II
aïO ORDERIC VITAL»
raconter les combats qu'il avait vus , qu il avait plus long-temps partagé les dangers de la guerre. Parvenu à la vieillesse, il se livra à la retraite et à la prière, et se montra plus habile à écrire en prose et en vers qu'à faire des prédications. 11 publia souvent des poésies ingénieuses et élégantes, très-propres à être récitées , et les soumit sans jalousie à l'examen de jeunes auteurs, pour leur instruction.
J'ai suivi en peu de mots le texte de Guillaume de Poitiers , pour ce qui concerne Guillaume et ses compagnons d'armes ; mais je n'ai pas essayé de rapporter tout ce qu'il a dit , ni de le raconter avec autant d'élégance que lui. Maintenant, avec l'aide de Dieu, je ferai mention des événemens qui se sont passés depuis dans mon voisinage , indubitablement persuadé que , comme j'ai développé volontiers ce qui a été rapporté par nos anciens, de même nos jeunes gens et ceux qui doivent naître à l'avenir rechercheront les faits du temps présent.
Le roi Guillaume ayant renversé , comme nous l'avons dit , les grands comtes de Mercie , Edwin qui fut tué, et Morcar qui était dans les fers , distribua à ceux qui l'avaient secondé les plus belles contrées d'Angleterre , et fit de puissans et riches seigneurs des Normands de la plus basse classe. Il donna l'île de Wight et le comté de Herfort au sénéchal de Normandie, Guillaume fils d'Osbern , et l'opposa aux Bretons acharnés à la guerre, avec Gauthier de Laci, et d'autres guerriers non moins éprouvés. Ils attaquèrent d'abord avec audace les Bracnaviens 1 , et les rois gallois Risen, Caducan et Mariadoth , ainsi que plusieurs autres qui
* Probablement les gens dn eoralé de Brccknoch.
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. IV. ai I
furent défaits. Depuis long-temps, le roi avait donné Chester et son comté à Gherbod , de Flandre , qui avait eu beaucoup à souffrir de la part des Anglais et des Gallois , qui le harcelaient sans cesse. Ensuite , appelé par une députation des siens qu'il avait laissés en Flandre , et auxquels il avait confié ses fiefs héréditaires , il avait obtenu du roi la permission d aller dans son pays , et d'en revenir promptement : mais sa mauvaise fortune l'entraîna dans les pièges ; il tomba aux mains de ses ennemis, fut jeté dans les fers , privé des félicités de ce monde , et forcé à supporter de longues calamités. Cependant le roi remit le comté de Chester a Hugues d'Avranches, fils de Richard , surnommé Gois , lequel de concert avec Robert de Rutland 1 , Robert de Maupas , et quelques autres grands seigneurs très - cruels , répandirent largement le sang des Gallois. Hugues n'était pas libéral , mais prodigue ; il conduisait avec lui , non sa famille , mais toujours une forte armée ; il ne gardait aucune mesure ni pour donner ni pour recevoir -, journellement il dévastait ses biens et favorisait beaucoup plus les oiseleurs et les chasseurs que les cultivateurs et les prêtres. Tout entier aux débauches de la table et surchargé d'un excessif embonpoint, il pouvait à peine marcher. 11 se livrait sans retenue à tous les plaisirs charnels. 11 eut de différentes courtisanes une nombreuse lignée de l'un et l'autre sexe qui, accablée de diverses infortunes , périt presque toute entière. Il avait épousé Ernientrude , fille de Hugues de Clermont, en Beauvaisis, de laquelle il eut Richard qui hérita de lui le comté de
1 Ou Rhuddlan ( de Rodclênlo).
XI ï OHDERIC VITAL.
Chester. Jeune encore et sans enfans, il périt dans un naufrage, le 7 des calendes de novembre ( a6 octobre ) , avec Guillaume Adelin , fils de Henri , roi d'Angleterre, et beaucoup de grands seigneurs
Le roi Guillaume donna d aborda Roger de Mont- . Gomeri le château d'Arondel et la ville de Chichester ; il y ajouta ensuite le comté de Shrewsbuty, ville placée au haut d une montagne sur la Saverne. Sage , modéré, équitable, ce seigneur aima beaucoup la douceur des hommes sages et modestes. 11 eut très-longtemps auprès de lui trois clercs remplis de prudence, Godebauld , Odelirius et Herbert, dont il suivit les conseils pour son avantage. 11 donna sa nièce Emerie et le commandement de Shrewsbury à Guérin-le-Chauve , homme de petite taille , mais d'un grand courage, qui lui servit à soumettre vaillamment les Gallois, ainsi que ses autres ennemis, et à pacifier toute la province confiée à sa garde. 11 donna les charges de son comté à Guillaume, surnommé Pantoulf, à Picold , à Corbat , à Roger et Robert fils de Corbat , et à quelques autres hommes aussi fidèles que vaillans ; et, favorablement secondé par leur habileté et leur force, . il brilla au premier rang des plus grands seigneurs. Le roi Guillaume fit don au comte Gallève, fils de Sivard, homme très-puissant, du comté de Northampton, et lui donna en mariage Judith , sa nièce, afin de maintenir entre eux une amitié durable : cette princesse mit au monde deux filles remarquables par leur beauté. Gauthier, surnommé Giffard , eut en partage le comté de Buckingham, et Guillaume de Va-
• CVai 1er fnmrni naufrage àc la BJanelir-N»îf devant le port de Bar- Unir, en 1 i?o.
renne , qui avait épousé Gondrède , sœur de Gherbod , reçut Surrey ; Eudes de Champagne, neveu du comte Thibaut, qui avait épousé une sœur du roi, fille comme lui du duc Robert , obtint le comté de Holderness 1 , et Radulphe de Guader , gendre de Guil- - Jaume, fils d'Osbern, le comté de Norwich. Le roi confia la ville de Leicester à Hugues de Grandménil 5 puis il distribua à d autres seigneurs des places et des comtés avec beaucoup de puissance et d'honneurs. Le fort de Shrewsbury % qui avait d abord été occupé par Hugues d'Avranches, fut accordé à Henri, fils de Vauquelin de Ferrières. Il accorda aux autres étrangers qui s'étaient attachés à lui des fiefs grands et nombreux $ quelques-uns même furent tellement élevés qu'ils eurent, en Angleterre, des vassaux plus riches et plus puissans que leurs parens même ne l'avaient été en Neustrie.
Que dirai-je d'Odon, évéque de Bayeux, qui était comte du palais , se montrait redoutable partout à tous les Anglais, et comme un second roi faisait la loi en tous lieux? Il eut la supériorité sur tous les comtes et les grands du royaume : il posséda Kent avec les trésors qui s'y trouvaient. C'est dans cette ville qu'avaient régné Edilbcrt, fils d'Irmenrie, Eadbald , Ercombert , Egbert et Lotheris son frère ; les premiers rois anglais y avaient reçu la foi du Christ par les envoyés du pape Grégoire, et avaient, dans l'observation de la loi divine, trouvé le chemin de la vie éternelle* Si je ne me trompe, on trouvait dans ce prélat
• Petite île près do l'embouchure de THumber.
* On lit dan» le texte latin M lu tes burin. J'ai hasarde de traduite rg mot par Shrewsbury.
2l4 ORDERIC VITAL.
beaucoup de vices unis à des vertus : il s occupait plus des affaires mondaines que des grâces et des connaissances spirituelles. Les monastères des saints se plaignent beaucoup des dommages qu'ils ont eu à souffrir de la part d'Odon , et de ce qu'il leur enleva injustement et avec violence des fonds qui leur avaient été donnés anciennement par des Anglais fidèles.
Geoffroi, évéque de Coutance, issu d'une noble famille normande , qui s'était montré vaillamment et comme consolateur à la bataille de Senlac, ainsi que dans plusieurs autres combats , et qui partout avait battu les étrangers et les gens du pays, fut nommé maître des chevaliers , et obtint en don du roi deux cent quatre-vingts fermes , que nous appelons ordinairement des manoirs. En mourant, il les laissa en totalité à son neveu Robert de Monbrai, qui ne devait pas les garder long-temps, à cause de sa méchanceté et de sa témérité.
Eustache de Boulogne , Robert de Mortain , Guillaume d'Evreux, Robert d'Eu, Geoffroi, fils de Rotrou de Mortagne , et plusieurs autres comtes et seigneurs que je ne puis nommer individuellement, obtinrent en Angleterre du roi Guillaume de grands revenus et de grands honneurs. C'est ainsi que les étrangers s'enrichissaient des biens des Anglais dont les fils étaient mis à mort avec scélératesse, ou chassés en exil perpétuel dans les autres Etats. On assure que le roi touchait par jour, des seuls revenus de l'Angleterre, une somme de mille soixante livres sterlings trente sous et trois oboles , sans compter les présens qu'on lui faisait, le rachat des crimes, et les autres taxes multipliées, qui, chaque jour, entraient dans
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. IV. ai5
le trésor. Guillaume fit faire de nombreuses recherches dans son royaume , et dresser un état exact de tout ce qui composait le fisc au temps du roi Edouard. Il distribua tellement les terres à ses chevaliers et disposa leur ordre de telle sorte , qu'on en comptât toujours soixante mille dans le royaume tout prêts à exécuter avec célérité les volontés du roi. Après avoir acquis d'immenses richesses que d'autres avaient amassées , les Normands , effrénés , s'enflaient d'un orgueil immodéré, et immolaient avec impiété les gens du pays que le fléau de Dieu frappait pour leurs crimes. Nous voyions en eux s'accomplir ces deux vers du poète de Mantoue :
Nescia mens hominum ,fati sortisque futurœ , Et servare modurn, rébus sublata secundis !
Les plus nobles demoiselles servaient de jouet aux écuyersles plus méprisables, et violées par d'infâmes scélérats, n'avaient plus qu'à pleurer sur leur déshonneur. Les dames les plus remarquables par leur élégance et leur naissance gémissaient dans Taffliction privées de la consolation qu'eussent pu leur offrir ou leurs époux ou leurs amis, elles préféraient la mort à l'existence. D'indociles parasites s'étonnaient, dans la lâcheté de leur orgueil , d'où leur venait tant de puissance , et s'imaginaient que tout ce qu'ils pouvaient vouloir leur était permis. Insensés et pervers , pourquoi ne pensaient-ils pas , dans la contrition de leur cœur , que leur victoire sur l'ennemi était moins due à leur valeur qu'à la permission du Dieu qui gouverne toutes choses ; qu'ils avaient dompté une nation grande, riche et plus ancienne que la leur, dans laquelle avaient brillé beaucoup de saints, d'hommes
Ql6 ORDERIC VITAL.
sages et de rois puissans , qui avaient fait éclater no- ' blement leur mérite en raille manières, tant chez eux que dans les camps ? Ils auraient dû craindre constamment cette sentence de vérité, et Ja graver profondément dans leur cœur : on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis 1 .
Un certain nombre d'ecclésiastiques qui passaient pour sages et religieux, suivaient constamment la cour pour en obtenir les dignités qu'ils desiraient , et, par divers modes de bassesses, se faisaient flatteurs, au grand déshonneur de la religion. De même que les princes paient une solde aux soldats de leur milice, ainsi quelques prêtres recevaient des laïques, pour prix de leurs adulations , des évêchés, des abbayes, des archidiaconats, des doyennés, des charges d'église , des dignités et d'antres revenus qui ne devraient être donnés qu'au mérite de la sainteté et de la sagesse. Les clercs et les moines s'attachaient aux princes de la terre pour obtenir de telles récompenses , et , pour un avantage temporel , se livraient indécemment à toutes sortes de services qui ne s'accordent pas avec le culte divin. Les anciens abbés étaient effrayés par les menaces de la puissance séculière, et étaient injustement chassés de leurs sié-. ges, sans discussion d'assemblée synodale, pour être remplacés par des stipendiâmes intrus, qui étaient moins des cénobites que des tyrans , et qui violaient Jes règles des saints canons. Alors il s'établissait des arrangement et un trafic entre les abbés de cette es-v pèce, et les troupeaux qui leur étaient confiés. C'est ainsi qu'il en arrive entre les loups et les brebis sans.
• Évangile félon saint Matthieu, chap. vu, v. a.
défenseur. On pourrait facilement le prouver, par ce qui se passa entre Turstin de Caen et le couvent de Glaston. En effet, pendant que cet abbé sans pu* deur forçait ses moines à renoncer au chant que les Anglais avaient appris des disciples du bienheureux pape Grégoire , et à apprendre des Flamands ou des Normands un chant jusqu'alors inconnu pour eux, il s'éleva une violente dispute, qui fut bientôt suivie d'un affront pour les ordres sacrés. Tandis que les moines ne voulaient pas recevoir de nouveaux instituts , et que le chef insolent persistait dans son opiniâtreté, des laïques vinrent prêter à leur maître le soutien des javelots. Tout à coup le couvent fut enveloppé et plusieurs des religieux furent cruellement frappés, et même, comme on le rapporte, blessés mortellement. On pourrait raconter beaucoup de choses de ce genre , si elles étaient propres à édifier l'esprit du lecteur; mais, comme ces récits sont affligeans, je les omets pour passer à autre chose.
Guitmond , vénérable moine du couvent qu'on appelle La Croix d'Helton 1 où, selon ce qu'on rapporte, Leudfroi , glorieux confesseur du Christ , combattit avec succès dans la milice du Seigneur , durant quarante années, sous les règnes de Childebert et de Chilpéric , Guitmond fut appelé par l'ordre du roi Guillaume , passa la mer, et refusa positivement le fardeau du gouvernement de l'église , qui lui fut offert par le roi et les grands du royaume. Il était d'un âge mur, très-religieux, et fort instruit dans les lettres. On trouve une belle preuve de son esprit, en toute son évidence, dans son livre sur le corps et le sang du Seigneur, écrit
• Nommé depuis la Croix-Saint-Lenfroi , diocèse tPF.vreax.
2l8 ORDERIC VITAL.
contre Béranger, et dans quelques autres ouvrages qu'il a composés. II fut prié par le roi de rester avec lui en Angleterre et d'attendre le moment favorable pour sa promotion ; mais Guitmond délibéra en luimême , et, prouvant que ses désirs étaient bien différens des propositions qu'on lui faisait , il répondit ainsi au monarque :
« Beaucoup de causes me dégoûtent du gouverne- « ment de l'Eglise : vous les exprimer toutes en par- « ticulier n'est ni dans ma volonté, ni dans les con- « venances. Je considère d'abord les infirmités dont « j'ai sans cesse à souffrir dans le corps et dans l'ame : « en les envisageant avec soin, elles me font vive- « ment craindre la justice de Dieu, affligé que je suis « de travailler tous les jours dans la voie divine et « d'être exposé, en y vacillant, à m'écarter de la vé- « rité. Impuissant à me gouverner moi-même pour «mon salut, comment pourrai-je diriger la vie d'au- « trui dans cette route? Si je considère chaque chose « avec une vigilante attention , je ne saurais voir par « quel moyen je pourrais dignement me mettre à Ja « tête de ceux dont les mœurs me sont étrangères et « dont j'ignore le langage barbare : malheureux dont « les pères , les amis et les plus chers parens ont péri «t sous votre glaive , ou que vous retenez déshérités « dans l'oppression de l'exil, ou dans une injuste cap- « tivité, ou dans un intolérable esclavage. Examinez « les Ecritures, et voyez s'il est permis par quelque « loi que l'ennemi impose violemment au troupeau « du Seigneur les pasteurs qu'il a élus. Toute élec- « tion ecclésiastique doit d'abord être faite avec « sincérité par des sujets fidèles , et , si elle est cano-
<* nique , être respectueusement confirmée par l'as- « sentiment des pères et des amis. S'il en était autre- « ment, elle devrait être réformée avec charité. Ce « que vous avez ravi cruellement par la guerre et par « une grande effusion de sang, comment pouvez- « vous sans crime me l'accorder à moi et a tant d'au- « très qui méprisons le monde et qui , pour le Christ, « nous sommes volontairement dépouillés de nos « biens ? C'est la loi générale de tous les religieux « de s'abstenir du vol , et , pour mieux observer la « justice , de refuser la part du butin qu'on leur offri- « rait. En effet , l'Ecriture s'exprime ainsi : « Des vic- « times immolées injustement, l'offrande elle-même « est souillée. » Peu après elle dit : « Celui qui offre « en sacrifice la substance des pauvres est comme « celui qui immolerait le fils sous les yeux du père. » « En considérant ces préceptes de la divine loi et d'au- « très semblables , je ne puis me défendre de trem- « bler : je regarde toute l'Angleterre comme une « ample proie , et je crains d'y toucher ainsi qu'à ses « trésors , tout autant qu'au brasier le plus ardent. Et , « puisqueDieu ordonne que chacun aime son prochain « comme soi-même, je vous dirai sans feinte les choses a que le Ciel m'a déclarées : ce que je crois utile pour « moi me semble salutaire pour vous. Ainsi ce que je « vous dirai avec amitié ne doit pas vous sembler amer. « Prince courageux , et vous ses frères d'armes , qui « avez partagé ses graves dangers , recevez dans toute « la bonté du cœur ce discours et ces avis. Considé- « rez attentivement tous les jours de votre vie les œu- « vres de Dieu ; craignez dans toutes vos entreprises « ses jugemens qui sont incompréhensibles, et faites
120 OHOEHIC VITAL.
« vos efforts pour peser votre vie dans une juste ba- « lance suivant la volonté divine, afin que l'arbitre « éternel , qui dispose de tout justement, vous traite « avec bonté au jugement dernier. Que vos flatteurs « ne vous bercent pas d'une vaine sécurité ; ne vous « laissez pas endormir mortellement dans les prospé- « rités mondaines, d'après les heureux événemens de « la vie présente, qui occasionent l'insolence. Si vous « avez vaincu les Anglais dans les combats, ne tirez a pas vanité de ce succès , mais prenez garde au com- , « bat plus grave et plus dangereux de la malice spiri- « tuelle, qu'il vous faut encore soutenir et qui vous « menace j ournellement . Les révolutions des royaumes « sont fréquentes sur ce globe, ainsi que nouale voyons <t dans le champ des Ecritures, par lesquelles Dieu « nous a donné connaissance des événemens.
«Sous le roi Nabuchodonosor , les Babyloniens « soumirent la Judée , l'Egypte et plusieurs autres « royaumes \ mais , soixante-dix ans après , ils furent « vaincus et soumis eux-mêmes, sous leur roi Baltha- « zar, parles Mèdes et les Perses, qui étaient comman- « dés par Darius etCyrus son neveu. Deux cent trente « ans après , les Macédoniens, commandés par Alexan- « dre-le-Grand, vainquirent Darius, roi des Perses, avec « ses légions innombrables ; et eux-mêmes, au bout de « quelques années , ne furent-ils pas battus ainsi que « leur roi Persée par les Romains , qui dirigèrent leurs « phalanges sur tout l'univers ? Sous Agaraemnon et « Palamède , les Grecs assiégèrent Troie, et mirent à « mort le roiPriam, filsdeLaomédon, ainsi que ses fils h Hector et Troïie , Pâris , Deiphobe et Amphimaque ; « ils détruisirent, après dix ans de siège, ce fameux
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. IV. *2t
« royaume de Troie , qu'ils ravagèrent par la flamme « et par le fer. Une partie des Troyens, conduits par « Enée , obtint le royaume d'Italie ^ une autre partie , « sous les ordres d' Anténor, après un long et périlleux « voyage, aborda dans la Dacie, et, s'y étant établie, « s y est maintenue jusqu'à ce jour. Sous Vespasien a et Titus, les Romains détruisirent le royaume de Jé- « rusai e m , que David et plusieurs de ses successeurs « puissans avaient enrichi des dépouilles de l'étranger, « et porté à un haut point de splendeur, après avoir « subjugué les nations barbares qui les avoisinaient ; « alors le noble temple fut détruit, mille quatre-vingt- « neuf ans après sa première construction , à l'époque « où périrent par le fer ou par la faim onze cent mille « juifs. Les Francs se réunirent aux Gaulois du temps « du duc Sunnon, et commencèrent à régner sur eux, « après avoir virilement secoué de leur téle le joug a imposé par les Romains. Sous la conduite d'Hengist « et d'Horsa, les Anglo-Saxons enlevèrent, il y a près « de six cents ans , par l'astuce et par la vaillance , « l'empire aux Bretons , que l'on appelle maintenant « Gallois. Les Guinils 1 , chassés par le sort de la Scan- « dinavie, envahirent, sous le règne d'Albain , fils « d'Audon , cette partie de l'Italie que l'on appelle « maintenant la Lombardie , et , résistant sans cesse « aux Romains, s'y sont maintenus jusqu'à ce jour.Tous « ces hommes que je vous ai rappelés , enorgueillis de a leur victoire , ne tardèrent pas à subir de grandes ca- « la mi tés; tourmentés par une contrition égale à celle « des vaincus, ils gémissent maintenant sans remède a dans les cloaques de l'enfer. Les Normands, sous le
1 Le» Lomhaidk.
« duc Rollon, enlevèrent la Neustrie à Charles-Ieu Simple, et déjà , depuis cent quatre-vingt-dix ans, ils. et la possèdent malgré les Français, qui leur ont, à ce « sujet, suscité beaucoup de guerres. Quedirai-je des « Gépides et des Vandales , des Goths et des Turcs , a des Huns et des Hérules, et des autres peuples bar- « bares , dont toutes les entreprises n'ont eu d'autre « but que de dépouiller, de voler et d'exercer cons- « tamment leur fureur en détruisant partout la paix ? « Us troublent la terre, brûlent les édifices , tyranni- « sent l'univers, dissipent les trésors, égorgent les « hommes, et partout répandent le trouble et le raa vage. C'est par ces signes que s'annonce la fin du « monde , ainsi que nous l'enseigne la vérité même , a lorsqu'elle dit : On verra soulever peuple contre « peuple , et royaume contre royaume ; et il y aura « des pestes, des famines et des tremble mens déterre « en divers lieux ' .
i Cladibus innumeris premitur sic jugiter orbis.
« En considérant attentivement ces bouleverse- « mens, et plusieurs autres du même genre qui agitent « les choses humaines, le vainqueur ne se glorifiera « pas en lui-même de la chute de son rival , parce que « lui-même n'est assuré de se maintenir qu'autant que « le prescrira la volonté du créateur. 0 roi, je vous « ferai maintenant l'application de mon discours, que « je vous prie d'écouter avec bonté pour votre salut « éternel. Avant vous, aucun de vos ancêtres n'a porté « le bandeau royal , et ce n'est pas par droit héréditaire « qu'un si grand honneur vous arrive , mais bien par
' Evangile scion saint Matthieu , ch. a4> v - !•
a les largesses gratuites du Dieu tout-puissant, et par « l'amitié d'Edouard votre cousin. Edgar-Adelin , et « plusieurs autres sortis de la lignée royale, sont, selon u les lois des Hébreux et des autres nations , les plus « proches héritiers de la couronne anglaise. C'est en « les écartant que le sort vous en a fait don-, mais plus « le jugement de Dieu est caché, plus il est terrible : « il s'apprête à vous demander compte du gouverneci ment qu'il vous a confié. C'est du fond d'un cœur « plein de bienveillance que je parle à votre subli- « mité, demandant humblement que votre ame se « souvienne toujours des derniers événemens , et que « la prospérité présente ne vous fasse pas perdre de a vue que tant de biens sont ordinairement suivis d'in- « tolérables douleurs, d'un deuil profond et de grin- « cemens de dents. Vous, vos amis et tous ceux qui a vous sont attachés , je vous recommande à la grâce « de Dieu ; je me dispose , avec votre permission , à « retourner en Normandie, et j'abandonne, comme « de viles ordures, aux amateurs du monde, les ri- « ches dépouilles de l'Angleterre ; j'aime la libre pau- « vretédu Christ qu'embrassèrent Antoine et Benoît , « de préférence aux richesses mondaines que Crésus <t et Sardanapale recherchèrent trop avidement, etque, « peu après, périssant misérablement , ils furent obli- « cés d'abandonner à leurs ennemis: car le Christ, le « bon pasteur , menace de malheur les riches de ce « monde qui s'abandonnent à la jouissance des volup- « tés vaines et superflues , tandis qu'il promet aux pau- « vres d'esprit la béatitude dans le royaume des cieux. « Puissions-nous l'obtenir de celui qui vit et règne « pendant les siècles des siècles. Ainsi-soit-il. »
a-i4 ordemc vital.
Le roi admira , ainsi que les grands seigneurs , la fermeté de cet illustre moine ; humble et plein de dévotion , il le salua respectueusement , le fit reconduire en Normandie , et lui ordonna d'attendre sa présence où il voudrait.
Quand Guitmond fut rentré dans le cloître de son couvent, le bruit se répandit partout qu'il avait préféré la pauvreté monacale aux richesses des évêques , et qu'en présence du roi et de ses grands , il n'avait craint ni d'appeler rapine ce qu'ils avaient obtenu en Angleterre , ni d'accuser de rapacité tous les évêques et les abbés qui, malgré les Anglais, s'étaient établis dans les églises d'Angleterre. Ces discours se répandirent au loin , et, racontés à dessein , ne plurent pas à tout le monde j ceux qui méprisaient ces doctrines s'enflammèrent d'une grande colère contre lui. Peu après, Jean, archevêque de Rouen, étant venu à mourir , le roi et plusieurs autres personnes voulurent élever Guitmond à ce siège -, mais ses rivaux , qu'il avait tant blâmés, firent tous leurs efforts .pour l'empêcher de parvenir à l'archiépiscopat. Us ne trouvèrent à reprendre dans un tel homme que sa naissance , parce qu'il était fils d'un prêtre. Comme il ne voulait pas être taxé d'avidité, et qu'il aimait mieux souffrir la pauvreté dans l'étranger que d'entretenir la dissension parmi ses concitoyens, il alla trouver respectueusement Odilon, abbé de son couvent, lui demanda humblement la permission de passer dans l'étranger, et obtint cette faveur. Cet abbé , dépourvu de lettres , était incapable d'apprécier combien était grand le trésor de sagesse que recelait le docteur dont nous venons de parler. Aussi laissa-t-il facilement s'éloigner de son cou-
vent ce philosophe digne de regrets , que le pape Grégoire vu reçut avec joie et fit cardinal de la sainte Eglise romaine. Le pape Urbain, connaissant la capacité de Guitmond , l'ordonna solennellement métropolitain de la ville d'Averse. Du temps du pape Léon ix , cette ville avait été bâtie par les Normands, qui se fixèrent d abord dans la Pouille. Gomme elle fut fondée paï des hommes qui étaient leurs adversaires, les Romains l'appelèrent Adverse. Opulente des richesses des Cisalpins , belliqueuse par la bravoure de ses habitans, redoutable à l'ennemi, respectable à ses cliens et à ses alliés, cette ville se soumit volontiers au pape , et à lui seul, par le choix des Normands. Ce fut du pontife qu'elle reçut pour archevêque le philosophe Guitmond , décoré brillamment du manteau de beauté mystique. Cet archevêque gouverna long-temps l'église qui lui était confiée , et jouit des privilèges apostoliques, libre de toute exaction de la part des hommes. Il instruisit le peuple avec un grand soin, le protégea de ses mérites et de ses prières, et, après beaucoup de combats dans l'exercice des vertus , alla se réunir au Seigneur.
La cinquième année de son règne, le roi Guillaume envoya en Normandie Guillaume, fils d'Osbern, pour gouverner la province de concert avec la reine Mathilde. Il y avait alors enFiandre de grandes dissensions entre les héritiers du comté. Baudouin , gendre de Robert, roi des Français, avait été comte des Flamands , et s'était distingué par sa bravoure. Il eut de sa femme Adèle plusieurs fils et plusieurs filles, qui se firent remarquer par leur mérite : Robert le Frison , Amoul, Baudouin, Odon, archevêque deTrèves, Henri ix, j5
ai6 ORDERIC VITAL.
le Clerc, la reine Mathilde et Judith femme du comte Tostic, furent les enfans de Baudouin et d'Adèle. Leur caractère, et les divers événemens de leur vie, peuvent fournir aux écrivains la matière de gros volumes. Robert, l'aîné de ces fils, avait depuis longtemps offensé son père qui le chassa ; il se retira chez Florent, duc des Frisons, ennemi de Baudouin; et, pour prix de ses services, il obtint sa fille en mariage. Vivement irrité, le duc de Flandre le surnomma dans son courroux le Frison, et, le déclarant banni à jamais , établit Arnoul pour son héritier. Peu après , le duc Baudouin mourut, et Arnoul posséda quelque temps le duché. Robert le Frison rassembla une grande armée de Frisons et d'autres peuples , et attaqua la Flandre avec vigueur. Cependant Philippe, roi des Français, quittait leur cousin, réunit l'armée française pour marcher au secours d' Arnoul , et manda le comte Guillaume qui était chargé de la garde de la Normandie. Ce seigneur alla trouver le roi avec dix chevaliers seulement, et partit gaîment avec lui pour la Flandre, comme s il allait à une fête. Robert le Frison réunit à ses forces celles de l'empereur Henri. Le dimanche de la septuagésime , 10 des calendes de mars ( ao février ) , il attaqua ses ennemis de grand matin et à l'improviste, et mit en fuite Philippe avec ses Français. Son frère Arnoul , Baudouin son neveu , et le comte Guillaume tombèrent sous les coups des Flamands. Ensuite Robert conserva long-temps son duché , et en mourant le laissa à >es fils , Robert de Jérusalem et Philippe. Le corps du comte Guillaume fut transporté par les siens en Normandie, et fut inhumé avec un grand deuil dans le couvent de Cor-
meillcs. Guillaume avait bâti dans ses domaines deux couvens de moines en l'honneur de sainte Marie, mère de Dieu : l'un deux était placé à Lire, sur la rivière de Rille , où sa femme Adelise fut enterrée ; l'autre à Cormeilles, où, comme nous l'avons dit, il fut inhumé. Ce baron, le plus brave de tous les Normands, fut beaucoup pleuré par tous ceux qui connaissaient sa générosité , sa gaîté et tout son mérite. Son héritage fut partagé entre ses fils par le roi Guillaume : l'aîné , nommé Guillaume, eut Breteuil, Pacy, et le reste des biens de son père en Normandie ; il en jouit toute sa vie, pendant à peu près trente ans. Roger son frère puîné , reçut le comté de Herfort , et tous les biens de son père en Angleterre 5 mais il les perdit peu de temps après , à cause de sa perfidie et de son insolence, comme nous le dirons par la suite.
Quoique la puissance de la reine Mathilde fût trèsgrande, et qu'elle fût comblée de biens de toute espèce , elle éprouva de grands chagrins que firent naître la mort de son père, la désolation de sa mère, la cruauté d'un de ses frères , d'où résulta la ruine de l'autre , ainsi que celle de son cher neveu et de plusieurs de ses amis. C'est ainsi que Dieu tout-puissant frappe les enfans de la terre qui ne se souviennent pas de lui, humilie les orgueilleux , et montre clairement sa domination sur l'univers.
Robert le Frison subjugua toute la Flandre, la posséda près de trente ans , et mérita facilement l'amitié de Philippe, roi des Français. Ces deux princes étaient cousins, et tous deux avaient épousé des filles de Florent, marquis des Frisons 5 leurs fils sont jusqu'à ce jour restés unis par les liens de l'amitié. Toutefois
une nouvelle dissension divisa les Normands et les Flamands, à cause de la mort du frère de la reine, ainsi que de quelques-uns de ses parens, et surtout à cause du malheur du comte Guillaume. Comme le trouble régnait en Normandie, le roi Gnillaume mit en ordre les affaires d'Angleterre, et se rendit en toute hâte dans le duché , pour y régler toutes choses utilement et justement. Dès que Ton connut l'arrivée du roi, les amis de la paix se réjouirent -, mais les enfans de la discorde et les hommes souillés de forfaits , dont la conscience vengeresse leur reprochait des crimes , se mirent à trembler. Alors le roi rassembla les personnages les phis raarquans, tant du Maine que de la Normandie, et les exhortant à la paix et à l'équité, leur rendit royalement le courage. Il engagea les évêques et tous les autres ecclésiastiques à mener une bonne conduite, à ne pas cesser d'observer la loi de Dieu, à pourvoir en commun aux besoins de l'Eglise, à veiller aux moeurs de leurs subordonnés , selon les décisions des canons, et à gouverner en tout avec sagesse.
L'an de l'Incarnation du Seigneur 1072, on assembla un concile dans le siège métropolitain de la ville de Rouen 5 Jean, archevêque de cette ville, le présida dans l'église de la bienheureuse et glorieuse Marie, mère de Dieu, toujours vierge. Ce prélat qui suivait les traces des Pères, s'occupait avec zèle des intérêts de l'Eglise , de concert avec ses suffragans , Odon de Bayeux, Hugues de Lisieux, Robert de Seès, Michel d'Avranches, et Gislebert d'Evreux. 11 fut surtout question dans ce concile de la foi qu'on doit avoir en la sainte et indivisible Trinité, qui fut con
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firmée, sanctionnée et professée en toute croyance de cœur, selon les statuts des saints conciles, tels que ceux de Nicée, de Constantinople , le premier d'Ephèse et celui de Chalcédoine. Après cette profession de la foi catholique, on annexa dans les mêmes principes les chapitres suivans qui furent souscrits.
D'abord il est statué par nous que , conformément aux décisions des Pères, la consécration du chrême, de l'huile du baptême et de fonction, doit se faire à heure convenable , c'est-à-dire après none , ainsi que Font déterminé les saints Pères. L'évêque doit pourvoir à ce que, dans cette consécration , il ait avec lui au moins douze prêtres revêtus des habits sacerdotaux.
Item. Il s'est établi dans quelques provinces uue coutume détestable, selon laquelle certains archidiacres, manquant de pasteurs, reçoivent de quelque évéque de petites portions d'huile et de chrême, et les mêlent ainsi à leur huile : ce qui est condamné. Chaque archidiacre doit présenter tout son chrême et toute son huile à un évêque pour les faire consacrer, comme par son propre diocésain.
Item. La distribution du chrême et de l'huile doit être faite par les doyens, avec beaucoup de soin et de respect, de manière qu'ils soient revêtus de leurs aubes, pendant qu'ils font cette distribution : elle sera faite dans de petits vases, afin qu'il ne s'en perde pas par négligence.
Item. Personne ne célébrera la messe sans communier.
Item. Aucun prêtre ne baptisera d'enfant s'il n'est
23o ORDERIC VITAL.
à jeun et revêtu de l'aube , ainsi que de l'étole, si ce n'est dans un cas urgent.
Item. Il y a quelques prêtres qui réservent au delà de huit jours le viatique etl'eau bénite : ce qui est condamné. D'autres n ayant pas d'hosties consacrées consacrent de nouveau : ce qui est terriblement interdit.
Item. Le don du Saint-Esprit ne doit être donné et reçu qu'à jeun. La confirmation ne peut se faire sans feu. Ceci est statué afin qu'en donnant les ordres sacrés, nous ne nous montrions point violateurs de l'autorité apostolique. On lit dans les décrets du pape Léon que ces ordres ne doivent pas être conférés indistinctement tous les jours, mais bien après le jour du samedi , au commencement de la nuit du dimanche, de manière que la sainte bénédiction soit conférée par des personnes à jeun, à d'autres qui soient dans le même état. On observera la même règle, si la continuation du jeûne du samedi s'étend au dimanche matin. Le commencement de la nuit précédente ne s'éloigne pas de ce temps, auquel appartient sans nul doute le jour de la résurrection, comme il a été établi pour la Pâque du Seigneur.
Item. L'observation des quatre-temps aux jours compétens, selon l'institution divine, est conservée par nous en commune observance, c'est-à-dire, dans la première semaine de mars , la seconde de juin , la troisième de septembre , ainsi que de décembre , à cause du respect dû à la Nativité du Seigneur. En effet, il serait fort inconvenant que l'institution des choses saintes fût privée des précautions et des soins que l'on accorde aux choses mondaines.
Item. Les clercs qui, sans être élus ou appelés 1
HISTOIRE DE NORMANDIE \ LIV. 1T. ?3l
ou à Tinsu de leur évêque, s'immiscent dans les ordres sacrés -, ceux qui reçoivent de l'évêque l'imposition des mains , comme s'ils étaient diacres ; ceux qui n'ayant pas les autres ordres sont consacrés diacres ou prêtres, méritent la déposition.
Item, Ceux qui ont eu et abandonné la tonsure seront excommuniés jusqu'à suffisante satisfaction. Les clercs qui doivent être ordonnés se rendront auprès de leur évêque le cinquième jour de la semaine (jeudi).
Item. Les moines et les religieuses qui ayant quitté leurs églises divaguent par le monde, et ceux qui ont été chassés des couvens pour leur mauvaise conduite, doivent être par l'autorité pastorale déterminés à retourner dans leur monastère. Si les abbés refusent de les recevoir , on leur donnera la nourriture de l'aumône y et ils travailleront de leurs mains, jusqu'à ce qu'ils paraissent s'être amendés.
Item. Des cures pastorales ou églises paroissiales sont achetées et vendues , tant par des laïques que jjar des clercs , et même des moines : c'est ce qui est iitfepditd nèf doit plus se faire.
Item. Les noces n'auront plus lieu en cachette, ni après dîner 5 mais l'époux et l'épouse, à jeun, seront bénis dans le monastère par un prêtre également 'à jeun: avant de les unir, on recherchera avec soin quelle est leur famille ; et si l'on découvre quelques rapports de consanguinité au dessous de la septième génération, et si quelqu'un d'eux a été divorcé, le mariage n'aura pas lieu. Le prêtre qui n'observera pas ce statut sera déposé. On observera le concile de Lisieux en ce qui concerne les prêtres, les diacres et les sous-
a3a oRDtRic vital.
diacres qui se permettent d'avoir des femmes : ils ne gouverneront les Eglises, ni par eux-mêmes, ni par leurs suftragans ; ils n'auront droit à aucuns bénéfices. Les archidiacres qui doivent les diriger ne leur permettront d'avoir, ni concubine, ni femme venant en cachette , ni courtisanne ; mais ils vivront chastement et justement, et donneront à leurs subordonnés l'exemple de la chasteté et d'une sainte conduite. On doit choisir les doyens de telle manière qu'ils sachent reprendre et corriger ceux qui leur sont soumis, et que leur vie ne soit point infâme, mais au contraire plus régulière que la conduite de ceux qu'ils doivent diriger.
Item. 11 est interdit à celui qui , du vivant de sa femme, a été accusé d'adultère, d'épouser, après la mort de cette femme , celle qui fut l'objet de l'accusation. De la non observation de cette mesure, il est résulté beaucoup de maux , et plusieurs maris ont par ce motif fait périr leurs femmes.
Item. Celui dont la femme a pris le voile , ne peut tant qu'elle vivra en épouser une autre. f
Item. Si la femme , dont le mari est parti en pèlerinage ou allé ailleurs, a pris un autre mari, elle sera excommuniée jusqu'à satisfaction suffisante,tant qu'on n'aura pas la certitude de la mort du premier.
Item. Il est statué que ceux qui sont publiquement tombés en péché mortel ne doivent pas être trop promptement rétablis dans les ordres sacrés ; car, comme dit le bienheureux Grégoire, si l'on accorde à ces pécheurs la permission de rentrer dans leur ordre, toute la force de la discipline canonique sera sans nul doute détruite, tant que chacun , par l'espoir dn
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retour , ne craindra pas de concevoir le désir des mauvaises actions. Il est donc nécessaire de maintenir cette décision , afin que celui qui est tombé publiquement dans le crime ne puisse rentrer dans son premier état avant d'avoir terminé sa pénitence , à moins de grande nécessité, et toutefois après une digne satisfaction.
Item. Si quelque pécheur a été trouvé dans le cas d'être repris, et que, pour le déposer, on n'ait pu réunir le nombre de co-évéques que l'autorité demande, savoir, six pour la déposition d'un prêtre, et trois pour celle d'un diacre ; chacun des co-évêques qui n'aura pu venir, se fera représenter par son vicaire.
Item. Il est statué que nul ne doit dîner dans le carême, avant que l'heure de none soit terminée, et que le soir commence. En effet, celui qui mange auparavant ne jeûne pas.
Item. Il est statué que le samedi de Pâques, l'office ne doit pas commencer avant none. Effectivement il se rapporte à la nuit de la Résurrection du Seigneur, en l'honneur duquel on chante le gloria in excelsis et Y alléluia. Au commencement de cet office , on fera la bénédiction du cierge. Le livre des offices dit que, durant ces deux jours, on ne fait pas de célébration de sacremens -, il appelle ces deux jours le sixième jour (vendredi), et le samedi, dans lesquels on renouvelle le deuil et la tristesse des Apôtres.
Item. Si la fête de quelque saint survient ce même jour, pendant lequel on ne peut la célébrer, elle le sera non auparavant, mais huit jours après.
Item. Conformément aux décrets des saints pères, savoir les papes Innocent et Léon , nous statuons que
le baptême général ne peut se faire que le samedi de Pâques et de la Pentecôte ; en observant toutefois que ce bain de la régénération ne peut être refusé aux enfans en quelque temps et quelque jour que ce soit. Nous interdisons entièrement de conférer le baptême la veille ou le jour de l'Epiphanie, à moins de nécessité pour cause de maladie.
A ce concile, assistèrent Jean, archevêque de l'église de Rouen 5 Odon , évêque de Bayeux } Michel , évêque d'Avranches ^ Gislebert , évêque d'Evreux , et un grand nombre de vénérables abbés, qui alors étaient l'honneur des monastères de la Normandie , et y maintenaient la discipline monacale.
Je pense qu'il est à propos de transmettre à la postérité la mémoire des Pères qui gouvernèrent prudemment les monastères de Normandie , sous le règne de Guillaume, et s'efforcèrent jusqu'à leur mort d'exécuter avec diligence les lois du monarque éternel qui règne sans changement et sans trouble. Les disciples de ces Pères ont, comme je le pense , laissé à la postérité plusieurs écrits sur leur histoire. Cependant il m'est doux aiiisi qu'à mes maîtres de nommer , au ! moins dans cette page, ceux que je chéris de préférence, non pour aucune récompense temporelle, mais à cause du seul amour de la sagesse et de la religion que le ciel leur départit.
Après Guillaume de Dijon , homme sage et d'une religion très-fervente, le vénérable abbé J ean gouverna cinquante-un ans le monastère de Fécamp, situé en face de la mer , dédié à la sainte et indivisible Trinité, créatrice de toutes choses , fondé noblement par Richard 1 , duc des Normands, et largement augmenté eu
honneurs et en richesses par Richard n. Après Jean , Guillaume de Roz, clerc de Bayeux et moine de Caen, fut à la tête de l'abbaye pendant près de vingt-sept ans. Comme le nard mystique , il parfuma la maison du Seigneur par la charité, la libéralité et toutes sortes de mérites. Toutes les œuvres qu'il fit soigneusement en public, ou qu'il offrit au Dieu tout-puissant secrètement ou en présence d'un petit nombre de témoins , prouvent de quel esprit il était animé. Cet esprit qui le possédait tout entier, le conduisit pour être couronné au pied du trône du Seigneur.
Le cénobite Gontard fut , par l'élection des hommes sages, tiré du monastère de Fontenelles 1 , et chargé de gouverner Jumiège , après la mort de l'abbé Robert. Il mit un grand soin à ouvrir les pâturages de la doctrine aux brebis qui lui furent confiées , et il observa sévèrement toute la rigueur de l'ordre monastique. 11 honora avec bonté ceux qui étaient doux et obéissans , de même qu'un père traite ses enfans $ mais comme un maître sévère , il frappa de la verge de la discipline les méchans, les mutins et ceux qui méprisaient la règle. Ce père avec les autres pasteurs, ses collègues de Normandie, se rendit au concile que Je pape Urbain tint à Clermont, l'an de l'Incarnation du Seigneur 1095 , 3 e de l'indiction , et par l'ordre de Dieu il termina sa vie le 6 des calendes de décembre ( a6 novembre ). Il eut pour successeur Tancard , prieur de Fécamp , qui se montra redoutable comme un lion.
Après la mort de Herluin, qui fut le fondateur et le premier abbé de l'abbaye du Bec , et qui , doué de
1 Qui depuis prit le nom de Saiiit-Wandrilie.
beaucoup de grâces, se montra pendant sa vie entière disposé à servir sans feinte tous les enfans de l'Eglise, le vénérable Anselme, pleinement imbu de la science des lettres , lui succéda et remplit le monastère, avec la grâce de Dieu et en méritant de grands éloges de frères aussi savans que dévots. Le nombre des serviteurs de Dieu s'étant accru , ce qui leur était nécessaire ne leur manqua pas : il y eut honorablement et en abondance toutes sortes de secours pour ces nobles amis et ces frères intimes qui se réunissaient de toutes parts. Les clercs et les laïques accouraient pour entendre ce philosophe éprouvé, de la bouche duquel les douces paroles de vérité découlaient et plaisaient aux amis de la justice comme les discours de Fange de Dieu. Anselme , né en Italie , avait suivi Lanfranc au Bec -, et de même que les Israélites , chargés de l'or et des richesses des Egyptiens , il s'était muni de la science séculière des philosophes, et avait avec ardeur gagné la terre de promission. Devenu moine , il s'attacha de toutes manières aux célestes connaissances, et versa copieusement, de la plus abondante fontaine de sagesse, des ruisseaux pleins du miel de la doctrine. Il approfondit avec sagacité les sentences les plus obscures de l'Ecriture-Sainte , il les éclaircit habilement dans ses entretiens et ses écrits, et débrouilla d'une manière salutaire les passages les plus difficiles des Prophètes. Tous ses discours étaient de la plus grande utilité, et ne manquaient pas d'édifier ses auditeurs bénévoles. Ses disciples dociles conservèrent par écrit ses lettres et ses discours typiques \ et s'en étant rassasiés en retirèrent de grands avantages , non seulement
pour eux , mais encore pour beaucoup d'autres. Ses successeurs Guillaume et Bozon , pénétrés de ses maximes , puisèrent d'une manière éclatante à la source des sciences de ce grand docteur , et y firent boire largement ceux qui avaient soif de ce désirable breuvage. Anselme était affable et doux et répondait charitablement à tous ceux qui l'interrogeaient avec simplicité. A la demande de ses amis il publia pieusement des livres d'une grande profondeur et d'un grand mérite sur la Trinité , sur la vérité, sur le libre arbitre, sur la chute du diable et sur la question de savoir pourquoi Dieu s'est fait homme. La réputation de ce disciple de la sagesse se répandit par toute la latinité,et l'Eglise s'abreuva noblement du nectar de ses bonnes opinions. Un grand dépôt de sciences libérales et de lectures sacrées commença à s'établir dans l'église du Bec par les soins de Lanfranc , et s'augmenta magnifiquement par ceux d'Anselme , de manière qu'il en résulta d'habiles docteurs , des nochers prévoyans et des cochers spirituels 1 , auxquels on confia les rênes de l'église, pour conduire les fidèles divinement à travers la carrière de ce siècle. C'est ainsi que , par un bon choix, les moines du Bec se livrèrent aux études des lettres et se montrèrent empressés à rechercher et à répandre les saints mystères et les discours utiles, à tel point que presque tous paraissaient des philosophes. Dans leurs relations avec eux, ceux qui semblaient illettrés, et que l'on appelle rustiques, pouvaient s'instruire avantageusement dans la grammaire. Us se réjouirent dans le culte de Dieu par une affabilité mutuelle et par les douceurs de la charité $ ainsi
• Providi nautœ et spirituates aurigœ.
que l'enseigne la vraie sagesse , ils excellèrent infatigablement dans la religion. Je ne puis parler avec assez de détail de l'hospitalité des moines du Bec ; que l'on interroge les Bourguignons , les Espagnols , et les autres personnes qui arrivaient de loin ou de près, ils répondront et diront véridiquement avec quelle bienveillance ils furent accueillis par les religieux , et ils s'efforceront sans doute de les imiter sans feinte dans ces actes pieux. La porte du Bec est ouverte à tous les voyageurs, et leur pain n'est jamais refusé à quiconque le demande dans l'esprit de charité. Que dirais-je de plus de ces cénobites ? Que celui qui a commencé et qui entretient le bien qui brille en eux, les maintienne dans leur persévérance et les conduise sains et saufs au port du salut.
Gerbert de Fontenelles , Ainard de Saint-Pierresur-Dive et Durand du Troarn, dignes archimandrites, jetèrent un grand éclat dans le palais d'Adonaï, comme trois étoiles rayonnantes dans le firmament des cieux. Ils n'excellaient pas moins par la religion et la charité que par leurs connaissances multipliées, et ils ne cessaient de chanter avec zèle les louanges divines dans le temple de Dieu. Parmi les principaux chantres , ils possédèrent la science de l'art musical dans ses modulations les plus suaves, et mirent au jour des airs pleins de douceur pour les antiennes et les répons. Le roi suprême , que louent les chérubins , les séraphins, et toute la milice des cieux-, Marie, vierge immaculée, qui nous a donné le Sauveur des siècles j les anges, les apôtres, les martyrs, les confesseurs et les vierges , furent l'objet de louanges pleines
HISTOIRE DE NORMANDIE 5 LIV. IV. ïdç
d'agrément, qui coulaient des cœurs le plus doucement émus. Ils les donnèrent aux enfans de l'Eglise, pour les faire chanter au Seigneur, comme avaient fait Asaph et Eman , Ethon , Idithon et les fils de Coré.
Nicolas, fils de Richard m, duc des Normands, devenu moine de Fécamp depuis son enfance, gouverna pendant près de soixante ans le couvent de Saint-Pierre , prince des Apôtres, situé dans un faubourg de Rouen, et jeta les fondemens d'une église remarquable par sa grandeur et son élégance : c'est là que repose le corps de saint Ouen , archevêque de Rouen , avec les reliques de plusieurs autres saints. Il y avait alors en Normandie plusieurs autres Pères dont je suis forcé d'omettre les nombreux mérites, de peur que la longueur de mes discours n'ennuie mes lecteurs.
L'an de l'Incarnation du Seigneur, 1073, 2 e de l'indiction, le pape Alexandre 11 sortit de ce monde après avoir, pendant onze ans , gouverné le siège romain et apostolique. Grégoire vu, qui, au baptême , avait été appelé Hildebrand , lui succéda -et siéga dix-sept ans dans la chaire pontificale. Moine depuis son enfance, il avait étudié beaucoup les lois du Seigneur, et plein de ferveur pour l'exécution de la justice, il eut à souffrir de grandes persécutions. 11 adressa, dans tout l'univers, ses édits apostoliques-, et n'épargnant personne , il fit tonner terriblement les célestes oracles , et tant par les menaces que par les prières , força tout le monde à s'unir de cœur au Seigneur des armées.
A la demande du pape , le vénérable Hugues , abbé de Cluni , envoya à Rome avec d'autres moines capables , Odon , prieur du même monastère , et qui
a4o OKDKRJC VITAL.
était chanoine de l'église de Rheims. Le pape les reçut avec joie et comme des collaborateurs que Dieu lui envoyait. 11 choisit pour son premier conseiller Odon , qu'il établit évêque de la ville d'Ostie. Ce siège a pour prérogative de recevoir son évêque du clergé romain et de bénir le pape. Grégoire éleva les antres moines, autant qu'il était raisonnable, et leur confia dignement le gouvernement de diverses autres églises.
A la mort d'Ernauld, évêque du Mans , le roi Guillaume dit à Samson de Bayeux , son chapelain : « Le « siège de l'évêché du Mans est privé de son pontife , c* et, avec la permission de Dieu, je veux t'y pla- « cer. Le Mans , qui tire son nom de la rage canine ', « est une ville ancienne dont le peuple est insolent « et sanguinaire pour ses voisins, en même temps a qu'il est toujours opposé à ses maîtres , et avide « de révoltes. C'est pourquoi je juge à propos de « te remettre les rênes pontificales, à toi, que j'ai « nourri dès l'enfance, et que j'ai toujours aimé. « Je désire maintenant t'élever au rang des plus « grands seigneurs de mon royaume. » Samson répondit : u D'après les traditions apostoliques , un « évêque doit être irrépréhensible ; quant à moi , je « suis loin d'être dans ce cas , pour toutes les cir- « constances de ma vie; à la face de Dieu, mon a me « et mon corps sont souillés de crimes, et je ne puis , « à cause de ces souillures, recevoir tant d'hon- « neurs , malheureux et méprisable que je suis. » Le roi reprit : « Tu as de l'esprit , et tu vois hâte bilement qu'il convient que tu te confesses pé-
' Coenomanis a canina rabie dicta. Étymologie ridicnle.
« cheur. Je ne m'en arrête pas moins à mon pro- « jet, et je ne permettrai pas que vous persistiez « à refuser l'évêché , ou que vous ne me désigniez a pas quelqu'un pour l'occuper. » A ces mots , Samson , plein de joie , répondit : « Maintenant, seigneur « roi, vous avez très-bien parlé, et vous me trou- « verez , avec l'aide de Dieu , disposé à vous servir. « Vous avez, dans votre chapelle, un certain clerc « qui est pauvre , mais qui est noble et de bonnes « mceurs. Confiez-lui l'évêché du Mans dans la crainte k du Seigneur, parce qu'il est , comme je le pense , « digne d'un tel honneur. » Le roi ayant demandé quel était ce clerc, Samson ajouta : «On l'appelle « Hoèl , il est originaire de Bretagne ; mais il est « humble et véritablement homme de bien. » Le roi donna ordre de mander Hoël , qui ignorait encore pourquoi on l'appelait. Le roi l'ayant trouvé jeune, maigre , et vétu simplement , conçut pour lui du mépris , et , s'étant tourné vers Samson , il lui dit : a Voilà « donc l'homme que vous exaltez tant ? » Samson Teprit : « Oui, seigneur, je le loue en toute fidélité , « et sans aucun doute \ et c'est avec raison que je le « mets avant moi et mes semblables. 11 est doux et « bienveillant , et par conséquent digne du siège a épiscopal. Que sa maigreur ne vous le fasse pas mé- « priser. Ses vote mens simples ne le rendent que <c plus agréable aux sages. Dieu ne s'arrête pas à « l'extérieur , mais il considère ce qui est caché in- « térieurement. » Le roi , qui était prudent , réfléchit au discours du sage , et commença un examen plein de sagacité. Ayant fait un retour sur lui-même , il resserra peu à peu, dans les liens de la raison, il. 16
ses pensées diffuses, manda aussitôt Je clerc dont il s'agit, et lui confia le soin et les droits séculiers de révêché du Mans. La décision du roi fut transmise au clergé-, et tous ceux qui le connaissaient portèrent bon témoignage de la vie édifiante du clerc. Les fidèles rendirent dévotement grâces à Dieu d une élection si pure et si sainte, et le pasteur élu fut conduit honorablement au bercail de son troupeau , par les évêques et les autres chrétiens que le roi avait chargés de cette mission. Hoël ne s'étonna pas moins de sa subite promotion à Fépiscopat, que David de son élévation au trône, lorsque Samuel eut écarté ses frères aînés. C'est ainsi que Hoël devint évêque de» Manceaux, et s acquitta saintement des fonctions pontificales pendant quinze ans. 11 commença à bâtir la cathédrale dans laquelle repose le corps du confesseur saint Julien , premier évêque du Mans ; il entreprit aussi plusieurs autres bons ouvrages nécessaires à l'Eglise de Dieu -, il s'appliqua à terminer, autant que le temps put lui permettre, les travaux qui étaient commencés. Quand il fut mort, l'excellent versificateur Hildebert lui succéda ; et , pendant près de trente ans , dirigea d'une manière digne d éloges l'évêché qui lui était confié; il termina la cathédrale que son prédécesseur avait commencée , et en fit la dédicace à la grande satisfaction des peuples. Peu de temps après, Tan de l'Incarnation du Seigneur ï ia5, 4« de l indiction, quand Gislebert, archevêque de Tours, fut mort à Rome ainsi que le pape Calixte 11, Hildebert, sous le pape Honorius, monta sur le siège métropolitain de la ville de Tours, forcé par les prières et par les ordres de la sainte Eglise; et, dans ce rao-
HISTOIRE DE 30BMÀSID1E ; LIV. IV. l/fî
ment-ci , il s y distingue encore par les plus louables travaux.
De même que la mer , qui ne se repose jamais avec une certaine solidité , mais toujours plus ou moins agitée se trouble et demeure toujours en mouvement, et, quoiqu'elle paraisse quelquefois tranquille aux yeux de ceux qui la contemplent, n'en épouvante pas moins les navigateurs par ses fluctuations et son instabilité naturelle , de même le siècle présent est constamment tourmenté de son inconstance et varie sans cesse dans ses innombrables alternatives d'infortune et de bon^ heur. Parmi les insolens amateurs du monde , auxquels ce monde ne suffit pas , il s'élève souvent de cruelles altercations, qui vont croissant à l'infini. Pendant que chacun s' efforce de surpasser et d'écraser ses rivaux , il oublie l'équité, il transgresse les lois divines , et , pour acquérir ce que chacun ambitionne , le sang humain est cruellement répandu. C'est ce que rapportent fort au long les anciens livres des historiens \ c'est ce que les écrits modernes nous montrent constamment dans les villes et sur les places. Il en résulte que certaines personnes se réjouissent du temps présent, tandis que d'autres n'ont' qu'à pleurer et s'attrister.
J'ai touché en peu de mots dans ce livre quelque chose de ces accidens , et je me propose d'en ajouter d'autres encore avec véracité, d'après ce que j'ai appris de nos anciens.
Herbert comte du Mans, descendant, comme on le rapporte , de la famille de Charlemagne , mérita, par son grand mérite, d'être appelé vulgairement, mais en mauvais latin, Eveille-chien. Après la mort
de Hugues son père, que le vieux Foulques avait soumis par la violence, il prit les armes contre ce prince et fit de fréquentes expéditions nocturnes. Il effrayait, dans les villes et dans les lieux fortifiés de l'Anjou, les hommes et les chiens, et les forçait de veiller , épouvantés par ses vive» attaques.
Après qu'Alain , comte des Bretons , fut mort en Normandie , empoisonné par les Normands, Hugues, fils d'Herbert , prit en mariage Berthe sa veuve, qui était soeur de Thibault, comte de Blois. Elle lui donna un fils nommé Herbert et trois filles : l'une d'elles fut mariée à Aszon, marquis de Ligurie; une autre nommée Marguerite , fiancée à Robert fils de Guillaume duc de Normandie, mourut vierge pendant qu'elle était sous sa garde ; la troisième que l'on appelait Paule, se maria à Jean, seigneur du château de La Flèche. Elle donna à son mari trois enfans, Goisbert, Elie et Enoch.
Geoffroi Martel , très-vaillant comte d'Anjou, étant venu à mourir , deux de ses neveux , enfans de sa sœur etd'Alberic comte du Gâtinois, lui succédèrent. L'un d'eux , nommé aussi Geoffroi , homme simple et de mœurs douces, obtint le comté par droit de primogéniture. Après la mort du jeune Herbert, Guillaume , prince des Normands , prit possession de son héritage. Le comte Geoffroi concéda tous les biens de Herbert et donna sa fille au jeune Robert, duquel il reçut, en présence de son père à Alençon, l'hommage et la foi qui lui étaient dus. Peu de temps après, Foulques, surnommé le Réchin, se révolta contre Geoffroi son frère et son seigneur, le prit par trahison et le retint plus de trente ans enfermé dans les prisons
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. IV. 2^5
du château de Chinon. Parmi tant de changemens , les affaires mondaines éprouvèrent de grands troubles dans la province d'Anjou , et dans son voisinage ; et les grands de l'Etat prirent différens partis, selon qu'ils y étaient déterminés par leur propre volonté.
Pendant que Foulques était profondément affligé de voir le Maine soumis aux Normands qui possédaient malgré lui un comté qui lui appartenait, des citoyens séditieux , des habitans des frontières et quelques chevaliers soldés conspirèrent unanimement contre les étrangers, et, s'armanlavec vigueur , assiégèrent la citadelle et les autres fortifications de la ville , combattirent et chassèrent Turgis de Traci , Guillaume de La Ferté , et les autres officiers du roi. Ceux qui résistèrent avec courage furent tués, d'autres furent jetés cruellement dans les fers, et les vainqueurs, . triomphant tout à leur aise , se vengèrent ainsi des Normands. Tout le pays ne tarda pas à être troublé , la puissance normande à s'y éclipser et à se trouver attaquée de toutes parts, comme par une peste générale. Geoffroi deMayenne et quelques autres seigneurs du Maine prirent part à cette conspiration contre les Normands, tandis que d'autres, mais en petit nombre , au milieu des alternatives des événemens , restèrent favorables ou soumis à la cause du roi Guillaume.
. Ce monarque magnanime ayant appris, par de cruels rapports, le massacre des siens , s'occupa de réprimer l'attaque de ses ennemis et de tirer par les armes une vengeance légitime de la rébellion des traîtres. 11 fit un appel aux Normands et aux Anglais, et donna les
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ordres nécessaires pour rassembler promptement ses troupes en un corps d armée. Aidé des principaux chefs , il prépara au combat ses chevaliers et son infanterie ; et , terrible , il entra à leur tête sur le territoire du Maine. 11 assiégea d'abord le château de Frénai 1 , et y ceignit l'épée de chevalier à Robert de Bellême. Hubert, châtelain delà place, fit sa paix avec le roi , lui rendit ses châteaux de Frênai et de Beau mont % et pendant quelque temps resta à son service. Ensuite le roi assiégea Sillé 3 ; mais le châ-» telain alla trouver le roi en suppliant et demanda à traiter. Le roi marchait avec trop de valeur pour qu'on osât lui résister : tous les habitans des villes et des campagnes, avec les clercs et les religieux , résolurent d'accueillir dignement le prince qui venait rétablir la paix, et de se soumettre de bonne grâce à sa puissance légitime. Enfin le roi arriva devant le Mans, mit le siège devant la ville avec plusieurs corps d'armée , fit connaître à propos sa volonté royale et manda, en maître , aux bourgeois de se consulter prudemment et de se soumettre en paix eux et leurs places avant l'assaut, le massacre et l'incendie. Dès le lendemain les citoyens, cédant à un avis salutaire , sortirent de la ville et vinrent en supplians apporter les clefs de leurs portes au roi qui les accueillit avec bonté. Le reste des habitans du Maine fut effrayé de voir sur son territoire une si grande affluence de troupes cruelles. Ils apprirent que leurs complices et leurs fauteurs avaient fait défection , ne pouvant pas même soutenir
■ Frénai-le-Vicomte , ou Frcnai sur Sarlhc.
* Beaumonl-le-Vicomte , sur la Sarthc.
* SiUfe'-le-Guillaume.
HISTOIRE DE HOB.MA.ND1E j LIV. IV. ïfa
les regards d'un guerrier éprouvé par tant de victoires. Ils envoyèrent de leur côté aux vainqueurs des délégués pour solliciter la paix , et , chacun s'étant donné la main, ils réunirent gaîment leurs drapeaux aux étendards du roi , puis reçurent la permission de s'en retourner tranquillement pour demeurer et s'ébattre dans leurs maisons et sous leurs vignes.
Le Maine ayant été ainsi rendu à la paix sans de grands combats , et restant tranquille sous la puissance du roi Guillaume, le comte Foulques fut attaqué méchamment de coupables sentimens et tenta de nuire aux partisans des Normands. Jean de La Flèche, le plus puissant des Angevins, lui était principalement odieux, parce qu'il leur était attaché. Dès qu'il eut la certitude que le comte marchait sur lui avec une armée , il réclama l'assistance de ses voisins qui étaient ses alliés, demanda et obtint des secours du roi Guillaume. Ce monarque si actif fit marcher au secours de Jean Guillaume de Moulins, Robert de Vieux- Pont et plusieurs autres guerriers vaillans et expérimentés : Jean s'empressa de leur confier, ainsi qu'à leurs troupes, la défense de ses places. Foulques ayant appris ces dispositions , fut vivement affligé ; de toutes parts il rassembla des forces, et mit le siège devant le château de Jean. Le comte Hoèl , avec un corps de Bretons, viut au secours de Foulques, et, de concert avec lui , s'employa vivement à détruire la puissance de Jean qui fut serré de très -près. Dès que le roi Guillaume connut quelle était la force des ennemis qui attaquaient ses alliés, il rendit un édit pour rappeler aux armes les Normands et les Anglais, et, comme un courageux général, il rassembla aussi
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les autres peuples qui lui étaient soumis. On rapporte qu'il marcha contre les bataillons ennemis avec soixante mille cavaliers. Les Angevins et les Bretons, ayant appris l'arrivée du roi et de ses troupes, tinrent ferme, passèrent hardiment la Loire, et, pour ôter aux lâches tout espoir de fuite et les forcer à combattre vaillamment , ils détruisirent les bateaux qui les avaient transportés. Pendant que les deux armées se préparaient aux chances du combat, et que les esprits du plus grand nombre étaient agités par la crainte, en présence de la mort et des malheurs qui suivent le trépas des réprouvés , un certain cardinalprêtre de FEglise romaine et quelques moines religieux se trouvèrent là par la permission de Dieu, et, divinement inspirés , allèrent trouver les chefs des deux armées, pour les implorer et les réprimander. De la part de Dieu, ils leur détendirent courageusement de combattre, et, tant par leurs avis que par leurs prières, leur persuadèrent de faire la paix. Guillaume d'Evreux, Roger, quelques autres comtes et plusieurs grands remplis de courage , se joignirent à ces instances : comme ils étaient actifs et braves pour les combats légitimes, de même ils avaient horreur de concourir à des guerres détestables, entreprises injustement et avec orgueil. L'excessive fierté des ambitieux s'apaisa devant les messagers du Christ qui répandaient les semences de la paix , et la pâle crainte de ceux qui étaient effrayés se dissipa peu à peu. Plusieurs délibérations eurent lieu-, on prépara divers traités, on échangea des propositions , et le Dieu victorieux permit que les envoyés de paix fussent partout accueillis. Le comte d'Anjou céda ses droits sur -le
Maine au jeune Robert, fils du roi , ainsi que les fiefs qu'il avait reçus du comte Herbert en épousant Marguerite. Ensuite Robert rendit les hommages dus à Foulques , comme doit agir l'inférieur à l'égard du supérieur. Jean et les autres Angevins qui, jusquelà, s'étaient armés en faveur du roi contre le comte, se réconcilièrent avec leurs princes , et la paix fut accordée aux Manceaux qui avaient pris parti pour le comte contre le roi. C'est ainsi que la grâce de Dieu adoucissant les cœurs des princes, pardonna en tous lieux à ceux qui se repentaient de leurs crimes $ et le bon peuple voyant la sérénité de Ja paix dissiper au loin la noire tempête des guerres , se livra publiquement à la joie. Cette paix, qui fut conclue entre le roi et le comte , au lieu que l'on appelle ordinairement Blanche -Lande ou Blanche - Bruyère , dura toute la vie du roi pour l'avantage des deux Etats.
Dans le même temps, il s'éleva une effroyable tempête , qui fut excessivement cruelle et préjudiciable à beaucoup de monde en Angleterre. Deux comtes anglais très-puissans, Roger de Herfort et Radulphe de Norwich son beau-frère se concertèrent pour se révolter ouvertement et s'emparer du trône , ou , pour mieux dire , de la tyrannie , après avoir enlevé le sceptre d'Angleterre au roi Guillaume. A l'envi l'un de l'autre , ils fortifièrent leurs châteaux , préparèrent leurs armes , rassemblèrent des chevaliers , envoyèrent souvent des délégués à ceux des seigneurs voisins ou éloignés en qui ils avaient confiance , et tant par promesses que par prières , engagèrent chacun d'eux à marcher à leur secours.
?5o ORDERIC VITAL.
Ayant considéré les révolutions des choses et les avantages du temps, ils disaient à leurs partisans, à leurs alliés : « Tous les hommes sages sont d'avis « qu'il faut attendre le moment favorable-,. et que « lorsqu'il se présente agréable et commode, on doit « commencer avec courage et persévérance l'ou- « vrage que Ton entreprend. Nous n'avons jamais vu <* de circonstances plus avantageuses pour prendre « la couronne de ce royaume, que celle qui nous est « maintenant accordée par un don ineffable de Dieu. « Celui qui prend le titre de roi en est indigne, puis- « quil est bâtard; et il est bien évident qu'il ne plait a pas à Dieu qu'un tel maître gouverne ce royaume. « Au delà des mers, il est partout attaqué par la « guerre et obligé de se défendre non seulement « contre les étrangers , mais encore contre son pro- « pre sang; ses créatures elles-mêmes l'abandon- « nent dans sa détresse. Tel est le juste prix de « son iniquité , connue par tout l'univers. Pour « une seule parole , il a déshérité et chassé entière- « ment de la Neustrie Guillaume Warlenge, comte « deMortain; Gaultier, comte de Poutoise, neveu « du roi Edouard , et sa femme Biote , accueillis par « lui à Falaise et empoisonnés par ses ordres , ont u trouvé la mort dans une même nuit. Il a empoi- « sonné aussi le vaillant comte Conan, dont toute la « Bretagne pleure la mort, au sein du deuil le plus af- « fligeant que fait naître la perte d'un si grand mé- * rite. Tels sont entre autres crimes ceux dont s'est « rendu coupable , envers nous et nos alliés , ce Guili* laume , qui ne cesse d'en consommer de sembla- « bles sur nous et nos pareils. Il a témérairement
HISTOIRE DE NORMANDIE • LIV. IY. a5 I
« envahi le noble royaume d'Angleterre, tué injus- « tement ses héritiers naturels , et cruellement exilé « les plus puissans de l'Etat. Il a honoré d une ma- « nière inconvenante tous les partisans qui Font élevé « au dessus de son rang. Pour les causes les plus frivo- « les, il s'est montré ingrat envers un grand nombre « de ceux qui ont versé leur sang à son service , et « les a même punis de mort comme s'ils avaient été « ses ennemis. Les blessés de son parti victorieux « ont reçu de lui des terres stériles et désolées par « le ravage $ et, dès qu'elles ont été réparées , son a va- « rice les leur a enlevées ten tout ou en partie. Ainsi , « il est odieux à tous, et, s'il succombe, sa mort « comblera tout le monde de joie. La plus grande «t partie de son armée est retenue au delà des mers, « et s'y trouve occupée par des guerres sanglantes et « continuelles. A la vérité , les Anglais ne se livrent « qu'à la culture de leurs terres ; ils ne pensent qu'aux « banquets et à l'ivresse, sans songer aux combats : «t toutefois ils n'en désirent pas moins vivement « voir venger la mort et le désastre de leurs paît rens. »
Les séditieux, tenant ces propos et d'autres semblables, s'exhortaient de toute manière à consommer le crime qui faisait l'objet de leurs vœux ; ils appelèrent à leur conciliabule Guallève comte de Northampton , et lui parlèrent en ces termes , pour le tenter de quelque manière que ce fût : t Le temps a que nous desirions tous, homme courageux, est « enfin arrivé ; vous voyez maintenant que vous pou- « vez recouvrer les honneurs et les biens que l'on « vous a ravis , et vous venger, comme vous le devez,
a des outrages que vous avez reçus récemment. Réa « nissez-vous à nous, et restez-nous sans cesse attaché , « vous pourrez, sans nul doute, tenir, en vous unisu sant à nous , le tiers de l'Angleterre. Nous voulons « que le royaume d'Albion soit en tout rétabli dans « Je même état où il était sous le très -pieux roi a Edouard. Que l'un de nous soit roi et les deux: au- « très ducs : ainsi nous partagerons entre nous trois « tous les honneurs de l'Angleterre. Guillaume est « au delà des mers, surchargé du poids accablant « d'interminables guerres ; et nous sommes bien cer- «. tains que désormais il ne saurait rentrer en Angle- « terre. Allons, noble héros, profitez d'un avis et « d'une détermination si avantageuse pour vous et « votre famille , et en même temps si salutaire à ia « nation écrasée sous le poids des calamités. »
Voici la réponse de Guallève :
« Dans de semblables entreprises , la prudence est « nécessaire, et tout homme en tout pays doit, avec « intégrité, garder la foi à son seigneur. Le roi Guil- « laume a reçu la mienne comme le supérieur de « l'inférieur -, et pour que je lui fusse toujours fidèle, « il m'a donné en mariage sa propre nièce. J'ai reçu « de lui un riche comté , et il m'admet au nombre de « ses commensaux les plus intimes. Comment voulez- , « vous que je puisse devenir infidèle à un tel prince, « à moins de vouloir entièrement trahir ma foi? « Je suis connu dans beaucoup de pays , j'aurais à « subir, ce^dont Dieu me garde, un grand déshon- « neur, si j'étais publiquement cité comme un traître « et un sacrilège, et jamais bonne chanson ne fut « chantée sur les traîtres. Toutes les nations mau-
HISTOIRE DE NORMANDIE j UV. IV. a5S
«c dissent comme un loup le traître et l'apostat; « elles le poursuivent comme digne d'être pendu; « et quand on le peut , on l'attache au gibet avec dés- « honneur et outrage. Achitophel et Judas consom- « mèrent le crime de la trahison , et périrent tous <c deux, indignes des cieux et de la terre, par le sup- « plice de la corde. Les lois anglaises font tomber « la tête du traître et privent toute sa race de son «c héritage. Il n'arrivera pas que ma noblesse soit « souillée d'une criminelle trahison , et l'univers ne « retentira pas du bruit d'une si honteuse infamie. « Mon Seigneur, qui délivra si puissamment David des « mains de Goliath et de Saiïl , d'Adarezer et d'Ab- « salon, m'a moi-même arraché, sans que jeleméri- « tasse , à de graves périls sur la terre et sur les flots. « Je mets fidèlement en lui ma confiance, et sans « crainte j'espère en lui. Il ne permettra pas que ma « vie soit souillée par la trahison , ni que je devienne « semblable par l'apostasie à l'ange Satan. »
En entendant un tel discours, Radulphe le Breton et Roger furent profondément contristés : ils forcèrent Guallève de jurer par les plus terribles sermens qu'il ne découvrirait pas leur complot. Peu de temps après, une révolte soudaine fut par toute l'Angleterre le fruit de la conjuration, et l'opposition contre les officiers du roi se propagea au loin. En conséquence , Guillaume de Varenne et Richard de Bienfaite fils du comte Gislebert, que le roi avait établis ses principaux justiciers pour régler les affaires d'Angleterre , convoquent les rebelles au palais. Ceux-ci ne daignent pas obéir aux ordres qu'ils reçoivent , et , s'efforçant de suivre le cours de leur insolence , préfèrent combattre les par-
tisans du roi. Sans nul relard , Guillaume et Richard réunissent l'armée d'Angleterre , et livrent aux séditieux un combat sanglant dans le camp que Ton ap — pelle Fagadune 1 . Par la grâce de Dieu, ils triomphent, des rebelles , et , les ayant tous pris , quelle que fût. leur condition, ils leur font couper le pied droit afin, de pouvoir les reconnaître. Us poursuivent le Breton*. Radulphe jusqu'à son château, mais ils ne peuvent le prendre. Ayant rassemblé une forte armée , ils mettent le siège devant Norwich , l'attaquent, réunissent la valeur à l'habileté militaire, accroissent ainsi leurs forces , fatiguent les assiégés par de fréquens assauts et diverses attaques , et, durant trois mois, les pressent et les combattent de toute manière. Au dehors, l'armée vengeresse croît journellement , se fortifie et reçoit en abondance les vivres et les autres secours dont elle a besoin , pour ne pas être forcée de se retirer. Cependant Radulphe de Guader, se voyant ainsi renfermé, et n'espérant aucun secours de ses complices , eut soin de confier sa forteresse à des gardes fidèles, et, s'étant embarqué sur la mer, qui était à sa proximité , se rendit en Danemarck pour y solliciter de l'assistance. Pendant ce temps , les lieutenans du roi, Richard et Guillaume, pressèrent les bourgeois de la ville de se rendre : ils envoyèrent en toute hâte, au delà des mers, des délégués pour faire part au roi des troubles qui s'étaient élevés, et le prier de revenir promptemcnt défendre lui-même ses propres Etats.
Aussitôt que ce monarque plein d'activité connut le message de ses lieutenans , il mit ordre provisoirement à ses affaires de la Normandie et du Maine; et ,
' Ou Faaarfon.
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. IV. *55
ayant parfaitement réglé tout, il passa promptement en Angleterre. Aussitôt il convoqua à sa cour tous les grands du royaume, il réjouit par des paroles caressantes Jes héros qui avaient fait preuve de fidélité, et demanda, avec juste raison, aux auteurs et aux fauteurs des révoltes, pourquoi ils préféraient le crime à l'équité. Les assiégés ayant fait leur paix, Norwieh se rendit au roi, et Radulphc de Guader, comte de Norwich , fut , à perpétuité , déshérité et chassé d'Angleterre. Ainsi banni , il retourna en Bretagne avec sa femme. Là , les excellens châteaux de Guader ' et de Montfort sont en sa puissance ; le monarque anglais ne put les lui ravir , et ses enfans les possèdent encore aujourd'hui par droit héréditaire. Beaucoup d'années après , du temps du pape Urbain , Radulphe prit la croix du Seigneur et se rendit à Jérusalem contre les Turcs avec Robert n, duc des Normands ; pénitent et pèlerin, il mourut dans les voies de Dieu avec sa femme.
Roger de BreteuiJ , comte de Herfort, appelé par le roi , se rendit à la cour ; ayant été questionné , il ne put nier sa trahison , évidente aux yeux de tout le monde. En conséquence , il fut jugé selon les lois normandes, privé de tous ses biens, et condamné à passer le reste de ses jours en prison. Là même , il accabla souvent le roi des plus grands outrages, et l'offensa d'une manière implacable par des injures répétées. En effet , un jour que le peuple de Dieu célébrait convenablement la fête de Pâques , le roi envoya au comte dans sa prison , par les gardes du lieu , des vêtemens précieux $ le comte fit préparer de-
• Gaél.
l56 ORDBRIC VITAL.
vant lui un grand feu , et y fit aussitôt brûler les parures dont le roi lui avait fait présent, le manteau, la tunique de soie , et la pelisse de précieuses peaux de rats étrangers. Le roi Guillaume ayant appris cela , entra dans une grande colère, et dit : « C'est un « trait d'insolence et d'orgueil que de me faire un « tel affront -, mais , par la splendeur de Dieu , cet « homme ne sortira pas de sa prison tant que je vi- « vrai. » L'arrêt fut si bien observé que, même après la mort du roi , Roger ne sortit de la prison qu'après avoir quitté la vie. Renaud et Roger , fils de ce comte, se montrent fidèles au roi Henri , et , dans une dure détresse, attendent l'effet d'une clémence qui leur paraît bien lente.
11 est trop vrai , la gloire de ce monde tombe et se dessèche comme la fleur au milieu du foin ; elle se dissipe et passe comme la fumée. Qu'est devenu ce Guillaume, fils d'Osbern, comte d'Herford, lieutenant du roi, sénéchal de la Normandie , et belliqueux chef de ses troupes? Le premier et le plus dur des oppresseurs des Anglais , il commit par sa témérité un forfait énorme, qui attira le désastre d'une mort misérable sur plusieurs milliers d'hommes -, mais le juge équitable voit tout et rend dignement à chacun ce qu'il a mérité. Quelles douleurs ! Guillaume tombe , et cet athlète audacieux reçoit ce dont il est digne. Comme il avait fait périr beaucoup de monde par l'épée , il tomba aussi tout à coup sous le fer. Enfin , après sa chute , et avant qu'un lustre fût accompli , l'esprit de la discorde arma hostilement son fils et son gendre contre leur seigneur et leur cousin , de même qu'elle avait soulevé les Sichémites 'contre Abimelech, qu'ils
HISTOIRE DE KOKMANU1E} L1V. IV. j5j
avaient pris pour chef, après avoir tué les soixante-dix fils de Jérobaal. C'est ainsi que j'ai rapporté avec véracité l'attentat par lequel la lignée de Guillaume, fils d'Osbern, disparut tellement de l'Angleterre que, si je ne me trompe, on n'y en peut plus trouver de traces.
Le comte Guallève fut appelé par le roi. Il avait été accusé par la délation de Judith , sa femme , d'être coupable et fauteur de la trahison dont nous venons de parler , et de s'être montré infidèle à son seigneur. Comme il était sans crainte , il convint pu* bliquement qu'il avait appris des conjurés leurs projets pervers , mais il soutint n'avoir donné aucune espèce d'assentiment à cette action criminelle. D'après cet aveu, le jugement de l'affaire se prolongea, et , les juges n'étant point d'accord entre eux , les délais s'étendirent jusqu'à une année. Cependant ce héros était retenu dans les prisons du roi à Winches* ter, où il pleurait amèrement ses fautes dont il entretenait , les larmes aux yeux , les religieux évéques et les abbés qui s'y trouvaient. C'est ainsi que , pendant l'espace d'un an, il fit pénitence d'après l'avis des prêtres, et ne manqua pas de chanter, dans ses prières de tous les jours, les cent cinquante psaumes de David qu'il avait appris dans son enfance. C'était un homme d'une taille élevée et élégante , et qui l'emportait sur des milliers de personnes en générosité comme en bravoure. Dévot adorateur de Dieu , il écoutait humblement les prêtres et les religieux , et chérissait avec tendresse l'Eglise et les pauvres : pour ces mérites et beaucoup d'autres qui le distinguaient parmi les laïques , il était fort aimé des siens et de tous ceux qui n. 17
accomplissent la volonté de Dieu $ aussi sa délivrance était-elle désirée instamment pendant tous ces délais d'une année. Enûn ses rivaux remportèrent et se réunirent à la cour : après beaucoup de discussions, il fut jugé digne de mort comme ayant été d'accord avec les conjurés qui tramaient la perte de leur maître , pour ne s'être pas opposé à leur criminelle entreprise, et ne l'avoir pas découverte par une dénonciation formelle. On ne lui accorda aucun répit. Les Normands qui craignaient beaucoup son évasion, desiraient obtenir pour eux ses grands biens et ses titres considérables. Pendant que le peuple dormait encore , il fut conduit , de grand matin, hors la ville de "Winchester, sur la montagne où Ton a bâti l'église de Saint-Gilles , abbé et confesseur. Là , Guallève distribua dévotement aux clercs et aux pauvres , qui se trouvaient par hasard présens à ce spectacle , les vêtemens qu'il avait portés honorablement en sa qualité de comte , et se prosternant jusqu'à terre, il pria long-temps le Seigneur avec des larmes et des sanglots. Comme les bourreaux craignaient que les citoyens éveillés ne vinssent empêcher l'exécution des ordres du roi , et , dans l'accès de leur amour pour un si noble compatriote, n'égorgeassent les officiers du roi , ils dirent au comte qui était encore prosterné : « Levez-vous, afin que nous « puissions accomplir les ordres de notre Seigneur. » Guallève répondit : « Par la clémence du Dieu tout- « puissant, attendez un moment, afin que je dise au (( moins pour moi et pour vous l'Oraison dominicale. » Ils accordèrent cette permission : le comte leva la tête , et , ayant fléchi seulement les genoux en même temps qu'il élevait les yeux au Ciel et qu'il étendait
HISTOIRE DE NORMANDIE 5 UV. IT. tfg
les mains , il commença à dire tout haut : Pater noster, qui es in cœlis. Quand il fut parvenu au dernier verset et comme il disait : Et ne nos inducas in tentationem , ses pleurs qui coulèrent en abondance et ses gémissemens qui éclatèrent vivement ne lui permirent pas de terminer les prières qu'il avait commencées. Le bourreau ne voulut pas attendre davantage : aussitôt ayant tiré son glaive, et frappant fortement , il trancha la téte du comte. Cependant la tête qui venait d'être coupée prononça d une voix claire et distincte , et qui fut entendue de tous les assistans : Sed libéra nos a malo. Amen ! Ainsi le comte Guallève fut décollé à "Winchester, le 2 des calendes de mai, au matin (3o avril). Là et sans aucune distinction , son corps fut jeté dans une fosse et fort à la hâte recouvert de gazon. A leur réveil, les citoyens , ayant appris cet événement par la rumeur publique, furent profondément affligés , et les hommes comme les femmes jetèrent de grands cris sur la catastrophe du comte Guallève. Quinze jours après, à la prière de Judith, et par la permission du roi, Visketel , abbé de Croyland , vint enlever le cadavre que Ton trouva encore entier et dont le sang était frais comme s'il venait de mourir : il le porta au milieu du deuil général au monastère de Croyland, et l'ensevelit avec respect dans le chapitre des moines.
Je crois qu'il est maintenant à propos d'insérer dans cet opuscule l'abrégé que j'ai fait récemment de la vie de saint Guthlac ermite, à la prière du vénérable prieur Wilfin. Un certain Félix, évêque des Anglais de l'Est 1 , né en Bourgogne et respectable
( Les Est-Anglei.
î»6o 0RDER1C VITAL.
par sa sainteté , a écrit dans un style prolixe et quelque peu obscur, les gestes de ce très-saint anachorète. Autant qu'il est en mon pouvoir, je lésai éclaircis en peu de mots , d'après la prière gracieuse de mes frères, avec lesquels j'ai passé cinq semaines a Croyland, par l'ordre bienveillant du vénérable abbé Goisfred. L'occasion de parlerde ce bienheureux ermite nous est présentée dans ce récit par le comte Guallève, qui fut un frère fidèle et un ami secourable pojir le monastère de Croyland, ainsi que je le dirai avec vérité à la fin de cet abrégé , d'après le rapport des vieillards. Sans nul doute, croyez que le récit des saintes actions des Saxons ou des Anglais d'outre-mer ne sera pas moins utile aux fidèles Cisalpins que ne peut l'être l'histoire des Grecs et des Egyptiens , sur lesquels on lit fréquemment des récits, longs à la vérité, mais profitables et avantageux, recueillis par le zèle des saints docteurs. Je pense en outre qu'autant ces choses ont été peu connues jadis de nos compatriotes, autant elles plairont aux hommes embrasés du feu de la charité et qui , au fond du cœur , s affligent des crimes passés.
Du temps d'Ethelred , roi des Anglais , Guthlac eut Tecta pour mère , et pour père Penvald descendant d'icles seigneur desMerciens. A sa naissance, un céleste prodige fut manifesté au peuple. On vit une main qui s'étendait des nuages vers une croix placée en face de la maison où Tecta faisait ses couches. Huit jours après , l'enfant fut baptisé et appelé Guthlac , c'est-àdire présent de guerre , par la tribu que l'on appelle Guthlasingue. Après l'enfance la plus douce, lorsqu'il sentit la chaleur de l'adolescence et qu'il eut re-
HISTOIRE DE NORMANDIE j L1V. IV. iGl
marqué les vaillantes actions des héros , il rassembla des troupes , ravagea et détruisit par le fer et par le feu les terres et les forteresses de ses adversaires. Ayant ainsi enlevé un immense butin , il en remit spontanément le tiers , pour l'amour de Dieu , à ceux auxquels il l'avait enlevé. Ensuite neuf années s'étant écoulées, pendant lesquelles il avait causé les plus grands maux à ses ennemis tant par le meurtre que par la rapine , il considéra quelle était la fragilité de la vie mortelle et l'iustabilité des choses périssables : effrayé, il fit un retour sur lui-même, se détacha de lui comme s'il eût eu la mort présente devant les yeux , et s'efforça d'entrer dans la voie d'une meilleure vie. En conséquence, il abandonna ses complices -, dédaigna ses parens, sa patrie et les compagnons de son enfance pour ne plus s'occuper que du Christ; et, dès Tâge de vingt-quatre ans, renonçant aux pompes du siècle , il se rendit au monastère de Ripald \ et là , sous l'autorité d'une abbesse nommée Elfride, il reçut la tonsure et l'habit clérical. Il fit ensuite tous ses efforts pour renoncer à l'ivrognerie ainsi qu'à toute espèce de débauches, et s'attacha, autant que l'humanité en est capable, à la religion et aux choses honnêtes. Il employa deux années à se pénétrer des saintes Ecritures et de la discipline monastique. 11 ne se borna pas à ces choses : car il essaya de livrer le combat singulier de la vie d'ermite, dans laquelle on en vient aux mains de plus près avec l'ennemi. Enfin, en ayant obtenu la permission des vieillards, il fut conduit dans une barque de pécheur , par un certain homme nommé Tatwin, dans l'île que l'on appelle
* Ripalluum mnnasterium.
2Ô1 0RDERIC "VITAL.
Croyland. Ôn trouve dans le milieu des terres de l'Angleterre un marais d'accès difficile et d'une grandeur immense , qui commence aux rives de la Gronta -, il s'étend pendant un long espace du midi jusqu'au nord le long de la mer , semé tantôt d'étangs , tantôt de flaques d'eau, quelquefois de sources noirâtres, d'îles couvertes de bois et de cavités profondes le long de ses rives. Plusieurs personnes avaient tenté d'y habiter ; mais ne connaissant pas les monstres qui peuplaient ce désert , et frappées de diverses terreurs , elles avaient quitté cette noire solitude. Dans le cours de l'été , Guthlac visita Croyland, et partit pour aller voir ses frères et ses maîtres, qu'il avait quittés sans prendre congé d'eux : il revint trois mois après avec deux enfans dans l'ermitage qu'il avait choisi. C'était le 8 des calendes de septembre (24 août), et il était alors âgé de vingt-six ans. On célèbre ce jour la fête de saint Barthélemi apôtre x , qu'il pria avec un grand zèle d'être son compagnon et son soutien dans ses adversités.
Pendant quinze ans , il ne se couvrit ni de laines ni de lin, mais seulement de vêtemens de peau, et n'usa que de pain d'orge et d'eau bourbeuse : encore n'en prenait-il que très-peu et seulement après le coucher du soleil. Satan le tenta de mille manières et essaya de le prendre dans ses filets ou au moins de le chasser de son ermitage.
Une fois, comme il commençait à désespérer de mettre à fin un ouvrage qu'il avait commencé depuis trois jours , tout à coup Barthélemi , qui le secourait
• La Saint-Barthélemi est portée au a5 août par le bréviaire romain.
HISTOIRE DE NORMANDIE } L1V. IV. a63
avec fidélité , lui apparut clairement dès la première veille du matin, et le fortifiant malgré sa crainte par des préceptes spirituels, il lui promit son assistance en toute chose. L'apôtre accomplit fidèlement sa promesse dans plusieurs tentations que Termite éprouva.
Un autre jour , deux démons sous forme humaine vinrent à lui, et le tentant rengagèrent à jeûner excessivement pour imiter Moïse , Elie , et quelques pères de l'E»ypte. 11 se mit à psalmodier, et, pour leur témoigner son mépris, mangea aussitôt un morceau de pain d'orge.
Pendant que l'homme de Dieu veillait et passait la nuit en prières , il vit de toutes parts entrer daus sa cellule des troupes de démons. Après lui avoir lié les membres, ils l'entraînent dehors et le plongent dans un marais bourbeux. Ils le transportent ensuite dans les lieux les plus inaccessibles du marécage à travers les buissons les plus épais, et après lui avoir déchiré le corps lui ordonnent de sortir de son ermitage. Comme il n'y voulait pas consentir , ils le frappent avec des fouets de fer , et après d'affreux tourmens le portent dans les espaces nébuleux de la région glacée. Là, secondés par d'innombrables troupes de démons accourus des contrées septentrionales, ils le mènent jusqu'au gouffre du Tartare. Alors Guthlac ayant vu les tortures de la géhenne fut effrayé ; mais ayant méprisé les menaces des démons , il soupira profondément vers Dieu. Sans nul retard, saint Barthélemi, brillant d'une céleste lumière, se présentai lui , et ordonna à ses ennemis de le reconduire en grande tranquillité jusqu'au sein de son ermitage. Les
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damons gémissans obéirent aux ordres de l'apôtre , et les anges pleins de joie vinrent au devant de lui en chantant avec douceur : « les saints iront de vertus « en vertus. » Fréquemment et de diverses manières les démons s'efforcèrent d'effrayer Guthlac; mais, secondé par le Seigneur, il déjoua toutes leurs entreprises. Intrépide , il se maintint dans la forteresse des vertus , endura dans le combat de rudes épreuves, et rendit vaines toutes les tentatives diaboliques. Du temps de Coenred , roi des Merciens , le clerc Bécelin fut porté par le démon à tuer l'homme de Dieu. Pendant que le clerc frappait l'ermite , celui-ci lui demanda pourquoi son cœur avait conçu un pareil forfait. Dès qu'il se vit ainsi prévenu, rougissant de honte, il se jeta aux pieds du saitit, confessa son crime, demanda pardon, et l'ayant obtenu promit de se réunir à lui.
Un çorbeau ayant volé un petit papier l'abandonna au milieu d'un étang , où il resta suspendu à un roseau. Parles mérites de l'homme de Dieu, il n'éprouva aucun dommage , et il le rendit en bon état à l'écrivain qui était fort affligé.
Deux corbeaux qui habitaient l'île gênaient beaucoup le bienheureux Guthlac , brisant , jetant à l'eau , enlevant et souillant tout ce qu'ils pouvaient atteindre , de manière à le désoler, sans aucun respect pour lui, dans son ermitage comme au dehors; ce que l'homme de Dieu supportait avec bonté, à cause de Ja vertu de patience dont il était doué. A sa voix , comme à celle d'un pasteur, les oiseaux de cette inculte solitude, et les poissons errans dans ce marais fangeux accouraient en volant ou en nageant et recevaient de sa main leur nourriture, selon que leur nature l'exigeait. En pré-
sence du vénérable Wilfrid, deux hirondelles vinrent suivant leur naturel le visiter gaîment, et s'arrêtaient en chantant sur ses bras , ses genoux et sa poitrine : il posa des brins de paille sur son auvent , et désigna ainsi aux oiseaux remplacement de leur nid dans sa cellule ; car, sans sa permission , ils n'auraient pas osé le faire.
Un jour, pendant que Wilfrid conduisait vers l'homme de Dieu l'exilé Ethelbald, il avait oublié sa besace dans le vaisseau qui l'avait apportée : des corbeaux ravisseurs la lui enlevèrent. Aussitôt l'homme de Dieu, assis devant sa porte, reconnut par l'esprit divin et annonça à Wilfrid, pendant son entretien, que l'enlèvement avait été fait par les oiseaux dont il s'agit-, et peu de temps après, par la vertu de la foi et de la prière , il fit cesser ses regrets en lui rendant la besace.
Wethred , jeune homme illustre de l'Angleterre orientale, fut envahi par le démon et pendant quatre années tourmenté misérablement. Il déchirait tous ceux qu'il pouvait atteindre avec du bois, du fer ou avec les ongles et les dents. Dans un moment où la multitude faisait des efforts pour le lier, il saisit une hache et tua trois hommes. A la (in des quatre années, il fut conduit à Croyland : l'homme de Dieu le prenant par la main le fit entrer dans son oratoire ; il y jeûna pendant trois jours entiers, fit ses prières, et fut guéri de toute agitation de l'esprit malin.
Egga , compagnon de l'exilé Ethelbald , fut possédé par l'esprit immonde , à tel point qu'il ne savait ni ce qui! était, ni où il se trouvait, ni ce qu'il devait faire. Ses amis le conduisirent à la porte de l'ermi-
tage de Guthlac. Aussitôt qu'il eut mis la ceinture de rhomme de Dieu il recouvra la tranquillité, et depuis ce moment conserva toute sa vie et la ceinture et sa raison.
Guthlac était doué de l'esprit de prophétie : cet homme de Dieu avait coutume de prédire l'avenir, et de raconter aux personnes présentes ce qui se passait en leur absence. 11 fit connaître à un certain abbé, qui était venu le voir pour une pieuse conférence , que deux clercs s'étaient rendus dans la maison d'une veuve, avant la troisième heure, pour s'y enivrer.
Il réprimanda deux autres frères, parce qu'ils avaient caché dans le sable du marais deux flacons pleins de bière. Comme ils étaient tout étonnés de la grande sagacité de l'homme de Dieu, et qu'ils s'étaient prosternés devant lui, il leur pardonna avec bonté. La réputation du bienheureux Guthlac ayant acquis de la célébrité et se répandant de tous côtés, il fut visité par beaucoup de personnes de divers rangs : abbés , moines, comtes, riches opprimés, pauvres accouraient vers lui des contrées voisines de la Mercie et des cantons de la Bretagne , afin d'obtenir la santé du corps et le salut de Tarne. Et chacun obtenait ces avantages s'il venait avec foi. Grâce aux paroles et aux prières efficaces de l'homme de Dieu, le malade trouvait un remède, l'affligé de la joie, le pénitent des consolations, et l'infortuné du soulagement à ses anxiétés.
Obba , autre compagnon de l'illustre exilé Ethelbald , parcourant des champs sans culture , fut grièvement blessé au pied par une épine cachée sous
l'herbe de ce terrain inculte. Cette blessure était si grave que tout son corps enfla jusques aux reins, et que cette douleur excessive ne lui permettait aucun repos , soit qu'il se tînt debout , soit qu'il se couchât. Ce fut avec beaucoup de peine qu'il put se traîner jusqua Croyland : ayant été conduit devant Guthlac, il lui raconta en détail la cause de ses douleurs. Guthlac l'enveloppa dans la peau de mouton sur laquelle il avait coutume de prier, et aussitôt, plus promptement que ne vole la parole , l'épine jaillit du pied , comme la flèche lancée par l'arc. En même temps toute la douleur s'étant calmée par l'écoulement des humeurs, le malade fut guéri, et, plein de joie , rendit grâces à Dieu avec ceux qui furent témoins du miracle.
Une autre fois, l'évéque Headda avec un certain nombre de clercs et de laïques alla trouver Guthlac. Tout en s'entretenant , chemin faisant , de ce qui concernait ce bienheureux , ce prélat ayant découvert dans le vénérable Guthlac toute l'abondance des grâces divines et toute l'éloquence de la sagesse propre à exposer les saintes Ecritures, après avoir dédié l'église de Croyland, le ia des calendes de septembre (21 août), usa de l'inviolable prétexte de l'obéissance, pour forcer le serviteur de Dieu à prendre l'habit sacerdotal. Le saint homme fut obligé, contre son usage , de prendre part au repas du pontife. Voyant assis à quelque distance le copiste Wigfrid, il l'interrogea sur la promesse qu'il avait faite la veille , pendant qu'il voyageait avec ses compagnons , d'examiner si la religion de l'ermite était sincère ou simulée. Wigfrid se mit à rougir, se prosterna
itifi ORDCRIC VITAL.
à terre, sollicita sa grâce, et l'obtint. Chacun fat émerveillé de ce qu un discours tenu en chemin avait été ainsi révélé à l'homme de Dieu , par l'esprit divin.
La très-révérende abbesse Egburge, fille du roi AIdulf, ayant fait supplier humblement Guthlac , ce digne homme reçut d'elle un sarcophage de plomb avec un linceul pour l'ensevelir après sa mort-, et comme elle lui faisait demander quel serait son successeur dans ce lieu, il répondit qu'il était encore païen. C'est ce qui eut lieu, car Cissa, qui lui succéda, fut, quelques années après, baptisé en Bretagne.
Cliton Ethelbald, que le roi Céolred poursuivait en tous lieux, ayant épuisé ses forces et celles des siens en fuyant les périls dont il était menacé , vint, suivant son usage , se retirer auprès de l'homme de Dieu , afin d'implorer le secours divin quand celui des hommes lui manquait. Le bienheureux Guthlac le consola avec douceur, et lui promit, inspiré par l'esprit divin, qu'il aurait la souveraineté de sa nation, la principauté des peuples et le triomphe sur ses en- - nemis 5 et que toutes ces choses arriveraient, non par la violence des armes ni l'effusion du sang , mais par la main du Seigneur. Ces événemens s'accomplirent dans leur ordre, et tels que l'homme de Dieu les avait prédits : car le roi Céolred mourut, et Ethelbald monta sur son trône.
Après avoir passé quinze ans dans son ermitage, le vénérable Guthlac commença à devenir malade, le mercredi ayant Pâques : toutefois , le jour de cette fête , il fit un effort au dessus de ses moyens , se leva
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. IV. îfctëo,
et chanta sa messe. Le septième jour de sa maladie , il ordonna à son serviteur Beccel * de faire venir après sa mort sa sœur Péga , afin qu'elle ensevelît son corps avec le suaire et dans le sarcophage qu'Egburge lui avait envoyé. Beccel pria et conjura l'homme de Dieu de lui faire connaître avant sa mort quel était celui qui journellement s'entretenait avec lui le matin et le soir. Le généreux athlète de Dieu, reprenant haleine, lui dit après quelques instans : « Mon cher fils , ne te mets pas en peine sur ce point, a Ce que pendant mon vivant je ne voulus révéler à « personne, je vais maintenant te le manifester. La « deuxième année où j'ai commencé à habiter cet k ermitage, le Seigneur envoyait, matin et soir, pour « s'entretenir avec moi et me consoler, quelqu'un « qui me démontrait les mystères qu'il n'est pas perce mis à l'homme de raconter ; qui soulageait , par de « célestes avis , toute la peine de mes travaux , et qui « me faisait voir les choses absentes comme si elles « avaient été présentes. 0 mon cher fils, conserve « mes paroles et n'en fais part à qui que ce soit, « excepté à Péga , ou à l'anachorète Egbert. » A ces mots il sortit de sa bouche une si suave odeur , qu'on eût cru la maison remplie des parfums du nectar. La nuit suivante, pendant que le frère Beccel veillait, il vit , depuis minuit jusqu'à l'aurore , toute la maison briller des feux d'un vif éclat. Au lever du soleil, l'homme de Dieu s'étant un peu levé et étendant les mains vers l'autel , se munit de la communion du corps et du sang du Christ ; et ayant élevé les yeux et les mains au ciel , il rendit l'ame pour aller
• Plu» haut il e*t appelé Becelin.
goûter les joies éternelles, Tan 715 de l'Incarnation du Seigneur.
Sur ces entrefaites , Beccel vit la maison se remplir d une splendeur céleste, et comme une tour de feu s'élever de la terre jusqu'au ciel : en comparaison de tant d'éclat , le soleil semblait pâlir comme une lanterne en plein jour. On entendait retentir dans tout l'espace des airs des concerts angéliques. L'île rendit l'odeur et les émanations de divers aromates. Alors le frère, tout tremblant et ne pouvant supporter un éclat si vif, s'embarqua pour aller trouver Péga, vierge du Christ, et lui dire avec ordre tout ce qu'avait prescrit son frère. A ces mots , elle gémit profondément : le lendemain , elle se rendit avec Beccel à Croyland ; le troisième jour elle ensevelit , dans un oratoire, les bienheureux membres de Guthlac, selon l'ordre qu'elle avait reçu de lui. Là le Seigneur opéra de nombreux miracles par la guérison des malades , en faveur des mérites de son ami.
Le jour de l'anniversaire de la mort de saint Guthlac , sa sœur Péga réunit des prêtres et quelques autres hommes de Tordre ecclésiastique, et ouvrit le tombeau pour faire transférer le corps dans un autre mausolée. Le corps fut trouvé tout entier comme s'il eût été encore en vie ; les linges qui l'enveloppaient étaient neufs encore, et conservaient la pureté de leur première blancheur. Comme tout le monde s emerveillait, s'étonnait et restait tout tremblant en voyant ce miracle, Péga, émue par l'esprit divin, enveloppa respectueusement ce saint corps dans un suaire que , du vivant de Guthlac , l'anachorète Egbert avait envoyé pour cet usage, et fit poser le sar-
HISTOIRE DE NORMANDIE LIV. IV. ÏJl
cophage sur la terre, comme un monument de souvenir, et jusqu'à ce jour on Ta conservé honorablement. L'exilé Ethelbald , dont nous avons déjà parlé, ayant appris la mort du saint homme , se rendit à son tombeau. Comme il s'était endormi dans une maison voisine, après avoir pleuré beaucoup et longuement prié , le saint lui apparut , et l'ayant consolé , lui promit qu'il obtiendrait le sceptre avant qu'un an fût écoulé. Il donna pour preuve que, le lendemain avant la troisième heure , les habitans de Croyland recevraient la consolation d'obtenir des vivres qu'ils désespéraient d'avoir. Sans retard , l'effet suivit les paroles. Ensuite Ethelbald ayant obtenu le royaume , décora d'admirables constructions et de divers ornemens le mausolée du vénérable Guthlac.
Un certain père de famille , dans la province de Wisa f , perdit la vue pendant un an, et ne put la recouvrer, quoiqu'il employât toutes sortes d'ongucns et de remèdes. Enfin, s'étant transporté avec foi à Croyland, il demanda à s'entretenir avec Péga, vierge du Christ, qui lui permit de s'étendre dans l'oratoire sur le saint corps. Cependant elle gratta dans de l'eau consacrée antérieurement par le saint homme un morceau de sel, et en versa quelques gouttes sur les paupières de l'aveugle : dès que la première goutte eut touché les yeux du malade , la vue lui fut rendue. Après l'avoir recouvrée , le père de famille rendit grâces à Dieu par les mérites de saint Guthlac. Plusieurs autres personnes souffrant de diverses infirmités , ayant entendu parler des miracles du bienheureux Guthlac, se transportèrent
• In pravincia JVisa, peut-être Wessex.
>.~j1 0RDKR1C VITAL.
dans les marais de Croyland, où repose son saint corps ; ils y recouvrèrent la santé par ses mérites et en rendirent grâces à Dieu.
Jusqu'ici j'ai suivi, en les abrégeant, les écrits de révoque Félix , relativement au vénérable Guthlac, et j'en ai fait usage pour la louange de Dieu et l'édification des fidèles. Ce qui reste à dire sur la construction du monastère de Croyland et l'habitation de ses cénobites, je le tirerai de la relation véridique du sous-prieur Ansgo et de quelques autres écrivains.
Le roi Ethelbald ayant appris que son bienheureux consolateur opérait d'éclatans miracles, se rendit plein de joie au lieu de sa sépulture , et concéda à perpétuité aux serviteurs de Dieu les biens que , monté sur le trône , il avait donnés au saint homme. En effet le roi , voulant visiter son patron , avant son départ, était venu à Croyland. Là, l'homme de Dieu l'avait prié de lui accorder dans cette île une demeure tranquille. Ethelbald lui avait accordé cinq milles d'étendue de terrain vers l'orient , c'est-à-dire jusqu'à la fosse que l'on appelle Asendic, trois milles vers l'occident , deux au midi et deux au nord. Il affranchit ce terrain de toute redevance et coutume séculière, et de toute autre espèce de charge, et confirma , de son sceau , la charte de donation en présence des évêques et des grands.
Comme la terre de Croyland est marécageuse, ainsi que l'indique son nom ( en effet Croyland signifie une terre crue, c'est-à-dire fangeuse) , le fond ne pouvait supporter de construction en pierres. Dans cette circonstance, le roi fit enfoncer en terre
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. IV. ïjS
une innombrable quantité de grands pieux de chêne ; puis il fit transporter en bateau une terre plus ferme à la distance de neuf milles, depuis Uppalonde, c'est-àdire le sol supérieur , et la fit mêler au sol du marais. C'est ainsi qu'il fit commencer et terminer une église en pierre. Saint Guthlac s'était contenté d'un oratoire en bois. Le roi y réunit des hommes religieux, fonda un monastère, l'enrichit d'ornemens, de fondations et d'antres dons faits en l'honneur de Dieu et du saint anachorète , qu'il avait beaucoup aimé pour les douceurs de la consolation qu'il en avait tant de fois reçue pendant son exil. Il aima ce lieu pendant toute sa vie , et , depuis la première fondation que ce prince avait faite , la maison de CroyJand a été jusqu'à ce jour constamment habitée par des moines remplis de religion. Un certain Kevulfe 1 eut alors une grande réputation : il gouverna pendant quelque temps le monastère de Saint-Guthlac, et c'est de lui que la limite posée contre les habitans de Doping prit le nom de pierre de Kevulfe \
Peu de temps après , l'Angleterre fut troublée par les orages de la guerre. Le monastère de Croyland ainsi que plusieurs autres furent dévastés , quand les chefs barbares Jugar, Halfdenc, GuaVun et d'autres tyrans vinrent du Danemarck et de la Norwège, et firent descendre du trône les rois anglais, qui naturellement devaient commander à l'Angleterre. Alors ces maisons perdirent leurs ornemens, leurs fermes furent détruites , et , contre le droit canonique , soumises à des laïques -, mais la divine bonté
' On lit dans qnelques manuscrits Revubus.
* Kevulfeitan lapis.
il. 18
1^4 OHDERIC VITAL.
qui, à cause des péchés du peuple, laisse quelque temps régner les hypocrites, jugea à propos, après avoir châtié ses enfans, de rendre un temps serein à l'administration des princes légitimes. Par la permission de Dieu , la mort ou l'expulsion délivra l'Angleterre des tyrans dont nous venons de parler, qui avaient mis à mort saint Edmond, roi des Estangles, ainsi que plusieurs autres hommes pieux, et livré aux flammes les églises des saints et les habitations des chrétiens. Alfred , fils du roi Adelvulf , l'emporta avec l'aide de Dieu, et fut le premier qui réunit dans sa main tout le royaume d'Angleterre. Après lui, son fils Edouard , que l'on surnomme le vieux , régna longtemps avec distinction , et après sa mort laissa le trône à ses trois fds Edelstan , Edmond et Edred. Ils régnèrent tous trois dans leur ordre -, chacun d'eux mérita des éloges et s'appliqua à faire le bien de ses sujets.
Du temps du roi Edred, un certain Turketel , clerc de Londres, alla lui demander l'abbaye de Croyland , et le roi lui accorda volontiers sa demande. Ce clerc était du sang royal, et cousin d'Osketel , métropolitain d'Yorck. Il possédait de grandes richesses et de vastes propriétés, dont il faisait peu de cas en comparaison de l'éternelle demeure. Comme nous l'avons dit, il avait demandé Croyland au roi, non pour augmenter ses revenus , mais parce qu'il savait que des hommes pieux habitaient cette solitude , qui est partout entourée de marais et d'étangs, et parce qu'il était décidé à renoncer à tous les attraits du siècle pour se livrer au culte divin. Après avoir mis sagement ordre à ses affaires, Turketel se fit moine à
Croyland-, il accrut par son zèle le nombre des religieux, devint leur maître et leur abbé, par la permission de Dieu et l'élection des gens de bien. Il devint l'ami le plus intime des saints prélats qui gouvernaient alors l'Eglise de Dieu , tels que Dunstan , archevêque de Cantorbéry, Adelvold , évêque de Winchester, et Osvald, d'abord évêque de Worcester et ensuite archevêque d'Yorck. Leurs conseils furent toujours la règle de sa conduite. Comme nous l'avons dit, Turketel était un homme très-généreux $ il possédait soixante manoirs du patrimoine de ses pères : pour le repos de leurs ames, il donna à l'église de Croyland les six terres de Wenliburg, de Beby, de Wiritorp, d'Elmenton, de Coteham et d'Oghinton. Cette donation fut confirmée par le sceau du grand roi Edgar, fils du roi Edmond, L'archevêque Dunstan, avec ses suffragans , fortifia le don des biens dont nous avons parlé en faisaut un signe de croix sur la charte , et excommunia , sous l'éternelle malédiction , quiconque enlèverait à l'église de Croyland tout ou partie des biens désignés , à moins qu'il ne fît une digne satisfaction.
Long-temps après, Turketel étant mort le 4 des ides de juillet ( i a juillet), Egelric, son neveu, lui succéda, et, ayant terminé le cours de sa vie, il laissa l'abbaye de Croyland à un autre Egelric qui était de sa famille. A sa mort, Osketel, moine d'une grande noblesse , devint abbé de cette église. Sa sœur Leniova possédait la seigneurie d'Enolfsbury, où était alors déposé le corps de saint Néot, abbé et confesseur; mais on n'y faisait point encore un service digne d'un si grand homme. C'est ce qui détermina cette dame
Vj6 ORDERIC VITAL.
à se rendre à Withelesey, où elle appela son frère Osketel ainsi que quelques moines de Croyland, et remit le corps de saint Néot, qu'elle avait apporté respectueusement avec elle , à des moines qu'elle croyait plus dignes de le conserver. Ils reçurent avec satisfaction ce présent qui leur était fait par Dieu même , et le placèrent honorablement dans la partie septentrionale de leur église , auprès de l'autel de sainte Marie mère de Dieu. C'est là que, jusqu'à ce jour, il a reçu des fidèles un culte de vénération , et sa féte y est célébrée le a des calendes d'août (3i juillet). Osketel étant mort le 12 des calendes de novembre (21 octobre), Goderic lui succéda. Quand il fut entré dans la voie de toute chair, le 14 des calendes de février ( 19 janvier), Brithmer fut mis à la tête de l'abbaye. Alors existait le couvent de Pégeland dont était abbé Wulfgeat , homme noble. La sainte Pega,sœur de saint Guthlac, y avait long-temps combattu pour le Seigneur. Après la mort de son vénérable frère , elle fit tous ses efforts, par amour pour le Christ , pour avancer la fin de sa carrière par l'austérité de ses travaux. Elle se rendit à Rome, pria pour elle et les siens dans l'église des saints apôtres , et y termina glorieusement sa vie le 6 des ides de janvier (8 janvier). Elle repose ensevelie dans l'église qui fut bâtie en son honneur par les fidèles. Cette vénérable sainte a obtenu beaucoup d'illustration par les pieux secours qu'elle accorde miraculeusement à ceux qui la prient avec foi.
Quand Brithmer , abbé de Croyland , fut mort , le 7 des ides d'avril (7 ayril) , Wulfgeat , abbé de Pégeland, demanda au roi Edouard, fils d'Ethelred, la per-
sion de réunir les troupeaux des deux couvens, et de n'en faire qu'un monastère sous un seul abbé et sous une seule loi, pour la plus grande gloire de Dieu. C'est ce que le prince s'empressa d'accorder avec bonté. Wulfgeat, en conséquence, prit long -temps soin de Croyland , et mourut le jour des nones de juillet (7 juillet). Ulfketel , moine de l'église de Burg, reçut du roi Edouard le gouvernement de Croyland et s'en chargea sur l'ordre de Leofric son abbé. Ce religieux fut à la tête de Croyland pendant vingt-quatre ans • et commença la construction de la nouvelle église, parce que l'ancienne menaçait ruine. Par l'inspiration de Dieu , il fut secondé dans cet ouvrage par Wallève*, comte de Northampton, fils de Siward, duc de Northumbrie , lequel fit don à Saint-Guthlac d'une terre nommée Bernée. Peu de temps après i\ eut la tête tranchée par le fait de la méchanceté des Normands, qui lui portaient envie à cause de son mérite , et il périt à "Winchester , à la grande douleur de beaucoup de personnes, la veille des calendes de juin (3i mai). A la prière de sa femme Judith , et parla permission du roi Guillaume , son corps fut transporté à Croyland par l'abbé Ulfketel.
Peu de temps après , cet abbé , qui était anglais et odieux aux Normands , fut accusé par ses rivaux , déposé par l'archevêque Lanfranc et envoyé au couvent de Glaston. Ensuite Ingulf, moine de Fontenelles, reçut du roi Guillaume l'abbaye de Croyland , et la gouverna pendant vingt-quatre ans , malgré de grandes contrariétés. Il était anglais d'origine, il avait été secrétaire du roi, et avait fait le voyage de Jérusalem.
• Ou Guallèvc : c'cit toujours Waltheof, fils de Siward.
278 OKDER1C VITAL.
À son retour , il s'était rendu à Fontenelles et y avait reçu l'habit monacal de la main du savant Gerbert , abbé de ce monastère 9 sous lequel s' étant instruit dans la règle , il avait été nommé prieur. Le roi, qui 1 avait connu antérieurement, le demanda à son abbé, et le mit à la tête des moines de Groyland. Lorsqu'il fut chargé de ce soin, il ne négligea pas de s'employer auprès du roi Guillaume , dont il réclama la bonté en faveur de son prédécesseur. En conséquence, Ulfkelel, avec la permission du roi, retourna à Burg, c'està-dire , à son église , et , quelques années après , y mourut le 7 des ides de juin (7 juin).
Cependant l'abbé Ingulf s'appliqua autant qu'il le put à servir le monastère qui lui avait été confié $ mais, par la permission de Dieu , il eut beaucoup à souffrir. Une partie de son église ainsi que diverses pièces , le vestiaire , les livres et beaucoup d'autres choses nécessaires furent la proie d'un incendie inattendu. Lui-même , retenu par de graves douleurs de goutte, languit long-temps avant de mourir. Toutefois il ne cessa, par l'activité de son esprit, d'être utile à ses « subordonnés. 11 fit transférer du chapitre dans l'église le corps du comte Guallève , et fit chauffer de l'eau pour laver ses ossemens ; mais, quand on eut levé le couvercle du sarcophage , on trouva le corps tout entier comme le jour où il avait été inhumé, quoiqu'il y eût seize ans qu'il fût mort , et la tête du comte était réunie au tronc. Les moines et quelques laïques qui étaient présens à cette cérémonie virent comme un fil rouge qui indiquait la décollation. Le corps fut tra nsporté dans l'église et enterré honorablement auprès de l'autel. 11 s'y fait souvent des miracles : c'est ce que
déclarent avec vérité les malades qui , lorsqu'ils Tinvoquent avec foi, recouvrent fréquemment le bonheur de la santé qu'ils désirent.
Enfin , le 16 des calendes de décembre ( 16 novembre), l'abbé Ingulf étant mort, Goisfred fut son successeur, et rendit de grands services, par sa bonté et son honnêteté pleine de zèle, à l'église de Croyland et à ses habitans. Français et né à Orléans , il avait dès l'enfance suivi les écoles des arts libéraux et s'était profondément pénétré de l'instruction de son âge. Ayant pris le monde en aversion , et brûlant de l'amour des cieux , il revêtit l'habit monacal dans le couvent que le saint abbé Evroul avait bâti à Ouche du temps de Childebert roi des Francs. Comme ce lieu offre plus de religion que de richesse séculière , le novice Goisfred préféra s'y soumettre au joug monastique, qu'il porta long -temps sous l'abbé Mainier, qui jouissait de la réputation d'une grande ferveur. Eprouvé dans divers emplois, il mérita, quinze ans après sa profession , d'être promu au ministère du priorat. Enfin , l'an 1 109 de l'Incarnation du Seigneur , il prit le gouvernement de l'église de Croyland , d'après les ordres du roi Henri. 11 y commença la nouvelle église qui est un très-bel ouvrage, fit plusieurs autres constructions , et durant les quinze années qu'il remplit Jes fonctions d'abbé, il s'occupa, avec l'aide de Dieu, à consommer l'œuvre de sou propre salut et de celui de ses subordonnés.
Ce fut la troisième année do son gouvernement que commencèrent à se manifester les miracles du tombeau du comte Guallève. A la nouvelle de ces miracles, les Anglais éprouvèrent une grande joie. Les
28o ORDERJC VITAL.
peuples d'Angleterre accoururent fréquemment vers la sépulture de leur saint compatriote, dont ils apprenaient que Dieu avait déjà glorifié la vie par de nombreux miracles. Ils venaient le prier tant pour le plaisir de la nouveauté que pour leurs propres besoins. Un certain moine normand , nommé Audin , ayant vu ces choses, en fut très-irrité : il se permit de rire aux dépens des pèlerins , insulta avec dérision au comte Guallève , en disant qu'il n avait été qu'un méchant traître , et qu'il avait mérité par son crime d'avoir la tête tranchée. L'abbé Goisfred , ayant entendu ces propos, réprimanda doucement Audin comme étranger , lui disant qu'il ne devait pas se faire le détracteur des œuvres divines , parce que Dieu a promis d'annoncer sa présence aux fidèles jusqu'à la consommation des siècles , et ne cesse de promettre à ceux qui se repentent du fond du cœur qu'il leur ouvrira , pour s'y désaltérer, la source de son inépuisable miséricorde. Tandis que l'abbé tâchait par ses paroles de mettre un frein à la témérité de l'insensé , qui proférait de plus en plus des injures déplacées , ce clerc fut tout à coup , en présence de l'abbé , frappé d'un grand mal dans les entrailles, et, peu de jours après, il mourut dans l'église de Saint-Alban , premier martyr des Anglais , où il avait fait sa profession monastique. La nuit suivante, comme l'abbé Goisfred reposait dans son lit , et s'occupait à méditer dans son esprit sur les événemens qu'il venait de voir, tout. à coup il eut une vision , et se vit debout au tombeau du comte Guallève , entouré des saints de Dieu , Barthélemi l'apôtre et Guthlac l'anachorète , revêtus d'aubes éclatantes. Il paraissait que l'apôtre , tenant la tête du
comte remise en sa place, disait : « Il n'est pas décati pité. » Guthlac , au contraire , qui se tenait à ses pieds , répondit : « Il fut comte » L'apôtre termina ainsi la phrase commencée : « Et maintenant il « est roi. » L'abbé ayant entendu ces choses, et les ayant rapportées aux frères, les combla de joie, et glorifia le Seigneur, qui ne cesse en aucun temps de manifester sa bonté à ceux qui croient en lui. Après avoir passé quinze ans dans le gouvernement de Croyland , le vénérable abbé et prêtre Goisfred mourut le jour des nones de juin ( 5 juin ). Son successeur fut Guallève, moine anglais du monastère de Croyland, frère de Gospatric , homme d'une grande noblesse en Angleterre. Les miracles étant devenus plus fréquens à Croyland, les moines en furent comblés de joie, et, autant qu'ils le purent , honorèrent avec satisfaction le corps d'un si grand comte , dont ils ordonnèrent à l'anglais Vital de composer l'épitaphe en vers héroïques. Celui-ci s'empressa de leur obéir, et leur fit part de ce fruit de ses méditations :
« La pierre que vous voyez recouvre un homme « d'un grand mérite. Fils intrépide de Siward, comte « danois, l'excellent comte Guallève repose ici ense- « veli. Il vécut avec honneur, redoutable sous les ara mes et par le courage; cependant, au milieu des ri- « chesses corruptibles et des honneurs , il aima le « Christ, et s'attacha à lui plaire; servit l'Eglise; il « aima avec respect le clergé , et principalement les <* moines de Croyland , fidèles à sa mémoire. Enfin , a frappé du glaive par des juges normands , ce fut le « dernier jour de mai que ses membres furent confiés « à la terre. La marécageuse Croyland se réjouit de
38a ORDER1C VITAL.
« posséder le tombeau d'un seigneur qui , tant qu'il « vécut, l'aima avec un grand respect. Que le Tout- « Puissant donne à son ame F éternel repos dans la ci- « tadelle des cieux ! »
Le roi Guillaume fut blâmé par beaucoup de monde d'avoir fait périr le comte Guallève. Par un équitable jugement de Dieu , ce monarque eut à souffrir beaucoup de maux par les nombreuses entreprises qui se formèrent contre lui , et depuis ce moment il ne jouit pas d'une longue paix. A la vérité, comme il était plein de courage , il fit courageusement face à tous-, mais il n'eut pas la joie, comme auparavant, de voir les événemens réussir au gré de ses voeux, ni la victoire le couronner aussi fréquemment. En effet, pendant les treize années qu'il vécut encore, il ne mit en fuite aucune armée et ne prit de vive force aucune ville. L'arbitre tout-puissant dispose tout justement ; il ne laisse aucun forfait impuni : tout crime reçoit sa peine, soit clans le présent, soit dans l'avenir.
Le roi Guillaume désirant étendre ses frontières et voulant soumettre les Bretons à l'obéissance , comme ils avaient autrefois dépendu de Rollon, de Guillaume Longue -Epée et des autres ducs normands, marcha à la téte d'une grande armée , mit le siège devant la ville de DoK effraya Jes assiégés par de grandes menaces, et affirma par serment qu'il ne quitterait pas la place sans l'avoir prise. Enfin , par l'ordre de Dieu qui gouverne tout , la chose arriva autrement qu*il ue le présumait. Pendant que le roi se tenait avec orgueil sous ses tentes et se glorifiait de sa puissance et de ses richesses, il apprit qu'Alain Fergant, comte de Bretagne, s'avançait au secours des assié-
u;cs , avec de nombreux corps de troupes : effrayé, il fit la paix avec la garnison qui ignorait encore que l'on marchait à son secours, et se retira sans retard, mais non sans une grande perte de bagages. Lors de la retraite faite en toute hâte, on abandonna les tentes, les couvertures, les vases, les armes et toutes sortes d'effets dont la perte, qui causa beaucoup de douleur, fut évaluée à quinze mille livres sterling. Ensuite le prudent monarque, considérant qu'il ne pouvait vaincre les Bretons par les armes , prit adroitement un autre parti, plus avantageux pour lui et pour ses successeurs. 11 conclut avec Alain Fergant un traité d'amitié, et lui donna honorablement en mariage, à Caen, sa fille Constance. Elle vécut respectablement avec son mari pendant près de quinze ans , et s'attacha toujours à témoigner beaucoup d'affection à ses sujets et à tous ceux qui vécurent auprès d'elle. Effectivement, elle aspira toujours au nectar de la paix , elle aima les pauvres , elle honora de son respect tous les serviteurs de Dieu , qu'elle affligea toutefois beaucoup en mourant sans enfans. Les amis de l'équité seraient comblés de joie en Bretagne, s'ils avaient pour maîtres de dignes héritiers de cette illustre famille qui, dans leur bonté naturelle, tiendraient les balances de la justice chez les Bretons indomptés, et les forceraient de marcher selon les règles de la raison et de la divine loi. Après la mort de Constance , le comte Fergant épousa la fille du comte des Angevins, de laquelle il eut un fils nommé Couau, auquel depuis peu Henri, roi des Anglais, a donné sa fille en mariage, pour cimenter la paix entre eux.
Vers ce temps-là, le révérend Ainard, premier ab! de Saint-Pierre-sur-Dive , fut forcé de garder le li et, ayant accompli ce qu'il appartient de faire à u serviteur de Dieu , il mourut le 19 des calendes d février ( 1 4 janvier) \ 11 était Allemand de natioz pleinement imbu de toutes sortes de sciences et trèshabile dans Fart de versifier, de chanter avec modulation, et de composer des chants gracieux. C'est ce que Ton pourrait prouver par l'histoire de Kilian, évoque de Wurtzbourg, et de la vierge Catherine, et par plusieurs autres chants pleins d'élégance qu'il composa à la louange du Créateur. Dès sa jeunesse , brûlant du zèle de la religion , il alla trouver le vénérable abbé Isembert et se soumit avec plaisir et pour l'amour de Dieu au joug de sa discipline : ce fut dans le couvent de la Sainte -Trinité, que Goscelin d'Arqués avait bâti sur la montagne de Rouen , vers l'orient , qu'Ainard embrassa la profession monastique. De là, par la permission divine, l'an de l'Incarnation du Seigneur 1046, il fut tiré de cet asile parles chefs de cette église et placé sur le chandelier , pour éclairer de ses lumières ceux qui étaient dans la maison. Ordonné abbé du couvent de Saint-Pierre-sur-Dive que la comtesse Lesceline , femme de Guillaume comte d'Eu, avait fait bâtir, il lui donna ses soins, et, pendant trente ans d'une bonne vie consacrée à l'instruction , il le gouverna avec succès ; devenu vieux et plein de jours , il accomplit le cours de cette vie. Le vénérable Durand , abbé de Troarn , inhuma son corps dans l'église de Sainte-Marie, et composa des vers mémorables pour être gravés sur la pierre de
1 En 1077.
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son tombeau. Il y célèbre éloquemment , ainsi qu'il suit , les bonnes mœurs , les vertus et les grâces divines qui brillaient dans cet archimandrite :
a Ci-gît Ainard qui répandait le parfum du nard pilé « par les fleurs et les mérites de ses vertus. Ce lieu « fut fondé par lui, et bâti avec un zèle ardent et à « grands frais. Ainard fut un grand homme , doux « dans ses mérites comme un agneau, illustre par « sa vie, supérieur dans la science, sobre, chaste, « prudent , simple , honnête , puissant par le conseil , w célèbre par ses travaux. Son ame était pleine de « gravité ; il avait dépassé la maturité de l'âge ; ses « cheveux étaient blancs et sa figure maigre. Quand « février parvint au dix-neuvième jour des calendes, « le sort suprême l'enleva , et une prompte mort le « ravit. Vous qui passez en ce lieu , n'oubliez pas de « prier pour lui , afin qu'il jouisse suffisamment de la « favorable présence de Dieu. »
L'église de Saint-Pierre-su r-Dive , devenue veuve de celui qui la gouvernait , reçut pour la conduire Foulques , prieur d'Ouche , qui fut consacré abbé par Robert , évêque de Seès ' . Il gouverna la maison et la pourvut magnifiquement de tout ce dont elle avait besoin , dès le temps du roi Guillaume et pendant plusieurs années du duc Robert 11. Ce héros amena avec lui quatre moines d'Ouche, Bernard surnommé Matthieu , son cousin Richard , Guillaume dé Montreuil et Turchetil , utiles et expéditifs copistes de livres , très-instruits dans le culte divin : ils le secondèrent pacifiquement , et furent les premiers à prêter leurs épaules pour porter jour et nuit le joug du
1 Salariensis episcopus.
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Seigneur. Ils disaient sans cesse et gaîment à leurs confrères, tant par leurs discours que par leur exemple infatigable, « venez avec nous à Béthel.»
Robert, fils du roi , fut, comme on le rapporte, la cause et le foyer des tempêtes qui agitèrent , ainsi que nous l'avons dit , les Manceaux et les Normands. Avant la bataille de Senlac , et depuis , dans une de ses maladies, le roi Guillaume avait nommé Robert, son fils aîné , pour lui succéder -, il lui avait fait rendre hommage et fidélité par tous les grands. Ils s empressèrent d'obéir à ses ordres. Après la mort de sa femme Marguerite , le jeune prince , animé par l'ambition de son âge et poussé par les conseils préjudiciables de ses amis, réclama de son père ce qu'il lui devait, c'est-à-dire la souveraineté du Maine et de la Nenstrie. Le père , plein de prévoyance , d'après diverses considérations , refusa ce qu'on lui demandait et engagea son fils à attendre un temps plus favorable pour obtenir ce qu'il desirait. Robert fut profondément blessé du refus de son père et disputa à ce sujet avec arrogance. Ce jeune prince était causeur et prodigue, hardi , vaillant dans les armes, habile à tirer de l'arc, ayant la voix claire et nette, la langue éloquente, la figure pleine, le corps gras, et la taille petite: ce qui l'avait fait surnommer Gambaron et Courte- Botte
Un jour que le roi préparait une expédition contre le Corbonnois, et qu'il se trouvait logé chez Gunhier dans la ville de Richer, que l'on appelle L'Aigle à cause d'un nid d'aigle qu'on y trouva dans un chêne, pendant que Fulbert en faisait construire la forteresse,
• G tmbarom et Brevis ocrea ; Coni tc-Boiic cl Courte- Hcnsc.
il s'éleva entre les fils du roi une discussion diabolique qui depuis produisit de nombreux différons et beaucoup de crimes. Les deux frères Guillaume-le- Roux et Henri étaient d accord avec leur père, et, croyant que leur pouvoir devait être égal à celui de Robert , trouvaient qu'il était injuste que leur frère obtînt seul les biens de leur père et se montrât son égal, en s'entourant d'une armée de cliens. En conséquence , ils se rendirent à L'Aigle dans la maison où était descendu Robert chez Roger Calcège. Ils se mirent, suivant l'usage des chevaliers, à jouer aux dés sur une terrasse. Ensuite ils firent un grand bruit et jetèrent de l'eau sur Robert et ses amis qui se trouvaient au dessous d'eux. Alors Yves et Alberic de Grandménil dirent à Robert : « Pourquoi donc souf- « fres-tu cet outrage? Est-ce que tu ne vois pas tes u frères qui se sont élevés au dessus de ta téte et u qui , par mépris pour toi , nous couvrent d or- « dures ? Ne vois-tu pas ce que cela signifie ? Les * moins clairvoyans s'en apercevraient. Si tu ne » punis pas promptcment l'outrage que l'on te fait , « tu es perdu , et tu ne t'en relèveras jamais. » A ces propos, Robert furieux se leva, et courut à la chambre où étaient ses frères. Au bruit qui s'éleva , le roi accourut de son appartement , et, par son autorité royale , calma pour un temps la fureur de ses (ils. La nuit suivante , Robert avec sa suite quitta* la cavalerie du roi , gagna Rouen et tenta de s empârer furtivement du château. Mais Roger d'Ivri , échanfson de Guillaume , et qui gardait la tour, ayant vu quel était le dessein de ceux qui lui tendaient un piège , la fortifia en toute diligence pour la mettre à l'abri de
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l'attaque des méchans , et fit partir sur-le-champ des dépêches pour annoncer promptement au roi leur entreprise» Dans l'excessive colère qui l'anima , Guillaume ordonna de saisir tous les factieux. Dès qu'ils eurent connaissance de cet ordre, ils éprouvèrent une grande terreur \ quelques-uns furent pris; les autres s'enfuirent, et gagnant les pays étrangers , s y mirent en sûreté.
Alors Hugues de Château-Neuf neveu et hériâer d'Albert Ribault , reçut le premier les exilés, et, pour dépeupler la Neustrie, leur ouvrit Château-Neuf, Rémalard \ Sorel et quelques autres places. 11 était gendre du comte Roger , ayant épousé Mabille , sœur de Robert de Bellême , qui avait suivi le fils du roi avec Raoul de Conches et plusieurs autres. Leur mauvaise entreprise les ayant forcés à fuir, ils commencèrent l'exécution de leur trame détestable. Ils abandonnèrent leurs places et leurs riches propriétés , pour un vaiu espoir et de frivoles promesses. Le roi s'empara de leurs biens et se servit de leurs revenus pour récompenser les hommes qu'il arma contre eux. (
Ces troubles agitèrent cruellement les habitans du pays et du voisinage , qui tous prirent les armes soit contre le roi , soit en sa feveur. Français et Bretons, . Manceaux , Angevins et autres peuples flottaient dans l'incertitude et ignoraient quel parti la justice leur prescrivait de suivre. Comme la guerre menaçait de toutes parts , le roi , plein de courage , rassembla son armée , et marchant à l'ennemi , fit la paix avec Ro-
' Château-Neuf en Thymeraîs.
* Kaimolnst. On a depuis ccrtl Regmalard; et aujourd'hui Rémalard.
trou, comte de Mortagne. Ce comte ayant souvent pillé les terres de l'église de Chartres, qui est dédiée à la Vierge Marie, avait souvent été réprimandé à ce sujet, par Tévéqne et par son clergé, et même excommunié comme incorrigible. Par punition divine, il perdit l'ouïe, et resta sourd jusqu'à sa mort. Le roi Guillaume le gagna à prix d'argent, et le mena avec lui au siège de Rémalard qui était dans sa mouvance. Il fortifia quatre châteaux des environs , et y plaça des troupes pour tenir en bride les assiégés. Cependant, un certain jour, Aimeric de Villerei conduisait le maître d'hôtel du roi des Français , qui retournait vers son maître et se rendait avec trois chevaliers à son château ? où les ennemis du roi s'étaient mis en sûreté} par hasard, quatre chevaliers les troupes du roi étant venus à sortir , marchèrent à sa rencontre et lui fermèrent l'accès de son château. Ils le frappèrent et le tuèrent. Ils placèrent ensuite sur un cheval le cadavre de cet infortuné partisan, comme celui d'un porc qu'ils auraient égorgé, et le jetèrent devant les chaumières du comte Roger contre lequel il avait long- temps fait la guerre. Goulfier, fils d' Aimeric , effrayé de la catastrophe de son père, fit la paix avec le roi , et lui resta fidèle ainsi qu'à ses héritiers pendant environ cinquante ans.
De nombreuses infortunes menacent les enfans de la terre : si on les racontait toutes avec soin , on en remplirait de grands volumes. Comme je souffre beaucoup du froid de l'hiver, je vais me livrer à d'autres occupations , et , fatigué de mon travail , je crois convenable de terminer ici ce présent livre. Au retour 11. 19
de la sérénité du doux printemps , je reprendrai dans les livres suivans le récit des faits sur lesquels je ne me suis pas suffisamment étendu ou dont il me reste à parler et j'éclaircirai complètement, avec laide de Dieu et dans un style véridique , les causes de la guerre et de la paix entre nos concitoyens.
HISTOIRE DE NORMANDIE j L1V. V