teilles. A la fin le bienheureux apôtre donna , au nom du Seigneur, l'ordre aux deux animaux féroces de retourner avec la plus grande douceur à leur place , et de se retirer sans faire de mal à personne. Aussitôt les serpens levèrent la tête , se mirent en mouvement , sortirent de la ville dont on leur ouvrit les portes, et ne reparurent jamais. Alors le saint évangéliste s'adressa avec bonté au peuple rempli de joie , et lui raconta toute la suite de l'histoire de h

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condition du premier homme, des charmes du paradis , de Tenvie et de la fourberie de lange apostat , de la chute d'Adam par suite de la prévarication de ce premier homme, et de la rédemption du genre humain par la passion du Fils de Dieu. Gomme Tapôtre prêchait beaucoup d'autres choses sur Tessence du Verbe , tout à coup on entendit un grand bruit occasionné par le deuil, parce qu'on s'attristait de la mort d'Euphranon , fils du roi Eglippe. Des magiciens assistaient à ses funérailles ^ et , ne pouvant le ressusciter, assuraient au roi que son fils avait été enlevé par les Dieux pour prendre place dans le ciel, conseillant de le comprendre au nombre des divinités, et de lui élever un temple et des statues. La reine Euphénisie reçut un conseil plus judicieux de son fidèle Gandace. Ayant méprisé les abominations des magiciens , elle envoya^ respectueusement des barons illustres pour appeler l'apôtre Matthieu auprès du roi. Dès que l'apôtre entra , elle se prosterna aussitôt a ses genoux ^ elle le pria fidèlement et dévotement de ressusciter son fils. Le bienheureux apôtre la félicita de sa foi fervente, et pria le Seigneur tout-puissant pour la résurrection du défunt. 11 prit ensuite la main du jeune prince , lui ordonna de se lever , au nom de Jésus-Ghrist , et aussitôt il fut ressuscité.

A la vue d'un si grand miracle , le cœur du roi fut saisi d'effroi. 11 fit apporter la pourpre, envoya des hérauts dans toutes les villes et les provinces de l'Ethiopie , et les chargea de faire la publication suivante : « Venez à la ville , et vous y verrez le Seitt gneur caché sous la figure d'un homme. » Tout le peuple étant accouru avec des cierges et des lampes ,.

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avec des parfums et différentes offrandes pour le sacrifices, saint Matthieu parla ainsi : a Je ne suis point « le Seigneur, mais le serviteur du Dieu toui^puis- « sant qui m'a envoyé vers vous pour vous faire quitte ter vos erreurs , et vous donner la connaissance du (( vrai Seigneur , afin que vous l'adoriez. Éloignez de « mesyeuxl'or, les couronnes dorées etl'argent. Allez, (( élevez un temple au Seigneur afin que nous puisée sions nous y assembler , et que vous y entendiez la « parole de Dieu. » A ces mots le peuple se retira plein de joie ; soixante mille hommes se mirent à bâtir un temple, et terminèrent en trente jours cette sainte église. A cause de la résurrection du fils du roi , Matthieu nomma cette église la Résurrection ; il y siégea vingt-trois ans ; il établit des prêtres et des diacres , ordonna des évéques pour les villes et les principales places , et construisit beaucoup d'églises. Le roi et la reine , ainsi que les différens peuples d'Ethiopie , reçurent le baptême du Christ , et les magiciens effrayés s'enfuirent en Perse. Le bienheureux Matthieu opéra un grand nombre de miracles qu'il m'est impossible de raconter en détail : par exemple , il rendit la lumière aux aveugles , guérit les paralytiques , délivra les démoniaques , et même ressuscita les morts. Le roi très-chrétien Eglippe , parvenu à une extrême vieillesse , se rendit auprès du Seigneur , et Hirtacus Adelphe prit les rênes de l'empire. 11 voulut épouser Ephigénie , fille du feu roi , qui , s'étant consacrée au Christ, avait reçu le voile sacré des mains de l'apôtre , et se trouvait déjà à la tête de plus de deux cents vierges. Il espérait que , par l'intermédiaire de Matthieu , il pourrait toucher le cœuf

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d'Ephigénie , et il eut à cet égard avec lui rentretien suivaut : a Prenez la moitié de mon royaume, et fai-* c( tes que je puisse m'unir par le mariage avec la « princesse. » Alors le bienheureux Matthieu prescrivit au roi , à Ephigénie et à tout le peuple de se réunir le samedi suivant dans Féglise pour y entendre la parole du Dieu tout-puissant : c'est ce qui fut exécuté. Toute l'assemblée ayant observé le plus strict silence , l'apôtre parla de la continence et d'un bon mariage , et de ses œuvres raisonnables , sur lesquel-* les il s'étendit avec éloquence et sagesse. 11 démontra clairement que l'aliment des viandes ou Funion conjugale n'étaient point exemptes de souillure , mai* qu'ils n'étaient pourtant point criminels ^ que les ordures du corps pouvaient être lavées par les aumô-^ nés et les œuvres de miséricorde , tandis que les crimes ne pouvaient l'être que par les larmes de la pénitence, a Si quelqu'un , dit-il , pense se restau- « rer par le spirituel aliment du corps du Seigneur, « après avoir pris une nourriture charnelle, il de- « vient doublement coupable de crime, d'infamie et « d'orgueil, non pas parce qu'il a mangé, mais parce <( qu'il a usurpé les avantages de l'Eucharistie , con- « tre l'ordre, la justice et les lois de Dieu. C'est f( ainsi que l'homicide et le mensonge , quoique par « leur nature ils soient un mal, peuvent cependant « devenir un bien selon le motif qui les occasionne. « En eflFet, si quelqu'un profère un mensonge pour « rendre service à un innocent, et pour le protéger « contre ses ennemis, ou si un juge condamne à <( mort un scélérat pour lempêcher de tuer un grand « nombre d'innocens, il en résulte un fruit bon et

HISTOIRE DE NORMANDIE-, LIY. II. 3ll

« Utile. C'est ce qai parait d^ane manière éyîdente <i dans le meurtre de Goliath et de Sisara , d'Aman K et d'Holopherne. Ainsi , quand un mariage a lieu , « il prend sa source dans Thonnétetë des bonnes <( œuvres, et cette union devient sainte et juste. Si le « serviteur d'un roi osait usurper la fiancée de son « maître , il est clair qu'il commettrait , non seule* « ment une offense , mais même un grand crime , et <x qu'il mériterait d'être jeté vivant dans les flammes « du bûcher. Ce qui constitue le crime n'est pas de « s'être procuré une épouse , mais d'avoir fait tort à « plus puissant que soi. » Ce fut par ces discours et par d'autres exemples manifestes que l'apôtre Matthieu voulut dissuader le roi Hirtacus d'épouser Ephigénie ^ déjà consacrée à Dieu, en lui faisant craindre d'exciter le courroux du roi céleste, s'il avait la témérité de s'unir à elle par le mariage. Cette prédication irrita tellement Hirtacus qu'il se retira , tandis que l'apôtre , plein de constance et de joie , persistait dans sa doctrine et ses discours. Alors il bénit devant tout le peuple Ephigénie prosternée à ses pieds , et donna le voile à toutes les vierges qui étaient là présentes. Toute l'église ayant reçu les mystères du Seigneur par la célébration de la messe , et chacun s' étant retiré chez soi , Matthieu resta près de l'autel où il avait consacré le corps du Sauveur , et là , les mains étendues et priant, il reçut le martyre. Un soldat, envoyé par Hirtacus , frappa d'un coup d'épée l'apôtre par derrière , et en fit ainsi un martyr du Christ. Dès que cet événement fut connu , le peuple se rendit au palais avec des torches , et ce ne fut pas sans peine que les prêtres , les diacres et les

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autres personnes religieuses parvinrent , par de saints discours , à empêcher que le roi ne fiât brulë avec tous ceux qui Fentouraient. Cependant Ephigénie donna aux prêtres et au clergé tout ce qu'elle possédait en or , en argent et en pierres précieuses , afin que l'on pût bitir en Thonneur de Tapôtre une basilique digne de lui , et que Ton donnât le reste aux pauvres. Hirtacus , de son côté , essaya de faire condescendre à ses vœux la princesse , en employant d'abord Tentremise des femmes nobles, et ensuite la séduction des magiciens. Enfin, quand il vit que rien ne lui réussissait pour parvenir à Faccompli^ement de ses vœux , il fit entourer de feux le prétoire dans lequel Ephigénie habitait avec les vierges du Seigneur, et servait Dieu jour et nuit. Gomme la flamme se répandait autour de l'édifice, un ange du Seigneur apparut avcfc saint Matthieu, fortifia les vierges sacrées, et leur promit une prompte délivrance. Aussitôt Dieu excita un violent ouragan, détourna Fincendie de la maison de ses vierges , et embrasa le palais du roi avec toutes les richesses qu'il contenait. Hirtacus parvint à grand'peine à se sauver avec son fils unique ; mais depuis ce moment il ne put goûter un moment de joie : car un démon fougueux s'empara du jeune prince , Fentraîna rapidement au tombeau de Fapôtre Matthieu, et, lui ayant lié les mains derrière le dos, le força de confesser Jes crimes de son père. Quant au roi , attaqué de Féléphantiasis , il se frappa de son glaive, se perça Festomac de sa propre main, et par cette mort expia le martyre de Fapôtre. Tout le peuple insulta à son trépas, et plaça sur le trône

HISTOIRE DE NORMAIïDIB ; LIV. II. 3a3

Behor, frère d'Ephigënie, qui avait été baptisé par Matthiea> Ce prince commença à régner k Fige de vingt-cinq ans , conserva le sceptre pendant soixantedeux années , et maintint une paix solide avec les Romains et avec les Persans. Toutes les provinces des Ethiopiens se remplirent d'églises catholiques dans lesquelles , sous la confession du bienheureux apôtre Matthieu , beaucoup de miracles s'opérèrent. Matthieu fut le premier qui écrivit en hébreu FEvangilede Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel, d'après sa révélation, fut retrouvé sous l'empire de Zenon. La sainte mère Eglise célèbre par une fête la mémoire de saint Matthieu, le ii des calendes d'octobre (21 septembre ) , et chante ses louanges, de bouche et de cœur , par les plus doux concerts.

saint Matthieu , vous qui êtes doué d'une double puissance, priez constamment Jésus pour nous , afin qu'il nous gouverne au milieu des tourbillons du monde , de peur que nous ne soyons engloutis dans l'enfer pour l'éternité.

Simon le Cananéen ou le Zélé , pour le distinguer de Simon Pierre , ainsi que du traître Judas qui s*appelait Simon Iscariote , était originaire de Cana , village de Galilée, où le Seigneur changea l'eau en vin. Il reçut la mission de l'Egypte,

Jude, fils de Jacques, eut trois noms : car on l'appelait également Jude, Thaddée et Lebbée. Il prêcha dans la Mésopotamie et dans le royaume de Pont : il se réunit à Simon pour pénétrer en Perse, où, après avoir soumis au Christ une innombrable multitude de peuples , ils consommèrent leur martyre le 5 des calendes de novembre ( a8 octobre. )

' Craton , disciple des Apôtres , a longaement écrit ce qu'ils ont fait pendant treize ans , et ce qu ils ont souffert dans la Perse. Son ouvrage occupe dix volumes que rhis^oriographe Jules Africain traduisit en langue latine. Abdias , évéque de Babylone , qui reçut Fordination de ces Apôtres, écrivit en hébreu leur histoire qui fut mise en grec par son disciple Eutrope. C'est diaprés tous ces travaux que Jules Africain donna son interprétation aux Latins : on en a fait un abrégé , fort agréable pour ceux qui veulent savoir quels furent les commencemens de leurs prédications , quand ils les terminèrent pour abandonner le monde, et comment ils se rendirent an rojraume céleste. Les saints apôtres Simon et Jude , ayant eu une révélation du Saint-Esprit , entrèrent en Perse , et y rencontrèrent les deux magiciens Zaroès et Arphaxath qui avaient fui d'Ethiopie à Taspect de Tapôtre saint Matthieu. La doctrine de ces hommes était dépravée et remplie de blasphèmes mortels contre le Seigneur et les prophètes. Quand les Apôtres furent arrivés en Perse, Warardach, préfet et duc du roi des Babyloniens , qui se nommait Xerxès, lequel faisait la guerre contre les Indiens qui venaient d'envahir les frontières du royaume, se présenta devant Jude et Simon. Dès leur arrivée, les démons, qui donnaient des réponses mensongères à ceux qui leur offraient des sacrifices , devinrent muets dans tous leurs temples. Leurs adorateurs , qui se rendaient au temple d'une ville voisine, les consultèrent. Pour réponse le démon se mit à mugir, et déclara qu'il ne pouvait parler tant que les apôtres de Dieu, Simon et Jude, seraient pré-

HISTOIRE DE IfORMANDlE *, LIV. II. 3a5

sens. Alors le duc Warardach fit rechercher les Apôtres , et , les ayant découverts , leur demanda qui ils étaient et d'où ils venaient. Us dirent qu'ils appar* tenaient à la nation des Hébreux , et qu'ils étaient venus pour le salut de tous. Le duc les pria de ren-« dre à ses dieux la puissance de parler : ils en donné-» rent la permission après avoir fait la prière. Aussitôt les serviteurs des idoles furent saisis par les démons; et prédirent qu'une grande guerre allait avoir lieu , et qu'il y périrait beaucoup de monde de part et d'autre. Les Apôtres s'étant mis à rire , le duc fut effrayé-, mais, à leur persuasion, il différa jusqu'au lendemain le départ des ambassadeurs qui devaient demander la paix. Cependant les pontifes profanes étaient en fureur contre les Apôtres , et disaient qu'on ne devait laisser ni parler ni entendre dans une ville aussi opulente que Babylone , ces hommes vils et couverts de haillons. Alors le duc fit garder à vue jusqu'au lendemain les deux Apôtres , ainsi que les pontifes insensés, et attendit, d'après l'avis des premiers , le résultat de l'affaire.

Le jour suivant , la parole des. Apôtres s'accomplit. Les envoyés du duc revinrent très-rapidement , montés sur des dromadaires avec les ambassadeurs des Indiens , et annoncèrent que tout s'était passé comme ces Apôtres l'avaient prédit. En effet , les Indiens restituèrent les territoires envahis , payèrent des tributs , et conclurent des traités de paix durables. Voyant que Jude et Simon étaient des hommes véridiques , ainsi que l'événement le prouvait , Warardach , irrité, fit préparer un grand bûcher pour Jes pontifes , et ordonna de les y précipiter avec leurs complices.

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Les Apotres, qui n'avaient pas perdu de vuç les ordres du Seigneur, se jetèrent aux pieds du duc, se couvrirent la tête de poussière , le supplièrent de ne pas faire périr leurs ennemis, et annoncèrent éloquemment devant le peuple qui les admirait que telle était la doctrine de notre Dieu.

Enfin Warardach ordonna de compter les pontifes, et de rechercher quelles étaient leurs richesses pour les donner aux Apôtres. On trouva que les temples étaient desservis par cent vingt pontifes , et que chacun d'eux coûtait tous les mois au fisc une livre d'or. Quant au suprême pontife , il recevait le quadruple de la somme de chacun. Leurs richesses , tant en or et en argent qu'en habillemens et en animaux, étaient si considérables qu'on ne pouvait les compter. Le duc les offrit aux Apôtres qui les refusèrent avec dédain , et ordonnèrent qu'on les distribuât aux pauvres. Enfin le duc , ayant annoncé au roi Xerxès tout ce qu'il avait fait, ainsi que les Apôtres, Zaroès et Arphaxath, qui se trouvaient alors avec le roi, se mirent à déprimer les Apôtres, et s'efforcèrent d'engager le public il les contraindre d'adorer les dieux. Le duc n'en parla pas moins toujours en faveur de Simon et de Jude. Enfin, une plaidoirie eut lieu en présence ^u roi. Après que les magiciens eurent parlé en public, les avocats qui leur étaient opposés restèrent muets, et il se passa l'espace d'à peu près une heure sans qu'aucun de ces avocats , naguères très-diserts et éloquens , pût exprimer une seule parole. Enfin les magiciens leur permirent de parler, mais ils ne purent marcher , et, ayant fait quelques pas en arrière , ils ne purent rien voir quoiqu'ils eussent les yeux

ouverts. A Taspect de ce prodige , tout le monde fut saisi d'effroi , et on respecta les magiciens , plutôt par crainte que par amour. Ce spectacle dura depuis le matin jusqu'à la sixième heure, et les avocats, fort tristes , furent obligés de se retirer chez eux avec confusion.

Cependant le duc raconta ces choses aux Apôtres qu'il aimait tendrement. Il convoqua chez lui le corps des avocats dont nous venons de parler , et présenta devant eux les apôtres de Dieu , Simon et Jude , afin qu'ils pussent triompher des magiciens en obéissant à leurs ordres. Quand les avocats virent des hommes vêtus d'habillemens misérables , ils éprouvèrent une sorte de mépris; mais Simon, par une salutaire prédication , réprima ce mouvement d'orgueil. Il démontra que l'on déposait quelquefois des objets d'un mince mérite dans des coffrets d'or enrichis de diamans, tandis que, dans des boites de bois ou de peu de valeur, on plaçait souvent de précieux bijoux ; que parfois on remplissait de vinaigre les vases les plus brillans , en même temps qu'on plaçait les meilleurs vins dans des cruches d'un aspect hideux -, que de même on remarquait quelquefois de grandes vertus dans des personnes qui semblaient méprisables au premier coup d'œil, et que la vertu, par l'éclat de son mérite, plaisait par dessus tout au suprême Créateur.

Enfin les saints Apôtres donnèrent de salutaires avis aux avocats, et par de pieuses prières les recommandèrent à Dieu , et leur firent le signe de la croix sur le front. Zébédée et les autres avocats, parvenus devant le roi, se mirent à insulter les magiciens, qui

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ne purent les offenser par aucun raisonnement. Alors les magiciens en courroux firent venir une multitude de serpens , qui effrayèrent grandement ceux qui les virent. A Tordre du roi, les Apôtres se présentèrent. Dès leur arrivée ils remplirent leurs manteaux de ces serpens y et les lancèrent hardiment contre les magiciens, dont ils se mirent aussitôt à dévorer les chairs. Ces imposteurs hurlaient comme des loups à la grande satisfaction des spectateurs qui voyaient clairement les souffrances des impies. Le roi et le peuple disaient aux Apôtres : a Laissez mourir ces « gens. » Les Apôtres répondirent : « Nous sommes « envoyés pour rappeler de la mort à la vie , et non « pour précipiter de la vie dans la mort. )» Ensuite ils prièrent, et ils ordonnèrent aux serpens de retirer leurs poisons des magiciens, et de retourner à leur place. Ces hommes souffrirent des tourmens plus vifs quand tous les serpens recommencèrent à déchirer leurs chairs et à sucer leur sang, pour retirer leur venin. Quand les serpens se furent retirés , et que de l'avis des Apôtres les magiciens affligés eurent passé trois jours sans manger, ni boire ni dormir, Simon et Jude allèrent les voir pour les visiter , et les guérir sans vouloir leur rendre le mal pour le mal. Comme les magiciens avaient déjà en Ethiopie fui la présence de saint Matthieu , ils prirent la fuite , persistèrent dans leur méchanceté , se retirèrent ainsi couverts de confusion loin des saints personnages , et portèrent à les détester tous les idolâtres de la Perse. Ils allaient sacrifiant dans tous les temples , et par leurs prestiges ils rendaient les spectateurs soudainement immobiles, puis libres et aveugles, puis clairvoy ans et sourds, puis

doues du sens de rouïe. C'est ainsi qu'ils se moquaient de ceux qui sacrifiaient aux idoles et de tous leurs semblables.

Les Apôtres invites par le roi et par le duc , s'arrêtèrent à Babylone , opérant de grands miracles , faisant entendre les sourds, redressant les boiteux, rendant la vue aux aveugles , purifiant les lépreux , et chassant les démons du corps des possédés. En conséquence ils avaient un grand nombre de disciples , parmi lesquels ils choisissaient les prêtres , les diacres, et les clercs des églises.

La fiUe d'un Satrape très-opulent , qui avait été séduite , ayant éprouvé de grands dangers pendant ses couches, pour lesquels on accusait le diacre Eustosin du crime d'inceste, les Apôtres entendirent parler de cet événement , se firent présenter les parens de la jeune fille ainsi que le diacre, et se firent apporter l'enfant qui, ce jour-là même, était né à la première heure. Ayant commandé à l'enfant de parler , il dit d'une voix très-claire : « Ce diacre est un a homme saint et chaste,ll n'a jamais souillé sa chair.» Les parens insistèrent pour connaître le père de l'enfant -, alors les Apôtres dirent : « Nous devons ab- (( soudre les innocens ; mais il ne nous appartient pas « de divulguer les coupables. »

Hicharon, ami du roi, se trouvait à la guerre lorsqu'il reçut au genou une flèche , que l'on ne put arracher de ses os par aucun procédé. Alors le bienheureux Simon invoqua le Seigneur Jésus, et bientôt enleva la flèche par la sainte application de sa main ; de sorte que l'homme fut soudain guéri , et qu'on ne voyait aucune trace de blessure.

33o ORDËRIG VITAL.

Deux tigres très-féroces s'échappèrent des fosses où ils étaient renfermés, et se mirent à dévorer tout ce qu'ils rencontraient. Alors tout le peuple s'enfuit vers les apôtres de Dieu , qui invoquèrent le nom du Seigneur Jésus ^ et aussitôt les deux animaux féroces, que rien n'avait jamais pu calmer, devinrent doux coihme des agneaux. En effet , pendant le jour, ils restaient comme des moutons au milieu du peuple, et le soir ils se retiraient dans la cellule des Apôtres ; et , quand ceux-ci se rendaient dans d'autres villes , on les voyait leur servir de gardes à la porte de leurs habitations. C'est de là que ces pieux prédicateurs prirent le sujet d'un de leurs sermons : ils enseignèrent aux peuples ce que devaient faire les hommes raisonnables , et comment on devait obéir à Dieu *, ils en démontrèrent au doigt et à l'œil la nécessité par l'exemple des animaux les plus sauvages.

A la demande du roi et des peuples, les Apôtres restèrent à Babylone un an et trois mois. Pendant ce temps ils baptisèrent plus de soixante mille hommes , sans compter les femmes et les enfans. Le roi d'abord et tous les hommes constitués en dignité reçurent la foi 5 car ils voyaient que la simple parole des pieux personnages suflSsaitpour guérir toutes les infirmités, éclairer les aveugles , et ressusciter les morts. Abdias qui était venu de Judée avec eux , et qui de ses propres yeux avait vu le Seigneur Jésus , fut ordonné évéque, et toute la ville fut remplie d'églises. Après avoir mis Tordre partout et pourvu au service divin , les Apôtres partirent; ils furent suivis d'une troupe de disciples, qui ne s'élevait pas à moins de deux cents hommes -, ils parcoururent douze provinces

de la Perse, ainsi que les villes de ces conlrées.

Maintenant il est temps de raconter quelle fut la passion des saints Apôtres. Les magiciens Zaroès et Arphaxath, dont nous ayons parlé plus haut, commettaient dans les villes d'énormes abominations : ils prétendaient être des dieux et fuyaient toujours l'aspect de Simon et de Jude. Ils ne restaient dans chaque ville que jusqu'au moment où ils apprenaient l'arrivée des Apôtres. Il y avait à Sanir soixante-dix pontifes pour les temples des idoles , qui recevaient du roi, quatre fois par an , chacun une livre d'or, lorsqu'ils célébraient le banquet du Soleil, savoir au commencement du printemps , de l'été , de l'automne et de l'hiver. Les magiciens dont nous venons de faire mention soulevaient autant qu'ils le pouvaient les peuples contre les Apôtres •, ils les précédaient et mettaient beaucoup d'obstination à leur nuire.

'Quand les saints Apôtres eurent parcouru toutes les provinces et furent venus à Sanir habiter dans la maison de Sennes leur disciple , tout à coup , vers la première heure du jour , les pontifes firent irruption dans leur domicile, et, criant horriblement contre Sennes, ordonnèrent qu'on leur remît les ennemis de leurs dieux. Cependant on s'empare des saints Apôtres , et on les conduit au temple du Soleil. Lorsqu'ils y entrèrent , les démons , qui s'étaient emparés de quelques énergumènes , se mirent à crier : « Apôtres du a Dieu vivant, qu'y a-t-il entre vous et nous? A votre « arrivée ici, les flammes nous consument. » Dans un appartement du temple , vers l'orient , était un quadrige d'or fondu , sur lequel brillait de tout l'éclat de ses rayons un soleil de même matière. Dans une autre

33!1 ORUERIG VITAL.

pièce on voyait une lune fondue en argent « montée sur un char traîné par deux bœufs d'un métal pareil. Les pontifes et les magiciens se réunirent au peuple pour forcer les Apôtres d'adorer leurs idoles ; mais ceux-ci s'entretenaient en hébreu de la vision de notre Seigneur Jésus-Christ , qu'ils contemplaient au milieu des anges , d'où il les appelait à lui. Un ange du Seigneur leur apparut aussi et les réconforta. Enfin , lorsque le silence se fut établi, ils s'adressèrent au peuple, et y par de bonnes raisons , lui prouvèrent les erreurs où il tombait en rendant inutilement à la créature des hommages qui n'étaient dus qu'à Dieu seul *, ils dirent qu'il était injurieux à la Divinité de renfermer dans . des habitations , qui étaient Touvrage des hommes j le soleil et la lune , que , depuis le commencement du monde, Dieu a créés et placés dans le ciel pour y paraître et briller durant tous les siècles. Comme tous les auditeurs étaient stupéfaits , Simon ordonna au démon de sortir de là et d'anéantir la statue du soleil et son quadrige. De son côté , Jude ordonna de briser la statue de la lune. Alors deux Ethiopiens , noirs et nus , ayant une face épouvantable , parurent sortir du milieu de l'assemblée : en brisant les statues , ils jetaient d'épouvantables hurlemens. Alors tes Ùlvlx pontifes se jetèrent sur les Apôtres et les massacrèrent , comme ils étaient occupés à rendre , dans leur joie, des actions de grâces à Dieu. Sennes, leur hôte, fut martyrisé avec eux , parce qu'il refusa de sacrifier aux idoles. Dans le même moment, quoique le cid fût très- serein , on vit briller des foudres extraordinaires , qui fendirent en trois parties les murs du temple depuis le sommet de son toit jusqu'à la der-

nière pierre de son fondement. Zaroès et Arphaxath furent frappes par la fondre , brûlés et réduits en charbon.

Trois mois après , le roi Xerxès enleva leurs dignités aux pontifes , et fit transporter les corps des Apôtres dans sa ville avec de grands honneurs , pour les fUsicev dans une église dont le pourtour octogone présentait huit angles chacun de quatre-vingts pieds ; de sorte que Ton comptait, en en faisant le tour, huit fois quatre-vingts pieds, sur une hauteur de cent vingt. Cette basilique fut construite de marbre taillé carrément ' , et les chapelles en furent décorées de lames dorées. On plaça au milieu un tombeau d'argent fin. Cette construction occupa quatre années entières sans interruption -, elle fut terminée le jour natal des deux apôtres, c'est-à-dire, le 5 des calendes de novembre ( a8 octobre ) , et mérita d'être dédiée en leur honneur. Les croyans obtiennent dans ce lieu toutes les gdLces divines quand ils y viennent révérer les martftSj qui ne cessèrent jamais, jusqu'à leur mort , de rendre hommage à notre Seigneur Jésus-Christ. Quant à nous qui , pleins d'espérance dans le Sauveur , rapportons ces faits dans nos écrits , nous louons ces bienheureux Apôtres qui sont les compagnons et les joyeux convives du monarque suprême, et, dans les parvis de Jérusalem , qui est notre mère , nous chantons dévotement en leur honneur avec les enfans qui criaient : « Gloire au Rédempteur. »

Bienlîeureux Simon , illustre Thaddée , contemplez

• Orderic Viul ajoute et sinmaticis : nous n'avons pu découvrir le •eut de ce mot , probablement de'fignrë par les copistes et qui ne se retroiiTe nnlle part.

334 ORDERIG VITAL.

nos gëmissemens et nos larmes ; après avoir mérité Fenfer par notre chute , méritons par vous l'entrée d« cieux. Ainsi soif- il !

Matthias, Tun des soixante-dix disciples, après avoir été élu au sort par les Apôtres à la place de Judas , prêcha dans la J udée et y fut martyrisé pour le Christ. On célèbre sa fête le 6 des calendes de mars ( 24 fé" vriei»), et la troupe des clercs , se présentant dévotement , lui adresse ainsi de pieuses prières : <c Juste (( Matthias, appelé par le sort sur le douzième trdne, a délivrez - nous de tous les liens du crime , afin a que , grâces à vos prières sacrées, nous jouissons c( des joies de la vraie lumière. Ainsi soit-il. »

Judas Simon Iscariote sortit de la tribu d'Issachar, et fut compté au nombre des douze Apôtres. Enflammé d'une mortelle cupidité , il vendit aux Juifs pour trente pièces d'argent son maître et son Seigneur, perdit la dignité de Tapostolat, et finit par sVtrangler misérablement dans son repentir et sa douleur. 11 a encore aujourd'hui dans TEglise de nombreux imitateurs qui , tout en commettant des iniquités , voudraient conserver un nom sacré. Judas eut, tout indigne qu'il était , des noms pleins de dignité , et qui ne sont pas sans mystère : il désigne typiquement l'Eglise des faux Chrétiens, En effet. Judas signifie confessant , et par ce nom on entend ceux qui, comme dit l'apôtre, prétendent connaître le Seigneur qu'ils renient par leurs actions. Quant au mot Simon, il veut dire obéissant -, et par cette expression on figure les hypocrites, les trompeurs, et ceux qui obéissent faussement , et ceux qui , non par amour de Dieu et par le désir du ciel , exécutent les préceptes du Seigneur,

et StOat conduits à une vaine gloire par une faveur mondaine et .pour une récompense transitoire : plusieurs d'entre eux , comme Judas Iscariote , sont aveuglés par Fexcès de la cupidité , et , abandonnant la recherche et Fusage des bonnes choses , tombent vo-^lontairement dans des crimes détestables , et courent les. plus grands dangers, enlacés qu'ils sont indissolu^ blementdans les liens du péché. Ils se contentent d'une récompense passagère dans le siècle présent , et recevant quelque prix pour certaines bonnes actions et certaines observances manifestées en public , ils s'enflent d'un vain orgueil -, mais liés dans l'avenir par des nœuds inextricables, ils pleureront dans les cloaques de l'enfer , et , tourmentés par un indicible genre de supplices à cause des crimes qu'ils ont commis, ils seront privés de tout espoir de pardon.

Le traître Judas s'étant retiré du corps des Apôtres , que méritèrent ceux qui persistèrent à rester avec le Seigneur ? Un honneur ineffable et la béatitude éternelle. La sainte mère Eglise croit, et tout catholique affirme avec foi , que les douze Apôtres sont véritablement sublimes et bienheureux , et qu'ils participent à l'éternelle félicité. En effet, sel de la terre , lumière du monde , formant les douze heures du jour éternel, ceps féconds de la vigne chargée de fruits, collaborateurs du Christ, et ses cohéritiers dans le royaume des cieux , ils sont partout adorés et célébrés dans la mémoire -, chez toutes les nations où règne la vraie foi , ils sont honorés et implorés avec respect comme les maîtres des peuples et les gouverneurs des églises : constitués ainsi juges de l'univers par le Christ , censeurs rigoureux des ré-

336 ORDEIIC VITAL.

prouvés , pieux protecteurs des âmes dévotes et leurs assidus intercesseurs. Après avoir méprisé toutce qui est mondain , ils s'attachèrent indissolublement au Christ , qui est la vraie vigne et la vraie vie. Maintenant ils régnent dans les cieux avec le roi des rois ; ils se réjouissent avec les anges en le louant éternel-lement, et , assis sur douze trônes , ils jugent avec le Seigneur les douze tribus dlsraël.

J'ai recherché avec un grand soin ce qui les concerne dans les écrits que TEglise approuve, et je me suis exercé à en faire pour moi un abrégé d'après œ que j ai trouvé dans les anciens ouvrages.

Maintenant j'ai le désir de parler de leurs compagnons et de leurs successeurs. Avec Faide de Dieu , je ferai dans ce livre une dévote mention de ce qui les concerne. J'entreprendrai cet ouvrage, non pas qu'il soit besoin de donner des louanges à ceux dont la louange est Dieu même qui, triple et unique, règne dans l'éternité, et rend les siens perpétuellement heureux avec lui par une récompense sans fin ^ moiï travail a pour but de montrer ma dévotion , et d'ob-^ tenir la faveur des saints personnages , afin que par leur intervention je puisse pieusement acquérir mon salut.

Joseph, surnommé Barnabe, c'est'^à-dire fils de consolation , né dans la viUe de Cypre , qui fut fondée par Cyru^ , roi des Perses , parvint à l'apostolat chez les Gentils avec Paul l'an troisième après la passion da Seigneur. 11 fut l'un des soixante-4ouze disciples da Christ , resta avec les Apôtres dans leur prospérité comme pendant leurs afflictions, et, d'après son nom , donna aux croyans de grandes consolations ^

surtout quand il vendit le champ qu'il possédait pour en déposer le prix aux pieds des Apôtres. Il se lia d'amitié avec Paul après sa conversion , le présenta aux Apôtres auxquels il était encore inconnu et suspect , et raconta à ceux qui l'ignoraient l'histoire de sa vocation. Les Apôtres renvoyèrent à Antioche. Témoin de la grâce de Dieu , il s'en réjouit avec les disciples , et ses exhortations amenèrent au Seigneur une grande multitude de fidèles. 11 fit le voyage de Tarse pour y chercher Saul qu'il y trouva , et qu'il conduisit à Antioche. Ils y restèrent toute une année pendant laquelle ils instruisirent beaucoup de gens. C'est là que pour la première fois les disciples furent appelés chrétiens.

Barnabe et Saul, qui étaient miséricordieux et bienveillans , portèrent en Judée à leurs frères les aumônes de ceux qui, parmi les Gentils, étaient croyans. Après leur retour de Jérusalem, et l'accomplissement de la mission dont ils s'y étaient chargés, ils se réunirent à Jean surnommé Marc, et prirent place à Antioche parmi les prophètes.et les docteurs. Comme ils rendaient leurs devoirs au Seigneur et qu'ils jeûnaient, le Saint-Esprit leur dit: a Que Bar- « nabé et Saul se séparent de vous pour l'œuvre à « laquelle je les ai destinés. » Ainsi envoyés par le Saint-Esprit , ils allèrent à Séleucie , et gagnèrent ensuite par mer l'île de Chypre. Ayant privé pendant quelque temps de la lumière le magicien Bar-Jésus que l'on appelait aussi Elymas, ils convertirent à la vraie foi le proconsul Serge Paul , et amenèrent à la lumière de la vérité une grande multitude de peuples. Les élus accourant à la foi et à la justice , les réprouvés n'eu

furent que plus enflammes de courroux -, lis excitèrent des séditions, et chassèrent les Apôtres du pays. Ceux-ci , pleins de joie, et remplis du Saint- Esprit , prêchèrent la parole de Dieu , et convertirent au Seigneur duc multitude considérable de Juifs et de Grecs. Arrivés à Listre , ils guérirent un homme qui était boiteux depuis le sein maternel. A JU vue de ce miracle , la foule les prit pour des dieux , et dit : a Des jdieux qui ont pris la figure de Thomme «c sont descendus chez nous. » D'après cette idée , ils appelaient Barnabe Jupiter^ et Paul Mercure. Un prêtre de Jupiter , qui demeurait auprès de la ville, ameqa et plaça devant leur porte des taureaux et des couronnes, et voulait, avec le peuple qui raccompagnait, offrir des sacrifices aux Apôtres. Ceux-ci, qui avaient horreur d'un tel forfait, les chassèrent, et, déchirant leurs vétemens, s'élancèrent au milieu de la foule en criant, et eurent beaucoup de peine, malgré leurs bonnes raisons , à empêcher la multitude de leur offrir des sacrifices. Rendus de là à Derbe, ils y évangélisaient , ils instruisaient les peuples par leurs vertus , et parcouraient les provinces en annonçant la parole du Seigneur. Enfin ils allèrent à Jérusalem, et, bien accueillis par les saints Apôtres , ils leur annoncèrent avec joie combien ils avaient opéré de miracles par le moyen de Dieu. Il y avait alors à Antioche quelques hommes sans foi qui élevèrent une question sur la nécessité de la circoncision. A ce sujet les saints Apôtres s'assemblèrent pour délibérer , et chargèrent Barnabe et Paul d'extirper une tetle erreur. Ceux-ci partirent en hâte pour Antioche , munis d'une épître apostolique , et par leurs prédi-

HISTOIRE D^ NORMAfiOIB ^ LIY. II. 339

cations détruisirent Fimpiëté de Thérésie. Comme de vrais pasteurs , ils annonçaient la parole de Dieu , instruisaient ks ignorans, guérissaient les malades^ et s'occupaient avec la plus grande sollicitude des intérêts de la Mainte religion. Afin que les néoph.y;tes ne fussent pas exposés à tomber dans quelque hé* résie, ils prenaient les plus soigneuses précautions, et visitaient en conséquence fréquemment les églises dans lesquelles ils avaient pi;éché la ^parole divine. Ils savaient combien étaient adroites les ruses de Satan. C'est pourquoi ils veillaient à ce que le cœur des fidèles régénérés ne fût pas souillé par le germe mortel de Tivraie. Ensuite , comme le rapporte Févangéliste Luc , il parut convenable que Paul quittât Antioche , et que Barnabe se rendit à Chypre où il était né. Ce dernier avait avec lui, pour le seconder , Jean surnommé Marc : celui-ci 4àvait été païen, et servait, avec 6on compagnon Orduon , Cyrille, grand -prêtre de Fhorrible Jupiter, et fut baptisé dans le lieu qu on appelle Iconium par Barnabe et Paul , qu'il accompagna fidèlement dans plusieurs contrées.

Enfin , pendant que les apôtres dont nous venons de parler prêchaient dans la Pamphilie , et que beau*coup de Juifs et de Gentils croyaient au Seign^vir , Paul eut pendant la nuit la vision d'un ange qui lui prescrivit de se rendre à Jérusalem , et de permettre à Barnabe d'aller à Chypre. La vision ayant cessé, les Apôtres s'agenouillèrent et prièrent ; et , s'embrassant l'un l'autre en pleurant abondamment, ils se firent leurs adieux, et, séparés de corps, ils ne se revirent plus en cette vie.

fiarnaà)éet Jeaq descendirent à Laodicëe , et allèrent dans nne ville que l'on appelle Anëmorie. Là , quelques païens , pleins de sagacité et de bonne volonté , ayant entendu prêcher la parole du Christ , crurent et reçurent par le baptême la vertu du Saint-Esprit, lisse rendirent par mer à Chypre où ils trouvèrent Timon et Ariston serviteurs du Seigneur. Timon était dévoré des ardeurs de la fièvre ; mais Barnabe , lui ayant imposé les mains et le saint Evangile , la fièvre fut chassée par l'invocation deNotre-Seigneur Jésus , et Timon se trouva tellement fort qu'il suivit aussitôt avec joie les saints de Dieu.

Le bienheureux Barnabe, fidèle à la doctrine des Apôtres, portait toujours avec lui l'Evangile de l'apôtre saint Matthieu. Partout où il trouvait des malades, il Surimposait ce livre , et aussitôt ils étaient guéris, quelle que fut la maladie dont ils fussent afiSiigés.

Barnabe ordonna évéque , pour l'instruction des fidèles , Héraclius , que l'apôtre Paul avait baptisé. E suite, comme il voulait- aller à Paphos, Bar-Jésus, m igicien juif, que Paul avait pour un temps privé de la lumière , eut connaissance de l'arrivée de l'apôtre. Excité par la méchanceté , cet homme opposa tous les obstacles qu'il put à l'entrée de l'apôtre dans Paphos. Le saint personnage arriva dans un lieu où il vit des païens des deux sexes courir nus dans des jeux. Barnabe, indigné d'un tel spectacle, maudit bientôt le temple dont une partie croulant de fond en comble écrasa aussitôt sous ses ruines beaucoup de païens. Ceux qui échappèrent à ce désastre allèrent se réfugier dans le temple d'Apollon. L'illustre champion du Christ entra dans la ville de Salamine ^

HISTOIRE DE I«ORMÀNDlE ^ LIV. II. 34 I

il y trouva une synagogue de Juifs auxquels il prêcha constamment l'Evangile , et dont plusieurs se convertirent à la foi du Christ. Bar-Jésus , ayant découvert les démarches du saint apôtre de Dieu , montra toute la méchanceté dont il était capable en excitant une sédition. Les Juifs voulurent prendre Barnabe , et le livrer au proconsul de Salamine-, ils l'accablèrent d'abord de tortures multipliées , et de tourmens de toute espèce. Gomme ils le conduisaient tout brisé, et mourant du supplice qu'il avait souffert , et cju'ils allaient pour le faire juger , ils apprirent qu'Eusèbe, homme illustre et puissant, qui appartenait à la famille impériale, venait d'arriver dans File. Ils craignirent qu'Eusèbe ne tirât Barnabe de leurs mains , et , pour prévenir cet événement , ils lui passèrent une corde au cou , puis le traînèrent pendaiit la nuit tout déchiré depuis la synagogue jusqu'à l'hippodrome, et ensuite hors des portes de la ville. Là, ils l'entourèrent de feu , et le brûlèrent cruellement. C'est ainsi que le bienheureux apôtre , après de longues souffrances et des combats journaliers , brûlé pour l'amour du Christ, parvint aux joies éternelles. Cependant les Juifs impies , non encore rassasiés de sa mort, enlevèrent son cadavre, le renfermèrent dans une caisse de plomb, et se disposèrent à le précipiter dansla mer. Sur ces entrefaites JeanMarc, accompagné de Timon et de Rodon, enleva secrètement pendant la nuit le bienheureux corps , et le plaça dans une grotte qui avait jadis servi d'habitation à des Jébuséens, le 3 des ides de juin ( ii juin ). A cause de cet enlèvement nocturne , les vénérables reliques de Barnabe restèrent cachées pendant le cours d'un

34^ ORBERTC VITAL.

gifatid nombre d'aanëes, et ne purent être découvertes par les chrétiens^. Enfin, da teiÉps de Fempereur Zenon et da pape - Gëlase , le corps du saint apôtre fut , d'après la révélation qu'il en fit , découvert et placé mervéilleuseinent an chant des hymnes et des louanges en Thonneur de Dieu. Ceux qui invoquent pieusement les mérites*de l'apôtre saint Barnabe reçoivent de lui les plus graâds bienfaits , auxquels nous fait aussi partidper la grâce abondante de notre Dieu qui opère infatigablement, et devient pour ceux qu'il a prédestinés à la vie un protecteur efficace pendant tous les siècles. Ainsi soit-il !

L'évangéliste Marc/ disciple interprète du bienheureux Pierre, apôtre, fut son fils dans le baptême, et écrivit sous sa dictée l'Evangile de Notre-Seigneur Jéists-iCbrtst. Gn rapporte qu'il se fit couper le pouce, afiù de se rendre impropre au sacerdoce. Cependant les Apôtres ne l'en repoussèrent pas ; ils le choisirent^ au contraire, pour évéque d'Alexandrie. Le bienheureux Pierre l'appela auprès de ïni pendant qu'il était à Rome, et le destina à prêcher les Gentils en Italie, a Pourquoi , lui dit-il , restez- vous ici avec « nous? Vous êtes instruit de tout ce qu'a fait Jésus « de Nazareth-, levez-vous , rendez-vous à Aquilée , « et prodiguez-y au peuple les dogmes du vrai salut. » C'est ainsi que Marc reçut la première part de la prédioatioa, et le bâton du pontificat. Il prit la route qui lui était prescrite, et se rendit à Aquilée qui est la? principale des villes d'Italie. Il y trouva nu jeune lépreux nomnié Al^ulphe, fils d'Ulfin, homme illustre et le premier de la ville; il s'entretint atec lui, et lui

raSTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. II. 34 3

fM^ît la main et le bras. Aussitôt ce bras et cette niain farênt purifiés de la lèpre. A la vue dîe cette guérison, le jeune homme courut en toute hâte vers ^oii père, et raconta, plein* de joie, tout ce qiie Marc avait opéré en lui i Aussitôt Ulfin accourût avec beaucoup de monde , trouva Marc assis à la porte occidentale, et le pria* de guérir son fils. C'est ce que lui protnit Fapôtre, s'il voulait croire au Seigneur Jésus: Ulfin crut; alors Marc baptisfa le jeune hoilime, et toute sa lèpre disparut. Après cette guérisori , Ulfin reçut le baptême avec toute sa famille. Ce même jour, uhe grande multitude de peuple fut baptisée au$si. Quelques années après , Marc eut le desîr de revoir Pierre. A cet eflet , il voulut quitter, le peuple en secret, et se rendre à Rome. I^es peuples, ayant, par la permission de Dieu, découvert ce départ, coururent de grand matin au' domicile de Marc, et le prièrent à grands cris de leur donner un pasteur. Alors Hermiagbras fut élu parle peuple, et conduit à Rome par le bienheureux Marc, Il y fut, par k bienheureux apôtre Pierre , établi premier éyêque de la province d'Italie; après beaucoup de miracle q[ue Dieu opéra par lui- sur le peuple, Hermagoras fut mxrtyrîsé avec Farchidiacre f ortunat le 3 des ides db juillet ( 1 3 juillet ), sous l'empire de Néron et la présidence dé Sébaste.

Quanyt ail bienheureux Marc , il alla occuper le siège d'Alexandrie , d'après les ordres dé Pierre , et fut lé premier qui prêcha le Christ sur la terre d'Egypte; il annonça aussi la vraie foi dans la Libye marmarique et ammonienne , que l'on appelle aussi Pentapole; Tous ceur qui habitaient ces contrées étaient

344 OBDERIG VITAL.

încirconcis , idolâtres, et pleins de toutes sortes d'infamie. Marc ëtant parvenu à Cyrène , qui appartient à la Pentapole, y trouva des peuples exécrables à cause de leurs nombreux forfaits. Il commença un discours divin , et appliqua les remèdes nécessaires à tant de maux, au nom du Seigneur. En effet, il purifiait les lépreux, et par ses seules paroles chassait les mauvais esprits. La plupart de ceux qui voyaient ces prodiges crurent, détruisirent leurs idoles, coupèrent leurs bois sacrés, et se firent baptiser au nom du Seigneur qui est triple et unique.

Peu de temps après, le Saint-Esprit lui révéla la pensée de se rendre au temple d'Alexandrie. Alors Marc dit adieu à ses frères , et leur découvrit ce qui lui avait été divinement révélé. Les frères le conduisirent jusqu'au vaisseau, et, mangeant avec lui le pain de vie , ils le quittèrent, a Le Seigneur Jésus- « Christ , dirent-ils , vous accorde un voyage heu- « reux ! » Sept jours après , il arriva à Alexandrie , descendit du vaisseau , et ne tarda pas à arriver dans la ville. Dès qu'il y fut, sa chaussure se brisa : '( Vraiment, dit-il, voilà mon voyage terminé. »

Le saint homme donna sa chaussure à raccommoder à un certain savetier , nommé Aignan. Comme cet homme faisait le travail dont il était chargé, il se blessa grièvement la main gauche , et s'écria aussitôt : ce II n'y a qu'un Dieu. » Dès que le bienheureux Marc apprit cet événement, il s'en réjouit, et dit lui-même : « Le Seigneur, en effet, m'a accordé un « heureux voyage. » Aussitôt il cracha sur sa main , et frottant ensuite celle du savetier , il dit : « Que « cette main soit guérie au nom de Jésus -Christ^

HI5T0IBE DE NORMAISDIE^ LIV. II. 345

« fils du Dieu vivant ! » Aussitôt la main fut guérie. Le saVetier, considérant la puissance d'un homme si remarquable, l'efficacité de ses paroles, et la continence de sa vie, le pria de s'abaisser jusqu'à venin à sa maison , fet manger le pain avec lui. Marc , plein de joie , entra chez Âignan , lui donna sa bénédiction, pria, annonça la vraie foi à ses auditeurs, et assura que la sagesse de ce monde n'était que folie devant le Seigneur. Aussitôt après il joignit à ses paroles véridiques des signes et des prodiges au nom du Sauveur. Aignan, ainsi que toute sa maison et une foule de voisins , crut , se fit baptiser , et seconda son maître dans ses prédications.

Cependant les idolâtres d'Alexandrie , ayant vu le prédicateur galiléen détruire leur culte et leurs cérémonies, cherchèrent à le faire, périr, et lui tendirent beaucoup d'embûches. Le bienheureux Marc, qui connaissait leurs projets, ordonna Aignan évêquede la ville , et conféra aussi les ordres aux trois prêtres Mélin , Savin et Cerdon , à sept diacres , ainsi qu'à onze autres personnes qu'il chargea du ministère ecclésiastique. Delà il alla danslaPentapole, y passa deux ans , et affermit les frères qui avaient cru précédemment. Il ordonna des évêques et des clercs pour ces contrées. 11 revint à Alexandrie, et trouva que les frères s'y étaient multipliés dans la grâce et la foi. En voyant l'église qu'ils avaient bâtie dans le lieu que l'on appelle Bucolie , c'est-à-dire du bouvier , au-dessous des rochers qui bordent la mer , il se réjouit grandement, mit les genoux en terre , glorifia le Seigneur , et ajouta avec tendresse à ses bonnes œuvres par ses paroles et ses prières.

346 ORDKBIG VITAL.

Lorsque le temps fut accompli, comme les chrétiens se multipliaient dans la foi, etque Ton renversait les idoles , les Gentils reconnurent Farrivéé du saint , et furent remplis d'une excessive envie à catise des miracles dont ils avaient dëcôuveirt qu'il était Fauteur : effectivement il guérissait les infirmés, prêchait les incrédules, rendait Touïe slux sourds, et donnait ia vue aux aveugles. Ils firent tous leurs efforts pour le saisir; mais ils ne purent découvrir dans quel lieu il était. Aussi , à la vue de leurs idoles, frémissaient-ils de toutes leurs dehts , et criaietitils dans leurs orgies : « La puissance de ce magicien « est bien grande. » Enfin le dimanche de la Pâque, c'est-à-dire le 8 des calendes de mai ( ^4 avril) , temps où on faisait les féte^ de Sérapis, on réunit de^ es* pions, qui découvrirent l'homme de Dieu occupé' k faire de saintes offrandes à la majesté divine. Aussitôt les profanes «e saisirent du serviteur de Dieu, lui. mirent la corde au cou , et le traînèrent à travers les rochers, si cruellement que ses chairs tombaient stfr la terre, et que les pierres étaient teintes de sbii sang. Comme ces furieux disaient: « Traitions ce buffle à a la place dé Bucolie, » saint Marc rendait grâces, à Dieu, et disait : « Jésus-Christ, mon Seigneur, je « vous rends grâces , pivce que j'ai été jugé digne de « souffrir en votre nom. » La nuit s'approchant, lèfs Alexandrins Je mirent en prison jusqu'à ce qu'ils éus-^ sent décidé par quel genre de mort ï[$ le feraient périr. Vers le milieu de la nuit, quoique les portes fussent fermées , et pendant que les gardes étaient endormis devant la porte, tout à coup il se fit' un grand tremblement de terre. Alors un ange du Séî-

gnenr descendit du ciel , et dit à Marc en le touchant : « Marc V serviteur de Dieu , prince et propagateur de « ses très-saints décrets dans toute FEgypte, voilà « qu€ votre nom est inscrit dans le livre de la vie ce céleste, et que votre mémoire Sera conservée pour « les siècles 5 car vous êtes associé aux vertus d'en- « haut. Les cieux recueilleront votre esprit, et votre <t repos n'aura pas de terme. » En entendant ces mots , le bienheureux Marc tendit les lûains vers le ciel, et s'écria : « Seigneur Jésus-Christ, je vous * rends grâces de ne m^avoir pas abandonné , et de « vous être souvenu de ràoî avec vos saints. Je vous « en prie, Seigneur Jésûs-Christ, recevez mon ame en « paix , et ne souffrez pas que je sois plus long-temps « séparé de vous. » Quand il eut prononcé ces paroles , le Seigneur Jésus vint à lui sous la figure et les habits qu'il avait avec ses disciples aVant sa passion, et lui dit : « Que la paix soit avec Vous , Marc, « notre évangéliste ! » Marc reprit : k Je vous fendà « grâces. Seigneur Jésùs-Christ. » Le jour s'étant levé, tout le peuple de la ville s'assembla , le tirade prison , lui mit de nouveau la corde au cou , et le traînait en disant : « Traînez ce buffle à la place de « Bucolie. » Pendant le trajet Marc rendait grâces à Dieu, et disait : « Seigneur, je me rémets entre vos « mains. » A ces mots il rendit l'esprit. Alors une troupe cruelle de Gentils alluma, dans le lieu que l'on appelait des Anges, un grand feu pour j brûler les saintes reliques de l'apôtre. Alors, parla providence de Dieu , il s'éleva une tempête effroyable ^ le soleil relira ses rayons , et d'épouvantables coups de tonnerre se firent entendre. Une pluie abondante tomba

du matin jusqu'au soir si fortement que beaucoup de maisons s'ëcroulèrent , et que beaucoup de personnes périrent. Comme les gardes étaient effrayés, ils quittèrent le saint corps, et prirent la fuite. Quelques railleurs disaient que Sérapis en agissait ainsi le jour de sa fête par la jalousie qu'il avait de son ennemi. Alors des hommes pieux vinrent enlever le corps du juste, et l'ensevelirent avec honneur sous un tombeau de pierre taillée, le 7 des calendes de mai(a5 avril). C'est ainsi que le bienheureux Marc, évangéliste, premier évéque d'Alexandrie , souffrit pour Jésus-Christ, et que son corps fut placé dans la partïeorientale de la ville. Au bout d'un grand nombre d'années, par la crainte de l'invasion des païens qui, comme des sauterelles, couvrirent tout l'orient , et soumirent à leur pouvoir la plus grande partie du monde, au midi et au nord, les fidèles chrétiens transportèrent le corps de Marc à Aquilée, où il avait le premier annoncé le Christ. L'évêque d' Aquilée conserve encore la mitre patriarchale dont Marc se servait lorsqu'il était évéque d'Alexandrie, et, par respect pour cet ornement, il brille dans l'univers comme quatrième primat. C'est saint Marc qui fut destiné pour l'Eijypte par Pierre , porte-clef du royaume des cieux ; ce fut à lui que Pierre confia la principauté des climats du midi pour le salut d'un grand nombre d'ames. Les habitans de Venise et les peuples d'occident se félicitent de posséder le corps du bienheureux évangéliste ^ ils le révèrent sans cesse en l'honneur du Dieu toutpuissant, et le prient de leur accorder l'avantage d'être comptés dans le collège des bienheureux pour l'éternité. Ainsi soit-il.

gneur descendit du ciel , et dit à Marc en le touchant : « Marc , serviteur de Dieu , prince et propagateur de « ses très-saints décrets dans toute FEgypte, voilà « que votre nom est inscrit dans le livre de la vie « céleste, et que votre mémoire Sera conservée pour « les siècles ; car vous êtes associé aux vertus d'en- « haut. Les cieux recueilleront votre esprit , et votre « repos n aura pas de terme, m En entendant ces mots , le bienheureux Marc tendit les lùains vers le ciel, et s'écria : « Seigneur Jésus-Christ, je vous * rends grâces de ne m^avoir pas abandotiné , et de « vous être souvenu de moi avec vos saints. Je vous « en prie, Seigneur Jésus-Christ, recevez mon ame en « paix , et ne souffrez pas que je sois plus long-temps « séparé de vous. » Quand il eut prononcé ces paroles , le Seigneur Jésus vint à lui sous la figure et les habits qu'il avait avec ses disciples aVant sa passion, et lui dit : « Que la paix soit avec vous , Marc, « notre évangéliste ! » Marc reprit : « Je vous tende « grâces, Seigneut Jésùs-Christ. w Le jour s'étant levé, tout le peuple de la ville s'assembla , le tira de prison , lui mit de nouveau la corde au cou , et le traînait en disant : « Traînez ce buffle à la place de te Bucolie. » Pendant le trajet Marc rendait grâces à Dieu, et disait : « Seigneur, je me remets entre vos « mains. » A ces mots il retidit l'esprit. Alors une troupe cruelle de Gentils alluma, dans le lieu que Ton appelait des Anges, un grand feu pour y brûler les saintes reliques de l'apôtre. Alors, parla providence de Dieu, il s'éleva une tempête effroyable^ le soleil relira ses rayons , et d'épouvantables coups de tonnerre se firent entendre. Une pluie abondante tomba

35o ORO£BIC VITAL.

cita un mort au nom de Jësus-ChrUt. Enfin, quand il fut parvenu à Tâge de quatre-vingt-trois ans , il mourut plein de TËsprit-Saint, en Bithynie le i5 des calendes de novembre ( i8 octobre ) , Fan vingtième du règne de Constance. Le 7 des ides de mai (9 mai ), ses os furent transférés à Constantinople avec les 0$ de saint André et de Timothée , disciple de Paul.

C'est aycc une grande joie que j'ai fait mention des saints Apôtres et desEvangélistes, qui furent les convives et les compagnons du Sauveur. J'ai dans cette entreprise été puissamment secondé par les bontés du Seigneur. Autant que je l'ai pu, j'ai recueilli en peu de ipots , et avec véracité , tout ce qui les concerne dans divers ouvrages, et j'en ai fait un tout pour mon instruction.

Il me reste maintenant à parler du bienheureux Martial de Limoges qui, puissant par la. réunion de toutes les vertus , est , après les Apôtres , compté au nombre des plus grands saints et des plus illustres. Un Orléanais qu'il avait ressuscité d'entre les morts, au nom du Seigneur, a écrit avec beaucoup d'ohlre, de vérité et 'de soin, les détails et les particularités de ^a vie. Je vais en extraire quelques articles*, pour ce travail j'invoque le Saint-Esprit, afin qu'il daigne accorder son assistance à mon s^Ie.

Pendaptque notre Seigneur Jésus-Christ prêchait en Judée, et qu'une grande multitude de Juifs se réunissait autour de lui , lui fournissait ce qui était nécessaire aux besoins humains, l'écoutait avec attention et apprenait de lui le chemin du salut, un homme très-noble, Juif de la tribu de Benjamin, nommé Marcel , s'approcha de lui , ayant à ses côtés

HISTOIRE.de NORMANDIE; LIV. II. 349

L'évangéliste Luc , Syrien de nation , savant dans l'art de la médecine à Antioche , et disciple des apôtres du Christ, suivit Paul jusqu'à sa contession, et , persistant sans tache dans sa virginité , préféra servir le Seigneur à toute autre occupation. Excité par le commandement de Dieu , il écrivit son évangile dans TAchaïe ; il exposa dans une narration fidèle aux fidèles de la Grèce Tincarnation du Seigneur , et démontra qu'il descendait de la race de David. II fit en outre un livre spécial dans lequel il débrouilla clairement les actes des Apôtres, et les commencemens de l'Eglise naissante ; et Luc publia ses deux livres en faveur de Théophile, nom qui signifie aimant Dieu , et l'offrit à tous ceux qui , par l'inspiration du Saint-Esprit , sont embrasés d'une double charité. Dans le premier de ces livres, il décrit le vrai sacerdoce du Christ, pendant lequel Tagneau de Dieu expia les péchés du monde par l'effusion de son sang. Le second ouvrage a pour objet d'exposer la sublimité de la divinité ineffable par laquelle le fils de Dieu monta sous la figure humaine à la droite de son père. Il y raconte aussi l'avènement en langues de feu de l'Esprit consolateur sur les Apôtres, avènement qui jeta un si glorieux éclat sur la primitive Eglise. Dans ces deux livres de Luc , médecin spirituel , on trouve la médecine véritable qui guérit les maladies mortelles des pécheurs, et apporte à ceux qui la réclament avec piété le remède de la justice de vie. Par ses écrits autant que par ses discours, le bienheureux Luc annonça le Seigneur , et porta la lumière de vérité dans l'ame des ignorans. Entre autres miracles qu'il opéra, on rapporte qu'il ressus-

35) OROERIG YITAL.

tout ce que le Seigneur lui avait prescrite A ces mots, Martial pleura amèrement, parce qu'il redoutait les contrées lointaines et la barbarie des peuples. Le bienheureux Pierre le consola avec douceur, et l'envoyant prêcher lui rappela les avertissemens de Dieu. Aussitôt Martial , avec les deux prêtres Âlpinien et Austriclinien, prit le chemin qui lui était prescrit. Dès leurs premiers pas, Austriclinien vint à mourir. Dans sa tristesse Martial regagna Rome, et annonça à Pierre la mort de son compagnon ; mais, par Tordre de Tapôtre, il retourna vers son frère défunt, toucha le cadavre de ce prêtre avec le bâton de Tapôtre : aussitôt, par les mérites des saints personnages, Austriclinien ressuscita. Ensuite Martial avec ses disciples alla à Tulle -, il y fut reçu en hospitalité par le riche Arnoul , chez lequel il demeura deux mois; il annonça avec un grand zèle la parole de Dieu. Aussi journellement un peuple nombreux accourait vers lui, recevait avec reconnaissance ses avis salutaires, et voyait beaucoup de miracles extraordinaires. Dans ce temps la fille d'Arnoul , qui était tous les jours tourmentée par un démon, vomit, d'après l'ordre de Martial , cet esprit immonde et resta comme morte *, mais l'homme de Dieu , la tenant par la main , la releva et la rendit bien portante à son père. II n'offrait que sainteté, bonté, humilité humaine et prières assidues.

Le prince du château de Tulle s'appelait. Nerva ; il était parent de l'empereur Néron , et son fils avait été étranglé par le diable. Le père et la mère du défunt, et tout le peuple qui était présent se prosternèrent aux pieds de Martial, devant lequel ils étendirent, en pleurant amèrement et en gémissant de toutes leurs forces,

^ femme Elisabeth et Martial , leur fils unique , âge de quinze ans. A Ja vue des choses extraordinaires que faisait le Sauveur, entendant les dioses salutaires quil prêchait, ils crurent en lui dans toute la componction de leur cœur, et, d'après l'ordre de Jësys , Ils furent baptisés par le bienheureux apôtre Pierre ; chacun retournant chez soi , Martial se dëv0ua tout entier au Seigneur Jésus , et se réunit continuellement à ses .disciples. Associé sans cesse à l'apotre Pierre qui était son proche parent , il suivait toujours le Seigneur; il fut témoin de la résurrection de Lazare ^ mort depuis quatre jours , et assista à beaucoup d'autres miracles ; il se trouva à la sainte Gène, et fit avec Cléophas le service dans d'autres réunions mystiques ; il se trouva aussi avec d'autres disciples à des apparitions certaines , ^près la résurrection et à la glorieuse ascension du Sauveur. 11 vit heureusement l'avènement de l'esprit consolateur ; largement imbu des grâces divines, il brilla d'un nouvel éclat, et sa vigueur se fortifia virilement lorsqu'il eut été instruit par la foi et la grâce pour la prédication de l'Evangile. Après la dispersion des Apôtres, Martial se rendit à Antioche avec le bienheureux apôtre Pierre , son parent , et sept ans après il alla à Rome. C'est là que Pierre et ses compagnons furent reçus en hospitalité par le consul Marcellus ; ils habitèrent dans son palais un grand nombre de jours, et prêchèrent publiquement aux Romains les salutaires préceptes de la vie. C'est là que le Seigneur Jésus apparut au bienheureux Pierre, et lui ordonna d'envoyer Martial prêcher dans les provinces des Gaules. Pierre manda Martial , et lui raconta par ordre

354 ORDERIC YITàL.

Cependant les prêtres des idoles accoururent, et ^ frappèrent grièvement les saints prédicateurs. Ceuxci bénissaient le Seigneur, et supportaient patiemment leurs adversités par aniour pour lui , réclamant avec confiance sa protection contre les tribulations qui les menaçaient : aussitôt ceux qui les frappaient devinrent aveugles , et , se tenant par la main , gagnèrent la statue de Mercure. Comme à l'ordinaire , Mercure ne fit aucune réponse à leur^demande, parce que le démon était enchaîné par les anges. Comme ils marchaient vers une autre idole , ils entendirent que son Dieu ne pouvait plus répondre parce qu'il était lié par des anges avec des chaînes enflammées. Alors les prêtres devenus aveugles allèrent trouver saint Martial , se jetèrent à ses pieds , et demandèrent pardon au saint. Le bienheureux prélat leur rendit la vue ^ il alla avec tout le peuple à la statue de Jupiter , conjura le démon au nom du Seigneur d'en sortir à l'instant, et de la briser en présence de l'assistance. Le démon obéit à ses ordres , et mit la statue en mille pièces. Alors on baptisa là deux mille six cents personnes. Un certain paralytique , ayant entendu parler de ce miracle , se fit porter à l'homme de Dieu : il appartenait à une grande famille , et était très-riche en or, en argent et en biens. L'homme de Dieu écouta ses prières , reconnut sa foi , lui tendit la main, fit une prière , et le guérit. Le paralytique , rendu à la santé , glorifia le Seigneur , et offrit au bienheureux des présens qu'il ne voulut pas recevoir , mais qu'il fit donner en totalité aux pauvres.

Pendant que saint Martial demeurât dans cette ville, le Seigneur lui apparut en vision, et lui dit:

le cadavre du jeune homme , et dirent : k Homme de a Dieu, soyez-nous en aide. » Ce pontife très-saint eut pitié des larmes du peuple ; il se mit même à pleurer ^vec ses disciples , et pria avec eux le Seigneur tout-puissant de ressusciter le mort. La prière finie , le saint prélat ayant ordonné au mort, au nom du Sauveur crucifié, de se lever sain et sauf, il revint aussitôt à la vie, se jeta aux pieds du bienheureux , et se mit à crier : « Homme de Dieu , baptisez- (( moi , et marquez-moi du signe de là foi. » Puis il (( ajouta : Deu!x anges sont venus sur moi avec une « grande impétuosité pour me dire que je serais « ressuscité par les prières du bienheureux Martial. 4( L'enfer est sans bornes : là ne sont que pleurs et « amertumes, que ténèbres, mugissemens et plain-^ « tes, que tristesse profonde, froid horrible, feux vi brûlans sans cesse, que morsures de serpens , a puanteur insupportable , pourriture , misère , et a vers qui ne meurent jamais^ là se trouvent les « geôliers infernaux , qui frappent avec des fouets « cruels les hommes qu'ils ont pu ravir. » Ayant dit ces choses et d'autres semblables , tout le peuple commença à confesser le Seigneur, et Ton baptisa sur la place trois mille six cents personnes de l'un et de Tautre sexe. Les assistans offrirent aussi de grands présens au saint homme , qui ordonna de distribue): tout aux pauvres. Il ^e rendit ensuite aux statues des idoles, brisa tous ces simulacres sculptés et les anéantit.

Ensuite le bienheureux prélat se t*endit avec ses disciples au bourg d'Ahun , et y prêcha la vraie foi aux idolâtres troiiipés par les séductions du diable. I. a3

356 OHDERIC VITAL.

de leurs idoles : là furent tues par la foudre les prêtres qui avaient frappé les saints de Dieu. Cest ce qui détermina tous les citoyens de la ville , atteints d'une terreur panique , à se rendre à la prison. Ils se jetèrent aux pieds du prélat , implorèrent le pardon de leurs crimes, et lui demandèrent sa protection. Pendant que le bienheureux pontife priait avec ses collègues, Âurélien et André ressuscitèrent, se prosternèrent, et demandèrent pardon à tout le peuple qui admirait tant de prodiges réunis : ils confessèrent le vrai Dieu. Le jour suivant , le bienheureux Martial convoqua les citoyens depuis le premier jusqu^au dernier , et , après leur avoir fait une exhortation convenable , les baptisa tous. Alors il y eut là vingtdeux mille personnes qui crurent au Seigneur, et se soumirent humblement à la salutaire piété.

Le saint prélat se rendit avec tout le peuple au temple où Ton voyait les statues de Jupiter et de Mercure, de Diane et de Vénus. Il fit briser ces idoles, et dédia l'église en l'honneur de saint Etienne, premier martyr.

La bienheureuse Suzanne mourut heureusement dans le Seigneur , et fut inhumée par le bienheureux Martial avec une grande vénération. Elle fit beaucoup de dons au saint homme , lui accorda beaucoup de bienfaits , et lui soumit une multitude de serviteurs. Cependant Valérie sa fille consacra sa virginité au Seigneur, et, remplie du Saint-Esprit, elle se montra toujours digne de servir de modèle en toutes sortes de bonnes œuvres. Quand elle apprit que le duc Etienne , son fiancé , se rendait à la ville de Limoges , sachant que certainement il porterait de graves at-

K Ne crains pas de descendre à Limoges, parce que a je t'y glorifierai et y serai toujours avec toi. » Alors le bienheureux pontife réconforta ceux qu'il avait baptises , les recommanda au Seigneur , et se rendit à la ville avec ses disciples. Us furent reçus en hospitalité dans la maison d'une noble dame nommée Suzanne, et dès le lendemain ils commencèrent à prêcher publiquement le Seigneur.

Dans la maison où- se trouvait l'homme de Dieu, un frénétique était lié avec des chaînes , et personne n'osait le détacher. Suzanne pria l'évêque de guérir cet infirme , comme il en avait guéri tant d'autres. Il eut égard à ses supplications , fit sur le malade le signe de la croix : aussitôt les chaînes furent brisées , et le frénétique rendu à la santé. Cette noble femme et sa fille Valérie , en voyant ce prodige , crurent au Seigneur , et se firent baptiser par le bienheureux prélat , ainsi que ^ix cents personnes de leur maison.

Gomme les saints prêchaient dans le théâtre de la ville , les prêtres des idoles furent indignés. Us les frappèrent de verges avec cruauté , et les mirent en prison. Saint Martial et ses compagnons souffrirent patiemment les outrages dont ils étaient victimes , et rendirent grâces. à Dieu. Vers la troisième heure du jour suivant, Martial se mit en prières, et aussitôt la prison fut illuminée d'une grande lumière aussi vive que celle du soleil. Toutes les chaînes des prisonniers furent brisées , et les portos s'ouvrirent. Tous ceux qui s'y trouvaient demandèrent le baptême. La ville elle-même éprouva un tremblement de terre , et retentit du bruit des foudres et des tonnerres. Les païens s'enfuirent inutilement vers les temples

358 ORDERIG TITÀL.

« J6 recommande mon esprit en vos mains. » A ces mots y elle tendit yolontairement le cou , et sa tête fut tranchée d un seul coup par le bourreau. Beaucoup de personnes virent Famé de la jeune martyre sortir de- son corps, brillante comme le soleil, et formant un globe de feu , s'élever dans les cieux au son des hymnes chantés par les anges qui disaient : « bienheureuse Valérie, martyre du Christ , vous avez « observé les commandemens du Seigneur; vousjouicc rez constamment de sa vue, entourée d un éclat de « lumière sans terme. »

En entendant ces paroles , l'écuyer du duc Etienne , qui l'avait décollée, annonça en toute hâte à son maître tout ce qu'il avait vu et entendu; et, quand il eut raconté le discours de la vierge au moment de la mort, frappé par un ange, il tombar aux pieds du prince, et sur l'heure il expira. La crainte et une terreur excessive s'emparèrent d'Etienne et de tout son peuple. C'est ce qui détermina le duc à se revêtir d'un cilice et à prier le bienheureux Martial de venir le trouver. Quand le prélat fut venu , le prince se prosterna à ses pieds, et lui dit en pleurant abondamment : « Homme « très-saint, j'ai péché en répandant le sang du juste ; « je vous en prie , ressuscitez cet écuyer et faites-moi <( croire en votre Dieu. » Alors le saint pontife convoqua tout le peuple chrétien , et lui dit de prier le Seigneur avec lui pour obtenir la résurrection du mort. Le silence s'étant rétabli, il pria lui-même à haute voix, et, api;ès avoir terminé son oraison, il se rendit auprès du corps du défunt, lui prit la main , et lui or-, donna au nom du Seigneur de ressusciter. L'écuyer se leva aussitôt ; puis , se jetant aux pieds de l'évêque ,

teintes à son vœu de pureté, elle distriBtia aux pauvres toutes ses richesses tant en or qu'en argent, tant en habillemens de toute espèce qu'en pierres précieuses : car elle avait autrefois, d'accord avec sa mère, donné au saint prélat tous ses domaines avec leurs cultivateurs, et tous ses esclaves, afin qu'après son décès ses saintes dépouilles fussent inhumées dans l'église. Le duc Etienne possédait une pnncipauté qui s'étendait depuis le fleuve du Rhône jusqu'à l'Océan , et il était maître en outre de tout le pays en deçà de la Loire, ainsi que de toute l'Aquitaine, c'est-à-dire du pays des Gascons et dés Goths. Cependant il n'avait pas le titre de roi, parce que personne ne prenait un tel titre , excepté le seul Néron qui occupait le trône de l'empire romain. Ce prince entra dans la ville de Limoges , et ordonna qu'on lui amenât Valérie , sa fiancée. Ayant d'après son entretien appris -qu'elle refusait de lui accorder sa main , et que par conséquent il ne pouvait s'unir à elle par des nœuds qu'elle refusait de contracter , il frémit d'un courroux excessif, et ne souffrit pas qu'elle st'eiitretînt plus long-temps avec lui , mais il ordonna dans sa fureur qu'elle fût emmenée hors de la ville , et décollée. Conduite au lieu du supplice, elle prédit an bourreau une mort très-prochaine ,. étendit les mains vers le ciel , pria et se recommanda avec >confiance au Seigneur son Dieu. Pendant sa prière , on entendit du ciel une voix qui dit ; « Valérie , ne craignez « rien : car les anges vous attendent dans un éclat « de lumière qui n'aura pas de terme. » En enten- ^dant cette voix, la vierge se réjouit, et, ayant élevé les yeux au ciel , elle proféra ces paroles : « Seigneur ,

36o ORDEBIG VITAL.

il ne voulut point partir avant d'avoir vu le bienheureux Pierre prince des Apôtres. En conséquence il se rendit k Rome avec son armée ; ils entrèrent dans la ville , et trouvèrent Tapôtre dans le lieu qu'on appelle le Vatican , où il enseignait une grande multitude de peuple. Aussitôt 9 nu-pieds et couverts du cilice, ils se prosternèrent devant Pierre, et lui demandèrent sa bénédiction avec une grande humilité. Pierre > ^yant vu une si belle jeunesse gauloise, apprit qu'elle avait été instruite dans Tf^vangile de Dieu, et baptisée par le bienheureux Martial, Rempli de joie, il bénit le Seigneur, L'apôtre s'étant informé avec intérêt des mœurs de la Gaule , et du genre de vie du prélat de Limoges, le dévot prince lui rapporta agréablement tout ce qu'il savait sur les vertus de Martial, sur ses prodiges, et sur la conversion des peuples qui accouraient de toutes, parts à la fontaine du saint baptême.

Le duc obtint de l'apôtre l'absolution du crime qu'il avait commis en répandant le sang innocent de Valérie. 11 lui fit l'offrande de deux cents livres d'or , dont l'empereur Néron lui avait fait présent; mais Pierre ordonna au duc de remettre cet or au saint prélat, afin qu'il en fit bâtir des églises, ou qu'il le donnât aux pauvres. Enfin, ayant reçu la bénédiction de l'apôtre , le prince et son armée repassèrent dans les Gaules. D'après l'avis du duc , ils allèrent voir leur commun patron avant de rentrer dans leurs foyers. Etant arrivés à un certain palais royal nommé Saint- Junien , ils dressèrent leurs tentes et leurs pavillons sur la rivière de Vienne. Brûlés par l'ardeur du soleil , ils se rendirent sur le bord de la rivière pour

HISTOIRE DE NORMANDIE*, LIV. II. SSq

lui demanda le baptême. Le duc Etienne ayant vu ce miracle, se jeta pareillement aux pieds du saint, et implora le pardon du crime qu'il avait commis. Le bienheureux pontife lui prescrivit une pénitence pour le meurtre de la vierge martyre ; il baptisa ensuite ce prince, tous ses comtes et ses ducs, toute l'armée et tout le peuple de l'un et de l'autre sexe , au nombre de quinze mille. Le duc dont nous venons de parler donna à son maître Martial de grands présens, en or et en argent , afin qu'il en fit bâtir des églises en l'honneur du Seigneur. 11 donna ensuite de grands domaines et beaucoup de bénéfices , avec des vignes et des esclaves dans la province de Limoges, afin d'embellir et orner les églises qu'il allait construire , et de pourvoir convenablement à l'indigence des clercs qui devaient y servir Dieu. Il fit ensuite élever un hôpital pour les pauvres au nom de la bienheureuse Valérie , afin qu'on y entretînt journellement trois cents indigens; il en institua encore un autre où il prescrivit de donner chaque jour des alimens à une troupe de six cents pauvres , et fit ensuite élever une église sur le tombeau de Valérie, vierge et martyre.

Cependant Etienne , prince des Gaules , fat appelé en Italie par l'ordre de l'empereur Néron -, il y fit son service avec quatre légions de combattans durant un semestre. Pendant ces exercices militaires , il ne perdit pas de vue la loi de Dieu , et forma si bien son armée que chacun était content de ses soldats. Si quelqu'un d'eux se permettait un vol , il le condamnait à mort. Ayant terminé le temps de son service , il obtint la permission de retourner dans ses Etats , mais

362 ORDERIG VITAL.

prélat leur ayant demandé leurs noms, Tun d'eux lui répondit : « Je m'appelle Mille-OEuvres , parce « que j'ai mille moyens de tromper le genre humain.» Un autre dit : a Mon nom est Neptune , parce que « j'ai précipité dans cette fosse un grand nombre (c d'hommes pour les plonger dans les tourmens de <( l'enfer. » Le saint pontife ajouta : « Pourquoi porte tez-Yous au nez des anneaux enflamtnés ? » Les démons lui firent cette réponse : « Quand nous avons « séduit les âmes des hommes , c'est avec ces chaînes « que nous les menons à notre maître. » Le prélat , continuant de les interroger, leur demanda comment leur maître s'appelait ; ils dirent : « Rixaud , « parce qu'il désire toujours les rixes, et ne cesse <c d'être bouillant de colère et d'indignation. » Enfin comme lés démons priaient Martial de ne pas employer davantage la langue latine dans son entretien avec eux , et de ne pas non plus les envoyer ni dans un abîme ni dans l'océan , il leur ordonna en hébreu de se retirer dans un lieu désert , et de n'y offenser aucune créature jusqu'au jour du jugement. Aussitôt les démons , prenant leur vol à travers les airs , ne reparurent jamais. Cependant le duc , tout le peuple et toute l'armée réunis de diverses provinces, témoins de ce spectacle , se précipitèrent aux pieds du saint prélat , et le prièrent en pleurant de ressusciter le mort. Martial , attendri de leurs larmes , ordonna que tous ensemble se missent à prier le Seigneur,* et, prenant la main du défunt , il lui dit : « Hildebert , « au nom de Notre-Seigneur Jésus, levezrvous. » Aussitôt Hildebert se leva , etvécut ensuite religieusement vingt-six ans. Tous ceux qui avaient vu ce

éviter la chaleur et la suear. Hildebert, fils d'Àrcadius , comte de Poitiers } vint au lieu qu'on appelle Garri , ety përit étranglé par le diable. Ce fut en vain que toute l'armée chercha son cadavre. Alors Arcadius , vivement af&igé ainsi que tous ses soldats , se rendit en pleurs à Limoges auprès du bienheureux Martial , et le pria humblement en faveur de son fils. Alors une grande multitude de Goths et de Gascons se rendit à Limoges , et de divers pays les peuples accouraient pour entendre du saint homme les para* les du vrai salut. Arcadius et tout le peuple tombèrent aux pieds de l'homme de Dieu , et l'implorèrent , en pleurant amèrement , en faveur du jeune prince noyé dans la rivière. Arcadius pleurait aussi : il se rendit au lieu où son fils avait péri , prit le cilice, et marcha nu -pieds. Pendant que tout le monde priait , l'homme de Dieu conjura les démons qui se tenaient cachés au fond d'un fossé ^ il leur ordonna d'apporter le corps du jeune homme sur le bord de la rivière , et de se montrer à découvert en présence du peuple. Aussitôt le corps fut jeté sur le rivage , à la distance d'environ six stades •, et les démons parurent sous l'apparence de cochons. Ensuite le peuple faisant des oraisons, et l'évéque des imprécations, ils sortirent de l'eau en faisant un grand bruit , et vinrent se jeter aux pieds de saint Martial. Semblables aux Éthiopiens , ils étaient plus noirs que la suie. Leurs pieds étaient énormes , leurs yeux terribles et sanglans : tout leur corps était recouvert de leurs cheveux , et il leur sortait de la bouche et des narines des flammes sulfureuses. Quand ils parlaient , leur voix ressemblait à celle des corbeaux. Le

« quelle nous rencontrâmes une multitude de démons « assemblés dont je redoutais fortement la cruauté a et les calomnies. C'est alors qu'une voix du ciel fit (c entendre ces paroles : Que Famé de ce jeune homme K retourne dans ses entrailles, et qu'il vive vingt-six « ans. L'ange qui me conduisait était d'une beauté in- « croyable , et toute sa personne surpassait la nature « huma^ine. Gomme j'interrogeais cet ange àur notre (( docteur Martial , il me répondit : Il a un grand mé- « rite dans les cieux parce qu'il reste vierge, qu*il « n'a nulle concupiscence pour les femmes , et qu'il se K propose d'être toujours ainsi. Dès sa jeunesse il a (( commencé à servir le Seigneur , et à s'attacher au a bienheureux Pierre. Il n'est jaiAais retourné dans « la maison paternelle. Gomme il est reconnu pour (( être étranger aux concupiscences de la chair, il « sera étranger aux douleurs de la mort. Le Seigneur « a envoyé près de lui douze de ses anges qui , marie chant sans cesse avec lui , ne permettent pas qu'il <( se fatigue ni qu'il souffre de la faim ou de la soif : « ils le préservent de tout accident, et le rendent inc( vulnérable à la contagion des douleurs. »

Pendant qu'Hildebert racontait ces choses et beaucoup d'autres semblables, le pontife et le duc se ré-^ jouirent avec tout le peuple qui était réuni autour d'eux, et rendirent au Seigneur des actions de grâces pour les bienfaits qu'ils avaient reçus. Hildebert, suivant les avis de Tange, se tondit la tête, s'attacha au saint prélat, et persista dans le service de Dieu. Ne buvant jamais de vin , et ne mangeant jamais de chair, il marcha toujours les pieds nus, se contenta pour nourriture seulement de pain et d'eau , et ne

, HISTOIRE DE iNOKMAWDIE ', HV. II. 363

rniracle glorieux glorifièrent le Seigneur. Saint Martial appela Hildebert, et lui dit de raconter, pour ■ l'édification des auditeurs , tout ce qu'il avait vu pen- I* dant sa mort. Il raconta en hésitant les évënemens I suivans : « Fatigué de l'ardeur du soleil , je nettoyais ^ « mon corps de la sueur dont j'étais couvert , quand « aussitôt des démons me précipitèrent dans une fosse «( de la rivière , et m'y étranglèrent. Ils voulaient me <( lier avec des chaînes de feu , quand l'ange du Sei- « gneur venant à paraître m'arracha de leurs mains. « A peine nous commencions à prendre la route de « l'orient , que deux bataillons de démons se présen- « tèrent devant nous , et nous décochèrent des flè- <( ches de feu. De ces deux corps , l'un nous prit en « tête, tandis que l'autre nous chargeait par derrière. « J'étais excessivement effrayé -, mais l'ange qui m'ac- « compagnait m'encourageait gracieusement. Cet « ange se mit à entonner d'une voix sonore et avec <( une douce modulation un cantique qu'il adressa « au Seigneur , en disant : Mon ame , bénissez le « Seigneur , et que tout ce qui est en moi bénisse le « saint nom de celui qui vous pardonnera vos iniqui- « tés, et rachètera de l'enfer votre vie. Nous parvîn- <( mes ensuite aux feux du purgatoire , dans lequel « les chrétiens sont tourmentés pour leurs dérégle- « mens journaliers qui ne sont pas trop criminels. Ce ^ a purgatoire estuti fleuve de feu sur lequel est posé <( un pont, où l'ange du Seigneur, m'ayant conduit et « placé , me dit , en me prenant la main : Vous res- « terez là jusqu'à ce que , purifié de vos pécl^és , vous « méritiez de participer au royaume des cietix. Puis « nous arrivâmes à la porte du paradis auprès de la-

prépara avec une grande promptitade à exécuter les- ^ ordres de son mari , et se rendiLauprès du saint per- . sonnage avec deux mille huit cents cavaliers. Arrivée auprès de lui, elle lui demanda avec une grande confiance le rétablissement de la santé de son mari. Le bienheureux Martial , joyeux de lui trouver tant de foi , lui promit ]a guérison du malade. Alors il remit à cette dame son bâton, et lui prescrivit de le poser sur son mari, afin de lui rendre la santé. Quant à For et à l'argent , il ne voulut pas les recevoir ; mais , suivant le précepte du Seigneur , il l'employa gratuite- . ment en bonnes œuvres. Il baptisa la noble Béné*dicte et tous ses compagnons de voyage, et les renvoya chez eux après les avoir tous» confirmés dans la foi.

Cependant comme le peuple de la ville de Bordeaux se rendait au temple des idoles , et que le pontife brûlait Tencens , le démon dit qu'il sortirait à la voix d un certain Hébreu nommé Martial. Il avoua , avec beaucoup de tristesse , les grandes vertus du saint prélat , et sa dignité auprès du Seigneur. Enfin, Bénédicte étant entrée dans la ville, les vieillards du peuple allèrent au devant d'elle , et lui racontèrent tout ce que Jupiter leur avait appris. Alors la comtesse manda le premier pontife "des idoles , et lui ordonna de parcourir tous les temples , et de les détruire de fond en comble , à l'exception de celui du Dieu inconnu. Ensuite, réunie à ses frères chrétiens , ses compagnons de voyage , elle implora la clémence de Dieu^ et en son nom se rendit au lit de son mari sur lequel elle posa le bâton du bienheureux pontife. Aussitôt les membres qui avaient

porta pour tout vêtement qu un cilice. Il était exact à faire des prières assidues, des jeunes fréquens, et à accomplir incessamment de bonnes œuvres ^ tout ce qu'il recevait de ses parens il le distribuait aux pauvres, et ne réservait jamais rien pour le lendemain. Beaucoup de personnes suivirent son exemple, et, renonçant à leurs propres volontés^ coururent au Christ par la voie étroite du salut<

Le duc Etienne rendit un décret qu'il adressa à tous les peuples soumis à sa puissance, afin qu'ils missent en pièces leurs temples et leurs idoles, qu'ils les brûlassent , qu'ils n'adorassent qu'un seul Dieu , et s'occupassent à le servir. Quant à lui , ainsi qu'il l'avait appris de son bon maître, il offrait sans cesse à Dieu l'observation d'une vie religieuse. 11 faisait assidûment l'aumône, était équitable dans ses jugemens et affectueux pour les pauvres. Il se mon^ trait docile envers les prêtres et tous les ministres de Dieu auxquels il était dévoué, toujours père trésprudent des chrétiens, toujours persécuteur trèscruel des païens. Depuis le jour où il reçut le baptême, il ne se souilla plus par la cohabitation d'aucune femme, et vécut dans la chasteté jusqu'au jour de sa mort.

11 y avait dans la ville de Bordeaux un comte nom^ mé Sigebert qui depuis six ans était gravement malade de paralysie. Quand il apprit les miracles que le bienheureux Martial opérait, il ordonna à sa femme Bénédicte d aller trouver en toute hâte l'homme de Dieu , de lui porter vingt-six livres d'or et de l'argent en quantité suffisante , et d'implorer l'assistance propice de Dieu par l'intercession de son ami. Elle se

368 ÔRDERtC VITAL.

corps , les tourmentaient horriblement. Traînés (laf leur famille en présence de Thomme de Dieu , il pria pçur eux , et ordonna aux malins esprits de s'en-* fuir : ceux-ci sortirent , avec beaucoup de sang, de la bouche des possédés. Le bienheureux Martial préchant un jour à Mortagne, et une grande multitude de peuple s'étant rassemblée pour entendre les trais dogmes , le comte Sigebert résolut de se rendre , avec une armée considérable, auprès du saint, et de lui procurer , en véritable ami , tout ce qui lui était nécessaire en alimens et en boissons. Il désira donc de se procurer une grande quantité de poissons , et envoya ses gens vers la mer pour y pécher. Comme les pécheurs rapportaient avec eux une abondante capture , et qu'ils cherchaient à regagner le rivage qui était l'objet de leurs vœux, soudain s'éleva sur là mer une tempête qui menaça les hommes de la mort et les vaisseaux du naufrage. La comtesse Bénédicte qui attendait sur le rivage voyait en tremblant le danger qui menaçait. Les hommes et les vaisseaux commençaient à s'engloutir quand cette femme pieuse étendit les mains vers le ciel , et criant à haute voix invoqua le Seigneur. Aussitôt la tempête se calma ^ puis cessa tout-à^fait. Les pêcheurs revinrent au port sans accident , avec leurs bâtimens , leurs poissons et leurs filets. Tous ceux qui virent ces merveilles glorifièrent le Seigneur. Le pieux prélat, de retour de Mortagne , regagna Limoges , et se rendit ensuite en un bourg nommé Âssi. Il y avait là une idole de Jupiter , très-révérée des païens 5 et une grande multitude de malades souQrant de différentes infirmités se trouvaient en ce lieu. Â l'arrivée de Martial , le démon

HISTOIRE. DE KORMÀNDIE *, UV. II. 867

^té lésés par la contraction des nerfs et par la vicieuse humeur des fièvres se dégagèrent comme s'ils navaient jamais été privés de leur force. Dès que le comte Sigebert dont nous venons de parler eut été guéri , il se rendit , en grand appareil , avec beaucoup de monde, auprès du saint évêque, et le pria de le régénérer ainsi que toute sa suite dans les eaux sacrées du baptême. Il fit d'abondantes of*^ fraudes de prières et de grâces pour les bienfaits célestes qu'il avait reçus , et vécut ensuite heureus'ement dans le service du Seigneur. Un jour que la ville de Bordeaux^, par TefFet des criuies des homkr mes , allait périr consumée dans les feux de l'incendie , et qu'elle était menacée d'une destruction complète, la pieuse Bénédicte opposa avec foi le bâton de l'homme de Dieu à la violence du feu ^ elle confessa la toute-puissance du Créateur , et réclama son assistance. Aussitôt l'incendie s'assoupit tellement qu'on ne voyait nulle part aucune trace du feu. Dans ce temps-là Martial , prélat du Christ , averti par une inspiration divine , se transporta sur le fleuve, de la Garonne , et prêcha la parole de Dieu à ^n grand nombre de peuples qui accoururent pour l'entendre dans le lieu qu'on appelle Mortagne : il y passa trois mois dans la sainte occupation de ses bonnes œuvres. Neuf démoniaques chargés de chaînes furent con»; duits de Bordeaux devant lui par leurs parens : saint Martial chassa les diables , et guérit les possédés. Ces diables qui , par la vertu de la foi chrétienne, avaient été chassés de la ville de Bordeaux , irrités contre ceux qu'ils avaient subjugués , s'étaient emparés de quelques misérables idolâtres ; et , maîtres de leurs

Les dëmons répondirent que cette entreprise leur était permise , à cause de la transgression que le comte et sa femme avaient Êiite des saints commandemens , en se souillant tonte la nuit d'impuretés charnelles. Le duc et le peuple ayant prié pour les possédés , le saint prélat chassa le démon au nom du Sauveur , et rendit les possédés à toute la vigueur de leur .ancienne santé. La basilique de Saint-Pierre fat consacrée le 6 des non es de mai (2 mai), du temps de l'empereur Néron : le jour de cette consécration fut éclairé par une si vive lumière que personne ne pouvait voir son voisin , quelque près qu'il fût de lui.

Ces cérémonies accomplies, le bienheureux Martial ordonna Aurélien , et l'établit à Limoges pour lui succéder après son décès. Il confia l'église de l'apôtre saint Pierre au prêtre André , et y établit avec lui Hildebert , fils du comte Arcadius , et trente-six autres clercs. Le duc Etienne donna de ses biens un revenu suffisant afin de pourvoir largement à leurs vêtemens et à leur nourriture.

On a beaucoup écrit sur les œuvres du bienheureux Martial , et il n'est pas possible de rapporter tout en détail. Il était rempli d'une science divine, illustre par sa reHgion , puissant par la probité de ses mœurs, et admirable par ses miracles. Il méprisait le siècle , aimait Dieu et le prochain , ne vivait que pour le Christ , et la mort lui semblait un bien. Ainsi que nous l'avons dit souvent , il rendait la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, une démarche aisée aux boiteux , la parole aux muets , et la vie aux défunts. Aurélien rapporte de Martial

HISTOIRE DK NORMANDIE ^ LIV. II. SÔQ

^evintmuet ; mais, à la demande deshabitans, Thomme de Dieu lui commanda de sortir de la statue, de la briser, et de se rendre visible aux peuples. Aussitôt il sortit de cette idole comme un petit enfant noir , plus sombre que la suie, dont les cheveux noirs aussi et très-épais tombaient jusqu'à ses pieds : il lui sortait de la bouche et des yeux une flamme ardente et fétide. Le saint fit voir aux peuples quel était celui qu'ils avaient adoré comme leur seigneur , et ordonna à ce démon de briser la statue , et d'en réduire en poussière les fragmens. Depuis ce moment il ne reparut plus nulle part. Alors le vénérable évéque fit rassembler autour de lui tous les malades ; et , ayant fait sur eux le signe de la croix , il les guérit au nom de Dieu , et baptisa tous ceux^ qui demeuraient dans ce lieu. Ensuite il retourna à son siège , fit construire des oratoires , et les décora avec soin de pompeux ornemens. Il fit bâtir une église en l'honneur du premier martyr saint Etienne , son parent , et une autre en l'honneur de l'apôtre saint Pierre , son maître. Tout l'autel fut , dans son pourtour , revêtu de lames d'or. Après avoir bâti des basiliques , le bienheureux prélat fit connaître le jour fixe de leur dédicace ; et le duc Etienne ordonna de préparer , pour cette solennité sacrée , tout ce qui était nécessaire à ceux qui y viendraient. Pendant que le saint pontife célébrait la solennité de la messe , Hérivée , comte de la ville de Tours , fut saisi par le diable , avec sa femme chrétienne. L'homme du Seigneur ne souffrit pas que ces personnes fussent plus long-temps tourmentées : il les fit venir à lui , et réprimanda les démons de ce qu'ils avaient osé s'en emparer. I. ^4

la ville , dite porte Calcinée , y fit un sermon sur la vraie foi et les divines œuvres , et rappela utilement quelles étaient les vertus bienheureuses qui embel- ' lissent les mœurs pour le salut. Ayant terminé son exhortation , il bénit le peuple , le récommanda par de pieuses prières au Seigneur Dieu , il se fit porter à l'oratoire de saint Etienne , et là , étendu sur la cendre et revêtu du ciliée , il attendit sa fin prochaine, fléchit les genoux, étendit les mains au ciel , et eut soin de se munir de prières pour sortir de la vie. A la fin il adressa ces paroles au Seigneur : « Seigneur, je remets mon esprit en vos mains. » Gomme tout le monde pleurait et priait, il fit signe de la main pour obtenir le silence , et il dit : « Taisez- « vous. Est-ce que vous n'avez jamais appris com- « bien il vient de louanges du ciel ? Assurément le « Seigneur est venu comme il l'avait promis. » Aussitôt une grande lumière répandit son éclat , et la voix du Seigneur qui l'appelait fit entendre ces paroles : « Sortez, ame bénie. » Ensuite il monta au ciel avec une grande splendeur , et l'on entendit le concert des anges. Le . lendemain , à la troisième heure , un paralytique , qui avait touché son cercueil, fut aussitôt guéri. Lorsqu'on portait son corps pour l'ensevelir , au moment où il sortait pour se rendre à l'église de Saint-Etienne , les cieux s'ouvrirent , et continuèrent d'être ouverts pendant que les porteurs du bienheureux corps allaient au .lieu de la sépulture. En outre un grand nombre d'infirmes s'étant rendus à la cérémonie, le bienheureux Alpinien, prenant le suaire du saint pontife , toucha les corps des malades, et les guérit tous en invoquant le Christ.

HISrrOIRE DE NpRMAIïDIE', LIT. H. djl

beaucoup d'autres choses dignes d'une éternelle mémoire 9 et qu'il opéra par la grâce du Christ. Si ces choses étaient confiées à Técriture , les incrédules les regarderaient comme apocryphes.

L'an quarante de la résurrection du Seigneur, pendant que le bienheureux évéque Martial était en oraison , suivant sa coutume , voilà que tout à coup Jésus-Christ lui apparut dans un grand éclat avec ses disciples , l'appela , le salua d'une manière amicale , et lui prédit que le quinzième jour serait celui de sa sortie de ce monde. Rempli d'une grande joie, le saint homme rendit grâces à Dieu , et se prépara à la mort pendant deux semaines par l'assiduité des jeûnes , des veilles et des prières. Pendant un certain temps de la nuit qu'il avait choisie à cet effet , après un léger repos nécessaire à la réparation de ses fatigues , il se levait pour prier , et jusqu'à la seconde heure du jour poursuivait le cours de ses prières et des louanges de Dieu ; à la seconde heure , il offrait un sacrifice au Seigneur pour lui et pour toute l'Eglise f et ensuite prêchait assidûment jusqu'au soir. Lorsque la nuit arrivait, il prenait le peu d'alimens qu'il s'était permis , le pain et l'eau.

Le terme de sa vocation approchant, l'homme de Dieu convoqua ses frères, et leur annonça que le jour de sa mort n'était pas éloigné. 11 envoya des courriers dans toutes les contrées et les provinces dont il avait fait l'acquisition pour le Seigneur. 11 vint beaucoup de monde en gémissant , savoir les peuples du Poitou , du Berri, de l'Auvergne , de la Gascogne et de la Gothie. Comme il touchait au jour de sa mort , ^ à la prière des assistans , il alla au-delà de la porte de

374 ORDERIG VITAL.

revêtu du voile de la chair qu'il emprunta à la Vierge sans tache. Dans la ville de Rome qur, depuis son origine , travailla à faire dominer ses faisceaux sur tous ses voisins , et qui étendit, d'après les dispositions de Dieu , les limites de sa domination jusqu'à TEuphrate et à FOcëan , on vit un grand nombre de vaillans champions, avec l'aide de Dieu, tenir les rênes du gouvernement ecclésiastique , dont il est agréable de suivre la course triomphale sur les flots du monde , afin que ceux qui marcheront sur les traces des héros s'attachent constanmient à imiter leurs actions courageuses et salutaires. Lef bienheureux Simon Pierre , prince des Apôtres , fils dé Jean , originaire du bourg de Bethsaïde , dans la province de Galilée , occupa d'abord le siège d'Ântioche pendant sept ans. Il se rendit ensuite à Rome , sous l'empire de Claude, pour y combattre Simon-le-Magicien. C'est là que , préchant l'Evangile , il gouverna l'Eglise pendant vingt-cinq années. Il disputa un grand nombre de fois en présence de Néron et du peuple contre Simon qu'il vainquit : ce qui fut cause de son martyre que Néron ordonna en même temps que celui de Paul , l'an 36 de la Passion du Seigneur , le 3 des calendes de juillet ( 29 juin ).

lin, fils d'Herculan, né en Toscane, occupa le siège de Rome pendant onze ans , trois mois et douze jours. Il fut martyrisé le 5 des calendes de décembre ( 26 novembre ). C'est lui qui , d'après le précepte de l'apôtre Pierre , décréta qu'aucune femme ne pourrait entrer dans l'église sans être voilée.

Clet, né à Rome, siégea pendant douze ans, un ■ mois et onze jours. Il fut mis à mort sous Domitien

HISTOIRE DE NORMAItDIE ', LIV. 11. 872

Entre autres, on remarqua un certain hydropique, apporté de la ville de Toulouse, avec six aveugles, et quatre démoniaques. Le lendemain de la mort de Martial , ils furent présentés à son tombeau , touchèrent le saint suaire , et furent guéris.

Le très-saint prélat opéra d'innombrables miracles après son inhumation : Jeur grand nombre ne permet pas d'en donner par écrit tout le détail. Peut-être de plus amples volumes , si on les écrivait , ne suffiraient pas à ceux auxquels ne suffit point notre récit.

Que le saint prélat Martial , qui fut le convive du Christ et le compagnon des Apôtres , qui se fit remarquer à Limoges comme pieux pasteur , et qui le premier prêcha chez les peuples occidentaux, veuille bien intervenir pour nous qui nous entretenons de ses vertus , afin que protégés par ses saintes prières , nou méritions de participer à l'héritage de l'éternité ! Ainsi soit-il !

Ayant résolu d'écrire l'histoire d'après les récits des écrivains , j'ai commencé ma narration , pour ce qui concerne l'Eglise , par les saints Apôtres , sur lesquels je me suis exprimé en peu de mots. Maintenant, avec l'aide de Dieu, je vais tâcher de donner la suite non interrompue d,es pontifes romains. Je commencerai par le bienheureux Pierre , apôtre , auquel le Christ confia les clefs du royaume des cieux. Je crois cet ouvrage nécessaire, et je présume qu'il sera avantageux aux personnes studieuses, et à toutes celles qui sont dociles à l'instruction. J'ai étendu mes recherches véridiques pendant le cours de onze cents tans, depuis que le puissant Emmanuel vint à nous

du comte Sisinnius. Gomme le mari de Théodora , enflamme de colère, la poursuivait dans Fëglise où elle entrait secrètement, Clément se mit en prières, «t aussitôt cet homme devint aveugle et sourd. Ses esclaves , ayant voulu le conduire hors de l'église , tournèrent long-temps autour de l'enceinte sans pouvoir trouver la porte , jusqu'à ce que Théodora, ayant prié pour son mari , obtint qu'il pût sortir avec ses enfans. Conduit chez lui , il resta aveugle ^ et , après la messe , Théodora fit connaître au pape saint Clément tout ce qui s'était passé. Le pontife ordonna au peuple de prier le Seigneur. Ensuite il se rendit avec cette femme auprès du malade : il fit sa prière , et lui rendit aussitôt la vue et l'ouïe. Sisinnius , ayant recouvré les sens du corps, perdit la raison, et ordonna de saisir et de lui amener l'évêque Clément qu'il croyait être entré chez sa femme. Ses esclaves liaient de grosses pierres , et les traînaient tantôt dedans, tantôt dehors. Pendant ces actes de folie de Sisinnius et de ses esclaves. Clément se retira, et Théodora passa tout le jour à pleurer et à prier pour son mari. Enfin vers le soir l'apôtre Pierre lui apparut, et lui dit pour la réconforter: «Sisinnius « sera sauvé par vous , afin d'accomplir ce qu'a dit mon « frère Paul l'apôtre : Le mari infidèle sera sanctifié par « la femme fidèle. » Aussitôt Sisinnius, ayant recouvré sa raison , pria Théodora de faire venir Clément , confessa sa démence , crut au Dieu tout-puissant , et, corroboré par la foi , reçut le baptême aux fêtes de Pâques suivantes , avec trois cent vingt-trois personnes des deux sexes. Beaucoup de personnages illustres et nobles furent amenés par lui à croire au Sei-

le 6 des calendes de mai ( 26 avril ). L'épiscopat fut vacant pendant vingt jours. Rufîn, prêtre d'Aquilée, dit en parlant de Lin et de Glet , dans le prëambole de rhistoire de Clément , que ces prélats furent en fonction du vivant même de Fapôtre Pierre , et qu'ils lui succédèrei^t. Je m'étonne beaucoup que cet écrivain , aussi savant comme interprète que comme historiographe, et si profondément versé d'ailleurçt dans les lettres , tant grecques que latines , n'ait pas. considéré que ces deux pontifes terminèrent leur course bienheureuse par le martyre , et qu'aucun autre n'a souffert à Rome de persécution pour le Christ jusqu'à la treizième année du règne de Néron , à l'occasion de la chute de Simon-le-Magicien. Ainsi Lin fut mis à mort du temps de Vespasien, et Clet pendant ]a persécution suscitée par Domitien.

Clément, né à Rome dans le quartier du mont Cœlius , eut pour père Faustin. 11 tint les rênes de l'épiscopat pendant dix ans, deux mois et dix jours. Sous Trajan il fut précipité dans la mer , le 9 des calendes de décembre ( 23 novembre ). Le siège fut vacant pendant vingt-un jours. Il s'attacha à suivre la discipline instituée par le bienheureux apôtre Pierre. Il brillait d'un tel éclat par la bonté de ses mœurs , qu'il n'était pas moins agréable aux Juifs et aux Gentils qu'à tous les chrétiens. Il tenait un registre nominal de tous les pauvres , et ne permettait pas que ceux qui avaient été purifiés par la sanctification du baptême fussent exposés à la mendicité publique. 11 consacra sous le saint voile la vierge Flavie Domitille , nièce du César Domitien , et fiancée d'Aurelius. Il fortifia dans son projet de chasteté Théodora , femme

SjB ORDERIG VITAL. ^

qu'il vit un agneau sur la montagne voisine qui lui montrait, en élevant le pied droit , un lieu distinet. Il y frappa légèrement avec une baguette, et aussitôt il s'ouvrit une fontaine remplie de filets d'eau trèsabondans , qui , sortant avec impétuosité , donnèrent naissance à une rivière. Lorsqu'on connut cet évé^ nement, toute la province accourut, et une grande multitude de personnes embrassèrent la religion de • saint Clément. 11 en résulta qu'en un jour cinq cents personnes et plus furent baptisées , et qu'en moins d'un an, les croyans brisèrent les idoles, et construisirent soixante-quinze églises.

Trois ans après , les païens, poursuivant leur entreprise , adressèrent à l'empereur Trajan un rapport mensonger qui détermina ce prince à envoyer le duc Âufîdien , pour faire périr un grand nombre de chrétiens par divers genres de supplices. Après que l'on eut massacré la multitude , Aufidien fit conduire à la mer le seul Clément , lui fit attacher une ancre au cou, et le fit précipiter au milieu des flots , afin que les chrétiens ne pussent le découvrir , ni le vénérer comme un Dieu. Ses ordres ayant été exécutés, Phébus et Corneille , disciples de saint Clément , qui étaient sur le rivage avec un grand nombre de chrétiens, se mirent à prier avec larmes. Aussitôt la mer se retira à près de trois milles du rivage, et les peuples , y étant entrés à pied sec, virent des choses merveilleuses. Us trouvèrent une «habitation en manière de temple de marbre , bâtie par la main des anges qui y avaient déposé le corps de saint Clément dans une caisse de pierre : l'ancre avec laquelle il avait été précipité était posée près de lui. Une révélation défendit

HISTOIRE DE lïORMANDP^ LÎV. II. 877

gneur , et furent baptises après avoir embrassé la ▼raie foi.

Publius Torquéanus , qui était trésorier - généra) , jaloux de voir une si grande multitude de chrétiens , donna de l'argent à ses subordonnés, dians diverse» contrées, pour exciter un soulèvement contre les sectateurs d«i Christ. Pendant que Mamertin était préfet du peuple ^romain, une sédition s'éleva, et, par l'ordre de Torquéanus , Clément fut en secret conduit auprès de lui. Le pontife essaya d'amener ce juge à la vraie foi par les bonnes raisons qu'il lui donna pendant l'interrogatoire. Le tumulte croissant toujours, on fit à Nerva et à Trajari le rapport de l'affaire. Ce dernier prince écrivit d'envoyer Clément, s'il ne voulait pas sacrifier aux idoles , en exil dans la ville de Cherson, qui est au-delà des mers. Le Seigneur fit tant de grâces au bienheureux Clément que ses gardes même, qui étaient païens , pleurèrent sur son sort. Le président Julien le recommanda à Dieu en pleurant, et lui fit donner un vaisseau chargé de tout ce qui pouvait lui être nécessaire. Beaucoup de personnes religieuses , tant du peuple que du clergé , accompagnèrent le pontife. 11 trouva dans le lieu de son exil plus de deux mille chrétiens condamnés à scier le marbre. 11 s'en réjouit quand il sut que c'était pour le nom de Dieu qu'ils soufiraient l'exil : il leur prodigua les instructions sur la nécessité de se maintenir dans la foi, et de soufirir avec patience. Ayant a{)pris que ces infortunés étaient obligés de transporter sur leurs épaules , pendant un trajet de six mille» , Tean dont ils avaient besoin, il pria le Seigneur, et lui demanda de Teaa. Sa prière était à peine terminée,

38 O ORDERIG VITAL.

une aspersion d'eau et de sel ^ et prescrivit aux prêtres de placer la passion du Seigneur dans la célébration de la messe. Le Sauveur opéra par lui un grand nombre de miracles, et conduisit au salut un grand nombre d'ames. Il fut décollé sur la voie Numantine le 5 des noues de mai (3 mai). L'épiscopat vaqua trente-cinq jours.

Sixte , né à Rome dans la Voie grande, eut pour père Pastor : il siégea dix ans , deux mois et un jour. Il prescrivit que les clercs serviteurs de Téglise touchassent seuls aux choses saintes. Il ordonna aux prêtres de chanter pendant U messe cet hymne des anges et des hommes : a Trois fois saint est le Seigneur Dieu « Sabaoth. Les cieux et la terre sont remplis de sa « gloire. Gloire à Dieu dans lés cieux ! Béni soit celui <c qui vient au nom du Seigneur. Gloire à Dieu dans « les cieux ! » Il ordonna de rechercher avec soin quelles étaient la personne , la foi , la vie et les habitudes de ceux qui accusaient les prêtres, et de ne pas croire ceux qui ignorent la vérité de la religion, ou qui n'ont pas une conduite régulière, ou qui sortent de la maison des ennemis du Christ. Enfin il fut martyrisé le jour des noues d'avril (5 avril). A sa mort le siège fut vacant pendant quatorze jours.

Thélesphore , grec , fut à la tête du pontificat pendant onze ans, trois mois et vingt-un jours , du temps d'Antonin et de Marc-Aurèle. Il prescrivit de célébrer un jeûne de sept semaines avant Pâques, de chanter une messe pendant la nuit de la naissance du Sauveur , et de réciter , au commencement du sacrifice , l'hymne des anges , c'est-à-dire le Gloria in excelsis Deo. Enfin il fut martyrisé le jour des noues de jan-

à ses disciples de l'enlever , parce que , à chaque anniversaire de son martyre , la mer devait se retirer , et donner , pendant sept jours, un passage à pied sec .à tous ceux qui viendraient le visiter. Beaucoup de miracles s'ëtant opérés là , tous les gentils des environs crurent au Christ , et se firent un devoir d'obéir à celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

Clément décida que le manteau de l'autel , la chaire et le candélabre devaient être brûlés quand ils étaient trop vieux.

Anaclet , grec , né à Athènes , siégea neuf ans , deux mois et dix jours. Il mourut le 3 des ides de juillet (i3 juillet), et l'épiscopat fut vacant pendant seize jours. 11 décida que les prêtres ne pouvaient être accusés que par des hommes de probité et de capacité suffisante pour être à l'abri des soupçons.

Evariste , juif, fils de Judas , né à Bethléem , occupa le siège pontifical pendant neuf ans , dix mois et deux jours , sous l'empire de Domitien , de Nerva et de Trajan. Après son martyre , l'épiscopat vaqua dixhuit jours. Il ordonna sept diacres pour accompagner l'évêque pendant sa prédication, et pour être en tous lieux comme les yeux de sa surveillance. 11 statua que le mari ne pouvait quitter sa femme , ni la femme son mari 5 et que l'Eglise ne pouvait recevoir d'évêque tant que le titulaire vivait encore.

Alexandre naquit à Rome dans le quartier de la Tête de taureau : son père s'appelait aussi Alexandre. 11 gouverna l'Eglise pendant dix ans , sept mois et onze jours. Il introduisit l'usage de bénir les maisons par

389 ORDERIC VITIL.

ans et tr<46 mois sous Antonia et Commode. 11 défendit de juger les absens, et d'entendre contre eux la calomnie ni la voix des traîtres. Il défendit aux Chrétiens de refuser aucuns alimens à moins qu'ils ne fussent pas en usage parmi les hommes, ou approuvés par la raison. Il mourut le 7 des calendes de juin ( a6 mai).

Victor , né en Afrique , occupa le siège durant dix ans , deux mois et dix jours. Il reçut la couronne du martyre le jour des calendes d'août ( i^août). L'épiscopat vaqua douze jours. Il décida que personne ne serait accusé sur des faits incertains.

Zéphirin, romain , siégea huit ans, six mois et dix jours sous Antonin et Sévère. Il fut enterré sur la voie Appienne le 7 des calendes de septembre ( a6 août). Le siège vaqua sept jours. 11 ordonna que celui qui aurait été injustement dépouillé fût provisoirement remis en possession , qu'il pût répondre ensuite à ses accusateurs , et qu'on lui accordât des délais suffisaus, s'il était nécessaire.

Calixte , romain aussi , du pays de Ravenne , occupa le siège sept ans, deux mois et dix jours , sous l'empire de Martien * et d'Héliogabale. D'après sa décision, les évêques n'avaient le droit de juger et d'excommunier que les paroissiens de leur diocèse. En effet personne n'est assujetti au jugement d'aucun autre prélat que du sien , et ne peut être condamné que par lui. Il statua que celui qui était tombé dans le péché , pourvu qu'il en fît une pénitence suffisante, ne devait pas être privé de son ancien emploi , et qu'il en pouvait obtenir, s'il n'en possédait pas encore.

' Macrin.

vier (5 janvier). L'épiscopat fut en vacance pendant «ept jours.

^ Hygin, athénien, et autrefois philosophe, garda le pontificat pendant quatre ans, trois mois et quatre jours , durant l'empire de Vérus et de Marc-Aurèle. 11 défendit aux métropolitains d'entendre aucune cause sans le concours de tous les évêques de la province , et aux évêques sans l'assistance de leurs clercs, à peine de nullité de leur sentence. Il fut inhumé le 3 des ides de janvier ( 1 1 janvier). La vacance de l'épiscopat dura trois jours.

Pie , italien , né à Aquilée , siégea dix-neuf ans , quatre mois et trois jours, sous l'empire d'Antoninle-Pieux. Instruit dans les devoirs de pasteur, il fit placer au dimanche la fête de Pâques. Il mourut le 5 des ides de juillet ( 1 1 juillet). Le siège vaqua qua • torze jours.

Anicet , syrien , tint les rênes du pontificat pendant onze ans, quatre mois et trois jours, sous le règne de Sévère et de Marc-Aurèle. Il prescrivit aux clercs de couper leurs cheveux-, il déclara nulle toute ordination d'évêque qui ne serait pas faite par trois ëvêques au moins ^ il statua que le métropolitain devait être consacré par tous ceux qui seraient ses suffragans. 11 fut martyrisé le 12 des calendes de mai (20 avril). L'épiscopat vaqua dix-sept jours.

Soter , campanien , fils de Concordius , né dans la ville de Fondi, occupa le siège de Rome neuf ans, ^eptmois et vingt-un jours, sous l'empire de Sévère. U mourut le i5 des calendes de mai( 17 avril). Le siège vaqua vingt-un jours.

Eleuthère, grec, fils d'Abundius, siégea quinze

384 ORDERIG VITAL.

trois jours. Ce fut lui qui , à la prière de sainte Lucine, fit pendant la nuit l'enlèvement des corps des Apôtres. Il déposa le corps du bienheureux Paul sur la voie d'Ostie , et celui de Pierre dans le temple d'Apollon, sur le mont doré au Vatican. Sous le règne c(e Dèce exilé à Gentumcelles, puis conduit à Rome , il fît plusieurs conversions , et fut décollé le i8 des calendes d'octobre ( i4 septembre). L'épiscopat vaqua trente -cinq jours. 11 décréta que les prêtres ne devaient prêter de serment que pour la foi.

Liicius, romain, siégea trois anS, trois mois et trois jours , du temps de Gallus et de Volusien. Par la permission de Dieu il fut rappelé d'exil. Valérien lui fit trancher la tête, le 3 des nones de mars (5 mars). L'épiscopat vaqua trente - cinq jours. Il établit que tout témoignage ecclésiastique devait être rendu en présence de Tévêque , assisté de deux prêtres et de trois diacres.

Etienne , romain , siégea sept ans , cinq mois et deux jours, du temps de Valérien, de Gallican et de Maxime. Il rendit la lumière à Lucile qui, depuis le berceau , était aveugle ; il baptisa le tribun Emèse son père , et soixante-deux autres personnes des deux sexes. Après le martyre de Sempronius , d'Olympius , d'Exupérie et de Théodole , qui précédèrent douze prêtres , ainsi que Bon , Faust , Maur, Primice , Calumniosus , Jean , Exupérance , Quirille , Honorât ' , et plusieurs autres qui moururent le jour des calendes d'août ( i«^ août ), il fut lui-même décollé, après avoir c'élébré la messe, le 4 des nones d'août (2 août).

' Ou Honore.

Il prescrivit d'observer , trois fois par an , le jeûne du samedi , en blé , en vin, en huile , selon la prophétie , le quatrième , le septième et le dixième. Ensuite il fut martyrisé le a des ides d'octobre ( 1 4 octobre ) , sous l'empire d'Alexandre Sévère. La vacance de l'épiseopat fut de six jours. Alors le prêtre Calépode, Astère , et le consul Palmatin furent martyrisés avec deux cents personnes de leur fatnille.

Urbain , romain , fut à la tête de TEglise quatre ans, six mois et douze jours. Il prescrivit à tous les fidèles, après leur baptême , de recevoir le Saint-Esprit par l'imposition des mains des évêques , afin de devenir complètement chrétiens. Alors furent mis à mort Tiburce, Valérien, Maximien et Cécile. 11 fut martyrisé le 8 des ides de juin ( 6 juin).

Poncien , romain , siégea neuf ans , cinq mois et deux jours , du temps d'Alexandre , qui l'exila en Sardaigne avec le prêtre Hippolyte. 11 mourut le 3 des calendes de novembre ( 3o octobre ) , et Tépiscopat vaqua dix jours.

Anthéros, grec, siégea douze ans, un mois et douze jours. Il fut martyrisé le 3 des nones de janvier ( 3 janvier ) , et l'épiscopat vaqua treize jours.

Fabien, romain, siégea quatorze ans et onze mois. Il décréta, entre autres choses, qu'il faut considérer comme une accusation les injures d'un homme en colère -, que l'accusateur devait prouver le crime qu'il imputait à l'accusé , et que celui qui ne faisait pas sa preuve devait souffrir la peine qu'il avait voulu faire infliger. Il fut mis à mort le i4 des calendes de février ( 19 janvier), et l'épiscopat vaqua sept jours.

Corneille , romain , siégea deux ans , deux mois et

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L'épiscopat vaqua vingt-sept jours. Il statua que les personnes infâmes n'auraient pas le droit d'accuser les prêtres , et que ni les prêtres ni les autres ecclésiastiques ne porteraient , dans l'usage journalier, les vétemens sacrés qu'à l'église.

Sixte , grec, précédemment philosophe, siégea un an, dix mois et vingt-trois jours , du temps de Gallien et de Dèce. 11 frappa d'excommunication tous ceux qui , au mépris de leur propre juge , avaient recours à un autre. 11 fut décollé le 8 des ides d'août ( 6 août), avec les six diacres Félicissime, Agapit, Janvier, Magnus, Vincent et Etienne. L'épiscopat fut vacant pendant trente-cinq jours. Alors l'archidiacre Laurent et Hippolyte avec sa famille , Abdon et Sennes sous les rois de Perse , et plusieurs autres , furent martyrisés par divers genres de supplices.

Denis, autrefois moine, siégea six ans, deux mois et quatre jours. 11 donna des églises aux prêtres 5 il établit les cimetières des paroisses et des diocèses. 11 fut martyrisé le six des calendes de janvier (27 décembre). L'épiscopat vaqua cinq jours. On trouve ce qui suit dans les décrets de Denis : « 11 ne faut pas « ajouter foi à la confession qui n'est pas libre , car « elle doit être faite volontairement et ne pas être « extorquée. »

Félix, romain, siégea quatre ans, trois mois et vingt-cinq jours, du temps de Claude et d'Aurélien. Il reçut la couronne du martyre , le 3 des calendes de juin ( 3o mai). L'épiscopat vaqua cinq jours. 11 décida qu'un évêque ne pouvait être privé de sou ëvêché avant d'avoir été entendu et jugé.

Eutychién , toscan de la ville de Luna , siégea un

386 ORDERIG VITAL.

an , un mois et deux jours , sous Fempire d^Aurëlien. I! mourut le 6 des caleùdes d'août ( 27 juillet}. L'ëpiscopat vaqua huit jours.

Caïns , dalmate , siégea onze ans , quatre mois et douze jours , du temps de Garin , de Dioclétien et de Constance. II établit sept degrés dans les ordres , sa^ voir : portier, lecteur, exorciste, sous-diaCre, diacre, prêtre, évêque. Il fut martyrisé le 10 des calendes de mai ( aa avril ). L'épiscopat vaqua onze jours.

Marcellin , romain , siégea neuf ans , quatre mois et seize jours , du temps de Dioclétien et de Maximien. Il décréta que le majeur ne devait pas être jugé par le mineur ; qu-iin laïque n avait pas le droit d^accuser un clerc , et qu'un clerc , de quelque ordre qfu'il fût, ne devait appeler personne en jugement devant un séculier, sans la permission de son évéqne. II fut martyrisé le 7 des calendes de mai ( aS avril ). U périt avec lui, pour la foi du Christ , dix-huît mille ht)iÂmes dans Fespace de trente jours. Alors la perséca-^ tion contre les chrétiens fut très-rigoureuse, et l'épiscopat vaqua sept ans, sept mois et. vingt^cinq jours.

Marcel, romain, du quartier de la Voie Grande, siégea dix ans, sept mois et vingt-un jours , du temps de Maxence et de Maximin. 11 fut , par Tordre du tyran , condamné à panser des chevaux dans une écurie-, et enfin il mourut le 17 des calendes de février (16 janvier). Alors Fépiscopat vaqua vingt jours.

Eusèbe, ancien médecin grec , siégea six ans, un mois et trois jours, du temps de Constantin. U mourut le 6 des noues d'octobre ( 2 octobre), et Tépis-

copat vaqua une semaine^ Ce fut de son temps que Ton découvrit la croix de Notre -Seigneur Jésus- Christ, le 5 des nones de mai ( 3 mai) , et que Judas Quiriaque fut baptisé.

Melchiade, africain, siégea quatre ans. Il défendit aux fidèles de jeûner le dimanche ni la cinquième férié, selon l'usage des païens. Il fut inhumé dans le cimetière de Calixte sur la Voie Appienne , le 4 des ides de décembre ( lo décembre). L'épiscopat vaqua seize jours. ,

Sylvestre , romain , fils de Rufin et de Justa , siégea vingt-trois ans , dix mois et onze jours. Il fut instruit à Rome par le prêtre Cyrin, dont il imita la vie et les bonnes mœurs ; il parvint au plus haut commet de la piété chrétienne. Sylvestre , dès ça jeunesse , exerça pieusement Thospitalité , et fit beaucoup d'autres bonnes actions. 11 reçut chez lui, à son arrivée d'Antioche à Rome, Timothée, qu'il seconda de tous ses efforts , dans la prédication publique du Christ. Ensuite , quinze mois après , il enleva pendant la nuit le corps de ce martyr, qui avait été mis àiaort pour la cause de la vérité, par l'ordre deTarquin, préfet de la ville. Il conduisit dans sa propre maison révêque Melchiade , avec de saints prêtres et de3 diacres, pour y ensevelir le confesseur de Jésus-Christ. Timothée fut honorablement inhumé dans le jardin de Théone , femme chrétienne , près du tombeau de l^apôtre Paul , et Sylvestre fut arrêté par ordre de Perpenna Tarquin , qui l'envoya en prison , où il se proposait de le livrer le lendemain aux tortures , coiâme confesseur de Dieu. Cependant le préfet, ëtaftt à dîner, fut étouffé par l'os d'un poisson qui

s'arrêta dans sa gorge, et Sylvestre sortit joyeusement de prison , pendant que son persécuteur était conduit au tombeau au milieu du deuil. Sylvestre était âgé de trente ans quand il fut fait diacre , et peu de temps après, à la demande de tout le peuple, il fut ^irdonné prêtre par le saint évêque Melchiade, à la mort duquel il fut unanimement élu pape. Il brillait de toutes les vertus , et plaisait à tout le monde par le mérite de sa sainteté. On voyait un énorme dragon sur le mont Tarpéien , où est placé le Capitole. Des magiciens se rendaient auprès de lui une fois par mois , avec des vierges sacrilèges , et descendaient trois cent soixante-cinq degrés , comme s'ils étaient allés en enfer , en portant des offrandes et des ornemens. Ce serpent montait tout à coup , et , quoiqu'il ne sortît pas , il corrompait tellement de son souffle l'air du voisinage, qu'il occasionnait une grande mortalité, et faisait périr beaucoup d'enfans, dont la perte répandait partout l'affliction. Enfin , les païens ayant imploré l'assistance de Sylvestre, il prescrivit aux chrétiens un jeûne de trois jours, après lequel , instruit dans une vision par le bienheureux apôtre Pierre, il descendit avec trois prêtres et deux diacres -, puis , par la vertu de Dieu , il renferma sévèrement le dragon. Toute la ville fut depuis ce jour délivrée de son souffle empesté, et rendit grâces à Dieu. Plusieurs Gentils , témoins de ce miracle , et débarrassés de la contagion du dragon, crurent au Christ , et se firent baptiser. Comme l'empereur Constantin forçait les chrétiens à sacrifier aux idoles , et avait fait massacrer un grand nombre de personnes qui ne voulaient pas adorer les statues , Sylvestre quitta la ville avec ses

clercs , et se cacha pendant quelque temps sur le mont Soracte , où il pratiqua le jeûne et la prière. Mais la main vengeresse de Dieu frappa Constantin de la lèpre élëphantine , et arrêta ainsi l'effusion du sang des fidèles. Cet Auguste, affligé d'une si grande calamité , s'appliqua à rechercher avec soin ce qui pouvait mettre un terme à ses maux. Alors, parle conseil des méchans pontifes du Capitole , il ordonna de mettre à mort une troupe d'enfans, s'élevant à plus de trois mille , afin de composer de leur sang un bain , dans lequel l'empereur, teint de ce sang tout fumant , implora le remède à son mal. Constantin étant sorti de son palais pour se rendre au bain , et ayant vu une multitude de femmes qui pleuraient très-amèrement le massacre prochain de leurs enfans, s'informa de la cause d'un si grand deuil , et eut horreur du crime aussitôt qu'il le connut. Dans un discours long et excellent , il condamna cette cruauté digne des barbares , et fit connaître quelle était l'humanité de l'empire romain. En conséquence^ il ordonna de rendre les enfans à leurs mères ; il y joignit des présens considérables , avec des chariots et des provisions , et les envoya ainsi comblées de joie.

La nuit suivante , il vit dans une apparition les apôtres Pierre et Paul , qui lui conseillèrent de rappeler Sylvestre avec ses clercs , de se soumettre à ses instructions sur le salut, et de lui obéir en toutes choses. Ensuite le pape prescrivit au prince et à tout le peuple chrétien un jeûne d'une semaine. Quand il fut terminé , Sylvestre fit préparer le samedi au soir le bain salutaire dans le palais de Latran , et le sanctifia selon la coutume. Alors Constantin fut bap-

igo ORDERIG VITAL.

tisé , et aussitôt, au milieu d'une grande lumière qui dura presque une demi^heure , il fut purifié de la lèpre et confessa qu'il avait vu le Christ.

Sous Tempire de Constantin , on tint dans la ville de Rome un concile de quarante-quatre ëvéques. Là le pape Sylvestre disputa contre les douze plus habiles "chefs des Juifs; avec le secours de Dieu, il triompha de ses adversaires , qu'il accabla d'une grêle de sentences authentiques. Il soutint contre les rabbins Abiathar et Joasis , que le Père , le Fils et le Saint-Esprit ne faisaient qu'un seul Dieu. 11 prouva clairement, d'après les livres des Prophètes , contre les sciribes Godolias et Anne, que le Christ était né d'une vierge , qu'il avait été tenté par le diable , qu'il avait été trahi par un de ses disciples , que ses ennemis l'avaient arrêté , bafoué et flagellé ; qu'il avait été abreuvé de vinaigré V vendu , couronné d'épines, et dépouillé ; que ses vêtemens avaient été tirés au sort, qu'il avait été attaché à la croix, qu'il était mort et avait été enseveli. Il expliqua aux maîtres Dohet et Chusi , et aux interprètes de la loi , Bourim et Archel , quelle était la grande utilité de l'incarnation du Christ , de sa tentation et de sa passion. Il rendit évident , contre les phàrisieps Jobal et Thara, que Jésus-Christ est Dieu parfait , et homme parfait , qui selon l'humanité, Et pour le salut de tous , a été tenté , a souffert et est mort; mais que ce tout-puissant Dieu, dans toute sa passion, a été exempt de blessures , comme la lumière du soleil sur l'arbre que coupe la cognée. Il prouva par d'amples raisons au prêtre Séléon que le Fils de Dieu est , à bon droit , appelé l'agneau sans tache , parce qu'il s'est immolé pour racheter les péchés de

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIY. II. Sgi

tout le peuple ; qu'il est né d'une vierge , afin que nous naji6$ions aussi du sein virginal de l'Eglise ; qu'il a été triplement tenté , afin de nous délivrer d'une tentation semblable ; arrêté , pour nous mettre en liberté ; enchaîné , pour nous dégager des liens de la malédiction; bafoué, pour nous soustraire à la dérision du démon; vçndu, pour nous racheter; humilié, pour nous élever; captif, pour nous débarrasser des chaînes de Satan ; dépouillé, pour couvrir la nudité du premier homme qui a donné entré© à la mort ; couronné d!épines pour éloigner de nous les épines et les chardons de la première malédiction ; nourri de fiel et abreuvé de vinaigre , pour nous introduire dans une terre où découle sans cesse le lait et le miel : enfin sacrifié sur l'autel de la croix , pour effacer les péchés de tout le monde. Ainsi se trouva en dé*faut la puissance du diable qui, ayant opposé veau contre veau et bouc contre bouc, ne put trouver d'agneau contre l'agneau sans tache. En effet, notre roi est mort pour enchaîner l'empire de la mort ; enseveli, pour bénir les sépultures des saints; ressuscité, pour rendre la vie aux morts ; monté aux cieux , non seulement pour rendre à l'homme le paradis qu'il avait perdu , mais encore pour lui ouvrir les portes des cieux. Il s'est assis à la droite du Père , pour exaucer les prières des croyans. Il doit venir juger les vivans et les morts , pour rendre à chacun ce qui lui appartient, selon ses œuvres. Telle est la véritable foi des chrétiens.

Quand Sylvestre eut puissamment discuté ces objets et beaucoup d'autres, et que Séléon, au milieu du silence des autres Juifs, eut produit ses argumens

Sga OftDERIC VITA.L.

à la louange du pape , un douzième adversaire , nommé Zambri , qui était un magicien très -artificieux 9 se présenta dans la lutte ; il ne s'attacha pas aux textes authentiques des Ecritures , il voulut employer la magie , et demanda que Ton conduisît devant tous les auditeurs un taureau des plus féroces. Bientôt, sur l'ordre du pape et d'Auguste ' , on amena le taureau de Térence , animal que cent des plus forts soldats ne pouvaient contenir. Zambri lui ayant dit à l'oreille quelque chose de secret , aussitôt le malheureux jeta un mugissement et expira violemment, après la perte de ses yeux , qui jaillirent de sa tête. Alors tous les Juifs se mirent à insulter Sylvestre, et pendant près de deux heures le tumulte fut au comble. Auguste ayant ordonné le silence , Sylvestre s'approcha du magicien , et lui demanda de ressusciter au nom du Seigneur le taureau qu'il avait fait passer de la vie à la mort. C'est ce que Zambri ne put faire ; mais il déclara'hautement et assura, par le salut d'Auguste , que si le pape pouvait rappeler à la mort le taureau, tous les Juifs renonceraient à leur loi et embrasseraient la religion chrétienne. Alors le saint pontife étendit les mains, fléchit les genoux, et pria longtemps avec larmes. Ayant fini ses prières , il s'approcha du taureau et dit à haute voix : « Au nom de Jésus- <( Christ , qui a été crucifié par les Juifs , sous le gou- « vernement de Ponce Pilate , lève-toi , et reste ici c( en paix, w Aussitôt l'animal se leva , le saint prélat s'approcha de lui et détacha les liens de ses cornes. « Va-t-en , dit-il , rejoindre ton troupeau , et conserve

* Orderic Vital emptoie ce moi pour designer l'empereur, soit de Rome, soit de Coostantinoplc.

HISTOIRE DE KOllMAlSDIE ; LIV. II. SpS

« ta douceur. » A Tinstant le taureau, devenu tranquille et doux, regagna le troupeau auquel il appartenait. Alors tous les Juifs se prosternèrent aux pieds de Sylvestre , et demandèrent à être régénérés par les eaux du baptême.

Hélène , mère de l'empereur, parut en public sans l'appareil des cours , et devant tout le monde , baisant les genoux du pape , lui demanda un lieu de pénitence. Dans le même moment un grand nombre de démons sortirent des corps des possédés, et, par Tordre de saint Sylvestre , confessèrent que ô'était lui qui les en avait chassés.

Dans la dispute entre les Chrétiens et les Juifs dont nous venons de parler , Zénophile et Craton , furent choisis censeurs principaux et ordinaires par Auguste et le sénat : l'un d'eux était Grec, et l'autre Latin. Tous deux étaient d'excellens orateurs, amis de la vérité qu'ils ne craignaient pas de dire , depuis longtemps renommés dans le barreau de Rome comme observateurs fidèles de la probité , et comme ayant un profond mépris pour l'avarice : tous deux étaient Gentils, afin qu'ils fussent impartiaux dans cette querelle de religion , qu'ils ne favorisassent que la justice , et que ni les Chrétiens ni les Juifs ne les regardassent comme suspects à leur secte.

Le Christ ayant triomphé par la bouche de saint Sylvestre, beaucoup de Juifs et de païens crurent. Comme ces choses eurent lieu dans le commencement du premier mois, ils reçurent un nom , et furent baptisés à Pâques. Depuis ce moment le nom du Seigneur fut glorifié par tout le peuple romain-, le troupeau des fidèles fut réconforté par tout le monde,

394 OEDfiUC TITAL.

et coondënUeBent releré par la Teitn de Dîen.

D'après Tordre de G>iisUntia, le pape Sylvestre réonit à Kicée, en Bîtliyniey trois cent dix-hah éyé- <{aes, et deux cent soiÊxante-dix-sept à Rome , qui formèrent an concOe. On j décréta qu'ancon laicpie ne poorait accnser de crime les dercs; qae Facciisé opprimé aurait poor jnges ceux qn il chobîrait ; qae ks diacres seserriraientdedalmatiqaes, et qnlb ccm- Trindentleor bras gandie d^on To3e de lin ^ qa^ancna clerc ne pondtrait dans les tribonanx poor qoeJqœ canseqoe ce fol, et ne sedéfendrait dcTant ancan jnge aiDeors que dans FEglise ; qne le sacrifice de Tautd serait célébré à la messe non pas aTec des étoffes de soie oo enrkbies de teintures , mais arec des tcûles de lin, comme on lit dans les Ecritures que le corps du Seigineur aTait été ensereli par Josepb d^Arîmatbie; que si quelqu'un Teut a{^partenir à FEglise mifitante ou enseignante, il doit rester lecteur pendant TÎngt ans , exorciste pendant trente jours , acoljte pendant cinq ans, sous-diacre pendant le même nombre d années , diacre pendant sept ans , prêtre pendant trois , et ensuite évéque , sll le mérite ; enfig après dlnnombraUes bonnes actions, Sjhreslre mourut le a des calendes de jauTier (3i décembre). Le si^e Taqua cent soixante-cinq jours.

Marc, romain. Gis de Priscns, siégea deux ans, buit mois et ¥ingt jours. bâtit deux basiliques. Tune sur la Toie d'Ardée , dans le cimetière de Balbine où il repose , Fautre dans la TiUe de Rome , près du mont Palatin. 11 ordonna ¥ingt-sept érêques en dirers lieux. U mourut le jour des nones d*octobre ( 7 octcrfire ). Vépiscopat vaqua Tii^ jours.

HISTOIRE DE IfORMANDIE", UY. II. 3gS

Jules , romain , fils de Rustique , siégea quinze ans j deux mois et sept jours. Du temps de Thërétique Constantin ce pape endura de grandes tribulations, et souffrit pour la foi catholique un exil de dix mois -, mais après la mort du tyran il remonta sur son siège. Il bâtit deux basiliques , établit trois cimetières , et ordonna neuf évéques. Il mourut la veille des ides d'avril ( 12 avril). L'épiscopat vaqua vingt-cinq jours.

Libère , romain , fils d'Auguste , siégea du temps de Constance pendant six ans , trois mois et quatre jours. D fut trois ans exilé pour la foi ^ ensuite prenant parti pour les ariens , il fut rappelé par Ursatius et Valens , prêtres hérétiques , et persécuta violemment les catholiques. Enfin il fut enseveli dans le cimetière de Prisiùlle , sur la voie Solara , le 7 des calendes de mai (îi5 avril). L'épiscopat vaqua six jours.

Félix, romain , fils d'Anastase, siégea un an, trois mois et trois jours , pendant Fexil de Libère. 11 frappa 4e Tanathème , dans un concile de quarante-huit évêques , Fempereur Constance qui s'était fait rebaptiser par Eùsèbe de Nicomédie , ainsi que les hérétiques Ursatius et Valens. 11 fut déposé et mis à mort dans la ville de Cortone, le 3 des ides de novembre (11 novembre). L'épiscopat vaqua trente-sept jours. Il ordonna dix-neuf évêques. Ces jours comptent dans les ordonnances de Libère 5 car les statuts que ce pape avMt faits avant son exil sont authentiques, et il n'en est pas de même de ceux qu'il publia après son retour , pendant qu'il fut favorable aux hérétiques.

Damase, espagnol de nation, fils d'Antoine , siégea dix-huit ans, trois mois et onze jours. Ursin fut ordonné intentionnellement en même temps que lui ;

mais, chassé de Rome, il fut établi évêque à Naples. Damase mérite beaucoup d'éloges pour ses vertus. 11 chercha et trouva beaucoup de corps des saints , dont il orna les tombeaux de vers de sa composition. Accusé faussement d'adultère par les deux diacres Concordius et Calixte , il fut justifié dans un, synode de quarante-quatre évêques qui condamnèrent ses accusateurs. Il ordonna de chanter des psaumes jour et nuit dans l'église : il transmit à cet effet un décret aux prêtres, aux évéques et aux monastères. Il aima beaucoup Jérôme , interprète de la loi divine 5 il le seconda de toute son autorité pontificale , et Tengagea fortement à travailler pour établir la certitude des saintes Ecritures. Il ordonna soixante-deux évêques en.différens lieux. Le 3 des ides de décembre (11 décembre) il fut enseveli auprès de sa mère, sur la voie d'Ardée, dans une église qu'il avait bâtie. Le siège vaqua trenteun jours.

Sirice, romain , fils de Tiburce , siégea quinze ans. Il fit plusieurs statuts avantageux qu'il envoya par tout le monde, animé qu'il était d'une grande sollicitude pour le troupeau du Seigneur. Il consacra , en différens lieux, trente-deux évêques^ il fut inhumé sur la voie Solara , dan» le cimetière de Priscille , le 8 des calendes de mars (22 février ). L'épiscopat vaqua vingt jours.

Anastase , romain , fils de Maxime , siégea trois ans et dix jours. Il établit que , toutes les fois qu'on réciterait les saints Evangiles, les prêtres ne devaient • pas s'asseoir , mais se tenir inclinés. Il défendit d'ordonner aucun clerc d'outre-mer , sans l'autorisation par écrit de son évêque. Il bâtit la basilique cres-

centienne dans la seconde région de la ville de Rome , et consacra onze évêques. Il fut inhumé le 5 des calendes de mai (27 avril), dans son cimetière auprès de rOurs coiffé. L'épiscopat fut vacant pendant vingtun jours.

Innocent, d'Albano , fils d'Innocent , siégea quinze ans, deux mois et vin^t-un jours. Il fit un grand nombre de statuts , découvrit beaucoup d'hérétiques , et les envoya en exil. 11 condamna les hérétiques Pelage et Céleste ^ il ordonna de baptiser celui qui était né d'une mère chrétienne : c'est ce que Pelage condamnait. Il éleva la basilique des saints martyrs Gervais et Protais , sur le produit d'un testament qu'il devait à la dévotion de l'illustre Vestine. 11 embellit beaucoup cet édifice ^ il ordonna cinquante-quatre évêques. Il prescrivit le jeûne du samedi , parce que c'était à un tel jour que le Seigneur avait été mis au tombeau , et que les Apôtres avaient jeûné.' Il fut enseveli à l'Ours coiffé le 5 des calendes d'août (28 juillet). L'épiscopat vaqua vingt-deux jours.

Zozime , grec , fils d'Abramius, siégea un an , trois mois et onze jours. Il fit beaucoup de choses à l'avantage de l'Eglise -, il ordonna que les diacres portassent à gauche des voiles de lin , et que l'on bénît le cierge dans les paroisses. 11 consacra huit évêques.

Boniface, romain, fils du prêtre Joconde, siégea trois ans , huit mois et sept jours. Il fut ordonné le même jour intentionnellement avee Eulalius, et la dissension régna dans le clergé pendant sept mois et quinze jours. Eulalius fut ordonné dans la basilique de Constantin , et Boniface dans celle de Jules. L'un

et Tautre furent repousses par Tautorité de Fauguste Honorius , et de Yalentinien , fils de l'Auguste Placilla. Aux approches de Pâques , Eulalius entra à Rome ^ baptisa dans la basilique de Constantin , et célébra la Pâque. Les empereurs , irrités de tant d'audace , etîlèrent Eulalius dans la Gampanie*, ils rappelèrent à Rome Boniface, qu'ils y établirent évéque. Il décréta qu^aucune religieuse ni autre femme n'avait le droit de toucher au manteau sacré de l'autel , ni de le laver, et que le prêtre seul devait porter l'encens dans l'église; qu'aucun esclave ni aucun homme obligé aux fonctions curiales, ou à quelque autre service public , ne pourrait être clerc. Boniface fit bâtir, dans le cimetière de, la martyre sainte Félicité, un oratoire auprès de son corps , et ordonna trente-six évoques pour différens sièges. Il fut enseveli auprès du torps de sainte Félicité , sur la voie Solara , le huit des calendes de novembre ( a5 octobre). L'épiscopat vaqua neuf jours. Alors lé clergé ou le peuple demandèrent le rappel d'Eulalius, mais il ne voulut pas consentir à revenir à Rome.

Célestin, romain, fils de Priscuis, siégea huit ans dix mois et dix-sept jours. Il fit plusieurs statuts utiles , il prescrivit de chanter à deux chœurs les cent cinquante psaumes de David avant le sacrifice de la messe : auparavant on se bornait à réciter une épître de saint Paul et le saint Evangile; puis la messe avait lieu. Il consacra quarante-six évêques; il fut inhumé dahs le cîmîetière de Priscille, le 4 des ides d'avril. L'épiscopat vaqua vingt-un jours.

Sixte , i^main , fils de Xiste , siégea huit ans et neuf jours. Il fut accusé de crime par un de ses cliens. En

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. II. 3gQ

conséquence l'etnpereur Valentinien réunît un synode de cinquante-six évéques, devant lesquels le pape se justifia , et le client fut condamné. Cet homme mourut au bout de trois mois , et le pape Finhuma à Saint- Pierre. Sixte décora de beaucoup d'ornemens les basiliques des saints , et ordonna cinquante-deux évêquesi U fut enseveli sur la voie tiburtine, dans une chapelle souterraine, auprès du corps du bienheureuxLaurent, et Fépiscopat vaqua vingt-deux jours.

Léon, toscan , fils de Quintien , siégea vingt-un ans, un mois et treize jours. A l'aide de Marcien , prince catholique, il réunit à Chalcédoine deux cent cinquante-six prêtres ; il obtint Tassentimentpar écrit de quatre cent six évêques , et condamna les hérétiques Eutychès et Nestorius , après avoir exposé la foi catholique. Il écrivit à l'avantage de la foi un grand nombre d'épîtres pour confirmer les décisions du concile de Chalcédoine. Il adressa douze épîtres au prince Marcien, neuf à l'auguste Pulchérie, et dix-huit aux évêques d'Orient. Plein de zèle pour les choses sacrées , il fit beaucoup de bien. Il ordonna cent quatre-vingt-cinq évêques. Il fut enseveli à Saint-Pierre, le 3 des ides d'avril ( 1 1 avril ). L'épiscopat vaqua sept jours.

Hilaire,de Sardaigne, fils* de Crispin, siégea six ans , trois mois et dix jours. U écrivit beaucoup de lettres sur la foi catholique dans tout l'Orient, et' confirma les trois conciles de Nicée, d'Ephèse et de Chal^ cédoîne -, il frappa d'anathème toutes les hérésies ; il fit placer dans les basiliques des saints beaucoup d'ornemens précieux; il ordonna vingt-deuît "évêques. Après avoir opéré beaucoup de bonnes œuvres , il fut

400 ORDEIUC VITAL.

enseveli à Saint-Laurent, dans une chapelle souterraine, auprès du corps de Tévêque saint Sixte. L'épiscopat vaqua quinze jours.

Simplice, de Tibur', fils de Castin, siégea quinze ans, un mois et sept jours. Il ordonna trente-six évêques ; il fut enseveli dans la basilique de Tapotre saint Pi^re, le 6 des noues de mai (2 mai). L'épiscopat vaqua six jours.

Félix, romain, fils du prêtre Félix, du quartier de Fiesoles, siégea huit ans, onze mois et dix-sept jours, dans les temps de l'empereur Zenon et d'Odôacre, roi des Goths, jusqu*au roi Thëodoric. 11 excommunia Pierre, évêque d'Alexandrie , et Achace, évéque de Constantinople , qui déviaient de la rectitude de la foi, et il envoya contre eux en mission, de la part du siège apostolique, les deux évêques Mesène et Vital. Quand ils furent entrés dans la ville d'Héraclée , ils se laissèrent corrompre par For , et n'exécutèrent pas les ordres du pape. Félix ayant appris cette perfidie examina l'affaire, et les rejeta tous deux de la communion. 11 ordonna trente-un évêques ; il fut inhumé dans la basilique de Saint-Paul, apôtre, du temps du roi Théodoric et de l'empereur Zenon. L'épiscopat vaqua cinq jours.

Gélase , africain , fils de Valère , siégea huit ans et dix-huit jours. 11 aima beaucoup les pauvres , augmenta la puissance du clergé , délivra Rome des dangers et de la famine, et fit pour toute l'église des constitutions. Ce pape composa des hymnes et des chants comme Ambroise, des livres contre Eutychès et Nestorius, que l'on conserve encore jusqu'à ce

* Aujourd'hui Tivoli.

jour dans les bibliothèques. Il fit déporter en exil les Manichéens, qu'il découvrit dans la ville de Rome, et fit brûler leurs livres devant les portes de Féglise de Sainte-Marie. Il condamna à perpétuité, s'ils ne faisaient pénitence, Pierre et Achace qui occasionnaient beaucoup de maux et beaucoup de meurtres. Il ordonna soixante-sept évêques. Il fut enseveli , le ïi des calendes de décembre (21 novembre ), dans la basilique de l'apôtre saint Pierre. L'épiscopat vaqua sept jours.

Anastase, romain, fils de Pierre, du cinquième quartier dit la Tête de Taureau , siégea un an, onze mois et vingt-quatre jours. Plusieurs membres du clergé se séparèrent de sa communion , parce qu'il voulait rappeler secrètement Achace , ce qu^il ne put exécuter, parce qu'il fut frappé de Dieu. 11 consacra vingt évêques. Le i3 des calendes de décembre ( 19 novembre) , il fut enseveli dans la basilique de l'apôtre saint Pierre. L'épiscopat fut quatre jours vacant.

Symmaque, Sarde, fils de Fortunat, siégea quinze ans , sept mois et vingt-sept jours , du temps du roi Théodoricetde l'empereur Anastase. Il fut intentionnellement ordonné avec Laurent, évêque de Nocéra^ mais comme il avait été ordonné le premier, et par le plus grand nombre, il fut confirmé sur le siège apostolique par le jugement de Théodoric. Trois ans après, il fut faussement accusé , par la méchanceté des Romains, et Pierre, évêque de la ville d'Altinum, usurpa contre la teneur des canons le siège apostolique. Alors l'Eglise fut déchirée par un grand schisme, et tout le clergé fut encore divisé. Le pape Symmaque se justifia, dans un synode de cent quinze évêques, qui I. 26

4oa ORDERIC VITAL.

condamaèrent Laurent de Nocëra et Pierre d'Âltinum , usurpateurs du Saint-Siëge. Alors Symmaque fut glorieusement réintégré auprès de saint Pierre par tous les évéques, et par tout le clergé et le peuple. Cependant Pestus, chef du sénat, et Probinus, exconsuls, en vinrent aux mains dans la ville avec d'autres sénateurs : tous ceux qui étaient attachés à Symmaque furent si étrangement persécutés que même les religieuses forent arrachées de leurs couvens ou de leurs retraites, mises complètement nues et couvertes de blessures. Au milieu de la ville, on se battait tous les jours auprès d'une église , où beaucoup de prêtres et d'autres fidèles trouvaient la mort. Entre autres , Dignissime et Gordien, tous deux prêtres, furent pris et périrent sous le glaive et le bâton , ainsi que plusieurs autres chrétiens. Aucun ecclésiastique n'était en sûreté dans la ville, ni le jour ni la nuit. Le seul Faustqs, ex-<;onsul, combattait pour l'Eglise. Cependant Symmaque se maintint depuis le consulat de Paulin jusqu'au consulat de Sénateur. 11 chassa en exil tous les Manichéens qu'il put trouver dans Rome, et fit brûler leurs simulacres et leurs livres , devant les portes de l'église de Constantin. 11 décora de beaucoup d'ornemens les églises des saints^ il ordonna cent dix-sept évêques; il prescrivit de chanter tous les dimanches l'hymne des Anges. Il fournissait tous les ans des habillemens et de l'argent, en Afrique et en Sardaigne, aux évêques qui y étaient exilés. 11 racheta de ses fonds les captifs qui se trouvaient dans la Ligurie et d'autres provinces. Il fit des dons considérables aux pauvres. Après avoir opéré beaucoup de bonnes oeuvres, il fut enseveli dans la basilique

HISTOIRE DE NORMANDIE.; LIV. II. /^oi

de Saint-Pierre , le dix-neuvième jour du mois de juillet. L'épiscopat vaqua sept jours.

Hormisdas , fils de Juste , ne en Gampanie, dans la ville de Frosinone, siégea huit ans et dix-sept jours. Par le conseil du roi Théodoric , il envoya à Constantinople Ennodius, évêque de Pavie, etFortunat , évêque de Catane, pour absoudre les Grecs qui avaient été anathématisés à cause des hérétiques Pierre , évêque d'Alexandrie, et Achace, évêque de Constantinople 5 mais l'empereur Anastase , qui favorisait l'hérésie d'Eutychès , chassa les envoyés du Saint-Siège avec témérité, et écrivit orgueilleusement au pape, entre autres choses, ce qui suit : a Nous voulons com- « mander, mais nous ne souffrons pas qu'on nous coma mande. » Peu de temps après, par l'ordre de Dieu , ce prince fut frappé de la foudre. Justin, catholique sincère, régna après Anastase, et s'empressa d'obéir en tout aux ordres du pape. 11 reçut honorablement Germain , évêque de Gapoue , et les autres envoyés du siège apostolique, et les conduisit depuis Château- Rond jusqu'à Constantinople, avec le consul Vitalien, et une multitude de moines et de personnages illustres. Alors certains prêtres, complices d'Achace, furent méchamment jaloux de tant de gloire^, ils se renfermèrent dans la grande église de Sainte-Sophie; et, après avoir délibéré entre eux, ils mandèrent à l'empereur que si on ne leur rendait pas absous leur évêque Achace, ils n'obéiraient pas au siège apostolique.

Alors Clovis, roi des Francs, se fit chrétien , et envoya au bienheureux apôtre Pierre de riches présens avec des diamans précieux. Le pape dont nous venons de parler , fleurit depuis le consulat de Sénateur

4o4 dRDERIC VITAL.

jusqu'à Symmaque et Boèce ^ il ordonna cinquantecinq évéques pour divers sièges. Il fut enseveli dans la basilique de Tapôtre saint Pierre, le 8 des ides d*août (6 août). L'épiscopat vaqua sept jours.

Jean , natif de Toscane, fils de Constantin, siégea deux ans, neuf mois et seize jours, depuis le consulat de Maxime jusqu'à celui d'Olibrius. Alors Justin, toujours orthodoxe, voulut anéantir tous les hérétiques, et consacrer leurs églises à Dieu. C'est pourquoi Théodoric Gualamer, qui était hérétique, entra dans une violente colère, et résolut de ravager toute l'Italie par le glaive. Sur ces entrefaites, le pape Jean fut prié à Ravenne, par le roi, d'accepter une mission pour Gonstantinople , où il se rendit quoique malade, et guérit un aveugle. Reçu avec gloire , le pontife couronna l'empereur Justin , et lui demanda pardon pour les hérétiques, afin de prévenir les désastres dont litalie était menacée. Cependant le monarque hérétique fit périr sous le glaive d'illustres sénateurs et les ex-consuls Symmaque et Boèce. Il fit arrêter traîtreusement à leur retour le pape Jean et les sénateurs qui avaient été reçus honorablement à Gonstantinople par l'empereur -, il fit martyriser le pape dans la prison de Ravenne , le i5 des calendes de juin ( i8 mai). Il mourut lui-même subitement, par la volonté de Dieu , quatre-vingt dix-huit jours après ce crime. Le pape Jean consacra quinze évêques. Son corps fut transféré de Ravenne à Saint - Pierre ; et l'épiscopat vaqua ciu« quante-huit jours.

Félix, Samnite', fils de Castorius, siégea quatre ans, deux mois et treize jours, du temps de Théo-

' Et non pas <l(: Samoi (<5V/miu5), coramc Je dit Orderic Vital.

doric 5 d'Athalaric , son neveu , et de l'empereur Justinien , depuis le consulat de Tiburce jusqu'au consulat de Lampadius et d'Oreste. Il fut tranquillement ordonne , et consacra vingt-neuf évêques. 11 fut enseveli dans la basilique de Fapôtre saint Paul , le 4 des ides d'octobre ( 12 octobre). L'épiscopat fut vacant pen- . dant trois jours.

Boniface, romain, fils de Sigibulde, siégea deux ans et vingt-cinq jours, du temps de l'hérétique Athalaric et de l'empereur Justinien. Son ordination fut la cause d'une gfande dissension , qui dura vingt-huit jours, entre le clergé et le sénat, parce que Dioscore avait été ordonné en même temps que lui , dans la basilique de Constantin ; mais peu après , par la permission de Dieu , Dioscore mourut le 2 des ides d'octobre ( i4 octobre). Il avait de nombreux partisans. Quant à Boniface, il donna de ses fonds de la vaisselle aux pré? très, aux diacres et aux notaires, et fournit au clergé beaucoup d'alimens pendant une famine, dont il avait beaucoup à souffrir. 11 rassembla un synode dans la basilique de Saint- Pierre, apôtre, et choisit pour son successeur le diacre Vigile ; mais s'étant ensuite repenti de cette démarche, il jeta au feu, en présence du clergé et du sénat, l'acte qu'il avait souscrit de sa signature. Le dix-septième jour du mois d'octobre, il fut enseveli dans la basilique de l'apôtre saint Pierre. L'épiscopat fut vacant pendant deux mois et quinze jours.

Jean Mercure, romain, fils deProjectus, du mont Gœlius, siégea deux ans, quatre mois et six jours, sous les règnes d'Athalaric et de Justinien. Ce pieux empereur , par l'effet de son grand amour pour la. religion chrétienne , rédigea par écrit sa profession de

4o6 ORDKRIC VITAL.

foi, et la fit remettre en propre autographe au sdëge apostolique avec de précieux prësens, par Eparchius et Démëtrius. Jean consacra vingt-un évoques. Il fut enseveli dans la basilique du bienheureux Pierre apôtre, le 6 des calendes de juin. L'épiscopat fut vacant durant six jours.

Agapit, romain, fils du prêtre Gordien, siëgeadeux ans, onze mois et dix-huit jours. Thëodat, roi des Goths, qui avait fait përir la reine Amalasonte, fille du roi Thëodoric , l'envoya en mission auprès de l'empereur Justinien, qui le reçut à'Constantinôple avec de grands honneurs. Il exila de cette ville Anthëmius qui en ëtaït ëvêque , parce qu'il niait que le Christ eut deux natures , et il consacra pour ëvéqtte Menas qui était catholique. Ce pape mourut à Gonstantinople, le lo des calendes de mai (21^ avril). Son corps fut transféré à Rome dans une caisse de plomb, et inhumé à Saint-Pierre le la des c&lendes d'octobre (ao septembre). L'épiscopat vaqua un mois et vingt-huit jours.

Silvère, né en Campanie , fils d'Hormisdas, ëvéque de Rome, siégea un an, cinq mois et six jours. Il dut son élévation au tyran Thëodat, qui employa illégitimement l'or, la violence et la crainte. Deux mois après, par la permission de Dieu , Thëodat vint à mourir. Guitigis', ayant épousé la fille d'Amalasonte, monta sur le trôhe des Goths. Cependant l'empereur Justinien envoya contre ces peuples le patrice Bélisaire qu'il chargea de délivrer l'Italie. En conséquence , ce patrice prit de vive force la ville de Naples , et fit passer au fil de l'épée tous les Goths et

• Vitigè». '

tt)us les citoyens \ de sorte que , même dans les églises j les prêtres et les religieuses n'étaient pas en sûreté. Cependant Guitigis , rassemblant en toute hâte l'armée des Goths, assiégea Rome pendant un an, et iSt périr une innombrable quantité de personnes, non seulement par le glaive , mais encore par la famine , qui fut excessive dans tout l'univers. Il n'était permis à personne d'entrer dans Rome ni d'en sortir. Âlo^s périrent dans les flammes toutes les propriétés, soit privées, soit publiques^ de même que les églises. Les hommes étaient tués par le glaive ou bien périssaient dé faim ou de maladie. Enfin la grâce de Dieu employa le bras de Bélisaire pour mettre les Goths en fuite et protéger Rome. L'impératrice ' pria Silvère de rappeler l'hérétique Anthémius : mais le pape , fidèle à Dieu, ne céda pas; au contraire, il fortifia vigoureusement de son autorité la sentence de ses prédécesseurs. Alors elle ordonna au patrice Bélisaire d'envoyer- le pape Silvère en exil, et de lui substituer l'apocrisiaire Vigile. Ce fut malgré lui que Bélisaire obéit à ses ordres, et qu'il le fit saisir dans le palais Pihciùsy sur TaccuSâtion de certains faux témoins , qui déclarèrent que ce pontife avait voulu livrer au roi dés Goths la ville de Rome , en l'introduisant par la porte des Anes près de Latrani Alors la patrice Antonine faisant au pape de graves réprimandes , le sous-diacre Jean lui enleva du cou le pallium , le dépouilla dans sa chambre , et le revêtit de l'habit monacal. Ensuite Silvère fut envoyé en exil dans l'île Pontia , où , n'ayant pour se sustenter que le {iain de la tribulation et Teau d'angoisse , il fut enseveli

' Tbcodbra.

4o8 ORDERIC VITAL.

le la des calendes de juillet (20 juin). 11 consacra dix-huit évéques , et fit après sa mort beaucoup de miracles en rendant la santé aux malades. L'épiscopat fut vacant pendant quatorze jours.

Vigile, romain, fils du consul Jean, siégea quinze ans, six mois et vingt-six jours. C'est alors que Bélisaire vainquit Guitigis, et que Jean Sanguinaire, chef des soldats, Fayant poursuivi pendant la nuit, le fit prisonnier. Conduit à Constantinople, le roi vaincu fut bien reçu par l'empereur J ustinien , qui le créa patrice et comte , et le fit partir pour les frontières de la Perse , .où il resta jusqu^à sa mort. L'empereur éleva aussi beaucoup Bélisaire, par les dignités qu'il lui conféra ; il l'envoya ensuite en Afrique. Ce général ayant trompé Guittarith, roi des Vandales, sous des appa-* rences de paix , le fit mourir , et ramena sous les lois de la république l'Afrique, qui en avait été détachée pendant quatre-vingt-dix-neuf ans. Il vint à Rome , et donna une partie des dépouilles des Vandales à Dieu , à Saint-Pierre et aux pauvres.

L'impératrice Théodora écrivit au pape Vigile pour le presser de rappeler l'hérésiarque Anthémius. Le pontife s'y refusa entièrement, et maintint avec force la sentence de ses prédécesseurs. Les Romains ayant par jalousie accusé Vigile comme homicide de la mort de Silvère son prédécesseur , le secrétaire Antémus fut envoyé à Rome , où le pape fut arrêté dans l'église de Sainte-Cécile , conduit par mer en Sicile , puis à Constantinople.

Les Grecs insistèrent pendant deux ans , secondés par la puissance impériale , pour faire rappeler l'hérétique , comme Vigile l'avait promis pendant qu'il était

dans les honneurs du diaconat; mais il ne voulut rien accorder, préférant une mort honorable aune vie honteuse. Enfin, ayant parlé courageusement en présence de Justinien et de Théodora , il fut injurié et même frappé à la face. II se réfugia dans l'église de Sainte-Euphémie , et s'attacha. à la colonne de l'autel ; mais il en fut arraché. On lui mit la corde au cou, et jusqu'au soir on le traîna ignominieusement par la ville. 11 fut ensuite resserré dans une étroite prison ; et les prêtres romains qui l'avaient accompagné, furent dispersés dans différens cachots. C'est alors que les Goths se donnèrent pour roi Totila Vadua , et ne tardèrent pas à mettre le siège devant Rome. Cette ville éprouva une si cruelle famine , que les mères même voulaient dévorer leurs enfans. Enfin Totila entra dans la ville, et s'y maintint quelque temps , pendant que le peuple était caché dans les églises. Alors l'eunuque Nar§ès, chambellan de l'empereur , fut envoyé en Italie ; il y remporta la victoire, et détruisit l'armée de Totila, tué lui-même dans Faction. A cette nouvelle , l'empereur Justinien fut comblé de joie , et , à la demande des Romains et de Narsès , il remit en liberté Vigile et les autres prêtres prisonniers ; mais le pontife mourut à Syracuse , dans les douleurs de la pierre. 11 fut enseveli sur la voie Solara dans l'église Saint-Marcel. L'épiscopat vaqua trois mois et cinq jours. Il consacra quatre-vingt-un évêques ; pendant son exil, il remit le gouvernement du clergé entre les mains d'AmpIiat prêtre, et son vicaire , et envoya de la Sicile au palais de Latran Févêque Valentin.

Pelage , romain, fils de Jean Vicarien , siégea onze

4lO ORDERIC TITAL.

ans, dix mois et vingt-sept jours. Les deux évé- f ques Jean de Përouse et Bon , ainsi qu'Andrë , prêtre d'Ostie, Fordonnèrent pontife. Une grande quantité de religieux , de gens sages et de personnes^ jji nobles, s'étaient séparées de sa communion, pré- ^ tendant que Pelage avait contribué h la mort do i pape Vigile, en s'unissant à ses persécuteur^. Pié- i. lage et Marsès ayant pris conseil des circonstances^ on chanta des litanies à Saint - Pancrace , ainsi que ^' des hymnes et des cantiques spirituels , et. le pape ^ ainsi que le général, se rendirent à la basili(|ue de saint Pierre apôtre. Là Pelage , tenant TEvangile à la main et la croix du Sauveur sur sa tête, monta eti chaire , et satisfit tout le peuple 4 en assurant qu'il n'avait fait aucun mal à Vigile. H consacra quaranteneuf évêques , et fut enseveli dans la basilique dii bienheureux apôtre Pierre , le 6 des nones de mars ( 2 mars ). L'épiscopat vaqtia trois mois et vingt-cinq jours.

Jean, romain, fils de Tillustre Anastase, siégea douze ans, onze mois et vingt-six jours. Alors les Hérules se donnèrent pour roi Sindual , et envahirent toute l'Italie; mais Narsès, ayant tué leur roi , les soumit complètement. Avec l'aide de Dieu , il tua Amiugue et Bucelin, ducs des Francs, qui menaçaient l'Italie, à laquelle il rendit la paix et la joie. Les Romains,jaloux, l'accusèrent auprès de Justinien, et se soulevèrent injustement contre lui. Cependant Narsès , se voyant privé de ses dignités par l'empereur, engagea les Guiniles Lombards, qui habitaient la Pannonie, à venir envahir l'Italie. C'est ce qu'ils fî-p rent. Peu après Narsès mourut ; son corps, mis dans

un cercueil de plomb, fut, avec toutes ses richesses, envoyé à Constantinople. Le pape Jean consacra soixante-un évéques-, il fut enseveli dans la basilique de Tapôtre saint Pierre, le 3 des ides de juillet ('i3 juillet), et Tépiscopat vaqua dix mois et trois jours.

Benoit, romain, fils de Boniface, siégea quatre ans, un mois et vingt-huit jours. L*an de Flncarnation du Seigneur 568 , le roi Alboin conduisit ses Lombards en Italie. Alors une grande famine affligea le pays et le força de «e soumettre à ces peuples. Cependant l'empereur Justinien ayant appris ces calamités, envoya en Egypte, et fit passer à Rome des vaisseaux chargés de blé , et secourut ainsi les malheureux qui mouraient de faim. Ce prince ayant vaincu souvent les nations ennemies, fut surnommé TAlamannique , le Gothique, l'Alaniqué, le Yandalique et l'Africain. Il bâtit un temple au Seigneur Jésus-Chriist dans l'intérieur de la ville de Constantinople, et, d'un nom grec , l'appela Sainte-Sophie. Cet ouvrage l'emporte tellement sur tous les édifices, qu'on n'en peut trouver de semblables dans aucune partie de la terre. Ce prince était catholique dans sa foi, droit dans ses œuvres et juste dans ses jugemens : c'est pourquoi il avait du succès dans toutes ses entreprises. De son temps , le sénateur Cassiodore , qui devint moine , se distingua beaucoup à Rome dans les sciences, tant huttiaines qtie divines ^ entre autres ouvrages qu'il a écrits avec une grande distinction , on remarque surtout son excellente explication des psaumes. Alors Denis, abbé , établi à Rome , fit un admirable ouvrage sur le calcul pascal.

4l!I ORDËRIC VITAL.

Priscien de Césarée, établi à Gonstantinople, pëuétra , si je puis m'exprimer ainsi, toutes les profondeurs de Tart grammatical.

Arator, sous-diacre de l'Eglise romaine, poète admirable , mit eu vers hexamètres les Actes des Apôtres.

C'est alors que le révérend père Benoît, fixé d'abord dans le lieu que Ion appelle aujourd'hui Sublacum ', à quarante milles de Rome, et qui se rendit ensuite au Mont-Gassin , brilla des plus grands mérites de la vie et de toutes les vertus apostoliques. Sa vie a été, comme on sait, l'objet d'un discours très-agréable, dans les dialogues du bienheureux pape Grégoire.

Le pape Benoît, accablé de travaux et d'afflictions, vint à mourir; il fut enseveli dans la basilique de l'apôtre saint Pierre, le 2 des calendes d'Auguste (3i juillet). 11 consacra vingt-un évoques. L'épiscopat vaqua trois mois et dix jours.

Pelage, romain, fils de Winigilde , siégea dix ans, deux mois et dix jours. 11 fut ordonné sans la jussioa d'Auguste , parce que les Lombards assiégeaient encore la ville de Rome , et dévastaient épouvantablement l'Italie. Alors le massacre régnait partout, et des pluies excessives occasionèrent de grands ravages. Le pape mourut subitement d'une maladie contagieuse, le 7 des ides de février (7 février) ; il fut enseveli à Saint-Pierre. Il ordonna quarante-huit évêques pour différens sièges. L'épiscopat vaqua six mois et vingt-cinq jours.

Grégoire , philosophe de profession , fils de Gor-

' Subbiaco.

dien, préteur romain, homme très-distingué, et de la bienheureuse Silvie, présida TEglise pendant treize ans, six mois et dix jours*, du temps des empereurs Tibère, Constantin, Maurice et Phocas. Il composa quarante homélies sur les Evangiles -, il fit un travail sur Job et Ezéchiel ^ il publia un pastoral et un dialogue et beaucoup d'autres ouvrages que nous ne pouvons pas citer. Cet incomparable docteur brilla avec distinction, et ffavailla utilement, avec beaucoup de sagacité et un grand zèle , dans l'art de parler et d'écrire y il rendit les plus grands services aux enfans de l'Eglise de Dieu. Il ajouta à la prière du canon : Diesque nostras in tua pace disponas. Le patrice et exarque romain se rendit à Rome et y causa beaucoup de troubles. Comme il retournait à Ravenne , il s'empara des villes qui tenaient pour les Lombards, telles que Sutri, Polymartium , Amelia, Pérouse et plusieurs autres. Le roi Agilulfe, irrité de ces événemens , attaqua Pérouse avec une puissante armée, y assiégea Maurision, duc des Lombards, qui s'était rendu aux Romains, et, l'ayant pris au bout de quelques joues, le fit aussitôt périr. Peu après ayant repris Pavie , il fit avec les Romains une paix solide , par l'intervention du bienheureux pape Grégoire. Dans ce même temps, le pape Grégoire envoya les serviteurs de Dieu, Mellitus, Augustin, Jean et plusieurs autres craignant le Seigneur, pour prêcher en Angleterre , afin d'en convertir les peuples à notre Sauveur Jésus-Christ. Après de grands et nombreux travaux, il fut inhumé dans la basilique du bienheureux apôtre Pierre, devant le sanctuaire , le 4 des ides de mars (4 mars). Il ordonna

4l4 ORDERIG VITAL.

soixante-deux ëvéques en différens lieux. L'ëpiscppat fut vacant pendant cinq mois et dix-huit jours.

Sabinien , toscan , ne dans la ville de Blëra , fils de Bon, siégea un an, cinq mois et neuf jours. Rome éprouva alors une grande famine. Le pape ayant fait la paix avec les Lombards , fit ouvrir les greniers de FEglise et vendre les blés , à raison d'un sou les trente boisseaux. Il fut enseveli dans Tégllse du bienheureux apôtre Pierre , le 6 des calendes de mars (24 février). 11 ordonna vingt-six évêques. L'épiscopat vaqua onze mois et vingt-trois jours.

Boniface , romain , fils de Jean de Cappadoce , siégea huit mois et vingt-^leux jours. Il obtipt do Fempereur Phocas. que le siège apostolique fût déclaré le chef de toutes les églises, contre les prétentions de TEglise de Constantinople , qui se disait supérieure à celle de Rome , et écrivait qu'elle éti^it la première de toutes. Il fut enseveli dans Téglise de saint Pierre , apôtre , le , 2 des ides de novembre (12 novembre). Il consacra vingt-un évêques. L'épiscopat vaqua dix mois et six jours.

Boniface, né à Valérie , viUe du pays des Rfarses , fils du mé4ecin Jean , $iég()£| six ans , huit ms)is et treize jours. De son temps, 1^ famine, la peste et d'afireuses inondations ravagèrent l'Italie. C'est alors que le pape Boniface demanda au prince Phocas le temple qu'on appelle le Panthéon 5 il l'obtint, et le dédia à l'honneur de tous les saints. Il fut enseveli à Saint-Pierre, le 8 d^s calendes de ju^n (25 mai). 11 ordonna trente-six évêques. L'épiscopat vaqua six mois et vingt-cinq jours.

Oeusdcdit, romain, fils du sous-diacre Etienne ,

sic5gea trois ans et vingt-trois jours. 11 aima et honora

w- beaucoup Je cierge. C'est alors qu'Eleuthère, patrice

-' et chambellan , assiégea Naples et y fit mourir Jean

Gompsin , rebelle, qui avait tué beaucoup de monde.

Ainsi la paix fut rendue à toute Tltalie. On ressentit

i alors un grand tremblement de terre à la suite duquel

f le peuple fut malade d'une gale si horrible, qu'on ne

■! pouvait reconnaître les hommes après leur mort. Le

: pape Deusdedit fut enseveli à Saint-Pierre, le 6 des

. ides de novembre (8 novembre). Il accorda pour ses

obsèques un vêtement à chacun des membres du

clergé. Il ordonna vingt-neuf évéques. L'épiscopat

vaqua un mois et seize jours.

Boniface, campanien, né à Naples, fils de Jean,

siégea cinq ans. Il fut le plus doux des hommes ; il fit

beaucoup de bien à l'Eglise. Alors le patrice Eleu-

thère usurpa le trône en Italie; mais, venant de Lu-

■ ceolis à Rome , il fut tué par des soldats de Ravenne.

I Le pape fut enseveli à Saint-Pierre, le 8 des calendes

\ de novembre (9.5 octobre). Il ordonna vingt-neuf

évêques. L'épiscopat vaqua treize jours.

Honorius, campanien, fils du consul Pétrone, siégea douze ans , onze mois et vingt-deux jours , du f temps de l'empereur Héraclius. Il fit un grand bien; j. il enseigna avec zèle , et décora de beaucoup d'orne- ' inens les églises des saints ; il ordonna que , tous les samedis, une procession sortirait de Saint-Apollinaire , et que tout le peuple se rendrait à Saint-Pierre, en chantant des hymnes et des cantiques spirituels. Il consacra quatre-vingt-un évêques ; et fut inhumé le 4 des ides d'octobre (la octobre), dans l'église de sainte Agnès, martyre, qu'il avait fait construire.

4l6 * ORDERIC VITAL.

L'épiscopat vaqua un an, sept mois et dix-sept jours.

Severin, romain, filsd'Abien, siégea deux mois et deux jours , sous l'empire d'Hëraclius. Il fut doux et libéral ; il aima beaucoup le clergé et les pauvres. Cest alors que le palais épiscopal de Latran fut considérablement dévasté par Tarmée romaine , sous les ordres de Maurice-le-Chartrier et d'isaac, patrice et exarque. Ce pape , après avoir ordonné quatre évoques, fut inhumé à. Saint-Pierre, le 4 des nones d'Auguste (a auguste). L'épiscopat vaqua trois mois et vingt-quatre jours.

Jean, Dalmate, fils de Venance-le-Scholastique , siégea un an , neuf mois et dix-huit jours. Il envoya , par les mains du très-saint abbé Martin , dans toute la Dalmatie et l'Istrie , beaucoup d'argent pour le rachat des captifs ^ il en fit transférer avec honneur les reliques des saints. Il fut enseveli à Saint-Pierre , le 4 des ides d'octobre (12 octobre). L'épiscopat vaqua un mois et treize jours.

Théodore, grec, fils de Févêque Théodore, né à Jérusalem, siégea six ans, cinq mois et dix-huit jours. Alors le perfide Maurice-le-Chartrier se révolta contre le patrice Isaac , et s'attacha par le serment tous les magistrats et l'armée. Isaac envoya contre lui Donus, son sacristain et chef de l'armée. Maurice fut pris. Isaac le fit décoller, fit attacher sa tête au bout d'un pieu dans le cirque de Ravenne, et fit renfermer dans une étroite prison, jusqu'à leur punition, ses principaux partisans attachés deux à deux. Toutefois, par la permission de Dieu, Isaac ne tarda pas à mourir, et Théodore Calliope, envoyé par l'empereur, vint gouverner l'Italie. Le pape Théodore fut très-pieux et

très-boa j il déposa Pyrrhas et Paul , ëvêques hërëtiques de Gonstantinople. Il ordonna quarante-six évéques. 11 fut inhumé à. Saint-Pierre , le jour des ides de mai (i5 mai). L'é|Hscopat fut vacant pendant un mois, et seize jours.

Martin , de Todi , siégea six ans, un mois et vingt* six jours. De son temps , Paul, évéque de Constant»*: nople, s'éleva contre les dogmes catholiques, etdé^ pouilla témérairement, en le dévastant. Tau bel. du siège romain , qui avait été consacré dans la maison de Placidie. Il empêcha qne les apocrisiaires romainsi y fissent leurs adoraticms, qu'ils y présentassent a Dieu TofFrande de Fhostie sans tache et qu'ils y pussent recevoir les sacrem^ns de la communion. Repris parles apocriàiaires et par d'autres prélats orthodoxes,, il s'irrita de plus en plus, et sa folie alla jusqu'à em jeter quelques-uns en prison , à déporter quelques^ autres, et à faire fouetter plusieurs d'entre eux. Alors le pape Martin réunit à Rome cent cinq prélats; il condamna les hérésies et fortifia l'Eglise de Dieu . Peu après, à la suggestion de Paul, l'empereur Constantin envoya en Italie l'exarque Théodore , et lui fit conduire le pape Martin en exil à Cherson , où le saint |>rélat mourut, le i5 des calendes d'octobre (17 sep- .tembre).

Eugène, Romain, du premier quartier, dit Aventin, fils de Rufinien, fut clerc dès le berceau*, il siégea deux ans, neuf mois et vingt-quatre jours. 11 fut trèsbon» et anathéraatisa , pour fait d'hérésie, Pii^rre, évêque de Constantinople. Il ordonna vingt-un évoques. 11 fut enseveli dans Saint-Pierre, le 4 des non(*s 1. 9.-

4l8 ORDERIC YITÀL.

de juillet (4 juillet). L'ëpiscopat fut vacant pendant un mois et vingt-un jours.

Vitalien, né à Segni, en Campanie, fils d'Anastase , siégea quatorze ans et six mois. Il fut très-régulier, et consacra quatre-vingt-dix-sept évéques. Alors Fempereur Constant assiégea dans Bénévent Romuald , fils du roi Grimoald ; mais^yant été obligé de prendre la fuite, il se retira à Rome. 11 y fut reçu honorablement par le peuple et le clergé ; il y passa douze jours , et fit enlever tout Fairain qui était destiné à Tembellissement de la ville ; il fit beaucoup de mal aux Italiens et aux autres nations qui étaient soumises à son empire. Il fut tué dans le bain, en Sicile, par les gens de sa maison. A sa mort, le tyran Mézence ' s'empara du trône. C'est alors que les Sarrasins firent en Sicile un grand carnage des Chrétiens. Cependant Vitalien vint à mourir , le 6 des calendes de février (27 janvier). L'épiscopat fut vacant deux mois et treize jours.

Adéodat, Romain , ex-moine , fils de Jobien, siégea quatre ans, onze mois et cin'q jours. Alors Mézence fut tué par Farmée dans la ville de Syracuse ; il eut la tête tranchée, ainsi que plusieurs magistrats , et sa tête fut envoyée à Constantinople. Les Sarrasins s'emparèrent de Syracuse , massacrèrent beaucoup d'habitans , y firent un grand butin , parce que Fempereur Constantin y avait récemment apporté beaucoup de richesses , et s'en retournèrent à Alexandrie. Le pape Adéodat consacra quarante-six évêques 5 il fut enseveli à Saint-Pierre, le 6 des calendes de juillet (26 juin). L'épiscopat vaqua trois mois et quinze

' Ou Mexizins.

jours. C'est alors qu'on éprouva des pluies excessives, accompagnées de tonnerre, qui ne permirent pas de recueillir les biens de la terre ; mais Tannée suivante ils se reproduisirent d'eux-mêmes.

Donus, Romain, fils de Maurice, siégea un an, cinq mois et dix jours. Alors une comète parut en Orient , au mois d'août , et, pendant trois mois , depuis le chant du coq jusqu'au matin y glaça d'eflfroi ceux qui la virent en différens pays. Une grande mortalité d'hommes eut lieu dans ces contrées orientales.

Le pape accorda divers honneurs ' Il consacra

six évêques j ensuite il fut enseveli à Saint-Pierre, le 3 des ides d'avril (i i avril). L'épiscopat vaqua deux mois et quinze jours.

Agathon , Sicilien , siégea deux ans , six mois et quatre jours, du temps des empereurs Constantin, H^raclius et Tibère. Alors , au mois de juin , la lune éprouva une éclipse de dix-huit jours : il s'en suivit une mortalité affreuse. On conduisait au tombeau les parens avec deux ou trois de leurs enfans. Les légats du siège apostolique furent reçus honorablement par les empereurs dans la ville royale -, ils réunirent cent cinquante évêques des contrées orientales, pour discuter en synode général ce qui concernait la foi catholique. Là George , évêque de Constantinople , convaincu d*hérésie, cessa ses violences, tandis que l'opiniâtre Macaire , évêque d'Antioche, mérita d'être condamné avec ses sectateurs. Ce dernier , déposé par une décision générale , fut envoyé en exil à Rome. Théophane fut établi abbé de l'île de Sicile. Le pape Agathon consacra dix-huit évêques. 11 fut enseveli

' II y a l?i une lacune dan« les manuscrits coniinc fîans rimprimc.

dans Tëglise du bienheureux saint Pierre , apôtre , le 4 des ides de janvier ( lo janvier ). L'ëpiscopat va* qua un an, sept mois et cinq jours.

Léon-le-Jeune j Sicilien de nation , fils de Paul, siégea dix mois -et dix-sept jours. 11 fut très-éloquent, instruit dans les divines Écritures , savant dans les langues grecque et latine , le premier dans le chant et la psalmodie , et fort habile en toutes sortes d'ouvrages excellens« Il convoqua le sixième concile dans le palais de Fempereur Constantin , que l'on appelle Trullus ' ^ il en traduisit avec grand soin les actes de grec en latin. Le seizième jour du mois d'avril , après la Cène du Seigneur , la lune souffrit une éclipse , parut presque toute la nuit ensanglantée et souffrante; mais, après le chant du coq , elle commença peu à peu à s'édaircir. Le pape Léon ordonna vingt-trois évéques. 11 fut enseveli à Saint-Pierre le 5 des nones de juillet ( 3 juillet ). L'épiscopat vaqua onze mois et vingt-deux jours.

Benoit-Ie-Jeune , Romain , fils de Jean , siégea dix mois et douze jours. Depuis son enfance il servit l'Eglise, et s'attacha aux bonnes œuvres. 11 fleurit du temps de Justinien et d'Héraclius. Alors la lune , couverte entièrement comme d'un nuage, parut au milieu d'un ciel serein , le jour de Noël. Au mois de février , une étoile quitta l'occident, et déclina vers l'orient. Ensuite, au mois de mars, le mont Vésuve, dans la Gampanie, vomit de la lave pendant dix jours , et détruisit tout son voisinage par ses éruptions de cendre. Ce pape ordonna douze évéques. Il fut ense-

* Ce concile est généralement désigne par in Tru/lo.

veli à Saint-Pierre le 8 des ides de mai (8 mai ). L'épiscopat vaqua deux mois et quinze jours.

Jean, Syrien, né à Ântioche, fils de Cyriaque, siégea un an et neuf jours du temps de Tempereur Justinien. Pendant son diaconat, il avait été envoyé par le pape Agathon à Gonstantinople comme légat, avec quelques autres prêtres. Le 4 ^^^ nones d août (a août) , il fut enseveli dans Téglise du bienheureux apôtre Pierre. L'épiscopat fut vacant pendant deux mois et dix-huit jours. Il fut constamment malade. U ordonna treize évêques.

Conon, Sicilien , fils de Tracèse , siégea onze mois. 11 y eut de grands débats à son élection : car le clergé avait pris parti pour l'archi-prétre Pierre , et Parmée pour le prêtre Théodore dont le nom suivait le premier- Mais tout à coup , par Tordre de Dieu , on abandonna Pierre et Théodore , et tout le monde choisit le seigneur Conon, vieillard de belle apparence, et très-religieux. Il fut toujours retenu par ses infirmités ; il ordonna seize évêques. Il fut enseveli à Saint- Pierre le lo des calendes d'octobre (21 septembre). L'épiscopat vaqua deux mois et vingt-trois jours.

Serge , Syrien , originaire d'Antioche , fils de Tibère, né à Palerme en Sicile, siégea treize ans^ huit mois et vingt-trois jours , du temps de Tempereur Justinien , fils de' Constantin. A la mort du pape Conon , une partie du peuple élut Tarchi-prêtre Théodore; une autre partie Tarchi- diacre Pascal ; mais pendant que de grands débats s'élevaient, Serge fut élu par le clergé. Cependant Pascal donna en secret une forte somme à Texarque Jean Plautin , afin d'obtenir par son entremise les moyens d'en*

433 ORUERIC YITAL.

vahir la papauté à force ouverte. Ses entreprises n'en furent pas moins inutiles. Peu de temps après, comme Pascal s'était attaché à certains edcbantemens , il fut dépouillé deFarchi-diaconat, et cinq ans après il mourut dans Fimpénitence. L'empereur Justinien fit réunir dans la ville royale un concile, dont il signa de sa main impériale et transmit les décisions à Rome, au pape Serge , par le chef d'office Serge. Le pape ne voulut pas les souscrire, parce qu'il trouva qu'on y avait inséré certaines choses qui étaient contraires aux dogmes ecclésiastiques. Ce refus occasionna de grands troubles. L'empereur envoya à Rome Zacharie, protospathaire de ses armées, pour se saisir du pape, et le déporter à Gonstantinople. Mais , excitées par Dieu même , les troupes se réunirent à Ravenne , et les habitans de la Pentapole se rassemblèrent à Rome et fermèrent les portes de la ville pour mettre à mort Zacharie. Celui-ci , tout tremblant , s'enfuit dans la chambre du pape ; et par bassesse , dans la crainte de la mort, il se cacha sous un lit. L'armée de Ravenne étant entrée en armes , par la porte de Saint-Pierre , se présenta au palais de Latran , et menaça d'enfoncer les portes qui étaient fermées , si Fou ne s'empressait de les ouvrir. Alors le bienheureux pape sortit, reçut honorablement les soldats et le peuple qui étaient accourus à sa défense 5 et leur ayant fait une réponse pleine de douceur , il parvint à calmer les cœurs. Rempli du zèle de Dieu et de Famour du prélat , ils ne voulurent pas quitter la garde du palais jusqu'à ce qu'ils eussent chassé ignominieusement de la ville le protospathaire. Cependant celui qui l'avait envoyé > recevant en son temps la récompense que

lui réservait le Seigneur , fut à bon droit privé de sa couronne^ et l'Eglise de Dieu, par les faveurs du Christ, fut conservée saine et sauve, ainsi que son prélat. Serge, conduit par Dieu, trouva dans le sanctuaire de Saint-Pierre , dans une cassette d'argent , une grande portion de la sainte Croix , et il ordonna qu'elle serait adorée tousjes ans par le peuple, le jour de FExaltation. Il ordonna aussi qu'au moment de la rupture du corps du Sauveur, le clergé et le peuple chanteraient trois fois ; A^nus Dei, Il ordonna Damien archevêque de Ravenne, Dorthoald archevêque de Cantorbéri, Clément Guillobrod évêque des Frisons, et quelques autres pour diverses provinces, au nombre de quatre-vingt-dix-sept. 11 fut inhumé te 6 des ides de septembre ( H septembre ) dans la basilique du bienheureux apdi^ro Pierre , noun le règne de Tibère. L'épiscopat fut vacant pondant un mois et vingt jours.

Jean, Grec, siégea trois ans, deux moi» Mi douAD jours. Il sauva par ses avis Théophylacte , i.'xarquii dltalie, que le peuple en tumulte était ^mir Ji; poin4 de massacrer. 11 fit aussi rentrer dan« %i*,% AimmtMHik Guélulfe duc des Lombards, qui aVait commis beaucoup de ravages el d'incendies dans la (>afii|>ani<i , <it lui fit porter beaucoup de présena pour i<) rachat d(^s captifs. Il consacra quinze évéquc^^^ fut i5ns«V(fli k Saint-Pierre, et laissa Tépiscopat vacant pendant un mois et dix-huit jours*

Jean, Grec, fils de Platon, siégea deux m%9 »i« mois et dix-sept jours. Ce pontife , très-savant et très-éloquent , fleurit du temps de Tibère et de Justinien ; il réuUit avec on gratu soin vm qui avait été dévasté

4)4 ORDEBIC TITÂL.

OQ déiruit dans les cimetières des saints et dans les églises. Cest alors qn'Âripert , roi des Lombards, fils de Ragimbert , duc de Turin , rendit à saint Pierre les Alpes Cottiennes, et en fit écrire la donation en lettres d'or. L'empereur Justinien recouvra , avec Taide de Terbel , roi des Bulgares , le trône qu'il avait perdu , et fit égorger dans leCirqne, en présence du peuple , Léon et Tibère , usurpateurs de son empire. Le pape Jean ordonna dix-neuf évéques ; il fut enveveli dans l'église du bienheureux apôtre Pierre , devant l'autel qu'il avait élevé à sainte Marie , mère de Dieu , le i5 des calendes de novembre { 1 8 octobre ). L'épiscopat vaqua deux mois.

Sisinnrus, Syrien , fils de Jean, siégea vingt jours. Son caractère avait de la fermeté; il était très-attaché aux Romains «, il fut excessivement tourmenté par la goutte. Il mourut subitement le vingtième jour de son ordination , et fut enseveli à Saint-Pierre. L'épiscopat vaqua un mois et dix-huit jours.

Constantin , Syrien , fils de Jean , siégea huit ans et quinze jours. C'était un homme d'une bonté parfaite. 'Rome éprouva alors une grande famine, qui dura trois ans. et qui fut suivie d'une très-grande abondance. L'empereur Justinien envoya en Italie le patrice Théodore , qui prit Ravenne. 11 fit exiler dans le Pont l'orgueilleux archevêque Félix, après lui avoir fait crever les yeux. A la prière de l'empereur, le pape se rendit à Constantinople , avec un grand nombre d'ecclésiastiques , et fut très-honorablement reçu par Justinien, par son fils Tibère, et par le peuple. Peu de temps après , Philippe tua Justinien et s'empara du trône. 11 en jouit peu de temps : Anastase le chassa.

prit la couronne et protégea la vraie foi. Le pape consacra soixante-quatre évêqu€s. U fut enseveli à Saint- Pierre le 6 des ides de janvier (8 janvier ). L'épiscopat fut vacant pendant quarante jours.

Grégoire, Romain, fils de Marcel , siégea seize ans, neuf mois , onze jours, du temps des empereurs Ânastase , Théodose , Léon et Constantin. U bâtit un grand nombre d^églises et d'abbayes , et fit beaucoup d'autres bonnes choses, qu'il est impossible d'énumérer. U convertit la Germanie à la foi du Christ , par le moyen de Févéque Bouiface. Alors la lune parut ensanglantée jusqu'au milieu de la nuit. Le fleuve du Tibre sortit de son lit , et pendant sept jours couvrit tellement Rome, qu'il surpassait la porte Flaminienne, et que, dans la Voie Grande , l'eau s'élevait à la hauteur d'un homme et demi. Le pape, le clergé et le peuple, ayant fait de fréquentes processions, enfin le huitième jour , Dieu prenant pitié de tant de calamités, éloigna les eaux. Anastase, chassé dutrône^ combattit contre Tibère , mais il fut vaincu et obligé de se faire clerc. L'infâme nation des Arabes affligea l'Espagne pendant dix ans ^ mais comme ils voulaient passer le Rhône pour entrer en France , Eudes, duc des Aquitains , les vainquit et en tua trois cent mille. On rapporte qu'il ne périt dans cette bataille que quinze cents Francs. On vit alors dans un <;ertain lieu de la Campanie tomber du ciel une pluie comme de feu, qui brûla le blé, l'orge et les légumes» Sous l'empire de Léon , Constantinople fut assiégée deux ans par les Arabes ^ mais comme Dieu la protégeait y elle ne fut pas prise. Toutefois la famine et la peste enlevèrent trois cents habitans de cette ville.

4l6 ORDERIC VITAIi.

Liatprand , roi des Lombards , opprimait alors les Romains ; mais les exhortations , les prières et la sainteté du pape le retinrent et le rendirent plus modéré. Le duc Bazile , Texarque Paul et quelques autres hommes pervers essayaient, d'après les instigations de l'empereur Léon , de faire périr le pape Grégoire ; mais les Romains et les- Lombards, inspirés par Dieu, résistaient de tous leurs efforts et protégeaient le pontife. Ils mirent à mort Jourdain-le-Ghartrier, Jean Barion , le duc Exclarat et son fils Adrien , et mirent ainsi obstacle aux méchantes entreprises de Tempereur. Car ce prince avait prescrit de ne laisser dans aucune église les images ni du Sauveur , ni de sa sainte Mère , ni d'aucuns saints martyrs, ni des anges. Il prétendait que ces objets étaient maudits. En conséquence , dans la ville royale, il avait fait renverser les images sacrées, et les avait publiquement brûlées* 11 condamna à la décollation ou à l'amputation die quelques membres ceux qui s'opposeraient à l'exécution de ses ordres. Ainsi il priva de son siège Germain, évéque de Constantinople , qui lui résistait à . cet égard , et il lui substitua le prêtre Anastase. Au mois de janvier , pendant dix jours , on vit briller de tous ses rayons vers l'occident l'étoile que l'on appelle Antefer. Ensuite Tibère -Petasius essaya d« s'emparer du trône , mais il fut tué par Texarque Euticius , et par les Romains qui avaient pris les armes. Le pape Grégoire ordonna cent cinquante évêques , et, après avoir fait beaucoup de bien , il fut enseveli dans l'église de saint Pierre, apôtre , le 3 des ides de février ( 1 1 février ). L'épiscopat vaqua un mois et cinq jours.

Grégoire, Syrien, fils de Jean, siégea dix ans, huit mois et vingt-cinq jours , sous Fempire de Léon et de Constantin '. Ce pontife se distingua beaucoup par sa sainteté, sa piété, sa sagesse , et par son éloquence dans les langues grecque et latine ; il fit un grand nombre d'établissemens utiles , et les églises lui durent de grands ornemens. Il réunit à Rome un synode de quatre-vingt-treize évêques contre Léon et Constantin , empereurs hérétiques , qui arrachaient des églises et faisaient brûler avec irrévérence les images sacrées de Dieu et de ses saints. Enfin il ajouta dans le canon à ce que devait dire le prêtre , et fit graver sur la pierre dans son oratoire, ces mots: Quorum solemnitas hodie in conspectu majestatis tuœ celebratur. Domine Deus'noster^ in toto orbe terrarum. Le roi Liutprand assiégea Rome , ce qui détermina ce pape à solliciter des secours de Charles, roi des Français. C'est alors que quatre villes furent enlevées aux Ro-* mains , en faveur de Transamond , duc de Spolète , qui s'était réfugié à Rome. Le bienheureux pape consacra quatre-vingts évêques , et le 4 des calendes de décembre (28 novembre ), il fut enseveli dans l'église de l'apôtre saint Pierre. L'épiscopat vaqua huit jours.

Zacharie, Grec , fils de Polochrone , siégea dix ans , trois mois et quatorze jours. Orné de toutes les vertus^ il servit beaucoup l'Eglise de Dieu. Alors l'Italie était troublée excessivement. C'est ce qui détermina ce pape à se rendre auprès du roi Liutprand *, il fit avec lui la paix pour vingt ans , et ramena les prisonniers qui avaient été faits. Liutprand mourut après un règne de trente-deux ans, et Ratchise, fils de Pémon ,

* Constantin Copronyme.

duc de Forli, monta sur le trône. Alors, pendant que Tempereur Constantin marchait contre les Arabes , un certain Artonaste s'empara furtivement de Fempire. Constantin rassembla aussitôt Farmëe d'Orient , attaqua vigoureusement la ville, se saisit da roi rebelle , et lui fit crever les yeux ainsi qu à ses complices. Carloman , fils de Charles-Martel , roi des Français , se fit moine au Mont-Cassin. D'après les exhortations du pape, le roi Ratchise vint à Rome , et, par Tinspiration de Dieu , déposa le diadème royal et embrassa la vie monacale. Le pape Zacharie traduisit du latin en grec les quatre livres de Dialogues du pape saint Grégoire. U ordonna quatre-vingt-cinq évéques. Le jour des ides de mars ( 1 5 mars ) , il fut enseveli à Saint-Pierre. L'épiscopat vaqua douze jours.

Etienne , Romain , fils de (!)onstantin , siégea cinq ans et vingt*huit jours. Le peuple avait élu un prêtre nommé Etienne ; mais trois jours après, s'étant assis bien portant à son réveil pour régler ses affaires domestiques , il perdit tout à coup l'esprit et la parole et mourut le lendemain.

Etienne fut ordonné diacre ; il était orné de toutes les vertus. A cette époque, Astolphe, roi des Lombards , persécutait cruellement la sainte Eglise , et cherchait à soumettre entièrement Rome à sa puis-' sance. C'est pourquoi le pape voyant qu'il ne pouvait rien obtenir de ce prince , ni par les prières , ni par les présens , fut contraint de se rendre en France pour la défense de la sainte Eglise. Le roi Pépin, ainsi que les Francs, reçurent honorablement Etienne, qui passa l'hiver à Paris , dans le monastère de Saint-Denis. Ensuite Pépin , à la tête de l'armée française ,

lUa mettre le siège devant Pavie , et força Âstolphe le jurer la paix aux Romains. Pépin étant de retour lans ses Etats, Astolphe trahit ses sermens : il assiégea Kome pendant quatre mois, fit ouvrir les cimetières H viola les reliques d'un grand nombre de saints. Pour la seconde fois, Pépin, attire par les prières du lape, remit le siège devant Pavie , et força le roi parure à rendre à saint Pierre Ravenne , Narni , Rimini ^t plusieurs autres villes qui avaient été enlevées aux >apes. Peu de temps après, Astolphe, étant à la chasse, >éiit, frappé d un coup que la main de Dieu avait di^ igé. Le duc Didier s'empara du trône. Le pape Etienne >rdonna quinze évéques; il consacra Pépin, roi des Francs, la reine Bertrade, et leurs fils, Charles et [larloman. Le jour des calendes de mai ( i«' mai ) , il fut enseveli dans Téglise du bienheureux Pierre apôtre. L'épiscopat vaqua cinq jours.

Paul, Romain, frère d'Etienne , siégea dix ans et un mois. C'était du temps de Constantin et de Léon. Il opéra beaucoup de bien; il ordonna soixante évéques. Après sa mort, Tépiscopat vaqua un an et un mois , pendant que l'usurpateur Constantin envahissait le aîëge apostolique.

Etienne, Sicilien, fils d'Olybus, siégea trois ans, cinq mois et vingt-huit jours. Homme habile, bon et sage , il rendit de grands services à Téglise de Dieu. Avant son élection, il se commit à Rome un grand at^ tentât ; car Toton , duc de Népi, fit consacrer pape son frère Constantin, qui était laïque, par Georges , évoque de Préneste , qui fit cette ordination malgré lui. Après cette ordination , Georges tomba malade , et cet accident fut porté si loin qu'il ne put désormais chanter

43o ORDERIC VITAL.

la messe. Sa main droite se dessécha et fut tellement paralysée, qu'il ne pouvait pas même Félever jusquà sa bouche. La même année il mourut de cette cruelle maladie. Un an après, Rome fut livrée au primider Christophe et au sacristain Serge, leducToton fut tué frauduleusement par Démétrius et Gracoisus. Après cet événement , le pape Etienne fut légitimement éla à Tunanimité. Peu de temps après, quelques hommes méchans s'emparèrent de Tintrus Constantin , de son frère Passibius et de Théodore, évêque et vicaire, qui eurent les yeux crevés. Christophe et Serge , son fils , ainsi que plusieurs autres, périrent dans les embûches et par les ordres du roi Didier. Sur ces entrefaites , dans les commencemens de son ordination, le pape J^tienne envoya Serge , le secondicier auprès de Charlemagne , roi des Français , pour lui demander son avis et son assistance. Le monarque reconnaissant lui envoya douze des évéques , les plus illustres de France et des plus instruits dans les Ecritures divines et dans les règles des saints canons.

Au mois d avril , il assembla un synode de beaucoup d'évéques , dans la basilique de Saint-Sauveur , près du palais de Latran. Constantin qui avait été fait si promptement de laïque qu'il était , clerc et même pontife, fut condamné par un jugement unanime. Ensuite on rendit une sentence générale sous Tinterdiction de Tanathême , pour défendre d'élever aux hautes dignités de l'Eglise aucune personne , tant laïque que d'un autre ordre, autrement qu'en observant la distinction des grades ^ et pour faire recommencer, à l'exception du baptême et du saint crème , tout ce que Constantin avait fait pour le culte divin dans les

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matières ecclësiastiques. Le pape Etienne consacra trente évêques. Il fut enseveli à Saint-Pierre. L'épiscopat vaqua huit jours.

Adrien , Romain , fils de Théodore, du quartier de la Voie Grande, siëgea vingt-trois ans, dix mois et dixsept jours. Il était plein de noblesse, de beauté, de fermeté , de piété et de sainteté. Alors Didier, roi des Lombards , faisait beaucoup de mal à Rome , à Ravenne et à leurs sujets : c'est ce qui engagea Charlemagne , d'après les prières du pape , à se rendre en Italie ^ il assiégea Pavie pendant six mois , la prit avec l'aide de Dieu , et fut reçu honorablement à Rome avec son armée , le samedi de Pâques. Ce monarque envoya en France le roi Didier qu'il avait pris avec son ëpouse, et restitua à saint Pierre tout ce qui lui avait été enlevé. Le pape Adrien construisit des églises , les décora , et fit beaucoup de choses excellentes^ il en; gagea l'empereur Constantin à réunir à Nicée trois cent cint^uante évêques , et fit traduire du grec en latin les actes de ce concile. La vingtième année du pontificat d'Adrien, le Tibre s'éleva jusqu'à la porte de Saint-Pierre, et causa beaucoup de dommages à tous tes citoyens : mais le pape ordonna des processions ; et le Seigneur , dans sa commisération , retira les eaux. Ce pape ordonna cent quatre-vingt-cinq évêques : il fut inhumé dans Saint-Pierre le 7 des calendes de janvier (26 décembre) : le même jour le pape Léon lui fut substitué.

Léon, Romain^ fils d'Aizupias, siégea vingt ans, cinq iiSois , seize jours. Il fut semblable en tout à ses prédécesseurs. Pendant qu'il s'occupait de faire le bien , et qu'un certain jour il se rendait avec le peu-

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dépouillèrent les basiliques et les habitations des fidèles -, et dans leur fureur insensée commirent les plus grandes destructions. Tant de désastres déterminèrent le pape Grégoire à faire entourer de murs la viUe d'Ostie , qui , depuis ce moment , à cause de ces constructions , prit le nom de Grégorianopolis. H fit en outre d'innombrables travaux ^ car il bâtit beaucoup de basiliques , fit transférer les corps d*un grand nombre de saints, et les plaça avec soin dans des lieux convenables. Il consacra cent quatre-vingt-cinq évéques, et fut enseveli dans Féglise de Tapôtre saint Pierre. L*épiscopat vaqua quinze jours.

Serge, Romain, fils de Serge, siégea trois ans. Quoiqu'il eût été régulièrement élu ^ le diacre Jean , à la tête d'une troupe de paysans armés de piques , ' brisa les portes ^ et , transgressant la tradition de la loi et de Tordre, entra par violence dans le palais pontifical. Il s'était à peine écoulé une heure , que la troupe, saisie de frayeur, prit la fuite. Alors l'intrus Jean fut pris, frappé de verges, et privé du diaconat* Dans ce temps-là, l'empereur Lothaire envoya à Rome Drogon , archevêque de Metz , et Louis , son propre fils , avec un grand nombre d'évêques , d'abbés et de comtes-, ils firent, durant leur route, un grand carnage dans les villes et les campagnes , et forcèrent de fuir dans les cavernes tous les gens du pays qu'ils avaient effrayés par leur tyrannique cruauté. Un certain jour, les nuages les plus noirs s'amoncelèrent, et quelques-uns des primats de Drogon périrent frappés de la foudre. Cependant Louis se rendit à Rome -, le pape Serge lui donna l'onction sainte , et le consacra roi des Lombards. Serge or-

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donna vingt-trois évêques -, il fonda plusieurs abbayes et plusieurs églises. 11 fut enseveli dans Saint-Pierre. L'ëpiscopat vaqua deux mois et quinze jours.

Léon , Romain , fils de Raduald , siégea huit ans , trois mois et six jours. Il se distingua par dUnnombrables bienfaits , de même que le soleil luit sur le monde *, il servit de toute manière TEglise de Dieu en faisant construire des édifices , en les ornant et en faisant beaucoup d^utres choses utiles. Peu après la mort du pape Serge , les Sarrasins dépouillèrent les basiliques des deux apôtres Pierre et Paul; mais, comme ils voulaient retourner en Afrique sur leurs vaisseaux, la tempête les attaqua, et iU périrent en mer. Alors la ville de Rome éprouva un tel tremblement de terre, que tous les élémens semblaient s'anéantir. Léon défendit aux laïques d'assister aux messes qui se disaient dans les presbytères. La première année de son pontificat , il mit en fuite , par ses prières et ses mérites , un basilic qui , retiré à Rome dans de noires cavernes , tuait de son souffle quiconque l'approchait. Ce bienheureux pape , au moyen d'un signe de croix , éteignit un incendie violent qui dévorait la rue des Saxons. 11 bâtit plusieurs église^ , leur donna des ornemens , restaura quelques anciennes villes, et renouvela les murs de Rome. 11 entoura aussi d'un mur l'église Saint-Pierre , la fortifia comme une ville , qui de son nom fut appelée Léonienne , et il en fit la dédicace , le 4 des calendes de juillet ( a8 juin), réuni à tout le peuple romain, et au milieu de l'allégresse générale.

J'ai fait mention des cent pontifes qui, après le bienheureux Pierre, occupèrent le siège apostolique ^

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je lus ai insérés dans ce petit ouvi*age, selon que je les ai trouvés dans les écrits du saint pape Damase à Jérôme ou dans les gestes pontificaux. Quant aux quarante autres qui présidèrent au siège des Apôtres depuis Léon iv jusqu'à notre âge, je n'ai pu découvrir à leur égard que des récits mutilés-, c'est pourquoi je n ose dire que peu de chose sur leur compte : je me bornerai à donner leurs noms par ordre. Mais je suis forcé de garder le silence sur leur origine et leurs actes, jusqu'à ce que je puisse, secondé par Dieu et cpmme je le désire , découvrir des ouvrages plus parfaits.

Le pape Benoit siégea un an , six mois et dix jours \ Iv pape Nicolas neuf ans et dix mois^ le pape Adrien cinq ans^ le pape Jean dix ans ; le pape Marin un an et quatre mois \ le pape Adrien un an et quatr-e mois aussi.

Le pape Agapit siégea un an \ Basile et Etienne siégèrent un an. Ensuite Formose, Jean et Etienne . fleurirent du temps de Louis d'Outre-mer. Us furent suivis de Marin, d'Agapit, d'Octavien, de Léon, de Benoit , de Jean , qui bénit Othon le jeune, de Benoit, d'un autre Benoit , de Gerbert, de Silvestre, d'Agapit et de Benoit. Ainsi , pendant près de cent dix ans , onze papes occupèrent le siège apostolique -, mais , jusqu'à ce jour, je n'ai pu découvrir ni leur généalogie, ni le temps certain de leur élévation ou de leur mort.

Clément Suitger, qui avait été évêque de Bamberg, siégea neuf ans; il bénit l'empereur Henri et Agnès son épouse.

Opon Damase % ancien évéque d'Âquilée, siégea un an.

Léon , Lorrain , siégea cinq ans. Sous le nom de Brunon , il fut ëvéque de Toul \ il passa en France , et tint à Rheims un grand concile. Il remit en vigueur plusieurs anciens décrets des* saints Pères, lesquels étaient tombés en désuétude -, il établit beaucoup de réformes utiles et salutaires , tant dans TEglise que dans les affaires du siècle.

Gebehard Victor siégea trois ans -, Frédéric Etienne , fils du duc Gothelon, siégea un an.

Girard Nicolas , premier pape pris en France , siégea deux ans.

Alexandre , de Lucques , siégea onze ans.

Grégoire Hildebrand , moine depuis son enfance , siégea quatorze ans. De son temps, l'empereur Henri plaça Tintrus Guibert, évêque de Ravenne, sur le siège de îlome, et, ayant chassé le pape, apporta de grands troubles dans TEglise.

Didier Victor, qui était abbé du Mont-Cassin, siégea deux mois.

Urbin Odon , qui avait été moine de CI uni et évêque d'Ostie , siégea douze ans. Ce fut lui qui engagea Farmée chrétienne à marcher contre les Païens à Jérusalem.

Pascal Rainier , de la vallée des Bruttiens ; ancien moine , siégea douze ans.

Gelase Jean, de Gaëte, siégea deux ans. Calixte Gui, fils de Guillaume, duc des Bourguignons, ancien archevêque de Vienne , siégea six ans.

' Popon.

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