‹ Histoire de Normandie (volume 4)Chapitre 26 sur 30 · QUISQUIS AMICUS ADEST, SUBVEMENDO PROBET · texte numérisé non relu

QUISQUIS AMICUS ADEST, SUBVEMENDO PROBET

( Cette tombe recouvre l'illustre Mabile, issue de la grande tige de parens distingués. Fameuse parmi les femmes les plus célèbres, elle brilla dans tout l'univers par son mérite. Son génie fut entreprenant,

' L'assassinat eut lieu le a décembre 1081.

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son esprit vigilant, son activité continuelle, son éloquence persuasive, sa sagesse prévoyante. Petite de taille, elle fut grande par ses vertus; magnifique et somptueuse, elle aimait la parure. Elle fut le bouclier de sa patrie, le boulevard de la frontière, et pour ses voisins, tantôt agréable, tantôt terrible ; mais comme la puissance des mortels a des bornes, Mabile, frappée pendant la nuit et surprise avec perfidie, a péri sous le glaive. Morte maintenant, elle a besoin d une pieuse assistance : quiconque la chérit doit le prouver en priant pour elle ).

Après la mort de Mabile, le comte Roger prit une autre épouse nommée Adelise, fille dXverard, du Puiset, qui appartenait à une famille très-noble de France. Ce comte eut de sa première femme cinq fils et quatre filles, dont voici les noms : Robert de Belléme, Hugues de Mont-Gomeri, Roger le Poitevin % Philippe et Arnoul, Emma religieuse et abbesse d'Almenêches, la comtesse Mathilde, femme de Robert comte de Mortain , Mabile femme de Hugues de Château-Neuf ' , et Sibylle , femme de Robert fils de Haimon 3 . Sa seconde femme lui donna un fils nommé Everard qui, instruit dans les lettres, est resté jusqu'à ce jour, parmi les chapelains du roi, à la cour de Guillaume et de Henri , rois d'Angleterre. La nouvelle comtesse différa beaucoup de l'autre comtesse par ses mœurs ; car elle se fit remarquer par sa sagesse et sa religion , et porta toujours son mari à aimer

• Ce surnom venait de ce qu'il avait épousé Almodis, qui hérita du

de La Marche , en Poitou.

* Chateau-Ncuf en Thimerais.

1 Ou Hamon , comte de Gioccster.

les moines et à défendre les pauvres. En conséquence ce héros reconnut tout le mal qu'il avait souvent fait à l'abbaye d'Ouche, et s'attacha à effacer soigneusement ses fautes passées par l'amendement de sa nouvelle vie. En effet, il seconda virilement les moines , leur conféra beaucoup de biens eu Normandie ainsi qu'en Angleterre, et, en présence de ses vassaux, leur donna de son propre mouvement la charte suivante :

« Moi Roger, par la grâce de Dieu, comte de Shrewsbury, je désire honorer le couvent du saint père Evroul, et lui concède à perpétuité, pour mon salut et pour celui des miens, les objets suivans, que je détache de mes biens. J'ordonne de donner tous les ans, à l'entrée du carême, trente sous manceaux de mon revenu d'Alençon, pour l'illumination à faire de jour et de nuit dans l'église d'Ouche devant le crucifix du Seigneur. J'accorde le péage d'Alençon et toutes les douanes qui existent sur toute ma terre , pour faire partie des biens en propre du monastère ; j'octroie à perpétuité dans toutes mes forêts le panage pour les porcs des moines ; je donne sur Echaufour une terre d'une charrue, et j'accorde irrévocablement la dime du moulin et de tous les revenus de cette place ; j'y ajoute de mon propre gré la dîme des marchés de Planches. De ma propre volonté et pour l'amour de Dieu , je concède l'église de Raddon et toute la dîme que Gaultier-Sor a donnée à Saint- Evroul, l'église de Saint-Jouin 1 , et toute la dîme que le prêtre Renaud a donnée , et qu'Odon père a

' Sanctus Jobinus. Saint-Jouin de Blavon, arrondissement de Morugne en Perche.

cédée ; dans l'église de Bailleul , l'autel de saint Léonard et une portion de la dime de ce village , avec la terre que Renauld de Bailleul et sa femme Aimerie , ma nièce , ont donnés au couvent. Je donne aussi en Angleterre deux manoirs, Onna et Merston dans le Staffordshire, la dîme de mes fromages et des laines de Pulton , et tout ce que je possède à Melieburn en Granteburgeshire , et une hyde de terre à Graphan en Sussex, et la terre de Vulfuin, orfèvre de Chichester. Je confirme en outre tout ce qui a été jusqu'à ce jour donné à Saint-Evroul , tant en Angleterre qu'en Normandie, par le vicomte Guérin, par Guillaume Pantol 1 , par Hugues de Médavi et par quelques autres de mes hommes. J'accorde ces choses en face de Dieu , du consentement de mes* fils Robert de Belléme , Hugues et Philippe, pour la rédemption de mon ame, et de celles de Mabile et d'Adélaïde mes femmes, de mes prédécesseurs et de mes héritiers à venir. Je confirme ce testament du signe de Ja sainte croix , afin que quiconque diminuera, détruira ou enlèvera quelque chose de ces donations devienne anathème. »

C'est ainsi que le comte Roger fit ce testament qu'il corrobora de sa souscription. Après lui il fut souscrit à Alençon par ses fils Robert, Hugues et Philippe le grammairien ; par ses autres seigneurs , Robert fils de Thibaut, Hugues son fils, le connétable Gislebert et Hugues fils de Turgis , Foulques du Rn , Engelbert le prévôt, Renaud de Bailleul, Guillaume Pantol, Odon de Piré , et plusieurs autres.

Le comte Roger donna en outre beaucoup de choses

' On Pan ton.

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à d autres églises, telles que celles de Troarn, de Seès, d'Almenêches , de Cluni , de Caen , et plusieurs autres : ces donations furent tirées des biens qu'il avait acquis de l'héritage paternel. Il commença à bâtir sur la rivière de Mole , au lieu où elle se jette dans la Saverne, un nouveau monastère en l'honneur de saint Pierre , prince des Apôtres. Vers la porte orientale de sa propre ville, c'est-à-dire de Shrewsbury, il y avait une chapelle de bois , fondée dans les anciens temps par Siward fils d'Edelgar , et cousin du roi Edouard : le comte Roger lavait donnée à Odelirius , fils de Constans d'Orléans , homme doué de beaucoup d'esprit , d'éloquence et d'érudition dans les lettres. Il était ardent ami de l'équité, et conseiller habituel de Roger, qu'il exhortait avec bonté à bâtir des monastères, et auquel il donnait les conseils propres à faire cesser les incertitudes qu'il éprouvait sur le lieu où il commencerait un si grand ouvrage, et sur les moyens qu'il emploierait pour y parvenir.

« Homme illustre, lui dit-il, beaucoup de personnes s'attachent à votre sublimité; mais tout en essayant de vous servir par leurs actions ou par leurs paroles, ils sont animés d'intentions bien différentes. Quelques-uns, en effet, consultant leurs désirs, souhaitent plutôt acquérir votre bien pour eux-mêmes, que vous engager sal u tairement à obtenir des biens durables. Celui qui veut vous servir avec véracité doit toujours aimer votre personne plus que vos biens, et vous procurer sans cesse les choses qui sont nécessaires à votre ame. Vous avez commencé, noble chevalier, à vous occuper de la fondation d'un monastère ; mais pour cette difficile entreprise , vous n'avez pas trouvé u. *6

40* 0BDER1C VITAL.

d'utiles secours dans ceux qui s'occupent plus d'euxmêmes que des autres. Quant à moi, il me semble très -avantageux que vous fondiez un monastère, que vous y placiez avec soin de dignes religieux selon l'institution du très-saint père Benoît, et que vous y fournissiez abondamment de vos grandes richesses la nourriture et l'habillement aux vrais pauvres de Dieu. Maintenant, voyez prudemment ce que font dans les couvens réguliers les moines savans qui les habitent. On y fait journellement d'innombrables bonnes actions, et les soldats du Christ y combattent virilement contre le diable. Personne ne peut douter que plus un généreux soldat éprouve de fatigue à la guerre , plus glorieuse sera sa victoire , et plus la cour céleste récompensera largement ses trophées. Qui pourrait rapporter dignement toutes les veilles des moines, leurs hymnes, leur psalmodie, leurs oraisons, leurs aumônes , et au milieu des pluies de larmes les quotidiennes offrandes de leurs messes? Les sectateurs du Christ s'occupent exclusivement de ces choses, afin de plaire ainsi à Di>eu en se crucifiant eux-mêmes. Ils dédaignent le monde et les parasites mondains, fuient leurs délices comme un vil fumier , et dans l'espoir des biens célestes, foulent aux pieds avec mépris tous les biens de la terre. On ne trouve en eux que rudesse et pauvreté dans leur habillement, indigence et sécheresse dans leurs alimens, et abnégation de leur propre volonté pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Que dirai-je de la chasteté des moines, de leur contineuce absolue, de leur silence, de leur modestie, et enfin de leur obéissance? Une si grande abondance de vertus confond par son mé-

rite mon esprit stupéfait , et j'avoue que je ne puis suffisamment parvenir à l'exprimer par le simple organe de la parole. Les hommes voués à la vie cénobitique sont renfermés dans les cloîtres royaux comme les filles des rois, de peur que, s'ils sortaient à l'extérieur et contre les règles de la modestie, comme Dina, fille de Lia, ils ne fussent honteusement corrompus par Sichem , fils d'Hémor le Hévéen , à la grande injure de leur vaillant père , et à la honte de leurs frères courageux et fiers. Pour ne pas succomber, ils se renferment volontairement dans leur clôture ; s'ils succombent malheureusement dans cette retraite, ils deviennent leurs propres accusateurs ; et ils s'efforcent de se purifier, par toutes sortes de moyens, des moindres ordures des vices, de même que For dans la fournaise. J'en conclus que leurs prières , quels que soient les fidèles pour lesquels elles sont faites, montent sans retard devant le trône de la divine majesté , et obtiennent du roi Sabaoth l'objet de leur demande. Dès ma plus tendre jeunesse, j'ai long-temps été admis aux secrets des moines, et par des relations familières j'ai appris à fond quelles étaient leurs moeurs. En conséquence, lorsque je considère la conduite de tous les mortels qui habitent la terre, et que j'envisage la vie des ermites et des chanoines, je vois qu ils sont tous, dans leur vie, inférieurs aux moines qui vivent canoniquement et suivant les règles de leur ordre. C'est pourquoi, glorieux comte, j'engage fidèlement votre générosité à construire pour Dieu contre Satan une forteresse monacale , pendant que vous le pouvez , dans ce comté que vous n'avez pas obtenu de vos aïeux par droit héréditaire , afin

que , sous le froc , les soldats du Christ livrent au diable un combat continuel en faveur de votre ame. Voici sur la rivière de Mole une maison que vous m'avez donnée récemment : j'ai déjà commencé à bâtir auprès une église de pierres , ainsi que j'en ai fait le vœu Tan dernier à Rome devant l'autel de saint Pierre , prince des Apôtres. J'ai donc depuis peu, lié volontairement par mon vœu, ainsi que je vous l'ai dit, commencé la construction de cette église; je l'offre avec joie ainsi que tout ce que je possède au Seigneur tout-puissant, et, d'après mes facultés, je promets de seconder en toutes choses ce qui convient au nom de Jésus -Christ. Levez-vous donc promptement , commencez virilement et faites dignement l'ouvrage de Dieu.

Toile moras, semper nocuit dijferre paratis.

Vous ne manquerez pas de collaborateurs, et, après votre mort , de pieux orateurs. Dès Ja première arrivée des moines et des ouvriers qui jeteront les fondemens du couvent, j'offre pour le commencer quinze livres sterling ; je donnerai, en outre, au monastère ma propre personne , mon fils Benoît, âgé de cinq ans, et tout ce queje possède, à la condition que la moitié de tous mes biens fasse partie du domaine des moines, et que, sous leur patronage, l'autre moitié passe à mon fils Evrard. Quant à Orderic, mon aîné, je l'ai depuis long-temps livré à la connaissance des lettres sous un moine libéral, et lui ai procuré en Normandie, dans l'abbaye d'Ouche, un asyle assuré parmi les serviteurs de Dieu ; j'ai donné volontiers de mon bien, à ses maîtres et à ses compagnons , trente

marcs d'argent pour sa bienvenue. C'est ainsi que, pour 1 amour du Rédempteur, j'ai éloigné mon Jûls aîné , et l'ai envoyé au delà des mers , afin qu'exilé volontaire, il combattît chez l'étranger pour le roi céleste. Là , libre de tout soin de famille et de toute affection pernicieuse, il se fortifiera admirablement dans l'observance monastique et dans le culte de Dieu. Dès long-temps, je desirais ces choses par l'inspiration divine. Je souhaitais m'engager moi-même ainsi que ma famille dans de telles entreprises, afin qu'aidé par la grâce du Seigneur, je puisse mériter d'être , ainsi que mes enfans , compté parmi les élus au dernier examen. »

En conséquence , l'an de l'Incarnation du Seigneur io83, le comte Roger adhérant aux utiles exhortations de son fidèle conseiller, convoqua le 5 des calendes de mars, à la sixième férié (a5 février), le vicomte Guérin, Picot de Sai et ses autres seigneurs. Après leur avoir fait connaître son projet et avoir reçu leur approbation unanime, il se rendit avec eux à l'église de l'apôtre Saint -Pierre et y déclara publiquement, en présence de beaucoup de témoins, qu'il allait bâtir une abbaye. Il donna à Saint-Pierre tout le faubourg qui est situé hors la porte orientale, et déposa sur l'autel sa donation en y laissant ses gants. La même année , Rainauld et Frodon , moines de Seès, s'y réunirent les premiers, et, à l'aide d'Odelirius et de Guérin , et de quelques autres, ils commencèrent à bâtir les cellules du couvent. Le premier abbé de ce monastère fut l'éloquent Fulchered $ous le règne de Guillaume-le-Roux ; il eut pour successeur Godefroi sous le règne de Henri. Ces pasteurs

4o(S ORDERIC VITAL.

forent tous deux religieux et lettrés ; ils s'appliquèrent diligemment à gouverner le troupeau du Seigneur pendant près de quarante ans. Leurs bons soins firent prospérer les affaires extérieures du nouveau monastère, et ils donnèrent pour l'intérieur à leurs disciples une institution de mœurs tout-à-fait digne d'éloge. Odelirius aussi dont nous avons déjà parlé , et qui était père de Vital % accomplit entièrement tout ce qu'il avait promis. 11 y offrit à Dieu , avec deux cents livres d'argent , son fils Benoît , et lui-même , après la mort du comte Roger, prit l'habit monacal, et y servit Dieu comme moine selon la règle du saint père Benoît. Pendant sept ans , après de grands travaux, qu'il avait supportés pour le Ciel, il découvrit et racheta ses péchés par une confession sincère, la sixième férié de la semaine de la Pentecôte : après avoir reçu l'onction sacrée et s'être muni du viatique, il mourut le 3 des nones de juin (3 juin). Le comte Roger avait vécu six ans après la mort de Guillaume , roi des Anglais , vieillard héroïque qui fleurit parmi les principaux seigneurs de l'Angleterre. Après avoir médiocrement doté de terres et de revenus l'abbaye dont j'ai cité la fondation, il y mourut en 1094, le 6 des calendes d'août (217 juillet), et fut honorablement enseveli entre les deux autels. Sod fils Robert obtint seul toutes ses terres en Normandie : comme il était cruel , orgueilleux et tout-à-fait dépravé, il commit d'innombrables iniquités. Hugues de Mont-Gomeri posséda le comté de Shrewsbury; mais, peu d'années après , il fut tué soudain d'un coup de javelot par Magnus , frère du roi de Norwège , et ,

* Orderic Vital , auteur de cette histoire.

transporté, au milieu du deuil général, au couvent de Shrewsbury, il fut inhumé dans le cloître. Le prudent héros avait pendant sa vie procuré des comtés à ses deux autres fils Roger et Arnoul ; mais après sa mort ils ne tardèrent pas à les perdre, et par l'effet de leur perfidie, sous le règne de Henri.

J ai fait une petite digression au sujet de la construction du monastère que la famille du Christ habite maintenant sur les domaines de mon père, et où luimême , autant qu'il m'en souvient , parvenu déjà à l'âge de soixante ans, porta librement, jusqu'à la fin de sa vie , le joug du Seigneur. Lecteur bienveillant , pardonnez-moi , je vous en prie , et ne soyez pas fâché si j'ai confié à cet écrit quelques particularités sur mon père , que je n'ai point vu depuis que, pour l'amour du Créateur, il me chassa en exil comme un beau-fils odieux. Déjà quarante-deux ans se sont écoulés, et, pendant ce temps, de grands changemens se sont opérés au loin sur la surface de l'univers. Je pense souvent à ces choses, et en confie quelques-unes au papier, résistant ainsi soigneusement aux dangers de l'oisiveté, et je m'exerce par ce travail. Maintenant je vais retourner au sujet que j'ai entrepris de traiter ; étranger parmi les indigènes , j'apprendrai à la jeunesse les affaires qui la concernent et qu'elle ignore : de cette manière je lui serai utile , avec l'aide de Dieu.

Ainsi qu'on l'a rapporté , Goisbert, citoyen de Chartres , vint pour se convertir -, il vendit une bonne maison qu'il possédait dans la ville , moyennant trente livres chartraines , et en remit avec joie tout le prix aux moines d'Ouche. C'était un homme d'une taille

haute et grêle , de mœurs douces et engageantes , magnanime et libéral. Comme il était très -habile dans Fart de la médecine, il était connu de beaucoup de personnes à qui il était nécessaire et dont il était l'ami intime. Ce fut par lui que Foulcher de Chartres, Pierre de Maulie et plusieurs autres prirent connaissance des religieux d'Ouche , respectèrent pieusement leurs vertus et leur donnèrent une portion convenable de leurs biens. Ce Foulcher était estimé pour sa noblesse -, il avait en patrimoine de grands biens , était profondément instruit dans les lettres, et déplus chanoine de la sainte mère de Dieu. Il fit une charte de la donation des objets qu il cédait à SaintJEvroul , et, sous sa dictée judicieuse et agréable, Robert André f écrivain fameux , la traça ainsi qu'il suit :

« Moi Foulcher, fils de Gérard, chanoine, quoi- « que indigne, de l'église de Sainte -Marie de Charte très, ayant souvent réfléchi en moi-même sur « ma propre condition et celle des autres mortels , « j'ai reconnu, comme le dit Salomon, que pres- « que toutes les choses qui sont sous le soleil n of- « firent que des sujets de vanité ; et qu'il n'y a rien « sur la terre qui puisse rendre les hommes heu- « reux après les angoisses de cette vie , si ce n'est « de faire du bien pendant qu'ils existent. D'après « ces considérations dont je suis touché , eÉlrayé a d'ailleurs de l'énormité de mes crimes, puisque « chacun doit un jour rendre compte à Dieu de ce « qu'il a fait, il m'a paru convenable, et je crois a que c'est par l'inspiration divine , de faire don de « ce que je possède au bienheureux Evroul , pour le * salut de mon ame et de celle de mes amis, afin

« que mes frères et amis qui demeurent à Ouche a puissent avoir de quoi sustenter leurs corps et « faire ensuite quelquefois avec plaisir mémoire de « moi. Ce que nous laissons à nos descendans par « droit héréditaire, non seulement ne nous sert « pas après la mort, mais nous est préjudiciable le « plus souvent parce que nous l'avons mal placé. « Qu'il soit connu de tous les fidèles de la sainte « Eglise, que librement et spontanément, afin de « pourvoir à mon salut à l'avenir, je donne à perpé- « tuile au bienheureux Evroul et à ses serviteurs « toutes les choses, quoique de peu de valeur, que « je vais désigner-, savoir, l'église de Moulicent, la « moitié de la dîme de cette terre , le cimetière et « trois acres de terrain qui se trouvent derrière ; en « outre , l'arcage du monastère , autant qu'en a tenu « Goscelin , et la dîme de mon moulin. Si j'y établis « un marché, je leur en cède également la dîme. « Tout moine qui habitera à Moulicent ne devra ja- « mais de mouture de sa provision 5 et, s'il veutmou- « dre à son propre moulin, qu'il le fasse; s'il ne lui « plaît pas d'en agir ainsi, qu'il aille moudre au mien « et qu'il garde toute sa mouture. Tout ce que j'ai à « Marchainville, terre, moutier et moulin, je le leur « donne à perpétuité. Dans le village qu'on appelle « La Landelle, je leur donne en outre une terre « d'une charrue et un moutier. Je donne semblable- « ment la dîme de ma forêt, c'est-à-dire du panage, « des abeilles, et des bêtes sauvages qui y seront « prises. Les porcs des moines ne paieront aucun « panage dans mes bois , et les moines ne seront en « aucun temps, ni envers moi, ni envers mes des-

4lO OftDKRlC VITAL.

« ceudans, tenus à aucun travail, service ou expéa dition quelconque. Si quelqu'un de mes hommes « veut donner ou vendre quelque chose à Saint- « Evroul , je lui en donne la permission , et il peut « le faire sans aucune crainte de ma part. J'offre « spontanément au Dieu tout- puissant qui me les a « donnés, et au bienheureux Evroul, confesseur géné- « reux, toutes les donations quelconques que je viens « de spécifier. SU est quelqu'un d'assez lâche ou en-> « vieux pour amoindrir, violer ou enlever de force ou « en cachette quelques-uns de ces objets , que, frappé « d'un éternel aha thème , il ne voie jamais les biens « du Seigneur, si ce n'est après avoir fait une très- « digne satisfaction et être venu à la résipiscence du « repentir. A ma prière, le seigneur Robert, évêque « de l'église de Chartres , dans le fief duquel sont les « objets donnés, rapportés ci-dessus, a bien voulu « confirmer cette donation de notre pauvreté. Cette a concession est ratifiée aussi par mes frères, par Alpes a ma femme , et par mes fils. »

Les moines d'Ouche tiennent depuis cinquante ans la propriété de ce qui leur a été donné par le galant homme dont nous venons de parler : ses successeurs , Barthélemi, surnommé Boël, et Gérard, son fils, confirmèrent avec plaisir ces donations. Là demeurèrent Aimeri et Raoul , Hugues l'Anglais et Guillaume du Merle , et plusieurs autres moines , aussi distingués par leur éloquence que par leur vertus ; ils trouvèrent une protection bienveillante dans les évêques de Chartres, Robert et Goisfred, Ives et un autre Goisfred. C'est ainsi que, par le zèle des moines et l'assistance des gens de bien, fut bâtie l'église de Marchainville ,

qui est consacrée à Marie , sainte mère de Dieu , par laquelle le salut du monde s'opéra.

Dans le même temps, Landric, Goisfred et Gunhicr donnèrent à Saint-Evroul toute la terre de Chérancei. Comme Isoard , de qui ils la tenaient, la donna aux moines libre de toute redevance , il reçut six livres de l'abbé Mainier. Ensuite Landric , et les autres qui viennent d'être nommés, recurent du même abbé la moitié de la terre, et, en présence d'Isoard, ils devinrent les hommesde l'abbaye après avoir joint les mains. Us donnèrent ensuite tous trois, devant Isoard et plusieurs autres témoins , l'église du lieu , tout ce qui en dépendait, et toute la dîme. Ils concédèrent en outre celle de toute la terre , tant pour ce qui appartenait a Isoard que pour ce qui appartenait à saint Etienne ou à tout autre. Cette donation se fit en présence du prêtre Gérard et de plusieurs autres personnes.

L'an de l'Incarnation de notre Seigneur Jésus- Christ 1074 > du temps de Guillaume-le-Grand, roi des Anglais et duc des Normands , le chevalier Guillaume, surnommé Pantol, de l'avis du vénérable Mainier son ami , et avec la concession du comte Ro^ ger son seigneur , donna à Saint-Evroul les églises de Noron *, dont Tune a été bâtie en l'honneur de saint Pierre , et l'autre en l'honneur de saint Cyr , martyr- Alors il donna aussi toute la dîme de Noron, son propre Plessis , une partie du bois du Pont-Ogeret , et sa part d'une terre appelée Molinx, et d'une autre située au delà du torrent , et que l'on appelle vulgairement Rupticcs. Il concéda ensuite tout le fief de Guillaume de Maloi , dans lequel sont compris environ trente

' Prea de Falaise.

4ll ORDERIC VITAL.

acres de terre. En conséquence , il reçut de la charité des moines seize livres rouennaises, pour entreprendre le voyage de Saint-Gilles. Le même chevalier donna à saint Pierre toute la terre que Gaultier , fils de Rufa , avait vendue au moine Robert ; ce qui fit que ce moine lui donna cent sous rouennais. En outre , le même Guillaume donna aux moines , dans le même lieu , soixante acres de terre , le moulin du Hommet, et la dîme de la moitié du moulin de Noron. 11 donna aussi Féglise d'Emiéville % avec la dîme et tous les revenus appartenant à Féglise ; et , dans le même lieu, la terre d'un vavasseur, et deux gerbes de la dîme de sa propriété et de tous ses hommes du Ménil-Baclei * , et toute la dîme du moulin de Roiville 3 . Il donna à Saint-Pierre toute la terre que sa mère Béatrix possédait dans son domaine des Fossés, et les hôtes de l'auipône de Saint-Germain- d'Aubri 4 . Sa sœur Helvis donna à Saint-Pierre tous ses droits sur Aubri, que le même Guillaume concéda alors. 11 y joignit en outre, dans le même lieu , la dîme de ses hommes, Raimbault, Robert l'hérétique et Gualon, fils de Saflred. Le même Guillaume donna en outre à Saint-Pierre de Noron toutes les églises et les dîmes de tous les lieux , tant en Angleterre qu'en Normandie, ou en tout autre pays où il ferait des acquisitions, et la dîme de toutes ces possessions , c'est-à-dire , des jumens , des vaches et des fromages , et de tout ce qui est sujet à la dîme. Il concéda semblablement tout

« Près de Troarn.

* Maitnil Bachelarii, près de Livarot.

* De JloreviUa, près de Vimoutier.

* Aujourd'hui Aubri-le-Panthou , près de Vimoulier.

ce que ses hommes voudraient donner ou vendre à Saint-Evroul , sauf toutefois le service qui lui était dû ; en outre il donna toute une partie de son bien , de sorte que les moines de Saint-Evroul en eurent la moitié après sa mort, et les moines de Noron une autre moitié.

Guillaume Pantol et Lééline sa femme donnèrent librement , comme nous Pavons dit , toutes ces choses à Dieu pour leur salut et celui de leurs amis. Us confirmèrent généralement cette concession dans le chapitre de Saint-Evroul , en présence du couvent réuni et de plusieurs témoins. Alors Guillaume donna de la main à la main quarante marcs d'argent pour subvenir aux besoins des frères qui devaient se rendre à Noron pour y construire leur maison.

L'abbé Mainier , le prieur Foulques et Guillaume Pantol se rendirent alors auprès du comte Roger qui demeurait à Belléme : ils le prièrent humblement de confirmer par sa concession les donations du chevalier Guillaume. Ce comte , vertueux et libéral , accueillit avec bonté une si juste demande , et approuva tout ce qu'ils desiraient en présence de tous ceux qui se trouvaient alors à sa cour pour diverses affaires. On y célébrait en ce moment la féte de saint Léonard confesseur; et pour cette solennité, le comte, naturellement magnifique , avait invité beaucoup de monde. Hoélin , évéque du Mans, Hugues, évéque de Lisieux , et Robert, évéque de Seès, Ainard , abbé de Saint-Pierre-sur-Dive , Durand de Troarn , Robert de Saint-Martin-de-Seès et Hugues de Lonlai, Emma, abbessc d'Almenéches, Hervée , chapelain de Févéque de Lisieux , Roger Faidel , Hugues , fils de

4i4 ORDBRIC VITAL.

Foucault , Robert , fils de Théodelin , Roger Goulâfre , et plusieurs autres , tant clercs que laïques , furent présens à cette concession.

Lan de l'Incarnation du Seigneur 1077, le noble abbé Robert , frère de Hugues de Grandménil , alla en Normandie pour une entrevue avec Guillaume, roi des Anglais., et accorda à cé monarque le pardon qu'il lui demandait pour lavoir autrefois injustement exilé. Philippe, roi des Français, s'était adressé à Robert , parce qu'il voulait lui donner l'évêché de Chartres-, mais comme les Français n'aimaient pas à obéir à des Normands , ce siège fut occupé par Goisfred , neveu d'Eustache , comte dë Boulogne. En conséquence , l'illustre Robert , après avoir assisté à la sainte dédicace des églises de Gaen , de Bayeux et du Bec , qui eurent lieu cette même année, eut un entretien amical{avec le roi Guillaume , ainsi qu'avec quelques-uns de ses amis et de ses parens qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs années ; il regagna ensuite la Pouille , et emmena avec lui Guillaume Pantol , Robert de Cordai son neveu , et quelques autres chevaliers de distinction. Alors Robert Guiscard commandait en Calabre, et venait d'en acquérir le duché de Gisulfe, duc de Saler ne. Il était fds d'un certain Tancrède de Haute-Ville , homme de rang médiocre $|mais comme il était de grand cœur, et que la fortune l'avait heureusement secondé, il avait conquis l'Italie. De concert avec ses frères, et ceux de ses compatriotes qui l'avaient joint, il contenait fortement les habitans de la Pouille. IU'emportait sur tous ses voisins par l'éclat de ses grands exploits, et, devenu puissamment riche , il étendait sans cesse sa domina-

HISTOIRE DE NORMANDIE; UV. V. 4l5

tion. Il reçut honorablement Guillaume Pantol , lui promit beaucoup de choses , et , à cause de son mérite, essaya de le retenir avec lui. Le jour de Pâques, il lé fit au dîner asseoir auprès de lui , et lui promit trois villes s'il voulait rester en Italie et ne pas le quitter.

Cependant la comtesse Mabile était morte frappée du glaive de Hugues de Saugei 1 , chevalier naturellement violent : ce meurtre occasionna le retour de Guillaume Pantol , qui revint de la Pouille , et fit naître de grands troubles. On avait accusé Guillaume du crime de trahison , et plusieurs de ses rivaux étaient devenus pour lui des ennemis redoutables. Mabile s'était emparée du château de Perrai , qui avait été donné à Pantol ; cette vexation avait fait naître entre eux une haine opiniâtre. C'est pourquoi on soupçon* naît qu'il n'avait pas été étranger à l'assassinat de la comtessse , surtout en remarquant qu'il était très-lié avec Hugues de Saugei, et qu'ils avaient ensemble de fréquens entretiens. En conséquence , le comte Roger et ses fils se saisirent de toutes ses terres , et le firent poursuivre afin de le faire condamner à mort ; mais Guillaume, sa femme et ses enfans se réfugièrent à Ouche, et y restèrçûl long-temps sous la protection des moines , tout en éprouvant de grandes frayeurs. Ce chevalier niait hardiment le crime dont on l'accusait -, nul ne pouvait le convaincre d'après des indices certains ni réfuter ses dénégations ; et il demandait à se purger légalement de cette action. Enfin , de l'avis de plusieurs grands seigneurs, il fut arrêté à la cour du roi que l'inculpé, pour se laver de la tache du for-

• De Çalgeio.

4l6 0RDER1C VITAL.

fait qui lui était imputé, irait subir à Rouen, en présence du clergé, l'épreuve du fer chaud. C'est ce qui eut lieu. Il porta de sa main nue le fer étincelant, et, . par la permission de Dieu , sans aucune brûlure : en conséquence le clergé et tout le peuple chantèrent les louanges de Dieu à haute voix. Les ennemis malveillans de Pantol étaient en armes à ce spectacle , afin que , s'il était reconnu coupable par le jugement du feu , ils le punissent par le glaive et lui coupassent la tête. Dans ces circonstances critiques , qui tourmentèrent beaucoup Guillaume et ses amis , il reçut de grandes consolations de la part de l'abbé Mainier et des moines d'Ouche , qui l'aidèrent de tous leurs efforts auprès de Dieu et des hommes. C'est ce qui rendit leur amitié plus grande et plus ferme. Aussi donnat-il à Saint-Evroul quatre des manteaux précieux qu'il avait apportés de la Pouille : on en fit, pour les chantres de l'église, quatre chapes, qui, jusqua ce jour, y ont servi à donner de l'éclat au service divin. Après la mort de Guillaume , roi des Anglais , Guillaume Pantol retourna dans la Pouille, en rapporta à son retour les reliques du corps du bienheureux Nicolas , confesseur du Christ, et les plaça dans l'église de Saint- Pierre-de-Noron , pour la décoration du lieu. Ensuite il donna aux moines qui y demeuraient un manoir en Angleterre nommé Traditon , un moulin , l'église du même village , et toute la dîme de six autres villages qttj appartenaient à la même église.

L'an de l'Incarnation du Seigneur nia, c'est-àdire la douzième année du règne de Henri, roi des Anglais, et la quatrième de celui de Louis, roi des Français, Guillaume Pantol vint à Ouche quarante

ans après avoir commencé le monastère de Noron ; fidèle à son ancienne amitié , et se rappelant les dons qu'il avait faits , comme nous l'avons dit ci-dessus , il les recensa tous, et, dans une réunion générale des moines, il les confirma expressément , ainsi que sa femme Lééline. Alors Philippe , Ivon 1 et Arnoul ses fils concédèrent aussi tout ce que leur père avait donné aux moines de Saint-Evroul : tous réunis, Guillaume , Lééline et leurs trois fils , Philippe, Ivon et Arnoul, déposèrent la donation sur l'autel. Quatre des évêques qui occupèrent le siège de Seès , Robert, Gérard , Serlon et Jean, Robert-le-Chauve , Goisfred, Ascelin, et plusieurs autres moines religieux habitèrent le couvent de Noron , vivant avec charité dans la crainte de Dieu, et donnant aux peuples l'exemple des vertus. Guillaume Pantol vécut long-temps ; il honora les pauvres et le clergé, fit beaucoup d'aumônes, se montra constamment magnanime, fit courageusement téte à tous ses ennemis, et resta toujours puissant par ses richesses et ses terres. Il fit don de soixante marcs d'argent pour commencer la construction de la nouvelle église d'Ouche -, il entreprit ce bel ouvrage à la louange de Dieu , mais la mort l'empêcha de le terminer. Ses fils obtinrent son patrimoine, Philippe en Normandie , et Robert en Angleterre ; mais ils n'eurent pas le mérite de leur père pour continuer sès entreprises.

Raoul de Mont -Pinçon, sénéchal de Guillaumelc-Grand, roi des Anglais , se dévoua tout entier fidè-

1 Ivo se rend ordinairement p^r Ives. Nous préferons Ivon, parce que ce mot sV t conserve en Normandie, notamment dans la Chapcllc-Yvon, près d'Orbec.

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