‹ Histoire de Normandie (volume 4)Chapitre 28 sur 30 · II · texte numérisé non relu

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4^4 ORDEIUC VITAL.

ne diminua en rien leurs biens ; il les augmenta même, comme je l'ai dit, et rédigea ainsi qu'il suit l'acte de sa donation :

u Moi Ansold, je confirme et concède tout ce que « Pierre, mon père, pour ses prédécesseurs Ansold et « Guérin, et ses autres parens, a donné à Dieu, à « Sainte-Marie et aux moines de Saint-Evroul , de la « même manière et aux mêmes conditions qu'il en a « fait lui-même la concession. Je concède volontaire- « ment la dîme de Maule, que mes deux sœurs pos- « sèdent de leur mariage , savoir, Eremburge , femme « de Baudry de Dreux , et Hersende , femme de Hu- « gues de Voisins , en tant que les moines pourront « l'obtenir d'elles ou de leurs fils, soit par prières, <t soit par argent, et pour autant qu'il en revient à « moi ou à mes enfans. Je sais que la dîme est le bien « de Dieu , et qu'il a daigné la faire retenir par Moïse « depuis les anciens temps .pour l'entretien des lé- « vites. Aussi je pense qu'il n'est douteux pour au- « cun sage que celui qui s'obstinerait à vivre dune « telle rapine s'exposerait dans l'avenir' à une animad- « version terrible. Je donne en outre à Sainte-Marie « l'aire des meules dans le bois de Bôle, iàfiri que « de chaque meule il revienne deux deniers pour les « luminaires de l'église. Quiconque fraudera ce droit « paiera cinq sous, au lieu des soixante que l'on a « payés jusqu'ici. Ma femme Odeline et mes fils Pierre « et Raoul font la même concession. En consé- « quence nous avons obtenu les bienfaits et la société « des frères-, et, en témoignage, j'ai reçu en don de « la part des moines un cheval de cent sous, qui a « appartenu à Grimold de Saulmarchais. A l'elFet de

HISTOIRE DE NORMANDIE j L1V. V.

« quoi j'ai de cette concession donné une charte, d'acte cord avec ma femme et mes fil*. Par cette charte , « je fais à l'Eglise de Dieu ma donation inviolable , <i sans mauvaise intention et de bonne foi, afin que, « Dieu ayant pitié de moi, je mérite d'être admis « dans la réunion des fidèles. Ainsi soit-il. »

Germond4e-Roux de Montfort donna en mourant à Sainte-Marie et aux moines q ar* habitaient Maule la moitié de tout ce qu'il avait à Piseux pour le salut de sou ame , d accord avec Eremburge sa femme, de la dot de laquelle le bièn faisait partie, et avec ses fils Hugues et Gaultier. Alors il fut établi qu'à l'avenir les héritiers de dette terre feraient la totalité du service au seigneur dans le fief duquel elle est située. Les revenus qui proviendront du bois et de la plaine seront réunis en commun où il plaira aux uns et aux autres, et seront partagés par moitié. En ce temps , Hugues de Gacé était prieur de Maule. Ce fut en sa présence et celle de beaucoup d'autres que cette donation fut déposée sur l'autel de sairite Marie, avant que le corps de Germond fût livré au sein de la terre. Lofsqùe Gaultier , fils de ce Germond , fut fait chevalier, il nia qu'il eût concédé cette donation , prétendant que son père lui avait donné ces biens avant d'en avoir fait part aux moines. En conséquence , les religieux allèrent trouver Amaûri , comte dé Montfort, letir seigneur ; et sè plaignirent à lui du trouble que leur occasionnait Gaultier. La justice d'Amauri ayant prononcé «n conséquence de la plainte intentée , il fut passé le concordat suivant entre les parties : les moines payèrent quarante sous au jeune Gaultier dans Montfort , et Gaultier leur concéda toutes

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les choses mentionées ci-dessus , en présence de Richelde , femme d'Amauri. Le dimanche suivant , les deux frères, Hugues et Gaultier, confirmèrent cette concession à Maule -, ils en déposèrent la donation sur l'autel , en présence du prieur David, des autres frères, d'Ausold, de son fils Pierre , de tout le clergé et de tout le peuple réuni dans l'église. Ensuite leurs frères Engenould et Hervée concédèrent les mêmes biens. Ces événemens se passèrent dans Tannée où Henri, roi d'Angleterre, s'empara du château de Saint- Clair \ en France , et où Louis, roi de France, construisit en Normandie le château de Gâni : ce qui fut entre eux l'occasion de cruelles guerres, au détriment de beaucoup de monde.

Nivard de Ha rge ville fit don aux moines de Maule de toute la terre de Pointel *, et de la moitié de la dîme de cette terre. Il reçut en conséquence , de la charité des moines , vingt-huit sous. Son frère Simon concéda ensuite , et il reçut du prieur Hugues des souliers de corduan -, Pierre et Guaribold , fils de Minard , concédèrent ce que leur père avait donné , et reçurent chacun des souliers de six deniers. Le dimanche suivant, Minard lui-même vint à Maule, et déposa sa donation sur l'autel de sainte Marie, en présence de toute la paroisse.

Goisfred de Marc*, étant venu à Maule prendre l'habit monacal , fit don aux moines de Saint-Evroul de toute l'église située à Marc , et de la moitié tant du parvis que de la dîme. C'est ce qui fut concédé par sa femme Emmeline , et par leurs fils Guillaume , Simon, Hugues, Etienne et Pains. Ensuite Hugues-le-

1 Saint-Clair-»ur-Epte. — » Punctelvilla. — * OuMarcq.

Roux de Frênes % du fief duquel dépendait Goisfred, alla à Maule, et, se rendant aux prières des moines, leur concéda , libre de tout service , tout ce que le moine Goisfred avait donné ; de sorte que , soit que les héritiers de Marc lui rendissent le service , soit qu'ils le lui refusassent , les moines en fussent toujours quittes. Son frère Gaultier fit la même concession.

Gaultier, fils de Heldeburge, ayant été atteint d'une blessure mortelle, donna aux moines de Maule toute la dîme qu'il possédait à Piseux , du fief d'Hervée, fils d'Héroald : sa femme Isemburge y assista, et fit la concession avec les trois frères de Gaultier, Richard, Tibaut et Goisfred. Hervée, fils d'Héroard % donna toutes les dîmes qu'il avait à Piseux, et Simon de Thoiri accorda aux moines la partie de dîme qui tenait à son fief. Les moines, pour éviter toute réclamation, donnèrent une maison avec beaucoup d'ustensiles, pour quatre livres de deniers , et un arpent de vignes à La Garde , lequel avait été donné à Sainte-Marie par Gaultier , fils d'Alpes : ils donnèrent en outre une pièce de futaine à sa femme Odeline, à la dot de laquelle le bien appartenait , à Simon vingt sous , et trois sous à sa femme, dans l'héritage de laquelle il se trouvait compris.

Baudry-le-Roux deMontfort s , s'étant rendu moine , donna aux religieux de Maule le revenu qu'il possédait à Mantes , savoir, dix sous et un setier de sel. Les moines de Fécamp, qui demeurent à Mantes, enfai-

1 Fresnaium.

* C'est le même que Herve'c , fils de Hcroald , et mime Hervald , cidessus.

3 C'est toujours Moulfort-rAmanry.

saient le paiement, le jour de la féte de saint Remi. Le même Baudry donna en outre tout ce qu'il avait dans l'église et dans la dîme de Jumeauville , ainsi que douze deniers, que les fils de Bruge payaient pour le cens de Cocita Sa femme concéda ces choses, et, pour leur prix , reçut une vache. Goisfred, son fils , consentit à cette donation en faveur des moines , et reçut d'eux en conséquence un cheval pour soixante sous., et en outre une somme de vingt sous : les témoins furent Ansold , seigneur de Maule , et Pierre son fils, Odon, fils, de Gualoa, et son fils Pierre, Goisfred, fils de Richer , Grimold, fils d'Alman, Amauri Floënel, et beaucoup d'autres. Baudry étant mort, son fils contesta ces donations \ mais , ayant de nouveau reçu vingt sous , il. donna une nouvelle concession. En conséquence, iLse rendit à Mantes avec le prieur David , et signifia aux moines de Fécamp, qui demeuraient à Saint- George, de payer désormais chaque année , aux moines de Maule,, les dix sous et le setier de sel qu'ils avaient coutume de payer à son père. Guillaume, fils de Henri de Richebour&, dans le fief duquel étaient les biens , les concéda aux moines , dont il reçut par charité dix sous et un demi-muid de vin.

Eremburge , fille de Pierre de Maule , et Amauri, son fils, rendirent à Dieu la moitié de la dime qu'ils avaient injustement retenue -, ils en déposèrent la donation en présence du peuple sur l'autel de sainte Marie mère de Dieu. Le seigneur Ansold, qui avait favorisé cette donation, et qui avait même engagé fidèlement à la faire , la confirma avec ses fils Pierre et Raoul.

• Peut-être La Queue, ou la terre de La Concic.

Alors les moines, pour racheter cette dîme, que Guillaume de Maule avait engagée pour vingt livres , donnèrent dix livres à Eremburge , et lui concédèrent , ainsi qu'à son héritier , trois arpens de vignes.

Eremburge , ayant depuis pris le voile , d'accord avec son fils Amauri, rendit à Dieu la partie de dîme dont on vient de parler, et ils déposèrent la donation, comme auparavant, sur l'autel de la mère du Seigneur, près du texte des évangiles. Là assistèrent Guillaume de Maule , Robert son neveu , Goisfred son beaufrère, avec Odon Pains, Odon, fils de Gualon, Foulques , Leclerc et Goisfred , fils de Richer : ils rendirent grâces à Dieu de ce qu'il avait débarrassé cette femme , chargée du fardeau mortel d'une criminelle rapacité.

La maison de Maule s'accrut et s'enrichit par l'habileté de ses habitans et par les dons de beaucoup de personnes ; mais , quelque temps après, son digne patron Ansold étant venu à mourir, elle tomba dans l'affaiblisement. Après avoir porté les armes pendant cinquante-trois ans , Ansold , atteignant déjà les années de la vieillesse, devint infirme et malade pendant près de sept semaines. Il se prépara par la confession et la pénitence à paraître devant le tribunal du juge suprême, quoiqu'il ne fut pas retenu au lit, qu'il se rendît journellement à l'église , et qu'il eût conservé toute la vivacité de sa mémoire et de son éloquence : il s'aperçut bien toutefois qu'il avait perdu les facultés de son corps , par lesquelles les médecins prédisent la mort ou la convalescence des hommes, et qu'il ne pouvait éviter de subir les lois de la mort menaçante. C'est pourquoi, ne perdant pas de vue le salut éter-

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nel, il se tourna tout|entier vers le Seigneur , et, pour obtenir la vie éternelle, il se hâta d'accomplir ce qu'il avait entendu prescrire aux sages et retenu volontiers. Aussi une certaine nuit , ayant entendu le son d'une cloche , il se leva, se rendit à l'église avec un de ses vassaux, et pria Dieu de le recevoir en grâce et d'accomplir sa volonté. L'office du matin étant terminé, il appela les moines, leur fit part de ses intentions , et leur demanda la faveur d'être reçu parmi eux. Alors le prieur David se trouvait là ; il avait avec lui des prêtres et des moines honorables, tels que Jean de Rheims, Osbern et Odon. Ansold désira leur être associé par l'habit autant que par l'esprit, disant qu'il avait perdu l'affection de sa femme et de ses fils , qu'il ne tenait plus en rien aux possessions de la terre , qu'il sentait la mort s'approcher , qu'en conséquence il ne voulait plus s'attacher qu'à Dieu seul, et qu'il les priait de consentir à sa demande. A ces mots, les moines se réjouirent de la bonne volonté d'un tel homme. Cependant ils différèrent deux jours d'accéder à ce qu'il desirait, à cause de l'absence de son fils aîné qui était son héritier. Ansold supporta avec peine un si long délai, à cause du desir qu'il éprouvait d'obtenir les biens invisibles que le père de famille réserve à ses serviteurs vigilans. Il assurait que tels étaient ses vœux, qu'il voulait vivre tout entier avec les pauvres du Christ , et finir sa vie avec eux , afin de pouvoir obtenir l'effet des promesses que Dieu a faites aux siens. Enfin , les deux jours étant accomplis , dès qu'il apprit que son fils était arrivé , il ordonna à sa femme ainsi qu'au jeune homme de se rendre aussitôt auprès de lui. Eux venus,

il prescrivit beaucoup de choses à son fils en présence de plusieurs chevaliers, et parla ainsi à l'assistance composée de personnes des deux sexes et de difFérens âges.

« Mon très-cher fils, que j'ai élevé avec grand soin * « voulant laisser un héritier et un successeur qui fût « agréable àDieu et aux hommes, retenez avec soin ce « que je vais vous dire avec dévotion. Aimez Dieu tou- « jours et sur toutes choses; respectez et craignez votre « évêque et votre roi comme vos maîtres ; n'oubliez ja- « mais d'obéir à leurs ordres autant que vous le pour- « rez. Priez Dieu journellement pour leur prospérité , « afin que , par les mérites et la protection de votre « bon prélat , votre ame puisse obtenir le salut éter- « nel, et que, par le gouvernement de votre roi paie cifique , vous puissiez posséder tranquillement et « justement vos biens temporels. Tenez à voshom- « mes la foi que vous leur devez, et commandez-leur, a non comme un tyran , mais comme un maître plein « de douceur. Conservez prudemment et n'allez pas m donner à autrui , pour les diminuer , vos posses- « sions , soit en champs ou en bois , soit en prés ou a en vignes ; n'exercez aucune rapine et éloignez de « vous les voleurs et les brigands. Conservez légiti- « mement vos biens, et n'enlevez pas ceux d'autrui « par la violence et l'envahissement. De telles entreu prises font naître la colère , puis la discorde ; en-* « suite viennent les vols, les meurtres, les incendies, « l'homicide, la spoliation, et d'autres maux innom- « b râbles. C'est être sage que de savoir prévenir, pour « les éviter , ces causes des calamités que vous voyea a arriver aux autres. Gardez bien ces commande-.

44* OBDERIC VITAL.

« mens , qui sont les derniers que je vous ferai. Ai- « niez toujours et fréquentez la sainte Eglise , notre « mère; entendez chaque jour avec respect la parole « de Dieu , qui est la nourriture et la vie de l'ame , « ainsi que les messes et le service divin ; honorez « par vos paroles et par vos œuvres les serviteurs « de Dieu. Vénérez et secondez surtout nos maîtres « et frères , les moines , qui sont les ministres de « cette église ; s'ils ont besoin de vos conseils et de « votre assistance , il faut les leur prêter. Concédez « de bon cœur , pour qu'ils les possèdent en paix et a tranquillité , les biens que mon père et moi leur « avons donnés pour notre salut. Ne leur enlevez « rien de leurs biens et de leurs revenus, et ne souf- « frez pas que vos sujets leur fassent aucune violence. « Si vous vous étudiez à les favoriser fidèlement , Us « prieront sans cesse Dieu pour vous. Ne les ayez « jamais en haine ni eux ni leurs propriétés; ac- « cordez-leur toujours votre affection ; et , si le Sei- « gneur vous donne la vie et la prospérité , travaillez « à leur agrandissement. En conséquence , si vous « faites et observez ce que je vous conseille , je vous « accorde , au nom de Dieu , la bénédiction divine « que nos saints pères ont laissée à leurs héritiers , « et je prie le Seigneur qu'elle descende et reste sur « vous. Si , ce qui ne doit pas arriver , vous agissez « au contraire de ce que je vous dis, je vous laisse ma « malédiction, d'après l'autorité de Dieu et des saints « pères. »

Quand Ànsold eut terminé son discours à son fils , ce mémorable seigneur fit cette allocution à sa femme Odeline.

« Gracieuse sœur et aimable épouse, Odeliue, je « vous en prie, écoutez maintenant mes prières avec « bienveillance. Jusqu'à ce jour nous nous sommes « mutuellement gardé la foi du mariage , et grâces « à Dieu , nous avons vécu ensemble plus de vingt « ans, sans querelles et sans honteux débats. De nos « nœuds légitimes il est provenu une honnête lignée, « que vous devez soigneusement exhorter pour son « salut à se soumettre à son Créateur; vous le voyez, « je touche à mes derniers momens, et que je le « veuille ou non, j'approche du terme de la mort. « Voilà que, comme il arrive à toute chair, je suc- « combe, et suis forcé de payer la dette commune. « Je ne veux pas vous occuper de longs discours. « Votre vie peut servir de leçon à plusieurs ; ajou- « tez seulement à vos vertus accoutumées en vivant « chastement dans un saint veuvage. Accordez- « moi la permission de me faire moine , et de reoe- « voir, après avoir déposé les habillemens pompeux <( du siècle , la robe , toute noire qu'elle est , du saint « père Benoît. Je désire m'unir à la société de ceux « qui pour le Christ ont abandonné les douceurs du « monde. Déliez-moi, je vous prie, Madame, des « nœuds du mariage, et recommandez-moi fidèle- « ment à Dieu, afin que, libre de tout fardeau mon- « dain, je mérite de recevoir l'habit et la tonsure « monacale. C'est du fond du cœur que je vous « adresse cette demande ; je désire de tous mes vœux « que mon ame puisse être comptée dans le collège « des moines, et que renouvelée par la prise de l'haie bit religieux , elle chante déjà dans le siècle pré- « sent : Nigra sum,sed formosa; je suis noire >

444 ORDEBIC VITAL.

« mais belle ; je suis noire de la noircenr et de la dif- « formité de cet habit grossier, mais je suis belle par « l'humilité de mon saint propos, et par la dévotion « qui plaît tant à Dieu. »

Ansold, ayant dit ces choses et beaucoup d'autres également bonnes , sa femme , accoutumée à céder toujours à ses volontés, les yeux baignés de larmes, mais conservant sans crier une respectueuse modestie, fidèle à son obéissance accoutumée, accorda à son mari ce qu'il lui demandait. La sainte Eglise célébrait alors par une féte la veille de la naissance du Seigneur; le vent soufflait avec une telle violence sur la terre ravagée qu'il renversait les arbres, les maisons et les autres édifices , et que , causant beaucoup de dommages sur mer et sur terre, il effrayait étonnamment le cœur des humains. Après avoir fait sa confession, le nouveau disciple dû Christ fut aussitôt tonsuré ; ce néophyte fut revêtu des habits sacrés qu'il garda trois jours; il fut enseveli avec eux, afin de ressusciter sous leur protection. Enfin , le troisième jour, sentant la mort arriver, il fit venir ses frères et les pria de lui faire les prières des mourans. Quand elles furent terminées, il se fit apporter l'eau bénite et la croix. Dès qu'on les eut apportées, il s'aspergea de l'eau, adora la croix, et se recommanda au Christ qui y est attaché , en employant ces paroles d'un certain sage : « Seigneur mon Dieu , autrefois pé- « cheur, mais aujourd'hui pénitent, je remets mon « esprit en vos mains, comme le serviteur doit se « confier à son maître. » A ces mots il expira heureusement , du moins nous le croyons ; ensuite on chanta des vigiles, des psaumes et des oraisons au

moment de sa mort ; on exhala beaucoup de soupirs, et on célébra dévotement plusieurs messes. Quand ces cérémonies eurent été faites , comme il convient , le corps fut confié à la terre, mère de toutes choses, pour le conserver et le rendre. C'était à l'époque où l'Eglise de Dieu célèbre l'assomption de saint Jean , apôtre et évangéliste. Odon de Montreuil assista à ces funérailles $ il y remplit les fonctions sacerdotales , et comprit dans les vers suivans, en peu de mots, le nom , l'office , le jour de la mort , et une grande prière pour le défunt : « S'il est quelqu'un qui désire savoir . « ce que je fus vivant, quel est celui que couvre u cette tombe, et quel fut son nom , je vais le lui ap- « prendre. Ansold fut son nom *, son emploi fut de « porter les armes ; il trouva le repos le cinquième h jour avant la fin de décembre. Puisse-t-il obtenir « de la bonté de Dieu la récompense de la paix éter- « nelle ! Ainsi soit-il. »

Illustre dans les armes , et, par son grand courage, toujours redoutable à ses voisins , Pierre commanda à Maule ; mais il s'éloigna des traces paternelles dans plusieurs de ses entreprises. 11 mit toute la légèreté de la jeunesse à aimer les mimes et les joueurs; à la persuasion de quelques jeunes gens, il se livra à la rapine , et opprima souvent les pauvres cultivateurs , tant de ses terres que de celles d'autrui. Il ravit témérairement le bien des autres et dilapida follement le sien. Il en résulta que , comme il vexait lui-même ses compatriotes , les brigands du voisinage ne l'attaquaient pas avec moins d'ardeur, et causaient beaucoup de dommage à lui-même et à ses hommes. Dans sa colère , il était prompt à menacer avec dureté 5

446 ORDERIC V1TJLL.

quand il était de bonne humeur, il promettait sans prévoyance les choses les plus difficiles ; et dans Tune et l'autre occasion , il était souvent menteur. Après la mort de son père , il prit une femme d'une haute noblesse, nommée Ada, nièce de Bouchard de Montmorenci, et fille du comte de Guides. Il honore en paroles les moines et les clercs, il endure même tranquillement leurs réprimandes, voile son inconduite de l'excuse de la jeunesse, et promet (ce que Dieu veuille ) d'amender sa vie dans un âge plus mûr. J e vais maintenant mentionner en peu de mots les donations qui ônt été faites aux moines par lui ou de son temps.

Ansold en mourant fit don aux moines d'un excellent palefroi, au lieu duquel Pierre, à la demande de son père, leur donna la terre dé Marcenai 1 , et alors il leur confirma les donations de ses prédécesseurs. Jean de Saint-Denis, et Marie sà femme , et leur fils Arnoul avaient donné autrefois de leur propre Mouvement la vigne de Clairfont*; mais ensuite voulant se rendre à Jérusalem, ils lavaient vendue, malgré les réclamations des moines, à un certain Breton de Montfort, nommé Foulques. La justice de févêque ayant prononcé, cette vigne fut enlevée au Breton, et Pierre s'en saisit; mais peu de temps après , ayant été, par la main de Dieu, frappé d'une infirmité, il rendit à sainte Marie, en se confessant, ce bien libre de toute redevance. Cette smême année il en offrit le produit pour acheter une image de la sainte Vierge.

Grimold , neveu et héritier d'Etienne de Manie, fit don aux moines de toute la dîme de sa terre, tant

1 De Monte Marccnïu •— 3 De ClaroforUe.

du fief d'Ansold que de celui de Pains , de la dîme de son moulin et de ses vignes ; il déposa la donation sur l'autel, de concert avec Pétronille sa femme. Ensuite, pour l'obit de cette femme, il donna aux moines deux arpens de terre sur le Mont-Tedbert -, il ajouta enfin un troisième arpent dans le même lieu , pour l'obit de sa fille. Grimold alla à Jérusalem avec Etienne , comte de Blois ; il éprouva dans le toyage beaucoup d'accidens fâcheux 5 et de retour il vécut légitimement.

Gérold , surnommé la Côte , bèau-frère de Grimold , tomba malade, et, dans la terreur que lui inspira la verge de Dieu, il donna aux moines une certaine dîme qu'il possédait dans le territoire de Mareil, et sa part du parvis du môme lieu; le tout du consentement de sa femme, à la dot de laquelle ces objets appartenaient, et avec le consentement et la concession de Pierre, seigneur de Maule, parce qu'ils se trouvaient dans son fief. Alberic de Mareil fit donation aux nioines de douze arpens de terre qui sont situés sur le sommet d'une montagne , dans le territoire de Mareil , vers l'occident.

Odon, fils de Galon, honorable chevalier, donna aux moines de Maule, pour lobit d'Arnoul son fils, trois arpens de terre que cultivait alors le prêtre Foulques. Il donna aussi deux muids de vin , et statua qu'il en serait donné autant de ses vignes chaque année-, de telle manière que soit par succession , soit par mutation d'héritiers, l'église de Maule ne pût jamais perdre cette donation, et priât constamment Dieu pour les ames de ses fils Pierre, Arnoul, Milon et de ses amis. H s'était à peine écoulé quelques jours

448 OBDERIC VITAL.

qu'Odon devint infirme. Désirant faire son profit de cet accident , comme un bon fils de la correction de son père , il appela auprès de lui sa femme Beliarde , sa bru Cornélie, sa fille Sicilie, et son gendre Gaufred j et avec leur consentement il donna à Dieu et à Sainte-Marie toutes ses dîmes. En conséquence ces femmes, sur Tordre d'Odon , se rendirent avec Gaufred à l'église, et déposèrent la donation sur l'autel. Ce qui étant fait, et le mal devenant plus grave , il se fit moine, et resta dix jours dans l'infirmerie du couvent. Cependant Gaultier son fils, renommé pour son courage, revint du pays de Troyes où il avait demeuré long-temps, et trouva son père encore vivant. Celui-ci le pria de confirmer ce qu'il avait donné à l'église de Dieu , et qui avait reçu l'approbation de ses parens : c'est ce que fit Gaultier , savoir , pour trois arpens de terre , deux muids de vin annuellement, toutes les dîmes que son père possédait, soit en grain, soit en vin, soit en prémices. Quand son père fut mort et enseveli , Gaultier déposa la donation de ces objets sur l'autel de la sainte Mère de Dieu , auprès d'un livre; et à l'imitation de son père, il s'est montré jusqu'à ce jour le bon voisin du couvent.

Du temps de Hugues de Gacé 1 , de David, et des autres prieurs qui travaillèrent utilement à Maule , il fut connu de beaucoup de personnes, et nous voulons qu'il en soit de même pour la postérité, que Tesza, femme de Bernard l'Aveugle, donna aux moines de Saint-Evroul, qui demeuraient à Maule, la moitié de sa terre de Sainte-Colombe, tant en plaine qu'en foret : en outre, deux arpens de terre ,

' De raceio.

afin qu'Us pussent y bâtir une maison , et y avoir des hôtes, s'ils le voulaient , sans recourir à autrui. Il fit cette donation avec la concession de ses seigneurs , qui étaient Goislen , lequel possédait dans son domaine l'autre moitié de cette terre, à cause de la difficulté du service , et Guaszon de Poissi, qui était seigneur en chef. En divers temps les moines donnèrent à. ces patrons quelque argent, désirant augmenter, dans une paix légitime , les biens de l'église, et assurer quelque commodité à leurs successeurs. En conséquence , Hugues le premier, qui était actif et magnanime, commença cette affaire pendant qu'il était prieur, et donna dix sous à Tesza , une pièce de futaine à son fils Odon, et dix sous à son gendre Guillaume; il donna à Goislen un cheval pour quatre livres , vingt sous à sa femme , à Guaszon vingt-cinq sous, ainsi qu'une coupe de corne, et à sa femme une autre coupe. Telles furent les choses, entre beaucoup d'autres , que les personnages dont nous avons parlé reçurent de la charité des moines ; ils déposèrent leurs donations sur Tautel du Seigneur, et concédèrent tous les biens solidement en présence de beaucoup de témoins. Dans la suite, stimulés par l'iniquité, ils rompirent leurs engagemens et devinrent parjures de plusieurs manières. Guaszon principalement, qui était le plus fort de tous , et qui eût dû punir les autres s'ils avaient manqué à leur foi, troubla 1 aumône, saisit le butin des hôtes et bouleversa leurs maisons : il en résulta que ce lieu devint solitaire, comme il l'avait été long-temps. Dans de telles conjonctures , les moines quittèrent ce lieu. Enfin , au bout de quelques années, Amauri, fils de Guaszon, fut tué. Alors

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