‹ Histoire de Normandie (volume 4)Chapitre 24 sur 30 · XLV1I · texte numérisé non relu

XLV1I

Brito Goisfredus , sapiens y facundus , acerbus, Culmen episcopii tenet et dat pabula plebL

( Le Breton Goisfred, sage , éloquent et sévère, occupe le siège

épiscopal , et donne au peuple le pain spirituel ).

Il avait été doyen de l'église du Mans du temps des vénérables prélats Hoel et Hildebert, et quaranteseptième évêque , il a déjà gouverné la métropole Rouennaise pendant dix - sept ans , du temps des papes Pascal, Gélase, Calixte et Honorius. Henri v et Lothaire gouvernaient les Latins ; Alexis et Jean , son fils, gouvernaient les Grecs. Dans ces temps-là, il arriva sur la terre beaucoup de choses mémorables , que ma plume écrira avec véracité à la place qui leur convient pour les faire connaître de la postérité , si ma vie est accompagnée de la grâce et des bienfaits célestes.

Lecteurs bienveillans , je vous prie de m accorder votre indulgence, quand je veux en revenir à reprendre le fil de l'histoire que je me suis proposé d'écrire. J ai fait une longue digression relativement aux évêques de Rouen, parce que je voulais éclaircir pleinement pour la postérité Tordre de leur succession : c'est pourquoi j'ai parcouru l'histoire d'environ huit cents ans, et j'ai donné par ordre les noms de tous les pontifes romains depuis le pape Eusèbe jusqu'à Lambert d'Ostie que l'on appelle Honorius , et qui maintenant est assis sur le siège apostolique. J'ai fait entrer dans cet opuscule tous les empereurs depuis Constantin, le grand fondateur de Constantinople, jusqu'à Jean, fils d'Alexis, qui y règne maintenant,

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et jusqu'à Lothaire le Saxon > qui, dans ce moment, tient les rênes de l'Empire romain. Désormais je vais retourner aux affaires de notre temps et de notre pays, et j'entreprendrai de raconter ce qui se passa en Neustrie sous le roi Guillaume après le concile de Lillebonne.

De jeunes séditieux flattèrent Robert fils du roi ; et , pour l'engager à tenter de folles entreprises , ils le provoquaient par ces paroles : a Très-noble fils « du roi, pourquoi restez-vous dans une si grande « pauvreté ? Ceux qui entourent votre père gardent « si soigneusement le trésor royal, que vous pouce vez à peine donner un denier à vos gens les plus « fidèles. C'est pour vous un grand déshonneur ; « c'est un grand dommage pour nous , et pour plu- « sieurs autres , que vous restiez étranger à l'opulence « du roi. Pourquoi souffrez-vous cet affront? Celui- « là doit , à bon droit , posséder les richesses , qui ce sait en faire des largesses à ceux qui lui font des de- « mandes. Quelle douleur ! votre grande générosité « est misérablement trompée , puisque l'avarice obs- « tinée de votre père vous réduit à une excessive c< pauvreté , et qu'il ne se borne pas à choisir ses ser- « viteurs , mais vous impose les vôtres. Combien de « temps, prince courageux, endurerez-vous ces ouce trages? Allons , levez-vous virilement ; exigez de ce votre père une partie du royaume d'Albion , ou du ce moins demandez-lui le duché de Normandie , que ce depuis long-temps il vous accorda en présence d'une ce nombreuse réunion de grands , qui sont encore ce prêts à vous servir. Il n'est pas convenable que vous a souffriez plus long-temps que l'on commande à vos

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« serviteurs naturels , et qu'on refuse à vo&/ieinan- <t des les biens héréditaires comme à un étran « mendie. Si votre père aquiesce à vos réclama* a et vous accorde ce que vous demandez , \* w <c esprit et vos mérites incomparables éclateront a*<c « magnificence. Si au contraire il persiste dans son «, opiniâtreté , et que , cédant à sa cupidité , il vous « refuse les biens qui vous sont dus, prenez la valeur « du lion, repoussez une indigne tutelle, et profitez « des avis et des suffrages de vos amis. Vous les trouu verez sans nul doute disposés à faire tout ce que « vous voudrez. » Le jeupe Robert , à ces paroles d'exhortation, fut vivement enflammé de colère et de cupidité : il alla trouver son père, et lui parla en ces termes : a Seigneur, mon roi, donnez-moi la Nor- « mandie , que vous m'avez dès. long-temps accordée , « avant que vous passiez en Angleterre pour combat- « tre Harold. » Son père lui répondit : « Mon fils , ce a que vous demandez n'est pas convenable. C'est par k la valeur normande que j'ai conquis l'Angleterre. « Je possède la Normandie par droit héréditaire : elle « ne sortira pas de ma main tant que je vivrai. » Robert reprit : « Que ferai-je et que pourrai-je donner a à mes serviteurs? » Son père repartit : a Obéissez- « moi en toutes choses , comme il convient , et parti tout vous commanderez sagement avec moi comme « un fils avec son père. » A ces mots , Robert ajouta : « Je ne veux pas être toujours comme votre merce- « naire. Je veux avoir des bieps en propre, afin de « pouvoir rétribuer dignement mes serviteurs. Céu dez-moi donc, je vous en prie , le duché qui m'ap- « partient , afin que , comme vous gouvernez le

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« royaume d'Angleterre, je puisse de même, restant , } ;, .y, ors votre sujet, commander au duché de Nor-

idie. » Le roi lui dit : « Mon fils , ce que vous demandez est prématuré. N'avez-vous pas honte « ue vouloir enlever à votre père des Etats que , si et vous en êtes digne , vous devez recevoir en temps « opportun , avec les vœux favorables du peuple et « la bénédiction de Dieu? Choisissez mieux vos conee seillers, et, prudemment , redoutez les téméraires a qui, vous pressant imprudemment, vous excitent a à de criminelles entreprises. Souvenez-vous de « ce que fit Absalon , comment il se révolta contre « David son propre père , et quels npalheurs arrivèet rent tant à lui qu'à Achitophel, à Amasas et à ses «c autres conseillers et complices. Les Normands souf- « frent toujours le repos avec impatience ; ils ont soif « de troubles. Ce sont eux qui vous provoquent à des « entreprises insensées , afin que, dans le trouble , et ils puissent rompre le frein de la discipline et comte mettre impunément de méchantes actions. Ne céet dez pas aux conseils d'une jeunesse pétulante , et « faites -vous gloire d'en recevoir des archevêques « Guillaume et Lanfranc , des autres sages et des « grands parvenus à un âge mûr. Si vous observez « avec soin ce que je vous dis , vous n'aurez à la et fin qu'à vous féliciter de votre bonne conduite. « Mais si vous imitez Roboam, qui méprisa les avis « de Banaïas et des autres sages-, si vous cédez aux e< inspirations des jeunes gens, comme lui qui s'at< vilit devant les siens et les étrangers , vous aurez et long-temps sujet de vous affliger dans le mépris et et les refus. » Robert lui dit : <c Seigneur , mon roi , je

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« ne suis point venu ici pour entendre des sermons , <t dont j'ai souvent, jusqu'à la nausée, été abreuvé par a mes grammairiens. Répondez-moi positivement sur « les biens qui me sont dus , et que j'attends $ il faut « que je sache ce qu'il me convient de faire. Je suis « irrévocablement déterminé , et je yeux que tout le « monde le sache : je ne combattrai désormais pour « qui que ce soit en Normandie, pour y subir la vaine « condition d'un subordonné. »

A ces mots , le monarque irrité parla en ces termes : « Je vous ai assez clairement exprimé mes intentions , « et je n'ai pas besoin d'en venir à de plus amples ex* « plications. Tant que durera ma vie , je ne souffrirai « pas que la Normandie , ma terre natale , sorte de « mes mains. Quant au royaume d'Angleterre , dont « je n'ai fait la conquête qu'à force de travaux , je «' ne veux pas et ne suis point d'avis de le diviser de « mon vivant; parce que , comme le Seigneur l'a dit « dans l'Evangile , tout royaume divisé contre luitc même sera désolé. Celui qui m'a fait régner dispo- « sera de mon royaume selon sa volonté. Je veux que « tout le monde tienne pour assuré que , durant ma ci vie , je ne remettrai mes Etats à personne , et que « nul mortel ne partagera mon royaume avec moi. « Les vicaires du Christ ont placé avec éclat sur mon « front le sacré diadème ; seul j'ai été chargé de por- « ter le sceptre royal d'Albion, Il est donc à la fois a indécent et complètement injuste que je souffre , a tant que je respirerai l'air de la vie, que qui que ce k soit dans mes Etats marche mon égal ou mon supé- « rieur. »

En entendant l'irrévocable décision de son père ,

Robert reprit : « Comme le Thébain Polynice, forcé de « recourir à l'étranger, j'essairai désormais de l'aller « servir 5 peut-être la fortune m'accompagnera assez « fidèlement pour que je puisse dans l'exil obtenir les « honneurs qui me sont avec affront refusés sous le « toit paternel. Puissé-je trouver un prince sembla- « ble au vieux Adiaste , à qui je puisse offrir avec « empressement le don fidèle de mes services, et « duquel je reçoive un jour le prix de la reconnais- « sance! »

A ces mots, Robert, en courroux, se retira, et, quittant son père, sortit de la Normandie. Alors partirent avec lui Robert de Bellêrae , Guillaume de Breteuil , Roger , fils de Richard de Bienfaite , Johel , fils d'Alfred -le-Géant , Robert de Montbrai , Guillaume de Moulins, Guillaume de Rupicrre, et plusieurs autres seigneurs pleins de courage , fameux par leurs travaux guerriers , enflés d'orgueil , terribles à l'ennemi par leur acharnement, et , dans leur arrogance , trop disposés à entreprendre les attentats les plus périlleux. Le jeune Robert , avec une telle compagnie , qui lui était inutile , erra pendant près de cinq ans dans les royaumes étrangers -, il avait déjà gratuitement concédé à ses complices les domaines de son père , et avait, mais en vain , promis d'accroître encore leur patrimoine. De leur côté , ils lui firent de vaines promesses-, et ainsi, par des protestations illusoires, s'encourageant l'un l'autre, ils se trompèrent mutuellement.

Sorti de son pays natal , Robert alla d abord trouver ses oncles, Robert-le-Frison , comte de Flandre, et Odon, frère de celui-ci, archevêque de Trêves. En-

orderic vital.

suite il se rendit auprès de plusieurs autres grands seigneurs, dont quelques-uns étaient ses parens , ducs , comtes , et puissans châtelains, en Lorraine, en Allemagne, en Aquitaine et en Gascogne $ il leur fit pari de ses griefs , dans lesquels il mêla fréquemment le mensonge à la vérité. Ces plaintes étaient volontiers accueillies par beaucoup de personnes, et il recevait même de grands présens de la part de quelques barons magnifiques. A la vérité, ce qu'il recevait comme secours personnel de la libéralité de ses amis, il le distribuait follement à des histrions , à des parasites et à des femmes de mauvaise vie : c'est ainsi que , sans prévoyance , dépensant ce qu'il recevait , il se trouvait réduit, dans sa misère, à mendier et à emprunter , exilé et pauvre qu'il était, l'argent des usuriers étrangers. La reine Mathilde, compatissante au sort de son fils par l'effet de sa tendresse maternelle, lui envoyait souvent des sommes considérables d or, d'argent et d'autres choses précieuses , dont elle dérobait la connaissance au roi. Quand il eut découvert ces envois, il défendit d unè manière terrible qu'on les renouvelât désormais. Comme la reine eut la hardiesse de ne pas obéir , le roi , en courroux , lui dit : « Le sentiment « d'un certain sage est vrai , et je n'en éprouve que « trop moi-même la justesse :

Naufragium rcrum est mulier malefida marito.

( La femme qui trahit son mari est la cause de sa perte).

h Qui est-ce qui désormais en ce monde trouvera « une compagne fidèle et dévouée? Voilà que ma « femme , que j'aime comme mon ame , à qui , dans

HISTOIRE DE 1SORMA1SDIE ; L1V. V. ÔJÔ

« tout mon royaume , j'ai confié mes trésors et ma a puissance , soutient les ennemis qui font des entre- « prises contre moi : elle les enrichit avec grand « soin de mes propres biens •> elle emploie son zèle « à les armer contre mes jours, à les soutenir, à les « fortifier. » La princesse répondit en ces termes : « Mon seigneur, ne vous étonnez pas, je vous prie, « si j'aime avec tendresse le premier de mes enfans. « Par les vertus du Très-Haut , si mon fils Robert « fût mort, et que, loin de la vue des vivans, il « eût été caché à sept pieds au fond de la terre , et « qu'il ne pût être rendu à la vie qu'au prix de mon « sang , je le verserais pour lui , et je ne craindrais « pas d'endurer des souffrances au delà de ce que la « faiblesse de mon sexe me permet de promettre. « Comment pouvez-vous penser qu'il me soit doux « de nager dans l'opulence, et de souffrir que mon « fils soit accablé par la détresse de Ja misère ? Loin « de mon cœur une telle dureté, que ne doit pas me « commander votre puissance. »

A ces mots , le cruel monarque pâlit, et il s'enflamma d'une telle colère qu'il ordonna de saisir le courrier de la reine, nommé Samson, lequel était originaire de Bretagne, et de lui faire aussitôt crever les yeux. Mais cet homme, ayant su par les amis de la reine quelle était la fureur du roi , évita par la fuite l'exécution de l'ordre fatal , et se réfugia à l'instant même au monastère d'Ouche. Aux prières delà reine, il y fut accueilli par l'abbé Mainier , et, pour sauver à la fois son corps et son ame , il prit heureusement le vêtement monacal. Spirituel, éloquent et chaste, il vécut dans l'ordre monastique pendant vingt-six ans.

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A cette époque, dans le pays des Teutons , vivait un bon et saint anachorète, qui, entre autres marques éclatantes de ses vertus, possédait l'esprit de prophétie. La reine Mathilde lui envoya des messagers et des présens, et le supplia humblement de prier Dieu pour son mari et pour son fils Robert », elle l'engagea en outre à lui prédire ce qui devait leur arriver par la suite. L'anachorète reçut avec bonté les envoyés d'une telle princesse , et demanda trois jours de délai pour répondre. Le troisième jour étant venu à luire , il appela les messagers de la reine et leur dit : « Allez , et rapportez ces choses de ma part « à votre maîtresse : selon sa demande j'ai prié Dieu , « et voici ce que j'ai appris de lui-même dans une « vision. J'ai vu un certain pré agréablement coûte vert d'herbes et de fleurs, et dans ce pré un che- « val plein de fierté qui y paissait. Il y avait de toutes « parts une multitude de troupeaux qui desiraient « avec ardeur venir à la pâture; mais le cheval plein « de feu les chassait tous , et ne permettait à aucun a animal d'entrer pour manger les fleurs et fouler les « gazons. Quelle douleur ! ce coursier élégant et « courageux, manquant tout à coup, disparut ; et « une vache lascive se chargea de la garde de ce pré « fleuri. Aussitôt toute la multitude d'animaux qui a se trouvaient là de toutes parts accourut librement, « se mit à paître de tous côtés, et, sans crainte d'aucun « défenseur du pré , ils dévorèrent ce qui faisait son « ancienne parure, foulant tout aux pieds et répandant a en tous lieux les ordures de leur fumier. J'ai vu ces « choses avec un grand étonnement , et j'ai demandé * ce qu'elles signifiaient au conducteur qui me le$

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«montrait; il m'a soigneusement expliqué le tout, « et m'a dit : Ce pré que vous voyez signifie la Nor- « ma 11 die ; ces herbes annoncent la multitude de « gens qui y goûtent la douceur de la paix , et ex- « priment l'abondance de ses productions ; les fleurs « sont les églises, où se trouvent les pudiques cote hortes des moines , des clercs et des religieuses , « et où les ames fidèles s'attachent sans cesse aux « célestes contemplations. Ce cheval sans frein n'est « autre que Guillaume roi des Anglais , sous la pro- « tection duquel l'ordre sacré des dévots combat « avec sainteté pour le roi des anges 1 . Quant aux « animaux avides qui sont autour du pré , ce sont les a Français et les Bretons , les Picards et les Angevins , « et les autres nations limitrophes , qui portent une « excessive envie au bonheur des Normands , et sont « prêts à se jeter sur cette terre opulente , comme les « loups sur leur proie ; mais l'invincible valeur du « roi Guillaume les repousse sans espoir. Quand , suim vant les lois de l'humaine condition , il viendra à « manquer , son fils Robert lui succédera au duché « de Normandie. Bientôt les ennemis l'attaqueront « de toutes parts ; ils pénétreront dans cette noble et « opulente contrée dont le défenseur ne sera plus. « Ils la dépouilleront de sa gloire et de ses richesses , « et méprisant un prince insensé , ces impies foule- « ront aux pieds toute la Normandie. Ce prince , « comme la vache lascive , se livrera à ses passions et « à son indolence *, il sera le premier à ravir le bien « des églises , et à le distribuer à d'infâmes libertins « et à des parasites. 11 livrera ses Etats à de telles

• Il y a U un jeu de mou : Regem jlnglorum.... régi angelorum.

« gens , et c'est d'eux qu'il prendra conseil dans ses « plus grands embarras. Dans le duché de Robert « domineront les libertins et les efféminés, et sous « leur règne, la perversité et la misère s'étendront « partout. Les villes et les villages seront brûlés; les a basiliques des saints seront violées avec témérité. « On dispersera les couvens des fidèles de l'un et l'autre « sexe. Des milliers d'hommes périront par le fer et « dans les flammes; et parmi eux un grand nombre « mourront sans pénitence , ainsi que sans viatique , « et seront, à cause de leurs péchés, précipités dans « les enfers. La Normandie éprouvera ces calamités: « autant elle ressentit jadis un orgueil excessif pour « avoir vaincu les nations voisines, autant, sous un « duc lâche et débauché, elle deviendra méprisable, « et restera misérablement et long-temps exposée aux « traits de ses voisins. Ce duc insensé n'aura que le « nom de prince : il sera subjugué, ainsi que sa pro- « vince , au détriment général , par la puissance des « médians. Telle est la vision qui m'est apparue ré- « cemment d'après mes prières; et le juge spirituel « me Ta fait connaître comme je vous l'expose. « Princesse vénérable, vous ne verrez pas les mal- « heurs qui menacent les Normands; car, après une a bonne confession , vous reposerez en paix , et ne « verrez , ni la mort de votre époux , ni les mal- « heurs de votre race, ni la désolation de votre pays « chéri.)»

Après avoir entendu la prophétie de l'anachorète, les envoyés s'en retournèrent et rapportèrent à la reine la prédiction qui contenait un mélange de choses agréables et de choses affligeantes. Les hommes

de l'âge suivant, qui eurent à souffrir des désastres de la Neustrie , et qui virent les incendies et les autres ravages , éprouvèrent , au milieu du carnage et des plus horribles infortunes, combien le prophète était véridique.

Enfin, après beaucoup et d'inutiles voyages, Robert se repentit de sa sottise ; mais il ne put retourner librement auprès de son père irrité, qu'il avait eu le tort d'abandonner. Il se rendit auprès de Philippe, roi des Français, son cousin, et lui demanda des secours avec instance. Philippe le reçut bien et l'envoya au château de Gerberoi, parce que ce château est situé dans le Beauvoisis , et touche à la Neustrie ; il est très-fort par la position du lieu , par ses murailles et par ses autres moyens de défense. Elie, qui en était vicomte, reçut avec empressement, ainsi que son compère, l'exilé protégé par le roi, et lui promit, à lui et à ses compagnons, assistance en toute chose. C'était l'usage dans ce château qu'il y eût deux seigneurs égaux, et que tous les fugitifs y fussent bien accueillis de quelque lieu qu'ils vinssent. Robert y réunit des cavaliers soudoyés , et leur promit , ainsi qu'à plusieurs barons de la France, que, s'ils le secondaient , ils recevraient des récompenses beaucoup plus grandes qu'il ne pouvait donner. Cette réunion fut la cause de beaucoup de malheurs; ces fds de perdition s'armèrent de fraude et de violence contre les hommes faibles et innocens, et firent avec méchanceté une foule d'actes iniques. Beaucoup de personnes qui paraissaient pacifiques et qui flattaient le roi et ses partisans , se joignaient d'une manière inattendue à ces ennemis du repos public, et livraient

leurs parens et leurs maîtres à cette bande de déshérités. Ainsi la Normandie avait plus à souffrir de ses enfans que des étrangers, et tombait en ruines au milieu des calamités intestines qui la ravageaient.

Le magnanime monarque usa de beaucoup de prévoyance pour lever de puissantes armées. Ii mit des garnisons dans les châteaux situés sur les frontières de la province voisine de l'ennemi, se disposa à résister virilement à tous ses adversaires, et ne souffrit pas qu'on ravageât impunément aucune de ses possessions. Il crut qu'il serait indigne de lui (ce qu'il ne voulait pas souffrir plus long-temps , et ce qui l'eût exposé à une terrible surprise ) de permettre que ses ennemis prissent pied près de ses frontières. En conséquence , après la Nativité du Seigneur , il réunit pendant les mois d'hiver ses meilleures troupes, et marcha vers Gerberoi, pour aller au devant des ennemis qui le menaçaient d'une attaque cruelle. Il assiégea la place avec une puissante armée pendant près de trois semaines. Les meilleurs soldats combattaient de part et d'autre, et souvent des guerriers choisis pour leur bravoure et leur habileté dans l'art de la guerre marchaient au combat. D'un côté les Normands , les Anglais et les alliés du roi, venus des contrées voisines, pressaient vigoureusement leurs ennemis ; de l'autre côté , les Français , et quelques voisins qui avaient embrassé le parti de Robert , résistaient avec une grande valeur. Dans ces combats, beaucoup de gens étaient abattus ; les chevaux étaient tués , et l'armée éprouvait beaucoup de dommages. Le roi étant retourné à Rouen , les grands cherchèrent dans leur sagesse Us moyens de réconcilier le père

et le fils. Roger, comte de Shrewsbury, Hugues de Chester, Hugues de Gournai, Hugues de Grandménil, Roger de Beaumont, et ses fils Robert et Henri , ainsi que plusieurs autres, assistèrent à cette assemblée, et parlèrent ainsi au monarque : « Prince magnanime , « nous nous rendons humblement auprès de votre « sublimité , et nous vous prions de prêter l'oreille « avec clémence à nos prières. Par les mauvais con- « seils déjeunes gens pervers, le jeune Robert a été « malheureusement induit en erreur j il en est résulté « de grandes discordes et beaucoup de calamités pour « un grand nombre de personnes. Le prince se repent « de ses erreurs $ mais il n'ose se rendre ici sans votre <c ordre. Il implore en suppliant votre clémence , afin « que vous ayez pitié de lui; c'est ce qu'il essaie « d'obtenir par les prières de nous tous qu'il sait vous « être attachés, «là est coupable et a péché en beau- « coup de choses ; mais il est plein de repentir et a promet de se corriger convenablement. En consé- « quence , nous nous réunissons tous pour implorer « votre clémence , afin que , favorable aux supplice cations de votre fils, vous lui accordiez les faveurs « du pardon. Corrigez vos enfans coupables, accueil- « lez-les à leur retour, pardonnez-leur avec bonté « dès qu'ils sont repentans. » Les grands seigneurs 9 émus , s'adressaient au roi en faveur de leurs fils, de leurs frères et de leurs parens qui partageaient l'exil de Robert. Guillaume leur répondit : « J'éprouve un « grand étonnement que vous mettiez tant de zèle à me « supplier pour un perfide qui a osé commettre dans « mes Etats un forfait inouï. Il a excité contre moi la « guerre intestine -, ik séduit mes jeunes hommes, que

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« j'ai soignés dès l'enfance et décorés des armes de « chevalerie. Il a armé contre moi Hugues de Château- « Neuf, et quelques autres étrangers. Est-il quelqu'un « de mes prédécesseurs , depuis Rollon , qui ait eu « comme moi à souffrir une telle attaque de la part

* de ses enfans? Voyez Guillaume , fils du grand Rol- « Ion , les trois Richard , ducs de Normandie , et Ro- « bert, mon seigneur et père : considérez combien « ils ont, comme fils, servi fidèlement leur père jus- « qu'à la mort. Aujourd'hui mon'fils fait tous ses ef- « forts pour me ravir le duché de Normandie et le « comté du Maine. Il a soulevé terriblement contre « moi les Français et les Angevins, les Aquitains et un « grand nombre d autres ennemis. S'il l'avait pu, il « eût armé contre moi le genre humain et m'eût fait « périr avec vous. Selon la loi divine donnée par u Moïse, il mérite la mort, et, coupaMedu même crime « qu'Absalon, il doit être puni de la même mort. »

• Les grands de la Normandie entretinrent souvent le roi à ce sujet, et tâchèrent d'attendrir son ressentiment par des conseils pleins de douceur et par des prières. Les évêques et d'autres hommes religieux brisèrent par de pieux discours la dureté de ce cœur enflé de courroux. La reine et les ambassadeurs du roi de France , les nobles voisins et les amis se réunirent pour cimenter la paix. Enfin ce vaillant monarque céda aux attaques de tant de grands personnages , et , vaincu par la pitié , reçut en grâce son fils et ses compagnons. Comme autrefois il avait, étant malade, accordé dàns Lillebonne 1 le duché de Nor-

1 On lit dans quelques manuscrits Bonavilla : c'est Bonncvillc-sur- Tonqne.

mandie à Robert pour en jouir après sa mort , de même, par un nouveau traité , il le lui confirma d'après l'avis des grands. En conséquence, les Normands et les Mtaceaux se réjouirent de la paix, après avoir été pendait plusieurs années cruellement désolés par les calamités de la guerre.

La sérénité de la paix, si long -temps désirée, ne tarda pas à se couvrir de nuages qui s'élevèrent entre le roi et son fils. En effet, l'insolent jeune homme ne daigna pas suivre son père ni lui obéir ; et le* monarque , irrité de cette déloyauté , l'attaqua publique» ment par ses réprimandes et ses fréquentes injures. C'est ce qui détermina Robert , quelque temps après, à s'éloigner de son père avec un petit nombre d'amis ; il ne revint pas , quoique son père , disposé à la paix, envoyât le comte Albéric en France pour lui offrir le duché de Normandie.

Si Guillaume, père irrité pour les tentatives qu'il avait faites , maudit quelque temps son fils téméraire, et lui désira souvent de grandes infortunes, d'un autre côté , il bénit avec amitié ses autres fils Guillaume et Henri qui se montraient obéissans et dociles. Quant à son fils Richard dont la naissance avait suivi celle de Robert, mais qui n'avait pas encore pris la ceinture de chevalier, ce prince, occupé à chasser dans la nouvelle forêt près de Winchester, où il pour» suivait vivement à toute bride un certain animal, fut froissé fortement sur l'arçon de sa selle par une grosse branche de coudrier, et se blessa mortellement. Dans la même semaine repentant et absous , il fut fortifié par le saint viatique, et peu de temps après il mourut en Angleterre ^ à la grande douleur

de beaucoup de personnes. Guillaume -le -Roux et Henri, toujours attachés à leur père, furent favorisés de sa bénédiction : pendant plusieurs années , ils jouirent des plus grands avantages du rjjfaurae et du duché. Cependant Agathe , fille du roi , qui d'abord avait été fiancée à Harold , ayant été demandée en mariage par Alphonse, roi de Galice lui fut envoyée. Comme elle n avait pu, conformément à ses désirs, conserver son premier époux, elle regarda comme une grande abomination de se lier à un autre. Elle avait vu cet Anglais et l'avait aimé ; aussi elle craignait extraordinairement de se marier à l'Espagnol qu'elle n'avait jamais vu. C'est pourquoi elle pria , en pleurant , le Tout-Puissant de ne pas la conduire en Espagne , mais plutôt de la recevoir. Ses prières furent exaucées : cette vierge mourut pendant la traversée. Son corps fut rapporté dans la terre natale par ses conducteurs, et enseveli à Bayeux dans l'église de Sainte-Marie toujours Vierge. Adélaïde, très-belle et déjà nubile, se recommanda dévotement à Dieu et finit saintement sous la direction de Roger de Beaumont. Constance fut, à Bayeux, donnée avec joie par son père, avec beaucoup de satisfaction, à Fergant, comté des Bretons, fils du comte de Nantes: elle mourut en Bretagne sans laisser de fils.

Etienne de Blois, comte du palais, voulant se lier d'amitié avec le roi Guillaume , lui demanda en mariage sa fille Adèle. De l'avis des hommes sages, elle fut accordée par le père , et , à la satisfaction générale , elle épousa Etienne. Le mariage eut lieu à Breteuil et les fêtes des noces furent célébrées à Char-

■ Ordcric appelle ce prince Amfurcius.

très. Il était fils du comte du palais Thibaut, et neveu de Berthe comtesse des Bretons et des Manceaux. Il eut pour frère deux comtes fort distingués , Eudes et Hugues , et quatre fils issus d'Adèle , savoir , Guillaume , Thibaut , Etienne et Henri. Les trois premiers furent des comtes puissans et sont comptés au nombre des plus grands de France et d'Angleterre. Guillaume l'aîné , gendre et héritier de Gilon de Sully f , fut un homme bon et pacifique , puissant par sa lignée et par ses richesses. Thibaut, héritier du domaine paternel, se distingua par sa valeur et par beaucoup de mérite. Etienne , gendre et héritier d'Eustache , comte de Boulogne , obtint en don du roi Henri, son oncle, le comté de Mortain en Normandie et de riches possessions en Angleterre. Quant à Henri , il fut , depuis son enfance , formé à la divine milice dans le couvent de Cluni, et, sous la règle monastique , s'instruisit à fond dans les sciences de la foi divine. S'il y persévère comme il convient, il héritera du royaume des cieux , et , pour avoir méprisé le monde , s'élèvera avec distinction au-dessus des princes mondains. Pour le présent , il doit suffire que j'aie donné en peu de mots quelques détails sur la lignée du roi Guillaume : une volonté vive m'excite constamment à remplir ma promesse et ne cesse de me pousser à accomplir le vœu que j'ai formé.

Celui qui dispose éternellement de toutes choses conduit puissamment sa barque au milieu des tempêtes du siècle et gouverne tout avec sagesse ; il aide avec bonté les ouvriers qui travaillent journellement

1 De Soleio.

dans sa vigne; il les fortifie contre les peines et les dangers par le don de la grâce céleste. Il dirige sa prévoyance vers l'Eglise au milieu du tumulte de la guerre et des armes, et il pourvoit avec soin à augmenter ses avantages de toutes les manières. C'est ce qu'éprouva avec une grande joie le monastère d'Ouche qui est situé dans une contrée stérile et entouré de voisins pervers v il fut protégé contre les efforts menacans des scélérats , par laide de la Providence suprême. L'abbé Mainier prit soin de l'église d'Ouche au mois de juillet ', et dirigea habilement la maison pendant vingt-deux ans et huit mois. Il plaça, avec prudence , dans le bercail de Dieu , pour le servir, quatre-vingt-douze moines qu'il instruisit avec soin à remplir convenablement leurs devoirs. 11 entreprit la construction d une nouvelle église et de quelques édifices nécessaires aux moines -, avec l'aide de Dieu , il termina ces constructions assez élégamment pour le pays désert où il les élevait. La bonne réputation de piété de ses religieux illustra et enrichit l'abbaye d'Ouche , et la fit aimer de beaucoup de grands et de particuliers d'un état médiocre. Un grand nombre de personnes accoururent vers eux pour s'attacher à leur société et pour mériter de participer à leurs bonnes actions envers Dieu. On donnait des biens terrestres pour que Dieu en accordât de célestes.

Quelques personnes, dans la ferveur de l'amour divin, abandonnaient le siècle, donnaient leurs biens aux monastères selon les statuts de la règle , et, par leurs avertissemens et leurs prières, engageaient leurs

• En 1066.

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amis et leurs parens à suivre le même parti. Parmi ces personnes, on remarqua Roger du Sap et Odon son frère, Serlon d'Orgères, Razson, fils d'Ilbert, Odon de Dôle, Goisfred d'Orléans, Jean de Rheims, et plusieurs autres instruits dans la science des lettres et propres au culte de Dieu. Quelques-uns se distinguaient par leur générosité , et conduisaient à l'extérieur les affaires ecclésiastiques avec beaucoup d'habileté. En effet, Drogon , fils de Goisfred du Neuf- Marché, Roger, fils d'Erneis de Coulances, neveu de Guillaume de Varennes , Ernault, fils d'Omfroi du Tilleul, neveu par une sœur de Hugues de Grandménil, et le médecin Goisbert étaient hommes de cour : par leur entremise ils obtenaient, pour leurs frères, des terres, des églises et des dîmes. Mainier ne manqua pas de se servir de tels auxiliaires ; Féglise s'enrichit par eux d'avantages , de biens et de moines vertueux.

Cet abbé s'associa pour le gouvernement de la maison Foulques de Guernanville , homme habile et capable d'un tel emploi 5 il lui confia la prévôté de la maison. Ce religieux était fils de Foulques , doyen d'Evreux : plein d'amour pour son ordre , il seconda diligemment son abbé en tontes choses, et amena à l'église d'Ouche son père et une grande partie de son patrimoine. Disciple de Fulbert, évéque de Chartres, ce doyen possédait un fief de chevalier qu'il tenait de l'héritage paternel. Suivant l'usage du temps , il prit pour noble compagne Orielde , qui lui donna une nombreuse famille. Il en eut huit fils et deux filles dont voici les noms : Guérin, Chrétien, Raoul, Guillaume, Foulques, Fromont, Hubert, Gautier sur-

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