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blir la règle monastique, et Ton y nomma le révérend abbé Sigebrond. Une certaine nuit, comme le corps de saint Josse était conservé dans l'église de Saint- Pierre, devant ses reliques, il y avait sept cierges dont un seulement avait été allumé par le sacristain ; les six autres le furent, pendant le sommeil des gardiens , par une puissance surnaturelle.
C'est ainsi que , pour la seconde fois , le corps de saint Josse se trouvait dans sa propre église : en présence de Sigenaire, un cierge , que la force des vents et la violence de la pluie avaient éteint, fut rallumé par la puissance de Dieu.
Un dimanche , pendant que Pridien célébrait solennellement la messe , un certain vassal du comte Hilduin, nommé Garembert, était plein de mauvaise volonté, et aurait voulu enlever de force ce qui lui plaisait des biens du saint, et remplacer Sigenaire par quelqu'un avec qui il pût mieux s'entendre. Comme on lisait dans l'Evangile ces paroles : Ut quid cogitatis niala in cordibus vestris ? le malheureux commença à vociférer à haute voix, frappé qu'il était par une main invisible. Tourmenté pour la troisième fois, il tomba enfin et vomit du sang caillé. Après la messe et par l'ordre du sacristain Sigenaire , Garembert fut transporté hors l'église et le lendemain, par les mérites de saint Josse, il recouvra la raison. Cet événement se passa dans le temps de Hugues-le-Grand. Le même jour, une certaine femme nommée Ostrechilde, s'efforçait de sortir de l'église après la messe \ mais elle se trouvait tellement attachée sur le seuil de la porte , par la plante des pieds , que personne ne pouvait l'en arracher ; elle
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ne ressentait aucun autre mal qu'un grand froid aux jambes, depuis les genoux jusqu'aux pieds. Le lendemain elle se voua à Dieu et à saint Josse comme leur servante , et , aussitôt guérie , elle accomplit pieusement ses vœux.
Les moines Adelelme et Richer, hommes véridiques , racontent que , pendant qu'Etienne transportait, pour la construction de l'église , les reliques de saint Josse au monastère de saint Riquier, l'illustre Bertsende , fille déjà nubile d'Alsinde , souffrait depuis deux ans d'une grande douleur de reins qui se prolongeait jusques aux pieds, de manière qu'elle ne pouvait ni marcher, ni même se mouvoir sans un bâton. Ayant prié avec foi, ainsi que sa mère, devant les reliques du saint confesseur, la malade fut guérie ; la mère ayant vu la guérison de sa fille se réjouit beaucoup et fit don d'un précieux manteau à son habile médecin. Un certain Robert , qui voyageait seul à midi , ayant vu sous la figure d'un homme l'esprit d'erreur, devint tout à coup complètement aveugle. S'étant rendu , long-temps après, au tombeau de saint Josse , il se fit son serviteur en présence de l'abbé Gui. Le même jour le sang s'étant mis à couler abondamment de ses yeux, il recouvra la lumière, et déclara publiquement qu'il voyait très-nettement les moines assis à vêpres sur leurs bancs.
Gunzon , prêtre de Lorraine , éprouvait depuis près de sept ans une faiblesse douloureuse dans les mains et les pieds. Quelqu'un Tayaut vu, lui conseilla d'aller trouver dans le Ponthieu le médecin Josse. Il s'empressa d'obéir à cet avertissement. Il entra un di-
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manche vers la troisième heure dans l'église du saint ; il y pria prosterné, mouilla le pavé de ses larmes , et ayant terminé ses oraisons , il se leva sain et sauf. Ensuite, plein de joie, il chanta la messe, et raconta au peuple avec vérité , et en rendant des actions de grâces , toute l'histoire de sa guérison. Le Lorrain Wandelmar perdit l'œil droit dans une maladie et résolut , d'après les conseils de ses amis , d'aller trouver le bienheureux Josse ; mais, ignorant le vrai chemin , il se rendit avec son compagnon de route à la fontaine que Josse , de son vivant, avait fait naître par son mérite. Wandelmar ayant vu cette fontaine toute limpide arrêta son compagnon , s'assit , se lava les mains et la figure , et soudain recouvra l'usage de l'œil qu'il avait perdu. Guéri par ce moyen , il se rendit au monastère, rempli d'une joie que partageaient ses amis, et il y rendit grâces à Dieu.
Deux démoniaques nommés Maginard furent délivrés de leur obsession sur le tombeau de saint Josse, et vécurent ensuite long-temps dans le monde, parfaitement guéris.
Siéburge, femme de Bertrand, homme très-distingué, éprouvait depuis neuf mois de suite une perte de sang par le nez. Ses amis la conduisirent pour être guérie à l'église de saint Josse. Elle y pria , mais elle ne fut pas guérie aussitôt : c'est pourquoi elle sortit , en se plaignant beaucoup du saint. Comme elle se rendait chez elle , pleine de ressentiment, et qu'elle passait devant la croix qui était plantée sur le chemin, soudain le sang cessa de couler de ses narines. Aussitôt, pleine de joie, elle rétrograda, et revint au couvent du saint homme
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lui rendre des actions de grâces , et fut pleinement guérie.
Robert de Térouenne étant vers midi , pendant Tété , seul dans son champ , pour en visiter le travail , fut soudainement saisi par le démon , et tellement tourmenté par lui , qu'il était presque sans relâche excité par cet ennemi à briser tout, et même à dévorer les hommes. Ses trois frères , ayant jeûné les quatretemps, conduisirent au mois de juin Robert, enchaîné, au tombeau de saint Josse ; ils y restèrent depuis le mercredi jusqu'au samedi. Dès ce moment, le malade commença à se trouver plus tranquille, et, ayant recouvré toute sa santé , il devint à perpétuité le serviteur du saint. A sa demande , le jour de la féte de saint Jean-Baptiste , l'abbé Gui montant dans la chaire , raconta cet événement au peuple , et montra Robert qui était présent, et qui attestait lui-même ce qui lui était arrivé. Un homme dans l'âge mûr était depuis sept ans tellement sourd , qu'il n'entendait rien du tout. Sa femme le conduisit au tombeau du saint homme , elle y pria quelque temps. Ensuite , d'après l'ordre de Pridien . elle conduisit son mari à la fontaine de Saint-Josse , et trois fois elle lui arrosa la tête de ses propres mains, avec l'eau de cette fontaine : il recouvra aussitôt l'ouïe , se rendit à l'église , et y entendit la messe qu'il n'avait pu entendre depuis sept ans.
Isembard de Fleuri écrivit toutes ces choses à la prière d'Adelelme , comme s'étant passées dans les temps de Hugues-le-Grand ou du roi Robert; depuis cette époque, le bienheureux Josse n'a cessé d'opérer beaucoup de miracles en faveur de ceux qui l'im-
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plorent , quoique par négligence on n'en ait pas écrit les détails.
Les princes du royaume ayant changé , et les grands seigneurs se faisant la guerre, le corps de saint Josse fut de nouveau couvert de terre , pour le soustraire aux profanations des ennemis 5 il resta si long-temps caché , que ceux qui l'avaient couvert étant venus à mourir , on ignora généralement ce qu'il était devenu. Du temps de Henri, roi des Français, comme les moines se plaignaient souvent de ne pas savoir où reposait le corps de Josse leur patron , une révélation divine le fit connaître à un simple laïc : il fut exhumé avec solennité par les soins de l'abbé et des frères. Ensuite les moines reçurent dans leur ordre celui qui avait découvert ces reliques , l'établirent gardien du saint tombeau , et lui confièrent les offrandes des fidèles. L'abbé étant mort, son successeur ne témoigna pas au sacristain l'amitié qu'il lui devait, et ne le traita pas aussi bien que son prédécesseur avait fait. Ce sacristain, blessé profondément, enleva de nuit le saint corps , et l'emporta avec lui en France. Cependant Geoffroi, seigneur de Commerci 1 , le reçut honorablement avec le trésor qu'il portait, et lui accorda jusqu'à sa mort l'église de Neuf-Château, où il y avait quatre chanoines. Quelque temps après , la guerre s'étant élevée, Henri, roi des Français, mit le siège devant Commerci , attaqua Geoffroi avec toutes les forces de l'armée française , et mit le feu à la place. Pendant que la flamme dévorante consumait l'église et les édifices, et qu'il s'élevait d'horribles cris , comme c'est l'usage de la part des assiégeans et
1 Gomercium.
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des assiégés, un chanoine tira du cercueil les ossemens de saint Josse , et se sauva précipitamment du milieu de l'incendie. Un chevalier à la solde du roi se présenta devant le chanoine sur le pont, et lui demanda quel était le fardeau qu'il portait. Celui-ci ayant avoué qu'il était chargé de vêtemens sacrés et de livres , le soldat se saisit de tout avec violence , et emporta ce trésor avec lui sur le territoire de Parnes. Cet homme s'appelait Robert: il avait le surnom de Meslebren 1 , c'est-à-dire, qui fait un mélange de son : il était un des hommes de Radulphe de Chaudri , qui était alors un des premiers chevaliers de l'armée française. Le chevalier, joyeux de posséder un pareil butin , le fit placer avec soin dans l'église de Saint-Martin , par le curé et ses paroissiens. 11 y a déjà plus de soixantedix ans qu'il y est conservé respectueusement. D'innombrables miracles y ont été opérés sur les malades, et jusqu'à ce jour, quand la foi de ceux qui les réclament mérite un tel bienfait , il s'en opère encore fréquemment , ainsi que l'atteste tout le voisinagè.
Guillaume de Merlerault , vénérable moine et prêtre , a composé un excellent ouvrage sur la translation de ce saint corps , dont nous venons de dire quelque chose , et sur les guérisons nombreuses qu'éprouvèrent les malades à Parnes : dans ce traité véridique et éloquent, on trouve le récit de tous les événemens merveilleux qui ont eu lieu devant les saintes reliques de Josse.
Philippe, roi des Français, avait la fièvre depuis deux ans, et tout l'art de la médecine échouait contre sa maladie. Au bout de ces deux ans il vint à Parnes, but de
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l'eau sanctifiée par l'approche des reliques du bienheureux Jo6se, passa deux nuits en prières devant le saint corps, et sa douleur ayant cessé il recouvra la santé. Ainsi guéri , le roi offrit à saint Josse cinquante sous de Pontoise, accorda une foire annuelle en l'honneur du saint, pour la troisième fête de la Pentecôte et confirma cet établissement par un édit de son autorité royale. Il se fit en outre beaucoup d'autres miracles à Parnes, par le mérite de saint Josse -, il s y en fait encore journellement: quelques-uns ont été écrits; mais la plupart ne sont point parvenus à notre connaissance , à cause de la négligence ou de la maladresse de ceux qui les connaissaient et qui les ont vus ou éprouvés. Quoique nous soyons pressé de rapporter d'autres choses, bienheureux Josse, nous avons dit quelques mots sur votre mérite , et puhlié dans cet ouvrage les grâces que le ciel vous accorda; nous vous avons dévotement exalté, autant que nous le permettent nos faibles moyens. Ainsi nous vous prions , glorieux fils du roi des Bretons et digne compagnon des anges , de nous recommander à Dieu par l'efficacité de vos mérites, d'obtenir pour nous la société des saints , avec lesquels nous puissions contempler dans sa gloire le créateur de toutes choses, et chanter glorieusement ses louanges dans les siècles des siècles. Ainsi soit -il !
Au mois d'août, Hérald, roi des Norwégiens, s'embarqua sur l'immensité des mers avec Tostic et une flotte considérable. Secondé par le souffle de l'aquilon ou nord , il aborda en Angleterre et commença par envahir la province d'Yorck. Cependant l'Anglais Hérald , ayant appris l'arrivée des Norwégiens en An-
gleterre, se hâta de quitter Hasting etPevensey, ainsi que les autres ports qui se trouvent en face de la Neustrie, et qu'il avait gardés soigneusement toute cette année ; il se présenta en toute hâte avec une nombreuse armée devant ses adversaires , arrivés à l'improviste des contrées septentrionales. Un combat opiniâtre s'engagea de part et d'autre : le sang des deux partis y coula à grands flots , et une innombrable multitude d'hommes animés de la fureur des bêtes féroces y trouva la mort. Enfin les Anglais , ayant redoublé d'efforts, remportèrent la victoire, et le roi des Norwégiens ainsi que Tostic périrent avec la plus grande partie de leurs troupes. Le lieu de cette bataille est facilement reconnu par les voyageurs : on y voit encore aujourd'hui un énorme amas d'ossemens humains, preuve certaine du carnage considérable opéré par l'une et l'autre nation.
Toutefois , pendant que les Anglais étaient occupés à la bataille d'Yorck, et que , par une permission, de Dieu , ils avaient , comme nous l'avons dit , abandonné la garde de la mer, la flotte des Normands qui , durant tout un mois , avait imploré le vent du midi à l'embouchure de la Dive et dans les ports voisins , fut portée par le souffle de l'ouest dans le port de Saint -Valéri. Là on fit beaucoup de vœux et de ferventes prières pour soi et pour ses amis , et Ton répandit des torrens de larmes. En effet, les amis, les compagnons, les proches parens de ceux qui partaient, demeurant dans leur pays, et voyant cinquante mille hommes d'armes et une grande quantité d'hommes de pied braver les horreurs de la mer pour aller combattre dans ses propres foyers une nation
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inconnue, pleuraient, soupiraient, étaient agités , tant pour eux que pour les leurs, de toutes les émotions de la crainte et de l'espérance. Alors le duc Guillaume et toute son armée se recommandèrent à Dieu par des prières , par des offrandes et par des vœux, et accompagnèrent processionnellement hors de l'église le corps de saint Valéri, confesseur du Christ, afin d'obtenir par son intercession des vents favorables. Enfin, lorsqu'un vent heureux , que tant de vœux avaient imploré, vint à souffler par la permission de Dieu , aussitôt le duc , plein d'une ardeur véhémente , fit appeler toute l'armée aux vaisseaux et ordonna de commencer promptement l'embarcation. En conséquence , le trois des calendes d'octobre (29 septembre) , l'armée normande passa la mer pendant la nuit où l'Eglise catholique célèbre dans une fête la mémoire de saint Michel Archange , et , sans trouver de résistance , occupa avec joie les rives d'Angleterre. Ensuite elle s'empara de Pevensey et de Hasting , qui furent confies à une troupe d'élite , afin de servir de point de retraite pour l'armée et de défense pour la flotte.
Cependant le tyran anglais s'enfla de joie pour avoir versé le sang de son frère et de ses ennemis, et après ce vaste carnage revint victorieux à Londres. Mais , comme la prospérité du monde se dissipe aussi promptement que la fumée dispersée par les vents, il perdit bientôt la joie de ses funestes trophées sous le poids des graves tribulations qui le menaçaient, et ne put se réjouir long-temps avec sécurité du fratricide qu'il avait commis : un envoyé ne tarda pas à lui annoncer le débarquement des Normands. Ayant appris
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ainsi leur entrée en Angleterre , il lui fallut se préparer à un nouveau combat. Au surplus , il était intrépide et doué d'un grand mérite , plein de force et de beauté ; il charmait par son éloquence , et son affabilité le rendait cher à ses partisans. Toutefois, comme sa mère Gita 1 , qui était fort affligée de la mort de son fils Tostic , et ses plus fidèles amis cherchaient à le dissuader de faire la guerre , le comte Gorth * son frère lui dit : u Très-cher frère et seigneur , il est « nécessaire que votre valeur soit tempérée par la « modération de la prudence. Vous arrivez fatigué « du combat des Norwégiens , et déjà vous vous era- « pressez de marcher au combat contre les Normands. <c Prenez un peu de repos , je vous en prie. Rappelez- « vous dans votre sagesse quels ont été vos sermens « et vos promesses 5 prenez garde de tomber dans le « parjure, et par un si grand crime d'entraîner dans « une ruine commune et vous et toutes les forces de « votre nation. Vous attireriez par là une honte duce rable sur votre race. Quant à moi, bbre de toutser- « ment, je ne dois rien au comte Guillaume. Je suis « donc prêt à combattre courageusement contre lui, « pour la défense du sol natal. Pour vous, mon frère, a tenez-vous en paix où vous pourrez et attendez « l'issue de la guerre afin que l'illustre liberté des An- « glais ne périsse pas par votre ruine. »
Ayant entendu ce discours , Herald fut vivement indigné. U méprisa ce conseil, qui pourtant semblait sage à ses amis , et accabla d'injures son frère qui lui donnait de fidèles avis } il porta même la fureur jusqu'à frapper du pied sa mère qui faisait les plus
• Ghitha ou Edithe", ou Gidda. — * Gurth.
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grands efforts pour le retenir. Pendant six jours, il appela de tous côtés ses peuples aux armes , rassembla une multitude innombrable d'Anglais , et h conduisant avec lui au combat , il marcha en toute hâte contre l'ennemi. 11 se flattait de le surprendre sans précautions dans une attaque nocturne ou du moins imprévue , et pour ne pas laisser d'issue à sa retraite , il mit en mer cent vaisseaux chargés d'hommes armés.
Dès que le duc Guillaume fut informé de la marche d'Hérald , il fit prendre les armes à tous les siens dans la matinée du samedi. Il entendit la messe et se fortifia le corps et la me par les sacremens du Seigneur ; puis il suspendit humblement à son cou les saintes reliques sur lesquelles Hérald avait juré. Beaucoup de serviteurs de Dieu venus de la Normandie avaient accompagné l'armée : ainsi les,' deux évéques Odon de Bayeux et Geoflroi de Cou tance se trouvaient là avec beaucoup de moines et de clercs, dont l'office était de combattre par les prières et les conseils. La bataille s'engagea le deux des ide5 d'octobre ( 1 4 octobre ) à la troisième heure , et pendant tout le jour on combattit de part et d'autre avec une extrême fureur, avec perte de plusieurs milliers d'hommes. Le duc des Normands avait placé sur la première ligne de l'armée les fantassins armés de flèches et d'arbalètes; les hommes de pied , couverts de cuirasses, occupaient la deuxième ligne; au dernier rang se tenaient les escadrons de cavalerie, au milieu desquels se trouvait le duc avec l'élite de ses forces, afin de pouvoir porter, partout où il serait nécessaire, l'assistance de sa voix et de son bras.
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Dans l'armée ennemie , les troupes anglaises, rassemblées de toutes parts , s'étaient réunies au lieu que depuis long-temps on appelait Senlac ; une partie de ces guerriers était pour Hérald, mais tous voulaient servir la patrie et la défendre contre l'étranger. Ils renoncèrent à employer leurs chevaux, et, mettant pied à terre ils serrèrent leurs rangs et prirent position.
Turstin , fils de Rollon, portait l'étendard des Normands. Le son terrible des trompettes donna de part et d'autre le signal de la bataille. Les Normands, pleins de gaîté et d'audace, commencèrent l'attaque. Leurs fantassins s'approchant au plus près des Anglais , les provoquèrent, et, par une décharge de traits, leur envoyèrent les blessures et la mort. Ceuxci , de leur côté, résistèrent courageusement, chacun selon ses forces. De part et d'autre on combattit quelque temps avec un grand acharnement. L'infanterie et la cavalerie bretonnes, également effrayées de l'inébranlable fermeté des Anglais, lâchèrent pied ainsi que les autres auxiliaires et se jetèrent sur l'aile gauche, et presque tout le corps d'armée du duc, le croyant mort, faiblit aussi. Cependant ce prince, voyant qu'une grande partie des ennemis avait franchi les retranchemens et poursuivait ses troupes, s'élance au devant des fuyards et les ramène au combat, en les menaçant et les frappant de sa lance. Il découvre sa tête et détache son casque , en criant : « Recon- « naissez-moi , je suis vivant, et avec l'aide de Dieu ' « je vaincrai. » Soudain, à ces paroles de leur prince, les fuyards reprirent courage , et enveloppant quel-
1 Opitulante Deo.... C'est l'ancien cri de guerre des Normands : Diex aïe! Diex aïe!
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ques milliers d'Anglais qui les poursuivaient, en un moment ils les taillèrent en pièces. Les Normands feignirent de prendre une seconde fois la fuite comme ils avaient fait la première fois ; les Anglais se mirent à leur poursuite } mais tournant bride tout à coup, les chevaliers de Guillaume coupèrent la retraite à leurs ennemis, et, les ayant enveloppés, leur firent mordre la poussière. C'est ainsi que les Anglais furent trompés par une ruse fatale pour eux, et, rompus de toutes parts, ils ne trouvèrent plus que la mort. Plusieurs milliers d'entre eux ayant été tués, on attaqua le camp avec plus d ardeur. Les Manceaux, les Français, les Bretons, les Aquitains chargèrent avec vigueur, et les Anglais tombant de toutes parts périrent misérablement.
Parmi ceux qui se trouvèrent à cette bataille , on remarqua Eustache comte de Boulogne ; Guillaume fils de Richard , comte d'Evreux ; Geoftroi , fils àe Rotrou, comte de Mortagne ; Guillaume, fils d'Osbern; Robert Tiron , fils de Roger de Beaumont ; Haimeric, seigneur de Troarn ; Hugues , le connétable 5 Gaultier Giffard } Raoul de Toéni ; Hngues de Grandmdnii ; Guillaume de Varenne, ainsi que plusieurs autres chevaliers d'une grande réputation militaire, et dont les noms doivent être placés honorablement par l'histoire , parmi ceux des plus fameux guerriers. Toutefois , le duc Guillaume les surpassait encore en bravoure et en prudence j aussi dirigea-t-il habilement son armée, arrêtant la fuite, ranimant les courages, s'associant à tous les dangers, et appelant les siens à lui plus souvent qu'il ne les poussait en avant. Dans l'action, trois chevaux percés de coups tombèrent
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sous lui. Trois fois il en descendit avec intrépidité, et ne tarda pas à venger la mort de ses coursiers. Dans son courroux, il enfonçait brusquement les boucliers, les casques et les cuirasses. De son propre bouclier il renversa quelques Anglais , et ne fut pas moins utile à plusieurs des siens, que redoutable aux ennemis.
Depuis neuf heures du matin on combattait avec fureur. Dans la première mêlée le roi Herald fut tué , et son frère, le comte Leofwin, succomba ensuite avec plusieurs milliers des siens. Enfin , comme le jour commençait à baisser, les Anglais reconnaissant que leur roi, les premiers du royaume, plusieurs corps de leurs troupes avaient péri , tandis que les Normands tenaient ferme, et faisaient rage contre ceux qui résistaient encore, prirent ia fuite au plus vite et éprouvèrent beaucoup d accidens fâcheux : les uns emportés par leurs chevaux , les autres à pied, cherchèrent leur salut en se jetant ceux-ci dans des sentiers, la plupart dans des lieux inaccessibles. Cependant les Normands, voyant les Anglais en déroute, les poursuivirent sans relâche toute la nuit du dimanche , non sans faire de grandes pertes : car des herbes qui avaient poussé sur une antique tranchée, la dérobaient à la vue -, de manière que les Normands , courant à toutes jambes, s y précipitaient avec leurs armes et leurs chevaux , et , tombant inopinément les uns sur les autres, s'étouffaient réciproquement. Les Anglais s'étant aperçus de cet événement pendant leur fuite, reprirent courage : voyant l'avantage que leur offraient le retranchement rompu et ses nombreux fossés, ils se rallièrent, firent tout à coup volte-
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face , et portèrent courageusement la mort dans les rangs des Normands. Là, Engenulfe, gouverneur de L'Aigle, et beaucoup d'autres périrent; ceux qui étaient présens à Faction rapportent qu'environ quinze mille Normands succombèrent en ce lieu. C'est ainsi que le Dieu tout-puissant , la veille des ides d'octobre ( 14 octobre ), punit de diverses manières les innombrables pécheurs de l'une et l'autre armée; car par une cruauté qui s'accroissait intolérablement , les Normands avaient tué plusieurs milliers d'Anglais le jour du samedi , taudis que ceux-ci avaient long-temps auparavant mis injustement à mort l'innocent Alfred, avec ses gens , et le samedi précédent égorgé sans pitié le roi Hérald 1 , le comte Tostic et beaucoup d'autres. Le juge suprême vengea les Anglais dans la nuit du dimanche, et précipita les Normands furieux dans un gouffre inaperçu. Au mépris des préceptes de la loi divine , ils avaient convoité immodérément le bien d'autrui, et, comme dit le psalmiste, leurs pieds furent prompts pour l'effusion du sang : c'est pourquoi ils trouvèrent dans leurs voies la contrition et l'infortune.
Le duc Guillaume voyant les troupes anglaises réunies inopinément, ne s'arrêta pas, et appela à haute voix, pour l'empêcher de se retirer, le comte Eustache qui tournait le dos avec cinquante chevaliers, et voulait donner le signal de la retraite. Le comte s'approcha familièrement du duc pour le ramener à son opinion , et lui parlant à l'oreille , lui annonça une mort prochaine s'il poussait en avant. Pendant cet entretien , Eustache , frappé entre les épaules par un coup violent qui retentit fortement , et qui fut telle-
• Le roi de Worwège.
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ment rade que le sang lui jaillit aussitôt de la bouche et du nez, fut emporté mourant par ses compagnons d'armes.
Le duc ayant obtenu la victoire, revint sur le champ de bataille ^ et y vit les suites d'un effroyable carnage qu'on ne pouvait voir en effet sans pitié : toute la fleur de la noblesse et de la jeunesse anglaise, souillée de sang , couvrait au loin la terre. Hérald, qui ne fut pas reconnu à sa figure , mais seulement à quelques indices, fut apporté dans le camp normand. Le vainqueur le fit remettre à Guillaume Mail et , pour qu'il l'inhumât sur le rivage de la mer , qu'il avait longtemps protégée de ses armes.
Sur la tenre la Fortune inconstante amène souvent aux mortels des événemens terribles et inattendus : quelques hommes s'élancent du sein de la poussière au sommet de la plus grande puissance , tandis que d'autres , précipités du faîte des grandeurs , gémissent dans Adversité. C'est ainsi que Gita , veuve du comte Godwin> si heureuse autrefois de ses richesses et de sa puissance , se trouva alors accablée de la plus vive douleur , et fut en proie à la plus grande infortune- EUè avait donné sept fils à son mari , Suénon 1 , Tostic, Hérald, Guorth, Elfgar, Leofwin et Vulvod a : tous furent comtes , et se distinguèrent par une grande beauté de corps et par beaucoup de mérites mondains 5 tous éprouvèrent séparément des accidens différens, et pour la plupart affreux. Elfgar et Vulvod qui aimaient Dieu , vécurent pieusement et légitimement. Le premier, pèlerin et moine , mourut à Rheims dans la vraie foi ; l'autre termina honorablement sa vie à
1 Swen, ou Swcyn. — a Ulfhotb.